Langue et intégration
Requérants d’asile, bénévoles et institutions en Suisse romande : positionnements de la communauté asile
Summary
Cet ouvrage explore les premiers temps du parcours de l’asile – l’attente d’une réponse – entre l’accompagnement socioprofessionnel prévu par l’État et l’accueil prodigué par des bénévoles. Il analyse conjointement les normes générées par différents textes de loi, tendances politiques et enjeux économiques avec celles produites par des trajectoires et idéologies personnelles – individuelles ou communautaires. L’auteure cherche ainsi à comprendre comment, à travers la transmission de la langue, se crée un lien social toujours spécifique au sein de ce qu’elle décrit comme une communauté asile: personnes migrantes, bénévoles, spécialistes du travail social et responsables politiques, pour qui la langue importe toujours.
Excerpt
Table Of Contents
- Couverture
- Page de titre
- Page de droits d’auteur
- Table des matières
- Remerciements
- Prologue
- 1. De la marche du monde à l’engagement individuel
- 1.1. Une Willkommenskultur transformée en élan d’accueil
- 1.2. Des engagements individuels entre lien social, langue et intégration
- 1.3. Des besoins sociaux et langagiers comme base théorique
- 1.4. Présentation de l’ouvrage
- 2. La langue qui importe : éléments de contexte
- 2.1. Pourquoi l’asile ?
- 2.2. Oscillations autour de l’intégration en politique migratoire suisse
- 2.2.1. Entre Loi sur l’asile et Loi sur les étrangers et l’intégration
- 2.2.2. Langue et intégration en Suisse
- 2.3. L’asile comme communauté de pratique
- 2.3.1. Appartenir à la communauté asile : quelle structuration ?
- 2.3.2. Entre hospitalité et responsabilité
- 2.3.3. La communauté asile, l’intégration et la langue
- 2.3.3.1. Où parlent les requérants d’asile ?
- 2.3.3.2. Pourquoi entendre les bénévoles ?
- 3. Se socialiser sur et dans le « terrain » : éléments de méthode
- 3.1. La communauté asile : un espace social et des indigènes en pratiques
- 3.2. Confrontations à l’altérité
- 3.3. Légitimité, confiance et confidentialité
- 3.4. Retracer le terrain
- 3.4.1. Données recueillies
- 3.4.2. Données fermées et semi-ouvertes : l’exemple des auditions d’asile
- 3.5. Modalités d’analyse
- 3.6. Au croisement des dynamiques discursives : le programme-pilote
- 3.6.1.1. Présentation du dispositif
- 3.6.1.2. Accepter le silence comme une donnée
- 3.7. Envisager les risques : synthèse
- 3.8. Conventions de transcription
- 4. L’entrée étatique : des pratiques sociales en langues
- 4.1. La procédure administrative fédérale
- 4.1.1. L’arrivée au Centre d’enregistrement et de procédure
- 4.1.2. Livret N et transfert
- 4.1.3. L’influence du temps, des statuts et des interactions
- 4.2. L’établissement cantonal d’accueil
- 4.2.1. Organisation des phases d’accueil
- 4.2.2. L’influence de l’accueil cantonal : paroles de migrants
- 4.3. Synthèse sur l’accueil étatique
- 5. L’entrée associative : des idéologies et de la langue
- 5.1. L’Association
- 5.2. De la Willkommenskultur à l’Association : réflexions sur le bénévolat
- 5.3. Entre l’Association et ses bénévoles : communautés et intégration
- 5.3.1. Se mettre au service de la communauté : quelle communauté ?
- 5.3.2. Entrer en bénévolat (ou non) : trois éthiques de l’engagement
- 5.3.2.1. Sylvie
- 5.3.2.2. Mona
- 5.3.2.3. Didier
- 5.3.3. Trois bénévoles et une Loi : langue et intégration
- 5.3.3.1. LEI, art. 4, al. 1 : qui est cet étranger pour qui l’on s’engage ?
- Sylvie
- Mona
- Didier
- 5.3.3.2. LEI, art. 4, al. 2 : quelles sont les clés d’accès à la vie économique, sociale et culturelle ?
- Sylvie
- Mona
- Didier
- 5.3.3.3. LEI, art. 4, al. 3 : quel bénéfice mutuel ?
- Sylvie
- Mona
- Didier
- 5.3.3.4. LEI, art. 4, al. 4 : transmettre la langue : quelle langue ?
