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Parcours de vie et mémoires de pauvres

Changements personnels et sociohistoriques dans les bidonvilles de Mumbai

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Aude Martenot

Cette thèse s’inscrit dans la perspective du parcours de vie, sous l’angle du regard porté sur les changements personnels et sociohistoriques de l’existence, dans un contexte culturel précis, celui de l’Inde urbaine moderne. Au travers de la récolte de plus de 1250 interviews, réalisées à Mumbai en 2012 et 2014 parmi des adultes âgés de 20 à 86 ans, habitant·e·s de bidonvilles et d’immeubles de classe moyenne inférieure, le contenu et la temporalité des événements vécus considérés comme importants par les répondant·e·s sont analysés. Outre le souci évident d’observer les trajectoires et les moments marquants de la vie, selon le point de vue des personnes elles-mêmes, cette thèse cherche à dépasser l’a priori selon lequel les habitant·e·s des slums seraient vulnérables par évidence, afin de révéler des vulnérabilités insoupçonnées, présentes sous des formes diverses.

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Chapitre 9. Vulnérabilités multiples dans la perception du parcours de vie

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Chapitre 9.  Vulnérabilités multiples dans la perception du parcours de vie

«[…] toutes les conceptions soulignaient l’étroite articulation entre les positions sociales et les perceptions subjectives, entre les valeurs et les conduites.»



(Martuccelli, 2009, p.18)

Ce chapitre précède et entame quelque peu la conclusion, afin d’adjoindre aux différents constats de vulnérabilités «objectives», soulignées dans les chapitres préalables, des analyses portant sur d’autres formes de vulnérabilités que l’on peut qualifier de subjectives ou recouvrant des aspects indirects. En effet, les vulnérabilités sont multiformes, surgissant tant dans le rapport des individus à l’histoire, à leur collectivité, qu’à eux-mêmes ; dans la capacité (et surtout l’incapacité) de choisir l’orientation des trajectoires de sa vie ; dans le stress, latent ou manifeste, qui pèse sur ces trajectoires.

Les chapitres antérieurs ont permis de poser un certain nombre de constats à propos des perceptions des composantes du parcours de vie, ainsi que du contexte qui les entoure, par des habitants de Mumbai. En particulier, l’aspect crucial de la famille et des contraintes socioéconomiques qui régissent les vies (chapitres 5 et 6), et l’impact considérable de la santé ainsi que la vulnérabilisation qu’une perte de celle-ci peut signifier (chapitre 7). De son côté, le chapitre 8 a pu souligner l’importance de l’environnement sociohistorique entourant les vies, et les diverses formes d’incertitudes et de risques macrosociaux qui marquent Mumbai depuis quelques décennies.

S’appuyant sur ces constats, la première partie du présent chapitre commence par se pencher sur la place des individus dans les différentes réponses à nos questionnaires. Dans quelle mesure les personnes se considèrent-elles au centre des événements personnels et sociohistoriques, plutôt que leur famille ou la collectivité ? Par la suite, c’est sur la part laissée à l’agency, à la capacité d’être acteur de sa vie, que l’on se penchera. ← 359 | 360 → Effectivement, en Inde aussi, les individus sont de plus en plus soumis à l’injonction de responsabilisation et de gestion de leur propre existence, chargés de dépasser leurs vulnérabilités en agissant eux-mêmes, en «se prenant en main» (Beck, 2001; Delory-Momberger, 2009; Misztal, 2011): mais les plus précaires en sont-ils capables? En ont-ils les ressources ou les capabilités ?

Le deuxième axe de ce chapitre s’intéresse aux stress patent et latent associés aux tournants de l’existence. Comme nous l’avons détaillé en section 2.4.3, le stress est central pour expliquer le développement des vulnérabilités. Il provient en grande partie du changement présent dans l’événement, mais il s’avère que les tournants évoqués par les répondants à Mumbai prennent parfois d’autres formes inattendues (comme une situation de longue durée ou une absence de changement évoquées en réponse à la question sur les tournants de la vie). En outre, si les raisons de citer certains événements peuvent objectivement être qualifiées de négatives, et donc renvoyer à une perte de bien-être, d’autres révèlent un stress chronique ou encore la survenue d’un tournant en dehors du calendrier normatif tel que l’individu l’applique à lui-même (trop tôt ou trop tard).

Finalement cela nous conduit à questionner directement la dimension du bien-être telle qu’elle transparaît au travers des réponses aux trois volets du questionnaire. Simplement dit, peut-on percevoir sa vie de manière heureuse lorsque l’on est pauvre, malade ou encore une femme au sein d’une culture fortement patriarcale ? La dernière partie de ce chapitre souhaite répondre à ce questionnement un peu superficiel et néanmoins passionnant, touchant au cœur de la dimension de la subjectivité.

9.1  L’incapacité d’être agent de sa vie comme marqueur de vulnérabilité

Dans le monde occidental depuis la révolution industrielle, l’institutionnalisation des étapes de l’existence a, jusqu’aux années 1960, conduit les individus à connaître les mêmes transitions aux mêmes âges (Sapin et al., 2007). Par la suite, la modernité et les changements sociohistoriques qui s’y rapportent ont modifié les manières de fonctionner et de s’identifier ← 360 | 361 → des personnes, provoquant une individualisation des comportements et des normes (Bergeron, 2013; Kohli, 2007; Martuccelli, 2005; Mayer, 2004).

Dans le contexte indien, où les institutions formelles ne sont une réalité que pour une minorité de la population, ce sont les cadres normatifs traditionnels d’âge et de genre qui participent à l’homogénéisation des trajectoires. Les chapitres 4 à 7 ont empiriquement démontré que, grossièrement, les événements de la vie appréciés et mémorisés par des habitants de Mumbai restent sensiblement les mêmes à travers les âges, exception faite d’une certaine ouverture envers les transitions formatives pour les plus jeunes. Au-delà, les moments marquants de l’existence tournent autour de la construction de la famille (mariage et naissances), de la santé et du travail pour toutes les cohortes interrogées.

Néanmoins, dans une mégapole du Sud fortement impliquée dans l’économie globalisée, avec une présence généralisée des médias porteuse d’une certaine mondialisation de référents culturels (Appadurai, 2005; Thussu, 2013), il y a fort à parier que l’individualisation des parcours de vie perçue dans les pays occidentaux fasse son chemin, bien que possiblement sous une forme spécifique à la société en question. Sous l’optique de la perception des événements marquants de la vie et de l’histoire, ce phénomène pourrait se traduire par une centration accrue autour de soi-même, de ses choix, de ses contraintes, une manifestation qui serait plus spécifique aux jeunes cohortes qu’aux anciennes, traduisant de la sorte l’inscription générationnelle d’une évolution macrosociale. Afin de questionner cette vision, nous avons opté pour l’utilisation des dimensions d’agency et d’individualisation, qui jouent alors le rôle de proxys pour évaluer cette centration autour de l’individu. La section qui suit a pour but de poser quelques jalons théoriques puis de les tester au regard des réponses apportées à nos questionnaires.

9.1.1  Singularité des trajectoires et processus d’agency dans la seconde modernité

Le passage à la seconde modernité (Bergeron, 2013; Giddens, 2004 [1994]; Lalive d’Epinay, 2012), survenu au cours de la deuxième moitié du 20ème siècle, se caractérise par une période de profonde transformation sociétale (voir section 2.2.2) porteuse de nouveaux risques et d’incertain pour les populations (Beck, 1992; Levy & Bühlmann, 2016; Sørensen & ← 361 | 362 → Christiansen, 2014). Certains auteurs soulignent que, contrairement aux siècles précédents, la précarité face aux aléas de l’existence est devenue universelle et la condition sociale ne définit plus la vulnérabilité, ce qui les amène à parler d’une disparition des classes sociales (voir section 2.4.2) (Beck, 2001 [1986]; Beck & Beck-Gernsheim, 2002). Toutefois, de manière quelque peu paradoxale, ils reconnaissent que les risques ne se distribuent pas égalitairement au sein des sociétés, comme le prouve le renforcement des inégalités sociales (Beck, 1998; Sørensen & Christiansen, 2014).

