Du ventre des femmes aux bras des mères
Explorations croisées des maternités au carrefour des disciplines
Summary
Cet ouvrage, à travers les travaux interdisciplinaires de chercheuses et de chercheurs, critiques, philosophes et médecins, explore la maternité sous des perspectives complémentaires, avec pour ambition de dégager les discours qui l’entourent.
Excerpt
Table Of Contents
- Couverture
- Page de titre
- Page de droits d'auteur
- Dévouement
- Table des matières
- Introduction: Penser les maternités. Réflexions sur un statut pas si naturel que ça (Hélène Barthelmebs)
- Un silence éloquent des arts
- Créer un dialogue disciplinaire
- I. Maternité et exercice de l’autorité et du pouvoir
- Maternité et responsabilité : de l’éthique levinassienne à une politique féministe (Anne Coignard)
- 1. Levinas ou le silence des femmes ?
- 2. De l’autrement qu’être à la surveillance des mères ?
- 3. Politique féministe et maternité inappropriable
- Conclusion
- Bibliographie
- Monstrum und Mutter. Äbtissinnen im Mittelalter (Daniela Müller)
- Einführung: Geistliche Mutterschaft im frühen Christentum
- 1. Weibliche Ämter im frühen Christentum
- 2. abbatissa und mater im Mittelalter – ausgewählte Stationen
- 3. Die Äbtissin als Leiterin
- 3.1. Interne Autorität
- 3.2. Externe Autorität
- 4. Die Äbtissin als monstrum?
- Fazit
- Bibliografie
- L’utopie maternaliste de Gioconda Belli (Mélanie Létocart)
- 1. Univers féminins et appropriation politique des savoirs maternels
- 2. Vers un nouveau civisme : la Cuidadanía
- 3. La maternité : un choix sans sacrifices
- Conclusion
- Bibliographie
- II. Représentations des violences maternelles dans l’art narratif
- Comprendre la violence maternelle : esthétique et éthique de la nouvelle au tournant des XIXe et XXe siècles (Déborah Lévy-Bertherat)
- 1. Maupassant, Rosalie Prudent : infanticide et parole féminine
- 1.1. L’infanticide en France au XIXe siècle
- 1.2. Le récit d’un crime ordinaire ?
- 1.3. Parole féminine et émotion masculine
- 2. Pirandello, L’Autre fils : les chaînes et le bâillon
- 2.1. L’enfant du démon
- 2.2. Une maternité en creux
- 2.3. Parole féminine et violence guerrière
- 2.4. La maïeutique impuissante du médecin
- 3. Zamiatine, L’inondation : le crime de la femme stérile
- 3.1. Féminité et maternité dans l’idéologie soviétique des années 1920
- 3.2. La rivalité sexuelle mère-fille
- 3.3. Le sang répandu : des règles au meurtre sacrificiel
- Conclusion
- Bibliographie
- Droit de vie et de mort de la mère sacrificielle sur la fille dans L’Obéissance de Suzanne Jacob (Andrea Oberhuber)
- 1. (Dés)obéissance
- 2. Florence Chaillé et Marie Cholet : effets de miroir et de complémentarité
- 2.1. Florence Chaillé, ou la désillusion du rêve maternel
- 2.2. Le cas de Marie Cholet, fille d’une mère maltraitante et Médée malgré elle
- 3. Par-delà l’obéissance
- Bibliographie
- De la protection à la destruction : approche sociologique de la violence des mères dans les romans policiers contemporains (Fabienne Soldini)
- 1. La violence protectrice
- 1.1. L’instinct maternel
- 1.2 La violence : une compétence culturelle
- 1.3. La violence, une action politique
- 2. La violence destructrice
- 2.1. La mère infanticide : criminelle et victime
- 2.2. La mère infanticide criminelle
- 3. La violence des mères : cinq modèles explicatifs
- Bibliographie
- La maternité dans le cinéma d’horreur français contemporain (Mélanie Boissonneau)
- 1. La maternité : obsession visuelle et narrative
- 1.1. Puissance visuelle de la maternité
- 1.2 La maternité comme moteur narratif (réactionnaire ?)
