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Des images et des mots… au XXIe siècle

Nouvelles perspectives sur la multimodalité, la communication visuelle et les multilittératies

de Christine Sagnier (Auteur)
Monographies 252 Pages

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Remerciements
  • Table des matières
  • Introduction
  • 1. Réflexions sur la communication
  • « Seeing is believing »
  • Communication : réflexions préliminaires
  • Un schéma élémentaire de la communication
  • Retour historique sur les moyens (modes) de communication
  • Aux origines de la communication : oralité, gestualité, picturalité, écriture
  • L’écriture
  • 2. Le paradigme linguistique
  • Le signe selon Saussure
  • Les caractéristiques du signe saussurien
  • Barthes et la sémiologie structuraliste
  • Un objectivisme abstrait
  • Jakobson et le structuralisme fonctionnaliste
  • Les fonctions de la communication
  • 3. Le paradigme sémiotique
  • Le signe selon Peirce
  • Des « classes » de signes en situation
  • Remarques sur l’iconicité
  • 4. Le tournant sociodiscursif
  • De la langue au discours, de l’image aux images
  • Quand dire c’est faire
  • L’énonciation et la marque du sujet
  • Discours et textes
  • Signes et situations sociales : un lien indissoluble
  • Genre du discours et dialogisme
  • L’interaction et l’activité sociale au cœur des préoccupations
  • 5. Sémiotique sociale et analyse multimodale
  • Les fondements
  • Halliday et la linguistique systémique fonctionnelle
  • Vers une sémiotique « sociale »
  • Positionnements et apports
  • L’analyse multimodale de Kress et Van Leeuwen
  • Les références directes aux théories de Halliday
  • Une perspective tournée vers les acteurs sociaux
  • Analyse et études critiques du discours
  • L’analyse critique des discours multimodaux
  • Portée heuristique
  • Changement de paradigme et déplacement du regard
  • Synergies et prolongements
  • 6. Multimodalité et multilittératies
  • Portée éducative
  • Les projets pédagogiques
  • Un bilan provisoire pour la sémiotique sociale et l’analyse multimodale ?
  • 7. Convergences et élargissements
  • Regards francophones sur les images et les mots
  • Participation mimétique : le digital et l’iconique
  • Rhétorique visuelle, argumentation et interdiscursivité iconique
  • 8. Vers une littératie critique ?
  • Étude de cas et pistes pédagogiques
  • Index des noms
  • Index des notions
  • Bibliographie
  • Titres de la collection

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Introduction

« We need to develop the type of theoretical framework that can be understood and extended by researchers from a range of what now exists as separate disciplinary perspectives […]. A key aspect of this process is creating units of analysis that work against the tendency toward disciplinary fragmentation and isolation » (Wertsch, 1991, p. 4).

Ce projet est parti de nombreuses interrogations. Tout d’abord, d’un questionnement sur les pratiques sociales des « apprenants du Nouveau Millénaire » (Millennium Learners ou Millennials) et sur leurs relations à l’écrit, à l’image et aux technologies numériques. Ce qui nous a paru intéressant, à l’issue de réflexions et expériences sur les formes contemporaines de littératies1, conduites avec de nombreux étudiants internationaux, dans un contexte universitaire, était l’écart qu’ils percevaient entre les attentes institutionnelles en matière de « productions et d’interprétations textuelles » et la réalité de leurs propres pratiques. Habitués à surfer sur des écrans, à naviguer dans des hypertextes, à sélectionner des émojis, à utiliser des images accompagnées de courts messages textuels plutôt que de textes longs, ils percevaient les exigences universitaires comme bien obsolètes et se déclaraient plus intéressés par les formes « contemporaines » de communication (surtout l’image) que par ce qu’ils percevaient comme relevant de pratiques quelque peu dépassées. C’est donc la question des « outils culturels » (Wertsch, 1985b, 1991) qui médiatisent les interactions et les actions, qui s’est posée dans un premier temps.

Dans un deuxième temps, c’est celle de la conscience critique des discours qui s’est présentée. Si nos étudiants démontraient souvent d’excellentes connaissances des outils numériques, leurs capacités critiques, leur compréhension et leur conscience des phénomènes discursifs ← 11 | 12 → semblaient parfois étonnamment limitées. Nous avons eu recours à des questionnaires, à des entretiens et à des expériences de classe, pour tenter d’en savoir plus. Nos expériences didactiques (Sagnier, 2010, 2012, 2015, 2016) ont révélé, par exemple, un décalage important entre un intérêt déclaré des « Millennials » pour les productions culturelles icono-textuelles, une utilisation massive des nouvelles technologies de l’information (NTIC) et de la communication, mais de grandes difficultés dans les tentatives de déconstruction des différentes formes de discours, en raison d’un manque de réflexion conceptuelle et d’outils méthodologiques pour y parvenir. Nos apprenants étaient souvent incapables d’avoir une véritable réflexion « métacommunicative », ou « métadiscursive », même sur leurs propres productions quotidiennes. Il leur était difficile d’appréhender le discours, comme pratique située, avec ses conventions et règles d’usage dans toutes ses dynamiques et ses fluidités, de comparer les modalités de construction du sens (meaning making) dans des contextes différents, de faire preuve d’une compréhension élargie des phénomènes discursifs.