Dans une approche moins ciblée autour de la gestion des risques, différentes publications issues de la sociologie francophone se sont penchées sur le concept de modernité, pour le mettre en lien avec celui d’émergence de l’individu (Bergeron, 2013; Dubet & Martuccelli, 1996; Le Bart, 2008; Martuccelli, 1999). Selon ces travaux, la modernité est vue comme «l’expérience de vivre dans un monde chaque fois plus étranger, […]. L’individu ne reconnaît plus le monde qui l’entoure, davantage même : il ne cesse de questionner de façon existentielle (et non seulement conceptuelle) la nature du lien qui le relie à lui.» (Martuccelli, 2009, p. 18). Ce constat a soulevé la question de la place de la réflexivité (ou de la pensée réflexive) autour de l’identité des individus (de la capacité à se reconnaître) comme une forme de socialisation de soi vis-à-vis d’autrui (Bergeron, 2013; Dubar, 2010 [1991]; Goffman, 1975; Martuccelli, 2002). Ainsi, la modernité entre en opposition avec la période traditionnelle qui la précède, où le holisme l’emportait sur l’individualisme: l’individu moderne est plus individualiste que ses pairs des sociétés traditionnelles puisqu’il se centre avant tout sur lui-même (Delory-Momberger, 2009; Dubet & Martuccelli, 1996).

Cette évolution sociétale a poussé les sociologues à comprendre les phénomènes sociaux contemporains en partant des personnes, parce qu’elles révèlent mieux la société, désormais, que les classes (de plus en plus hétérogènes) ou les institutions d’antan. Rejoignant un constat cher au paradigme du parcours de vie (Kohli, 2007; Mayer, 2004; Sapin et al., 2007), ces différentes approches rappellent qu’une individualisation de l’existence (ou une pluralisation des destinées) est à l’œuvre, devenant un cadre normatif renvoyant chacun à la responsabilité de l’échec ou de la réussite de sa propre vie (Beck, 2001 [1986]). ← 362 | 363 →

Individualisation des parcours : augmentation des choix ou des contraintes ?

La singularisation des comportements et des parcours individuels, semblant s’émanciper des normes sociales et des positions de classe, s’affiche comme l’expression ultime de l’identité individuelle (Bergeron, 2013; Martuccelli, 2009). Pratiquement, elle signifie qu’à une même position sociale, un acteur peut connaître différents événements et faire différents choix relatifs à ses trajectoires de vie (Martuccelli, 2009). Ainsi, les individus apparaissent à la fois membres du groupe au sens large et affranchis de ses contraintes en ce qui concerne le déroulement de leur trajectoire personnelle, expliquant l’apparente disparition des classes sociales et de leur habitus.

Toutefois, cette autonomie est essentiellement subjective, car certaines pratiques sociales restent dominantes, définies par une stratification sociale toujours de mise. L’individu intériorise ces lois dans une socialisation qui, paradoxalement, encourage l’individualisation1. Dans une société qui se complexifie, toujours plus hétérogène en termes de cercles sociaux, l’individu moderne a l’injonction de se singulariser tout en respectant des codes sociaux liés à sa position (Martuccelli, 2005): il est donc loin d’être libre de ses choix. L’analyse selon les classes sociales ne doit donc pas être abandonnée, mais affinée par l’étude de l’individualisation des parcours, afin d’offrir une compréhension des évolutions historiques et des influences qu’elles exercent sur les êtres humains (Martuccelli, 2005). En d’autres mots, réaliser le vieux projet toujours actuel de lier biographies et histoire (Martuccelli, 2009; Mills, 1997 [1959])2. ← 363 | 364 →

Même si les contraintes liées aux normes et à la stratification sociale demeurent, il n’en reste pas moins que donner un sens à son parcours de vie et en être l’acteur premier devient une priorité qui fragilise considérablement les individus (Ehrenberg, 2000 [1998]; Pinçon & Pinçon-Charlot, 1999). La montée de l’individualisme institutionnel (Beck, 2001 [1986]) – issu de la mise en place des appareils éducatif, juridique, du marché de l’emploi, etc. – contraint les personnes à assumer leurs propres biographies. La complexification des vies s’apparente à une montée des tensions, notamment entre les générations ou cohortes. Il y a ambivalence : chaque événement vécu en appelle à une décision individuelle, mais dénote aussi d’un comportement social (soumis aux exigences des normes et des institutions) (Martuccelli, 2009). Par ailleurs, le risque dont Beck (2001 [1986]) parle s’exprime différemment au sein des diverses classes sociales et de manière individualisée. Ce qui conduit la plupart des individus à connaître un sentiment de vulnérabilité parce que leur position n’est plus immuable, mais au contraire perpétuellement soumise au changement et à la détérioration (Martuccelli, 2009).

Finalement, l’individualisation sous-entend une nécessité d’autonomisation ou, dit autrement, une injonction contraignante à faire des choix et à assumer la responsabilité de ceux-ci. En demeurant les derniers régisseurs de leurs existences, capables de planifier et de choisir un certain nombre des événements qu’ils rencontrent (voir section 2.4.2) (Clausen, 1995; Elder, 1994; Marshall & Clarke, 2010; Settersten, 2003), les individus développent réellement une autogestion (Kohli, 2007; Levy & Bühlmann, 2016) et une réflexion qui leur permet de comprendre les normes alentour et de percevoir les échecs ou les réussites de leur propre parcours (Bergeron, 2013; Cavalli, 2007; Martuccelli, 2009). Ainsi, l’imbrication entre individualisation (injonction à diriger son parcours et en assumer les conséquences) et agency (être acteur de sa vie) est indéniable.

Or, la possibilité de choisir dépend de nombreux facteurs: les ressources à disposition, la liberté réelle d’en user, la latitude pour chacune et chacun de décider ce qui lui convient le mieux (Bonvin, 2005; Bonvin & Farvaque, 2008; Sen, 1999). En l’absence de ces capabilités, l’agency n’est qu’illusion et la confrontation au réel peut s’avérer source de souffrances (stress, dépression, …). Dans une société indienne où tant les traditions que les inégalités socioéconomiques sont prégnantes (cf. chapitre 1), il ← 364 | 365 → convient de se demander quelle est la place laissée au choix des événements qui marquent les vies.

9.1.2  La place de l’individu dans les souvenirs personnels et sociohistoriques des habitants de Mumbai

Pour percevoir l’individualisation et l’agency présents dans les réponses à nos trois principales questions, deux typologies ont été utilisées. Concernant la première dimension, la codification a eu pour objectif de déterminer si l’événement cité et la raison pour l’avoir mentionné mettaient ou non en scène le répondant. Selon que la question considérée portait sur la mémoire personnelle de l’individu (volet I et II) ou sa mémoire sociohistorique (volet III), les codes séparaient : respectivement la personne versus son entourage (proches, famille, amis, société), la personne et sa famille versus la société ou la communauté en général. Rappelons que les questions posées s’adressaient à l’interviewé, le choix d’évoquer des souvenirs (personnels ou sociohistoriques) ayant été directement vécu par autrui lui revenait donc.

Les variables indépendantes utilisées dans les analyses qui suivent sont à nouveau les cinq dimensions déjà utilisées dans les chapitres précédents : le groupe d’âge, le sexe, la santé auto-évaluée ainsi que deux variables socioéconomiques, le niveau d’éducation et le lieu de vie.

Individualisation dans les changements sociohistoriques remémorés

La question portant sur les souvenirs sociohistoriques laisse l’opportunité aux individus de sortir de leur existence pour évoquer des changements plus globaux, au niveau sociétal. Chercher l’individualisation dans les réponses à ce volet de l’étude revient à observer la capacité réflexive des individus, leur aptitude à posséder une vision large de la société, ou au contraire à souligner une compréhension du monde essentiellement centrée autour d’eux-mêmes. Il a déjà été constaté que les contenus des souvenirs sociohistoriques rapportés par les répondants sont très locaux, davantage lorsque leur niveau socioéconomique est bas et lorsqu’ils appartiennent à des groupes plus âgés (voir chapitre 8). Ce résultat se trouve-t-il confirmé lorsque l’on se penche sur l’identité de la (ou des) personne au centre de l’événement ou de ses conséquences ? ← 365 | 366 →

Encadré 1 : Variable d’individualisation : qui est au centre de l’événement ou de ses conséquences ?
La codification des changements sociohistoriques (CSH) et des raisons (RS)
0 = soi ou sa famille proche1 = autrui (en général, la société)
CSH: “Hindu Muslim fights took place”CSH: “Hindu-muslim Riots”
RS: “It was impossible to get out of the house, there was a severe shortage of food and water»RS: “Our countries peace was destroyed. Many people were died”
(femme de 70 ans, Bandra)(homme de 65 ans, Bandra)
CSH: “There were floods and water logging”CSH: “26th july 2005”
RS: “I had water in my house.”RS: “Many people suffered. Many people were drown in water”
(homme de 54 ans, Santa Cruz)(homme de 37 ans, Bandra)
CSH: “Daily travel is a hardship”CSH: “There are atrocities against women”
RS: “I sometimes wonder as to where all the public comes from”RS: “Because one knows about it in TV and news therein”
(femme de 22 ans, Santa Cruz)(femme de 53 ans, Santa Cruz)

Comme déjà indiqué, la typologie de la variable d’individualisation répartit les changements sociohistoriques et leurs raisons selon que l’individu, ou sa famille proche, se trouvent au sein de la mention (rapporter des souvenirs précis sur le moment, des conséquences immédiates, un impact sur des activités de la vie quotidienne, etc.), ou plutôt si la citation concerne la société plus largement (une identification de classe, des conséquences générales sociétales de l’événement, pas de vécu direct) (cf. encadré 1). Selon cette première subdivision, 47% des événements mettent l’individu ou ses proches au centre du souvenir, contre 53% évoquant autrui (seuls 12 changements n’ont pu être codés).