- 2. Le corps de la mère comme corps politique
- 2.1. Continuité culturelle, le corps de la mère comme corps social
- 2.2. Le remake, révélateur idéologique : le cas A l’intérieur
- 3. Penser des maternités alternatives grâce au cinéma de genre ? L’exemple de Evolution
- Conclusion : le genre comme renforcement des normes ?
- Bibliographie
- Filmographie
- III. Maternité, genre et norme
- (Dé)construire l’homomaternité. Ouvrages pour la jeunesse et configurations familiales (Hélène Barthelmebs)
- 1. Brève typologie d’un corpus
- 2. L’Homosexualité et la parentalité : une pierre de touche de littérature de jeunesse ?
- 3. « Cigogne, chou et petite graine ». La question de l’origine
- 4. Production et reproduction des codes ?
- Conclusion
- Bibliographie
- Représentations sociales et politiques des corps maternels dans la littérature marocaine : repenser les espaces hétérotopiques (Jean Zaganiaris†)
- 1. Déconstruire les visions enchanteresses de la maternité
- 2. Corps maternels, corps hétérotopiques
- Bibliographie
- Mütterlichkeiten für alle – Frauen, Männer, Trans*, Inter*, nicht-binäre und Agender-Personen – ausgeleuchtet mit der Figur des Kontinuums (Christel Baltes-Löhr)
- 1. Was ist normal?
- 2. Aufbrechende Normen seit 1968
- 3. Die Figur des Kontinuums am Beispiel von Geschlecht
- 4. Die vier Dimensionen von Geschlecht als Kontinuum – Abschied von der Heteronormativität. Körperliche Dimension von Geschlecht als Kontinuum
- 5. Gefühlte Dimension von Geschlecht als Kontinuum
- 6. Soziale Dimension von Geschlecht als Kontinuum
- 7. Sexuelle Dimension von Geschlecht als Kontinuum
- 8. Erste Zusammensicht
- 9. Mütterlichkeit als Kontinuum
- 10. Körperliche Dimension von Mütterlichkeit
- 11. Gefühlte Dimension von Mütterlichkeit
- 12. Soziale, verhaltensbezogene Dimension von Mütterlichkeit
- 13. Exkurs: Der Kaukasische Kreidekreis, Bertolt Brecht 1944/45
- 14. Vom Kreidestrich zum Kreidekreis
- 15. Dimension des Begehrens von ge– und erwünschter, angestrebter Mütterlichkeit.
- 16. Schlussfolgerung
- Bibliografie
- IV. Être mère et materner
- Être mère à la fin du Moyen Âge (XIIe-XVe siècle) (Didier Lett)
- 1. Un fort « utéro-centrisme »
- 2. Maternités biologiques, sociales et adoptives
- Une « maternité partagée »
- La bonne mère biologique ou l’itinéraire d’un rachat
- La marraine : une mère idéale
- Les mères « cruelles » : la sainte et la marâtre
- 3. Les mères demeurent des filles et des sœurs
- Bibliographie
- Maternités spirituelles : les Vertus et l’enfant Jésus, poème allégorique du XVe siècle (Isabelle Fabre)
- 1. Un « dictié de dévotion »
- 2. Aux origines du thème : la poésie des béguines (XIIIe s.)
- 3. De la méditation au théâtre (XVe–XVIe s.)
