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Sécurité climatique et justice climatique

Reconnaissance du contexte sahélien

by Tor A. Benjaminsen (Author)
©2026 Monographs XX, 184 Pages
Open Access
Series: EcoPolis, Volume 43

Summary

Mettant en dialogue la sécurité climatique et la justice climatique, cet ouvrage d'actualité utilise le Sahel comme étude de cas pour discuter du contraste entre ces deux approches et de la manière dont elles tendent à ne pas tenir compte des contextes sociaux, historiques et politiques.
Le livre présente le débat international sur la sécurité climatique, en mettant l'accent sur le Mali en tant que pays « pivot » de la crise sécuritaire actuelle dans le Sahel occidental. Critiquant les récits simplistes, il développe l'idée de la « reconnaissance » en tant qu'aspect négligé de la justice dans la littérature sur le Sahel, ainsi que dans les débats politiques et médiatiques. Le livre démontre aussi comment les questions de justice climatique en Afrique sont intégrées dans les politiques de transformation sociale vers des sociétés à faible émission de carbone dans les pays riches.
Ce livre est une ressource inestimable pour les étudiants et les spécialistes de la justice climatique et du changement climatique, des études sur la paix et la sécurité, des études sur l'environnement et le développement, de la géographie et de l'écologie politique. Ses implications pratiques sont vitales pour les décideurs politiques en matière d'environnement, les employés des ONG et les activistes climatiques du monde entier.

Table Of Contents

  • Couverture
  • Page de titre
  • Page des droits d'auteur
  • Sommaire
  • Préface
  • Notes
  • Avertissement
  • Liste des figures
  • Liste des acronymes
  • CHAPITRE 1 Sécurité climatique, justice climatique et reconnaissance
  • La crise sahélienne et le présent ouvrage
  • Historique de la crise sécuritaire sahélienne
  • Sécurité climatique
  • Justice climatique et reconnaissance
  • La suite de l’ouvrage
  • Notes
  • CHAPITRE 2 Colonisation, désertification et gouvernance forestière
  • Science et politique (les deux ne se rencontreront jamais)
  • Colonisation, dessèchement et désertification
  • L’image de la désertification
  • Gouvernance forestière
  • Notes
  • CHAPITRE 3 Pastoralisme, économie morale de la résistance et djihadisme
  • Le pastoralisme comme stratégie de subsistance
  • Économie morale
  • Économie morale et djihadisme au Sahel
  • Le rôle des chefs djihadistes
  • Économie politique matérialiste et crise sahélienne
  • Note
  • CHAPITRE 4 Écologie politique matérialiste d’un conflit entre paysans et pasteurs
  • La politique de pénurie
  • Les conflits entre peuls et dogons dans le Mali Central
  • Relations foncières et gouvernance dans les plaines du Seeno
  • Pénurie et verdissement
  • Insurrection, contre-insurrection et violence communale
  • Conclusions
  • Notes
  • CHAPITRE 5 Transformation verte, boisement, dépossession de terres et contexte
  • Écomodernisme, décroissance et boisement
  • Colonialisme, droits fonciers et coutume
  • Green Resources en Afrique de l’Est
  • La grande muraille verte d’Afrique
  • L’échec spectaculaire et la fétichisation du boisement en Afrique
  • Introduction au contexte
  • Notes
  • CHAPITRE 6 Sécurité climatique et justice climatique : prendre le contexte et la science au sérieux
  • Sécurité climatique
  • Justice climatique
  • Contexte, politique et science
  • Bibliographie
  • Index

Préface

Ma première visite au Mali a eu lieu durant la saison sèche et chaude de 1987. Ce premier travail de terrain et également première visite en Afrique subsaharienne avait pour objet un recueil de données pour mon projet de recherche sur l’écologie du paysage et la géographie des ressources dans le cadre de mon DEA à l’Université d’Oslo.