Le tableau 9.1 présente les résultats de plusieurs modèles de régressions logistiques binaires. Il ressort un effet important du lieu d’habitation et du sexe, un faible impact du niveau d’éducation, ainsi que de s’estimer dans un état de santé mitigé. Par contre, l’âge se révèle sans effet significatif, une fois contrôlée l’influence des autres variables.

Résider en bidonville est un facteur diminuant significativement la propension à évoquer un changement sociohistorique ayant une portée sociétale. Ceci corrobore le constat fait au chapitre précédent, qui soulignait les mentions très locales et proches des répondants dans les slums. De leur côté, les femmes sont aussi un peu plus centrées sur elles-mêmes que les hommes, exprimant sans doute en cela leur relégation dans l’espace privé, comparées au genre masculin. ← 366 | 367 →

Posséder un niveau d’éducation primaire ou secondaire diminue légèrement l’évocation d’événements historiques liés à la collectivité par rapport au niveau universitaire et toutes choses égales par ailleurs. En d’autres mots, lorsque l’on contrôle pour l’âge, ceux qui ont un haut niveau de formation ont une mémoire sociohistorique moins centrée sur eux-mêmes. N’avoir que peu d’éducation scolaire, donc de connaissances historiques, signifie être plus touché par les événements de quartier plutôt que nationaux ou mondiaux. En ce sens, se mettre seul en tant qu’individu au centre du souvenir est plus aisé, alors que les personnes très formées ont une vision plus large, englobant la communauté.

Tableau 9.1: rapports de cotes issus de modèles de régression logistique sur la variable «avoir cité un changement sociohistorique mettant le répondant au centre»

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Seuils de significativité : ° ≤ 0.1; * ≤ 0.05; ** ≤ 0.01; *** ≤ 0.001.

Individualisation dans les changements personnels

Dans les questions portant sur les événements personnels importants, qu’ils soient récents (volet I) ou concernent l’entièreté de l’existence (volet II), le questionnement autour de l’individualisation porte davantage ← 367 | 368 → sur l’importance du réseau des proches (des linked lives [Dannefer, 2003; Elder, 1998]) que sur la capacité de saisir la société dans son ensemble. La variable d’individualisation a dès lors été simplement codée selon que l’événement et la raison de l’évoquer correspondaient à l’individu directement, ou plutôt à un autre membre de la famille, à la communauté voire à la société (ces derniers cas de figures sont toutefois rares)3.

Tableau 9.2: rapports de cotes issus de modèles de régression logistique sur la variable «avoir cité un changement récent mettant le répondant au centre»

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Seuils de significativité : ° ≤ 0.1; * ≤ 0.05; ** ≤ 0.01; *** ≤ 0.001.

Le tableau 9.2 annonce les rapports de cotes de plusieurs modèles de régressions sur une variable ciblant la citation d’un changement récent mettant le répondant au centre du souvenir (soit 70% des changements récents, 10 seulement n’ayant pu être classés). ← 368 | 369 →

Alors que dans l’analyse précédente, sur les changements sociohistoriques, leur impact était inexistant ou peu clair, ce sont ici la classe d’âge et la santé auto-évaluée qui ressortent comme les principales variables explicatives. Les trentenaires (37%), les quinquagénaires (46%) et dans une moindre mesure les sexagénaires (32%) ont une propension beaucoup plus affirmée à parler de leurs proches que les plus jeunes, qui apparaissent très centrés sur eux-mêmes (dans 83% des cas) autant que les octogénaires (80%). Ce constat résonne fortement avec la théorie de l’individualisation en ce qui concerne la cohorte des 20–24 ans, mais doit être nuancé en considérant les réalités du parcours de vie. En effet, comme cela a été constaté aux chapitres 4 et 6, la majorité des événements familiaux (mariages des enfants et naissances) ont été évoqués par des trentenaires ou des quinquagénaires, alors que la cohorte dans la vingtaine n’a pas encore connu ces événements démographiques. Il n’est donc pas réellement surprenant que ce soient également ces derniers qui mentionnent plus facilement des changements les concernant directement plutôt que leur famille ou amis.

Quant à la santé auto-évaluée, elle montre un phénomène auquel on ne s’attendait pas. En effet, ce sont ceux se considérant dans un état sanitaire moyen ou déplorable qui mentionnent près de deux fois plus d’événements concernant autrui, toutes choses égales par ailleurs. Cela illustre possiblement leur dépendance aux autres, à celles et ceux sur lesquels ils doivent s’appuyer pour survivre.

Dans le tableau 9.3, ce sont les résultats des mêmes analyses sur la variable d’individualisation, mais portant cette fois sur les grands tournants de l’existence, qui sont exposés (57% des tournants mettent l’individu au centre, contre 43% les proches et la communauté, et 20 événements n’ont pu être codés). Ils sont quelque peu différents par rapport à ceux issus des analyses sur les changements récents. En effet, toutes les variables, à l’exception du niveau d’éducation, sont significatives. Habiter à Santa Cruz accroit la propension à parler d’autrui. Être une femme signifie près de deux fois moins de chance de mentionner un événement portant sur sa propre vie. Cette différence n’était pas présente dans la question sur les changements récents. La responsabilité du foyer et de l’éducation des enfants incombant majoritairement aux femmes, ainsi que leur moindre accès au marché du travail ou à la scolarisation, expliquent largement ce constat qui émerge lorsque l’on explore la mémoire longue. D’ailleurs, l’effet d’âge, donc de durée à considérer, est fort. Toutes les cohortes montrent entre 1.5 et 2 fois plus de chance de parler d’un changement ← 369 | 370 → concernant autrui que les plus jeunes. Tout comme le fait de s’estimer en bonne, moyenne ou mauvaise santé, par rapport à se considérer en très bonne santé.

En somme, hormis la différence – somme toute peu marquée – entre le quartier de classes moyennes inférieures et de bidonvilles, tous ces résultats suggèrent que les individus en situation défavorables – femmes, âgés, affectés dans leur santé, et même ceux sans éducation – parlent plus des autres que d’eux-mêmes. Sans que l’approche quantitative puisse le prouver, cela suggère à nouveau la dépendance aux autres de ces êtres fragilisés par leur position sociale et la précarité de leurs ressources, qui ne leur laissent guère d’opportunité de s’offrir le luxe de l’individualisme.

A côté, semble se détacher une «génération de l’individualisme», qui réaffirme l’hypothèse d’une individualisation récente des parcours de vie dans une ville comme Mumbai, parmi les jeunes, mieux dotés en capital humain, plus dans des quartiers de classe moyenne inférieure que dans les bidonvilles et à condition d’être en bonne forme physique, ce qui tend à aller de pair avec la jeunesse.

Tableau 9.3: rapports de cotes issus de modèles de régression logistique sur la variable «avoir cité un tournant mettant le répondant au centre»

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Seuils de significativité : ° ≤ 0.1; * ≤ 0.05; ** ≤ 0.01; *** ≤ 0.001.

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9.1.3  Être l’acteur des changements de sa vie : une capabilité réservée aux moins vulnérables ?

Pour compléter ces premiers résultats, nous nous sommes penchés sur l’aspect d’agency présent dans les événements personnels. Par définition, un changement sociohistorique est imprévu et ne découle pas de la décision d’un individu ; il n’apparaît donc pas opportun de réaliser cette analyse sur le troisième volet du questionnaire. Les changements récents de la vie et les grands tournants de l’existence ont été classés selon qu’ils étaient explicitement subis ou choisis par la personne les ayant vécus4. Les cas douteux ont été mis de côté, mais sont assez peu nombreux (6% des changements récents et 12% des tournants).