D’un autre côté, nos enquêtes et observations dans de nombreux cours de français langue étrangère, notre propre expérience de formatrice auprès de publics divers, nous avait sensibilisée aux difficultés rencontrées par les enseignants pour aborder les formes de textualités hybrides issues des NTIC, qui brouillent leurs repères et les déstabilisent. La fracture avec les nouvelles générations était fréquemment évoquée, donnant lieu à des représentations conflictuelles en matière d’écrit, qui se traduisent bien souvent par des replis et par l’incompréhension mutuelle entre enseignants et étudiants, les uns déplorant « la baisse de niveau », voire « l’incompétence » des nouvelles générations d’étudiants, les autres les conceptions ringardes et la rigidité du corps enseignant.

La question de l’image, de la communication visuelle, des nouvelles formes discursives comprenant « des images et des mots » était souvent au centre des débats. Si elles suscitent beaucoup d’intérêt, du côté des apprenants comme des enseignants, les productions icono-textuelles posent cependant problème. Comment les appréhender ? Dans quel cadre théorique une analyse de discours visuels peut-elle s’inscrire ? Comment développer une conscience critique des phénomènes discursifs incluant les productions iconiques ? La fragmentation du champ, la diversité des perspectives disciplinaires, l’opacité de certaines théories, le manque de précisions sur les présupposés de départ et les postures épistémologiques rendent la tâche particulièrement ardue. ← 12 | 13 →

Nos intérêts de connaissance, pour reprendre les termes de Lahire (2012) concernent donc les pratiques changeantes de littératies, les multilittératies2, et la multimodalité, c’est-à-dire le recours massif et conjoint à divers modes d’expression (verbal, visuel, audio, tactile, etc.) dans la communication. Notre axe de réflexion dans cet ouvrage est celui de la conceptualisation de la communication iconique en sciences du langage. De façon plus spécifique, c’est la question des productions discursives icono-textuelles, de leurs spécificités et de leurs potentialités (affordances) qui a retenu notre attention. C’est notre parcours d’enseignant-chercheur francophone travaillant en pays anglophone qui a ensuite orienté notre regard.

Pour nous, il est clair que les changements actuels dans le paysage médiatique rendent plus que jamais indispensable une interrogation sur les bases conceptuelles qui nourrissent les pratiques éducatives en matière de littératie, que celles-ci soient en langue maternelle ou en langue étrangère. Comme le soulignent de nombreux chercheurs (Bezemer et Kress, 2016 ; Cope et Kalantzis, 2009a, 2009b ; Jenkins, 2006 ; Jewitt, 2003, 2008 ; Kern, 2000, 2003 ; Kress, 2003 ; Kress et Street, 2006 ; New London Group, 1996, 2000 ; Street, 1998, 2008 ; Thorne et Reinhardt, 2008, pour n’en citer que quelques-uns), les catégories conceptuelles sur lesquelles se sont élaborées les méthodologies actuelles demandent à être revisitées.

Ce mouvement de reconceptualisation s’est amorcé dans les pays anglo-saxons, sous l’impulsion et au confluent de courants divers : Social Semiotics (sémiotique sociale), Multimodal Analysis (analyse multimodale), Multiliteracies (Multilittératies), Systemic-Functional Linguistics (Linguistique systémique fonctionnelle) et New Literacy Studies. Encore peu connus des publics francophones, ces travaux interrogent notamment les fondements conceptuels des relations entre le linguistique et le visuel en sciences du langage. Ils apportent des perspectives originales et de nombreuses pistes intéressantes pour appréhender les discursivités contemporaines, caractérisées par la multimodalité et l’hybridité. Ils rejettent la conception traditionnelle de la littératie3, jugée trop monolithique, rigide et décontextualisée et occultant la variabilité des pratiques, en plaidant pour une prise en compte du plurilinguisme, de la multiculturalité et des processus de sémiotisation ← 13 | 14 → dans toute leur diversité. Ces deux aspects, multimodalité et multilittératies, sont aujourd’hui intimement liés, comme l’ont souligné les travaux du New London Group (1996, 2000), dont nous traiterons dans cet ouvrage. De nombreux questionnements autour des situations d’écriture, des ressources sémiotiques, une plus grande attention aux facteurs contextuels et aux problèmes d’hégémonie, de pouvoir et d’inégalité sociale ont ainsi émergé.

