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Le Nigeria et la Suisse, des affaires d’indépendance

Commerce, diplomatie et coopération 1930–1980

Steve Page

Analyser les rapports économiques et diplomatiques entre le Nigeria et la Suisse revient à se pencher sur des mécanismes peu connus de la globalisation: ceux d’une relation Nord-Sud entre deux puissances moyennes et non coloniales. Pays le plus peuplé d’Afrique, le Nigeria semblait en passe de devenir, à l’aube de son indépendance, une puissance économique continentale. La Suisse, comme d’autres pays, espérait profiter de ce vaste marché promis à une expansion rapide. Entreprises multinationales, diplomates et coopérants au développement sont au centre de cet ouvrage, qui s’interroge sur les motivations, les moyens mis en œuvre et les impacts des activités de chacun. S’y ajoutent des citoyens suisses de tous âges et de tous milieux qui, bouleversés par les images télévisées d’enfants squelettiques durant la « Guerre du Biafra » en 1968, entreprirent des collectes de fonds et firent pression sur leur gouvernement pour qu’il intervienne. Ce livre donne une profondeur éclairante aux relations Suisse–Nigeria, récemment médiatisées sur leurs aspects migratoires, ou sur les pratiques opaques de négociants en pétrole établis en Suisse.
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Chapitre VII: Partenariat militaire et humanitaire

Chapitre VII

Partenariat militaire et humanitaire

Pour le gouvernement suisse, la livraison au Nigeria de canons Oerlikon-Bührle et l’aide humanitaire représentent les plus épineux dossiers de la Guerre civile. L’Affaire Bührle recouvre une vente d’armes certes illégale, mais favorisée par une législation contradictoire. Comment l’armée nigériane en vient-elle à s’intéresser à des armes suisses ? De quel œil l’Administration suisse voit cet intérêt, alors que le Nigeria glisse vers la Guerre civile ? Il ne s’agira pas de la première exportation illégale d’armes suisses, mais de la première qui devienne une affaire, provoque autant d’indignation et donne lieu à une condamnation, ce qui pousse à se demander en quoi cette vente diffère des précédentes.

Non moins sous les feux de la presse et de l’opinion publique, le CICR, pour son intervention au Nigeria, bénéficie d’un soutien financier et diplomatique de la Confédération. Dégagées périodiquement et au prix de quelques acrobaties budgétaires, les ressources allouées à l’Organisation – tant en espèce qu’en nature – permettent de sauver des vies, mais pas d’éviter l’éclatement d’une crise diplomatique qui force le CICR à se retirer plusieurs mois avant la fin de la Guerre.

1.   L’Affaire Bührle

« J’ai aujourd’hui reçu des informations de source sûre, qui indiquent clairement une flagrante violation des dispositions d’exportation par la firme Bührle ».1 En ce 12 juin 1968, l’ambassadeur Real apprend que l’armée nigériane dispose d’une centaine de canons anti-aériens Bührle, livrés de Zurich par voie aérienne. ← 237 | 238

« Interdiction » d’exporter du matériel de guerre

Les fabricants suisses de matériel de guerre sont soumis à une interdiction générale d’exporter ; mais, pour reprendre les termes de R. Moosmann, il s’agit d’un règlement « qui prend l’eau ».2 Réintroduite en 1944, assouplie par l’exception des explosifs en 1946, puis celle du « matériel défensif » l’année suivante, l’interdiction est toutefois confirmée en 1948, à la déception du Département militaire [DMF]. Contrairement au Département politique, plus attentif à l’idéal de neutralité, le DMF prône une procédure d’autorisations au cas par cas. Cette position est soutenue par un argument liant la possibilité d’exporter – donc, d’entrer plus largement en concurrence – à la qualité de l’équipement fourni à l’armée suisse. La limite du raisonnement tient au fait que les fabricants, parvenant à tirer plus grand profit des exportations que des contrats avec l’armée suisse, tendent à lui livrer du matériel de second choix, voire dans un délai plus long.3 En 1950 déjà, sous pression des milieux industriels, le Conseil fédéral accepte de donner une « interprétation plus large » à l’interdiction. Le conseiller juridique du DPF Rudolf Bindschedler reconnaît alors le « caractère relatif » de celle-ci et un manque de logique dans la réglementation.4 Concrètement, le DMF et les fabricants sont parvenus à faire adopter le système d’autorisations individuelles ; la décision de ne pas renoncer officiellement à l’interdiction tient au désir de tenir cette question à l’écart de l’espace public. A partir de 1955, une interdiction complète ou partielle est appliquée à certaines destinations : elle concerne d’abord Israël et les pays arabes, puis l’Indonésie, l’Afrique du Sud, la Grèce, la Turquie et Chypre.5

Le secrétaire général du DPF Pierre Micheli écrit en 1965 que « la pratique régulière du Conseil fédéral consiste à ne pas autoriser d’exporta ← 238 | 239 tions de matériel de guerre vers des régions où un conflit armé a lieu ou menace d’éclater ».6 Sans surprise, l’interprétation de la réglementation laisse une place non négligeable à l’arbitraire et la jurisprudence ; mais malgré ce flou, il reste des contrevenants. Une fois leur culpabilité établie, les autorités les soumettent à ce que R. Tobler qualifie de « rituel informel ». Autrement dit, jusqu’à l’affaire nigériane, on ne donne jamais suite aux enquêtes dont ils font l’objet.7

L’armée nigériane et les fabricants suisses

A effet du 1er octobre 1960, Muhammadu Ribadu est nommé ministre de la Défense, fonction qu’il assume jusqu’à sa mort en 1965. Sa politique se traduit surtout par des constructions et rénovations de casernes, mais aussi par l’expansion de la marine, le rétablissement de l’artillerie et la création des forces aériennes. Pour la coopération militaire, comme dans les autres domaines, le Colonisateur perd son exclusivité, tout en restant le premier partenaire. Quelques officiers choisiront d’achever leur formation non pas en Grande-Bretagne, mais au Pakistan, aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, en Inde ou en Ethiopie. Les fournisseurs d’armes se diversifient également ; l’Armée acquiert, par exemple, des mitrailleuses allemandes, des pièces d’artillerie italiennes, des lance-mines suédois.8

Au retour de sa visite en Inde, en 1961, Ribadu reste impressionné par la fabrique de machines outils9 Bührle que lui a montrée le président Nehru. Fort de cette inspiration, son passage en Suisse à la fin septembre – entre un séjour en Suède et un autre au Canada – vise à intéresser une entreprise à ériger une fabrique d’armes au Nigeria et à collaborer pour la formation de techniciens. L’ambassadeur Bucher montre très peu d’enthousiasme ← 239 | 240 face aux intentions de Ribadu et précise que la filiale de Bührle en Inde résulte d’un partenariat entièrement privé. Notant une réaction si mitigée, ce dernier annonce que son séjour ne prétend pas à un caractère officiel, mais exprime le souhait d’être reçu par le ministre des Affaires étrangères et celui de la Défense. Apparemment à juste titre, Bucher présente Ribadu au DPF comme un homme particulièrement puissant, bras droit d’Ahmadu Bello. Quelque chose contraste avec la préparation d’autres visites de ministres nigérians et semble refléter les réticences de Bucher ; s’il qualifie Ribadu de corrompu, « comme la plupart des autres membres du gouvernement », c’est le seul qu’il accuse si directement.10

Le chef du DPF et président de la Confédération Friedrich T. Wahlen est lui aussi préoccupé par ce projet d’« internationalisation » de l’industrie suisse d’armement, au point de porter le sujet à l’ordre du jour du Conseil fédéral. En revanche, le DMF se révèle plus avenant et ressort son argumentation classique en faveur des exportations, à un moment où le divisionnaire Peter Burckhardt vient d’entrer à la direction de Bührle. Ribadu est introduit par le DMF auprès de cette entreprise, ainsi que d’Hispano Suiza et Sig. Si les deux premières reçoivent directement le préavis négatif du DPF sur le projet de fabrique, ce n’est pas le cas de la troisième, que le DMF néglige d’informer. Le secrétaire du DPF Raymond Probst signale, par exemple, qu’Hispano Suiza est déjà une multinationale11, mais Wahlen tient à faire connaître son mécontentement :

J’aimerais vous charger d’insister vigoureusement sur ma position. Nous ne pouvons simplement pas nous permettre de mener, d’un côté, une politique de neutralité et de promotion de la paix, alors que d’un autre côté, nos fabriques d’armes continuent d’ériger des filiales à l’étranger. Vous savez que j’émets beaucoup de réserves sur certaines livraisons d’armes à l’étranger. La multiplication de filiales devrait renforcer ce sentiment, ainsi que la position du Département quant aux autorisations d’exportation.12

Bührle prétend ne pas s’intéresser à ouvrir une fabrique d’armes au Nigeria, mais être au mieux disposée à entrer en matière pour un projet d’usine ← 240 | 241 de machine outils, sur le modèle de sa filiale en Inde.13 Hispano Suiza déclarera n’avoir même pas engagé de pourparlers avec le Nigeria et le contrat pour une fabrique d’armes et de munitions sera attribué à la maison ouest berlinoise Fritz Werner.14 Aucune firme suisse n’ouvre de filiale à Lagos, mais il n’est pas certain qu’on le doive à Wahlen et au DPF, dont les moyens de pression, selon Probst, se limitent à la sphère morale. De plus, ce dernier se laisse moins tourmenter que son supérieur : « De tous les pays africains, le Nigeria est bien celui où une telle fabrication, même si elle reste, en principe, indésirable, donne le moins de soucis politiques ».15 Au sujet des exportations, il se démarque encore davantage :

