L'argent immoral et les profiteurs de guerre à l'époque contemporaine (1870-1945)
Summary
Excerpt
Table Of Contents
- Couverture
- Titre
- Copyright
- À propos de l’auteur
- À propos du livre
- Pour référencer cet eBook
- Remerciements
- Table des matières
- Les auteurs
- Introduction: (Olivier Dard)
- I– S’enrichir en guerre, s’enrichir après-guerre : pratiques et acteurs
- 1– “Every sword is drawn against Krupp!” The centrality of Krupp in the British moral narrative before World War I: (Matthew Heathcote)
- 2– L’industrie textile durant la Première Guerre mondiale (laine et coton) : bénéfices de guerre et profiteurs (1914–1920): (Simon Vacheron)
- 3– Immoral money in Italy during World War I. The case of Ansaldo: (Erminio Fonzo)
- 4– « Le scandale des commissions d’achats à l’étranger » : bonnes et mauvaises fortunes parisiennes dans les achats d’armes illégaux destinés à la guerre civile espagnole (1936–1939): (Pierre Salmon)
- 5– La quête à l’argent durant la sortie de la Grande Guerre Le cas de la zone rouge du front nord-occidental entre Armentières et Lens: (Chantal Dhenin-Lallart)
- II– Les profiteurs, des traîtres ? Dénonciations, indignations, révoltes
- 6– « Il est le mouton des Prussiens » : le cas d’Alexandre Boutal-Samson, un fonctionnaire profiteur de la guerre de 1870: (Pierre Bréant)
- 7– The liberal treason. Money and Catholic Morality in the Spanish Carlist War, 1872–1876: (Lluís Ferran Toledano Gonzàlez)
- 8– The ‘Kupfer case’ of 1917. Scandals and Debates about immoral War Profits in Germany: (Matthias Lieb)
- 9– Dans l’ombre de l’effort de guerre alimentaire canadien (1914–1918) : les profiteurs de guerre ou « Boches du terroir »: (Mourad Djebabla-Brun)
- 10– Moral Money? Depictions of the Schieber and profiteering on post-WWI German Notgeld notes: (Johannes Hartmann)
- 11– De l’argent immoral à l’immoralité du système. Le discours anti-corruption et la genèse de la contre-révolution en Espagne (1917–1923): (Joan Pubill Brugués)
- III– Enquêter, confisquer, punir : les régulations
- 12– Les limites à l’enrichissement de guerre en France entre 1870 et 1945 : l’État arbitre ?: (Béatrice Touchelay)
- 13– L’enquête de la commission des marchés sur les dépenses de la préfecture des Bouches-du-Rhône durant le gouvernement de la Défense nationale: (Christophe Portalez)
- 14– “Keeping the wheels turning”. The Norwegian construction industry during World War II and its aftermath: (Torgeir E. Sæveraas)
- 15– A not always lawful enrichment: the Italian National Association of Disabled Ex Servicemen (ANMIG) and the war surpluses: (Ugo Pavan Dalla Torre)
- 16– République parlementaire et profits de guerre : La commission des marchés et des spéculations de guerre (1920–1928): (Julie BOUR)
- Des « tigres à face humaine » : l’argent immoral, antipatriotique et illégitime en temps de guerre: (Frédéric Monier et Gemma Rubi Casals)
- Titres parus dans la collection

6
« Il est le mouton des Prussiens1 » : le cas
d’Alexandre Boutal-Samson, un fonctionnaire
profiteur de la guerre de 1870
Pierre Bréant
Sorbonne Université
Le 16 mars 1871, le procureur de la République de Dieppe rédige une lettre adressée au sous-préfet, afin de lui faire part de ses sentiments négatifs envers un policier spécial : Alexandre Boutal-Samson. Après les formules d’usages, l’homme de loi le décrit en ces termes : « Je demande la révocation du commissaire sur les faits de ses trafics […]. Je pense qu’il est policier et le mouton des Prussiens. […] J’ai le plus grand mépris envers ce personnage2. » Boutal-Samson est né le 18 mars 1812 à Saintes en Charentes-Maritimes3, dans un milieu de petit bourgeois provinciaux4. Après l’obtention de son baccalauréat au lycée Stanislas de Paris5, il part faire carrière en Belgique où il se marie6. Dans son dossier personnel de ←139 | 140→la sous-préfecture de Dieppe, il est inscrit qu’il arrive à Paris en décembre 1851 où il entre dans la police et participe au coup d’État bonapartiste. Il est ensuite nommé commissaire au Mans, où, selon un de ses inspecteurs, il laissa un souvenir amer en raison de son comportement7. En 1860, il est nommé commissaire de première classe à Lille, puis à Reims en tant que commissaire central. En 1868, il entre dans la Police spéciale en devenant commissaire à Dieppe8, en Seine-Inférieure. Durant cette période, Boutal-Samson touche un traitement annuel de 6 000 francs9. Pour clore ces éléments biographiques, il est propriétaire d’un logement dans l’hôtel Montesquieu, rue de Montesquieu dans le premier arrondissement de Paris10.