L’agency dans les changements récents

Le tableau 9.4 présente les résultats de plusieurs modèles de régressions logistiques binaires portant sur la variable dépendante : avoir cité un changement récent choisi. Seules 6% des réponses de ce type n’ont pu être classifiés. Parmi les autres, 39% expriment un choix, 61% rapportent un événement subi.

Comme dans l’analyse concernant l’individualisation, le lieu de résidence et le sexe ne montrent pas d’effet significatif. Inversement, appartenir au groupe d’âge le plus jeune offre un risque bien inférieur d’évoquer un événement subi par rapport aux autres cohortes et toutes choses égales par ailleurs. Au niveau de l’éducation, seul l’item primaire ressort comme ayant un impact statistiquement significatif sur la mention d’un changement récent choisi, mais la tendance générale est bien que les individus détenteurs d’un diplôme supérieur subissent moins la vie que les autres. Il en va de même pour les personnes qui se considèrent comme étant en très bonne santé.

Les souvenirs personnels récents choisis sont davantage évoqués par les plus jeunes, dont on sait par ailleurs qu’ils ont (eu) un meilleur accès à l’éducation que les cohortes suivantes, et qui bien souvent ne connaissent ← 371 | 372 → pas encore les contraintes de la vie familiale. A l’inverse, les personnes âgées sont les plus tributaires des mentions de changements récents subis, et ce sans guère de doute en lien avec leur santé déclinante. Ce dernier résultat est en effet confirmé par ce qui ressort de la santé auto-évaluée.

Tableau 9.4: rapports de cotes issus de modèles de régression logistique sur la variable «avoir cité un changement récent choisi»

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Seuils de significativité : ° ≤ 0.1; * ≤ 0.05; ** ≤ 0.01; *** ≤ 0.001.

L’agency dans les grands tournants de l’existence

Le tableau 9.5 expose les rapports de cotes de modèles de régression logistique sur la variable d’agency, effectués cette fois sur les tournants de l’existence rapportés par les répondants. A nouveau, 39% des tournants sont choisis contre 61% subis ; 12% des événements ont été sortis de l’analyse car indéterminés.

De manière attendue, plus le répondant est âgé et plus sa trame de vie a été affectée par des événements subis. Mais cet effet d’âge est largement capturé par les variables ajoutées dans les modèles 4 et 5. Ceci suggère qu’il ne s’agit pas tant d’un effet de cohorte, que l’on pourrait attribuer à des traits de modernisation récente de l’Inde, que de la distribution différenciée des ressources dans les différents groupes d’âges observés, en ← 372 | 373 → l’occurrence l’éducation et la santé. En effet, tous les stades de formation inférieurs au niveau tertiaire sont significativement plus à risque d’évoquer un tournant subi, de même que les personnes en mauvaise santé. Cette logique s’applique aussi à l’écart entre hommes et femmes.

De manière cohérente, même si la distance se réduit au fur et à mesure de l’addition de variables explicatives, les tournants de l’existence sur lesquels les individus n’ont pas eu de prise ont plus marqué la mémoire dans les bidonvilles de Bandra East que dans le quartier de classe moyenne inférieure, à Santa Cruz East.

Tableau 9.5: rapports de cotes issus de modèles de régression logistique sur la variable «avoir cité un tournant choisi»

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Seuils de significativité : ° ≤ 0.1; * ≤ 0.05; ** ≤ 0.01; *** ≤ 0.001.

***

Le tableau 9.6 offre un résumé comparatif des résultats sur l’individualisation et l’agency dans la mémoire courte (l’année écoulée) ou longue (l’ensemble de la vie). A l’exception de la question portant sur les événements récents, les résultats sur la variable d’individualisation montrent une différence notable liée au lieu de résidence. Les habitants des bidonvilles évoquent nettement plus d’événements sociohistoriques ou de tournants ← 373 | 374 → centrés sur eux-mêmes que les résidents d’un quartier de classe moyenne inférieure. Concernant la variable d’agency, les grandes transitions de la vie sont plus subies par les habitants de Bandra que par ceux de Santa Cruz, où se perçoit davantage la capacité de choix derrière les événements rapportés. En outre, ce sont aussi les individus avec une éducation tertiaire qui évoquent le plus de tournants choisis. Nous pouvons conclure que le niveau socioéconomique a un impact fondamental sur la capacité d’agency et de réflexivité sur les changements marquants de l’existence.

Tableau 9.6: résumé des modèles de régression concernant les variables d’individualisation et d’agency

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Seuils de significativité : ° ≤ 0.1; * ≤ 0.05; ** ≤ 0.01; *** ≤ 0.001.

Les variables démographiques d’âge et de sexe possèdent des impacts divers. La question du genre n’influence pas la citation d’un événement subi ; ce qui, dans le contexte indien, aurait pourtant été un résultat attendu. Inversement, être une femme incite à mentionner des tournants concernant ses proches (davantage que les hommes), alors qu’être un homme encourage à évoquer des changements sociohistoriques ayant une portée sociétale (plus que les femmes). En ce sens, les normes de genre concernant la sphère privée et la sphère publique sont respectées. ← 374 | 375 →

Par ailleurs, un effet d’âge très net ressort en ce qui concerne les deux questions sur la vie personnelle et la centration sur soi-même : les jeunes dénotent d’une individualisation plus marquée que leurs prédécesseurs. A propos des changements récents, les répondants dans la vingtaine évoquent nettement plus d’événements choisis que les cohortes plus âgées.

Le manque de ressources et les conditions de vie plus défavorables limitent la réflexivité et l’agency des individus. La biographisation des parcours démontre donc une croissance de la vulnérabilité (Spini et al., 2017), qui se traduit par une augmentation des pressions et du stress (Oris et al., 2016; Pearlin, 1989; Spini et al., 2013). C’est précisément autour de la question du stress que porte la section qui suit.

9.2  Stress et imprévisibilité dans les tournants de l’existence

La section qui précède a mis l’accent sur l’individualisation et l’agency présentes dans les réponses des individus interrogés au cours des deux terrains d’enquête. Concrètement, les changements de l’existence, selon qu’ils sont choisis ou subis, de portée très individualiste ou plutôt sociétale, se traduisent par plus ou moins de stress, par une perte ou un gain de bien-être pour les individus (Pearlin, 1989; Pearlin et al., 1981).

Une majorité des transitions étudiées en Occident se distingue par un caractère attendu dans la mesure où, bien qu’elles résultent de décisions individuelles, ces dernières sont le produit de décisions dictées par les normes sociales (Cavalli et Lalive d’Epinay, 2008; Hareven & Masaoka, 1988). Cependant, de nombreux tournants divergent des codes établis et deviennent des moments particuliers d’exposition aux risques car ils impliquent une incertitude pour l’existence, en vertu de leur caractère négatif, imprévisible, irréversible, rapide ou au contraire graduel, trop précoce ou trop tardif, etc. (Bessin, 2009; Bessin et al., 2010; Grossetti, 2010; Hélardot, 2010; Hughes, 1996; Reese et Smyer, 1983).

Le stress issu des changements peut provenir de diverses origines: un événement critique entraînant un changement dans la vie de la personne (une transition); un stress chronique (un problème récurrent tel qu’une maladie); une difficulté quotidienne mineure; l’absence d’un événement attendu ou encore sa survenue hors-timing (Elder, 1975; Neugarten, ← 375 | 376 → Moore, & Lowe, 1965; Spini et al., 2013). La non survenue d’un événement (comme, par exemple, ne pas pouvoir suivre d’études), empêchant la modification de la trajectoire, peut également être source d’une perte de bien-être (Hélardot, 2010; Leclerc-Olive, 1998, 2010). Néanmoins, l’impact de tels événements peut être médiatisé en fonction des ressources que les personnes ont à disposition pour y répondre, voire des moyens fournis par la société pour les mettre en œuvre (Pearlin, 1989; Sen, 1999). Dans cette configuration, le genre possède une influence importante, les femmes subissant davantage de contraintes, ce qui les rend plus à risque de subir du stress (Pearlin, 1989), ce dans la plupart des sociétés, notamment en Inde (McLeod & Kessler, 1990; Pearlin et al., 2005).

En ce sens, le concept de transition est central dans la compréhension du stress qui influence les trajectoires individuelles, d’autant plus lorsque celles-ci ne sont pas normatives (Chiriboga, 1995). C’est pour cette raison que les sociologues qui s’intéressent au stress et à ses causes se sont dirigés vers l’étude des transitions (George, 1993; Pearlin, 1989). Dans la section qui suit, nous nous penchons exclusivement sur les grands tournants évoqués par les répondants, avant de prendre en compte les raisons de les citer, afin d’analyser le stress et l’imprévisibilité qu’ils peuvent receler.

