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Parcours de vie et mémoires de pauvres

Changements personnels et sociohistoriques dans les bidonvilles de Mumbai

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Aude Martenot

Cette thèse s’inscrit dans la perspective du parcours de vie, sous l’angle du regard porté sur les changements personnels et sociohistoriques de l’existence, dans un contexte culturel précis, celui de l’Inde urbaine moderne. Au travers de la récolte de plus de 1250 interviews, réalisées à Mumbai en 2012 et 2014 parmi des adultes âgés de 20 à 86 ans, habitant·e·s de bidonvilles et d’immeubles de classe moyenne inférieure, le contenu et la temporalité des événements vécus considérés comme importants par les répondant·e·s sont analysés. Outre le souci évident d’observer les trajectoires et les moments marquants de la vie, selon le point de vue des personnes elles-mêmes, cette thèse cherche à dépasser l’a priori selon lequel les habitant·e·s des slums seraient vulnérables par évidence, afin de révéler des vulnérabilités insoupçonnées, présentes sous des formes diverses.

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Conclusion

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Conclusion

Laisser la parole aux principaux concernés pour qu’ils rapportent leur propre perception de leur existence et de l’histoire vécue était le premier objectif de ce livre. Les enquêtes effectuées à Bandra et à Santa Cruz ont permis une telle approche, confiant l’interprétation des événements marquants de leur vie aux acteurs eux-mêmes. L’utilisation de données quantitatives et qualitatives liées l’une à l’autre a rempli pleinement son rôle, permettant de faire ressortir des tendances générales, des distributions, puis de creuser la diversité des appréhensions. Les résultats sont nombreux, évoluant entre similarités surprenantes, originalités significatives, absences révélatrices ; finalement, avant tout des constatations nuancées et des remises en question d’a priori.

Avant de passer aux résultats, un bref bilan des apports et des limites de notre étude comme outil méthodologique s’impose, dans une optique constructive de compréhension de la recherche. Entamée dans le chapitre 3, cette réflexion autour de la relation d’enquête et des contraintes sociales qui s’imposent aux répondants peut à présent être mise en regard de l’empirie.

Repenser la relation d’enquête : les résistances et les interprétations de la part des répondants

La présence et les marqueurs du statut de l’enquêteur influencent celui qu’il observe (Jodelet, 2003). Cela fait partie des interventions inéluctables d’éléments subjectifs au cours de la relation d’enquête (intérêts, préjugés, prise de position du chercheur d’une part, de l’autre le lien avec l’enquêté – conditions d’entretien, interprétation…) (de Sardan, 2000). C’est en particulier le cas pour des entretiens en «face-à-face» (Masson & Haas, 2010). Lors de nos terrains d’enquête, il est possible qu’une relation de confiance ait pu s’établir (du fait par exemple que l’enquêteur provienne également des bidonvilles dans le cas de Bandra East) ou à l’inverse de défiance (par exemple dans le cas de Santa Cruz, avec l’impression d’être jugé par un intervieweur plus qualifié). En outre, ces relations sont biaisées par les rapports de pouvoir lié au genre, à l’âge, à la classe sociale et au non-dit puissant de la caste (respectivement de l’interviewé et de ← 397 | 398 → l’enquêteur). Nous l’avons noté, il fut plus malaisé pour les travailleuses du CSSC d’interviewer des hommes que des femmes.

Par ailleurs, un décalage peut exister entre l’objet questionné par l’enquêteur (ou le chercheur) et la compréhension qui en est tirée par le répondant (Bourdieu, 1998a). L’enquêteur pose les règles et possède bien souvent une position symboliquement supérieure. On ne peut maîtriser tous les effets de la relation: crainte des préjugés, effet de censure, fausse objectivation complaisante, illusion de neutralité (Bourdieu, 1998a). Il ne s’agit pas pour autant de sur-interpréter le rapport dominant-dominé, en sous-estimant les possibilités de «manipulations», de jeu de la part des enquêtés (de Sardan, 2000). C’est ainsi que dans les chapitres d’analyse (surtout le 7), nous nous sommes longuement demandée si le report de problèmes de santé à Bandra relevait du réel (relié aux conditions de vie dans les bidonvilles) ou d’un effet de désirabilité sociale (restituer aux enquêtrices – également assistantes sociales pour une organisation médicale – ce que le répondant croit qu’elles veulent entendre).

Des résistances surviennent aussi parfois lors d’un échange de parole avec l’interviewé. Par exemple, nous nous sommes aperçue que les individus avaient parfois déclaré des périodes (des étapes de leur existence, ou des situations d’une temporalité longue) plutôt que des changements (voir section 9.2). Ce constat tend à indiquer que le répondant négocie face à l’intervieweur et aux consignes d’enquête, et «impose» sa propre interprétation de sa vie dans la réponse rapportée. Dans le même ordre d’idée, raconter une absence de changement (i.e., ne pas avoir pu faire d’études), alors même que la question posée porte explicitement sur les tournants ou les changements de sa vie, démontre de la capacité d’appropriation des répondants du questionnement qui leur est (im)posé.