Ce travail de terrain intervenait juste après la grande sécheresse de 1984-1985 au Sahel et toute l’attention qui l’avait suivie dans les grands médias. Cette époque vit aussi naître un nouveau concept – « développement durable » – qui représentait un intérêt renouvelé pour l’environnement au beau milieu d’une ère néolibérale. La réponse aux problèmes environnementaux mondiaux semblait être toujours plus de croissance économique dans les pays pauvres, mais aussi dans les pays riches – paradigme dominant jusqu’à nos jours, mais plus récemment sous l’étiquette de « croissance verte » ou d’« écomodernisme », dans un contexte de passage à des sociétés bas carbone.

Le présent ouvrage s’appuie sur 37 années de visites récurrentes de recherche au Mali et trace des lignes et connexions entre les différents thèmes sur lesquels j’ai travaillé pendant des années – désertification, pastoralisme, conflits fonciers, Touaregs et rébellions djihadistes. Un des principaux objets de ces travaux a été de discuter l’historique de la crise sahélienne actuelle. À mon avis, pour comprendre cette crise, il faut une approche de type écologie politique qui combine les perspectives historiques et matérialistes en mettant l’accent sur le contexte en termes de motivations et modes d’organisation des populations. Je pense également que « le développement durable » constitue la toile de fond des rébellions djihadistes au Sahel.

Examinant les causes passées de la crise actuelle, l’ouvrage envisage en même temps l’avenir et discute les risques potentiels associés aux débats actuels sur la sécurité climatique et la justice climatique. Ces deux approches tendent à négliger le contexte politico-écologique du Sahel. Alors que non-reconnaissance et analyses imparfaites guident les interventions politiques, il existe un risque évident d’effets indésirables. La désertification réémerge en tant que thème politique clé et la lutte contre ce problème imaginaire devient une part essentielle des actions environnementales au Sahel – en particulier sous forme de projets de boisement.

La boucle est alors bouclée, car l’atténuation des problèmes climatiques par le boisement peut non seulement mener à l’échec des projets climatiques, mais aussi renforcer la résistance des pasteurs dépossédés de leurs pâturages, ce qui peut potentiellement exacerber les conflits.

Dans les années 1980 et 1990, l’attention des politiques comme des médias portait sur la manière de stopper la désertification. Les paysans et les pasteurs étaient considérés aussi bien comme des victimes que comme des coupables. On pensait qu’ils outrepassaient leur propre base de ressources en raison d’une surpopulation et d’un manque de savoir sur les écosystèmes fragiles. Les héros étaient des experts étrangers (c’est-à-dire occidentaux) qui apportaient leurs conseils sur les questions de gestion durable (menant souvent à davantage de conflits et de confusion) et de réformes forestières (promouvant la privatisation des droits de récolte et de vente du bois, souvent au bénéfice des élites locales en contact avec le Service des eaux et forêts). Pour satisfaire les bailleurs de fonds internationaux, les gouvernements sahéliens formulèrent une législation « respectueuse de l’environnement », entraînant une augmentation des amendes pour écobuage, pour ne pas être en possession de fourneaux économes en bois ou pour avoir récolté du bois mort. Le résultat était un impôt supplémentaire pour la paysannerie qui enrichissait l’élite urbaine.

De plus, en vue de moderniser l’agriculture, des investissements à grande et moyenne échelle continuaient de déposséder paysans et pasteurs. De tels investissements étaient soit lancés par la Banque Mondiale ou autres bailleurs internationaux, soit émergeaient de processus politiques internes dans le cadre desquels politiciens et hauts fonctionnaires parvenaient à s’emparer de terres usuellement de jouissance précaire. En d’autres termes, alors que le battage autour du développement durable menait à toujours plus de restrictions et impôts pesant sur les populations rurales, et notamment des dépossessions de terres et de ressources, il profitait aux élites politiques et administratives par le biais d’un accaparement de profit. Au fil du temps, cela résulta en une généralisation de la frustration et de la colère dans les zones rurales de tout le Sahel – ou « doléances » dans le vocabulaire des études sur la paix et les conflits. Alors que le « développement durable » constituait une toile de fond aux rébellions djihadistes, d’autres facteurs qui ont pu jouer sont les processus manqués de démocratisation dans les pays sahéliens depuis le fameux discours du président Mitterrand aux présidents francophones africains à La Baule en 19901 ainsi que la croissance du mouvement djihadiste mondial depuis le 11 septembre 2001, suivi des invasions de l’Irak et de l’Afghanistan, ainsi que les bombardements de la Libye par les forces de l’OTAN.