On a aussi pu remarquer que cette industrie pouvait s’intéresser à une telle prise de contact, ne serait-ce que pour une éventuelle exportation de matériel de guerre à la Félération du Nigeria. Notre réticence quant au projet d’une fabrique suisse d’armement au Nigeria ne devrait pas être une raison, pour notre industrie, de ne pas commercer d’une autre manière avec ce pays qui, par sa grandeur, son influence et son orientation politique, constitue un facteur appréciable de stabilisation en Afrique.16

Rien ne permet de mettre au jour un quelconque conflit d’intérêts vécu par Probst, qui a jusqu’ici mené l’entier de sa carrière au sein du DPF. Son positionnement démontre peut-être cette préférence pour les « démarches actives et pragmatiques » que lui prête le rédacteur P. Stettler.17 Concernant le séjour de Ribadu, c’est le DMF qui exprime le mieux son malaise quant aux contradictions émanant d’un tel pragmatisme : il prétend n’avoir pris connaissance de la position officielle du DPF qu’après la visite et estime ne pas comprendre le sens des démarches – mises en contact, répercussion d’une partie des coûts sur les entreprises – si on entend décourager le type de coopération dont cette visite fait l’objet.18 ← 241 | 242

L’année suivant le séjour de Ribadu, deux officiers sont envoyés en Suisse à la recherche de mitrailleuses. Sollicité par eux pour préciser les adresses de Bührle et Hispano Suiza, le chargé d’affaires de l’ambassade s’empresse de consulter le DPF pour savoir si d’autres firmes sont susceptibles de les intéresser.19 Si cette requête obtient une réponse, il ne semble pas qu’elle ait été archivée. En 1965, c’est à la Division du commerce que le chargé d’affaires Jean Zwahlen recommande Faltas, récemment engagé comme conseiller-représentant par le Ministère de la défense. Déçu par la lenteur de la firme allemande Rheinmetall GmbH à honorer sa commande de pièces détachées pour mitrailleuses, Faltas songe désormais à se tourner vers Bührle. Malgré les précisions de Zwahlen sur la solvabilité du client, la Division du commerce, d’entente avec le DPF, « ne peut malheureusement pas, […] pour des raisons fondamentales, établir le lien avec l’Entreprise ».20

Faltas, à travers le double rôle qui lui est assigné, devient représentant d’Hispano Suiza au Nigeria et arrange la visite de la maison mère pour quatre officiers, en juillet 1966. Bührle n’est pas en reste ; en 1961 déjà, son agent Sieger séjourne à Lagos afin d’y négocier un contrat de livraison pour lequel, selon Probst, une autorisation devrait être obtenue sans problème. En 1966, en plus des intérêts de fabricants d’armes allemands, français, suédois et étasuniens, la filiale lagosienne de la firme zurichoise IPTC21 représente ceux de Bührle. L’agent IPTC Walter Squindo semble bien introduit auprès des autorités militaires et du Ministère de la défense, ce qui lui permet d’organiser le passage en Suisse d’une délégation d’officiers en avril 1967.22 ← 242 | 243

La course aux armements

Suite aux massacres de septembre 1966, le repli de la région Est s’opère d’abord par un retour massif d’Igbos jusque là implantés au Nord. Même dans la région Ouest, les Igbos font face à une opinion publique empreinte d’indifférence et encline à percevoir les massacres comme une fatalité, malgré l’évidence de leur préméditation et de leurs motifs politiques. Ils sont aussi victimes, au niveau officiel, d’une discrimination grandissante, voire d’intimidations.23 Depuis l’assassinat d’Ironsi, Ojukwu considère que le Nigeria ne dispose plus de gouvernement central et prône un système confédéral, selon lequel les soldats de chaque région demeureraient dans leurs casernes respectives. Or, des troupes de la région Nord restent stationnées dans le Sud-Ouest et Gowon tient à être reconnu comme chef d’Etat, bien que la hiérarchie militaire ne légitime pas clairement cette prétention.

Un marchand d’armes américano-allemand effectue une livraison à la région Est en octobre24, puis un major de la région Nord s’envole vers l’Europe pour une mission d’achats. Le secrétaire permanent des Affaires étrangères Ogbu et son suppléant Adegoroye approchent l’ambassadeur Real, afin d’en savoir plus sur les pratiques suisses en matière d’exportation de matériel de guerre et plus précisément, d’exprimer leur souhait qu’elle n’encourage pas les tendances sécessionnistes de la région Est en lui livrant des armes. Demandant aussi des précisions sur la politique de visas, ils suspectent que certains délégués aux séances du Commonwealth à Londres poursuivent leur séjour en Europe. Adegoroye aimerait connaître les noms des Nigérians arrivés en Suisse d’un pays tiers avec visa diplomatique, mais Real juge la procédure trop compliquée, sachant que le Ministère n’est lui-même pas en mesure de produire la liste des délégués qui ne sont pas rentrés, mais pense qu’il s’agit principalement d’Igbos.25 ← 243 | 244

Début mars 1967, Real apprend de représentants suisses à Lagos, dont celui de Bührle, que la région Est, aussi bien que le Gouvernement fédéral, s’efforcent d’acquérir des armes en Suisse. A l’insu de celui-ci, une délégation de la région Nord est récemment parvenue à s’en procurer en Italie au moyen de fonds non-identifiés. Les tensions diplomatiques qui y font suite amènent l’Italie à interdire les exportations de matériel de guerre à destination du Nigeria. Real recommande que son gouvernement en fasse de même, estimant que « les procédés des militaires sont si peu transparents, que personne ne sait exactement qui veut acheter des armes pour qui ».26 Fin avril, lors du passage dans les fabriques Bührle et Hispano Suiza d’une délégation d’officiers emmenée par les lieutenant colonel et commandant de l’Armée de l’air fédérale Joseph Akahan et Shittu Alao, Michael Gelzer du DPF se prononce à son tour en faveur de l’interdiction, rappelant à la Division du commerce et au DMF que désormais, « personne n’ignore la situation politique très explosive du Nigeria ».27

La délégation d’Akahan et Alao désire passer commande de canons anti-aériens 20 mm auprès de la maison Bührle. Malgré les réticences toujours plus marquées de l’ambassadeur Real au sujet des exportations et ce qui apparaît comme une soudaine prise de conscience du DPF, Bührle émet une offre pour 24 canons, puis le Ministère de la défense annonce en vouloir le double et organise une nouvelle mission au 2 juin pour finaliser le contrat. Alors qu’entre temps, une autre délégation a visité Hispano Suiza, une rumeur indique que les pièces d’artillerie se trouvent déjà en haute mer, ce que le représentant de Bührle à Lagos dément formellement, car l’autorisation d’exportation n’aurait pas pu être obtenue.28 En août, deux agents Bührle séjournent à Lagos pour former des troupes fédérales à l’usage de canons anti-aériens, mais l’exercice se déroule avec du matériel britannique.29

La diplomatie suisse raffermit sa position à l’encontre des exportations d’armes au Nigeria surtout dans le courant des mois de mars et avril, ← 244 | 245 quand l’Italie décide de les interdire et la France refuse d’autoriser une livraison de « petites armes », puis une autre de dix blindés de la maison Panhard. A l’instar de l’Allemagne, la France semble adopter l’interdiction à la fin mai.30 Cependant, les grandes agences de presse – Reuters, AFP – ne manquent pas de faire état des massacres d’octobre 1966 et, par exemple, les principaux journaux suisses romands relaient l’information en annonçant 300 morts à Kano, y consacrant des articles à plusieurs colonnes durant trois jours. Le 7 octobre, la Gazette de Lausanne titre : « Dans un ouragan de haines tribales, le Nigeria tente encore l’union », et le Journal de Genève : « Nigeria : ‹ Désintégration › ».31 On note la tendance persistante à qualifier les massacres de heurts entre « tribus rivales »32, sans évoquer une planification ou instrumentalisation politique. Puis, bien que l’alarmisme se révèle jour après jour mieux fondé, ces journaux se détournent de l’actualité nigériane et en janvier 1967, le dramatique échec de la Conférence d’Aburi y trouve un écho limité. C’est à partir du 20 mars qu’ils publient des rapports d’agences, appuyés de ceux de correspondants, qui dépeignent à nouveau « une situation alarmante » et parlent d’une veille de guerre civile.33 La presse, et probablement l’opinion publique, n’apparaissent pas étrangères à l’attitude officielle face aux exportations d’armes. Mais à la différence du grand public, ne disposant guère d’autres sources d’information que la presse, l’Administration suisse reçoit le courrier de son ambassade à Lagos ; les lettres de Real sont en général détaillées et équilibrées, elles mentionnent des rumeurs et rapportent différents points de vue. Le fait que celui-ci qualifie la crise de « politique et non économique »34 tend éventuellement à dédramatiser la situation, vue de Berne. Dans tous les cas, les critères qui amènent le gouvernement suisse à considérer qu’un conflit « menace d’éclater » – élément officiellement déterminant pour les autorisations d’exportation – restent ici de l’ordre du mystère. ← 245 | 246