Dans la littérature (occidentale), de telles résistances ou altérations sont présentées comme issues du processus d’objectivation (une forme de justification du récit) et d’une «régionalisation» des représentations (Goffman, 1973). Ce dernier terme illustre le procédé par lequel, lorsque quelqu’un s’exprime, fait ou pense une chose, il ne le fait pas de la même manière selon la situation, la personne en face, le moment, ou le lieu où il se trouve (Blanchet & Gotman, 2010). Or, selon les circonstances, certaines représentations ne peuvent être relatées. Les chapitres d’analyse ont ainsi révélé la quasi absence de mentions de dimensions absolument cruciales de la vie sociale indienne (i.e., la pauvreté, les castes et la religion), ← 398 | 399 → alors même que d’autres aspects émergent, telles les violences envers les femmes.

En outre, les raisons de rapporter un changement personnel ont parfois fait explicitement le rapprochement avec une survenue trop précoce ou trop tardive de celui-ci, au regard d’une certaine norme sociale (mentions hors-timing, voir section 9.2.2). Il est probable, et c’est ce que nous mettons en avant, que ce soit un décalage avec les normes actuelles d’une société indienne qui a beaucoup évolué en peu de temps qui soit souligné par ces propos. Toutefois, il est également raisonnable d’envisager que d’avoir été interrogés sous l’égide de l’Université de Genève, pour des chercheurs issus d’un pays du Nord, ait poussé quelques répondants à prendre plutôt en compte la distance existant avec notre société occidentale. Au sein de la relation d’enquête, la réponse donnée se serait ainsi adaptée aux chercheurs, basée sur ce que l’enquêté a interprété comme étant la réalité indienne pour des yeux occidentaux.

Tout ceci posé, il demeure que les questions soulevées dans les enquêtes CEVI présentent un avantage puisqu’il s’agit de parler d’un sujet que l’on maîtrise mieux que quiconque : sa propre existence. Il est malgré tout possible que la crainte d’un jugement de valeur ou celle de se tromper dans les informations demandées n’ait retenu le répondant sur une partie des sujets abordés (dans une forme de sélection), ou l’ait entraîné à ne pas parler de certaines dimensions (non-dits, silences,…) (Devereux, 2012 [1967]; Masson & Haas, 2010).

Revers de la médaille : les limites d’une démarche atypique

Une première limite à ne pas négliger provient de la méthodologie des enquêtes. Si elle a offert l’opportunité de la simplicité et d’une passation aisée dans un contexte difficile d’accès, elle implique également un certain nombre de restrictions à ne pas négliger. Tout d’abord, se fonder sur des échantillons non-aléatoires, arbitrairement élaborés sur des critères d’âge et de sexe, limite nos constatations à la population observée et ne permet – théoriquement – pas d’en étendre les interprétations à la population en général. Nonobstant, au vu du contexte de nos enquêtes (particulièrement dans le cas des slums) et de la situation socioéconomique des habitants de la mégapole (dont une part considérable loge à même la rue et migre souvent), une telle représentativité aurait paru, de toute façon, illusoire.

Ensuite, cet échantillonnage repose sur des repères d’âge construits selon la compréhension occidentale des étapes de l’existence (jeunesse, ← 399 | 400 → âge adulte, vieillesse, dépendance). Cette décision a relevé exclusivement de notre volonté de correspondre aux critères de l’enquête CEVI, et de ce fait ne tient pas compte du contexte culturel différent dans lequel ont été passées les enquêtes indiennes. Avoir interrogé d’autres classes d’âge, notamment plus jeunes (étant donné que l’entrée dans l’âge adulte survient parfois très tôt), aurait sans doute apporté des éclairages supplémentaires. A l’inverse, les octogénaires interrogés constituent un groupe singulier, au vu de l’espérance de vie indienne. Nous y avons sélectionné des survivants avant tout, des personnes très âgées, certes, mais n’ayant probablement pas une connaissance exacte de leur date de naissance.

Par ailleurs, les classes moyennes inférieures et les habitants des bidonvilles représentent, les uns comme les autres, des populations plus hétérogènes en termes socioéconomiques que ce que leur caractérisation initiale pourrait donner à penser. Il a finalement été peu possible d’en tenir compte, malgré quelques questions complémentaires portant sur le niveau de vie. Seule l’éducation a été retenue comme indicateur de la variabilité au sein de ces groupes (et, dans une optique quelque peu différente, la santé auto-évaluée). Même le sous-échantillon SRA a été peu utilisé en tant que tel dans le second terrain d’enquête.

Enfin, il n’est pas inutile de rappeler que les terrains ont été réalisés sous la direction de chercheuses extérieures aux structures traditionnelles indiennes, religieuses et de caste, ainsi que de langue. Ainsi, il n’a pas été possible de correspondre directement avec les répondants, difficilement avec les enquêtrices et les enquêteurs. Néanmoins, les deux terrains ont été suivis au plus près ; pour ce faire, des intermédiaires ont été engagés et un travail considérable a été accompli, de prises de contact en amont et de renseignements sur les zones et les populations étudiées.