Grâce à son action lors du coup d’État de 1851, ce commissaire spécial jouit jusqu’à la proclamation de la République de la protection des plus hautes instances du gouvernement impérial11. Par conséquent, malgré son comportement souvent décrié par ses supérieurs, dont le baron Leroy, préfet de Seine-Inférieure, sa place était assurée sous l’Empire. C’est un fonctionnaire avec une carrière classique pour un officier supérieur de la Spéciale. Malgré ses relations, ses augmentations de classes correspondent dans leur régularité à celles d’une majorité des commissaires spéciaux d’Empire. Sa carrière prend un tournant après la défaite de Sedan, il se lance dans diverses entreprises pour maintenir son train de vie et sa position.
Cette étude analyse comment le ministère de l’Intérieur, aux premières heures de la troisième République, a traité les dossiers d’agents du renseignement civil profiteurs de la guerre de 1870–1871. Il s’agirait de se demander de quelle manière un policier, gardien du respect des lois et porteur de la morale publique peut-il faire des profits illégaux durant ←140 | 141→la guerre franco-prussienne. Une épuration des rangs a-t-elle eu lieu, comme le souligne Vincent Wright pour les commissaires de Police et les préfets12 ? C’est un zoom sur le bas de l’échelle, sur les prévarications d’un particulier, d’un gagne-petit en comparaison des autres exemples de cet ouvrage. Les sources utilisées sont principalement les productions des commissariats spéciaux, les relations épistolaires entre les policiers et leur hiérarchie, la presse, ainsi que l’ouvrage Dieppe et les Dieppois pendant la guerre de 1870–187113.
La Police spéciale des chemins de fer
Avant d’analyser précisément les agissements de Boutal-Samson, il est important de présenter l’institution dans laquelle il évolue : la Police spéciale des chemins de fer. En 1855, le gouvernement de Napoléon III souhaite obtenir une nouvelle force de renseignements pour pouvoir connaître « si l’opinion publique applaudit aux actes de son gouvernement ou le désapprouve »14 et pallier les failles ferroviaires, définies en 1854 par Persigny comme étant de « nouvelles problématiques liées au déplacement rapide et sur de longues distances [qui] entraînent la répartition sur le territoire national des actions politiques comme criminelles15 ». Le corps de la Police spéciale des chemins de fer est créé par décret le 22 février 1855, afin de passer d’un renseignement des mouchards, héritage du ministre Fouché, à une police de surveillance professionnelle, adaptée au contexte du boom ferroviaire16. Le but est de pouvoir poursuivre et surveiller les criminels et opposants qui utilisent les transports modernes, et ce, grâce à la bureaucratisation d’un service de surveillance policier centralisé, rationalisé et efficace sur l’ensemble du territoire17.
←141 | 142→En 1855, trente commissariats spéciaux sont créés, principalement sur les nœuds ferroviaires et les ports. Ils sont installés dans les gares, au plus près des voyageurs et des services télégraphiques. Chaque commissariat est dirigé par un commissaire spécial, assisté de deux inspecteurs. La mission principale du commissaire spécial, en uniforme, est de viser le passeport des voyageurs qui descendent dans sa gare et de noter les personnalités à surveiller dans un registre. Les inspecteurs, eux, ouvriers du renseignement, sans uniforme, se trouvent dans la gare, sur les lignes et dans les villes pour récolter des informations sur l’opinion publique et mener les enquêtes pour le gouvernement.
