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Perceptions de l’espace chez Frankétienne et Tahar Ben Jelloun

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Jean Norgaisse

Le présent ouvrage est une étude comparative entre deux grandes figures de la littérature d’expression française: Frankétienne, haïtien de souche, et Tahar Ben Jelloun, d’origine marocaine. Ils jouissent d’une renommée internationale, fondée sur une œuvre forte. Entendons: une œuvre visionnaire, pertinente, qui s’inscrit dans la mimésis spatio-temporelle, le vécu humain, et qui fait aussi entendre un cri perçant, un souffle envoûtant, une musique originale. Elle croise, à bien des égards, celle de René Depestre, d’Abdelkébir Khatibi, de Yasmina Khadra, de Soljénitsyne et de Zola.

Singulière, elle est à la fois géographique et dramatique, avec le nomadisme des personnages, la mise en scène de l’espace, des atrocités et conflits actantiels. L’espace-fiction chez les deux poètes-romanciers s’ancre dans l’horreur, le chaos et la psychose, qui constituent des thèmes fondamentaux de leurs œuvres.

L’étude, qui offre une nouvelle approche théorique et une méthode d’analyse efficiente, est présidée par la démarche anthropo-géographie sémiologique, qui suggère une lecture ouverte, interdisciplinaire, favorisant une pluralité de sens de l’œuvre de Frankétienne et de Ben Jelloun. Elle permet ainsi d’appréhender leur discours fictionnel et poétique, plein de fièvre et de colère, qui rend compte du monde claustral, sinistre, angoissant, et qui refuse que l’homme sombre dans la déchéance morale, l’inhumanité. D’où résulte une anthropologie poético-géographique et philosophique.

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Chapitre 5. l’engagement spatial symbolique

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L’ENGAGEMENT SPATIAL SYMBOLIQUE

[…] les métaphores ne sont pas de simples idéalisations qui

partent, comme des fusées, pour éclater au ciel en étalant leur

insignifiance, mais qu’au contraire les métaphores s’appellent et se

coordonnent plus que les sensations, au point qu’un esprit poétique

est purement et simplement une syntaxe des métaphores.

—Gaston Bachelard, La psychanalyse du feu

Avec la description des villes dans l’univers fictionnel et poétique de Ben Jelloun et celle du territoire chez Frankétienne, se donne à lire une géographie sociale, culturelle et humaine, caractérisée notamment par le nomadisme des personnages, les cauchemars et les conditions de la sphère vécue. La description succincte ou prolixe des lieux et des espaces ne saurait être alors perçue comme un simple élément de décor dans leur poésie et le tissu de leur récit. Interpellatives, les caractéristiques spatiales y constituent des signes anthropo-géographiques, avec des problèmes sociaux marquants et marqués, qui créent un champ de tension narrative. Le territoire du personnage n’est alors pas enchanteur, n’offre non plus le goût de la joie de vivre, avec, en plus, la contrainte au silence sidéré, sous un pouvoir féroce. Ainsi l’espace-fiction est structuré par les modes de rapport qu’entretiennent les personnages entre eux, et gouverné par des polarités affectives, des mentalités convergentes et ←131...

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