Une autre limite concerne le contenu des réponses. Malgré le potentiel de liberté que les questions ouvertes offrent, et peut-être à cause de lui, les résultats révèlent plusieurs carences d’information. Le questionnaire CEVI tel qu’il est construit permet une première approche efficace vers des personnes qui n’ont probablement jamais eu l’occasion de repenser leur vie de cette manière ; mais, simultanément, il soulève aussi de nombreuses interrogations, alors même que le format réduit des réponses ne laisse que peu de marge pour creuser. Qui plus est, travailler sur la mémoire signifie également affronter l’oubli. Or, la configuration subjective de l’étude ne permet nullement de saisir cet aspect, qui demeure une explication parmi d’autres de divers résultats (choix de ne pas parler, choix ← 400 | 401 → de mettre en avant d’autres éléments, etc.); il est pour autant très délicat pour la chercheuse de la convoquer, tant cela la place dans la conjecture. La subjectivité montre ici le défaut de ses qualités. Les non-dits (les sujets qui ne furent pas abordés par les répondants) représentent des obstacles devant lesquels les outils à disposition contraignent à reculer, mais qu’il serait passionnant de dépasser, par exemple au travers d’entretiens approfondis ou de focus groupes.

***

Il reste que les répondants ont amené nombre de pistes de réflexion quant à nos questions de recherche : quelle application des théories occidentales du parcours de vie dans le contexte culturel indien ? Comment les habitantes et les habitants de Mumbai, pauvres et moins pauvres, ont-ils perçus les évolutions de leurs trajectoires sous l’impulsion de l’ouverture économique et de la globalisation, face aux normes traditionnelles encore en vigueur ? Comment se révèlent les stratifications d’âge et de sexe au travers des moments marquants du parcours de vie et de l’histoire vécue ? Quelles formes peut prendre la vulnérabilité perceptible dans les événements remémorés, pour des individus vivant dans un pays toujours miné par la pauvreté de masse ?

Pour cette conclusion, trois axes structurants ont été définis : (1) l’impact de l’environnement sur le déroulement des vies humaines ; (2) les normes sociales, les diverses temporalités du parcours de vie et les tensions intergénérationnelles ; (3) les vulnérabilités présentes dans les mémoires, déjà apparentes sous les deux premiers axes mais sur lesquelles nous terminerons.

Le temps et l’espace : des environnements qui vulnérabilisent

Ce que le paradigme du parcours de vie a rapidement mit en évidence, est l’importance de comprendre le contexte dans lequel se déroulent les vies pour saisir les évolutions de ces dernières (Elder, 1994, 1999 [1974]; Guillaume, 2010; Lalive d’Epinay, Bickel, Cavalli, & Spini, 2005; Mills, 1997 [1959]). A Mumbai, les quartiers sur lesquels nous nous sommes focalisés, et en particulier les slums, ont été le théâtre de nombreux ← 401 | 402 → épisodes historiques, souvent violents et négatifs, qui n’ont pas manqué d’imprégner la mémoire et l’identité des personnes y résidant.

Un environnement à risque qui s’imprime dans les mémoires

Vivre dans un habitat urbain précaire fragilise face aux désastres naturels (Chan et al., 2012; Dewan, 2013; Rayhan, 2008). Les mentions concernant l’inondation de 2005 à Mumbai confortent pleinement ce constat. D’abord, ressort la double discrimination des inscriptions de l’inégalité socioéconomique dans un espace urbain chaotique, puisque ce phénomène est plus faible parmi les réponses des résidents de Santa Cruz, moins nombreux à en parler car ayant vécu l’inondation avec plus de distance. Inversement, les citations de cette catastrophe ont été particulièrement importantes parmi les habitants des slums. Avec les raisons pour les avoir évoquées, elles soulignent la vulnérabilité humaine, l’effroi face au risque, mais aussi les conséquences directes de celles-ci en termes économiques pour des individus pauvres (pertes matérielles, endettement pour s’en relever, etc.).

Qu’un tel événement ait frappé à ce point les mémoires de personnes de tous les âges et des deux sexes révèle pour autant une perception très centrée sur sa propre existence, sur le local, ainsi qu’une absence de différence mémorielle entre les générations. Davantage que d’être formées par leur histoire, les cohortes apparaissent ici unies par le milieu partagé, toutes soumises aux risques engendrés par celui-ci et à la mémoire traumatique ainsi générée. Les bouleversements environnementaux qui frappent la communauté prennent une signification cruciale pour chaque personne, quel que soit et ait pu être son statut au sein de son foyer.

Les catastrophes ne sont pas les seuls changements sociohistoriques rappelés avant tout par les individus habitant dans un taudis de la mégapole. Les pogroms interreligieux, séquelles à la fois si lointaines et si actuelles de l’Indépendance et de la Partition de 1947, se sont déroulés majoritairement dans les bidonvilles de Mumbai, lieux où misère, mixité et proximité ont été utilisés pour promouvoir l’émergence de la violence. Ceci se retrouve dans les évocations nombreuses des altercations de 1984, 1992 et 2011 par les répondants de Bandra. Cette fois, une certaine distance s’opère entre les groupes d’âge, laissant entrevoir une brisure générationnelle : les jeunes dans la vingtaine mentionnent nettement moins ce souvenir. A l’autre bout de l’échelle d’âge, les octogénaires ont bien plus tendance à évoquer les émeutes, de par leur fragilité face aux violences mais ← 402 | 403 → aussi, sans doute, au rappel que cela suscite de la période tumultueuse de la Partition (que les plus âgés sont seuls à avoir vécu directement).

