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Le discours choral

Essai sur l’œuvre romanesque d'Édouard Glissant

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Christian Uwe

L’œuvre romanesque d’Édouard Glissant, élaborée sur près d’un demi-siècle, se caractérise par une grande cohérence notamment du fait d'un personnel romanesque récurrent qui conduit collectivement la narration. Résolument ancrée dans une vision de la parole partagée, la fiction de Glissant révèle et illustre les enjeux poétique, anthropologique et politique de la narration. La polyphonie particulière qui s’y déploie est qualifiée ici de discours choral ; le dispositif énonciatif mis en place par le roman glissantien contribue en effet à éclairer les problèmes fondamentaux que pose cette œuvre : l’histoire raturée dont les personnages éprouvent somatiquement le manque, la violence d’un discours ou d’un silence imposés, les implications des choix poétiques tels que la caractérisation des narrateurs, la forme (unie ou fragmentaire) du récit ou encore la répétition, sous plusieurs angles, des « mêmes » épisodes narratifs. À travers ces différents aspects, l’œuvre de Glissant apparaît comme une exigeante affirmation de la Vie contre les hégémonies et leurs expressions littéraires.

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1. Les instances d’énonciation

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Une langue inconnue parle en nous, et nous-mêmes Nous en sommes des mots, détournés du réel.

Fernando Pessoa, Trente-cinq sonnets.

On peut soutenir l’idée que l’univers romanesque de Glissant s’articule autour de cette préoccupation fondamentale : l’élaboration d’une connaissance. Non pas, cependant, une connaissance bâtie à l’abri du monde, sorte de tour d’ivoire où l’heureux petit nombre des esprits cultivés se délecterait de ses propres virtuosités. Il s’agit plutôt d’une connaissance susceptible de donner naissance à une communauté toujours plus libre des blessures du passé et plus ouverte à la Relation. En effet, tous ses romans depuis La Lézarde intègrent ce que l’on pourrait appeler un contexte minimal commun, celui d’une société née d’une violence originelle, à savoir l’esclavage. Le degré de prégnance de cette donnée originelle varie d’un roman à l’autre. Cela va des allusions significatives qu’on trouve dans La Lézarde ou Malemort, des chapitres abordant directement cet aspect dans La Case du commandeur ou dans Tout-monde, jusqu’au Quatrième Siècle qui, à travers l’histoire des Longoué et des Béluse depuis le débarquement jusqu’au dernier des Longoué, est entièrement consacré à cette question. Dans ce contexte, la connaissance recherchée a une triple finalité : (a) elle permet d’éclairer, autant que faire se peut, une longue histoire occultée par l’esclavage ; (b) ce qui, à son tour, rend possible la construction d’une véritable identité commune, non pour ensuite...

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