9.2.1  Vulnérabilité des tournants marquants de la vie : changements, états et carences

Une typologie a été élaborée afin de prendre en compte la forme des grands tournants de la vie (volet II) rapportés par les répondants, en termes de degré de modification de la trajectoire. L’idée consiste à séparer les réponses – sans utiliser encore les raisons – comprenant un «changement» explicite, en opposition à celles qui évoquent une situation de vie ou un «état». Déjà, la forte présence de ces dernières surprend puisque la question portait explicitement sur des «événements» ou des «changements» de l’existence. Or, une partie des réponses fait sans l’ombre d’un doute référence à une temporalité longue, loin de correspondre à une bifurcation ou à une rupture. Dans ces mentions, aucune transformation du parcours de vie n’est discernable et la durée de l’événement cité est généralement longue (voir encadré 2). Plus que des tournants, ce sont en fait des étapes du parcours de vie qui sont citées. ← 376 | 377 →

Encadré 2:

Exemples de réponses «état» ou «situation de vie»

“I am always illness. No one is there to earn money”

(femme de 35 ans, Bandra)

“I did job in railways for 45 years. There was no problem.”

(homme de 82 ans, Bandra)

“No son, we stay with my son in law”

(homme de 65 ans, Santa Cruz)

En outre, à ce stade est aussi apparue une nouvelle catégorie qui a dû être classifiée à part : la «non survenue» d’un changement souhaité ou attendu. Effectivement, un certain nombre des réponses données ne se réfère pas à un événement de la vie des personnes, mais explicitement à son absence (voir encadré 3). Mentionner ce qui n’a pas eu lieu manifeste le regret d’un déclencheur qui, lui, aurait pu signifier une évolution. Cette catégorie est particulière car se presse en toile de fond le changement qui, s’il était survenu, aurait modifié la trame de vie.

L’exercice de citer un moment charnière de la vie a quand même été entendu pour 82% des tournants mentionnés (79% à Bandra et 85% à Santa Cruz) 5. En ce qui concerne l’évocation d’une «absence de tournant», elle rassemble 3% des réponses à ce second volet (n=60), plus notablement à Bandra (4% ; n=47) qu’à Santa Cruz (1% ; n=13). Il paraît indiscutable que celle-ci s’ancre dans la condition vulnérable des individus. Les personnes interrogées ressentent la privation d’un élément comme ayant affecté durablement leur vie.

Encadré 3:

Exemples de réponses «absence de tournant»

“Family size was big and money was less. So couldn’t go to school”

(homme de 23 ans, Bandra)

“I don’t have a son”

(femme de 68 ans, Bandra)

“Due to paucity of money, the studies could not done.”

(homme de 36 ans, Santa Cruz) ← 377 | 378 →

De leur côté, les mentions entrant dans la catégorie «état» représentent 15% des tournants, quasiment similaires entre les terrains d’enquête (17% à Bandra et 14% à Santa Cruz). Mais ce sont près de 40% des répondants qui ont évoqué au moins une situation de vie plutôt qu’un tournant6. C’est d’autant plus remarquable que partout où l’enquête CEVI a été réalisée, en Europe et dans les Amériques, nulle part il n’a été utile de créer un code ad hoc pour ce type de réponse, qui est donc une spécificité indienne. Ces déclarations peuvent être interprétées de deux manières : la perception par l’enquêté de son propre parcours de vie ne cible pas forcément des moments charnières mais davantage des périodes de stabilité, déterminantes dans des vies marquées par les aléas du quotidien. Ainsi, la situation précaire des existences et la variabilité de celles-ci se traduisent par une perception plus marquée des phases planes que des changements.

En second lieu, il est possible que, au moment de répondre à la question, les participants indiens n’aient pas nécessairement perçu les transitions mais aient pris aussi en compte les étapes durables de leur vie. Mauvaise interprétation de la question, ou révélation d’une perception singulière de sa vie construite par un contexte spécifique ? Nous penchons pour la seconde option car la traduction de la question dans les langues locales a été vérifiée et les enquêteurs formés. En outre, les raisons avancées pour justifier ces mentions sont cohérentes, comme nous le verrons plus précisément ci-dessous.

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Figure 9.1: le pourcentage de tournants à Bandra, selon la classe d’âge

← 378 | 379 →

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Figure 9.2: le pourcentage de tournants à Santa Cruz, selon la classe d’âge

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Figure 9.3: le pourcentage de tournants, selon le sexe et le lieu de vie

La proportion d’individus donnant des réponses contenant un «changement» ou un «état» est similaire entre les classes d’âge et le sexe (cf. figures 9.1 à 9.3). Les réponses «absence de tournant» sont prédominantes parmi les trois plus jeunes cohortes interrogées dans les bidonvilles, peut-être davantage conscientes des privations qu’elles subissent, ou plus frustrées de les vivre dans le contexte d’un pays désormais en émergence. Mais il ne faut pas sur-interpréter cette distribution car globalement elles restent rares. L’écart le plus net est entre Bandra et Santa Cruz, les «absences de tournant» et surtout les «états» étant plus nombreux dans les bidonvilles. ← 379 | 380 →

Lorsque cette nouvelle typologie de tournants est croisée avec le contenu rapporté (soit les domaines de la vie auquel ils appartiennent), des divergences importantes ressortent (figure 9.4).

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Figure 9.4: le pourcentage de tournants, selon les sept domaines les plus mentionnés

Les domaines famille et décès sont particulièrement représentés parmi les tournants au sens strict (90 et 100%). Effectivement, autant les mariages, les naissances que la perte d’un proche sont situés à une date précise dans le temps ; de plus, il est facile de discerner un avant et un après. C’est également le cas des déménagements (domaine mobilité) (82%). Concernant les états, ce sont davantage des situations de santé (comme une maladie chronique), professionnelles (des périodes d’emploi stable par exemple) ou économique (pauvreté ou au contraire stabilité financière) qui sont mentionnés (respectivement 24, 24 et 36%). Enfin, l’absence de tournant concerne majoritairement le domaine de l’éducation (19%): essentiellement la difficulté d’accès (pour des raisons structurelles – école trop éloignée, etc. – mais surtout économiques) à la scolarité. Dans une faible mesure, certaines situations familiales (la vaine attente d’une naissance notamment) ont également suscité l’évocation d’une carence de survenue d’un événement. ← 380 | 381 →

9.2.2  Les différentes formes de stress présentes dans les raisons de citer un tournant

Pour affiner ces constats, une classification des raisons a été établie. Le résultat de cet exercice est ramassé en quatre catégories qui se comprennent ainsi (voir encadré 4): les raisons «positives» et «négatives» sont celles où est clairement évoquée une évaluation du changement de la part des individus. Appuyée sur les recherches intégrant les études de vulnérabilité et du parcours de vie (Spini et al., 2013), la catégorie «stress chronique» se réfère à l’évocation d’un stress persistant à la suite ou précédant le changement, l’état ou l’absence cité. Enfin, les raisons hors-timing définissent les cas où les individus se percevaient comme trop âgés ou trop jeunes au moment du tournant. A partir des justifications énoncées par les individus, la qualification du tournant a donc été déduite a posteriori.

Encadré 4: 
Exemples de raisons positivesExemples de raisons négatives
“Then I got job I was happy for that”“Now I feel my life is wasted”
(homme de 26 ans, Bandra)(femme de 37 ans, Bandra)
“I married the boy of my choice”“He died suddenly so the family was disturbed”
(femme de 22 ans, Santa Cruz)(femme de 54 ans, Santa Cruz)
“To buy a car was my dream”“I am very sad because I couldn’t save her”
(homme de 70 ans, Santa Cruz)(homme de 84 ans, Bandra)
Exemples de raisons stress chroniqueExemples de raisons hors-timing
“My education is incomplete”“I delivered a baby boy after 10 years of marriage”
(homme de 50 ans, Santa Cruz)(femme de 38 ans, Bandra)
“Because of poverty”“I started doing job when I was in playing age”
(homme de 39 ans, Bandra)(homme de 65 ans, Bandra)
«My responsibility increased»«My marriage was late»
(femme de 64 ans, Bandra)(homme de 54 ans, Santa Cruz)

De manière marquante, les raisons positives arrivent en tête (43%), suivies par le stress chronique (28%), puis par les raisons négatives (25%) et enfin celles que les individus ont évoquées lorsqu’ils ont jugé leur âge au moment de la survenue comme hors de la norme (4%). Les études antérieures sur l’évaluation des transitions de la vie ont montré que le souvenir des tournants de la vie était surtout positif (Birren, & Schroots, 2006). Même parmi les habitants de bidonvilles de Mumbai, cette tonalité est bien présente, ce qui est en soi remarquable ; toutefois, cette ← 381 | 382 → appréciation heureuse est balancée par l’expression particulièrement forte des conditions de vie difficiles (contraintes chroniques), expression qui met en évidence la pression continue que vivent les individus. L’addition du stress et du clairement négatif grimpe à 53% des raisons évoquées, soit davantage que le positif.