- Bibliographie
- Le point de vue des femmes sur l’allaitement ou l’enchantement du singulier (Martine Sagaert)
- 1. Allaitement, histoire et textes féminins
- 1.1. « La mode de la mamelle »
- 1.2. Les nourrices sur lieu
- 1.3. Le biberon
- 1.4. Allaitement et féminisme
- 1.4.1. Universalistes et différentialistes
- 1.4.2. Anti-allaitement et adeptes de la Leche League
- 1.4.3. Droit au libre choix : allaitement en public, allaitement ou non
- 1.4.4. Droit au plaisir d’allaiter
- 2. Femme et énergie lactée
- 2.1. Femelle pourvue de glandes mamaires
- 2.2. Lait-jus, lait-truffe, lait-viande
- 2.3. Lait et langue maternelle
- 3. Femme et pouvoir génésique
- 3.1. Écriture à l’encre blanche
- 3.2. Jaillissement miraculeux, cendres blanches et engrais pour littérature
- Bibliographie
- V. Parole de soignants
- Maternités, imaginaire, violences et société (Xavier Capelle)
- 1. Mulongo, province du Katanga, République Démocratique du Congo, septembre 2013
- 2. Ouagadougou, novembre 2018
- 3. Un silence qui pose question
- 4. Lille et Liège, décembre 2017 et janvier 2019
- Sein et cancer. Penser au féminin (Dominique Gros)
- 1. Un mal emblématique
- 2. « Allez ! N’y pense plus ! Tu es guérie »
- 3. « Tu es une femme ? Mais alors où sont tes seins ! »
- 4. Cancer, mal multipolaire
- 5. « Sans mon sein, je suis défigurée »
- 6. La légende de La femme au sein d’or
- 7. Le cancer du sein, objet politique ?
- Être mère (Marie Vesson)
- 1. Pourquoi ce titre, Être mère plutôt que maternité ?
- 2. La conception
- 3. Et que dire de l’instinct maternel ?
- 4. Enfanter
- 5. Conclusion
- Bibliographie
- La mise à l’écart du féminin et du maternel (Diego Epherra)
- 1. Introduction
- 2. La femme qui incarne la mère
- 3. La maternité heureuse
- 4. Maternité et désir d’enfant
- 5. La mise à l’écart du maternel
- 6. Mise à l’écart du féminin
- 7. Quand le féminin l’emporte sur le maternel (ou vice versa)
- 8. Conclusion
- Bibliographie
- L’accouchement et son influence dans la littérature (Michel Clees)
- 1. L’accouchement est un défi mécanique.
- 2. Pourquoi la mort se trouve-t-elle dans tant de tableaux, de récits, de romans alors que l’accouchement a paradoxalement du mal à trouver sa place dans l’art ?
- 3. Qu’en est-il de la naissance avant la connaissance de sa physiologie ?
- 4. Mais l’accouchement normal dans tout cela ?
- 5. Les accouchements royaux sont des affaires publiques.
- 6. Mais la femme dans tout cela, la maternité, l’intimité d’une mère avec son bébé ?
- 7. De même, les drames de l’accouchement ont nourri l’écriture… des hommes
- 8. La naissance a quitté de nouveau l’acte humain pour devenir un acte social et politique.
- VI. Conclusions
- Des femmes et des mères, corps et psychisme : conclusions (Marjolaine Raguin)
- Les auteurs
- Résumés
Introduction: Penser les maternités. Réflexions sur un statut pas si naturel que ça
Associate Professor en Littératures francophones et Études de genre
Université du Luxembourg, Grand-Duché de Luxembourg
Commençons ces quelques mots d’introduction par clarifier un point important de cette réflexion. Au vu de la diversité des disciplines, des approches et des cas de figure, il paraît approprié d’user du nom commun « maternité » au pluriel. En effet, l’usage du terme au singulier laisse à penser que la maternité peut être ramenée à un vécu unique, à une norme plus ou moins définie. Or, il n’en est rien. Dans la lignée des propos de Lacan qui postule que la femme n’existe pas car nous ne saurions penser une essence féminine, nous pouvons ainsi dire que la maternité n’existe pas. En suivant l’étymologie de ex-sistere, littéralement « surgir hors de », nous en venons à définir les maternités comme étant toujours singulières. Et c’est précisément ceci que le présent ouvrage tend à vouloir interroger : que nous apprennent les différents discours – qu’ils soient scientifiques, empiriques ou artistiques – quand ils s’emparent du fait de devenir ou d’être mère ? Qu’y a-t-il derrière la fonction, pensée comme naturelle, maternelle des femmes ? Là réside la pierre de touche dès lors que l’on tend à saisir la difficulté à penser le fait d’être mère hors de tout présupposé naturel lié à la féminité : « pas plus que l’être femme, l’être mère n’est donné d’emblée1 », comme le précise Jessica Choukroun-Schenowitz. Il ne peut y avoir assimilation de la maternité à la féminité, et pourtant les deux notions restent inextricablement liées, nous amenant à les déconstruire pour mieux les interroger.
