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La variation pluridimensionnelle

Une analyse de la négation en français

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Charlotte Meisner

Cet ouvrage présente une nouvelle approche originelle à la vielle question de la variation du ne de négation en français moderne. Soigneusement établie sur un corpus de langue parlée, l’auteur présente l’hypothèse de la variation linguistique pluridimensionnelle : le clitique négatif ne est parfois réalisé, comme dans la phrase ma mère ne vient pas, mais très souvent omis, surtout dans la communication informelle : je viens pas. Comme toute variable linguistique, le ne de négation est soumis à un ensemble d’influences potentielles. À l’aide d’une analyse multifactorielle, Charlotte Meisner montre que la variation pluridimensionnelle du ne de négation est déterminée par un facteur-clé sous-jacent : la prosodie du français moderne.

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4. L’analyse de corpus: ±ne dans le corpus T-zéro

4. L’analyse de corpus: ±ne dans le corpus T-zéro

4.1  Analyse globale: ±ne dans le corpus T-zéro

La totalité des négations analysables106 dans le corpus se compose de 334 constructions négatives potentiellement bipartites : 18% des négations contiennent la particule ne, tandis que la grande majorité des négations est exprimée uniquement à travers pas ou un autre élément négatif.

   (114)   ±ne dans le corpus T-zéro

   a.     Pourcentages

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   b.     Données brutes

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← 139 | 140

La nette prépondérance de l’omission de ne que nous observons en (114) confirme les résultats obtenus dans d’autres analyses de corpus portant sur le français phonique contemporain utilisé de manière spontanée (cf. section 2.2.2).

4.2  Analyse exploratrice: ±ne selon le type de locuteur

Les 334 occurrences négatives, qui seront analysées en détail par la suite, ont été produites par 54 locuteurs107 différents de Suisse et de France108.

En nous basant sur une classification préliminaire et purement empirique extraite du corpus, nous distinguons trois groupes de locuteurs:

   (115)   La classification empirique des trois types de locuteurs et leurs caractéristiques

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Le type A manifeste une variation ±ne, le type B montre uniquement l’absence de ne et le type C indique une présence absolue de ne. ← 140 | 141

La vue d’ensemble des occurrences négatives produites par les trois types de locuteurs en (116) et (117) montre que la majorité des négations dans le corpus est produite par les locuteurs du type A, suivi du type B, et que seul un nombre restreint d’énoncés négatifs provient des locuteurs du type C.

   (116)   La variation ±ne par type de locuteur

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   (117)   La distribution des occurrences négatives en fonction du type de locuteur

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Les occurrences négatives produites par les types de locuteurs (total : 54 locuteurs produisent 334 négations) Le type A produit 63% des négations de phrase dans le corpus, tandis que les 37% d’occurrences négatives restantes sont produits par des locuteurs qui ne montrent aucune variation dans le corpus. Dans ce dernier groupe, le type B, qui produit uniquement la négation monopartite, est clairement dominant. Les 32 locuteurs du type B produisent 34% des ← 141 | 142 négations dans notre corpus, et seulement 3% des négations totales sont produits par 5 locuteurs de France qui n’utilisent que la négation bipartite.

L’analyse qui suit expliquera que le type le plus dominant dans le corpus, à savoir le type A, représente également au niveau de la compétence linguistique le francophone européen typique (cf. section 4.2.1). Quant aux types B et C, qui ne montrent qu’une variante dans le corpus, ils sont plus difficiles à interpréter.

Le type B (analysé en détail en section 4.2.2) produit un nombre considérable de négations dans le corpus (34%), et même si beaucoup de ces occurrences sans ne sont explicables par des facteurs linguistiques (comme par exemple un sujet clitique léger, cf. section 2.2.5.1), ceci ne vaut pas pour toutes les occurrences. Il semble donc possible que quelques individus appartenant au type B aient (déjà) généralisé la négation monopartite dans leurs grammaires internes, ce qui signifie qu’au niveau de la compétence, l’existence du type B n’est pas exclue. Comme l’analyse du type B le montrera, les données de corpus ne suffisent pas pour prouver l’existence d’un tel type au niveau de la compétence, un fait éventuellement démontrable à l’aide des tests d’intuition (cf. Coveney 1998, Meisner 2013).

Si l’on pouvait montrer à l’aide des tests d’intuition que certains locuteurs ont effectivement généralisé l’absence de ne, ceci signifierait qu’ils auraient développé une ‘nouvelle compétence’ et devraient, par conséquent, être exclus de futures analyses de la variation ±ne, tout simplement parce qu’ils ne manifestent pas de variation que l’on pourrait étudier. Néanmoins, vu que nous ne pouvons pas prouver empiriquement l’existence du type B, les données des locuteurs en question ne seront pas exclues de l’analyse.

En ce qui concerne le type C, il n’y a aucun motif d’assumer l’existence de francophones compétents qui appartiennent à ce groupe, décrit en section 4.2.3. Ces individus sont très rares dans le corpus et ils ne produisent que 3% des négations totales. Ces occurrences rares sont toutes explicables en raison des influences linguistiques (comme par exemple un sujet lourd, cf. section 2.2.5.2), ce qui fait que la raison la plus probable pour l’absence d’une variation ±ne dans ces cas-là est le nombre restreint de négations produites par ces individus. Le fait que ← 142 | 143 les locuteurs du type C montrent uniquement une variante pendant l’enregistrement est donc probablement une pure coïncidence empirique.

Afin d’analyser plus profondément les différents types de locuteurs, nous considérerons, dans les sections suivantes, leurs caractéristiques sociodémographiques et quelques particularités linguistiques des négations qu’ils produisent.

4.2.1  Type A: les locuteurs qui montrent une variation ±ne

Les 17 locuteurs du type A produisent chacun entre 2 et 34 occurrences négatives dans le corpus, ils constituent environ un tiers des locuteurs enregistrés dans notre corpus et produisent un total de 211 négations de phrase, ce qui correspond à 63% des négations contenues dans le corpus. Les pourcentages de +ne de ce groupe se situent entre 6% +ne, produit par une doctorante neuchâteloise, et 75% +ne, produit par un professeur de lycée en région parisienne.

Considérons à présent les caractéristiques extralinguistiques qui unissent les locuteurs du type A109. Tout d’abord, ce groupe comprend aussi bien des locuteurs et des locutrices suisses que français de 14 à 64 ans. Quant à la langue, il s’agit uniquement de locuteurs monolingues, majoritairement des francophones natifs. Seuls deux locuteurs L2 avancés de Suisse romande ayant comme langue maternelle le suisse allemand figurent également dans ce groupe. Au niveau professionnel et éducatif, l’ensemble des secteurs professionnels110 qui ont été considérés dans cette étude apparaît dans le type A: il s’agit d’élèves, d’étudiants, de docteurs et chercheurs à l’université ainsi que des professeurs au lycée et à l’université.

Dans l’ensemble, les locuteurs du type A sont donc indéterminables socio-démographiquement : ce sont des hommes et des femmes, jeunes ← 143 | 144 et âgés, natifs ou L2 qui proviennent de différentes régions ou secteurs professionnels. Nous pouvons donc conclure que le type A, qui produit aussi bien des négations bipartites que monopartites, peut être considéré comme le ‘prototype’ du francophone européen.

4.2.2  Type B: négation monopartite uniquement

Même si les locuteurs du type A produisent la plupart des négations dans le corpus, un nombre considérable de négations, plus précisément un tiers des négations au total, est produit par des locuteurs du type B, qui ne manifestent jamais de négations bipartites dans le corpus.

Pour le type B, le nombre de négations produites est presque proportionnellement inverse au nombre de locuteurs, c’est-à-dire que ce groupe se compose d’un grand nombre de locuteurs qui produisent chacun un nombre restreint de négations. Seuls sept locuteurs du type B produisent plus de quatre négations, alors que la plupart des locuteurs dans ce groupe produit uniquement une ou deux négations. L’on peut alors se demander si l’existence du type B est due au grand nombre de locuteurs qui produisent assez peu de négations.

En effet, plus de la moitié des locuteurs suisses et français empiriquement attribués au type B ne produisent qu’une ou deux négations (cf. annexe VII pour une liste détaillée des locuteurs du type B). Le nombre restreint de négations produites est donc très probablement la raison principale pour laquelle nous n’observons aucune variation ±ne dans ce groupe de locuteurs. La plupart de ces cas s’explique par la courte durée de l’enregistrement ou par le nombre restreint de négations totales produites par locuteur.

Toutefois, dans le cas de huit locutrices111 suisses, qui ont été enregistrées aussi bien dans les situations d’examen que de l’immédiat, sans ← 144 | 145 y manifester la variante +ne, l’absence constante de ne est un comportement cohérent qui pourrait faire partie de leurs grammaires individuelles. Ici, l’absence de ne semble indépendante non seulement de la situation de communication, mais également du contexte linguistique.

À titre d’exemple, nous présentons en (118) les données de l’étudiante bilingue Lo_CH_F_1004 qui, sur 22 négations, ne réalise aucun ne, et ceci malgré le fait que la majeure partie de ses énoncés négatifs est produite lors d’un examen oral.

   (118)   L’absence de ne dans tous les contextes? Les énoncés négatifs de CH_F_1004112

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← 145 | 146

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Bien que la locutrice CH_F_1004 produise un nombre considérable de négations dans différents contextes linguistiques, le facteur linguistique le plus pertinent, à savoir le type de sujet, varie peu. Dans la majorité des cas, un clitique sujet léger (abrégé dans le tableau par cl.lé) est employé, ce qui incite normalement à l’omission de ne, comme les analyses de corpus résumées dans la section 2.2.5.1 l’ont montré. Seul l’énoncé 0243 comporte le DP lourd le latin archaïque dans la position de sujet, ce qui normalement déclencherait, du moins statistiquement, l’emploi de la particule ne. La rareté des sujets lexicaux dans le langage spontané est parfaitement naturelle (cf. section 5.3), mais nous nous demandons si un seul énoncé de ce type est suffisant pour argumenter en faveur d’une généralisation de la négation monopartite dans la grammaire individuelle de CH_F_1004.

Afin d’approfondir cette question, considérons maintenant l’ensemble des 56 énoncés négatifs sans ne produits par CH_F_1004 et les autres sept locutrices suisses en question, qui figurent sous (119). Tout d’abord, nous observons que la distribution des occurrences négatives à travers les situations de communication est très équilibrée: il y a autant de négations sans ne dans la distance communicative que dans l’immédiat communicatif. Une telle ‘négligence’ du degré de formalité de la situation semble être un phénomène typiquement suisse (cf. aussi Fonseca-Greber 2007), qui s’oppose au comportement typique des Français. ← 146 | 147

   (119)   Les caractéristiques des énoncés négatifs sans ne de 8 locutrices suisses

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Nous observons à l’aide du tableau (119) qu’également au niveau linguistique l’absence de ne semble assez indépendante du contexte: les locutrices omettent la particule de négation dans les subordonnées et les principales, avec un verbe au présent, au passé composé et au futur périphrastique de l’indicatif, mais également au conditionnel.

Or, au niveau du sujet, l’occurrence du sujet lexical produit par CH_F_1004, déjà cité en (118), reste un cas unique, ce qui rend difficile l’évaluation définitive des données en (118) et (119). Nous notons tout ← 147 | 148 de même que parmi les pronoms sujet se trouvent non seulement des clitiques légers, mais également des pronoms lourds (pron.lou) comme qui et ça, qui pourraient favoriser l’emploi de ne, même si à un moindre degré que les sujets lexicaux.

Dans l’ensemble, nous ne pouvons pas prouver que le type B existe réellement au niveau de la compétence linguistique et que cette impression n’est pas due à une coïncidence empirique. Afin d’établir des connaissances solides, il faudrait à l’avenir varier les méthodes d’étude : par exemple, les locutrices susceptibles d’appartenir au type B pourraient être confrontées, lors de tests d’acceptabilité ciblés, à des négations monopartites contenant divers types de sujet (cf. Coveney 1998, Meisner 2013). Les tests d’acceptabilité effectués à ce sujet par Meisner (2013 : 126) montrent clairement que les élèves de la région parisienne (qui sont en partie également enregistrés dans le présent corpus) distinguent clairement les négations monopartites avec des sujets DP lourds de celles avec des sujets clitiques légers: les dernières leur semblent constamment plus acceptables que les premières (indépendamment de la situation de communication).

Par conséquent, si ces huit locutrices suisses susceptibles d’avoir généralisé la variante sans ne acceptaient l’absence de ne de la même façon dans des exemples contenant un sujet lourd qu’un clitique léger, il serait effectivement très probable que la négation monopartite soit réellement fixée dans leurs grammaires individuelles (du moins pour la production langagière phonique).

4.2.3  Type C: négation bipartite uniquement

Un nombre très restreint de neuf négations, ce qui correspond à 3% des négations analysées, a été produit par 5 élèves d’Île-de-France qui ne produisent jamais la négation sans ne (cf. annexe VIII pour une liste de ces locuteurs). Parmi eux, quatre ne produisent qu’une seule négation et ne peuvent donc montrer aucune variation.

Seul un lycéen français, enregistré uniquement dans une situation de distance communicative et qui produit cinq négations bipartites, au ← 148 | 149 rait la possibilité de montrer les deux variantes de la négation. L’on se demande donc si la négation bipartite qu’il emploie constamment dans notre corpus fait partie d’une stratégie communicative appliquée pendant l’examen oral ou si elle est éventuellement un trait idiosyncratique de la grammaire de ce jeune homme français.

L’extrait de notre base de données en (120) montre qu’il ne s’agit ni d’une stratégie communicative ni d’une idiosyncrasie grammaticale. Au contraire, ce sont très probablement les caractéristiques linguistiques des énoncés qui incitent à la réalisation de ne.