Les recherches contemporaines sur la sémiotique sociale, la multimodalité et les multilittératies conduisent à une profonde reconfiguration des manières de penser la communication, ouvrant des pistes stimulantes à quiconque s’intéresse à la fois au langagier, à l’iconique mais aussi aux autres modes d’expression (gestes, toucher, etc.). Ce qui nous a paru particulièrement intéressant, c’est que les approches multimodales du discours sont avant tout praxéologiques ; elles partent de l’idée de l’action humaine pour proposer un cadre théorique cohérent pour appréhender les productions discursives, établissant ainsi un lien étroit entre les discours (sous toutes leurs formes) et les pratiques sociales.

Ces travaux connaissent aujourd’hui un développement important dans les pays anglophones. Notre objectif dans cet ouvrage est d’en faire une présentation synthétique et critique pour les lecteurs francophones qui cherchent de nouvelles perspectives. Ce livre ne prétend en aucun cas dresser un état des lieux exhaustif des rapports complexes entre les divers champs disciplinaires s’intéressant à l’analyse de l’image et du discours. S’il ne fait qu’évoquer certains travaux en français, ce n’est pas parce que les contributions francophones ne sont pas intéressantes, mais parce que ces écrits sont déjà largement diffusés et commentés. Ce qui est intéressant, toutefois, est de voir à quel point certains grands auteurs français (notamment Foucault ou Bourdieu) ont nourri les réflexions des chercheurs anglophones. Il nous semble donc doublement important de diffuser leurs travaux au lectorat français, parce qu’ils illustrent aussi la richesse et la portée de la pensée de ces grandes figures de notre paysage scientifique.

Le lecteur trouvera d’ailleurs nombre de références à des recherches en français (même si elles ne sont pas présentées en détail), dans la bibliographie. En raison de notre parcours personnel, ce livre se limite en outre aux publications en français et en anglais, non parce que d’autres ne sont pas dignes d’intérêt, mais parce qu’elles ne nous sont pas accessibles. ← 14 | 15 →

La lecture de ce livre est modulaire : elle peut s’effectuer à différents points d’entrée, selon les connaissances et objectifs. Après une brève réflexion sur les différents modes de communication que sont le langage verbal oral, la gestualité, la picturalité et l’écrit (chapitre 1), le chapitre suivant (2) propose un survol rapide du paradigme linguistique, qui a eu une forte influence sur la conception de la communication visuelle dans le champ des sciences du langage. Il nous a paru essentiel de revenir sur certains des présupposés et perspectives, parce que c’est en opposition à ces postures dominantes que sont nés les courants qui nous intéressent. Il ne s’agit donc pas de donner une vision globale des contributions dans toute leur diversité, mais seulement de faire référence aux travaux qui ont été commentés par les chercheurs anglophones en sémiotique sociale et en analyse multimodale. Notre projet se limite en outre aux travaux portant sur l’image fixe, pour ne pas multiplier les paradigmes et les références et parce que ce sont les images fixes qui ont constitué les premiers objets d’études et de réflexion en analyse multimodale.

Notre objectif est de mieux comprendre les présupposés et postures, pour évoquer les ouvertures et contributions, mais aussi les obstacles épistémologiques et apories causés par certains cadrages théoriques. Nombre de ces positionnements ont en effet conduit aux cloisonnements disciplinaires et ralenti l’émergence d’unités d’analyse permettant d’appréhender textes et images de façon conjointe. C’est donc la réflexion épistémologique qui domine la première partie de cet ouvrage. Comme le souligne Blommaert (2005), l’histoire des concepts nous donne de nouvelles opportunités de les employer, de les interroger, de les relier à d’autres et ainsi d’entrevoir de nouvelles possibilités qui n’auraient pas été possibles sans ce recul.

Le chapitre 3 présente ensuite les notions développées par Charles Sanders Peirce, dont les réflexions sur les signes et leur lien avec le réel, mais aussi sur les dynamiques significatives (qui ouvriront la voie aux approches pragmatiques et sémio-pragmatiques), ont eu une influence importante sur les chercheurs à l’origine de l’analyse multimodale.