Les maternités, donc, sont un sujet universel qui touche tout individu, femme ou homme, car elles renvoient à une expérience de vie intime et unique, car tou.te.s avons un vécu lié à la fonction maternelle ; et c’est justement parce qu’elles nous touchent qu’elles représentent un thème qui interroge et qui divise. Être mère ne va pas de soi, car c’est un sujet pour lequel les représentations devancent les pratiques : c’est l’image des mères qui constitue le réel point focal des conceptions de la maternité ; soulignons d’ailleurs que ces dernières oscillent entre une vision essentialiste dans laquelle la femme – nous parlons ici volontairement au singulier – est liée à son destin anatomique et pour qui la maternité est source de reconnaissance sociale à des visions constructivistes qui s’opposent. Effectivement, le débat reste ouvert, amenant à interroger les corps des femmes et le lien qu’ils entretiennent avec les identités. Si nous nous intéressons à l’évolution de la pensée féministe depuis le milieu du XXe siècle, nous voyons se dessiner un mouvement se détachant des faits biologiques : si, pour Simone de Beauvoir (1949), le corps et plus encore la maternité étaient la source de l’oppression, le French Feminism et notamment Luce Irigaray (1981) les conçoivent comme un pouvoir féminin qu’il conviendrait de valoriser comme acte cocréateur et vecteur de liberté. C’est avec Judith Butler que la biologie se voit remise en question, la question posée par la chercheuse dépassant le fait de savoir si oui ou non la maternité est réalisée (au sens de performance). Pour la féministe poststructuraliste, les femmes sont la résultante d’énoncés hétérosexistes performatifs, et de fait la maternité n’est que peu abordée dans son œuvre si ce n’est pour la ramener vers une dimension spirituelle : « Bien qu’elle ne soit pas tout à fait une héroïne queer, Antigone est vraiment l’emblème d’une certaine fatalité hétérosexuelle qui attend d’être déchiffrée2 ». Ainsi, penser la procréation amène à déconstruire, à démêler, les enjeux sociaux qui lui sont liés ; et ce par-delà les dualités qui voudraient opposer maternité et stérilité (qu’elle soit voulue ou non). Si les mères n’ont certes pas été un objet d’étude de premier plan durant très longtemps, on les retrouve aujourd’hui au cœur de nombreuses réflexions critiques qui soulignent l’écueil de la doxa à penser les femmes et les mères selon des schémas de pensées binaires : les approches diachroniques et comparatistes ont amené à déconstruire les discours traditionnels pour s’attacher aux enjeux sociaux et discursifs qui entourent la question des maternités. Parmi elles, citons Badinter, 1980 ; Knibielher & Thébaud, 2005 ; Cardi, Odier, Villani & Vozari, 2016. C’est en quittant l’essentialisation des fonctions féminines et maternelles que l’on parvient à dépasser des conceptions très tronquées des maternités, qui voudraient que ce ne soit là qu’affaire de femmes hétérosexuelles. N’oublions pas que ce vaste sujet convoque également l’homomaternité, la gestation pour autrui (GPA), la procréation médicalement assistée (PMA).
Le présent ouvrage collectif se place dans cette lignée et a pour ambition de participer à penser les maternités autrement. Cherchant à s’extraire d’une pensée dominée par les extrêmes d’oppression versus libération, la réflexion s’est développée à partir d’un constat frappant : la maternité biologique semble aller de soi, mais les arts et les représentations culturelles de la vie génésique des femmes (conception, grossesse, accouchement, allaitement, maternité, mais aussi des aspects plus volontiers tus tels que : avortement, fausse couche, deuil périnatal, etc.) témoignent de la difficulté à aborder le sujet et surtout à nuancer un propos qui semble condamné aux manichéismes. Combien d’ouvrages sont-ils consacrés à la maternité ? Fort peu. Une simple recherche dans un catalogue de bibliothèque ou plus prosaïquement via un moteur de recherche permet de constater l’étendue du silence qui entoure ce thème. Quelques exceptions se dégagent pourtant dans l’extrême contemporain : du côté de la production littéraire française, nous relevons notamment Journal de la création (1990) de Nancy Huston, Léonore, toujours (1994) de Christine Angot, Philippe (1995) de Camille Laurens, À ce soir (2001) de Laure Adler, Le Bébé (2002) de Marie Darrieussecq ou encore Un heureux événement d’Éliette Abécassis (2005)3. Ces œuvres témoignent du fait que les maternités, sous toutes leurs formes, ont quitté le domaine du tabou littéraire et peuvent être abordées – même si cela reste marginal.