Autre indice d’écart générationnel, les 20–24 et les 35–39 ans interrogés à Bandra montrent une prévalence plus grande de mentions d’attentats en Inde. Alors que les racines historiques de cette violence politique proviennent du même terreau que les pogroms, les citations de ces attentats, surtout effectuées par des individus nés dans les années 1980 et 1990, interpellent par leur similarité avec le cas du 11 Septembre 2001 dans nombre de pays occidentaux (Bergeron, 2015; Guichard, 2015; Martenot & Cavalli, 2014). Une marque de la globalisation des médias et des voies de communication, ciblant le terrorisme comme un mal faussement caractéristique du 21ème siècle, semble se distinguer ici.

Ces événements sociohistoriques (inondation, émeutes, attentats) sont, nous l’avons répété, surtout l’apanage des réponses données par les habitants des taudis, et se recoupent en ce qu’ils ont tous été expérimentés de manière proche par les individus (ils se sont déroulés sur un périmètre rapproché des lieux de vie des répondants, impliquant directement des conséquences pour eux, etc.). Une quatrième forme de violence mentionnée dans le volet III de l’enquête révèle également un effet de proximité avec les répondants, apparue davantage parmi les réponses des résidents de Santa Cruz : il s’agit des agressions contre les femmes qui ont défrayé la chronique en Inde ces quelques dernières années. Précisément, cette récence explique en partie la faiblesse des évocations de tels souvenirs par les habitants des slums, l’engagement des classes moyennes indiennes contre ce fléau intervenant aussi, à l’inverse. Le point le plus important est néanmoins la fréquence de ces mentions parmi les femmes : elle reflète indubitablement une forme d’empathie, confirmée par les raisons (descriptions des violences transmises dans les médias, peur pour soi ou ses proches, etc.).

Ce que les changements sociohistoriques marquants rapportés par les individus soulignent est une surreprésentation des événements violents, négatifs et nationaux, corroborant ainsi les découvertes faites par d’autres études dans d’autres contextes (Guichard, 2015; Liu et al., 2012; Liu et al., 2005; Martenot & Cavalli, 2014). Néanmoins, l’originalité de notre échantillon (d’une part provenant d’une culture distincte, et d’autre part d’un niveau socioéconomique parfois très bas) permet d’y ajouter une caractéristique supplémentaire : pour les personnes pauvres, possédant un accès réduit à la formation et aux médias, une proximité historique ← 403 | 404 → et géographique avec les événements historiques rappelés se remarque. Pour les habitants des slums, se projeter dans l’histoire ou concevoir les changements à l’échelle du pays ou du monde paraît moins évident. Leurs souvenirs illustrent davantage une prise en compte de la communauté proche, du quartier, et tendent à posséder une teinte plus sombre encore, que ce qui a été observé ailleurs.

Insalubrité et pauvreté : les mentions de santé comme éclairage des inégalités

L’environnement ne doit pas être compris uniquement comme le contexte historique encadrant les trajectoires dans des espaces singuliers, il représente également les conditions (sociales, économiques, urbanistiques) dans lesquelles celles-ci se déroulent. Parmi les événements personnels rapportés par les individus, les mentions de santé ont été largement mises en exergue. Plus que dans aucun autre pays où une enquête subjective sur la perception des moments forts de l’existence a été réalisée, les Indiennes et les Indiens vivant à Mumbai associent bonne, et surtout mauvaise santé aux changements marquants de leur vie. En particulier, les habitants des bidonvilles citent de tels événements, révélateurs de leur condition d’habitat insalubre, de leur manque d’accès aux soins et des changements sanitaires globaux dont ils sont les premières victimes dans un cadre urbain qui les expose à des risques nombreux.

Le multiple burden of disease apparaît donc, et ce dans la mémoire des pauvres. Il s’observe à l’échelle de l’échantillon (c’est-à-dire entre les groupes mais pas sur les personnes, les citations de plusieurs événements de santé par un même individu étant rares) : les jeunes mentionnent quelques maladies infectieuses, mais très vite ce sont les maladies chroniques qui ressortent, dès la trentaine. Le phénomène est plus faible parmi les habitants de Santa Cruz, qui sont davantage partagés entre problèmes chroniques et accidents, ces derniers événements faisant écho à la circulation dense et chaotique dans une mégapole émergente. La disparition des infections, les plus liées à la pauvreté, laisse percevoir les avantages de la vie urbaine, pour celles et ceux qui ont le double privilège d’habiter dans des espaces salubres et de posséder le minimum vital ou davantage. Les études menées dans d’autres villes des Suds confirment l’exposition particulière des classes moyennes aux accidents, alors même qu’elles bénéficient de la concentration en ville des institutions ← 404 | 405 → hospitalières auxquelles elles ont, elles, les moyens d’accéder (voir par exemple Rossier et al., 2016).