Le chapitre 4 évoque brièvement le tournant sociodiscursif, pour permettre au lecteur de faire des comparaisons et de mieux comprendre à quel point les ancrages théoriques ont changé, depuis les premières publications de sémiologie structuraliste. En raison de l’éclatement des champs disciplinaires, il nous a semblé bon de faire ces rappels. De nouveau, l’objectif de cette présentation forcément très restreinte, d’un courant d’une grande richesse se limite aux points importants pour comprendre ← 15 | 16 → les revendications des chercheurs anglophones : le rejet des approches formalistes et logocentriques, l’ancrage de la réflexion dans la discursivité. Ce long cheminement, avant d’aborder le cœur de cet ouvrage, s’explique par notre volonté de tenter de revenir systématiquement aux postulats de départ de chaque courant théorique, pour pouvoir les comparer et les mettre en regard. Il permet de comprendre les prises de position qui vont suivre. Le lecteur qui connaît bien la nature de ces débats peut choisir d’entrer directement dans le chapitre 5, traitant du projet de la sémiotique sociale et de l’analyse multimodale, dont les fondements dans la linguistique systémique fonctionnelle (LSF) de Halliday sont expliqués.

Notre objectif, dans ce chapitre, est de présenter au lecteur, étudiant, chercheur ou enseignant les apports de ces recherches récentes qui prennent l’activité humaine, l’acte sémiotique (act of meaning ; Halliday, 1978) comme point de départ et permettent d’appréhender les discours visuels avec un regard nouveau, qui ne sépare pas le linguistique du visuel, mais les considère comme des modes, des ressources sémiotiques offrant des potentialités (affordances) différentes dans les processus de construction du sens (meaning making) dans une communauté donnée.

Né à la fin des années 1980, le projet de la sémiotique sociale (Hodge et Kress, 1988 ; Kress, 2003 ; Kress et Van Leeuwen, 2001 ; Kress et Van Leeuwen, 2006 ; Van Leeuwen, 2005a) s’érige dans le cadre de la linguistique systémique fonctionnelle et en opposition à la sémiologie structuraliste et au cognitivisme innéiste chomskien. Il ancre la réflexion sur la communication visuelle dans une perspective discursive, c’est-à-dire comme pratique sociale située. Il s’intéresse en particulier au champ des productions discursives bimodales, dans lesquelles les images sont des éléments clés. Il propose une introduction à un cadre théorique élargi, celui de l’analyse des discours multimodaux (multimodal discourse analysis), qui se donne pour projet d’étudier les dispositifs icono-textuels sans les dissocier de leur contexte, c’est-à-dire des conditions sociohistoriques de leur production et de leur réception.

Ce courant entretient des liens étroits avec la linguistique critique (Critical Linguistics), puis avec l’analyse critique du discours (Critical Discourse Analysis). C’est l’ouvrage incontournable de Kress et Van Leeuwen, Reading Images (2001), qui pose les principes de l’analyse multimodale et cherche à fournir des outils descriptifs. Il inspirera nombre de travaux ultérieurs. Notre chapitre en effectuera un survol critique, en en soulignant les apports et les limites. ← 16 | 17 →

Résumé

Cet ouvrage présente une synthèse inédite des travaux conduits dans les pays anglo-saxons en matière de multimodalité, d’analyse multimodale des discours et de multilittératies. Ces recherches, qui connaissent aujourd’hui un développement important, sont encore peu connues des lecteurs francophones. Or, en remettant en question nombre de positionnements épistémologiques, elles conduisent à une profonde reconfiguration des manières de penser la communication. Elles apportent ainsi des perspectives originales pour appréhender les discursivités contemporaines, caractérisées par le recours massif et conjoint à divers modes d’expression (verbal, visuel, audio, etc.). En outre, par leur articulation avec les problématiques éducatives, elles offrent un terrain fertile pour le réexamen de pratiques pédagogiques. Le terme de multilittératies renvoie en effet à la pluralité et à la diversité : celles des modes (le visuel, l’oral, l’écrit, le gestuel, etc.) ; celles des langues (plurilinguisme) ; des pratiques ; des situations ; des contextes ; des technologies.
L’objectif de ce travail est de proposer aux étudiants et chercheurs qui s’intéressent à ces questions une réflexion épistémologique, ainsi qu’une vision globale des apports de ces recherches. L’ouvrage comprend un grand nombre de références bibliographiques en anglais et en français.

Résumé des informations

Pages
252
ISBN (PDF)
9782807607897
ISBN (ePUB)
9782807607903
ISBN (MOBI)
9782807607910
ISBN (Livre)
9782807607880
Langue
Français
Date de parution
2018 (Août)
Published
Bruxelles, Bern, Berlin, New York, Oxford, Wien, 2018. 250 p., 15 ill. en couleurs.

Notes biographiques

Christine Sagnier (Auteur)

Christine Sagnier est docteur en sciences du langage. Elle dirige le programme de langue française de l’Université de Princeton, aux États-Unis. Ses recherches récentes portent sur les multilittératies, la communication visuelle, la sémiotique sociale et l’analyse multimodale des discours.

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