   (120)   Les énoncés négatifs produits par Lo_FR_M_1056

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Parmi les cinq énoncés dans le tableau (120), quatre contiennent des sujets DP lourds, ce qui favorise fortement la réalisation de la particule ne (cf. section 2.2.5.1), et la seule construction avec un sujet pronominal contient un verbe au futur simple en attaque vocalique, ce qui semble avoir un effet similaire (cf. les sections 2.2.5.5 et 2.2.5.7). De plus, tous les énoncés négatifs produits par Lo_FR_M_1056 apparaissent dans des constructions subordonnées, qui sont également connues comme l’un des contextes déclencheurs de la négation bipartite.

Nous pouvons donc conclure que ce sont avant tout ces caractéristiques linguistiques particulières, observées chez le locuteur Lo_ FR_M_1056, qui incitent à l’emploi de ne (cf. sous-chapitre 2.2.5 pour une discussion détaillée des facteurs linguistiques qui influencent la variation ±ne). Il n’y a donc aucune raison d’assumer que la réalisation constante de ne serait un trait de sa grammaire. ← 149 | 150

4.3  Analyse descriptive de l’influence des facteurs extralinguistiques

Dans les sections précédentes, nous avons choisi une approche pilotée par les données, c’est-à-dire que nous avons abordé le corpus à travers les données linguistiques (cf. section 3.5 pour l’accès aux données linguistiques de T-zéro) afin de former des groupes de locuteurs en fonction de leur production de ne, à savoir les types A, B et C.

Dans les sections qui suivent, nous adapterons la perspective pilotée par la théorie sociolinguistique qui est typiquement employée dans les études de corpus quant à la variable ±ne (cf. entre autres Armstrong/Smith 2002, Ashby 1976, 1981, 2001, Coveney 22002, Hansen/Malderez 2004). Ceci signifie que nous considérons les faits linguistiques dans notre corpus en partant des facteurs extralinguistiques qui ont joué un rôle pour la réalisation de la variable dans d’autres analyses (cf. section 2.2.4 pour un résumé de l’influence des facteurs extralinguistiques sur ±ne et section 3.4 pour l’accès aux données extralinguistiques dans la base de données T-zéro).

4.3.1  La diatopie

Le tableau (121) montre la réalisation de ±ne en fonction de la provenance géographique des locuteurs. Nous comparons les données de Suisse, enregistrées à Neuchâtel, avec celles de France, enregistrées en Île-de-France (cf. section 3.2).

   (121)   La réalisation de ±ne en Suisse et en France

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← 150 | 151

Dans notre corpus, la fréquence de la réalisation de ne varie considérablement en fonction de la provenance géographique. Il saute à l’œil que la réalisation de ne en Suisse est avec 10% +ne nettement plus basse que les 24% +ne en Île-de-France.

Comme Fonseca-Greber (2007) l’a déjà remarqué, les francophones de Suisse manifestent, du moins dans l’immédiat communicatif, des taux très restreints de ne:

   (122)   ne is used in only 2.5% of the total negative utterances produced (n.= 1,982). In other words, ne is all but gone from Conversational Swiss French. To my knowledge, this result represents the lowest figure attested so far for ne use in studies that include educated adult middle-class speakers of European French. (Fonseca-Greber 2007 : 256)

Les résultats de Fonseca-Greber (2007) pour la Suisse romande semblent confirmés par les taux restreints de +ne dans notre corpus. Comme nous l’avons vu en section 4.2.2, quelques locutrices suisses sont mêmes susceptibles d’avoir généralisé l’absence de ne indépendamment de la situation de communication ou du contexte linguistique.

Toutefois, nous constatons que le ne n’est pas inexistant dans le français de Suisse. Dans notre corpus, la réalisation de ne en Suisse est clairement plus élevée que celle trouvée par Fonseca-Greber (2007) et, même si elle reste nettement plus basse qu’en France, la différence entre les deux pays n’est pas significative. Autrement dit, les résultats dans le tableau (121) pourraient être dus à une coïncidence (cf. section 3.9 pour une description détaillée des tests statistiques employés dans ce chapitre).

Il s’agira donc, dans ce qui suit, d’examiner avec précaution ces 10% +ne trouvés en Suisse et de se demander pourquoi ces cas échappent à la tendance générale d’absence du ne. ← 151 | 152

4.3.2  L’âge des locuteurs

La comparaison de la réalisation de ne en fonction de l’âge des individus sous (123) révèle une tendance intéressante: jusqu’à l’âge de 30 ans environ, les locuteurs omettent plus de la moitié des ne possibles. Or, à partir de 40 ans, les personnes produisent plus de négations bipartites que monopartites. Un tournant concernant la réalisation de ne semble donc se manifester entre 30 et 40 ans.

   (123)   La réalisation de ne en fonction de l’âge des locuteurs_trices

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Nous observons à l’âge de 14-18 ans un taux de réalisation de 21% +ne, qui est légèrement supérieur à la moyenne du corpus de 18%, cependant à 19-24 ans la réalisation de ne diminue à 5% et atteint son niveau plancher. À l’âge de 25-34 ans, la production moyenne des négations bipartites recommence à monter à 16%, et entre 35 et 44 ans, la relation entre les négations sans et avec ne se stabilise à 50%. Les locuteurs de 45-54 et de 55-46 ans produisent en moyenne 67% des négations avec la particule ne. Toutefois, la variation entre les différents groupes d’âge dans notre corpus n’est pas statistiquement significative et pourrait donc être due à une coïncidence.

4.3.3  La diastratie : la profession et la formation des locuteurs

Au niveau de la profession et de la formation des locuteurs, nous observons les tendances suivantes quant à la réalisation de ne : ← 152 | 153

   (124)   La réalisation de ne en fonction de la profession/formation des locuteurs_ trices

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Les deux premiers groupes, c’est-à-dire les élèves français et les étudiants suisses, coïncident avec les groupes d’âge de 14-18 et 19-24 (cf. section 3.2). Pour les groupes plus âgés, le tableau (124) nous offre des détails intéressants: la production de ne des doctorants suisses est presque aussi basse que celle des étudiants (7% +ne). Les chercheurs que nous avons testés produisent 20% des ne, ce qui correspond approximativement à la production des élèves français.

Il y a une coupure claire et nette entre les professeurs, que nous n’avons pu enregistrer que lors des examens, et les autres groupes. Les professeurs d’école français produisent 69% des ne possibles et les professeurs suisses en réalisent 67%. Dans l’ensemble, nous observons une production de ne assez basse chez les élèves et les étudiants et considérablement élevée chez les professeurs. Le fait que cette différence n’est pas statistiquement significative pourrait être dû au déséquilibre entre les professions, en effet, dans notre corpus, les élèves et les étudiants sont surreprésentés (cf. section 3.2).

4.3.4  ocuteurs bilingues et monolingues

Le dernier facteur interpersonnel que nous avons testé est la langue maternelle des locuteurs. Bien que tous les locuteurs aient une excellente performance en français, il y a des différences quant à leur statut bi- ou monolingue et L1 ou L2. Dans le diagramme (125) figure la réalisation de ne des 43 locuteurs français monolingues, des 8 locuteurs bilingues et celle des 3 locuteurs L2 qui habitent une zone francophone depuis des années. ← 153 | 154

   (125)   La réalisation de ne selon la langue maternelle

   a.     Pourcentages

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   b.     Données brutes

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Les locuteurs monolingues, qui n’indiquent que le français comme langue maternelle, ont un taux moyen de 22% +ne. Pour les locuteurs qui ont appris le français comme L2, la moyenne est légèrement plus élevée (33% +ne). Quant à la moyenne des locuteurs bilingues, elle constitue la valeur la plus frappante dans ce diagramme: ces locuteurs ne réalisent jamais la particule de négation dans notre corpus.

Nous tenons à signaler que la tendance qui se cristallise ici nous semble digne d’une réflexion approfondie. En effet, l’on peut se demander si les locuteurs généralisent les systèmes de négation de leurs deuxièmes langues maternelles sur le français. Comme deuxième langue maternelle, trois individus indiquent l’arabe, deux indiquent respectivement le turc et le suisse-allemand et une locutrice parle l’anglais en plus du français. ← 154 | 155

Effectivement, mis à part l’arabe, ces langues se servent des morphèmes postverbaux (comme pas) pour exprimer la négation. De plus, vu que la différence entre les différentes langues maternelles est statistiquement significative, nous avons décidé d’approfondir l’hypothèse du contact linguistique dans l’un des paragraphes de la discussion (cf. section 5.1.5), parallèlement à la discussion des approches établies dans la littérature scientifique, qui seront discutées dans les sections 5.1.1 à 5.1.4.

4.3.5  variation situationnelle

Dans les analyses de ±ne, la situation de communication apparaît comme un facteur puissant mais rarement testé à cause des difficultés méthodologiques (cf. section 2.4.4.4). Pour cette raison, nous accordons une attention particulière à ce facteur.

Dans notre corpus, qui cible la variation intrapersonnelle (cf. section 3.3), les taux de réalisation de ne atteignent 35% des cas dans les énoncés enregistrés pendant les examens oraux (cf. section 3.3.1). La réalisation de ne dans la distance communicative est donc significativement plus élevée que lors des conversations et discussions, classées comme situations de l’immédiat communicatif (cf. section 3.3.2), où la réalisation de la particule est plutôt marginale avec 5% +ne. Toutefois, dans l’ensemble, le nombre de négations bipartites reste, même dans la distance communicative, inférieur à la moitié des négations totales.

   (126)   La réalisation de ne en fonction de la situation de communication

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← 155 | 156

La réalisation de ne est significativement inférieure dans l’immédiat que dans la distance communicative, ce qui ne peut donc pas être une différence aléatoire.

Néanmoins, contrairement à l’affirmation de Koch/Oesterreicher (22011 : 172), qui soutiennent que la réalisation de ne serait absolue dans les situations de distance communicative, nous avons vu que les taux de ne n’atteignent pas, même dans la distance communicative, la moitié des cas.

Voyons maintenant s’il y a des différences entre les deux pays, la France et la Suisse romande, quant à l’influence de la situation de communication. Dans le diagramme (127)a et dans le tableau (127)b figurent les taux de réalisation et omission de ne par situation de communication en Suisse (colonne de gauche) et en France (colonne de droite).

   (127)   La réalisation de ne selon la situation de communication en CH et F

   a.     Pourcentages

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   b.     Données brutes

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← 156 | 157

Dans le diagramme (127)a, chaque colonne représente l’ensemble des négations produites par pays. Les différentes couleurs indiquent si ne a été réalisé ou non et dans quelle situation de communication: les omissions de ne figurent en violet s’il s’agit d’une situation de l’immédiat et en vert si elles ont lieu pendant un examen. Les parties bleues représentent les ne réalisés pendant un examen et les parties rouges les occurrences produites pendant une conversation.

Le diagramme (127)a montre que, dans le domaine de l’immédiat, la (non-)réalisation de ne est presque égale dans les deux pays : ceci se voit dans le fait que les parties violettes (omis conversations) et rouges (réalisé conversations) sont quasiment identiques dans les deux colonnes.

En revanche, le comportement des locuteurs en situation d’examen diffère. Les Suisses, représentés par la colonne de gauche, y omettent la majorité des ne, comme la grande partie verte (omis examens) dans la colonne suisse le montre, et ne réalisent la particule ne qu’occasionnellement, comme la petite partie bleue (réalisé examen) l’indique.

Par contre, les Français, représentés par la colonne de droite, manifestent une véritable alternance codique entre les deux situations de communication : en situation d’examen, ils réalisent un ne sur deux (bleu 21 % +ne ; vert 21%-ne), tandis qu’ils manifestent, dans l’immédiat communicatif, une réalisation de ne aussi basse que celle des Suisses.

Nous avons donc établi un résultat intermédiaire important: en situation d’examen, les Français contrôlent beaucoup plus leur production de ne que les Suisses. La différence diatopique (non significative) entre les Suisses et les Français quant à la réalisation de ne détectée en section 4.3.1 reflète donc uniquement le comportement distinct que les Suisses et les Français manifestent dans les situations de distance communicative (ce dernier diffère de manière significative p = 0,002). Ceci signifie que, dans l’immédiat communicatif, il n’y a aucune différence entre la production de ne d’un Suisse et d’un Français. Les différences ne se manifestent que dans la distance communicative: tandis que les Français insèrent, consciemment ou non, un nombre élevé de ne pendant un examen oral, les Suisses ne le font pas.

Nous tenons à aller encore un peu plus loin dans l’exploitation du facteur de la situation de communication dans notre corpus et pour ← 157 | 158 cela, nous allons nous servir des profils individuels des 15 locuteurs qui ont été enregistrés aussi bien dans les situations de distance que de l’immédiat communicatif.

À l’aide du diagramme (128), dans lequel chaque colonne représente la production absolue de négations par locuteur, nous pouvons comparer leur production de ne pendant les examens et les conversations: les réalisations de ne en situation d’examen figurent en bleu et celles en situation de conversation en rouge ; les omissions de ne pendant un examen sont représentées en vert et en violet pendant une conversation.

   (128)   Les profils variationnels individuels de 15 locuteurs

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Plus de la moitié des personnes en question appartient au type B des locuteurs (cf. section 4.2.2), c’est-à-dire qu’elles ne réalisent jamais la particule de négation, indépendamment de la situation de communication. Leurs colonnes ne se composent que de deux couleurs: les parties violettes, qui indiquent les omissions pendant les conversations, et les parties vertes, qui représententles omissions pendant les examens. Il s’agit notamment des huit étudiantes suisses susceptibles d’avoir généralisé l’absence de ne et qui ont déjà été décrites en section 4.2.2 (de Lo_CH_F_1004 jusqu’à Lo_CH_F_1040, de gauche à droite dans le diagramme). ← 158 | 159

Les personnes restantes appartiennent au type A, c’est-à-dire qu’elles manifestent une variation ±ne (ceci se voit dans le fait que leurs colonnes sont composées de trois ou même de quatre couleurs).