On le voit, cette thématique est loin d’être naturelle : les maternités sont avant tout un enjeu social. Dans le but d’appréhender les discours au-delà des différents paradigmes et donc de permettre de dépasser les clivages disciplinaires, la réflexion s’appuie sur un dialogue qui réunit humanités, sciences sociales et médecine autour de ce que le concept de maternités implique tant au niveau des pratiques qu’à celui des représentations, de manière à déconstruire les discours traditionnels qui s’articulent autour de normalité/anormalité. Il s’agira d’explorer, au-delà de tout système d’opposition, les grands topoï liés aux maternités : le fait de donner naissance, la maternité à travers les âges, les corps des femmes, l’éthique, la violence des mères et l’homoparentalité féminine.
Un silence éloquent des arts
Nous avons volontairement opté pour un titre large qui permette d’accueillir des réflexions amenant à saisir la complexité de ce qui est communément perçu comme un simple « destin anatomique des sexes4 » pour reprendre la formulation de Sigmund Freud. Comme le relevait la sociologue Coline Cardi, qui a consacré un dossier en 2016 à la question de « Penser les maternités d’un point de vue féministe5 », il s’agit de dénaturaliser les maternités, en cela qu’elles sont avant tout constructions sociales et enjeux de pouvoir.
Donner naissance, ce n’est pas « simplement » porter un enfant et accoucher, c’est également venir s’inscrire dans des représentations sociales normées, dans des traditions séculaires qui régissent les pratiques afférentes, dans des codes qui façonnent ce qu’est – ou non – une bonne mère. Il y a donc nécessité à penser ce que le fait de, selon l’adage, « donner la vie » recouvre. On le sait, les courants de pensée et les disciplines qui s’occupent des maternités sont loin d’être unanimes et ce, car leurs enjeux sont fortement liés aux enjeux politiques et sociaux. Si les féministes différentialistes, à l’instar de Julia Kristeva par exemple, revendiquent une reconnaissance sociale (et financière) des maternités en cela que les femmes devraient être libres de s’y investir, les féministes matérialistes, quant à elles, dénoncent avec force les constructions sociales qui associent maternité et féminité, mettant au jour des rapports de pouvoir dans lesquels les femmes demeurent opprimées. Sans rentrer plus avant dans les divergences de regards critiques, il est important de souligner que ces débats ont permis de rendre leur pluralité aux notions de féminité et de maternité.
De manière plus personnelle, une anecdote narrée par Christine Delphy, alors que j’étais encore étudiante à l’Université de Strasbourg, m’avait beaucoup frappée et fait comprendre une différence fondamentale : on accouche d’un être mâle ou femelle le jour où il lui est donné sa naissance, mais on donne naissance à un être genré (masculin ou féminin, donc) le jour où l’enfant a intégré les normes sociales qui le définissent garçon ou fille. Quels rôles tiennent ici les mères ? Car, si elles donnent la vie biologique, elles participent à la construction des repères et des normes sociales. Comme le démontrent les contributeur.trices.s au présent volume, les mères sont le point d’origine des représentations genrées et les arts n’en finissent plus de les interroger – en témoignent notamment les difficultés à concevoir les violences maternelles.