Aujourd’hui, la désertification est pensée comme le résultat principal du dérèglement climatique, menant à des conditions plus sèches, et le boisement est de nouveau envisagé comme la solution pour enrayer ce processus. De plus, il est devenu une des mesures sur lesquelles on compte le plus pour atténuer le dérèglement climatique en général. Les scénarios du GIEC* comportent d’immenses aires géographiques nécessitant d’être boisées en vue de maintenir l’augmentation des températures mondiales entre 1,5° et 2°. La plupart de ces aires se trouvent en Afrique et, s’ils sont mis en œuvre, de tels projets de boisement à grande échelle risquent d’être néfastes pour les moyens de subsistance des populations et de multiplier les conflits fonciers. Cependant, parmi les gouvernements occidentaux, le boisement à grande échelle en Afrique est devenu une mesure climatique d’atténuation très prisée, ce qui leur permet d’alléger les pressions qu’ils subissent pour mettre en œuvre chez eux des mesures climatiques impopulaires. L’idée est qu’en plantant des arbres en Afrique, le mode de vie des Européens et Étatsuniens peut être maintenu.

De plus, il est souvent suggéré que le dérèglement climatique joue un rôle majeur dans les conflits au Sahel, en tant que moteurs ou amplificateurs de menaces – une opinion que j’interroge dans cet ouvrage. Il ne s’agit pas de dénier le dérèglement climatique, réel et extrêmement sérieux, qui affecte le Sahel en augmentant les températures et provoquant une plus grande irrégularité des précipitations. Cela devient un problème sensible pour les paysans en particulier, car il peut s’avérer de plus en plus difficile de savoir quand semer. Mais ce dérèglement climatique mène aussi à une augmentation des précipitations annuelles au Sahel et très probablement pas à la sécheresse, contrairement aux nombreuses affirmations sur la désertification et la rareté croissante des ressources.

Je pense que pointer le dérèglement climatique comme une cause de la crise sahélienne est ahistorique et apolitique, car c’est négliger les contextes historiques et politiques souvent complexes des divers conflits. Une telle opinion détourne tout simplement l’attention de facteurs politico-économico-historiques importants. De plus, cette vision ignore la recherche exploratoire en écologie et science du climat. Une grande partie de l’attention des médias, des documents politiques comme certaines contributions de recherche à cette vision courante en matière de sécurité climatique tendent vers des tropes eurocentristes et colonialistes au sujet des Africains désorganisés. Ces derniers sont considérés comme se contentant de réagir à des stimuli extérieurs comme des températures en hausse ou un changement dans les modèles de précipitations. Le grand historien marxiste E.P. Thompson considère de telles analyses hors contexte comme réductionnistes et paternalistes (voir le chapitre 3).

Prendre le contexte au sérieux n’implique pas seulement une reconnaissance de l’histoire sahélienne et l’organisation des populations, mais cela signifie aussi de prendre au sérieux les résultats de la recherche en écologie et science du climat. Ce n’est pas toujours le cas des contributions à la sécurité climatique et à la justice climatique au Sahel.

Quand je suis arrivé au Mali en 1987, je croyais également que la désertification provoquée par la surexploitation locale était un sérieux problème dans la région et l’objectif de mon étude était d’enquêter sur ses causes. Cependant, durant mon travail de terrain dans la région du Gourma, au nord du Mali, j’observai de vastes zones recouvertes d’arbres morts après la sécheresse trois ans plus tôt. Il y avait eu, en d’autres termes, une déforestation et une désertification (temporaire) massives, mais les forêts mortes étaient éloignées de tout village, ce qui indiquait que la cause n’en était pas une surcoupe de bois par les humains. Les arbres étaient simplement morts de sécheresse.

Bien que le niveau de précipitations soit resté plus bas que la moyenne pendant une décennie après la sécheresse, le rétablissement des populations de plantes ligneuses avait déjà démarré en 1985, ce qui confirme la résilience de la végétation au Sahel2. Aujourd’hui, la densité en arbres dans le Gourma est bien plus élevée qu’elle ne l’était en 1987 et le couvert herbacé est plus abondant, quoique variable en fonction des précipitations annuelles.