Le croisement de cette typologie avec les groupes d’âge (cf. figures 9.5 et 9.6) montre sans trop de surprise que les jeunes sont plus positifs que leurs aînés. Les personnes âgées sont davantage affectées par des transitions qui surviennent hors-timing, peut-être parce que les transformations dans le calendrier des étapes de vie qui se sont produites en Inde durant le cours de leur existence leur donne une plus grande sensibilité à cet aspect. Au début de la période adulte, les 35–39 ans mentionnent davantage de stress chronique, ce qui peut être lié au développement de leur vie familiale et aux responsabilités qui en découlent (éducation des enfants, épargne pour assurer les coûts d’un mariage, voire simplement parvenir à nourrir sa famille).

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Figure 9.5: les raisons des tournants (%) à Bandra, selon la classe d’âge

← 382 | 383 →

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Figure 9.6: les raisons des tournants (%) à Santa Cruz, selon la classe d’âge

Lorsque la typologie des raisons est croisée avec le sexe (voir figure 9.7), il ressort que les femmes de Bandra mentionnent davantage de raisons hors-timing. La pression pour une femme de trouver un époux et de pouvoir donner naissance à ses enfants (mâles) explique cette différence, comme nous le confirmera ci-dessous la figure 9.8. Mais une telle pression ne génère toutefois pas un écart de genre parmi les répondants de Santa Cruz, plus favorisés que ceux des bidonvilles. Toutefois, l’écart le plus important qui se manifeste entre les sexes correspond aux mentions de raisons positives, plus fréquentes à Santa Cruz et parmi les réponses faites par des hommes en général. Les femmes, elles, sont plus soumises au stress chronique, comme le sont les habitants de Bandra par rapport à ceux de Santa Cruz. Ceci nous ramène également à la théorie: dans les études menées sur le pourtour atlantique, les femmes évoquent en effet davantage de transitions négatives ou stressantes que les hommes (Kessler, & McLeod, 1984), mais c’est encore plus prégnant dans le contexte de pauvreté de masse des bidonvilles de Mumbai. C’est sur elles que reposent en priorité et au quotidien la charge de nourrir, vêtir et éduquer, avec tous les tracas de la vie ménagère et des devoirs envers les autres, sous la tension constante de ressources faibles et souvent incertaines. ← 383 | 384 →

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Figure 9.7: les raisons des tournants (%), selon le sexe et le lieu de résidence

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Figure 9.8: les raisons des tournants (%), selon les sept domaines les plus mentionnés

La répartition des raisons des tournants selon leur valence ou leur degré de stress avec le domaine du tournant correspondant (voir figure 9.8) confirme qu’il y a des thématiques clairement associées à une évaluation négative (les décès, la santé), les sources de souvenirs heureux se trouvant dans la mémoire de la formation, de la famille, de la vie professionnelle, et de la mobilité. Même la moitié des tournants d’ordre économique renvoie à des opportunités positives. Le stress chronique se situe dans tous ← 384 | 385 → les domaines de la vie, mais il est particulièrement (un tiers ou plus de tournants) associé au décès d’un proche, aux fluctuations de l’économie, aux problèmes de santé et au travail (ou plutôt sa perte ou son absence). Quant aux raisons «hors-timing», elles se concentrent avant tout parmi les tournants familiaux, portant majoritairement sur des naissances trop tardives ou des mariages trop précoces.

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Figure 9.9: les raisons (%) selon le type de tournant (changement, état, absence d’événement)

Le croisement des typologies des réponses et des raisons permet de discerner des liens entre ces deux classifications (voir figure 9.9). Premièrement, lorsque les individus ont répondu en citant un changement, les raisons se répartissent entre les différents types de raisons, avec une dominante négative puisque la somme des trois modalités négatif, stress et hors-timing monte à 56%. De manière cohérente, les mentions d’état sont fortement justifiées par l’évocation d’une contrainte chronique (48%). Comme nous en posions l’hypothèse, les personnes ciblant des étapes de la vie les caractérisent par un stress récurrent. Mais la nuance étant toujours présente, il est aussi vrai que 41% de ces états sont eux justifiés par une raison positive et correspondent plutôt à des périodes heureuses (ou protégées). Enfin, l’absence de tournant est largement liée aux raisons de type stress chronique (64%), exprimant le regret qui s’étend sur la durée, d’une opportunité, d’une ressource perdue.

***

← 385 | 386 →

Les manifestations de la vulnérabilité sont nombreuses dans nos résultats. L’apparition d’étapes marquantes de la vie ou d’absence de changement à la place de la mention d’une transition révèle elle-aussi une perception du parcours de vie marquée par la vulnérabilité. Ceci tant dans les réponses valorisant les moments stables, par opposition aux aléas quotidiens, que dans celles évoquant des périodes de privations qu’ont connu ou que connaissent les individus. L’appréciation des tournants au travers de la raison donnée par les répondants atteste quant à elles de la présence d’un nombre conséquent de changements négatifs et d’une forte imprégnation de la mémoire individuelle par le stress chronique. Plus déterminant encore, ce nombre est supérieur aux raisons positives exprimées par les individus, en opposition avec ce qui a été constaté jusqu’ici dans les enquêtes passées en Occident.

L’impact des structures et des dynamiques socioéconomiques apparaît d’autant plus déterminant que, inversement, divers éléments dans nos résultats concordent avec la théorie, actuellement essentiellement centrée sur les pays du Nord, ce qui doit nous amener à ne pas surestimer l’impact des distances culturelles. Premièrement, les décès sont effectivement des événements fortement rappelés par les individus, avec une présence marquée parmi les cohortes les plus âgées. Ceci, justifié par un nombre de pertes de contemporains accru en fin de vie, explique également les mémoires plus sombres des sexagénaires et octogénaires, ou tout au moins leur contenu plus pauvre en souvenirs heureux. Son corollaire, soit le fait que les jeunes évoquent davantage de tournants positifs, rejoint tout autant la théorie. Par ailleurs, les femmes citent effectivement, comme en Occident, plus de souvenirs possédant une connotation négative ou de stress latent que les hommes.

Il est probable que les mutations sociales, très rapides en Inde et plus encore à Mumbai, soient également des révélateurs des privations subies : les individus se comparent à la norme actuelle.

9.3  Vulnérables et heureux ?

Le bien-être, ou la perception subjective d’être heureux, se situait en filigrane derrière les analyses précédentes (dans les raisons positives de mentionner un tournant notamment). Dans la section qui suit, il sert de fil ← 386 | 387 → conducteur, afin de questionner directement l’aspect somme toute le plus subjectif de nos réponses : le bonheur est-il envisageable pour des existences fortement marquées par les privations en tous genres ?

En premier lieu, nous utiliserons les réponses au premier volet du questionnaire, portant sur les événements de l’année écoulée. En effet, cet axe offre un avantage particulier, celui d’avoir demandé directement aux répondants de signaler s’ils considéraient l’événement mentionné comme un gain, une perte, ou aucun des deux. Par la suite, nous nous pencherons sur les grands événements de la vie et de l’histoire, codifiés a posteriori selon qu’ils apparaissaient comme positifs ou négatifs, afin de compléter ce tableau.

9.3.1  Gains et pertes aux différents âges de la vie

La psychologie développementale, dite du lifespan, s’intéresse au développement des individus sur la totalité de leur vie (Baltes, Staudinger, & Lindenberger, 1999). Elle se focalise sur les périodes de stabilité et de changement à travers le parcours de vie et l’un de ses principaux apports est de considérer qu’à tous les âges de la vie, les trajectoires connaissent des transitions marqués par des événements dont la portée peut être positive (amenant un gain) ou négative (provoquant des pertes) (Baltes, 1987; Baltes, Reese, & Lipsitt, 1980; Baltes et al., 1999; Perrig-Chiello & Perrig, 2005; Sugarman, 2001). Ainsi, l’architecture des parcours de vie est issue d’une dynamique entre biologie et culture (Baltes, 1997; Baltes, Lindenberger, & Staudinger, 2006), soulignant le caractère «multidimensionnel» (biologique, social, historique et culturel) et «multidirectionnel» (l’évaluation des changements n’est pas unidirectionnelle) du processus.