Créer un dialogue disciplinaire
Le but de cet ouvrage tel qu’il a été pensé est de créer un dialogue et un pont entre les disciplines, les arts et les pratiques. C’est pourquoi nous avons également pris soin de spécifier les domaines d’études dans lesquels s’ancrent les différentes réflexions. Croiser sciences humaines, sociales et dures permettra de passer outre ce qui est considéré, ou non, comme normal par la doxa : l’approche pluridisciplinaire amène à cerner le sujet des maternités en dépassant les paradigmes disciplinaires. À titre d’exemple, qui sera d’ailleurs développé dans l’ouvrage, accoucher est certes un acte biologique, mais il est également pris en charge dans le domaine médical depuis le XVIIIe siècle, penser la philosophie qui le met en rapport avec la maïeutique, mis en discours dans les arts, etc. L’ouvrage souhaite contribuer à cerner les maternités dans toute leur complexité pour sortir de la vision dichotomique « oppression » versus « pouvoir ». Ce faisant, les maternités pourront être pensées comme constructions discursives susceptibles de relier pratiques et représentations.
L’organisation de cet ouvrage repose sur la volonté de rendre compte de la complexité des maternités et de souligner les implications qu’elles recouvrent dans l’ensemble de la société. Il s’agit donc d’explorer, tout au long de l’ouvrage, et au-delà de tout système d’opposition, les grands topoï liés aux maternités réunis autour de cinq grands questionnements que nous présentons brièvement ici6. Ainsi, la première partie amène à considérer les maternités et l’exercice de l’autorité et du pouvoir. Partant du constat du silence qui entoure la pluralité des expériences maternelles, le propos des trois autrices de cette partie se rejoint dans la notion de responsabilité de/pour l’autre. En effet, être mère ne se réduit pas à un enfantement biologique, mais prend aussi de multiples formes : les maternités dépassent les stéréotypes de sexuation ou de biologie pour tendre à des maternités asexuées puisque liées à une notion plus qu’à un état (Anne Coignard), à des maternités spirituelles (Daniela Müller) ou encore à de nouveaux possibles plus égalitaires (Mélanie Letocart-Araujo). Puis, les représentations des violences maternelles dans l’art narratif feront l’objet de la partie suivante. Si, dans les stéréotypes, être mère est synonyme de douceur, de don de soi ou encore de soins, les arts explorent néanmoins des facettes bien plus sombres et dérangeantes, contribuant ainsi à saisir les maternités dans une acception plus vaste et plus réelle. Les mères infanticides ou maltraitantes ne sont donc plus des monstres que l’on peut penser hors du genre humain, mais bien des femmes dont les gestes destructeurs interrogent les présupposés des fonctions maternelles. La réflexion amènera à envisager la violence maternelle comme génératrice d’une renouveau du genre de la nouvelle (Déborah Lévy-Bertherat), à interroger les maternités comme lieux de domination (Andrea Oberhuber), à construire une taxinomie des violences maternelles dans le genre des romans policiers contemporains (Fabienne Soldini) et à étudier les figures maternelles mortifères dans le cinéma d’horreur français (Mélanie Boissonneau). La réflexion suivante, intitulée Maternités, genre et norme, invite à déconstruire les visions essentialisantes des maternités qui proposent un modèle fixe, unique et défini, par opposition à toute expérience des maternités qui serait hors-normes. Hors de cette dichotomie qui voudrait que des expériences ou des vécus autres soient automatiquement exclus d’une maternité normale (sic), le propos s’intéresse ici à l’homomaternité (Hélène Barthelmebs), aux corps maternels comme espaces hétérotopiques dans la littérature marocaine (Jean Zaganiaris) et aux maternités telles qu’elles sont saisies dans les réalités LGBTQ+ (Christel Baltes-Löhr). La quatrième partie aborde les enjeux liés à être mère et materner, remettant en question ce qui est construit comme instinct maternel à partir du XXe siècle. Dans une approche diachronique qui débute à la fin du Moyen Âge, les présentes réflexions donnent à voir des conceptions autres des maternités, que ce soit au travers d’un utéro-centrisme au Moyen Âge (Didier Lett), l’allégorie des Vertus au service de l’enfant Jésus composant une scène de « maternité spirituelle » au XVe siècle (Isabelle Fabre), et encore au travers des tensions qui se dessinent en littérature entre le sein des femmes et celui des mères (Martine Sagaert). L’ultime partie regroupe les paroles de soignants et se consacre à des essais portant sur différents aspects des maternités, saisis par des professionnels de la santé. La force de ces études est de créer un lien profond entre pratiques médicales (gynécologie, sénologie, oncologie, psychologie) et expression des maternités. Ce faisant, les différents ancrages renvoient à la notion du care7, que le Dictionnaire de l’Académie de Médecine définit comme « [l’]ensemble des mesures et actes visant à faire bénéficier une personne des moyens de diagnostic et de traitement lui permettant d’améliorer et de maintenir sa santé physique et mentale8 ». Ainsi, la réflexion interroge les débats actuels sur les pratiques médicales (Xavier Capelle), le cancer du sein comme violence interrogeant le corps et la vie socio-relationnelle des femmes (Dominique Gros), les différences entre être-mère et maternité (Marie Vesson), la construction sociale des sexes dans les processus psychiques liés aux notions de féminité et de maternité (Diego Epherra) et l’imaginaire littéraire de l’accouchement (Michel Clees). L’ouvrage se clôt sur une conclusion problématisée (Marjolaine Raguin).