Durant ce premier séjour de recherche au Mali, j’ai eu la chance de passer quelques semaines sur le terrain avec Pierre Hiernaux, qui travaillait à cette époque comme écologue au Centre International pour l’Élevage en Afrique (CIPEA). Grâce à cette première visite de terrain et à celles qui suivirent, il m’a patiemment introduit à certaines des caractéristiques essentielles de l’écologie sahélienne, comme l’instabilité et la résilience.

Pierre était en possession d’une extraordinaire série chronologique de données, notamment des photographies prises lors de la saison des pluies au début des années 1980 et couvrant plusieurs décennies, qui illustraient aussi bien l’instabilité et les fluctuations que le reverdissement sur le long terme. Ses analyses écologiques sophistiquées, combinées à des données empiriques détaillées, souvent avec des résultats surprenants, m’ont ouvert les yeux et ont changé ma compréhension de l’écologie sahélienne.

Je dois également toute ma gratitude à André Marty (sociologue à l’IRAM, Institut de Recherches et d’Applications des Méthodes de développement) qui m’a permis de lui rendre visite chez lui dans le sud de la France et m’a appris beaucoup sur les systèmes de production pastorale dans le Gourma. Durant mes visites répétées au nord Mali à la fin des années 1980 et au début des années 1990, j’ai aussi appris beaucoup de mes discussions avec Sidi Mohammed Ould Zahaby (qui, plus tard, a disparu puis est réapparu en 1992 en tant que porte-parole du mouvement rebelle), Mohammed Ag Mahmoud (chercheur autodidacte, principal d’école et leader touareg local) et Ibrahim Ag Youssouf (détenteur d’un diplôme de troisième cycle en sociolinguistique aux États-Unis et personne-ressource respectée).

De 1989 à 1992, j’ai travaillé en tant que chercheur assistant au programme de recherche sur le Mali à l’Université d’Oslo. Je suis particulièrement reconnaissant envers Alida Boye, qui, à cette époque, coordonnait le programme, ainsi qu’envers le couple d’anthropologues Gunnvor Berge et Jon Pedersen. Nous avons passé de nombreux moments agréables ensemble, académiquement comme socialement, en Norvège et au Mali.

Au Mali, j’ai bénéficié du soutien d’Ousmane Sidibé (devenu plus tard ministre du gouvernement), Abdoulaye Touré, Drissa Diallo et Mahmadou Diallo Iam (directeur du CNRST).

À partir de 1994, j’ai de nouveau pu me concentrer sur le Mali, ayant reçu une bourse pour un diplôme de troisième cycle en Géographie et Développement International à l’Université de Roskilde, au Danemark, tout en étant basé au Centre pour le Développement et l’Environnement (SUM) de l’Université d’Oslo.

Mon intention était de poursuivre mon travail dans le nord Mali, mais, en raison de la rébellion touarègue qui avait rendu des aires de plus en plus vastes insécures après son début en juin 1990, j’ai décidé de relocaliser mon travail dans la région cotonnière du sud Mali.

Details

Pages
XX, 184
Publication Year
2026
ISBN (PDF)
9783034355438
ISBN (ePUB)
9783034355445
ISBN (Softcover)
9783034355391
DOI
10.3726/b22761
Open Access
CC-BY
Language
French
Publication date
2026 (April)
Keywords
Sahel Mali écologie politique djihadisme désertification décroissance
Published
Bruxelles, Berlin, Chennai, Lausanne, New York, Oxford, 2026. xx, 184 p., 8 ill. n/b.
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Biographical notes

Tor A. Benjaminsen (Author)

Tor A. Benjaminsen est géographe humain et professeur d'études internationales sur l'environnement et le développement à l'Université norvégienne des sciences de la vie. Il est l'auteur principal du 6e rapport d'évaluation du GIEC. Son dernier ouvrage, coécrit avec Hanne Svarstad, s'intitule « Political Ecology: A Critical Engagement with Global Environmental Issues » (2021).

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