En 1870–1871, la police spéciale est une institution méconnue. En témoigne sa présence quasi inexistante dans la presse et dans la production spécialisée. Cette invisibilité de l’institution est un élément clé dans le traitement disciplinaire de ses fonctionnaires. Avant-guerre, Boutal-Samson rédige ses rapports de manière régulière et participe aux surveillances des trains et des paquebots. Il souffre d’une mauvaise réputation auprès des édiles locaux du fait de son comportement bonapartiste appuyé durant les élections municipales et ses ambitions pécuniaires18. Son seul fait de corruption attesté, est d’avoir prélevé de 1868 à 1870 une taxe irrégulière sur les cercueils partant pour l’Angleterre, demandant pour chaque dépouille une somme de 10 à 40 francs19.
Dieppe et la Police spéciale durant la guerre franco-prussienne de 1870
Dieppe est un port de pêche avec des liaisons quotidiennes pour l’Angleterre et la Belgique. C’est aussi une ville balnéaire appréciée des têtes couronnées. Pour surveiller ces itinérants, la Police spéciale a, depuis 1858, installé son commissariat en centre-ville, dans la gare maritime appartenant à la compagnie des Chemins de fer de l’Ouest, sur la ligne Paris à la mer.
Après les premières défaites, le gouvernement impérial fait former, à la hâte, de nouvelles recrues pour continuer les combats. D’après le ←142 | 143→témoignage de Delahais la ville est vidée de sa population masculine en âge de se battre, dont les pompiers et les policiers. Ils partent tous rejoindre le Havre afin d’intégrer le premier bataillon des Gardes nationales sédentaires de la Seine-Inférieure20. Dieppe devient un point de transit important pour les personnes fuyant le conflit. Quotidiennement, ce sont des dizaines de personnes qui passent par la cité balnéaire pour rejoindre l’Angleterre via les lignes de steamers21.
Situation d’Alexandre Boutal-Samson en 1870–1871
Le commissaire Boutal-Samson semble profiter de cette nouvelle situation, il ne s’enrôle pas et reste en place. Des commissariats étudiés22, il est le seul officier encore en fonction après le 4 septembre 1870. Il n’a pourtant reçu aucun ordre, aucun traitement de la part de la nouvelle administration. La Police spéciale est complètement à l’arrêt lors de la formation du gouvernement de la Défense Nationale. Ce nouveau gouvernement envoie aux préfets le 8 septembre 1870 une directive appelant à une continuité avec toutes les administrations en place23. Malgré cela, les changements dans l’ordre policier arrivent rapidement. Les symboles du pouvoir impérial tombent. Les sergents de ville de Paris sont relevés le 8 septembre et le 11, ce sont les postes des commissaires cantonaux qui sont supprimés. La Police spéciale n’est pas concernée par ces suppressions, mais la sentence est sans doute plus dure, elle est purement et simplement oubliée. D’après le commissaire spécial de Saint-Nazaire : « Un beau matin sans motif, je fus relevé de mes fonctions. Je suis resté plusieurs mois à pied, privé de tout traitement24. » Il en va de même pour l’ensemble de ses collègues25.
←143 | 144→Les taxes irrégulières de Boutal-Samson à Dieppe
Le premier profit de guerre de Boutal-Samson prend place dans la confusion des premiers jours des combats, lorsqu’il participe à l’exfiltration de deux soldats prussiens contre la somme de 63 francs 8026. D’après Delahais, ces deux citoyens prussiens sont accusés d’espionnage par les dieppois et sauvés du lynchage par un juge, puis par les hommes du sous-préfet27. Après un interrogatoire par le haut-fonctionnaire, ils sont relâchés « de la préfecture par une porte dérobée28. » Delahais commente pour l’un d’eux : « Il reçut de la foule exaspérée quelques horions. Et pourtant il était innocent ; c’était, à la vérité, un sujet allemand, mais tout à fait inoffensif29. » Boutal-Samson aurait exfiltré ces Prussiens vers l’Angleterre, sans ordre, afin d’éviter de les exposer à nouveau à la vindicte populaire anti-prussienne30 ; « ces deux arrestations avaient affolé la population31 », les dieppois « voy[ant] des espions dans tous les étrangers qui arrivaient32 ». L’argent prélevé ne correspond à aucune taxe en vigueur : ce n’est d’ailleurs pas le rôle de ce commissaire, ce sont là les tâches du personnel de la gare. Sa manipulation est simple, avant l’embarquement il confisque les portefeuilles en prenant soin de rédiger un reçu, mais conserve l’argent. En suivant le mode opératoire de la Police spéciale à propos des personnalités étrangères en situation irrégulière33, le commissaire aurait dû les faire loger dans un hôtel et prévenir le Premier bureau de Sûreté générale et le ministère de la Guerre, afin d’attendre un ordre, soit de les laisser voyager, soit de les transférer, les frais de logement étant à la charge du ministère. Peu de temps après, c’est au tour d’une ←144 | 145→Allemande34, Mme Kleblein, d’être interceptée par Boutal-Samson qui lui confisque ses effets personnels et une somme de 55 francs d’après son rapport. Après-guerre, dans une plainte elle demande le remboursement, non de 55, mais de 145 francs. Ces deux actes, de par leur irrégularité en temps de guerre sont des témoignages de profits de la part du policier et de trahison envers le gouvernement35, alors qu’il est encore officiellement en fonction et que ses rémunérations sont assurées.