Quel matériel de guerre suisse est parvenu au Nigeria ? Mis à part les produits de ses fabricants, la Suisse offre un endroit propice à la négociation de contrats avec des firmes d’armement établies en pays tiers. En mars 1967, la « Société pour le développement de l’agriculture » acquiert 4’000 fusils automatiques belges, 300 fusils mitrailleurs allemands, 500 pistolets mitrailleurs danois et 3 mio de cartouches. La facture est réglée par un intermédiaire basé en Suisse, probablement l’ambassadeur Kolo, qui dépose un accréditif de 1.05 mio $ à la Banque commerciale SA de Genève.35 Annoncée avec enthousiasme par le gouverneur de la région Nord Hassan Katsina à l’ambassadeur Real, cette livraison est parvenue à Kaduna et semble être destinée à la seule Région. Même si le nom de la société indiquée sur la commande laisse supposer un financement par des fonds d’aide au développement, Real souligne que la seule aide en liquide provient des Etats-Unis, qui la soumettraient à un contrôle étroit ; il soupçonne donc que les fonds proviennent de personnalités influentes du Nord, tel l’ancien ministre Inuwa Wada.36

Au cours des mois suivants, toujours à partir de la Suisse, Sule Kolo procure du matériel tchécoslovaque à l’Armée fédérale : six avions de chasse, 600 bombes à 100 kg et 600 missiles. Confiant dans sa méthode d’achats, à la mi-mai, il transmet une note au président de la Confédération Roger Bonvin, précisant que son gouvernement souhaite en toute circonstance éviter un conflit armé et lui demande donc de tout faire pour empêcher les exportations d’armes à destination du Nigeria. Un nouveau fonds de 1 mio £ est alloué à Kolo en août pour acquérir des casques, des bazookas, des lance-mines et des lance-flammes.37

Fin décembre 1967, Real apprend que l’Armée fédérale possède des canons anti-aériens Bührle. Du moment qu’aucune autorisation d’exportation n’aurait récemment été délivrée, il considère que la livraison a pu passer par le Niger ou avoir eu lieu quand la situation était encore jugée stable.38 ← 246 | 247

Les méthodes d’exportation Bührle

Ayant organisé les visites de sept délégations militaires nigérianes auprès de firmes suisses, l’agent IPTC Walter Squindo marque depuis peu une plus grande distance vis-à-vis de l’ambassade. Pour tenter de faire la lumière sur la livraison Bührle, Real se fie désormais à des « sources sûres » et « un informateur », confirmant qu’une méfiance s’est installée entre les fabricants d’armes et les réseaux diplomatiques : des partenaires français auraient demandé à Squindo de ne plus entrer en contact avec leur ambassade. Real implore donc le DPF d’éviter, lors de ses démarches auprès de Bührle, de mentionner l’ambassade de Suisse en tant que source d’information.39

Il semble très probable, au début février 1968, que 16 canons aient transité par le Niger vers la région Nord, qui aurait réglé la facture par des fonds opaques et indépendants des finances fédérales. N’ayant pas été en mesure d’assurer une livraison directe, Squindo se voit privé de commission et exprime sa colère. Au flou des circonstances d’importation, s’ajoute la difficulté de quantifier la marchandise ; en mars, l’Administration suisse estime que 40 canons Bührle sont passés par le Niger et Real rapporte que les troupes biafraises en disposeraient également ; en mai, celui-ci parle d’un nombre « considérable » réparti sur plusieurs fronts.40 Des canons Bührle sont en service sur les fronts de Calabar et Bonny, d’autres à l’aéroport international d’Ikeja et sur des navires de guerre récemment livrés et équipés par la Grande-Bretagne, d’où des Crown Agents auraient en outre procuré 14 pièces à l’Armée fédérale. En août, des estimations que Real juge fiables portent le nombre à 200, alors qu’aucune de ces pièces d’artillerie ne se serait trouvée au Nigeria avant le 1er janvier.41

La fraude devient évidente à la mi-juin, lorsque Real apprend de son « informateur », lui-même renseigné par un « homme de liaison » au sein du Ministère de la défense, que des canons Bührle et leur munition ont été livrés directement de Zurich, par voie aérienne. Selon l’homme du Ministère, la transaction a été facilitée par un « habile jeu de documents ».42 ← 247 | 248 C’est à ce moment que l’Administration suisse se souvient avoir récemment autorisé une livraison Bührle à l’Ethiopie, soumise à une déclaration de non-réexportation. Mais l’ambassadeur à Addis Abeba Fernand Bernoulli découvre que son pays de résidence n’a jamais passé ces commandes et que les déclarations en question portent le sceau de la Réforme agraire, de fausses signatures, fausses adresses et faux numéros de téléphone.43

Motifs d’une condamnation

Sur recommandation du DPF et DMF, le Conseil fédéral lance une procédure judiciaire à l’encontre de Bührle ; en novembre 1968, deux cadres de l’Entreprise sont arrêtés. De nouvelles mesures de contrôle sont adoptées à partir de mars 1969, dont la mise sur pieds d’une commission d’experts pour les questions d’exportation d’armes. Le procès de novembre 1970 aboutit à une peine de 18 mois de prison pour le directeur des ventes Lebedinsky et 20’000 Sfr d’amende pour le chef de l’entreprise, par ailleurs forcé de se retirer du Conseil d’administration de la Société de banques suisses et de renoncer à certaines prérogatives à l’Armée. Déçu de la timidité des propositions de la Commission d’experts, l’ONG Conseil suisse de la paix lance une initiative populaire plus contraignante, votée en 1972 et refusée, mais de justesse, malgré l’opposition du Conseil fédéral.44

Sachant que Bührle obtient à nouveau des autorisations d’exportation à partir de janvier 1969 et un contrat de 150 mio Sfr de la part du Conseil fédéral le mois suivant, les peines peuvent paraître légères. Néanmoins, le simple fait que les Autorités aient refusé de pratiquer le « rituel informel » normalement de rigueur et qu’elles aient engagé une procédure judiciaire est un événement sans précédent. Max Rottenberg, avocat de la défense, rapporte l’incompréhension de son client Lebedinsky face à l’acharnement dont il fait l’objet, alors que tous les cas des contrevenants précédents ont ← 248 | 249 été classés sans suite.45 Or, plutôt que la question : Pourquoi lui ?, légitimement formulée par l’Avocat, il convient de poser celle des circonstances temporelles : Pourquoi à ce moment ?

Lebedinsky et son collègue Meili, collaborateur pour l’Afrique, sont convoqués par le Département militaire le 29 avril 1968 à propos de la livraison au Niger. Le premier insiste sur la conviction de Bührle que les canons s’y trouvent encore et précise que deux délégués de l’armée du Niger ont séjourné en Suisse pour se former à leur usage. Il saisit l’occasion pour redemander l’autorisation, momentanément suspendue, de livrer 50’000 pièces de munition à cette même armée, et apprend que l’entrée en matière requiert la déclaration de non-réexportation des canons. Mais, compte tenu de la « sensibilité des Africains », Lebedinsky juge ce document difficile à obtenir. S’en suit une discussion, « sur un ton tout à fait amical », des « aspects politiques des livraisons de matériel de guerre en Afrique et particulièrement dans la région autour du Nigeria ».46 Dans une attitude similaire, le DPF garde une confiance relative en l’efficacité du système : Gelzer soulignera la faible garantie offerte par une déclaration de non-réexportation, mais prétendra que les « contrôles stricts » opérés par le DMF et les douanes rendent un contournement des directives « pratiquement exclu ».47 L’ambassadeur Real se montre moins crédule : admettant que les indications de l’attaché militaire britannique n’ont pas force de preuve, il rappelle la présence « incontestable » de nombreux canons Bührle au Nigeria et qu’il ne peut s’imaginer le séjour de deux instructeurs à Lagos sans relation avec une perspective de vente.48

Une fois la fraude rendue évidente, les fonctionnaires de Berne rappellent au Conseil fédéral la sensibilité de l’opinion publique face au conflit et aux exportations d’armes.49 En même temps, de l’Afrique, plusieurs diplomates suisses manifestent une conscience du préjudice porté à l’image de leur pays. Ce que Real appelle une « fausse appréciation de la position suisse dans le conflit » se répendrait dans « certains cercles » à Lagos ; par exemple, « un diplomate africain » affirme que la Suisse n’est pas meilleure ← 249 | 250 que l’Angleterre, car elle livre aussi des armes au Nigeria. Ce type de jugement devient récurrent dans le milieu diplomatique et Real s’efforce de démentir le fait que son gouvernement aurait autorisé ou du moins toléré les exportations.50 Dès le début de son enquête à Addis Abeba, Bernoulli est confronté à la stupeur du ministre des Affaires étrangères, qui aurait « compris qu’une fraude de ce genre arrive dans un pays en voie de développement mais pas en Suisse, connue pour sa précision ».51 Celui-là laisse aussi apparaître d’autres enjeux :

Aux affaires étrangères, j’ai dû me laisser dire des choses peu agréables. J’avoue que pour moi aussi c’est une énigme qu’une pareille fraude ait été possible en Suisse. […] Le Premier Ministre et le Ministre des affaires étrangères tremblent à l’idée de devoir informer l’Empereur de ce qui est arrivé. Celui-ci revient de Niamey, l’Ethiopie étant membre du Comité consultatif de l’OUA, chargé d’une médiation entre le Nigéria et le Biafra. La possibilité que des armes achetées sous le couvert de l’Aviation militaire éthiopienne aient été livrées au Nigéria risquerait d’avoir des répercussions très fâcheuses pour la diplomatie éthiopienne.52

L’empereur Haile Selassie, à travers le Comité consultatif de l’OUA, restera un des médiateurs les plus écoutés tout au long de la Guerre civile, et Addis Abeba un lieu potentiel de négociations.53 Mais aussi bien que Real à Lagos, Bernoulli doit constater l’ombre portée par l’affaire Bührle à des piliers de l’image idéale de la Suisse, comme la neutralité ou les bons offices.