Se penchant sur les gains et les pertes de l’existence, les chercheurs du lifespan (Baltes, 1987; Baltes et al., 2006) ont établi qu’avec l’avancée en âge, les pertes estimées vont en augmentant, alors que les changements considérés comme des gains déclinent (voir figure 9.10). Autrement dit, le début de la vie jusqu’à l’âge adulte serait une période marquée par plus de gains, alors que la vieillesse se caractériserait par une prévalence des pertes (Uttal & Perlmutter, 1989). Une mutation dans l’allocation des ressources, une optimisation sélective et une capacité adaptative des individus opèrent en fonction du ration gains/pertes (Baltes et al., 2006, 1999). ← 387 | 388 →

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Figure 9.10: le rapport des gains et des pertes à travers le parcours de vie

Source: Baltes, 1987, p.616

Toutefois, le développement humain se définit davantage par une dynamique d’équilibre entre gains et pertes, plutôt que par une chute linéaire des gains au profit des pertes. Ainsi, dans chaque changement de l’existence sont inclus tant des gains que des pertes (Baltes et al., 2006). Même si la vieillesse est associée à un déclin des ressources, des changements positifs y surviennent néanmoins (Guilley & Lalive d’Épinay, 2008; Smith, 2003). Réussir le processus de développement vise donc à une maximisation des gains et une minimisation des pertes (Ludwig & Chicherio, 2008; Smith, 2003).

Un problème subsiste quant à la définition de ce qui peut être considéré comme un gain ou une perte (Settersten, 1999), ainsi que l’interaction possible entre les deux. Notamment car la nature d’un gain ou d’une perte peut changer avec l’avancée en âge (Baltes & Smith, 1999), mais aussi parce que les définitions varient selon que l’on s’intéresse à l’aspect objectif ou subjectif des attentes. Globalement, la nature des gains et des pertes “is conditioned by cultural and personal factors as well as by the position in the lifetime of an individual” (Baltes et al., 1999, p.482). Nonobstant, il n’y a pas nécessairement de causalité entre gains et pertes, et quand bien même elle existerait, la direction de celle-ci ne saurait être prédéterminée (Uttal & Perlmutter, 1989).

Dans une perception subjective du parcours de vie, où les changements de la vie sont évalués comme des gains (événements de vie souhaités et/ou bienvenus) ou des pertes (événements de vie indésirables) par l’acteur lui-même, peu d’études – à notre connaissance – ont empiriquement testé ← 388 | 389 → la répartition de l’évaluation des événements selon l’âge. Toutefois, Heckhausen, Dixon, & Baltes (1989) ont interviewé 112 adultes allemands (de jeunes à âgés) sur la perception de 358 adjectifs décrivant les caractéristiques de personnalité, sociales et intellectuelles. Les participants ont été invités à évaluer chaque adjectif comme indésirable, neutre ou souhaitable – selon leur âge au moment de l’enquête, mais aussi aux âges antérieurs et supérieurs. Compte tenu du ratio gains/pertes, les résultats montrent un impact net de l’âge, avec des pertes de <5% jusqu’à l’âge de 30 ans, atteignant 30% à l’âge de 70 ans et subissant une augmentation drastique par la suite (jusqu’à 80% des pertes à l’âge de 90 ans). Mais cette étude prouve aussi que des changements sont encore considérés comme des gains dans la vieillesse (20%).

L’enquête de Heckhausen et al. (1989) a permis de confirmer empiriquement le modèle proposé par les chercheurs du lifespan (Baltes et al., 1999). Néanmoins, elle a été conduite en Allemagne (à nouveau dans l’espace atlantique) et tient peu compte d’autres facteurs que l’âge dans l’évaluation des adjectifs proposés (comme le niveau socioéconomique, le genre, etc.). Analyser les gains et les pertes des changements de l’année écoulée, subjectivement évalués par les individus les ayant vécus, prend donc tout son sens dans un pays du Sud et une mégapole affectée par les mutations économiques, qui plus est pour une population diversement marquée par les inégalités et les privations.

La valence des changements récents évoqués à Mumbai

La question portant sur les changements récents de la vie demandait une évaluation de ces mentions par le répondant, en termes de «gain», «perte», «ni l’un ni l’autre», «les deux». Une fois l’ambivalence ôtée (les options «ni l’un ni l’autre» et «les deux»), nous avons répartis la totalité des événements restant selon qu’ils appartiennent aux gains ou aux pertes.

Les domaines les plus mentionnés comme des gains par les répondants sont : la famille (27%), le travail (19%), la santé (16%) et l’éducation (12%)7. Une répartition plutôt égalitaire entre les principaux domaines de changements récents, soulignant que les gains peuvent provenir de différentes trajectoires. A l’inverse, les pertes se regroupent sous un domaine principal de mention : la santé (63%). Cette dernière comprend : les maladies (31%), le déclin graduel de la santé (11%), les hospitalisations (8%), ← 389 | 390 → les accidents (7%). Parmi les grands domaines, suivent ensuite l’économie (8%), le travail (8%) et les décès (7%).

La figure 9.11 expose le ratio relatif des gains et des pertes selon les groupes d’âge, sans distinction entre les quartiers de résidence. En général, les résultats suivent la distribution théorique attendue et montrent une distribution claire tout au long de la vie : les jeunes ont tendance à mentionner plus de gains alors que les personnes âgées évoquent plus de pertes. L’inclinaison du graphique est régulière, montrant une diminution continue du nombre de gains pendant la durée de vie, tandis que les pertes augmentent. Cependant, la plus grande chute des gains semble se situer entre le début de l’âge adulte (20–24 ans) et les cohortes suivantes. La jeunesse serait-elle une période marquée par plus d’insouciance, même à Mumbai ?

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Figure 9.11: la répartition des gains et des pertes (%) selon les groupes d’âge

Plusieurs modèles de régressions logistiques ont permis de détailler quels individus possèdent une propension à mentionner une perte (voir tableau 9.7). Trois variables se révèlent déterminantes pour expliquer cette propension : le groupe d’âge, le niveau d’éducation et la santé auto-évaluée. Le lieu de résidence ne s’avère pas une variable significativement déterminante dans l’explication des mentions de pertes parmi les changements de l’année écoulée.

Indiscutablement, il apparaît que plus l’individu est âgé, plus il évalue négativement les événements récents qu’il évoque. Ceci corrobore parfaitement la littérature, ainsi que nos analyses descriptives. De même, une santé estimée bonne (mais pas excellente), moyenne ou mauvaise a le même effet, ce qui n’est pas surprenant. ← 390 | 391 →

De son côté, le niveau d’éducation permet de souligner un phénomène intéressant : les personnes qui ont atteint l’école primaire ont davantage tendance à évoquer des souvenirs récents négatifs que ceux ayant accompli des études supérieures (y compris universitaires), mais ce n’est pas le cas des illettrés. Avoir été à l’école, même peu de temps, semble permettre de saisir les implications de l’environnement et de sa condition socioéconomique sur sa vie, induisant qu’il existe une «acceptabilité sociale» à se plaindre qui n’existe pas chez les personnes exemptes d’éducation qui activeraient des mécanismes d’accommodation à leur misère (Bourdieu, 1998b). Ceci reste toutefois une hypothèse, qui n’est pas corroborée par la variable du lieu de résidence. En effet, aucune différence significative en fonction du lieu d’habitation ne ressort dans le fait de citer une perte.

Ces résultats ne sont ni simples ni univoques ; ils appellent un approfondissement des souvenirs évoqués. En effet, réussir à l’école, entrer à l’université, etc. sont des souvenirs qui ne peuvent être mentionnés que par ceux qui les ont vécus, et qui sont positifs. A l’inverse, ne pas pouvoir continuer ses études, comme cela a beaucoup été évoqué, représente un aspect négatif et contraint qui ne peut s’appliquer qu’aux individus appartenant à un niveau de scolarisation bas, voire inexistant.

Tableau 9.7: rapports de cotes issus de régressions logistiques sur la question des changements survenus au cours de la dernière année

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Seuils de significativité : ° ≤ 0.1; * ≤ 0.05; ** ≤ 0.01; *** ≤ 0.001.