- Sylvie
- Mona
- Didier
- 5.4. Synthèse de l’accueil associatif
- 6. Langue et intégrations : pour conclure sur ce « quelque chose » qui fait la différence
- Bibliographie
- Textes de loi et textes officiels
- Références scientifiques
Remerciements
À toutes les personnes migrantes qu’il m’a été donné de rencontrer pendant ces quatre années de terrain, qui m’ont laissée entrer dans leur vie pour les moments de larmes, de joie, de doutes, de peur, d’espoir, de colère, avec bienveillance toujours. Vous avez eu la patience de m’expliquer ce qui devait l’être et vous m’avez appris à regarder la vie droit dans les yeux. En particulier, merci à Samuel, Muhammad, Ali, Navid, Saeed, Lama, Ahmad, Muna, Javed, Tekleski, Jitender Lal, Osman, Naema.
À Marie Saulnier Bloch, qui m’a accordé sa confiance et m’a initiée à la complexité de l’accompagnement socio-professionnel des migrant·e·s. Merci pour cette réflexion commencée un jour et qui est loin de se terminer, merci pour ton humanité, ta finesse d’esprit, ton humour et ta résilience.
Aux institutions qui m’ont ouvert leurs portes aux niveaux fédéral et cantonal. Mes remerciements vont en particulier à la direction et aux personnels de l’institution d’accueil des migrants, aux responsables et au personnel de l’association faîtière des institutions actives dans l’accompagnement socio-professionnel et au Bureau pour l’intégration et la prévention du racisme de la région où cette recherche a été menée.
Aux membres de l’Association, qui m’ont accueillie comme bénévole et chercheuse. Merci pour votre temps, votre bienveillance à mon égard, vos actions et votre persévérance, qui vous rendent encore actives sur le terrain, bien des années plus tard.
À toutes les personnes qui ont pris le temps de me parler, qui ont eu la patience de m’expliquer et qui m’ont ouvert des portes dont je ne soupçonnais même pas l’existence.
À ma famille et à mes amis, qui m’ont supportée, soutenue, écoutée et distraite.
Et un très fort merci à celles et ceux qui m’ont fait l’amitié de leurs relectures critiques.
Prologue
Daru inspecta les deux directions. Il n’y avait que le ciel à l’horizon, pas un homme ne se montrait. Il se tourna vers l’Arabe, qui le regardait sans comprendre. Daru lui tendit un paquet : « Prends, dit-il. Ces sont des dattes, du pain, du sucre. Tu peux tenir deux jours. Voilà mille francs aussi. » L’Arabe prit le paquet et l’argent, mais il gardait ses mains pleines à hauteur de la poitrine, comme s’il ne savait que faire de ce qu’on lui donnait.
« Regarde maintenant, dit l’instituteur, et il lui montrait la direction de l’est, voilà la route de Tinguit. Tu as deux heures de marche. À Tinguit, il y a l’administration et la police. Ils t’attendent. » L’Arabe regardait vers l’est, retenant toujours contre lui le paquet et l’argent. Daru lui prit le bras et lui fit faire, sans douceur, un quart de tour vers le sud. Au pied de la hauteur où ils se trouvaient, on devinait un chemin à peine dessiné. « Ça, c’est la piste qui traverse le plateau. À un jour de marche d’ici, tu trouveras les pâturages et les premiers nomades. Ils t’accueilleront et t’abriteront, selon leur loi. » L’Arabe s’était retourné maintenant vers Daru et une sorte de panique se levait sur son visage : « Écoute », dit-il. Daru secoua la tête : « Non, tais-toi. Maintenant, je te laisse. » Il lui tourna le dos, fit deux grands pas dans la direction de l’école, regarda d’un air indécis l’Arabe immobile et repartit. Pendant quelques minutes, il n’entendit plus que son propre pas, sonore, sur la terre froide, et il ne détourna pas la tête. Au bout d’un moment pourtant, il se retourna. L’Arabe était toujours là, au bord de la colline, les bras pendants maintenant, et il regardait l’instituteur. Daru sentit sa gorge se nouer. Mais il jura d’impatience, fit un grand signe, et repartit. Il était déjà loin quand il s’arrêta de nouveau et regarda. Il n’y avait plus personne sur la colline.
Daru hésita. Le soleil était maintenant assez haut dans le ciel et commençait de lui dévorer le front. L’instituteur revint sur ses pas, d’abord un peu incertain, puis avec décision. Quand il parvint à la petite colline, il ruisselait de sueur. Il la gravit à toute allure et s’arrêta, essoufflé, sur le sommet. Les champs de roche, au sud, se dessinaient nettement sur le ciel bleu, mais sur la plaine, à l’est, une buée de chaleur montait déjà. Et dans cette brume légère, Daru, le cœur serré, découvrit l’Arabe qui cheminait lentement sur la route de la prison.