En charge de l’intervention du CICR, August Lindt fait part de son inquiétude et recommande au DPF de se « préparer à [une] attaque foudroyante de la presse internationale qui peut avoir vent de l’affaire à tout moment ». Il craint qu’une telle tempête médiatique nuise à ses négociations avec le gouvernement nigérian, qui pourrait s’en servir afin de résister aux pressions.54 Enfin, un scénario tragique d’une certaine portée symbolique vient à être pris en compte par ce même gouvernement ; le secrétaire du Conseil des ministres Gobir souligne, auprès de Real, combien l’incident serait « fatal » si un avion suisse du CICR était abattu par un canon suisse.55 ← 250 | 251

2.   L’engagement humanitaire de la Confédération

Le Sud-Est, région la plus densément peuplée du Nigeria, finance le gros de son approvisionnement en protéines par des exportations d’huile de palme et les revenus de ses ressortissants travaillant à l’extérieur. Nombre de ceux-ci fuient les massacres de 1966 dans le Nord et leur retour fragilise davantage le ravitaillement. Sous-estimé dans un premier temps par les sécessionnistes, le blocus imposé par Lagos à partir de juin 1967 achève de mener à une crise humanitaire, reconnue dans l’appel à l’aide des Eglises biafraises à la fin de l’année. Dès janvier 1968, des organisations catholiques et protestantes acheminent des vivres en louant des avions à la compagnie Hank Warton, qui assure des livraisons d’armes depuis Sao Tomé. L’autre acteur principal, le CICR, offre ses services aux deux parties suite à la déclaration de sécession, en insistant sur le respect des Conventions de Genève, puis engage une équipe médicale de part et d’autre du front. Le procédé de négociations soumet l’extension de ses activités à l’obtention d’un accord, conclu en avril 1968 et permettant d’établir un pont aérien pour les secours alimentaires. Cette insistance sur le cadre légal explique, sur la durée du conflit, une performance chiffrée à 21’000 tonnes de vivres et médicaments, en-deça de celle des Eglises, qui ne recherchent pas l’accord des belligérants et en transportent 57’000.56 Toutefois, pour le CICR, l’ampleur de cette intervention est sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale.

Dès la fondation de la Croix-Rouge à Genève en 1863, les membres directeurs s’efforcent de formuler ses « principes fondamentaux », définis en 1965 par : humanité, impartialité, neutralité, indépendance, caractère bénévole, unité, universalité. En résumé, les deux premiers et le dernier expriment un idéal de non-discrimination entre les personnes à secourir. Quant au principe d’unité, il signifie qu’une seule société nationale de la Croix-Rouge ne peut exister par pays. En 1952, la Croix-Rouge britannique fonde une section à Abeokuta sur l’initiative de Mme Schoffield et une autre à Ibadan, par Mme Warren. Deux ans plus tard, 34 sections ont essaimé à travers le Nigeria ; elles organisent des collectes de fonds ← 251 | 252 et d’habits en cas de catastrophe, de livres et jouets pour des personnes hospitalisées, ainsi qu’une banque du sang dans la région Nord.57 Rassemblées sous la dénomination Croix-Rouge nigériane lors de l’indépendance, ces sections disposent de moyens évidemment dérisoires face aux conséquences de la Guerre civile.

Les sociétés nationales doivent être reconnues par le CICR, qui a également un droit d’initiative : offrir ses services à toutes les parties d’un conflit, venir en aide aux victimes et les protéger. Ce comité international est basé à Genève et ses membres – d’origine exclusivement suisse – élus par cooptation, un système censé maintenir une indépendance vis-à-vis du gouvernement. Et pour qui partage suffisamment le mythe, la composition mononationale du Comité offre justement une garantie de neutralité, du moment qu’il ne rassemble que des Suisses, citoyens d’un pays neutre.58 Le financement, lui, est assuré essentiellement par des gouvernements, dont celui de la Suisse qui assume, certaines années, plus de la moitié des coûts du siège central. Ceux des interventions sur le terrain sont plus répartis ; la contribution de la Suisse représente un modeste pourcentage, mais calculée en rapport au nombre d’habitants, elle apparaît une des plus élevées.59

Soutien financier et laitier

Au total, le Conseil fédéral finance les interventions humanitaires en faveur des victimes de la Guerre civile à hauteur de 14.4 mio Sfr, dont 11.1 mio au travers du CICR. Un premier montant de 50’000 Sfr est octroyé à la Croix-Rouge suisse en juillet 1967, pour l’engagement de ses deux équipes médicales. ← 252 | 253

En novembre 1967, 100’000 Sfr sont versés au CICR, après que le Département politique relève « l’abstention des gouvernements influents » et estime que « Les Nations Unies elles-mêmes ne semblent pas en mesure d’intervenir ni même de condamner ces massacres confinant au génocide ».60 A ces impressions s’ajoute une sollicitation, non de la part du bénéficiaire, mais du vice-directeur de l’UNICEF, qui approche l’observateur suisse auprès des Organisations internationales à New York pour lui communiquer sa « profonde anxiété […] et demander si le CICR ne pourrait pas alerter l’opinion publique mondiale ».61

Attentifs à ne pas risquer l’ingérence dans un conflit qu’il considère comme « un héritage de la colonisation britannique », le DPF recommande au Conseil fédéral de s’en tenir au plan humanitaire, sans lancer lui-même d’appel à l’opinion publique, afin d’éviter que le mobile d’une telle démarche ne soit déformé par « la faiblesse des structures gouvernementales africaines et les ambitions tribales qui entretiennent leur instabilité ». Selon le DPF, même un appel à une négociation de l’OUA pourrait amener ses membres à s’aligner sur Lagos. Le CICR apparaît alors comme l’acteur à soutenir et le DPF pense que de lui accorder une contribution « qu’il n’a pas demandée », permettrait de souligner l’appui de la Confédération. En outre, le Conseil fédéral est invité à l’annoncer et à marquer sa « profonde anxiété » à travers un communiqué de presse, ce qui « répondrait au souci […] d’appeler l’attention de l’opinion publique sur le drame nigérien, sans pour autant comporter les inconvénients d’un appel destiné directement aux parties belligérantes et à l’opinion mondiale ».62

Cette distinction entre une « opinion mondiale » et une « opinion publique » laisse supposer que la seconde se réfère au territoire suisse, mais on comprend mal comment la portée d’un communiqué de presse peut s’y limiter. Peut-être qu’ayant jugé les pouvoirs étrangers indifférents, le DPF entend d’abord sensibiliser la population nationale, voire susciter une générosité privée. En tout cas, l’opinion publique s’éveillera au cours de l’année suivante et ne manquera pas de constituer un facteur de décision à part entière, y compris pour le gouvernement suisse. Lors de ← 253 | 254 l’interruption du pont aérien du CICR en 1969, le DPF suggère d’appuyer l’action des Eglises qui, malgré leur manque de neutralité, lui apparaissent comme l’unique partenaire disponible. Ce que reflète ce choix, c’est une volonté d’éviter la passivité, que « le peuple suisse ne comprendrait guère ». Le même argument justifie l’octroi aux Eglises de 600’000 Sfr en février, geste alors qualifié d’« exception nécessaire », et de 1 mio Sfr en juillet.63 Parmi les motifs du troisième versement – 1 mio Sfr en septembre – est considérée l’image nationale ; plus précisément, le fait que Caritas Suisse et Eper représentent le pays auprès de Joint Church Aid, qui rassemble des organisations chrétiennes d’une vingtaine de nations.64

La contribution au CICR de novembre 1967 provient du crédit de programme de 43 mio Sfr alloué au Conseil fédéral par les Chambres pour la poursuite des œuvres d’entraide internationales sur la période 1967-1969. Ce point budgétaire n’est de loin pas consacré au Comité, mais sert davantage aux projets des Nations Unies. Une autre source de financement est le crédit d’urgence de 7.5 mio Sfr accordé au CICR par le gouvernement suisse en 1946. Son quasi-épuisement, en fin d’année 1967, amène les Chambres à le transformer en subvention et à voter une nouvelle avance de 10 mio Sfr, à un moment où le nombre et l’ampleur des interventions – au Proche-Orient, Vietnam, Yemen – amenuisent davantage les ressources du Comité.65

Ces fonds s’avèrent insuffisants sur la durée du conflit, si bien que la Confédération finit par recourir à un capital dont l’attribution lui pose une question morale : le million Bührle. Il s’agit du solde de la liquidation des ventes d’armes réalisées au moyen du clearing66 par Oerlikon-Bührle durant la Seconde Guerre mondiale, une somme que le Conseil fédéral avait prévu de réserver au CICR. En août 1969, le DPF vient à douter que ← 254 | 255 ce moyen de financement ne suscite aucune critique de l’opinion publique, pour autant qu’elle l’apprenne, et il estime que ce genre de publicité ne viendrait pas en aide au Comité, de surcroît à un moment où ses opérations au Nigeria se trouvent dans l’impasse. Par contre, ce fonds pourrait être versé aux Eglises, moins exposées à cette critique, car elles « acceptent depuis longtemps de l’argent du péché ».67 Si ce raisonnement obtient un écho, il n’est que limité ; le soutien aux Eglises continue à provenir des fonds habituels, alors que le CICR reçoit le million Bührle en décembre, pour maintenir son infrastructure au Nigeria en vue d’une prochaine reprise de ses activités.68 Il semble que le recours à cette somme reste entouré d’une grande discrétion.