← 391 | 392 →

9.3.2  La valence des grands changements de la vie et de l’histoire

Afin de considérer aussi les questions sur les principaux tournants de l’existence et de l’histoire, pour lesquelles les individus n’avaient pas été sollicités de donner une évaluation, nous avons choisi de passer par une reconstruction a posteriori de la valence du changement. Ainsi, la signification négative, positive ou ambivalente8 des tournants de la vie et des changements sociohistoriques a fondé notre codification. Bien souvent, la valeur de la mention était très marquée, mais cela n’a pas été toujours le cas : 38% des tournants étaient positifs, 45% négatifs et 17% ambivalents. Plus tranchés, les changements sociohistoriques étaient essentiellement négatifs (93%), 4% positifs et 3% ambivalents.

Tableau 9.8: rapports de cotes issus de régressions logistiques sur la question des grands tournants de la vie

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Seuils de significativité : ° ≤ 0.1; * ≤ 0.05; ** ≤ 0.01; *** ≤ 0.001.

← 392 | 393 →

Dans les analyses qui suivent, les changements ambivalents ont été ôtés. Le tableau 9.8 se focalise sur la question touchant aux grands événements marquants de la vie. L’âge apparaît comme n’étant pas significatif. Par contre, habiter à Bandra accroît le risque d’évoquer un tournant négatif, tout comme être une femme. Par ailleurs, posséder un niveau d’éducation nul ou bas (primaire ou secondaire) augmente la propension à évoquer un tournant connoté négativement par rapport aux universitaires. Finalement, s’estimer dans une santé relative ou mauvaise est également un facteur explicatif d’avoir mentionné un tournant négatif.

Dans le tableau 9.9, les mêmes analyses des mentions négatives ont été faites, mais cette fois-ci portant sur les changements sociohistoriques. Ces derniers possèdent une teneur généralement sombre, mais elle a d’autant plus tendance à survenir lorsque le répondant réside à Santa Cruz. Le fait de n’avoir pas reçu (ou peu) d’éducation est également un facteur accroissant la propension à mentionner un événement négatif. Finalement, s’estimer en bonne ou moyenne santé (par rapport à avoir une santé très bonne) incite aussi à évoquer des événements négatifs.

Tableau 9.9: rapports de cotes issus de régressions logistiques sur la question des changements sociohistoriques

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Seuils de significativité : ° ≤ 0.1; * ≤ 0.05; ** ≤ 0.01; *** ≤ 0.001. ← 393 | 394 →

Un point intéressant de cette analyse concerne le fait de mentionner davantage de changements négatifs si l’on réside à Santa Cruz qu’à Bandra. Par ailleurs, le fait de mentionner plus de changements historiques négatifs si l’on n’a pas ou peu d’éducation.

Alors que l’âge influence le fait de mentionner des pertes ou des gains parmi les changements de l’année écoulée, cette variable n’a plus d’impact sur la mention de tournants ou de changements sociohistoriques négatifs. Ce qui tend à prouver que la position dans le parcours de vie a une influence sur la valence des événements vécus directement, mais que, lorsque l’on raconte rétrospectivement les moments marquants de son existence, alors les variables socioéconomiques (lieu de résidence, niveau d’éducation et auto-évaluation de la santé) ainsi que le sexe sont bien plus déterminantes. Les inégalités issues du fait d’être pauvre, mal formés ou femme à l’heure actuelle dans une mégapole indienne apparaissent illustrées par cette propension à donner une tonalité négative à sa mémoire.

9.4  Conclusion

La mémoire mobilisée par les répondants renvoie à leur existence de façon dans l’ensemble réaliste, sans nécessairement se référer de manière préférentielle au souvenir des moments heureux, qui sont malgré tout également présents. Plusieurs constats peuvent être établis au travers de ces résultats. Le premier volet du questionnaire se rapporte directement aux événements vécus aux différentes étapes de la vie (les individus devant évoquer des éléments survenus dans la dernière année). Il ressort des analyses effectuées que la classe d’âge possède le principal impact sur le fait de mentionner un événement subi, négatif et concernant autrui plutôt que soi-même. Sous contrôle des autres variables socioéconomiques, être âgé accroit la potentialité de se souvenir de changements imposés et aux teintes sombres. Ceci est conforme à la théorie qui postule que les souvenirs des jeunes sont moins chargés du sentiment de perte.

La question sur les changements de l’entier de la vie fait davantage ressortir les inégalités socioéconomiques et socioculturelles. En effet, être peu ou pas du tout éduqué augmente fortement les risques d’évoquer des souvenirs négatifs et subis, par rapport à des individus ayant un niveau ← 394 | 395 → secondaire ou supérieur. L’inégalité sociale est également visible dans la propension à citer des événements subis et négatifs parmi les habitants des bidonvilles plutôt que parmi ceux résidant dans un quartier formel.

Dans les résultats portants sur les souvenirs sociohistoriques, les inégalités sociales ressortent à nouveau comme les variables explicatives les plus probantes. La valence négative des souvenirs s’explique ainsi largement par le niveau d’éducation. Les individus illettrés, mais plus encore les personnes qui ont été scolarisées sans dépasser le niveau de l’école primaire, évoquent des événements négatifs. Avoir atteint un premier stade d’éducation permet-il de saisir les disfonctionnements environnementaux et sociétaux avec une meilleure précision ? Les individus ont-ils davantage conscience de leur situation de privation ? Ou le fait d’être privé de base scolaire implique-t-il une vision plus centrée sur l’espace étroit de son quartier, de sa communauté, et un éloignement vis-à-vis de l’histoire et de l’environnement plus larges ? ← 395 | 396 →


1 «En raison de la diversité des sous-systèmes sociaux, les individus doivent acquérir des compétences multiples pour faire face à la diversité des actions qu’ils sont tenus d’accomplir. La socialisation conduit vers une individualisation croissante dans la mesure où chaque individu fait partie de cercles d’action différents […]» (Dubet & Martuccelli, 1996, p. 514).

2 «Si la notion d’individualisation est souvent employée pour décrire le processus de différenciation croissante des parcours personnels, et donc une réalité observable sur le plan empirique, elle se veut aussi, dans son acception proprement analytique, l’interprétation d’un processus spécifique à la seconde modernité, qui, à la suite d’une série de changements institutionnels, forge les individus en augmentant leurs capacités de réflexion. Autrement dit, et comme Beck le souligne si bien, la thèse de l’individualisation est inséparable de l’émergence d’un nouvel individualisme institutionnalisé. En revanche, l’individuation désigne un processus plus large puisque bien d’autres facteurs structurels, et non le seul travail des institutions au sens fort du terme, sont pris en compte. La dynamique de l’individuation s’efforce ainsi d’interpréter à l’horizon d’une vie — ou d’une génération — les grandes transformations historiques d’une société.» (Martuccelli, 2009, p.22).

3 Il est arrivé que la codification ne soit pas si simple. Ainsi, lors de l’évocation de son propre mariage, il a été décidé d’attribuer le changement à la catégorie «ego» – bien que l’on sache que des implications sont aussi notables pour la famille du répondant –, alors que la citation de la naissance de son enfant a été attribuée à la catégorie plus large «famille et société», malgré l’évident impact sur la vie de l’interviewé.

4 Nous entendons par là le fait que cette personne ait eu un contrôle sur la survenue de l’événement, ou pas. Certains événements ne présentaient aucune difficulté de classement (les changements du domaine de la santé ont ainsi presque tous été classés comme subis, à l’exception des opérations volontaires par exemple), alors que d’autres étaient plus ambivalents. Par exemple, les mariages étaient par défaut placés dans la catégorie choisis (y compris les mariages arrangés), à moins qu’une absence de volonté (voire une opposition de l’individu) ne soit explicitement énoncée.

5 Par ailleurs, 90% des individus ont cité au moins un tournant comportant une idée de changement.

6 Seules 42 personnes parmi ces quelque 40% mentionnent uniquement des états (soit 8% de l’échantillon total).

7 Dans une analyse plus fine des types de tournants, ressortent: le changement de travail ou la reprise du travail (12%), les naissances (11%), les mariages (11%), l’amélioration de la santé (8%) et la réussite scolaire (7%).

8 Les tournants ambivalents correspondent à un événement où ni le positif ni le négatif ne prime: par exemple «I got married» (femme de 52 ans, Bandra). Les changements sociohistoriques ambivalents représentent des événements neutres, ou qui ne révèlent pas d’avis tranché du répondant à leur encontre: par exemple «Mobile and internet and media in India. Mobile is useful. It is also bad” (homme de 53 ans, Santa Cruz).