Un peu plus tard, planté devant la fenêtre de la salle de classe, l’instituteur regardait sans la voir la jeune lumière bondir des hauteurs du ciel sur toute la surface du plateau. Derrière lui, sur le tableau noir, entre les méandres des fleuves français, s’étalait, tracée à la craie par une main malhabile, l’inscription qu’il venait de lire : « Tu as livré notre frère. Tu paieras. » Daru regardait le ciel, le plateau et, au-delà, les terres invisibles qui s’étendaient jusqu’à la mer. Dans ce vaste pays qu’il avait tant aimé, il était seul.
Albert Camus (1957) (1962), « L’hôte », in L’Exil et le Royaume. Paris : Gallimard, pp. 1620-1621.
1. De la marche du monde à l’engagement individuel
Depuis 2014 au moins, des milliers de réfugié·e·s traversent la Méditerranée et nombre d’entre eux y perdent la vie. L’île de Lampedusa en Italie, comme plusieurs îles grecques, deviennent de gigantesques camps de migrants, des milliers de gens marchent de la Turquie ou la Grèce vers l’Autriche, la Hongrie et l’Allemagne, la « Jungle de Calais » compte plusieurs milliers de personnes qui espèrent pouvoir passer en Angleterre, et les médias se font l’écho quotidien de ces tragédies. Le 2 septembre 2015, la rédaction du Monde publie la photo prise par la photographe Nilüfer Demir1 du corps sans vie d’un garçon de 3 ans, Aylan, échoué sur une plage turque après le naufrage d’une embarcation de migrants. Le journal justifie cette publication en soulignant que « [l]a crise des réfugiés ne se résume pas à des flux de population. Des milliers d’entre eux meurent aux portes de l’Europe et il nous appartient de le montrer et l’expliquer »2. Cette image frappe l’Europe comme le symbole de son inaction et de ce que les médias dérivent comme une « crise migratoire » dont il faut montrer autre chose que des chiffres. Si cette photo provoque de virulentes réactions sur les réseaux sociaux de la part d’internautes criant au montage ainsi que la condamnation de politicien·ne·s de droite, notamment du Premier ministre de la Hongrie Victor Orbán, qui critique la politique d’ouverture de l’Allemagne, elle émeut, surtout, et participe au déploiement inédit d’une « culture de l’accueil » des personnes réfugiées en Europe, un mouvement dont les médias se feront le relais jusqu’en 2018 au moins. C’est à cette période de l’Histoire mondiale et européenne que sera consacré cet ouvrage.
1.1. Une Willkommenskultur transformée en élan d’accueil
Les déplacements de populations dont il s’agit durant cette période sont catégorisés comme un « flux migratoire » sans précédent dans le discours médiatique et populaire européen, quand bien même l’Europe est loin d’être la seule ou la plus concernée par ce phénomène. L’une des particularités de cette « vague migratoire » réside toutefois dans sa réception, en raison de la couverture médiatique et de la rapidité de l’information propres aux médias du début du XXIe siècle (Slovic, Västfjäll, Erlandsson, & Gregory, 2017 ; Vis & Goriunova, 2015), mais également sans doute en raison du fait que l’Europe en tant qu’entité politique et économique unifiée cherche à se définir : comment gérer l’arrivée des migrants sur ses sols dans une politique commune (Rodier, 2018 ; Woollard, 2019) tout en respectant les intérêts de chaque État et sans faire preuve d’inhumanité ? En réaction à la photographie d’Aylan, le 3 septembre 2015, François Hollande3, alors Président français, écrit ainsi par exemple à partir du compte Twitter de l’Élysée : « Face au drame des réfugiés, nous proposons avec Angela Merkel un mécanisme d’accueil permanent et obligatoire en Europe », participant par l’utilisation de leurs deux noms plutôt que par celle de « la France » et « l’Allemagne » à la médiatisation d’une certaine humanisation des événements. Au niveau politique, la « Forteresse Europe », une désignation déjà ancienne mais fortement reprise par le discours médiatique à cette période, agira certes en regard des enjeux variables – géographiques, économiques, politiques et sociaux – des différentes nations qui la constituent, mais tentera donc également de répondre aux appels au secours de ses frontières extérieures, en particulier de l’Italie et de la Grèce, en négociant la répartition des migrants entre les différents États membres, en tout cas jusqu’à l’accord du 16 mars 2016 entre l’Union européenne et la Turquie4.