Les raisons pour évoquer un événement de santé sont surtout de deux ordres : les émotions ressenties et les conséquences économiques, pour la personne et le ménage. Alors que les premières sont nombreuses à être au centre des explications rapportées par les personnes âgées, les secondes sont présentes parmi les groupes d’âge plus jeunes, dans la vingtaine, ainsi que par les adultes dans la trentaine ou la cinquantaine, soulignant la pression liée aux responsabilités familiales. Avoir un ennui de santé, qui plus est lorsqu’il s’étend sur la durée, signifie une perte de revenu, des dépenses supplémentaires et parfois l’entrée sur le marché de l’emploi d’autres membres du foyer qui ne devraient pas (l’épouse), pas encore (les enfants) ou plus (les parents âgés) y être. Ces conséquences économiques et familiales sont davantage évoquées par les femmes, qui ont à charge le ménage et qui, si elles doivent travailler, cumulent leurs charges domestiques. Ce stress latent à propos des pressions familiales ressort à maintes occasions dans nos données, comme signal de l’existence de normes sociales liées aux puissantes institutions informelles que restent la famille, la religion, la culture.

Evolution des normes sociales, enjeux des temporalités et écarts générationnels

En Inde, les normes proviennent à la fois de structures anciennes (religion, familles, castes, patriarcat) et modernes (classes, âge), ainsi que de constructions ambivalentes (les genres sexués). Aucune véritable politique sociale universelle n’a encore participé à constituer la tripartition de l’existence constatée dans le monde occidental depuis la fin du 19ème. Dans ce contexte particulier, les événements personnels remémorés par les répondants montrent la persistance d’anciennes normes (notamment l’importance de la famille), un silence assourdissant sur d’autres normes informelles (religieuses et culturelles), les hiatus entre les configurations anciennes et les réalités modernes, et plus généralement l’impact du non-accès aux institutions formelles. ← 405 | 406 →

Les temporalités du parcours de vie en Inde : des moments plus chargés en événements où la vulnérabilité individuelle serait exacerbée ?

Les contenus des changements personnels mémorisés par nos répondants ne font qu’une bipartition imparfaite des âges de la vie, comprenant une division entre la jeunesse (la période de formation) et l’âge adulte, avec dans ce dernier cas une porosité puisque c’est surtout la transition vers ce rôle (constitution de la famille, entrée sur le marché du travail, montée des responsabilités) qui ressort. Pour ce qui est de la troisième phase, la vieillesse, ce ne sont encore que des balbutiements, les contraintes économiques et la présence d’enfants étant encore les principales régisseuses de la possibilité (ou non) d’arrêter de travailler. Toutefois, l’idéal est effectivement d’obtenir ce temps soulagé des tracas de la survie.

Nonobstant ce qui vient d’être dit, pris globalement, les événements personnels remémorés montrent peu d’effet de réminiscence (reminiscence bump) durant l’entrée dans l’âge adulte. Les changements récents ne sont pas plus denses parmi les jeunes groupes d’âge, et les tournants de l’existence ne présentent qu’un léger pic de souvenirs entre 10 et 30 ans, à peine plus élevé au final que l’effet de récence. La mémoire personnelle suit la courbe mémorielle classique. Il n’y a qu’un léger décalage entre les quartiers, l’entrée dans l’âge adulte apparaissant plus précoce parmi les pauvres, confirmant ce que la littérature avait souligné (étudiant des cohortes disparates en termes socioéconomiques, Battagliola, Brown, & Jaspard [1997] remarquent que les écarts d’entrée dans l’âge adulte se réduisent et retardent parmi les individus dotés en capitaux, alors qu’ils s’accroissent parmi les individus dépourvus d’atouts, souvent en rajeunissant, ce que Claire Bidart [2006b] confirme également). C’est alors que se dessinent de manière décisive des trajectoires de cumul des (dés)avantages.

Si cela vaut pour les individus du même âge, entre les cohortes la véritable divergence repose plutôt sur le contenu des événements rappelés. Les jeunes évoquent des capitaux plus diversifiés, des ressources et des trajectoires multiples alors que les autres classes d’âge se concentrent sur la famille et la santé. Si la vulnérabilité signifie vivre peu de changements (parce que l’on n’aurait pas les moyens de les réaliser), cela ne se confirme pas dans notre enquête. Par contre, l’importance des capitaux multiples (social, culturel, de santé et pas uniquement économique) est clairement perceptible dans les réponses fournies par nos répondants, illustrative d’une Inde urbain émergente où l’éducation devient petit à petit accessible ← 406 | 407 → à tous, où la santé est impactée par les modifications de style de vie, où la famille demeure la seule assurance sociale.

La société indienne étant régie par des normes informelles fortes, le besoin de régulations formelles pour les appuyer ne se fait pas sentir (Settersten, 2004). Au contraire, les individus ont conscience de ces normes – renforcées par un mécanisme de contrôle social fait de prescriptions ainsi que de proscriptions – et s’autorégulent spontanément. Ceci se constate dans la convergence des événements qui marquent la vie des Indiennes et des Indiens, au niveau de leur contenu mais aussi des âges auxquels ceux-ci surviennent. Une sorte d’horloge sociale détermine ainsi les âges de la vie appropriés où fonder une famille, être indépendant financièrement, marier ses enfants, prendre soin de ses parents âgés, etc.

L’institution familiale au centre des existences

Le constat que la trajectoire familiale, celle qui engage directement l’individu ou qui le touche à travers ses proches, est identifiée comme centrale dans les trajectoires de vie perçues est attesté en Occident ou dans des aires occidentalisées comme l’Amérique du Sud (Bonvalet & Lelièvre, 2012; Cavalli et al., 2006; Gastrón & Lacasa, 2009). Il se retrouve également dans les réponses des habitants de Mumbai. Les mariages et les naissances sont les souvenirs les plus courants parmi les tournants de la vie rapportés par les individus, toutefois moins nombreux qu’attendu à en parler, au vu de la place qu’accorde la littérature à la famille au cœur de la société indienne et de ses valeurs.