Considérons d’abord les trois colonnes tripartites qui représentent la réalisation de ±ne d’une assistante-doctorante de l’université Neuchâtel (CH_F_1002), d’un étudiant de la même université (Lo_CH_M_1038) et d’une élève de la banlieue parisienne (Lo_FR_F_1052). Ces trois locuteurs omettent constamment le ne dans les conversations et n’en réalisent qu’environ un sur deux pendant les examens. Ce comportement indique qu’il y a uniquement dans la distance communicative un facteur qui incite à la réalisation de ne (cf. la discussion en section 5.3).

Les trois colonnes restantes se composent de quatre couleurs, ce qui signifie que les locuteurs correspondants exploitent complètement le spectre de variation possible. Il s’agit ici d’une autre assistante-doctorante suisse (Lo_CH_F_1003) et de deux lycéennes françaises (Lo_ FR_F_1049 et Lo_FR_F_1051). Comme la majorité des francophones, ces trois locutrices omettent plus de ne qu’elles n’en réalisent, et ceci se manifeste dans le diagramme par le fait que l’ensemble des parties vertes et violettes est plus grand que celui des parties rouges et bleues. Les parties rouges, c’est-à-dire le résidu inattendu de négations bipartites lors d’une situation de l’immédiat, sont minimes. En effet, nous n’observons qu’une occurrence de +ne par locutrice.

Nous pouvons donc nous demander si ces occurrences inattendues de +ne dans l’immédiat communicatif sont déclenchées par des facteurs linguistiques qui incitent à l’emploi de la particule, comme par exemple par un sujet lourd (cf. sections 2.2.5.1 et 4.4.1.1) ou par une construction subordonnée (cf. sections 2.2.5.6 et 4.4.5.1).

   (129)   Le résidu de +ne en situation d’immédiat

   image

← 159 | 160

Le tableau sous (129) montre que ceci semble être le cas pour le premier exemple (1248), qui contient un sujet lexical (DP ma question), mais pas pour les deux autres cas, dans lesquels le clitique léger je est employé comme sujet. La discussion en section 5.1.4 montrera que le ne dans l’énoncé 1244 est déclenché pragmatiquement, mais en ce qui concerne l’exemple 2418, aucune motivation morphosyntaxique ou pragmatique pour ne n’est reconnaissable. Notons tout de même, pour le moment, que la réalisation phonétique de cet énoncé est [imageimagen.simage.pa]. Le ne est donc résyllabifié dans la coda de la syllabe précédente, ce qui, comme nous allons voir en chapitre 5.2, facilite sa réalisation.

Finalement, nous observons très clairement dans le diagramme (128) les différences quant à l’emploi de ±ne dans la distance communicative que manifestent les Français et les Suisses : tandis que la doctorante suisse (Lo_CH_F_1003) y produit seulement une partie minime de négations bipartites, les deux élèves françaises (Lo_FR_F_1049 et Lo_FR_F_1051) les produisent de manière assez conséquente. Dans la production langagière de la doctorante suisse (Lo_CH_F_1003), la réalisation de ne reste marginale dans les deux situations de communication, alors que les deux élèves françaises utilisent systématiquement la réalisation de ne comme une variable d’alternance stylistique entre deux situations. Nous pouvons même soupçonner une intention, ou le besoin inconscient d’impressionner les professeurs de lycée, qui produisent, eux-mêmes, des taux très élevés de 69% +ne.

Toutefois, même les deux Françaises qui manifestent une alternance visible entre les situations de communication n’arrivent pas à une production consistante de ne pendant les examens. Le résidu de -ne en situation d’examen est donc éventuellement à expliquer à l’aide des facteurs linguistiques qui incitent à l’omission de la particule (cf. sections 2.2.5 et 4.4).

   (130)   Le résidu de -ne de Lo_FR_F_1049 et _1051 en distance communicative

   image

← 160 | 161

En effet, deux énoncés négatifs sans ne produits par les deux élèves françaises en situation d’examen sur trois comprennent des sujets clitiques légers : ce et il (cf. sections 2.2.5.1 et 4.4.1.2).

Dans le premier exemple (0066), le clitique léger ce est par ailleurs employé en combinaison avec un verbe de fréquence élevée (c’est). Dans les séquences préformées de ce type, l’absence de ne est presque inévitable, indépendamment de la situation de communication. Le il dans l’exemple 0068 est également un clitique léger atone qui peut favoriser l’absence de ne pour des raisons rythmiques (cf. section 5.2). Seul le clitique lourd elle dans le dernier exemple (0898) ne constitue pas en soi un obstacle à la réalisation de ne. Néanmoins, dans le cas cité en (130), elle est suivi par le clitique réfléchi se, ce qui alterne la prosodie de la séquence et provoque l’omission de ne (Sturm 1981 : 134-135 est le premier à remarquer la tendance à l’omission de ne dans les séquences sujet-lourd+clitique-léger±ne, qui, comme nous montrerons dans les sections 5.2.4.3 et 5.2.4.4, est motivée prosodiquement).

Avant de conclure cette section dédiée à l’influence de la situation de communication sur ±ne, nous tenons encore à comparer deux sous-corpus de l’immédiat communicatif enregistrés dans l’un des deux lycées de la région parisienne (cf. section 3.3.2). Il s’agit, d’une part, de conversations libres, menées par les élèves seuls pendant les pauses, dans les couloirs ou dans la salle d’attente pour les examens ; et de l’autre, de discussions relativement détendues en classe, enregistrées pendant les cours de l’assistante de langue, qui est la chercheuse.

Afin de déterminer s’il y a une différence entre ces deux types de discours de l’immédiat, nous avons comparé les taux de ne dans les deux sous-corpus. Dans le diagramme (131)a, la colonne de gauche contient les valeurs des personnes enregistrées en conversation libre et la colonne de droite, celles des discussions en classe. ← 161 | 162

   (131)   La réalisation de ne selon la situation de communication en CH et F

   a.     Pourcentages

    image

   b.     Données brutes

    image

Dans la diagramme (131)a, nous observons une ressemblance frappante entre les deux colonnes: dans les conversations libres, 13% des négations sont monopartites et 14% le sont lors des conversations en classe. La présence de l’assistante de langue ne provoque donc, contrairement à celle d’un professeur pendant un examen, aucun effet mesurable sur la production de ne des élèves, ce qui est confirmé par le test chi-carré qui n’indique aucune différence significative entre les deux sous-corpus. Ce résultat confirme notre supposition, formulée dans la section 2.4.4.4, selon laquelle la seule présence d’un chercheur n’est pas suffisante pour alterner le comportement des locuteurs. C’est donc probablement pour cette raison qu’Armstrong 2002 n’a trouvé aucune différence dans la production ±ne des élèves qu’il a testé de cette manière.

Nous pouvons conclure que le regroupement des deux sous-corpus sous la catégorie de l’immédiat ou des conversations effectué en T-zéro est absolument justifié dans la perspective adoptée ici: quant à la réali ← 162 | 163 sation du ne de négation, les élèves français de notre corpus ne semblent guère faire de distinction entre les deux types de conversation.

En somme, nous pouvons retenir qu’il existe une différence significative entre l’immédiat et la distance communicative. Ce sont en particulier les locuteurs français qui effectuent de véritables alternances codiques ou plutôt stylistiques entre les conversations et les examens, tandis que ce comportement est inconnu à la majorité des locuteurs suisses. En situation d’examen, certains élèves français omettent ne très rarement et seulement en combinaison avec des facteurs linguistiques qui le défavorisent. Par contre, à l’intérieur du domaine de l’immédiat, la présence d’une assistante de langue dans la salle ne provoque aucune modification de la réalisation de ne.

4.3.6  Conclusion intermédiaire : l’influence des facteurs extralinguistiques

En ce qui concerne l’influence des facteurs extralinguistiques sur ±ne, nous pouvons retenir que trois facteurs ont une influence statistiquement significative, donc non-aléatoire, dans notre corpus.

Il s’agit, premièrement, de la situation de communication: la production de ne est plus élevée dans la distance communicative que dans l’immédiat, mais toujours loin d’être conséquente. Deuxièmement, la combinaison entre la provenance géographique et la situation de communication produit une différence significative: il est certes vrai que les Suisses produisent la particule plus rarement que les Français (comme le soutient par exemple Fonseca-Greber 2007), mais cette différence ne se manifeste de manière significative que dans la distance communicative. Dans l’immédiat, le comportement des locuteurs suisses et français est très similaire. Finalement, le statut bi- ou monolingue des locuteurs semble décisif: nous avons détecté ici une tendance intéressante, éventuellement due à un effet de contact langagier, qui n’a pas été thématisée auparavant, à savoir l’absence de ne dans la production des locuteurs bilingues, qui sera approfondie dans la section 5.1.5. ← 163 | 164

En revanche, la provenance géographique seule ainsi que l’âge et l’éducation des locuteurs ne produisent pas de différences statistiquement significatives. Bien sûr, ceci ne veut pas dire que ces facteurs ne jouent aucun rôle : l’absence de signification statistique pourrait être due, tout simplement, à la composition démographique de notre corpus (cf. section 3.2).

4.4  Analyse descriptive de l’influence des facteurs linguistiques

4.4.1  L’influence du type de sujet

Nous avons établi en section 2.2.5.1 qu’une distinction binaire pronominal vs. lexical, telle qu’elle est usuelle pour le type de sujet précédant un prédicat verbal nié dans les analyses de corpus portant sur ±ne (cf. Ashby 1976, 1981, 2001, Armstrong/Smith 2002, Coveney 22002, Hansen/Malderez 2004 etc.), n’est pas suffisante. Les sujets forment plutôt un continuum entre deux pôles et sont donc mieux décrits comme sujets légers et lourds.

Ceci se manifeste, tout d’abord, dans le fait que les taux de ne augmentent proportionnellement et régulièrement avec le poids prosodique du sujet. Ensuite, nous avons montré en section 2.2.5.2 qu’également aux niveaux syntaxique, morphologique et phonologique les sujets lexicaux et pronominaux ne forment pas une dichotomie mais plutôt un spectre continu. Par conséquent, il faut effectuer une distinction plutôt prosodique entre les sujets simples qui peuvent être légers (par exemple je, tu, ce, il) ou lourds (par exemple nous, qui, le chien, quelqu’un) et les distinguer des sujets redoublés (cf. section 2.2.5.2)118. ← 164 | 165

La comparaison globale de ces trois types de sujet comme facteur déclenchant une (non-)réalisation du ne en (132) révèle des différences très significatives (p < 0.000). Comme l’on s’y attendrait en connaissant les résultats d’autres analyses, la réalisation de ne avec les sujets légers est extrêmement basse. En revanche, le taux de ne avec les sujets lourds dépasse de peu la moitié des énoncés. Finalement, et ceci est peut-être le résultat le plus frappant, avec les sujets redoublés, nous ne trouvons aucune négation bipartite dans notre corpus.

   (132)   ±ne selon le type de sujet

    image

L’élévation régulière et constante des taux de +ne dans le diagramme (133) montre qu’il y a effectivement un continuum entre les sujets légers et lourds et que, comme l’on s’y attendrait après les discussions dans les sections 2.2.5.1 et 2.2.5.2, ces deux catégories forment plutôt les extrémités d’une échelle que deux groupes disjoints119. ← 165 | 166

   (133)   Le continuum ±ne entre les sujets légers et lourds

    image

Après cette vue d’ensemble de l’influence des types de sujet, nous considérons dans les sections suivantes les taux de ne en fonction des sujets lourds, légers et redoublés en détail.

4.4.1.1  Les sujets lourds

Considérons, tout d’abord, les sujets lourds des énoncés négatifs dans notre corpus en (134).

   (134)   ±ne avec les sujets lourds

   a.     Pourcentages

    image

← 166 | 167

   b.     Données brutes

image

En (134), nous observons un net déclin des taux de ne à partir des noms propres et des pronoms indéfinis négatifs, qui sont, dans notre corpus, toujours réalisés avec la particule ne, comme les exemples (135)a et b le montrent. Ces deux types de sujet sont suivis par les DP lexicaux, illustrés en (135)c, qui manifestent un taux de 68% +ne. Ces trois types de sujet favorisent donc très clairement la présence de ne.

   (135)   Les sujets lourds qui favorisent la réalisation de ne dans plus de 50% des cas

   a.     Les noms propres: car Ulysse n’écoute pas le récit de Cornélius (0034)

   b.     Les PIN : personne ne s’est mû (1472)

   c.     Les DP lexicaux: la mère ne sait pas qu’elle s’est séparée (0796)

Par contre, le pronom relatif qui (cf. (136)a, 47% +ne), les clitiques lourds elle (cf. 35% +ne) et vous (cf. (136)c, 33% +ne) provoquent moins de négations bipartites que monopartites. Toutefois, ces pronoms dépassent toujours largement, avec une moyenne de 32% +ne, la moyenne du corpus entier de 18% +ne.

   (136)   Les sujets lourds qui favorisent la réalisation de ne dans plus de 30% des cas

   a.     Le pronom relatif qui: une narratrice qui ne sert à rien (0978)

   b.     Le clitique lourd elle : elle n’est pas religieuse (1537)

   c.     Le clitique lourd vous : si vous ne voulez pas après vous pouvez dire (1473) ← 167 | 168

Le démonstratif ça est avec 14% +ne le seul sujet lourd qui montre un taux de ne inférieur à la moyenne du corpus, c’est-à-dire que les exemples sans ne comme celui en (137)a sont beaucoup plus nombreux dans le corpus que ceux contenant la particule comme en (137)b. On pourrait donc conclure que, quant à la variable ±ne, ça se comporte plutôt comme un sujet léger.

   (137)   Le sujet lourd ça qui incite comme les sujets légers à l’omission de ne

   a.     ça va pas de soi (0409)

   b.     ça ne me dérange pas (1903)

De même, au niveau morphologique, le pronom monosyllabique ça, composé d’une attaque consonantique et d’un noyau vocalique, ressemble fortement aux clitiques légers je, tu et ce, mais contrairement à ceux-ci, au niveau syntactico-phonologique, ça reste syntaxiquement séparable du verbe fléchi, s’emploie dans l’isolement et est accentuable (cf. section 2.2.5.2).