Après la chute de l’Empire, entre septembre et décembre 1870, Boutal-Samson, est suspendu de facto, mais il continue de viser les passeports des voyageurs. Il ne reçoit plus aucun ordre, ni traitement. Libre de ses actions, il aurait entrepris de prélever une taxe de 2 francs 50 sur chaque titre vers l’Angleterre, dans l’illégalité la plus totale. Il aurait utilisé comme prétexte une taxe, réelle, demandée par le gouvernement britannique, mais prélevée par les agents du quai d’Orsay36. Le commissaire profiterait des voyageurs pressés de fuir la France pour les escroquer. La vue de l’uniforme, le caractère officiel de sa fonction, lui permettent de profiter de la situation.
Les millions de la princesse Mathilde
L’événement le plus marquant de la carrière de Boutal-Samson pendant le conflit est probablement l’interception des malles de la princesse Mathilde. Le 4 septembre 1870, par un train du matin37, deux hommes représentant la princesse, « dont l’un portait la légion d’honneur »38, arrivent à Dieppe. Ils transportent deux caisses de taille conséquente, scellées par un cachet ministériel. Rapidement, dans la ville, une rumeur se propage : la princesse transporterait cinquante millions de francs vers l’Angleterre39. Ces deux personnes, en sortant de la gare, descendent à l’hôtel de Londres et lorsqu’ils sont interrogés par la populace, ils certifient que les malles contiennent des papiers ←145 | 146→diplomatiques et doivent être livrées à l’ambassadeur de France à Londres40. Un véritable siège prend place devant l’établissement41. C’est là qu’entre en jeu Boutal-Samson. Le commissaire spécial demande à quatre dieppois de le suivre pour qu’il puisse mener un interrogatoire de ces personnes devant témoins. Lorsque l’un des contrevenants lui certifie que « les caisses renferment des papiers diplomatiques de la plus haute importance » et qu’ils doivent les « transporter en Angleterre pour qu’ils ne tombent pas aux mains des Prussiens », Boutal-Samson s’oppose à leur départ, et ce, bien que l’Empire ne soit pas encore officiellement déchu et que le ministre Chevreau ait sommé par télégraphe de laisser partir les caisses. C’est un événement important pour ce policier, il fait acte de rébellion en désobéissant à un ordre direct du ministre de l’Intérieur. Le lendemain de la proclamation de la République, le sous-préfet reçoit un télégramme du nouveau locataire de la place Beauvau, Léon Gambetta42 : « Veuillez faire arrêter deux wagons arrivés en gare de Dieppe à destination de Londres et qui doivent être pour le compte de la princesse Mathilde. Les renvoyer à Paris immédiatement. Vous répondez personnellement de cet ordre. » Le commissaire et un dieppois du nom de Miège, ramènent les caisses à Paris pour les remettre en mains propres au ministre43. L’événement fait grand bruit dans la presse44, de nombreux articles sont produits sur « les caisses de la Princesse Mathilde » et du siège de l’hôtel de Londres par la population45. Le gouvernement atteste que ces malles ne contenaient que des « informations diplomatiques » et « des papiers on ne peut plus délicats46 ». Selon Delahais toujours, la princesse ne pouvait pas avoir envoyé « d’argent et des bijoux » en Angleterre et les rumeurs n’étaient là que pour la salir. Son livre, publié en 1884, est fortement axé autour des valeurs républicaines et de ce fait Gambetta dans son communiqué ne pouvait mentir, s’il a déclaré que les caisses ne comportaient que des papiers, ce devait être vrai. Pourtant, d’après le ←146 | 147→rapport confidentiel du sous-préfet de Dieppe au ministre Lambrecht, la situation est bien différente :
Lors de la révolution du 4 septembre si [Boutal-Samson] a déployé un certain zèle, une certaine ardeur, à seconder le gouvernement d’alors, notamment dans l’affaire des trois millions, il a agi de manière à obtenir de Monsieur Gambetta un témoignage de satisfaction, ce n’est pas qu’il obéit à des instincts révolutionnaires, c’est qu’il tenait à se mettre bien avec le nouveau Gouvernement47.