En parallèle de ces débats politiques, l’esprit de la Willkommenskultur allemande (Junck, 2016 ; Maestri & Monforte, 2020) se transforme et se répand sur le continent, donnant lieu à un fort engagement populaire à l’égard des réfugié·e·s. Comme le souligne Perron (2022, pp. 54-55),
[a]lors que les termes co-occurrents de Willkommenskultur étaient Zuwanderung (immigration), Fachkräftemangel (manque de travailleurs qualifiés), Integration (intégration) et Migration (migration), désormais ce sont les termes de Flüchtling (réfugié) et Asyl (asile) et aussi humanitär (humanitaire), Herausforderung (défi), Pflicht (devoir) ou Verpflichtung (engagement) et Aufgabe (mission) qui lui sont associés. […] Désormais, non seulement la Willkommenskultur ne concerne plus seulement les migrations de travail, mais elle s’étend au domaine de l’asile. Elle ne se résume plus non plus à des mesures pratiques d’intégration, mais elle se double d’un appel à l’engagement civique de toute la population, qui doit permettre de surmonter avec « humanisme » le défi de l’arrivée des réfugiés et pallier les carences des administrations locales, régionales et fédérales.
Face à ce mouvement, mais aussi surtout face à l’arrivée effective et quotidienne de requérants d’asile5, les États doivent agir en termes de politique migratoire et de politique intérieure, les mesures étant forcément différentes d’un contexte à l’autre en regard des problématiques spécifiques à chaque pays : l’asile est projeté sur le devant de la scène politique et électorale, avec toutes sortes de conséquences. On comprend ainsi que, comme le soulignent Trauner et Turton (2017, pp. 34-35),
[l]a « welcome culture » en tant que concept a acquis son importance dans le débat public pour avoir permis à différents acteurs de la société, des médias et de la politique de promouvoir une certaine perception des migrants. Les acteurs favorables aux droits de l’Homme et aux réfugiés l’ont utilisé pour gagner le soutien de la société à leur cause. Il est également devenu un concept pratique pour les acteurs aux motivations plus économiques et pragmatiques qui cherchaient avant tout à faire de nécessité, vertu. En fait, les dynamiques discursives des années 1990 et 2015 semblent se recouvrir, indépendamment de leurs objectifs distincts. L’utilisation de « welcome culture » avec une connotation positive visait à renforcer l’identité nationale de la même manière que la propagande de droite a toujours cherché à le faire sur le thème de l’immigration6.
Néanmoins, d’un point de vue pragmatique, l’urgence est telle face à l’arrivée de plus d’un million de primo-arrivant·e·s en Europe (Eurostat, 2016) que les structures étatiques sont partout submergées, quelles que soient les motivations et les modes de prise en charge. Des actions solidaires de toutes sortes, individuelles ou collectives, sont donc menées un peu partout pour renforcer les prises en charge étatiques. Cette culture de l’accueil, qui prend différentes formes, a pour fondement commun l’idée que le « flux migratoire » est constitué d’individus auxquels notre humanité nous enjoint de venir en aide. Cette perception est symbolisée notamment par la photographie d’Aylan et par son t-shirt rouge, amplement reproduit sur toutes sortes de supports, ce qui ne va pas sans rappeler le manteau rouge d’une petite fille dans La liste de Schindler (1993) de Steven Spielberg, symbole de couleur, dans un film en noir et blanc, de l’individualité noyée dans l’Histoire mondiale. Elle est par ailleurs également relayée par les médias à travers les images de populations locales rassemblées le long de lignes ferroviaires, à Munich notamment, pour applaudir les requérants d’asile à leur arrivée, en réponse au désormais célèbre « Wir schaffen es ! » d’Angela Merckel le 24 août 2015, au moment de la suspension des accords de Dublin-III pour les réfugié·e·s syrien·ne·s. Face à l’horreur de la mort, les médias comme les politiques répondent par des symboles de liesse, de paix et d’accueil, dans ce que Holmes et Castañeda (2016, p. 12) décrivent, en reprenant les termes de Gramsci (1971), comme une « guerre de position », soit comme une « lutte permanente pour les symboles qui légitiment et transforment les structures politico-économiques »7.
Details
- Pages
- XII, 254
- Publication Year
- 2026
- ISBN (PDF)
- 9783034362795
- ISBN (ePUB)
- 9783034362801
- ISBN (Softcover)
- 9783034362788
- DOI
- 10.3726/b23588
- Open Access
- CC-BY
- Language
- French
- Publication date
- 2026 (March)
- Keywords
- sociolinguistique asile migration intégration langues bénévolat lien social
- Published
- Bruxelles, Berlin, Chennai, Lausanne, New York, Oxford, 2026. xii, 254 p., 3 ill. en couleurs, 4 ill. n/b.
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