En tenant compte de ce que nous avons appris jusqu’à présent, l’on pourrait présumer l’existence d’une tendance globale selon laquelle la longueur du sujet influence clairement la réalisation de ne. Afin de contrôler si une telle tendance existe, nous présentons dans le diagramme (138) les taux de réalisation de ne par nombre de syllabes des sujets lourds (pour plus de détails, cf. la liste des sujets lourds en annexe X).

   (138)   ±ne en fonction du nombre de syllabes des sujets lourds

   a.     Pourcentages

    image

← 168 | 169

   b.     Données brutes

image

Nous observons effectivement des différences significatives entre les différentes longueurs de sujets. Il y a une hausse de ne surtout avec les sujets dissyllabiques, mais également avec ceux qui sont trisyllabiques, tandis qu’aussi bien les sujets monosyllabiques que les sujets polysyllabiques (composés de plus de 4 syllabes) conduisent à une réalisation plus restreinte de ne.

Par conséquent, pour les sujets mono- et dissyllabiques, il y a un parallélisme net entre la longueur du sujet et la probabilité que ne soit réalisé. Avec un sujet monosyllabique, bien que phonologiquement lourd, l’omission de ne est probable, alors que les DPs dis- ou trisyllabiques s’associent généralement à la particule ne.

Toutefois, cette tendance semble ne plus être opératoire lorsqu’un sujet a une longueur supérieure à deux syllabes, c’est-à-dire que la relation biunivoque entre la longueur d’un sujet et la probabilité que ne soit présent n’est pas indéterminée. Il faut noter que pour les DPs plus complexes il est difficile d’établir des tendances sur la base d’un corpus spontané, car celles-ci sont plutôt rares dans ce type de données122. Au vu de la nature éventuellement fortuite de ces observations, nous nous limitons donc à mentionner qu’il existe une relation stable entre la longueur d’un sujet jusqu’à deux syllabes et la réalisation de ne: plus le sujet est long, plus la réalisation de ne est probable. ← 169 | 170

Dans ce sous-chapitre, nous avons vu que les sujets lourds forment, eux aussi, un continuum quant à la variable ±ne. Ils provoquent (jusqu’à une longueur de deux syllabes) la réalisation de la particule de manière proportionnelle à leur propre longueur, c’est-à-dire qu’également à l’intérieur du groupe des sujets lourds, les sujets dissyllabiques sont beaucoup plus susceptibles de déclencher l’emploi de ne que les monosyllabiques. De fait, les sujets bisyllabiques atteignent des taux de 100% +ne dans notre corpus. Nous laissons aux futurs travaux de recherche la tâche d’établir l’influence des sujets polysyllabiques dans les énoncés négatifs, car un sondage, voire des tests d’intuition (cf. Coveney 1998, Meisner 2013) se prêteraient mieux à cet objectif qu’une analyse de corpus.

4.4.1.2  Les sujets légers

La majorité des sujets dans les énoncés négatifs sont des sujets dits légers (66%), qui devraient provoquer, indépendamment de la situation de communication, des taux très restreints, voire une réalisation zéro de ne (cf. section 2.2.5.1). Les chiffres sous (139) montrent que cette attente est complètement comblée dans notre corpus.

   (139)   ±ne avec les sujets légers

   a.     Pourcentages

    image

← 170 | 171

   b.     Données brutes

    image

Les clitiques tu et ils, illustrés par les exemples en (140)a et b, n’apparaissent jamais en combinaison avec le clitique de négation.

   (140)   Les clitiques légers qui provoquent une réalisation minime, voire zéro de ne

   a.     tu peux pas t’asseoir (0758)

   b.     ça les critiques ils ont pas du tout accepté qu’on montre quelque chose comme ça (2178)

   c.     c’est pas vraiment habile de faire un plan (0444)

   d.     est-ce qu’avant il y avait pas déjà deux codes un oral et un écrit (0059)

   e.     j’ai pas grand-chose à dire

   f.     on peut pas faire les bruits des animaux (0656)

   g.     parce qu’il a rien d’autre après (0208)

Les pronoms ce, il impersonnel et je (cf. (140)c-e) manifestent eux aussi avec respectivement 5%, 6% et 6% +ne une forte tendance générale à l’omission de ne. Les taux de on et il (9% et 14% +ne) sont légèrement plus élevés, mais toujours inférieurs à la moyenne du corpus, qui s’élève à 18%. Il est important de noter que ces observations sont valables pour l’ensemble du corpus: même dans les situations de distance communicative, il y a une réalisation très basse ou zéro de ne avec ces éléments. De plus, le tableau en (139)b montre un autre fait intéressant: il n’y a aucune différence significative entre les clitiques légers en ce qui concerne ±ne. Ceci signifie que, contrairement aux sujets lourds, les sujets légers semblent former un bloc relativement homogène, du moins en ce qui concerne la variable ±ne. ← 171 | 172

   (141)   ±ne selon la variante du sujet léger

   a.     Pourcentages

   image

   b.     Données brutes

image

← 172 | 173

Contrairement aux analyses précédentes de ±ne (cf. section 2.2.2), notre corpus permet d’accéder à l’influence respective des divers allomorphes clitiques, comme les données en (141) le montrent.

Nous observons une différence extrêmement significative entre les variantes standard et non-standard des clitiques. Pour de nombreux clitiques, les taux de ne diffèrent clairement entre la forme standard et les variantes allomorphiques. Dans certains cas, la particule ne apparaît uniquement avec la réalisation standard des pronoms personnels, à savoir avec les formes suivantes: [imageimage] pour je, [il] pour il(s) et [simage] pour ce. À l’inverse, les variantes suivantes ne se combinent jamais avec ne : [image] et [image] pour je, l’ellipse de je ou de il impersonnel (représentée dans le diagramme par le signe <ø>) et les variantes [i] pour il(s) et [s] pour ce. Le seul pronom qui ne manifeste aucune différence de ±ne entre ses deux formes de réalisation est tu: le taux de ne est zéro aussi bien avec [ty] qu’avec [t].

Nous pouvons donc résumer l’influence des sujets légers sur la réalisation de ne comme suit: de façon générale, les taux globaux de ne avec un sujet léger sont inférieurs à la moyenne du corpus et s’il y a plusieurs variantes d’un clitique, la négation s’associe alors exclusivement avec la forme standard, tandis que les autres variantes sont toujours réalisées sans ne.

4.4.1.3  Les sujets redoublés

Dans notre corpus, 29 des sujets redoublés se trouvent dans les énoncés négatifs analysés, ce qui correspond à 9% de tous les énoncés négatifs. Comme nous l’avons mentionné dans la section 4.4.1 (cf. tableau (132)), aucun de ces cas ne contient la particule ne, ce qui pourrait peut-être signifier qu’il s’agit d’une incompatibilité principale entre les sujets redoublés et le clitique ne, comme le soutient par exemple Massot (2010).

Le tableau en (142) montre que trois quarts des sujets redoublés contiennent un élément non-clitique, c’est-à-dire un pronom tonique ou un DP, en position préverbale (cf. sa fille elle veut pas, 0624), et que seulement un quart des éléments non-clitiques redoublés apparaissent après le verbe (cf. c’est pas mal les Autrichiens, 0756).

← 173 | 174

   (142)   Les sujets redoublés dans les énoncés négatifs

    image

Ce rapport de 3 à 1 des sujets redoublés pré- et postverbaux reflète une tendance générale du corpus. La distribution des éléments non-clitiques redoublés dans l’ensemble du corpus est presque pareille à celle observée pour les énoncés négatifs :

   (143)   Les sujets redoublés dans T-zéro

    image

Quant à la structure interne des sujets redoublés, les diagrammes en (144) montrent que les XPs typiquement redoublés sont les pronoms toniques et les DP lexicaux, suivis par les noms propres et que seule une partie très restreinte des éléments redoublés sont d’autres XP. Le diagramme (144)b montre clairement que la variante [s] du clitique léger ce, qui ne se combine jamais avec ne (cf. section 4.4.1.2), est largement la plus récurrente dans les cas de redoublement et qu’elle est suivie par une autre variante prosodiquement légère, à savoir [image]. Dans l’ensemble, 65% des sujets redoublés contiennent des variantes clitiques monosegmentales, qui semblent incompatibles avec le clitique ne dans notre corpus, comme nous l’avons montré précédemment (cf. section 4.4.1.2). ← 174 | 175

   (144)   La structure interne des sujets redoublés dans le corpus

   a.     Les XPs redoublés par un pronom

    image

   b.     Les variantes pronominales redoublées par un XP

   image

Dans les cas restants, ce sont des variantes bisegmentales légères comme [il], [imagel], [sa] ou [imageimage], qui font également obstacle à la réalisation de ne. ← 175 | 176

Avant de conclure cette section, considérons encore les verbes qui s’emploient avec les sujets redoublés :

   (145)   Les verbes employés avec les sujets redoublés

    image

Le diagramme sous (145) montre que dans plus de la moitié des sujets redoublés, le verbe être est employé. Dans 40% des cas totaux, il se combine avec le clitique démonstratif ce et donne lieu à la séquence préformée c’est, dans laquelle ne est quasiment exclu: dans l’ensemble du corpus, la particule n’est introduite que dans deux des 43 séquences c’est+NEG (avec et sans redoublement). Les deux réalisations de ne dans ce contexte (cf. CVs 1517 et 1507 dans T-zéro) sont produites lors d’un examen oral par un professeur universitaire non-natif. Nous pouvons donc conclure que, sauf dans les cas d’hypercorrection, aucun locuteur natif et compétent n’introduirait un ne dans une séquence XPlourd+c’est+NEG.

De manière globale, l’absence de ne avec les sujets redoublés n’est donc pas fortuite. Au contraire, nous avons vu qu’elle est due à la forte présence de pronoms sujets prosodiquement légers et en particulier de leurs variantes monosegmentales (qui semblent incompatibles avec ne). Ceci est particulièrement visible dans les structures extrêmement fréquentes XPlourd+c’est+NEG, dans lesquelles une insertion de ne semble catégoriquement impossible pour les locuteurs natifs sauf dans des cas d’hypercorrection. ← 176 | 177

4.4.2  es séquences proclitiques

Bien que la présence des proclitiques soit souvent citée comme un facteur incitant à l’omission de ne, par exemple par les adhérents à l’hypothèse d’une contrainte clitique (cf. section 5.1.2 et Ashby 1977, Culbertson/Legendre 2008, Larrivée 2014, Posner 1985 : 189), cette thèse n’est pas clairement confirmée par les corpus existants (cf. section 2.2.5.3).

Dans notre corpus, nous avons trouvé 44 structures niées qui comportent, outre le clitique sujet et la variable ±ne, au moins un autre proclitique. En (146) figurent des exemples pour chaque type de séquence clitique que nous avons trouvé parmi les énoncés négatifs.

   (146)   ±ne dans les séquences proclitiques S(±ne)+COD

   a.     moi je la regarde même pas (1908)

   b.     je l’ai pas lu (1246)

S(±ne)+y présentatif

   c.     et il y avait que cinq minutes qui avaient passé (1940)

   d.     il n’y a pas beaucoup (0124, examen F)

S(±ne)+réfléchi

   e.     je me rappelais pas (1100)

   f.     tu te mets pas là (0766)

S(±ne)+COI

   g.     mardi elle nous a rien donné (2030)

   h.     qu’ils lui mettent pas échec (2430)

S(±ne)+COP

   i.     que la Bretagne elle en fait pas partie (1361)

Dans les séquences proclitiques, la variable ±ne suit toujours le clitique sujet. La combinaison d’un clitique sujet avec un clitique object direct (le, la, l’), illustrée dans les exemples (146)a et b, est la séquence la plus fréquente dans nos données. La séquence proclitique qui la suit immédiatement en termes de fréquence est la combinaison quasi lexicalisée entre le clitique impersonnel il et le présentatif y illustrée en (146)c et d. Les combinaisons de clitique sujet et des formes du clitique réfléchi me/te/se sont illustrées en e et f. En g et h figurent des combinaisons entre des clitiques marquant le sujet et le COI, et en i figure un exemple comprenant le clitique en qui représente un complément prépositionnel. ← 177 | 178

Les taux de réalisation de ne dans les séquences proclitiques donnent lieu à une moyenne de 14% +ne, comme le montre le diagramme (147).

   (147)   ±ne dans les séquences proclitiques

   b.     Pourcentages

    image

   b.     Données brutes

    image

Dans le diagramme (147)a, la colonne de gauche, en rouge, représente les 86% des séquences clitiques qui manifestent une négation monopartite, et la colonne bleue représente les 14% des cas dans lesquels le clitique ne fait partie de la séquence proclitique. Au total, dans les séquences proclitiques, nous détectons une claire tendance à l’omission du ne par rapport à la moyenne du corpus (18% +ne). Par contre, par rapport à la réalisation de ne avec un sujet léger, qui est extrêmement basse (6% +ne) indépendamment de la présence ou non d’autres clitiques, la présence de ne est élevée dans les séquences proclitiques. Il s’agira donc, par la suite, de comprendre pourquoi il y a un tel déca ← 178 | 179 lage : les séquences proclitiques incitent généralement à l’omission de ne, mais dans une moindre mesure que la simple présence d’un sujet clitique léger.

Selon une première hypothèse, il existe certains proclitiques qui incitent à l’omission de ne et d’autres qui favorisent sa présence. À cet égard, le tableau (147)b montre les différentes combinaisons de clitiques que nous avons trouvées et les taux de ne respectifs. Les séquences en (147)b sont classées selon la fonction grammaticale des clitiques (qui est illustrée par les exemples en (146)) et apparaissent en ordre décroissant, selon leur fréquence. En effet, il semble que les clitiques objets directes et réfléchis favorisent davantage l’omission de ne que le locatif y et ceux représentant le complément d’objet indirect et le complément prépositionnel. Toutefois, comme c’est souvent le cas dans les corpus (cf. section 2.2.5.4), les chiffres totaux pour les diverses séquences proclitiques sont trop bas pour émettre des conclusions robustes.