D’après le dossier personnel du commissaire48, les malles transportaient bien des papiers diplomatiques, mais aussi trois millions de franc-or. La trace de ces malles, et de l’argent, se perdent à leur arrivée à Paris49. Cette action de Boutal-Samson pourrait ici montrer le comportement d’un bonapartiste convaincu se tournant par opportunisme vers la République naissante. Les policiers spéciaux ont tous été engagés selon leur fidélité à l’Empire, mais une fois celui-ci tombé, il fallait trouver un nouveau maître. Si le profit de guerre pour le commissaire ne semble pas, ici, pécuniaire, il est néanmoins bénéfique pour son entreprise de maintien dans l’administration.
Le « mouton des Prussiens »
Après la proclamation de la République, la municipalité de Dieppe se transforme en conseil de Défense. La ville n’a plus pour se défendre que soixante-quinze hommes50. Boutal-Samson n’a plus de réels protecteurs, ni de fonction, pourtant, il revient pour reprendre son poste, sans que cela ne semble gêner le nouveau sous-préfet républicain. Ce dernier aurait déclaré à son successeur qu’au moment des faits il ne connaissait pas les actes du commissaire, étant trop occupé à organiser la défense de sa circonscription et à trouver de nouvelles forces pour le siège de Rouen51.
←147 | 148→Dès sa prise de fonction, le préfet de police Émile de Keratry procède à la liquidation du « Service spécial de police politique » qui selon ses mots est « une menace permanente pour la liberté et la vie des citoyens », mais rien sur la Police spéciale des chemins de fer. Le fait que cette institution ne soit pas connue a probablement joué en sa faveur, car dans aucun débat politique son existence n’a été remise en question, que ce soit en 1870 ou 1871. Le 23 octobre, le gouvernement met fin à tous les voyages de marchandises et de voyageurs sur le chemin de fer. Fin novembre, un nouvel inspecteur est nommé par Gambetta à Dieppe, bien que le service de la Police spéciale ne soit pas encore officiellement réactivé. L’inspecteur, dont c’est la première affectation, est un républicain convaincu52, nommé pour renseigner le ministre sur les communications avec l’étranger dans ce port qui voit encore passer des voyageurs et qui est entouré par les troupes prussiennes. Le 1er décembre 1870, Gambetta supprime le service de la librairie dont le financement comprend la Police spéciale.
Le 5 décembre, la ville de Rouen tombe sous les assauts des Prussiens et le ministère de l’Intérieur, préoccupé probablement par d’autres sujets, ne donne toujours pas l’ordre à la Police spéciale de reprendre du service. Le 9 décembre, une colonne de 6 000 Prussiens entre dans Dieppe53. Après avoir été reçu par la municipalité, l’état-major du général Von Goeben réquisitionne des logements. C’est à ce moment que Boutal-Samson intervient, prenant l’initiative de vider l’Hôtel-Royal pour eux :
Il est vrai qu’il les a aidés à prendre des meilleurs locaux, mais comme la garnison prussienne était complètement indépendante de l’administration française, il serait assez difficile de préciser de quelle nature ont pu être les complaisances du commissaire spécial pour ces étrangers54.
D’après Delahais, en plus des locaux, les Prussiens se sont fait apporter vins fins, champagnes et mets de qualité.