Des marques de vulnérabilités liées aux anciennes normes (avoir eu un mariage trop précoce, avoir accepté un mariage arrangé, la préférence pour un fils) sont observables dans nos résultats, mais demeurent en infériorité numérique. La plupart des évocations laissent entendre une acceptation des normes de mariage et de naissance, la joie de vivre ces événements attendus et espérés.

Une part des changements familiaux remémorés concerne néanmoins des événements inattendus (un mariage trop jeune, par exemple) qui, dans un cadre comme l’Inde et pour des individus pauvres avant tout, prend une importance toute particulière. Ainsi, les décès sont évoqués beaucoup dans les deux quartiers, mais les pertes hors-timing (trop précoces) ressortent davantage parmi les réponses des habitants de Bandra (avoir perdu un enfant, ou un parent en bas âge). ← 407 | 408 →

L’emphase est sur des continuités millénaires, la résistance du système des castes, de l’endogamie, du patriarcat, tendant à donner une image passablement monolithique des familles indiennes et de leur vie. Toutefois, les résultats dessinent un portrait à la fois réaliste et nuancé de cette réalité. Certes, les questions étudiées ici, même si elles remplissent plutôt leur fonction de levier, ne peuvent tout révéler, mais le jeu des dits et non-dits n’en reste pas moins instructif. Ainsi, la criante absence d’événements religieux ou de mentions de la caste, qui nous a surpris à bien des moments au cours de ce livre, semble indiquer pour part des évidences qui ne méritent pas d’être évoquées, et d’autre part des tensions, des tabous autour de notions encore existantes et toujours sources de discrimination.

Dans la religion hindoue, largement majoritaire en Inde, le mariage est strictement associé à l’endogamie de caste (Joshi, 2016). Généralement, les unions sont arrangées par les familles, qui choisissent les candidats et négocient une dot financée par la famille de l’épouse. Selon Loiselle-Léonard (2001), à l’orée du 21ème siècle, 95% des mariages étaient encore arrangés et accompagnés d’une dot, alors même que cette dernière est sensée être interdite par la Constitution depuis 1961. Tant la dot et les violences qu’elle génère que la minorité de «mariages d’amour» exogames sont des objets médiatiques, mais à Bandra et Santa Cruz, ils sont à peine, voire pas du tout cités et, tout comme la religion et les castes, les arrangements et la dot restent essentiellement dans le non-dit. Il est difficile d’interpréter ce silence, mais il suggère une intériorisation si forte qu’elle va sans dire, ce qui nous ramène à l’ambivalence des témoignages collectés.

Le choc des générations : une modernité à plusieurs vitesses

Au fil du temps, les sociétés et les personnes qui les composent se transforment. Toutefois, ces individus n’ont pas tous la même durée de vie et si certains n’ont connu que des mutations récentes, d’autres ont traversé le temps : les âgés possèdent ainsi, par évidence, des référents différents de ceux des plus jeunes. Dans nos données, cette opposition s’observe à deux niveaux. Premièrement, de manière transversale, les membres d’une société ne sont pas égaux et une stratification d’âge apparaît, évidente en ce qui concerne l’éducation : quasi impossibilité pour les âgés d’avoir été à l’école (en leur temps) alors qu’une démocratisation relative ces dernières années a permis à presque tous les jeunes de suivre un cursus scolaire au moins minimal. ← 408 | 409 →

En second, cette fois de manière longitudinale, les transformations sociétales influencent le regard analytique de tous les individus, quel que soit leur âge, mais les inégalités sautent sans doute davantage aux yeux des personnes ayant vécu le temps passé. Pour reprendre l’exemple indien de la scolarité, il est imaginable que d’être né au milieu du 20ème siècle et de ne pas avoir pu aller à l’école (une discrimination qui touchait antérieurement l’essentiel du peuple) ait été plus ou moins toléré, alors qu’à l’heure actuelle (où la majorité des gens bénéficie de cet accès) cette situation devienne révélatrice d’une inégalité cruciale et insupportable. Dans les mémoires des répondants, ce phénomène se révèle par les mentions d’absence d’éducation et leurs raisons (regret de n’avoir pas pu continuer ses études), nombreuses parmi les jeunes dans la vingtaine, les trentenaires, voire les cinquantenaires.

Lorsqu’il a été demandé aux répondants leur perception concernant leur style de vie, proche de l’ancienne ou de la nouvelle génération, l’influence des normes est apparue déterminante, expliquant que la majorité des individus se sent en harmonie avec ses géniteurs. Toutefois, parmi les personnes âgées, la proportion ayant indiqué vivre selon les modes de vie de leur descendance est plus importante que chez les trentenaires ou les quinquagénaires, dénotant à la fois de la conscience d’un monde qui évolue et d’une relation de dépendance au moment où être actif n’est plus possible et où seuls les enfants garantissent la survie. Enfin, cela souligne aussi l’avancée de l’histoire, puisque la génération précédant les octogénaires dans nos enquêtes a connu un monde bien différent, sous la colonisation.