Selon une deuxième hypothèse, les cas de réalisation de ne dans les séquences proclitiques sont simplement des hypercorrections. Considérons dans ce contexte l’exemple sous (148), qui représente la seule séquence de quatre clitiques dans notre corpus et la plus longue que nous avons trouvée. Comme tous les exemples contenant un ne dans les séquences proclitiques, elle provient d’un examen oral.

   (148)   La réalisation de ne dans les séquences proclitiques: un hypercorrection?

    image

Étant donné que dans les séquences proclitiques la réalisation de ne est généralement improbable par rapport à l’ensemble du corpus et que les occurrences de ne dans ces structures proviennent sans exception des situations d’examen, il semble prudent de soutenir que l’exemple en (148) et toutes les autres ocurrences de ne dans les séquences proclitiques sont des cas d’hypercorrection. De plus, nous allons montrer dans la section 5.2.4.2 que la réalisation de ne dans une séquence proclitique n’est possible que si les clitiques sont réalisés sous leur variante standard et la structure syllabique de la séquence est maintenue. ← 179 | 180

4.4.3  L’élément négatif non-clitique

L’élément négatif non-clitique est un facteur qui apparaît, comme le type de sujet, dans toute analyse empirique de la réalisation de ne, même si, contrairement à ce dernier, son influence n’est pas clairement établie (cf. section 2.2.5.4). Toutefois, une certaine tendance incontestable qui s’est cristallisée dans les analyses précédentes émerge également de nos données. Il s’agit de l’impact de pas, l’élément négatif le plus fréquent dans tous les corpus, qui semble favoriser l’omission de ne.

Dans le tableau (149), nous observons que la réalisation de ne avec la particule négative pas (17% +ne) ou ses variantes modifiées (pas du tout, pas beaucoup, pas encore) est plus basse qu’avec l’ensemble des autres termes négatifs postverbaux.

   (149)   ±ne selon l’élément négatif non-clitique

   a.     Tous les éléments négatifs

    image

   b.     La différence entre pas et les autres éléments négatifs

    image

← 180 | 181

En (149)a, nous observons les occurrences des termes négatifs et les réalisations de ne respectives (cf. annexe XI pour les chiffres exactes) d’une manière plus détaillée. Mis à part la grande présence de pas, nous observons que les autres éléments négatifs sont rares, ce qui rend l’évaluation de leurs influences respectives sur ±ne particulièrement difficile. De manière générale, nous constatons que l’omission de ne est possible avec tout élément négatif, mais elle est significativement plus fréquente avec pas qu’avec d’autres éléments.

Il est fort possible que la fonction grammaticale des pronoms négatifs personne et rien, en tant que sujet ou objet, provoque une différence. Effectivement, les deux occurrences de personne dans le corpus se distinguent notamment par leur fonction et par la (non-)réalisation de ne.

   (150)   L’influence de la fonction grammaticale de personne sur ±ne

   a.     personneSUJ ne s’est mû (1472)

   b.     vous avez vu personneCOD ici en haut ce matin (0563)

Comme l’on s’y attendrait en connaissant l’influence du type de sujet (cf. section 2.2.5.1), ne est réalisé précisément là où un élément prosodiquement lourd, dans ce cas l’indéfini négatif personne, se trouve en position de sujet.

Dans l’ensemble, comme la réalisation de ne avec l’élément négatif le plus fréquent pas correspond quasiment à la moyenne du corpus, nous supposons que l’élément négatif en soir n’exerce aucune influence puissante sur la variable ±ne. Il semble toutefois possible que la position pré- ou postverbale ainsi que la fréquence de certains éléments négatifs jouent un rôle.

4.4.4  Le verbe

L’analyse de l’influence du type de sujet sur ±ne a montré que le contexte gauche de la variable est très puissant. Afin de tester également le rôle de la fréquence des éléments dans le contexte immédiatement à droite de ±ne, nous comparons ses taux de réalisation selon la fréquence du verbe. ← 181 | 182

En (151), les verbes et leurs taux de réalisation de ne respectifs sont classés par ordre croissant, selon le nombre total d’occurrences dans le corpus. Les constructions négatives de T-zéro contiennent 81 verbes différents. Tandis que les verbes à haute fréquence (jusqu’à 100-200 occurrences) manifestent des taux de ne plutôt bas, les verbes les moins fréquents (1-10 occurrences) manifestent des taux de réalisation plus élevés (68% +ne). Néanmoins, ces tendances globales ne s’appliquent pas à avoir et être : le taux de réalisation de ne avec avoir (200-300 occurrences) reflète parfaitement la moyenne du corpus (18% +ne), tandis que celui avec être (> 650 occurrences) reste légèrement inférieur (15% +ne).

   (151)   ±ne selon la fréquence du verbe

   a.     Pourcentages

    image

   b.     Données brutes

    image

← 182 | 183

Voyons à présent les effets de fréquence selon la forme verbale employée : dans le tableau (152) figurent les formes verbales le plus fréquemment niées du corpus. Nous avons intégré dans le tableau toute forme verbale qui apparaît plus de 10 fois sous forme négative ainsi que les deux formes contractées [imageimage] pour je sais et [imageimagei] pour je suis, même si cette dernière ne montre que 5 occurrences négatives (cf. annexe XII pour une liste des toutes les constructions négatives contenant une forme contractée).

   (152)   ±ne selon la fréquence de la forme verbale124

   image

Les formes très fréquentes et contractées manifestent effectivement des valeurs significativement inférieures de +ne par rapport aux formes restantes. ← 183 | 184

Par conséquent, nous retenons, de manière générale, les tendances suivantes pour les verbes lexicaux avec des fréquences entre 1 et 200 occurrences dans nos données: le grand groupe des verbes rares provoque tendanciellement la réalisation de ne, tandis que les quelques verbes très fréquents sont moins nombreux et favorisent plutôt l’omission de ne. Au niveau de la fréquence des formes verbales, ce sont les séquences contractées et presque lexicalisées comportant une variante clitique monosegmentale qui excluent la réalisation de ne.

Bien évidemment, les taux de ±ne pourraient varier non seulement en fonction de la fréquence du verbe, mais également en fonction du temps et du mode de celui-ci. Même si les études précédentes sur ±ne ont montré que les temps et modes verbaux ne provoquent pas de différences considérables (cf. section 2.2.5.5), nous testerons, par la suite, leurs influences dans notre corpus. Dans le tableau (153) figurent, en ordre décroissant selon le nombre d’occurrences, les temps et les modes verbaux employés dans le corpus et les taux de réalisation de ne correspondants.

   (153)   ±ne selon le temps et le mode verbal

   image

← 184 | 185

Dans les premières lignes du tableau figurent les temps verbaux les plus fréquents du corpus. Il s’agit des formes de l’indicatif: le présent (20% +ne), le passé composé (17% +ne), l’imparfait (6% +ne) et le futur périphrastique (0% +ne). Tandis que les taux du présent et du passé composé reflètent à peu près la moyenne du corpus, l’imparfait et le futur périphrastique manifestent des pourcentages nettement plus bas. Le taux de réalisation dans les constructions impératives se situe, avec 27% +ne, à un niveau intermédiaire, légèrement supérieur à la moyenne du corpus. Ceci dément clairement la règle proposé par Ashby (1981 : 680), « the imperative retains ne categorically », vu que deux phrases impératives sur trois sont réalisées sans ne (cf. section 5.2.4.6 pour une discussion approfondie de l’impératif négatif).

   (154)   ±ne dans les constructions impératives négatives

   a.     alors parlez pas (1568)

   b.     ne repassez pas jamais (2590)125

   c.     fais pas cette tête (1090)

D’autres temps ou modes verbaux ne sont employés qu’une ou deux fois dans des constructions négatives et leurs taux de 100% ou de 0% +ne ne se prêtent donc à aucune interprétation généralisable. Toutefois, même en omettant les cas en question, les temps et modes verbaux ne produisent aucun effet statistiquement significatif. Les différences observées quant à ce facteur pourraient donc être purement aléatoires.

Avant de conclure la section dédiée à l’influence du verbe sur la réalisation de ne, nous allons encore tester l’influence de différents types de verbes selon une classification purement sémantique et selon deux classifications sémantico-syntaxiques. Dans le tableau (155), nous distinguons entre les verbes d’état (être, aimer, dormir etc.), les verbes d’action (aller, demander, dire etc.) et les verbes de procès (tomber, devenir, changer etc.) (d’après Jones 32007 : 51). Dans le tableau (156), nous faisons la différence entre avoir/être, les verbes ← 185 | 186 modaux (pouvoir, devoir, savoir etc.) et les verbes lexicaux. Finalement, dans le tableau (157) figurent les verbes classés selon leur valence respective telle qu’elle est indiquée par Busse/Dubost (21983).

   (155)   ±ne selon la sémantique du verbe

   image

   (156)   ±ne selon la classe sémantico-syntaxique du verbe

   image

   (157)   ±ne selon la valence126 du verbe

   image

← 186 | 187

Sans observer de différences considérables ou vraiment significatives entre les différentes classes sémantiques et sémantico-syntaxiques en (155) et (156), nous notons que ce sont les verbes d’action (28% +ne) et tout le groupe des verbes lexicaux (24% +ne) qui provoquent les taux de ne les plus élevés. Les verbes de procès (19% +ne) et avoir/être (16% +ne) se situent au milieu, et les verbes d’état (14% +ne) et modaux (11% +ne) manifestent les taux les plus bas de ne. Dans le tableau (157), la première colonne spécifie la valence du verbe et le nombre d’occurrences des verbes (apparaissant à l’intérieur d’une construction négative dans le corpus) qui appartiennent à cette catégorie. Les taux de réalisation de ne selon la valence du verbe se situent entre 0% +ne (provoqué par les verbes mono-, bi- et trivalents) et 35% +ne (avec les verbes bi- et trivalents). Il n’y a aucune tendance claire qui suggérerait que la valence lexicale (donc le nombre d’arguments potentiels) soit liée de manière quelconque à la réalisation du ne, vu que les valeurs extrêmes dans le tableau (157) correspondent à trois groupes de verbes qui sont très similaires.

Nous avons vu dans cette section que ni les temps et les modes verbaux, ni les classes sémantiques ou syntaxiques des verbes n’exercent une influence notable sur ±ne dans notre corpus. La fréquence des différents verbes et les ‘séquences préformées’ (cf. Moreau 1986) qui excluent l’emploi de ne, comme je sais [imageimage] ou je suis, [imageimagei] avec une négation semblent les seuls facteurs pertinents dans ce contexte.

4.4.5  Le type de phrase

4.4.5.1  L’opposition entre les principales et les subordonnées

Ashby (1976 : 125, 1981 : 678) et Sturm (1981 : 62) ont découvert que la réalisation de ne est plus fréquente dans les subordonnées que dans les principales (cf. section 2.2.5.6). Les données en (158) montrent que cette tendance significative se trouve également dans notre corpus. ← 187 | 188

   (158)   ±ne selon le type de phrase

   a.     Pourcentages

    image

   b.     Données brutes

    image

Nous notons également une différence (cette fois-ci, non-significative) à l’intérieur du groupe des subordonnées. Comme dans les études d’Ashby (1976, 1981), les relatives montrent un taux de ne supérieur aux autres types de subordonnées :

   (159)   ±ne selon le type de subordonnée

   a.     Pourcentages

    image

← 188 | 189

   b.     Données brutes

    image

La discussion en section 5.2.4.2 montrera que l’influence du type de phrase s’inscrit dans une explication prosodique générale de l’absence et présence de ne.

4.4.5.2  Les constructions interrogatives et clivées

Les constructions négatives spécifiques, comme les interrogatives et les clivées, sont plutôt rares dans le corpus et ne se prêtent à aucune interprétation quantitative. Toutefois, nous tenons à retenir que la seule instance de ne dans une interrogative niée (160)a se trouve dans une question à l’inversion, cf. (160)a. Par contre, les 15 questions niées restantes (majoritairement des questions intonatives) ne manifestent aucune instance de ne, comme les exemples (160)b-d le montrent.

   (160)   ±ne dans les constructions interrogatives

   a.     ce n’est(-il) pas la Dalmatie ? (1399)127

   b.     on peut pas faire les bruits des animaux ? (0656)

   c.     est-ce qu’avant il y avait pas déjà deux codes un oral et un écrit (0059)

   d.     pourquoi ils viennent pas nous chercher ? (1278)

De la même façon, les trois constructions clivées niées du corpus, qui figurent en (161), ne contiennent aucun ne.

   (161)   ±ne dans les constructions clivées

   a.     il y a que quand je faisais de l’improvisation que je la regardais (1934)

   b.     et il y a avait que cinq minutes qui avaient passé (1940)

   c.     c’est pas [NomPr] qui est en train de parler (1996) ← 189 | 190

4.4.6  Le contexte phonétique

Vu que la particule proclitique ne est souvent directement adjacente au verbe fini ou à l’auxiliaire, nous supposons que la réalisation phonétique de l’attaque verbale a une certaine influence sur sa réalisation. En (162) figurent les taux de réalisation de ne selon le phonème initial de la forme verbale respective.

   (162)   ±ne selon l’attaque de la forme verbale

   a.     Attaque vocalique vs. consonantique

    image

   b.     Attaques détaillées

image

← 190 | 191

Contrairement à ce que l’on pourrait attendre, ni l’opposition entre une attaque vocalique ou consonantique, ni les attaques détaillées ne produisent des différences notables ou significatives.

Étant donné que le contexte droit seul ne produit aucune variation significative de ±ne, considérons maintenant le contexte phonétique dans son intégralité. Dans le tableau (163) figure une vue d’ensemble des contextes phonétiques gauches et droits de la variable ±ne dans le corpus.