De décembre 1870 à mars 1871, Boutal-Samson est surveillé par le procureur de la République Albert Borville55 qui témoigne de ses agissements et du fait qu’il se rende tous les jours chez la femme du ←148 | 149→général. Boutal-Samson semble avoir des facilités pour nouer des liens avec les Prussiens, ce qui est, encore une fois un acte de collusion avec l’ennemi56. Il est d’ailleurs intéressant de comparer le livre de Delahais aux archives. Dans son livre, l’auteur décrit que, dès leur arrivée, les Prussiens savent exactement combien d’armes la municipalité cache dans ses réserves, ou encore, qui sont les francs-tireurs prêts à passer à l’action. Pourtant, l’auteur ne fait aucun lien avec un éventuel informateur dieppois, par exemple une personne spécialisée dans le renseignement. Les Prussiens font des perquisitions dans tous les lieux sensibles de la ville, à l’imprimerie de la Vigie Dieppoise, dans la gare, particulièrement dans le bureau et le logement du télégraphiste, et à la manufacture de tabac. Soit les lieux surveillés en temps de paix par Boutal-Samson. Certaines de ces informations semblent avoir été devinées par les Prussiens, mais aucune source ne pointe officiellement, ou précisément, le commissaire spécial. Ce commerce avec l’ennemi a permis à Boutal-Samson de maintenir ses prélèvements illégaux sur les voyageurs au départ du port de Dieppe.
La purge républicaine
Pendant le conflit, il n’apparaît nulle part qu’un homme politique se soit occupé de la Police spéciale. Par contre, des pans entiers de la législation encadrant ces fonctionnaires sont supprimés au début de la troisième République. Le 19 septembre 1870, l’article 75 de la constitution de l’an VIII57 qui protégeait tous les fonctionnaires sur tout événement se déroulant pendant son exercice est supprimé. De cette façon, les commissaires de tous les services peuvent être attaqués en justice pour leurs actions professionnelles.
←149 | 150→À partir du début du mois de mars 1871 l’activité de la Spéciale reprend avec la signature du traité de paix, sauf pour les policiers nommés sous l’Empire58, mais l’exécutif étudie la question. Le 4 mars, l’administration s’intéresse à Boutal-Samson qui a disparu depuis trois jours59. Les plaintes des personnalités locales contre les actions du commissaire pendant le conflit arrivent au préfet le 16 mars, via le procureur Borville, qui demande sa révocation pure et simple au sous-préfet en ces termes :
Je demande la révocation du commissaire sur les faits de ses trafics et parce que j’ai la conviction et c’est un sentiment public qu’il est à la fois vendu aux Orléans et aux Bonapartistes, c’est un ancien décembriseur, et c’est mon opinion personnelle. Je pense qu’il est policier et le mouton des prussiens. Il est fourré sans cesse à l’Hôtel-Royal chez la générale prussienne Von Goeben. J’ai le plus grand mépris envers ce personnage.60
Le même jour, Boutal-Samson, de retour en Normandie, écrit au secrétaire général de la préfecture pour se protéger. Dans sa lettre, il fait appel à la « bonne volonté » du préfet et déclare que, sous peu, il devrait être la cible de « nombreuses attaques, de la part de tous [ses] ennemis ». Il décrit être en train de rédiger un mémoire pour se défendre des accusations et est étonné que le préfet ne veuille pas le rencontrer, malgré ses « bons et loyaux services »61. Boutal-Samson semble être un intriguant en manœuvre pour conserver sa place. Toujours ce même 16 mars, il est relevé de ses fonctions de manière officielle par le ministère de l’Intérieur. Pour dernier fait d’arme dans sa circonscription, il part prélever une somme auprès du sous-préfet du Havre au nom de son inspecteur Guéréneau. Les archives ne montrent pas si le commissaire a bel et bien perçu une somme, mais le lendemain l’inspecteur, outré, dément formellement avoir demandé à son supérieur de prendre des fonds62. Ensuite, le 18 mars, le même inspecteur écrit au sous-préfet :
Details
- Pages
- 368
- Publication Year
- 2020
- ISBN (Softcover)
- 9782807616646
- ISBN (PDF)
- 9782807616653
- ISBN (ePUB)
- 9782807616660
- ISBN (MOBI)
- 9782807616677
- DOI
- 10.3726/b17585
- Language
- French
- Publication date
- 2021 (June)
- Published
- Bruxelles, Berlin, Bern, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2020. 368 p., 12 ill. n/b, 16 tabl.
- Product Safety
- Peter Lang Group AG