Les aides de la Confédération sont en général réservées à des projets particuliers, comme le financement d’équipes médicales ou l’acheminement de vivres. Par exemple, les 600’000 Sfr aux Eglises servent à l’achat de 35 tonnes de nourriture et médicaments sur le marché suisse, devant être transportées au Biafra sur deux vols. Parmi les contributions en nature, les produits laitiers occupent de loin le premier rang. L’aide du gouvernement suisse aux victimes de la Guerre civile, jusqu’en août 1968, se monte à 650’000 Sfr en espèces et à 2.5 mio Sfr de lait en poudre.69

L’usage de produits laitiers dans les interventions humanitaires devient régulier pour le DPF à partir de 1960. Puis, aussi bien dans la presse qu’au Parlement, s’exprime l’idée de « mettre la surproduction agricole de la Suisse au service de l’alimentation des pays en voie de développement ». Le Conseil fédéral, en octobre 1967, ouvre un crédit de 5 mio Sfr à la Division de l’agriculture pour allouer des produits laitiers aux œuvres d’entraide. Dans son étude commandée par le Département de l’économie publique, le DPF précise :

Il va sans dire que les besoins alimentaires dans le monde sont à l’heure actuelle tels qu’il n’y a pas de limite à l’absorption de produits laitiers dans les pays du Tiers monde lorsqu’il s’agit de lait en poudre. Une limite existe en ce qui concerne le fromage qui n’est pas nécessairement apprécié par toutes les populations souffrant ← 255 | 256 de la faim, celles-ci étant, suivant les latitudes, accoutumées à d’autres modes de nourriture qu’en Suisse.70

Outre les différentes cultures alimentaires et plusieurs défis d’ordre technique, le type de procédé pose quelques questions d’ordre économique. Le prix du lait suisse atteint près du double de celui qui est pratiqué sur le marché mondial :

Il est en effet quelque peu choquant que sur les 8 millions disponibles pour l’aide aux populations sous-alimentées environ 5 millions reviennent en fin de compte à une partie de la population suisse et qu’en même temps les quantitiés que nous allouons soient diminuées de près de la moitié par rapport à celles que nous pourrions livrer si notre crédit n’était pas grevé par la subvention accordée à notre agriculture.71

La solution proposée par le DPF consiste à faire supporter la différence entre le prix suisse et le prix mondial de la marchandise par les fonds normalement assignés à l’agriculture. Il n’est pas certain que ça se réalise ; du moins, ce ne devrait pas être le cas au cours de la guerre civile du Nigeria.

Fidèle à son projet initial « d’attirer l’attention sur le drame nigérian », le gouvernement suisse ne se contente pas d’afficher ses propres contributions financières dans la presse, mais entreprend une collecte auprès des grandes puissances. A Londres, l’ambassadeur René Keller accompagne l’ancien président du CICR Paul Ruegger auprès du premier ministre Harold Wilson, qui convaincra le Foreign Office de verser les 700’000 £ demandés par le Comité. A Washington, l’ambassadeur Felix Schnyder s’apprête à organiser la visite de l’ancien conseiller fédéral Max Petitpierre, devenu membre du Comité, au Département d’Etat et à la Maison blanche. La démarche sera jugée superflue, du moment que les Etats-Unis octroient un troisième million de dollars et en promettent deux autres avant qu’elle ne s’effectue.72 En janvier 1969, Petitpierre rencontre le ministre français des Affaires étrangères Michel Debré, qui rappelle les divers engagements humanitaires de son gouvernement. Le partenariat français implique sur ← 256 | 257 tout la Croix-Rouge nationale, Terre des Hommes, Caritas et l’Ordre de Malte, tandis que l’Armée accueille des réfugiés dans son hôpital de Libreville, d’où elle assure aussi trois vols de secours par semaine. En plus de la campagne nationale de récolte de fonds programmée pour février, Debré s’apprête à faire débloquer des moyens financiers d’autres ministères et indique qu’il « verra s’il est possible d’en distraire une partie à l’intention du CICR ».73

Si la question du financement reste centrale, la plus grande difficulté du Comité réside toujours dans l’obtention des droits de vols, et pour cela, Debré se montre mieux disposé. Il estime que le Dahomey peut offrir une base d’envol convenable et promet d’intervenir auprès du président Emil Zinsou ; douze jours plus tard, le Comité effectue un premier décollage de Cotonou.74

Appui diplomatique

Bien que le CICR compte un ancien conseiller fédéral parmi ses membres, il ne peut dédaigner l’appui diplomatique de la Confédération, qui contribue par interventions spontanées ou mise à disposition de personnel. En 1968, le Comité lance une large campagne de recrutement s’adressant aux cadres de l’économie privée et faisant aussi appel à des volontaires de toutes classes sociales.

Un millier de citoyens suisses s’annonce ; en novembre, 398 européens sont engagés pour le travail de terrain au Nigeria, au Biafra et à Fernando Po, où se répartit déjà près d’un millier d’autres collaborateurs.75 Dans une circulaire aux unions patronales, le CICR demande aux chefs d’entreprises d’inviter leurs cadres « rompus aux relations publiques, aux voyages, aux relations internationales », à s’engager pour des périodes de ← 257 | 258 six semaines.76 Le succès de cette formule de recrutement n’est pas vérifié ; toutefois, à Genève, l’administrateur Nestlé Enrico Bignami, ayant participé à l’implantation de sa compagnie à Apapa et Nguru, assume la fonction de conseiller spécial auprès de la présidence du CICR pour les affaires du Nigeria. Il accompagne notamment le président Naville lors de sa visite à Lagos en juillet 1969.77

Jusqu’à l’éveil de l’opinion publique et les déclarations du secrétaire général des Nations Unies U Thant en juillet 1968, le Comité reconduit son action mois par mois, sans planifier davantage ou se projeter à plus long terme. Mais à ce moment, une volonté de meilleure coordination amène le recrutement du directeur de Panalpina Robert Hitz, chargé de représenter le Comité auprès des autorités fédérales à Lagos. Sa présence est très vite jugée indispensable, mais insuffisante : le CICR « sent la nécessité de confier l’ensemble de l’action à une personnalité de grande envergure ».78

Les regards se tournent vers August Lindt, ambassadeur de Suisse à Moscou, après l’avoir été à Washington. Lindt s’est déjà affirmé dans l’action humanitaire en tant que délégué du CICR à Berlin en 1945 et haut commissaire des Nations Unies pour les réfugiés en 1956. Pour diriger l’ensemble de l’action en Afrique occidentale, il se voit attribuer un représentant auprès du Comité à Genève, le lieutenant colonel de l’armée suisse Hans Schaedler, et un adjudant personnel, Hans Egli, chef de section à la Division du personnel de la Poste suisse. Décidant de placer Egli à Lagos comme chef de mission, Lindt obtient finalement des adjoints parmi les jeunes recrues du corps diplomatique : à François Pictet succède Jean-Pierre Zehnder, que le DPF rappelle en avril pour renforcer une autre mission et propose de remplacer par Jacques R. Simon, fraichement engagé et ayant assumé la fonction d’administrateur du CICR à Lagos depuis octobre 1968. Cependant, le choix du Comité se porte sur Yves Besson, chargé de cours à l’Institut africain à Genève et auteur d’une étude sur l’action du CICR en Afrique.79 ← 258 | 259

Lindt concentre ses efforts sur les difficultés liées au pont aérien qui permet l’acheminement des secours. En résumé, Ojukwu refuse les vols de jour, de crainte que les troupes fédérales retirent un avantage stratégique de la trève, tandis que Lagos n’accepte pas officiellement les vols de nuit, qui pourraient faciliter les livraisons d’armes aux sécessionnistes. De plus, évoquant des risques de sabotage, Ojukwu exclut les vols en provenance du sol fédéral.80 Lindt est donc amené à négocier avec une multitude de partenaires, ce pourquoi le réseau diplomatique suisse lui prête régulièrement assistance. Les ambassades à Lagos, Londres et Paris offrent de précieuses sources d’information sur les positions et intentions de ces gouvernements, alors que la Confédération est parfois choisie comme interlocuteur intermédiaire. C’est à son homologue suisse que le président de la Guinée équatoriale Francisco M. Nguema expose les motifs d’interdiction des vols de nuit à partir de son territoire ; faisant écho à l’argument du Gouvernement fédéral, il entend éviter les transports d’armes, mais rappelle son soutien à l’action du CICR, tant qu’elle se maintient dans un cadre strictement humanitaire.81

Le Comité devient confronté à une hostilité croissante du Gouvernement fédéral, qui culmine par la détention de Lindt et Besson durant une nuit en mai 1969, puis la démission de celui-là le mois suivant, et enfin le transfert de la coordination des secours aux autorités nigérianes. En juin, un avion de la Croix-Rouge suédoise est abattu ; contrairement aux suppositions du pilote, le projectile ne vient pas d’un canon Bührle, mais d’un avion Mig, fabriqué en Union soviétique. Le ministre fédéral de l’Information Anthony Enahoro aurait expliqué en conférence de presse qu’après « toute la série d’explosions suivant sa chute, il devint clair que l’avion transportait autre chose que du riz ».82 Rien ne permet de vérifier cette allégation, à placer dans le contexte des efforts de propagande.