Nous distinguons six types de contextes: il s’agit des quatre combinaisons possibles de voyelles et de consonnes, d’un contexte postpausal, qui, dans notre corpus, n’apparaît que suivi par des consonnes (#_C), et des complexes clitique+verbe quasiment agglutinés, comme [ste] pour c’étai(en)t, [ja] pour (il) y a et [imagee] ou [imageimage] pour je sais (cf. aussi section 4.4.4 pour une discussion de ces cas).

   (163)   Les contextes phonétiques de ±ne

   image

Contrairement à l’attaque verbale, les différences quant à la réalisation de ne entre les divers contextes phonétiques sont extrêmement significatives, et le nombre de cas par groupe est, sauf dans les contextes postpausals, suffisamment élevé pour permettre des conclusions solides: contrairement à la tendance générale à l’omission du ne qui se manifeste dans le corpus, dans le contexte V_V, 60% des ne ont été réalisés. Dans le contexte #_C, la réalisation de ne semble également la variante préférée, même si la base empirique (trois cas au total) n’est pas assez solide. Dans ce contexte, nous citons Ashby (1981 : 677), qui trouve ← 191 | 192 des tendances identiques quant à la réalisation de ne: « It is likely to be retained postpausally […] and in intervocalic position provided one of the vowels is nasal». À l’inverse, les contextes restants manifestent des valeurs relativement, (cf. V_C 20% +ne et C_C 25% +ne) voire extrêmement basses (cf. C_V 7% +ne).

Dans ce qui suit, nous allons vérifier, grâce à une analyse plus détaillée, l’affirmation d’Ashby (1981) selon laquelle l’une des voyelles devrait être une nasale pour provoquer la réalisation de ne. En (164) figurent les quatre combinaisons de voyelles et consonnes et le contexte post-pausal, sous-classifiés, cette fois-ci, selon voyelles nasales (image) et non nasales (V), et consonnes sourdes (C_sou) et sonores (C_son)129.

   (164)    ±ne selon l’environnement phonétique130

   a.     Pourcentages

    image

← 192 | 193

   b.     Données brutes

   image

Le diagramme (164)a semble confirmer la deuxième observation d’Ashby (1981 : 677) selon laquelle ce sont en particulier les voyelles nasales qui provoquent à la réalisation de ne. Toutefois, la valeur de 100% +ne pour le contexte image_V n’est fondée que sur un seul cas et ne constitue donc aucune base empirique valide131. De la même façon, les deux autres valeurs de 100% +ne ne se basent que sur très peu de cas: pour le contexte C-sourde_C-sonore nous n’avons compté que quatre occurrences et pour le contexte postpausal #_C-sonore, seulement deux. ← 193 | 194

Quoi qu’il en soit, nous pouvons tout de même observer quelques tendances intéressantes en considérant la structure syllabique et le profil de sonorité provoqués par les contextes phonétiques manifestant une réalisation de ne de 50% +ne ou plus élevée:

   (165)   Les structures syllabiques des contextes +ne

   image

Entre deux voyelles, l’insertion de [n] évite un hiatus. Le schwa étant élidé, la séquence syllabique produite contient celle universellement privilégiée, à savoir (V.)CV, et le profil de sonorité forme un tour à tour parfait ↑↓↑ entre les segments sonores et sourds. Curieusement, les séquences C_C peuvent être analysées selon le même schéma, pourvu que le schwa du ne soit réalisé. Apparemment, les différences de sonorité entre les deux consonnes adjacentes à ne privilégient sa réalisation avec un schwa, fait observable dans les exemples (166)a et (167)a. Par contre, l’absence du schwa dans ces contextes produirait des séquences presque imprononçables comme celles présentées en (166)b et (167)b.

   (166)   et que son vœu de sagesse ne lui a pas été profitable (0342)

   a.     [sa.imageimages.nimage.limagei]

   b.     ?[sa.imageimages.n.limagei]

   (167)   la phrase ne change pas son sens (0418)

   image

← 194 | 195

Ainsi, dans les contextes qui le favorisent, n(e) est toujours intégré dans une syllabe CV. La forme de syllabe pleine semble donc une précondition pour la stabilité de ne. En effet, le tableau (168) montre que la comparaison entre les cas qui ‘conservent’ ne à l’intérieur d’une syllabe pleine et les cas restants produit une différence extrêmement significative.

   (168)   ±ne selon la structure syllabique

   image

4.4.7  Conclusion intermédiaire : l’influence des facteurs linguistiques

Nous avons donc démontré qu’au niveau linguistique ce sont avant tout les types de sujet et de phrase qui influencent la réalisation de ±ne. L’influence pertinente sur ±ne dérive donc en premier lieu du contexte gauche: si ±ne est précédé par un élément prosodiquement lourd, les possibilités de sa réalisation sont beaucoup plus élevées qu’avec un clitique ou dans une séquence de clitiques. Finalement, le contexte phonétique de la variable et la structure syllabique dans laquelle elle est intégrée semblent extrêmement pertinents: tandis que les syllabes pleines ‘protègent’ le ne, tous les autres types de syllabes favorisent son omission.

De même, dans le contexte droit, la fréquence des éléments peut jouer un rôle : avec la particule pas, employée deux fois plus souvent que l’ensemble des autres éléments négatifs postverbaux, la réalisation de ne est décidemment la plus basse. Néanmoins, les types de verbe et l’élément négatif non-clitique n’exercent une influence qu’à travers leurs fréquences respectives: les éléments rares favorisent la présence de ne et ceux fréquents son absence. Seul l’emploi des pronoms indéfinis négatifs comme personne et rien en tant que sujet peut provoquer la réalisation de ne, ce qui témoigne ici encore de la puissance du contexte gauche de la variable. ← 195 | 196

Dans le but de comprendre l’importance du contexte gauche, il est nécessaire de tenir compte, tout d’abord, du fait que, dans le langage spontané, les éléments lourds en position de sujet sont considérablement plus rares que les éléments légers, comme nous allons montrer lors de l’analyse multifactorielle dans le chapitre suivant.

4.5  Analyse multifactorielle

4.5.1  L’interaction entre ±ne et une série de variables dites ‘indépendantes’

À ce stade de notre étude, une analyse multifactorielle nous permet de mieux discerner le poids respectif des influences individuelles sur ±ne et de détecter des liens pertinents entre celles-ci en ce qui concerne la variable en question. Pour effectuer cette analyse, nous utilisons le logiciel statistique et de programmation R (cf. <http://www.r-project.org/> et Gries 2009 pour une introduction).

Les données sont préparées de la manière suivante: après l’exportation depuis la base de données sous format Excel, nous éliminons, dans un premier temps, tous les caractères spéciaux (accents, cédilles, espaces blancs, caractères API). Par la suite, nous ne gardons pour l’analyse multifactorielle que les variables qui sont spécifiées dans la base de données T-zéro pour chaque énoncé négatif, c’est-à-dire que les facteurs qui ne s’appliquent pas à tous les cas en question sont exclus. Ceci vaut, par exemple, pour la forme des sujets lexicaux, car seulement un sous-ensemble des énoncés négatifs possède un sujet lexical. Certaines lignes dans la colonne E en (169) restent par conséquent vides: ← 196 | 197

   (169)   Les données brutes avant la transformation pour l’analyse en R

   image

Afin de garder l’information des facteurs ainsi supprimés, certains sont transformés dans un format récurrent et lisible par R. La forme du sujet, lexical et pronominal, est transformée dans un format numérique scalaire en fonction du nombre des segments réalisés (p.ex. ça [sa] = 2, je [image] = 1, Ulysse [ylis] = 4). Cette transformation de la forme des sujets en échelle numérique en fonction de leur longueur correspond à l’observation faite dans les sections 2.2.5.1, 2.2.5.2 et 4.4.1, selon laquelle une distinction binaire entre les sujets pronominaux et lexicaux est insuffisante pour décrire l’influence du type de sujet sur la variation du ±ne. Le degré de formalité de la situation est lui aussi transformé, de manière très simplifiée, en une échelle numérique : 1 = conversation informelle privée, 2 = discussion informelle en cours et 3 = examen oral. Pour les facteurs type de sujet et situation de communication il existe donc deux classifications, dont l’une est catégorique et l’autre numérique.

En (170) figurent les variables que nous gardons pour l’analyse multifactorielle sous un format transformé.

   (170)   Les données brutes après la transformation pour l’analyse en R

   image

Lors de l’analyse multifactorielle, l’interaction entre huit variables (extra)linguistiques indépendantes et leur influence relative sur la variable dépendante ±ne seront testées: ← 197 | 198

   (171)   Les variables testées dans l’analyse multifactorielle

   image

Afin de tester l’influence respective des variables et leurs interactions, nous utilisons la fonction du modèle linéaire généralisé (generalized linear model glm() ). Une formule exemplaire pour l’analyse multifactorielle de la variable dépendante ±ne figure en (172): la variable dépendante est séparée des variables indépendantes par un tilde et les variables indépendantes sont séparées par des astérisques.

   (172)   multifac <glm(ne ~ Sujet * Forclusif * Phrase * Temps * Formalite * Age * Langue * Provenance)

Toutefois, dû aux particularités des variables (certains éléments négatifs ou temps verbaux n’apparaissent qu’une seule fois), une formule aussi complexe que celle en (172) ne produit aucun résultat valable. La formule est donc scindée en groupes de facteurs dont nous pouvons soupçonner une interaction pertinente pour l’explication de ±ne.

Si nous passons maintenant aux résultats de l’analyse multifactorielle, la fonction summary() nous permet de voir les résultats sous forme de tableau. R se sert d’un code pour indiquer la signifiance des résultats: p < 0.000 <***> ; p < 0.001 = <**>; p < 0.01 = <*>. Nous rappelons qu’il y a une relation inversement proportionnelle entre la valeur p, qui indique la probabilité qu’il y ait une relation non-aléatoire entre deux variables, et la probabilité qu’une interdépendance existe entre les deux variables testées: plus p est petit, plus une interdépendance est probable.

Compte tenu des résultats constatés lors de l’analyse descriptive, il n’est pas surprenant que, dans nos données, trois variables indépen ← 198 | 199 dantes apparaissent directement liées à la variable ±ne : le type de sujet (p>0.000132), le type de phrase (p = 0,024) et le degré de formalité de la situation (p = 0,011) :

   (173)   Les variables indépendantes ayant une influence sur ±ne

    image

Les interactions pertinentes pour ±ne sont désignées par R à travers un double point entre les deux variantes en question (cf. tableau (174)). R trouve également des liens entre le type de situation, d’un côté, et d’autres facteurs linguistiques de l’autre: le type de sujet (p = 0,047) et l’élément négatif non-clitique (p = 0,009) ; le type de phrase (p < 0,000) et le temps verbal (p = 0,002). Le seul facteur extralinguistique qui est lié de manière significative à la situation de communication est la provenance des locuteurs (p < 0,000).

   (174)   Les interactions pertinentes pour ±ne entre la situation de communication et…

   a.     …les facteurs linguistiques

   image

   b.     …un facteur extra-linguistique

   image

Finalement, pour les facteurs langue maternelle et âge, notre analyse multifactorielle n’a produit aucune interaction significative avecles variables testées: ces facteurs sont donc indépendants des autres variables. ← 199 | 200

Pour conclure, nous observons en (175) que les variables indépendantes se séparent en différents groupes. Tout d’abord, une distinction entre les facteurs linguistiques et extralinguistiques, que nous avons déjà vue en (171), s’établit. Ensuite, il existe une séparation en trois colonnes : celle des influences directes, celle des influence indirectes et celle des variables sans influence.

   (175)   Résumé des résultats de l’analyse multifactorielle

   image

Les influences directes, comme le type de sujet, le type de phrase (au niveau linguistique) et le type de situation (au niveau extralinguistique), sont liées de manière significative et directe à la variable dépendante ±ne.

Bien sûr, le fait qu’il existe des relations très significatives entre ±ne et les influences primaires n’empêche pas que ces influences soient, de plus, en interaction avec d’autres variables dans le corpus. Au contraire, c’est précisément le fait de pouvoir détecter tout un réseau d’interdépendances entre les facteurs testés qui est l’avantage de l’analyse multifactorielle vis-à-vis de l’analyse descriptive (que nous avons effectuée dans les sections 4.3 et 4.4). Effectivement, le type de sujet et le type de phrase manifestent, au-delà de leur interaction avec ±ne, également une interaction significative avec le type de situation. Par ← 200 | 201 contre, les facteurs désignés comme influences secondaires en (175), à savoir l’élément négatif non-clitique, les temps et modes verbaux et la provenance géographique des locuteurs, ne manifestent aucune interaction directe avec la variable ±ne en question, mais seulement une relation significative avec la situation de communication (qui est, elle, l’une des influences directes sur ±ne).

Dans l’ensemble, nous pouvons donc présenter les interactions entre ±ne et les variables indépendantes sous forme d’un réseau :

   (176)   Les interactions entre ±ne et les variables indépendantes

    image

En (176), nous présentons les influences primaires et secondaires séparées selon leur nature linguistique ou extralinguistique. Les interactions entre les variables que nous avons détectées à l’aide de l’analyse multifactorielle sont affichées sous forme de lignes. Les lignes et les variables vertes désignent les influences directes sur ±ne, et les facteurs et les lignes en rouge désignent les interdépendances pertinentes pour ±ne entre les variables indépendantes. L’épaisseur des lignes désigne le degré de signifiance statistique d’une interaction (plus une ligne est épaisse, plus l’interaction est significative).

Nous avons donc réussi, à l’aide de l’analyse multifactorielle, à scinder les influences pertinentes et directes sur ±ne des influences indirectes et des facteurs sans influence. Ce sont le type de sujet, le type de phrase et la situation de communication qui ont une influence significative et directe sur ±ne, tandis que l’élément négatif, le temps verbal et la provenance des locuteurs exercent une influence indirecte ← 201 | 202 sur la variable en question, car ceux-ci sont liés à la situation de communication.