Ces vulnérabilités multiples prennent également leur source dans les bouleversements des relations familiales et traditionnelles issues de la modernité, porteuse d’améliorations futures mais qui brise les anciennes formes de solidarité et laisse, pour l’heure, les individus bien démunis (Saglio-Yatzimirsky, 2002).

Questions de genre : être une femme dans l’Inde urbaine actuelle

Dans les domaines économiques et professionnels, les recherches existantes soulignent la forte séparation des tâches selon le genre, la distinction persistante entre sphères publique et privée, l’une comme l’autre exprimant le manque d’indépendance féminine (Guérin, 2008). L’épouse est responsable de l’éducation de ses enfants, de la tenue du ménage et de son harmonie. Même au sein d’un foyer dont la gestion est reléguée aux membres féminins, l’égalité n’est pas obligatoirement de mise. Des ← 409 | 410 → marques de discriminations sont visibles au quotidien, par exemple lorsque les hommes mangent avant les femmes. Mais dans la sphère publique, les obligations financières reposent sur les épaules du mari, qui doit assurer la subsistance du ménage, même si, en pratique, ce sont souvent les femmes qui se chargent de l’organisation financière et de la comptabilité.

Plus spécifiquement, nos résultats confirment que la vie professionnelle, le monde économique, sont encore largement l’apanage – et la charge – des hommes, qui font l’objet d’une pression constante pour assurer leur fonction de breadwinner dans un contexte économique marqué, en particulier dans les bidonvilles, par l’économie informelle et le sous-emploi. Pour autant, le contraste est loin d’être absolu. Une proportion significative des femmes, aussi bien des classes pauvres que moyennes, s’engage dans l’espace public et se sent directement concernée par l’économie ou la qualité de l’éducation. Revers de la médaille, c’est bien souvent en lieu et place d’assurance maladie ou chômage que les épouses se trouvent contraintes de travailler, et les mentions de promotion ou de carrière sont très absentes des réponses fournies par les habitantes de Mumbai. Néanmoins, l’autonomie réduite, la subordination aux hommes de la famille, d’abord le père puis le mari, enfin les fils (Vella, 2003), ne ressortent pas de nos témoignages.

Seule, comme nous l’avons vu, la satisfaction face à la naissance de garçons exprime ouvertement la discrimination envers les femmes. Le reste se trouve dans le non-dit, ou dans les nombreux signes d’inégalités qui transparaissent en filigrane dans nos résultats. Ainsi, le stress familial et la dépendance au mari, les mariages trop précoces ou la pression pour devenir mère, les impacts de la virilocalité et de la vie dans un ménage élargi sont notamment apparus comme raisons pour évoquer des tournants familiaux (naissances, mariages, décès, …).

Vulnérabilités patentes, vulnérabilités cachées

Comme la discussion des deux premiers axes l’a fait ressortir avec constance, les vulnérabilités sont partout ; elles ressortent souvent avec force. Pour conclure cette conclusion, revenons explicitement sur leurs modalités et significations. ← 410 | 411 →

En Inde, la globalisation ne permet pas de s’affranchir de la montée des risques nouveaux; l’absence de protection sociale, le maintien des inégalités reproduites par les structures en place (à l’heure actuelle, 100 personnes possèdent l’équivalent de 25 % du PIB du pays [Roy, 2014]) et la pauvreté de masse créent une augmentation des fractures sociales et des vulnérabilités, ce malgré une diminution tendancielle de la misère en Inde. Un phénomène révélé par nos données est celui de la montée d’une vulnérabilité perçue au niveau personnel (dans les domaines de la santé, de l’éducation ou de la famille par exemple, mais aussi en ce qui concerne les événements sociohistoriques, dont la portée est généralement collective mais dont les raisons apportées sont souvent centrées sur l’individu), dans un monde qui connait déjà la vulnérabilité de groupe. Amartya Sen (1999) l’a souligné voici quelques temps: quand bien même le niveau de vie général d’une population augmente, ne s’observe pas nécessairement dans une même proportion un accroissement des libertés réelles de mener une vie conforme à ses valeurs.

Le silence assourdissant de la pauvreté

La pauvreté de masse est très peu évoquée par les répondants (qui ne parlent jamais de misère ni de dénuement, faisant seulement, parfois, quelques allusions à la difficulté de boucler les fins de mois). Elle est intériorisée, si évidente qu’elle va sans dire. De manière significative, les mentions de difficultés économiques ne ressortent guère qu’à Santa Cruz, parmi les classes moyennes inférieures ; elles font souvent référence à l’inflation et à l’augmentation des prix qui font rage en Inde depuis quelques années. Pour les habitants des bidonvilles, les aspects économiques ne semblent pas marquer leur vie, malgré l’évidence ; il est plus juste de dire qu’ils n’émergent que peu d’un travail de sélection mémorielle. Lorsque c’est le cas, ils apparaissent plutôt sous forme de conséquences de tel ou tel événement sur leur existence quotidienne (nécessité de reprendre le travail, coût d’une dépense particulière comme un mariage, etc.). Nonobstant, la pauvreté est, nous l’avons vu, de manière récurrente au centre des raisons pour avoir cité un tournant, par exemple dans les dépenses liées aux problèmes médicaux, aux répercussions sur les autres membres du ménage en cas de décès, etc.