Au-delà de formuler les protestations d’usage, Real tente de discerner, au sein du gouvernement nigérian, où la cause du CICR pourrait trouver ← 259 | 260 la meilleure sensibilité. Habituellement, les « faucons » sont distingués des « colombes » ; Awolowo serait à classer parmi les premiers et Gowon les secondes, bien que dans l’ensemble, Lindt parle de fronts mouvants au gré de l’ambiance nationale et des pressions extérieures.83 Dixon, le commandant de l’aéroport, accuse Lindt d’avoir décollé de Lagos sans autorisation – ce que celui-ci nie catégoriquement – et ordonne son arrestation. Informé de l’incident à l’aube du jour suivant, Real se presse sur les lieux en brandissant un ordre de libération signé par le brigadier général Hassan Katsina. Dixon s’excuse sans autre justification et le dénouement porte à croire qu’il a agi isolément. D’ailleurs, le brigadier Ekpo déclarera à Lindt avoir « honte que cela puisse se passer dans [son] pays »84 et le Deputy Permanent Secretary aux Affaires étrangères Blessing A. Clark se souviendra de Dixon comme un homme au comportement imprévisible.85

Malgré tout, le cercle des « faucons » parvient à prendre l’ascendance, au point que le gouvernement vient à instrumentaliser l’Affaire en relayant pleinement les accusations de Dixon. Suspecté par Real d’être à l’origine de cette récupération, Enahoro oppose à la protestation officielle suisse « toute une liste de péchés » commis par Lindt et communique l’insistance du Ministère des affaires étrangères pour « une action rapide », sans quoi il deviendrait persona non grata au Nigeria. Si Gowon, le commissaire aux Affaires étrangères Arikpo et le secrétaire permanent du Ministère Baba Gana prennent immédiatement connaissance de la note, Real remarque qu’on a négligé d’en informer le brigadier Ekpo. Puis, dans le rapport d’un entretien, l’ambassadeur Kolo communique à Lagos que le vice-président du Comité Jacques Freymond lui a laissé entrevoir la possibilité pour Lindt de travailler depuis Genève en effectuant des navettes directes vers le Biafra, que le Gouvernement fédéral considère évidemment sous sa souveraineté.86

A la mi-juin, Gowon « ne veut plus voir Lindt au Nigeria », mais affirme qu’il tient à éviter une complète rupture avec le CICR : une position ← 260 | 261 aussi soutenue par le Chief Justice et président de la Croix-Rouge nigériane Adetokunbo Ademola. Pour éclaircir la situation, tous deux appellent le Comité à envoyer une haute personnalité autre que le délégué général pour l’Afrique Georg Hoffmann, qu’ils présument responsable de la poursuite des vols de nuit. Accueilli « amicalement » par Gowon, le président Naville est informé que le transfert de la responsabilité des secours s’effectuera sur trois mois et que Lagos reste prêt à quelques concessions, « à condition que cela n’apparaisse pas au grand jour ».87

Facteurs de crise

« S’il parle aux Américains et aux Russes comme à nous, c’est un miracle que la Suisse continue d’exister ». En citant les mots de ce « diplomate nigérian » à l’issue d’une séance de négociation, St. Jorre entend illustrer le caractère de Lindt qu’il juge inadéquat et bien plus propre à un homme d’action qu’à un savant négociateur.88 En revanche, ni le Comité, ni la Confédération ne semblent à un seul instant mettre en cause ses qualités : l’un et l’autre lui manifestent plein soutien lorsque les tensions atteignent leur sommet, en juin 1969.89 Le ton de son témoignage publié, au-delà du titre Les généraux n’ont jamais faim, ne se révèle pas particulièrement aigri ou justificateur.90 Mise à part l’éventuelle nature de son tempérament, le rôle qu’on lui demande d’assumer ne contribue certainement pas à établir des liens de confiance. Sources de suspicion, les incessantes navettes entre les deux parties pourraient être évitées par la nomination d’un négociateur auprès de chacune.91 Cette dernière solution est pourtant retenue par la mission exploratrice du CICR en Afrique orientale et centrale, en 1962. Mais en général, cette mission amène le Comité à ressentir une « aspiration civilisatrice », un désir de « renouer avec l’esprit libéral européen de lutte contre l’esclavage avant que la colonisation ne soit devenue un sys ← 261 | 262 tème d’exploitation […] ». La culture africaine, dans cette perspective, est pleinement dévalorisée et perçue comme un obstacle à surmonter pour diffuser les principes humanitaires occidentaux.92

L’hostilité du Gouvernement fédéral envers le CICR est encouragée par une atmosphère que les adversaires d’une quelconque aide « aux rebelles » parviennent à installer, notamment par le biais de la presse. A partir de juillet 1968, le quotidien New Nigerian consacre à l’intervention du CICR, en moyenne, un article tous les deux mois : au simple reproche de « nourrir l’ennemi »93 en dépit du blocus, s’ajoute le soupçon de favoriser les livraisons d’armes, ce qui reflète, entre autres, un manque de distinction entre le Comité et les Eglises.94 Alors que pour une partie du gouvernement, l’intervention humanitaire contribue surtout à prolonger la Guerre, d’autres voix, dont celle de Gowon, estiment que faire systématiquement obstacle à l’aide aux victimes relève d’un mauvais calcul en politique internationale.95 Le premier argument gagne évidemment du poids au fil du temps, mais l’étincelle de la crise est produite par l’intervention du comte suédois Carl Gustaf von Rosen. D’abord coordinateur et pilote pour l’organisation Nordchurchaid, Von Rosen offre ensuite ses services au Biafra en prenant la direction d’une flotte militaire et conduisant plusieurs raids sur des bases aériennes fédérales, en mai 1969. Le tir de l’armée fédérale sur l’avion de secours suédois s’inscrit en riposte. Il n’est pas exclu qu’un malentendu sur sa nationalité porte préjudice à Lindt ; lorsque celui-ci interroge un visiteur du commissariat sur les raisons de sa détention, on lui répond : « Qu’attendez-vous d’autre, si votre compatriote bombarde nos bases aériennes ? ».96 ← 262 | 263

L’importance accordée à la nationalité de Lindt et des membres du Comité se reflète dans les articles du New Nigerian, qui se garde d’exprimer « CICR » en toutes lettres, mais s’y réfère constamment par la formule « comité entièrement suisse ». Sous la rubrique du courrier des lecteurs, Donald Ekong se demande si la Croix-Rouge est « plus suisse qu’internationale » :

Les Nigérians doivent être avertis que la soi-disante Croix-Rouge internationale n’est en fait pas un organisme international au sens commun, mais plutôt une organisation complètement suisse. Si on considère les activités d’autres citoyens suisses vis-à-vis de la crise nigériane, le comportement si particulier de la Croix-Rouge « internationale » devient plus facile à expliquer.97

Premiers visés, des banquiers auraient acheté au Biafra une quantité massive de livres nigérianes à bas prix, en prévoyant qu’elles redeviennent convertibles à la fin de la Guerre, et ainsi fourni des devises bienvenues pour les acquisitions d’armes.98 Ensuite, Ekong rappelle l’annulation de la semaine britannique à Bâle, sous la pression de manifestants dénonçant le soutien à Lagos, et en déduit :

En permettant à la Croix-Rouge suisse d’opérer dans les zones de conflit, le Gouvernement militaire fédéral doit réaliser qu’il laisse entrer une organisation d’un pays dont un grand nombre de citoyens se montre hostile au Nigeria.

A noter que ces propos sont imprimés à côté d’une annonce publicitaire de la firme bâloise UTC.

En plus de la mononationalité des membres du Comité, son organisation logistique au Nigeria n’aide pas à le distinguer du gouvernement suisse. Lindt et son secrétaire utilisent un bureau mis à disposition par le DPF à l’intérieur de l’ambassade, d’où ils assurent la correspondance et des rencontres avec les autorités nigérianes. Au sommet de la crise, en juillet 1969, le chef du Département Willy Spühler, suggère que le CICR, à l’avenir, sollicite plutôt le siège de sa délégation que l’ambassade à Lagos.99 ← 263 | 264

Dans l’édition du 7 février 1969 déjà, R.A.K. Adegboye suggère de s’inspirer du courage de Fidel Castro dans la Baie des Cochons et de Gamal A. Nasser dans la nationalisation du Canal de Suez pour expulser le CICR, sans « l’interférence [duquel] la rébellion serait près d’être écrasée ». Parmi ses méfaits, le Comité aurait « épandu dans ce pays des traficants, des escrocs oisifs, des espions et d’autres individus de leur trempe », ce qui serait dû au fort soutien qu’il reçoit des pouvoirs occidentaux. D’où l’appel à « faire face à ces impérialistes ».100 Ici, la Suisse n’est pas nommée, et pour préciser cette idée de souveraineté blessée, un article du 22 août 1969101 met en évidence l’apport financier des « Etats-Unis et leurs alliés [au CICR], la plus importante agence de promotion de [leurs] intérêts et objectifs idéologiques et néo-colonialistes ». L’intervention du Comité serait ainsi à interpréter comme une punition adressée au gouvernement nigérian « pour avoir péché contre le Saint-Esprit, poursuivi une politique étrangère indépendante, acheté des armes soviétiques ». Il ne faut pourtant pas exagérer le facteur de la Guerre froide dans l’attitude étasunienne ; l’acquisition de Migs par Lagos ne suffit pas à inscrire sérieusement la crise nigériane dans l’agenda de l’Administration Lyndon B. Johnson, alors occupée par le Vietnam, et quand son successeur Richard Nixon envoie Clarence C. Fergusson comme coordinateur pour l’aide humanitaire, la décision répond en grande partie à des considérations de politique intérieure.102