En effet, la situation de communication semble un facteur très puissant pour la variable ±ne, et ceci non seulement parce qu’il exerce une influence directe (celle-ci est moins significative que celle du type de sujet ou de phrase), mais surtout parce qu’il est connecté à presque tous les autres facteurs testés. Il existe des interactions significatives entre la situation de communication et les influences linguistiques directes sur ±ne, c’est-à-dire que le type de sujet et de phrase, l’élément négatif, le temps verbal et même la provenance des locuteurs semblent avoir une influence sur le comportement des locuteurs lors de différentes situations de communication (ce dernier phénomène a déjà été découvert lors de l’analyse descriptive en section 4.3.5)133. Le rôle de cette interaction entre la situation de communication et les facteurs linguistiques qui influencent ±ne est crucial pour la description théorique de cette variable et sera discuté en détail dans la section 5.3.

Dans l’ensemble, nous tenons à noter que, jusqu’ici, l’analyse multifactorielle ne nous permet que de détecter si des interactions pertinentes pour la variable dépendante existent entre les variables indépendantes, et ne nous renseigne aucunement sur la nature de ces liens. Il faut donc se poser deux questions:

   i.     L’interaction se manifeste-elle seulement par rapport à la variable ±ne ou s’agit-il d’une tendance discursive générale?

   ii.     S’agit-il d’une interdépendance mutuelle ou est-ce qu’un facteur est déterminé par l’autre? ← 202 | 203

Dans le but de répondre à ces questions nous proposons, dans les sections suivantes, une analyse prudente des données de l’ensemble du corpus.

4.5.2  L’interaction entre les variables dites ‘indépendantes’ dans le corpus entier

Nous allons tester, par la suite, si les interactions détectées par rapport à la variable ±ne se manifestent effectivement dans l’ensemble du corpus, ou bien si elles sont seulement pertinentes par rapport à la variable ±ne (cf. aussi la discussion en section 5.3). Avant de tester les corrélations en détail, la fonction summary() en R nous permet une vue d’ensemble de la répartition des variables pertinentes dans le corpus entier.

   (177)   Vue d’ensemble de la répartition des variables pertinentes dans T-zéro

   a.     Les influences primaires sur ±ne

   image

← 203 | 204

   b.     Les influences secondaires sur ±ne

   image

Les tableaux en (177) nous dévoilent les occurrences des variantes de chaque variable et permettent ainsi une première impression de leur répartition globale dans le corpus. Étant donné qu’une classification binaire entre les sujets lexicaux et pronominaux n’est pas suffisante (cf. sections 2.2.5.1 et 2.2.5.2), nous avons aussi transformé la variable du type de sujet en une échelle numérique basée sur le nombre de segments du sujet (cf. la préparation des données pour l’analyse multifactorielle, décrite dans la section 4.5.1 ci-dessus).

Ainsi, nous concevons non seulement que le nombre de pronoms en position de sujet est beaucoup plus élevé que celui des éléments lexicaux, mais également que les longueurs médiane134 (angl. median) et moyenne135 (angl. mean) des sujets dans le corpus sont d’environ deux segments, ce qui correspond, par exemple, à la longueur d’un clitique (cf. je [imageimage]) ou d’un pronom relatif (cf. qui [ki]). Nous observons par la suite qu’il y a deux fois plus de phrases principales que de subordonnées et que l’indicatif présent est le temps verbal le plus largement préféré dans le corpus.

La situation de communication et la provenance géographique sont réparties de manière à peu près équilibrée, comme le prévoit la conception du corpus (cf. chapitre 3). Comme le type de sujet, le type de situation a, lui aussi, été transformé en une classification scalaire. Ceci nous permet une distinction plus fine entre les différents types de communication : les conversations reçoivent la valeur 1, les discussions en classe ← 204 | 205 la valeur 2 et les examens la valeur 3 (cf. la préparation des données pour l’analyse multifactorielle décrite dans la section 4.5.1 ci-dessus). Finalement, l’emploi des éléments négatifs est le même dans l’ensemble du corpus que dans le sous-ensemble des énoncés négatifs, car seuls ces derniers comportent des éléments négatifs. En effet, comme nous l’avons déjà vu dans la section 4.4.3, pas est l’élément négatif largement préféré.

Après cette vue d’ensemble, nous entrons dans l’analyse détaillée des relations entre les variables directement ou indirectement pertinentes pour ±ne. En (178) figure une vue d’ensemble des résultats.

   (178)   Les corrélations entre les variables dites ‘indépendantes’ dans Tzéro

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Dans le schéma (178), les relations entre les variables vertes qui sont pertinentes dans l’ensemble du corpus figurent encore sous forme de lignes. Effectivement, parmi toutes les combinaisons logiquement possibles des cinq variables dites ‘indépendantes’ en (178), il y a trois variables qui sont fortement dépendantes l’une de l’autre. Plus précisément, comme dans le sous-ensemble des énoncés négatifs, la situation de communication est en interaction avec les influences primaires sur ±ne dans T-zéro : d’un côté, elle interagit avec le type de sujet et de l’autre avec le type de phrase. Le facteur type de situation est donc en corrélation significative avec les types de sujet et de phrase, et ce non seulement par rapport à la variable ±ne, mais aussi de façon générale ← 205 | 206 dans le corpus. Cette tendance se manifeste d’ailleurs probablement dans tous les corpus contenant des données du langage spontané (cf. la discussion en section 5.3).

Par contre, les influences secondaires sur ±ne, à savoir le temps verbal, l’élément négatif et la provenance des locuteurs, cf. (178), semblent être indépendantes lesunes des autres, vu qu’elles ne manifestent aucune corrélation significative dans T-zéro. Ces corrélations se sont donc manifestées ponctuellement, seulement par rapport à la variable ±ne et seulement dans notre corpus et ne seront donc pas prises en considération dans la discussion qui suit.

Considérons maintenant la nature de l’interaction entre le type de situation et les deux facteurs linguistiques qui sont en interdépendance avec celui-ci, afin d’établir quel est le facteur qui exerce une influence sur l’autre et de quel sorte d’influence il s’agit.

4.5.2.1  L’influence de la situation de communication sur l’emploi du type de sujet

L’analyse portant sur la longueur de l’ensemble des sujets dans le corpus en fonction du degré de formalité de la situation en R a montré qu’il y a effectivement une corrélation significative ( p < 0.000) entre ces deux variables: la longueur du sujet et la situation de communication.

La figure en (179) montre la relation entre le nombre de segments du sujet et le degré de formalité de la situation de communication. Nous distinguons entre les conversations libres 1, les discussions en classe 2 et les examens oraux 3 (cf. la préparation des données pour l’analyse multifactorielle, décrite dans la section 4.5.1 ci-dessus). ← 206 | 207

   (179)   La longueur du sujet en segments par degré de formalité (immédiat communicatif: 1, formalité moyenne: 2, distance communicative: 3)

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La longueur du sujet varie visiblement le plus dans les situations d’examen. Dans ce contexte, nous trouvons aussi bien des sujets zéro ou monosegmentaux que des sujets très longs, qui comptent jusqu’à plus de 30 segments, comme le montrent les exemples en (180).

   (180)   Exemples de sujets très longs (> 30 segments)

   a.     que [l’Albanie la Roumanie la France l’Angleterre et l’Allemagne] ont suivi la même évolution (2145)

   b.     [le renseignement sur le déroulement de ses journées] se manifeste (0180)

Dans les situations d’immédiat, par contre, la longueur des sujets varie moins : les sujets comptent entre 0 et 15 segments au maximum. ← 207 | 208

   (181)   La longueur des sujets en fonction de la situation de communication

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La comparaison directe des situations de l’immédiat (conversations et discussions en classe) avec la distance communicative (examens oraux) en (181) montre que la longueur moyenne du sujet (qui est environ de 2 segments, cf. (177)a dans la section 4.5.2 ci-dessus) est comparable dans les deux sous-corpus. Néanmoins, nous observons clairement que la variation de la longueur des sujets est beaucoup plus grande dans la distance communicative que dans l’immédiat.

Cela revient à dire Plus précisément, cela revient à dire que dans l’ensemble du corpus, mais en particulier dans l’immédiat communicatif, la fréquence des sujets légers et lourds est proportionnellement inverse à leurs taux de ±ne, comme le diagramme détaillé en (182) le montre. ← 208 | 209

   (182)   La fréquence des types de sujet selon la situation de communication

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Dans l’immédiat communicatif, les sujets lourds sont extrêmement rares et manifestent des taux de ne très élevés, et, à l’inverse, les sujets légers sont très fréquents et manifestent des taux extrêmement restreints de ±ne.

Par contre, la distance communicative montre une baisse frappante des types de sujet qui incitent à l’omission de ne: le clitique léger je y est employé très rarement et le clitique tu est presque complètement absent. La distance communicative se caractérise par un taux élevé de il(s) (dont environ un quart sont impersonnels) et des DP lexicaux en position de sujet, qui incitent fortement à la réalisation de ne (cf. section 2.2.5.1).

Nous pouvons donc retenir que, dans l’ensemble du corpus, la distribution des types de sujet dépend de manière significative de la situation de communication. Cette tendance n’est ni une observation nouvelle, ni une idiosyncrasie de notre corpus et a été observée pour la première fois dans une langue maya par Du Bois (1987), pour le français par Lambrecht (1987) et par la suite dans les corpus de nombreuses autres langues (cf. les références citées en section 5.3). Cependant, les implications de cette tendance pour le traitement théorique de la variable ±ne n’ont jamais été exploitées en profondeur et seront donc discutées de manière détaillée dans la section 5.3. ← 209 | 210

4.5.2.2  L’influence de la situation de communication sur le type de phrase

Il existe également une corrélation significative entre le degré de formalité et le type de phrase (p = 0,022).

   (183)   Le type de phrase en fonction de la situation de communication dans T-zéro (gris clair : subordonnée, gris sombre: principale, noir: non-identifiable)

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Nous observons en (183) que les phrases principales et les subordonnées sont distribuées de manière déséquilibrée à travers les situations de communication. Tandis que les principales (gris foncé) sont dominantes dans les deux situations de communication, la partie des subordonnées (gris clair) est plus grande dans le domaine de la distance communicative. Les deux situations manifestent, de plus, une ligne menue noire qui désigne les constructions non-identifiables.

Nous pouvons donc retenir que, comme la distribution des types de sujet, celle des types de phrase diffère également en fonction du degré de formalité de la situation de communication, ce qui n’est pas non plus une observation nouvelle. Koch/Oesterreicher (22011 : 12) comptent la présence élevée des parataxes parmi les caractéristiques universelles du langage de l’immédiat communicatif, et Finegan/Biber (2001 : 252) listent des études de corpus qui, comme la nôtre, classent l’emploi élevé ← 210 | 211 des hypotaxes en tant que caractéristique typique de la distance communicative. La question de la signification de cette dépendance unilatérale entre la situation de communication et le type de phrase pour la variable ±ne, qui, à notre connaissance, n’a pas encore été thématisée auparavant, sera discutée dans la section 5.3.

4.5.3  Conclusion intermédiaire

L’analyse multifactorielle nous a permis de détecter un réseau de facteurs dans lequel seuls les types de sujet, de phrase et de situation sont directement liés à la variable ±ne. À l’aide de l’analyse des interactions générales entre les variables dites ‘indépendantes’, nous avons réussi, par la suite, à transformer le réseau de facteurs qui influencent ±ne (détecté lors de l’analyse multifactorielle dans la section 4.5.1) en une structure hiérarchique:

   (184)   La hiérarchie des facteurs qui influencent ±ne

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La situation de communication exerce une influence sur la distribution des types de sujet et de phrase, et ces deux derniers déterminent la distribution de la variable ±ne dans le discours: tandis que les sujets légers et les phrases principales, qui favorisent l’omission de ne, sont préférés dans l’immédiat communicatif, les sujets lourds et les phrases subordonnées, qui déclenchent la réalisation de ne, sont davantage représentés dans la distance communicative. La hiérarchie représentée en (184) et ses implications pour la théorie variationnelle et sociolinguistique par rapport à la variable ±ne seront discutées en détail dans la section 5.3. ← 211 | 212

4.6  Résumé du chapitre 4

L’analyse globale dans le sous-chapitre 4.1 a montré que plus de 80% des 334 négations produites par les 54 locuteurs suisses et français dans le corpus sont monopartites.

Lors de l’analyse exploratrice dans le sous-chapitre 4.2, nous avons distingué trois types de locuteurs: le type A, qui manifeste une variation ±ne, le type B, qui montre l’absence de ne, et le type C, qui montre une présence générale de ne. Le type A représente le francophone européen typique, il produit la majorité des négations dans le corpus, n’est pas déterminable par sa provenance géographique, son sexe, son âge ou sa profession et manifeste une la variation ±ne dans différentes situations de communication. La raison principale pour laquelle nous n’observons aucune variation ±ne chez les locuteurs du type B et C est le nombre restreint de négations disponibles dans le corpus. À l’intérieur du type B, il y a certaines locutrices (uniquement de Suisse) qui semblent manifester l’absence de ne indépendamment du contexte morphosyntaxique et situationnel, mais seul un test d’acceptabilité permettrait de déterminer si l’assomption d’un type B également au niveau de la compétence est justifiée. Par contre, il n’y a aucune raison d’assumer que les locuteurs du type C aient fixé la réalisation constante de ne dans leurs grammaires. L’analyse a montré que, dans les cas en question, ce sont les caractéristiques linguistiques et situationnelles qui permettent d’expliquer l’emploi de ne.

Les analyses descriptives dans les sous-chapitres 4.3 et 4.4 se penchent en détail sur les facteurs (extra)linguistiques.

Au niveau intrapersonnel, qui est au cœur de la conception de notre corpus, l’analyse descriptive des facteurs extralinguistiques (cf. souschapitre 4.3) fait surgir certains résultats significatifs et en partie inobservés jusqu’à présent. Premièrement, la comparaison des taux de ne dans les situations d’examen par rapport aux situations de conversation produit une différence statistiquement signifiante: dans les conversations, la réalisation de ne est nettement plus basse que lors des examens. Une telle distribution de la variable ±ne a déjà été proposée ← 212 | 213 intuitivement, par exemple par Koch/Oesterreicher (22011), mais sans appui empirique.