En cohérence, le soulagement d’avoir un travail est l’une des premières motivations des 20–24 et 35–39 ans vivant dans les bidonvilles pour évoquer leur situation professionnelle. Toutefois, le regret d’avoir ← 411 | 412 → débuté trop tôt sur le marché de l’emploi, impliquant la fin des études et plus globalement une entrée précoce dans l’âge adulte, est aussi présent parmi les répondants de Bandra, y compris les plus jeunes. De leur côté, les licenciements et le chômage apparaissent davantage parmi les réponses des quinquagénaires et des sexagénaires, ceux qui ont vécu la désindustrialisation de Mumbai dans les années 1980. Ces réponses soulignent la prégnance de l’incertitude au quotidien issue de l’informalité ainsi que, en contrepartie, l’importance au cours d’une vie des périodes de stabilité professionnelle. Parmi les répondants de classe moyenne inférieure, les citations de promotions, bien que peu nombreuses, laissent entrevoir une vision différente du travail, plus positive.

Dans les deux terrains d’enquête, l’éducation est un sujet qui compte, car chargé d’espoirs et de désespoirs. La partie positive (réussite scolaire, début des études supérieures, …) est marquée, quel que soit le lieu de résidence. Néanmoins, les aspects négatifs de la formation (échec, impossibilité de continuer, …) ressortent presque exclusivement chez les habitants des slums, qui sont ou ont été entravés dans leur accès aux études. Le manque est crucial, mentionné comme un regret surtout par les 20–24 et 35–39 ans résidant à Bandra. En outre, plus de personnes éduquées vivant dans ce quartier évoquent l’éducation, signe manifeste d’une vulnérabilité de classe, de laquelle les individus s’extirpent par la réussite individuelle.

L’enchâssement de l’agency et de l’individualisation dans les stratifications sociales

Une focale sur les dimensions d’agency et d’individualisation présents dans les souvenirs des répondants a également permis de creuser des formes diverses et sous-jacentes de la vulnérabilité. Corroborant la littérature sur le sujet, nos données montrent qu’avoir un faible niveau d’éducation et résider dans les bidonvilles réduisent fortement la mention d’événements qui ont résulté de choix personnels. Bien qu’en Inde aussi, les individus soient soumis à l’injonction de réussir par eux-mêmes leur existence, leurs choix sont délimités par les ressources à disposition. Ceci se confirme en observant les différences selon la classe d’âge : les événements cités par les jeunes – au bénéfice de plusieurs capitaux – sont nettement plus le résultat du volontarisme des acteurs, tandis que leurs aînés évoquent des souvenirs davantage subis (l’impact de la santé se fait ici sentir, ce qui atteste d’un effet d’âge et pas juste de cohorte). ← 412 | 413 →

Lorsque l’on se penche sur la personne concernée par le changement récent vécu, il en ressort que la position dans le parcours de vie a son importance : les jeunes et les très âgés se centrent sur eux-mêmes, alors que les individus en responsabilité d’une famille élargissent les événements mentionnés à d’autres proches. Parmi les tournants, les pauvres, les femmes et les moins éduqués se placent davantage au centre des événements évoqués. Un double constat s’impose : être indépendant, répondre à l’injonction d’individualité et d’agency prônée par la modernité dépend à la fois de la position dans les stratifications sociales (âge, sexe, niveau d’éducation…) et d’autre part des rôles (et donc des devoirs, des charges) que la personne doit assumer selon son âge.

Les diverses manifestations du stress dans le parcours de vie

Présentés dans le chapitre 9 de ce livre, quelques dimensions atypiques de la vulnérabilité ont encore émergé dans nos résultats. La première est illustrée par les répondants qui ont cité des états de vie, des situations étales sur la durée, alors même que la question appelait la mention de transitions, de tournants. Le contenu de ces réponses spontanées souligne clairement l’instabilité de l’existence vécue par ces individus pauvres, le sentiment d’insécurité qui en résulte. Il s’y ajoute le stress chronique qui s’exprime au travers de certaines raisons, illustrant les conditions de vie difficiles dans lesquelles les trajectoires se déploient. L’absence de tournant est une autre particularité des événements personnels rapportés par les répondants, se focalisant avant tout sur le non-accès aux études ou l’espérance déçue de voir arriver un enfant. Finalement, les raisons pour avoir cité un événement personnel se rapportant à une temporalité trop longue ou trop courte (hors-timing) dénotent elles-aussi d’une prise de conscience cruciale de vulnérabilités ayant impacté le parcours de vie sur sa longueur.

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L’ambition de ce livre a été d’ouvrir un espace dédié à la voix des pauvres, de donner la parole à celles et ceux qui vivent un quotidien difficile et n’ont que trop rarement l’occasion de le partager. Plonger au cœur des bidonvilles, en s’appliquant à éviter tant le voyeurisme que l’apitoiement, a représenté le premier pas de cette entreprise. Les réponses fournies par les individus ont montré à la fois sincérité, dignité et pudeur à propos d’un monde en émulsion, fracturé et inégal. Elles ont permis de tenter une interprétation des parcours de vie en leur rendant, autant que la distance le permette, bonne justice. ← 413 | 414 →