Ce qui ressort des critiques de la presse est avant tout le sentiment de subir une action néo-colonialiste. Lindt, dans son ouvrage, en montre le reflet en illustrant une réaction courante des fonctionnaires – mais pas des ministres – qu’il visite :

Le CICR se prétend international. Mais tous ses membres ne sont-ils pas suisses ? Est-ce qu’un seul Africain se trouve parmi eux ? En quoi consiste alors son internationalité ? Il s’agit clairement d’une organisation blanche. Même notre guerre civile, les Blancs ne nous laissent pas la mener tous seuls. Pour s’emmêler, ils utilisent l’instrument de la Croix-Rouge internationale. C’est typiquement du néo-colonialisme.103 ← 264 | 265

Le CICR, en octobre 1968, compte 109 collaborateurs en zone sécessionniste, tous d’Europe occidentale, à l’exception de trois Israéliens, trois Américains et un Australien. Parmi eux ne se trouvent que dix Suisses, dont le délégué chef Heinrich Jaggi, alors que les Suédois sont les mieux représentés, à raison de 65.104 Si ni leurs fonctions, ni leurs formations ne figurent sur cette liste, St. Jorre affirme en avoir rencontré beaucoup qui étaient « inadaptés à ce travail », à l’image d’un cuisinier suisse posté à Enugu, où les cuisiniers nigérians n’ont pourtant aucune raison de manquer. A Lagos, les excès de certains collaborateurs suisses dans leur vie nocturne tendent à faire scandale et à ternir l’image du Comité.105

Lorsqu’en décembre 1968, un rapport de l’OUA évoque une « absence de personnel de la Croix-Rouge nigériane dans l’Etat-major du CICR pour l’action de secours », cette observation est qualifiée par le Comité de « sérieuse erreur » due à un manque d’information. À travers un communiqué de presse, le démenti est appuyé par quelques détails sur le Relief Centre à Lagos, présenté comme le quartier général de « l’action conjointe » du CICR et de la Croix-Rouge nigériane. Sur les 29 responsables de cet organe fédérateur, 13 sont nigérians, et à sa tête se trouvent deux personnalités de la CRN, S. Ade Ojo et Saïdu Z. Mohamed.106 Or, la littérature sur la Guerre civile107 demeure très discrète à leur égard, ce qui laisse songeur quant au rôle et à la signification du Relief Center. Selon l’auteur John J. Stremlau, il s’agit d’une agence gouvernementale et son directeur Mohamed, prompt à déplorer que l’activité humanitaire prolonge la Guerre, est à compter parmi les fonctionnaires qui se réjouissent le plus qu’un avion de secours ait été abattu.108

A l’opposé de cette attitude, celle du président de la CRN A. Ademola rendrait possible ce que Lindt nomme « une étroite symbiose » entre cette section et le Comité international, sans pour autant démontrer ce qu’il ← 265 | 266 entend.109 En effet, du moins postérieurement, il avoue partager la remarque du colonel Benjamin Adekunle sur le manque de Nigérians au sein des équipes du CICR et le paternalisme qui s’en dégage. Sur le moment, il lui rétorque que « nous intégrons dans nos équipes tous les Nigérians que la CRN met à notre disposition. Il y aura aussi bientôt des chefs d’équipe nigérians ».110 La CRN ne se sent clairement pas associée aux décisions et ressent le fait qu’elles soient prises à Genève comme une aliénation. À partir de mars 1969, le CICR prévoit une réunion avec l’ensemble des sociétés nationales africaines, mais elle n’a finalement pas lieu.111

Le coup d’arrêt à l’activité du CICR au Nigeria et l’ambiance qui y mène ne constituent pas des atouts pour la diplomatie suisse. Il faut se demander quel poids ces tensions exercent sur la relation bilatérale, une fois la Guerre terminée. ← 266 | 267 →


1      Lettre de Fritz Real au DPF, 12.6.1968. AFS, E2001(E)1980/83/541.

2      Reto Moosmann : « Die Verwässerung des « generellen Ausfuhrverbots » im Dienste von Armee und Rüstungsindustrie : zur Kriegsmaterialausfuhrpolitik des Bundesrates in den 1950er und 60er Jahren ». In : Schweizerische Zeitschrift für Geschichte, n° 56/2, 2006, pp. 152-167.

3      Cf. : Jean-Marie Pellaux : L’affaire Pilatus. Les milieux engagés et la Suisse officielle face aux exportations d’armes (1978-1985). Aux sources du temps présent, Fribourg 2008, p. 31.

4      Voir : Moosmann, art. cit., p. 160.

5      Id., pp. 162-165.

6      Cité par : Id., p. 153.

7      « Weiterungen immer unterblieben », propos de Max Rottenberg, avocat de Lebidinsky au procès Bührle. Cité par Ruedi Tobler : « Der Bührle-Skandal und die Waffenausfuhrinitiative ». In : Waffenplatz Schweiz. Für das Leben produzieren (éd.), Bern 1983, pp. 140-142.

8      Norman J. Miners : The Nigerian Army 1956-1966. Methuen, London 1971, pp. 94, 102-103.

9      La fabrique produit des machines destinées à produire des armes.

10    Lettre de Bucher au DPF, 9.9.1961. AFS, E2001(E)1976/17/104. Miners, op. cit., p. 94.

11    Note de Probst à Wahlen, 9.11.1961. <dodis.ch/30377>.

12    Le Conseil fédéral s’est entendu pour charger Probst de représenter cette position auprès du DMF. Note de Wahlen à Probst, 15.11.1961. <dodis.ch/30368>.

13    Note de Probst sur la visite de Peter Burckhardt, 23.11.1961. AFS, E2001(E)1976/17/104.

14    Lettre de la Division du commerce à l’ambassade de Suisse à Lagos, 9.10.1962. AFS, E2001(E)1978/84/888. Lettre de Bucher au DPF, 6.2.1963. AFS, E2001(E)1976/17/104.

15    Note de Probst à Wahlen, 9.11.1961. <dodis.ch/30377>.

16    Lettre de Probst à la Division du commerce, 2.2.1962. AFS, E2001(E)1976/17/104.

17    Peter Stettler : « Raymond Probst ». In : Dictionnaire historique suisse, vol. X, Hauterive 2011. <dhs.ch>. Probst adoptera un pragmatisme similaire à propos d’exportations d’armes à l’Afrique du Sud. Cf. : Lettre de Probst à Kaech, directeur de l’Administration militaire fédérale, 16.8.1963. <dodis.ch/30432>.

18    Lettre du DMF au directeur du DPF, 5.10.1961. AFS, E2001(E)1976/17/104.

19    Lettre de Zwahlen au DPF, 15.8.1962. AFS, E2001(E)1978/84/887.

20    Echange de lettres entre Zwahlen et la Division du commerce, 14.1, 25.1.1965. AFS, E2001(E)1978/84/887.

21    Industrial Products Company Limited. Selon l’Annuaire suisse du registre du commerce de 1968, il s’agit d’une entreprise d’import-export de produits industriels de toutes sortes. Le président du conseil d’administration se nomme Jean-Marie Clerc, le délégué Constantin Ghertsos et le directeur Albert Ulrich.

22    Lettre de Fritz Real à Pierre Micheli, 19.4.1967. AFS, E2001(E)1980/83/541.

23    Voir : St. Jorre, op. cit., p. 101.

24    Si l’idée de sécession a été un constant objet de chantage politique, surtout pour le Nord, et si l’Est commence à acheter des armes au lendemain du renversement d’Ironsi, en août 1966 (St. Jorre, op. cit., p. 111), on peut néanmoins admettre que les massacres de septembre-octobre jouent un rôle déclencheur essentiel.

25    Lettres de Real à Micheli et au DPF, 20.10, 28.10.1966. AFS, E2001(E)1980/83/541.

26    Lettre de Real à Micheli, 2.3.1967. AFS, E2001(E)1980/83/541.

27    Lettre de Real à Micheli, 19.4.1967. Lettre de Gelzer à la Division du commerce et au DMF, 28.4.1967. AFS, E2001(E)1980/83/541.

28    Fritz Real ne connaît pas la composition de cette mission. Lettres de Real au DPF, 2.6.1967.AFS, E2001(E)1980/83/541.

29    Lettre de Real au DPF, 24.8.1967. AFS, E2001(E)1980/83/541.

30    Lettres de Real à Micheli et au DPF, 2.3, 2.6.1967. AFS, E2001(E)1980/83/541.

31    Journal de Genève, et Gazette de Lausanne, 3.10.1966.

32    Gazette de Lausanne, 4.10.1966.

33    Le Journal de Genève consacre un article à la Conférence d’Aburi, le 10 février.

34    Lettres de Real à la Division du commerce, 31.10.1966, 3.2.1967. AFS, E2001(E)1978/84/888.

35    Rapport du brigadier Conne, Police du canton de Genève, 10.3.1967. AFS, E2001(E)1978/84/887.

36    Lettre de Real au DPF, 31.5.1967. AFS, E2001(E)1980/83/541.

37    Lettre de Rudolf Bieri, vice-directeur de l’Adinistration des finances, au DPF et DMF, 29.5.1967. Lettre de Real au DPF, 22.8.1967. AFS, E2001(E)1978/84/887.