Pour terminer cette introduction, nous voudrions reprendre l’interrogation que se posait Yvonne Knibiehler. Cette historienne a été une des premières à faire des maternités un objet d’étude académique ; son ouvrage publié en 2007 a été intitulé, avec beaucoup d’humour, Qui gardera les enfants ? Mémoires d’une féministe iconoclaste9. C’est la question qui s’est imposée à l’heure d’organiser cette réflexion ; preuve justement que le statut de mère, s’il appartient à la sphère privée, ne saurait être coupé de la sphère collective et publique.
Maternité et responsabilité : de l’éthique levinassienne à une politique féministe
Chercheuse associée de l’équipe ERRaPhiS,
Université Toulouse Jean-Jaurès, France
Levinas, dans son ouvrage majeur qu’est Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, écrit, dans le paragraphe intitulé « La substitution » qu’il s’agit pour lui d’élaborer une « pensée qui nomme la créature1 » contre les approches ontologiques dominantes en philosophie. Qu’est-ce à dire ? Il souligne aussitôt qu’il n’est pas question de revenir à la théologie, mais bien de revenir encore en deçà de la théologie, à une entente plus originaire – et plus radicale – du terme de créature, qui parvienne à dire l’extrême passivité de la subjectivité humaine en même temps que sa non-coïncidence à soi. Contre les philosophies du sujet qui pensent la subjectivité à partir du pouvoir et de la connaissance, il s’agit de penser le soi comme exposition à l’autre, comme responsabilité pour l’autre, « vulnérabilité » en deçà de toute initiative2. Pour le dire encore autrement : être humain, être incarné, être créature, c’est « être-dans-sa-peau, comme avoir-l’autre-dans-sa-peau »3.
Articuler une approche éthique, c’est donc quitter le langage de la conscience, de la connaissance et de la maîtrise. Autrui, dans cette approche, n’est pas alter ego : il n’est d’abord rien que je puisse connaître ou reconnaître, en lequel je puisse me reconnaître. Rien que je puisse voir, saisir ou maîtriser. Autrui affecte ma sensibilité en tant qu’il est un « non-phénomène »4. En deçà de tout souvenir, de manière immémoriale, son appel vient se nicher au-dedans de moi et mon psychisme s’éveille alors comme réponse. C’est cette advenue éthique de la subjectivité que Levinas s’emploie à dire. Or, pour faire entendre ce qui se joue au plus originaire de ma subjectivation, de ma naissance comme humain c’est-à-dire comme responsable pour l’autre, Levinas annonce que la sensibilité éthique est signifiée, c’est-à-dire rendue audible, palpable, compréhensible voudrait-on dire, par la « maternité » comme « porter par excellence » : porter l’autre que je ne connais pas, sur lequel je n’ai pas de prise ; l’autre qui s’est installé en moi sans mon initiative, hors de mon pouvoir5.
Le sensible – maternité, vulnérabilité, appréhension – noue le nœud de l’incarnation dans une intrigue plus large que l’aperception de soi ; intrigue où je suis noué aux autres avant d’être noué à mon corps6.