Deuxièmement, les différences de traitement de la variable ±ne entre les locuteurs suisses et français dans la distance communicative constitue un autre résultat important. Tandis que, lors des conversations, les taux de ne des Suisses et des Français sont pareils, il y a une différence significative dans leur comportement pendant les examens. Les Suisses omettent dans n’importe quelle situation la majorité des ne, alors que les Français corrigent leur production langagière de façon significative vers la norme dans une situation de distance. De plus, au niveau interpersonnel, la première exploration de l’influence du statut L1, bi- ou monolingue, et L2 dans l’analyse descriptive révèle une tendance intéressante: la réalisation du ne chez les locuteurs bilingues semble significativement inférieure à celle des locuteurs restants.

Par ailleurs, l’analyse reflète certaines tendances sociolinguistiques qui ne sont pas significatives dans nos données: la réalisation de ne semble moins fréquente en Suisse romande qu’en région parisienne, et les locuteurs plus âgés et possédant une formation académique supérieure tendent à réaliser plus de négations bipartites (surtout s’ils ont un rôle éducatif) que les élèves et les étudiants.

Au niveau linguistique (cf. sous-chapitre 4.4), par contre, l’analyse descriptive détecte une série de facteurs statistiquement significatifs. Tout d’abord, une nouvelle classification morphophonologique des types de sujet est établie. À l’aide de celle-ci, des différences significatives ressortent entre les sujets légers, lourds et redoublés. Nous avons découvert qu’il y a, jusqu’à une longueur de deux syllabes, une relation stable entre la longueur d’un sujet simple et la réalisation de ne: tandis que les taux de +ne avec des sujets lourds (par exemple les clitiques nous et vous, les pronoms indéfinis et les DP lexicaux) dépassent clairement la moyenne du corpus, pour ceux comportant des sujets légers (par exemple les clitiques de fréquence élevé comme je, tu, ce etc.) la réalisation de ne est très basse, voire inexistante. De plus, parmi les clitiques, il y a plusieurs variantes (cf. [imageimage], [image] et [image] pour je) et la particule de négation s’associe exclusivement avec la forme standard (donc avec [imageimage]), tandis que les autres variantes ne sont jamais réalisées avec ne. ← 213 | 214 Le dernier point important par rapport au facteur du sujet est l’absence totale de ne avec les sujets redoublés, que nous observons dans notre corpus. Cette absence semble un épiphénomène de la forte présence de pronoms sujets légers et en particulier de leurs variantes monosegmentales incompatibles avec ne. De plus, les réalisations de ne dans une séquence proclitique semblent des hypercorrectismes, produits uniquement pendant les examens.

Au niveau de la construction syntaxique de la phrase, la réalisation de ne est significativement plus fréquente dans les subordonnées que dans les principales. Il y a même une différence (non-significative) entre les relatives, qui montrent un taux de ne supérieur, et les autres types de subordonnées. De même, au niveau phonétique, il y a des influences significatives sur la variable ±ne. Les contextes V_V et #_C incitent à la réalisation de ne, tandis que la tendance générale à l’omission du ne se manifeste dans les contextes V_C, C_C et C_V. Nous notons que les syllabes pleines semblent ‘protéger’ ne: dans les contextes qui le favorisent, n(e) est toujours réalisé comme une syllabe CV.

En ce qui concerne les facteurs linguistiques restants, nous ne constatons aucune influence indépendante sur ±ne, mais plutôt des effets de fréquence. Ceci signifie que les formes très fréquentes manifestent des valeurs de +ne (parfois significativement) inférieures par rapport aux formes restantes, sans avoir pourtant un impact linguistique sur ±ne (contrairement aux facteurs du type de sujet et de phrase). Parmi les éléments négatifs non-clitiques, l’omission de ne est plus forte avec l’élément fréquent pas qu’avec d’autres éléments (surtout si ceuxci, comme personne ou rien, sont employés en tant que sujets lourds).

Quant à l’influence du verbe, nous constatons que les verbes peu fréquentsincitent tendanciellement à la réalisation de ne, tandis que les verbes très fréquents favorisent l’omission de ne. Ce sont les verbes d’action et lexicaux qui provoquent les taux de ne les plus élevés. Cependant, les verbes de procès et avoir/être se situent au milieu et les verbes d’état et modaux manifestent les taux de ne les plus restreints. Tandis que les valeurs du présent et du passé composé reflètent à peu près la moyenne du corpus, l’imparfait et le futur périphrastique manifestent des taux de +ne nettement plus bas. Dans ce contexte, nous avons pu ← 214 | 215 réfuter une ‘règle’ formulée par Ashby (1981 : 680), qui soutient que la réalisation de ne avec les impératifs était catégorique.

Finalement, dans le sous-chapitre 4.5, nous avons réussi, à l’aide d’une analyse multifactorielle, à séparer les influences significatives et directes sur ±ne des influences indirectes et à représenter ainsi les influences sur ±ne sous forme d’un réseau complexe. L’analyse multifactorielle confirme les tendances qui se sont montrées déjà en partie lors de l’analyse descriptive, à savoir que le type de sujet et le type de phrase ainsi que la situation de communication exercent directement des influences significatives sur ±ne. Par contre, l’élément négatif, le temps verbal et la provenance des locuteurs sont en corrélation avec la situation de communication et n’influencent, à travers celle-ci, la variable ±ne qu’indirectement.

Par la suite, une analyse détaillée des interactions entre les variables qui influencent ±ne directement ou indirectement, effectuée sur l’ensemble du corpus, a permis de structurer le réseau des facteurs qui influencent ±ne et d’identifier une hiérarchie entre ceux-ci. Nous avons vu que les interactions entre les types de sujet et de phrase, d’un côté, et la situation de communication, de l’autre, représentent des tendances générales de notre corpus, qui sont indépendantes de la variable ±ne. Nous avons pu montrer, par la suite, que c’est la situation de communication qui exerce une influence considérable sur la distribution des types de sujet et de phrase: dans l’immédiat communicatif, les sujets légers et les parataxes (qui incitent à l’omission de ne) sont largement préférés, tandis que, dans le distance communicative, le pourcentage des sujets lourds et des hypotaxes (qui favorisent la réalisation de ne) est élevé.

Les implications théoriques de cette observation empirique seront discutées en détail dans la section 5.3. ← 215 | 216 ← 216 | 217 →


106    Parmi les 2415 constructions verbales de T-zéro, nous avons trouvé un total de 360 verbes niés. Parmi ceux-ci, 26 constructions ont été exclues de l’analyse : dans deux cas, ne seul fonctionne comme négation; dans une construction coordonnée, non est employé comme négation verbale; et nous avons exclu 23 constructions négatives (6%) dans lesquelles la réalisation éventuelle de ne n’est pas perceptible, car elle coïncide avec une liaison, comme par exemple dans on (n’) a pas [imagen apa] (cf. section 3.8). Dû à la mise à jour continuelle de T-zéro, l’ensemble des résultats décrits ici ne peut pas être reproduit dans la version plus récente de T-zéro en ligne sous: <http://server.linguistik.uzh.ch/cmeisner2013tzero>, login : « TZ-Reader », mot de passe « TZero@ling! ».

107    Davantage d’informations sur les locuteurs sont disponibles dans T-zéro, dans le masque Personnes (cherchez le numéro d’identification respectif).

108    Pendant l’enregistrement, les locuteurs produisent entre 1 et 34 négations par personne. Ce nombre assez restreint de négations produites par personne est dû au fait que les intervalles enregistrés et transcrits par locuteur sont courts (entre deux et cinq minutes). De plus, comme il s’agit d’une production spontanée, la chercheuse n’a pas incité la production de négations dans le discours (cf. section 3.6 pour le protocole d’enregistrement).

109    Dans l’annexe VI figure une liste des locuteurs du type A et de leurs caractéristiques démographiques en détail.

110    Nous rappelons que, dans le but de comparer des situations d’examens oraux avec des conversations détendues, les enregistrements ont était faits dans le milieu universitaire et scolaire, ce qui restreint la variation sociale entre les individus (cf. section 3.2 pour une description sociodémographique du corpus).

111    Le fait que ce ne sont que des femmes qui omettent systématiquement ne dans les deux situations est probablement dû à leur surreprésentation dans notre corpus (cf. section 3.2). Toutefois, la comparaison avec davantage d’hommes dans les mêmes situations serait une piste de recherche future intéressante.

112    dist = distance communicative, cl.lé = clitique léger, pron.lou = pronom lourd, lex = sujet lexical, ind. prés. = indicatif présent, cond. prés. = conditionnel présent, ind. fut. périph. = indicatif futur périphrastique, ind. pc = indicatif = passé composé, prin = phrase principale, sub = phrase subordonnée.

113    Test de Wilcox chi-carré appliqué aux moyennes des locuteurs.

114    Test de Kruskal-Wallis chi-carré appliqué sur les moyennes des locuteurs.

115    Test de Kruskal-Wallis chi-carré appliqué sur les moyennes des locuteurs.

116    Test de Kruskal-Wallis chi-carré appliqué sur les moyennes des locuteurs.

117    Test de Friedman appliqué sur les moyennes des locuteurs par situation de communication.

118    La simple comparaison des taux de ne des sujets pronominaux et lexicaux provoque elle aussi une différence statistiquement très significative ( p > 0.000), ce qui indique l’importance du type de sujet pour la réalisation de ne. Dans notre corpus, les sujets pronominaux comportent une moyenne de 15% +ne et les sujets lexicaux, une moyenne de 73% +ne. Le faible taux +ne avec les sujets pronominaux s’explique presque exclusivement par le grand nombre de sujets clitiques parmi eux. Les clitiques, surtout ceux que nous classons comme clitiques légers, sont depuis les premières analyses de ±ne une entrave connue à la réalisation de ne (cf. résumé des études en section 2.2.5.1).

119    Comme nous l’avons déjà mentionné, ce continuum n’est pas du tout une idiosyncrasie de notre corpus et s’observe également dans des corpus beaucoup plus grands (cf.par exemple les résultats de Meisner 2010 : 1949, basés sur 2432 occurrences négatives du corpus C-ORAL-ROM de 440.000 mots dans l’annexe IX).

120    Les groupes des noms propres, des PIN et des DP lexicaux ont été regroupés pour l’application du test chi-carré afin de créer des chiffres suffisamment élevés.

121    Les groupes des sujets tri- et quadrisyllabiques ont été regroupés pour l’application du test chi-carré afin de créer des chiffres suffisamment élevés.

122    Dans les DPs plus longs, leur structure interne peut éventuellement provoquer des différences quant à la réalisation de ne. Il vaudrait donc la peine de vérifier nos observations par le biaisd’une analyse pointue sur ce facteur (par exemple à travers un sondage).

123    Variantes standard vs. non-standard (les cas peu clairs comme [image] ont été exclus).

124    Le calcul se base sur la réalisation phonétique de la forme verbale (cf. section 3.7 pour le système de transcription). Pour cette raison, nous trouvons, d’une part, des réalisations alternatives pour une même forme verbale, comme par exemple les réalisations [e] et [image] pour est, et d’autre part, plusieurs formes homophones d’un paradigme verbal sous une seule forme, comme par exemple avait et avaient, qui peuvent correspondre à la forme phonologique [ave/image]. Par forme contractée nous désignons les complexes inséparables formés par un clitique sujet et un verbe fini (Cls + Vfin ) qui ne permettent aucune insertion d’un clitique ultérieur, indépendamment du fait qu’il s’agisse d’un clitique de négation ou d’objet : je ne sais pas *[imagenimagepa], je le suis *[imagelimagei].

125    La discussion de cet exemple dans la section 5.1.4 montrera que la présence de ne est ici avant tout explicable par le contexte pragmatique.

126    Notre classification suit celle de Busse/Dubost (21983 : 44) et dépend, dans les cas de doute, de l’emploi concret dans notre corpus.

127    Le clitique il figure entre parenthèses parce que l’enregistrement ne permet pas de discerner s’il y a réellement une inversion du clitique ou non (cf. section 3.7).

128    Comprend les formes contractées [imageimage] je sais et [imageimagei] je suis.

129    Suivant la hiérarchie sonore adoptée pour le français par Pustka (2011 : 113), nous considérons comme C-sonores: [m], [v], [l], [image], [d], [image] et [z]. Le son [j], la seule glide qui apparaît en adjacence à ne, est également traitée ici comme une consonne sonore. Comme C-sourdes, nous comptons: [s], [image], [f], [k], [p] et [t].

130    Cf. l’annexe XIII pour les taux exacts de ±ne dans tous les contextes phonétiques.

131    Ce problème naît du fait que la plupart de ces contextes ont été exclus de l’analyse en raison de la liaison obligatoire entre les voyelles nasales et non-nasales adjacentes et appartenant à un même groupe rythmique: on (n’) a pas [imagenapas] (cf. section 3.8).

132    Cf. <http://www.easysurf.cc/scintd.htm> pour la conversion de la notation scientifique 3.83e-7 en décimales.

133    Seuls les facteurs âge et langue maternelle apparaissent sans influence sur ±ne et sans connexion avec d’autres facteurs dans l’analyse multifactorielle. Dans le cas de la langue maternelle, ce résultat est en contradiction avec le résultat de l’analyse descriptive, cf. section 4.3.4. D’une manière générale, les résultats d’une analyse multifactorielle sont plus fiables que ceux d’une analyse descriptive, parce que la première tient en compte plusieurs facteurs simultanément. Néanmoins, vu que notre échantillon n’est pas précisément conçu pour tester l’importance éventuelle de la langue maternelle et que ce facteur a été découvert plutôt de façon inattendue lors de notre analyse, il semble donc nécessaire d’effectuer une recherche ciblée sur ce facteur.

134    L’élément médian d’une liste de valeurs est la valeur qui se trouve au milieu de la liste.

135    La moyenne est la mesure arithmétique de la valeur moyenne d’un groupe de valeurs.