38    Lettre de Real au DPF, 29.12.1967. Lettre de Ruedi, DPF, au DMF, 10.1.1968. AFS, E2001(E)1980/83/541.

39    Lettre de Real au DPF, 6.2.1968. AFS, E2001(E)1980/83/541.

40    Idem. Lettres de Real au DPF, 7.3, 16.5.1968. Lettre du DMF à la Direction d’Oerlikon Bührle, 7.3.1968. AFS, E2001(E)1980/83/541.

41    Lettre et télégramme de Real au DPF, 16.5, 6.8.1968. AFS, E2001(E)1980/83/541.

42    Lettre de Real au DPF, 12.6.1968. AFS, E2001(E)1980/83/541.

43    Lettres de Bernoulli et Real au DPF, 22.7, 20.9.1968. AFS, E2001(E)1980/83/541.

44    Voir : Tobler, art. cit., pp. 139, 149. Pour une analyse approfondie des répercussions de l’Affaire Bührle : soient le procès, l’initiative et la votation, voir : Monica Kalt : Tiersmondismus in der Schweiz der 1960er und 1970er Jahre. Von der Barmherzigkeit zur Solidarität. Peter Lang, Bern 2010, pp. 347-386.

45    Tobler, art. cit., p. 140.

46    Note de Jacques Ruedi au DPF, 30.4.1968. AFS, E2001(E)1980/83/541.

47    Lettre de Gelzer à Spühler, 12.8.1968. AFS, E2001(E)1980/83/541.

48    Lettre de Real au DPF, 16.5.1968. AFS, E2001(E)1980/83/541.

49    Note de Gelzer à Spühler, 15.10.1968. AFS, E2001(E)1980/83/541.

50    Lettres de Real au DPF, 16.5, 6.8.1968. AFS, E2001(E)1980/83/541.

51    Lettre de Bernoulli au DPF, 22.7.1968. AFS, E2001(E)1980/83/541.

52    Lettre de Bernoulli à Micheli, 26.7.1968. AFS, E2001(E)1980/83/541.

53    Voir : chapitre VI.1.

54    Télégramme de Lindt à Micheli, 8.8.1968. AFS, E2001(E)1980/83/541.

55    Lettre de Real au DPF, 16.5.1968. AFS, E2001(E)1980/83/541.

56    Thierry Hentsch : Face au blocus. Histoire de l’intervention du Comité international de la Croix-Rouge dans le conflit du Nigéria, 1967-1970. Genève 1973, p. 240.

57    On compte alors 2 sections à Lagos, 13 dans la Région ouest, 11 dans la Région est et 8 dans la Région nord. NAI Abeprof 2, 2nd acc., ABP 1809/2 British Red Cross Society, Nigeria Central Council Branch, Annual Reports.

58    Hans Haug partage ce point de vue dans son article : « Die Schweiz, die Rotkreuz- und Rothalbmondbewegung und das Internationale Komitee vom Roten Kreuz ». In : Alois Riklin, Hans Haug, Raymond Probst (Hg.) : Neues Handbuch der schweizerischen Aussenpolitik. Haupt, Bern 1992, p. 686.

59    Chiffres compilés par Albert Wirz : « Die humanitäre Schweiz im Spannungsfeld zwischen Philanthropie und kolonialismus : Gustave Moynier, Afrika und das IKRK ». In : Traverse, 1998/2, pp. 100-101.

60    Proposition du DPF au Conseil fédéral, 27.11.1967. AFS, E2003(A)1980/85/295.

61    Ibid.

62    Ibid.

63    Propositions du DPF au Conseil fédéral, 30.1, 8.7.1969. Acceptées les 5.2, 9.7.1969. AFS, E2003(A)1980/85/295.

64    Proposition du DPF au Conseil fédéral, 29.9.1969. AFS, E2003(A)1980/85/295.

65    Voir : « Message du Conseil fédéral à l’Assemblée fédérale concernant l’appui financier de la Confédération au Comité international de la Croix-Rouge (Du 28 novembre 1967) ». In : Feuille fédérale, 1968, vol. 1, pp. 45-66. <amtsdruckschriften.bar.admin.ch>.

66    Voir : Martin Meier : « Clearing ». In : Dictionnaire historique de la Suisse, vol. 3, Hauterive, Gilles Attinger, 2004. <dhs.ch>.

67    Note du DPF au chef du Département, 19.8.1969. AFS, E2003(A)1980/85/295.

68    Proposition du DPF au Conseil fédéral, 29.9.1969. Procès-verbal du Conseil fédéral, 15.12.1969. AFS, E2003(A)1980/85/295.

69    Note du DPF au chef du Département, 7.8.1968. AFS, E2003(A)1980/85/295.

70    Note du DPF au Département de l’économie publique, 28.2.1968. AFS, E2003(A)1980/85/295.

71    Ibid.

72    Télégramme du DPF à Pierre Dupont, ambassadeur de Suisse à Paris, 23.12.1968. AFS, E2003(A)1980/85/295.

73    Télégramme de Dupont au DPF, 17.1.1969. AFS, E2003(A)1980/85/295.

74    La rencontre a lieu le 16.1 et le premier vol le 28.1.1969. Ibid. Hentsch, op. cit., p. 162.

75    Lettre de l’ambassadeur de Suisse en Irlande, 16.10.1968. AFS, E2003(A)1980/85/295. Pour une vue d’ensemble : voir : Id., p. 137. A propos du personnel européen en région sécessionniste, voir la liste transmise par Real au DPF, 16.10.1968. AFS, E2003(A)1980/85/295.

76    Circulaire du CICR au Vorort, à l’Union centrale des associations patronales, au Schweizerischer Gewerbe-Verband, à l’Union suisse des paysans et l’Union suisse des banquiers, 11.9.1968. AFS, E2003(A)1980/85/295.

77    Voir : chapitre V.1. Hentsch, op. cit., p. 197.

78    Id., p. 102.

79    Lettres de Lindt à Spühler, 20.12.1968, de Bieri, DPF, au CICR, 28.3.1969, de Jacques Freymond, vice-président du CICR, au DPF, 20.5.1969. AFS, E2003(A)1980/85/295.

80    Voir : Hentsch, op. cit. ; Stremlau, op. cit. ; St. Jorre, op. cit.

81    Télégramme de l’ambassade de Suisse à Londres, 16.8.1968. AFS, E2807(-)1974/12/38. Lettres de Nguema au Président de la Confédération, 21.1.1969, et d’Alfred Rappard, conseiller de l’ambassade de Suisse à Paris, au DPF, 24.2.1969. AFS, E2003(A)1980/85/294.

82    Télégramme de Real au DPF, 23.6.1969. AFS, E2003(A)1980/85/294.

83    August R. Lindt : Generale hungern nie. Geschichte einer Hilfsaktion in Afrika. Bern 1983, p. 37.

84    Id., p. 237.

85    « […] and unfortunately for [Lindt], as soon as he landed in Lagos, we had one crazy man of the Air Force ». Entretien, Lagos, 12.5.2011.

86    Télégrammes de Real au DPF, 2.6, 16.6.1969. AFS, E2003(A)1980/85/295.

87    Télégramme de Real au DPF, 14.6.1969. AFS, E2003(A)1980/85/295.

88    St. Jorre, op. cit., pp. 242-243.

89    Cf. : télégramme de Micheli à Lindt, 4.6.1969. AFS, E2807(-)1974/12/38.

90    Lindt, op. cit.

91    Sur ce point-là, nous rejoignons St. Jorre, op. cit., p. 243. A noter qu’il sonsacre son chapitre neuf à l’activité des organisations humanitaires.

92    Juan Manuel Cano : Le CICR face à l’Afrique à l’exemple de la mission Gonard (1962). [s.n.], Fribourg 2009 [Mémoire de Master], pp. 41, 50, 73.

93    « ICRC has 800 tons of food at Fernando Po for rebels ». New Nigerian, 13.7.1968.

94    Pour illustrer l’article d’une page : « The role of the missionary zealots in the civil war », le New Nigerian publie, le 28.12.1968, la photo d’une manifestation s’étant probablement déroulée à Zaria et met en évidence une pancarte : « ICRC stop arms deal to the rebels ». L’article précise : « These organisations abused their welcome by allowing arms and ammunition under cover of relief materials to the rebels ».

95    Voir : St. Jorre, op. cit., p. 244.

96    Lindt, op. cit., p. 235.

97    New Nigerian, 16.10.1968.

98    Cette accusation n’est pas vérifiée. En revanche, les dépenses des équipes humanitaires postées au Biafra constituent inévitablement une source de devises étrangères.

99    Lettre de Real à Micheli, 8.7.1969. AFS, E2003(A)1980/85/294.

100  New Nigerian, 7.2.1969.

101  Ibid.

102  Cf. : Marie-Luce Desgrandchamps : Les Etats-Unis et la crise du Biafra 1966-1970. [Mémoire de Licence à l’Institut d’études politiques de Paris, non publié] 2008, pp. 34-54, 89-92.

103  Lindt, op. cit., p. 35.

104  List of ICRC staff in the secessionist areas. Real au DPF, 23.10.1968. AFS, E2003(A)1980/85/295.

105  St. Jorre, op. cit., p. 239.

106  Communiqué du CICR, 12.12.1968. AFS, E2003(A)1980/85/295.

107  Ces deux noms sont absents de l’ouvrage de St. Jorre, op. cit., et même de celui de Hentsch, op. cit., qui traite précisément de l’intervention du CICR dans la Guerre civile.

108  Stremlau, op. cit., p. 339, n. 90.

109  Lindt, op. cit., p. 33.

110  Id., p. 164.

111  Voir : Hentsch, op. cit., pp. 232-233.