Nouage aux corps autres avant d’être relation de soi à soi, voilà comment il s’agit ici de penser le sensible, l’existence incarnée, le fait d’avoir un corps susceptible d’être affecté par ce qu’il rencontre au point d’être bouleversé en son sein le plus intime. La sensibilité, si elle se dit maternité, invite à penser la « gravité de l’être7 » ou, plus justement, la gravité de la subjectivité humaine comme responsabilité se jouant dans une relation à autrui où ce dernier m’inquiète dans ma chair, la traverse, lui pèse – c’est-à-dire aussi ne me laisse pas tranquille dans mon existence matérielle. De fait, la mention de la maternité éveille l’image de la grossesse, d’un corps matériellement noué de l’intérieur à un autre, noué à celui, inconnu, qui s’est installé en lui pour être porté, nourri, accueilli jusqu’à l’impossible étirement de soi. Ce que nous dit Levinas, en somme, c’est qu’il faut avoir l’image de la grossesse en tête, de même que celle de la dyade qui unit, pendant les premiers mois de la vie, la mère et son nourrisson – nœud dans lequel mon corps de mère est responsable pour la survie de l’autre –, pour entendre quelque chose de la responsabilité comme vérité de l’existence humaine et, partant, du corps humain. Ce que je suis le plus originairement, le souffle qui m’anime, est le poids du corps de l’autre dans le mien – essentielle gravité de l’existence humaine.
Que fait Levinas ici ? Comment caractériser ce geste théorique qui convoque une expérience dont seuls certains corps sont susceptibles pour dire la responsabilité humaine en général ? Que dit-il des femmes lorsqu’il fait usage de la maternité pour penser la responsabilité et la donner à comprendre, c’est-à-dire à sentir ? Que dit-il des hommes ? Voire, ce qu’il dit propose-t-il une remise en mouvement de ce partage pour penser une maternité humaine, un psychisme humain utérin quoi qu’il en soit des organes dont le corps matériel est porteur – de telle sorte qu’à parler ici de la maternité ou des mères il s’agirait de parler une langue qui signifie en deçà des identifications qui pèsent, autrement que la responsabilité, sur les corps ?
Ces quelques passages d’Autrement qu’être, qui font place à la maternité au sein d’un livre de philosophie se proposant de dire l’éthique comme philosophie première, ont attiré l’attention de nombreuses lectrices, le plus souvent critiques, qui ont interrogé l’usage qui est fait par Levinas de ce qui, en première approche, n’est pas une notion philosophique, mais une expérience réservée ou imposée à certains corps. Il s’agit bien, dans ces lectures incarnées, assumées par celles qui, humaines, certes, ont aussi un utérus et un corps qui les identifie comme femmes, de questionner la pratique du philosophe pour accompagner son geste théorique et comprendre le rôle que joue la maternité dans le parcours d’une pensée qui vise à défaire l’ontologie occidentale en la faisant s’effondrer par son dedans, pour le dire ainsi. Mais si le regard de la lectrice accepte d’entendre la maternité comme l’autre nom de la responsabilité, il s’agit aussi, à même ces lectures de se demander ce que le texte levinassien fait à celles que la maternité désigne sans, pourtant, les nommer : femmes et mères réelles dont l’expérience maternelle n’apparaît jamais dans le corpus philosophique. Alors, dans quelle mesure le texte levinassien dit-il aussi quelque chose de la grossesse, de l’enfantement, du maternage dans leurs exigences et leurs difficultés empiriques ou dans quelle mesure recouvre-t-il les voix qui pourraient dire tout cela ? Si la maternité est inscrite dans le texte, les mères peuvent-elles ou doivent-elles s’y reconnaître ? Et qui sont les mères ?
Details
- Pages
- 500
- Publication Year
- 2026
- ISBN (PDF)
- 9783034356213
- ISBN (ePUB)
- 9783034356220
- ISBN (Softcover)
- 9783034356206
- DOI
- 10.3726/b22852
- Open Access
- CC-BY-NC-ND
- Language
- French
- Publication date
- 2026 (April)
- Keywords
- Maternité médecine cinéma littérature LGBTQ+ interdisciplinarité arts sciences sociales
- Published
- Bruxelles, Berlin, Chennai, Lausanne, New York, Oxford, 2026. 500 p., 1 ill. en couleurs, 6 tabl.
- Product Safety
- Peter Lang Group AG