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Une poétique de l’étrangeté

Plasticité des corps et matérialité du pouvoir

de Flavia Bujor (Auteur)
©2023 Monographies XII, 382 Pages
Série: European Connections, Volume 45

Résumé

La poétique de l’étrangeté est l’expression d’un retour au corps par lequel le roman contemporain interroge sa propre capacité à penser le monde social. Dans les œuvres de Suzette Mayr, de Marie NDiaye et de Yoko Tawada, étudiées dans cet ouvrage, le corps apparaît comme un objet étrange, dont l’évidence naturelle ne va plus de soi. Il est caractérisé par sa malléabilité, voire par ses métamorphoses; en même temps, il porte les marques des catégories de la domination. La poétique de l’étrangeté peut être interprétée comme une traduction littéraire du tournant théorique «matérialiste queer», qui s’efforce d’analyser ensemble la dynamique du pouvoir, fondée sur la production des subjectivités, et le caractère structurel de la domination, qui repose sur des bases socio-économiques. Le corps est à la fois dénaturalisé et ressaisi comme le signe d’une histoire intersectionnelle. Il n’est pas tant l’expression d’une vérité de l’identité que la construction narrative d’un point de vue situé. C’est à partir d’un corps fictif que s’écrit une certaine perception du monde, que se redéfinissent les formes romanesques, et que se crée un usage étrange de la langue. Le dialogue entre la théorie et la fiction, qui prend source dans leur étrangeté réciproque, invite alors à imaginer la nature dénaturalisée du corps, tout comme la reconfiguration littéraire du monde social.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur 
  • À propos du livre 
  • Pour référencer cet eBook 
  • Table des matières
  • Remerciements
  • Note aux lecteurs
  • Introduction
  • première partie Corps & espace
  • Chapitre 1 Corps et espace social
  • 1. Corps altérisés
  • 2. Corps exclus
  • 3. Corps au travail
  • Chapitre 2 Corps en mouvement dans l’espace physique
  • 1. Corps étrangers et migrations
  • 2. Corps et frontières
  • 3. Retour à l’origine ?
  • deuxième partie Une « théorie dans la chair »
  • Chapitre 3 Narrations encorporées & points de vue situés
  • 1. Structures narratives tributaires des états du corps
  • 2. Une perception encorporée
  • 3. Vision, (in)visibilité et reconnaissance
  • 4. L’« encorporation » comme paradigme épistémologique
  • Chapitre 4 « Corpographèse » : une écriture des corps
  • 1. Signes produits par le corps
  • 2. Lectures des corps
  • 3. Circulation polysémique de signes sensibles
  • troisième partie Corps & performativité
  • Chapitre 5 Corps & nation
  • 1. L’universalisme républicain français (Marie NDiaye)
  • 2. Multiculturalisme et diversité (Suzette Mayr)
  • 3 Copies sans original : la performance d’un corps transnational (Yoko Tawada)
  • Chapitre 6 Quelle est la matérialité des normes ?
  • 1. Vertiges de l’assimilation
  • 2. Performer et « encorporer » les normes
  • 3. Mécanismes de production des normes
  • Chapitre 7 Défaire les imaginaires dominants
  • 1. Faire voir l’invisible : les écritures de la blanchité
  • 2. « Aucune femme n’est naturelle » (Moon Honey)
  • 3. L’idée de nature comme discours de savoir
  • quatrième partie Métamorphoses & resémantisation des rapports de pouvoir
  • Chapitre 8 Prolifération de corps en métamorphose
  • 1. Métamorphoses des canons
  • 2. Multiplier le corps des « autres inappropriés » (Trinh T. Minh-ha).
  • Chapitre 9 Ambivalence des monstres
  • 1. La monstruosité des « hyper-corps » normatifs
  • 2. Hybridité des monstres
  • 3. Festin cannibale & tropes postcoloniaux
  • Chapitre 10 Littérature & intersectionnalité : quelles perspectives ?
  • 1. Poétique de la fluidité
  • 2. Les métamorphoses comme narrations intersectionnelles
  • Conclusion
  • Bibliographie sélective
  • Index

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Remerciements

Je tiens à remercier Laurel Plapp et les éditions Peter Lang, le CELLAM et l’École Doctorale ALL de l’Université Rennes 2 ; Emmanuel Bouju ; Bernard Banoun, Dominique Combe, Isabelle Durand, Yolaine Parisot, Anne Tomiche ; Estelle Figon ; Claire Omhovère ; pour leurs relectures et leur amitié, Anaïs, Audrey, Barbara, Cyril, Édouard, Emilio, Gaëlle, Geneviève, Loïse, Maria, Matthieu G., Ricardo ; pour leur soutien, Alex, Elena, Martin, Mathieu B., Morgan ; mes étudiant·e·s de Rennes, Le Mans, et surtout Lorient ; mes parents Nadia et Alexandru. Enfin, merci tout particulièrement à Louise et bien sûr, à Sacha.

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Note aux lecteurs

Sauf mention du contraire, toutes les traductions de l’anglais et de l’allemand sont de notre fait. Les œuvres romanesques de Suzette Mayr, Hiromi Goto, Larissa Lai et Dionne Brand ne font l’objet d’aucune traduction en français à ce jour. Pour les œuvres de Yoko Tawada, nous avons pris appui sur les remarquables traductions de Bernard Banoun aux éditions Verdier, en les modifiant légèrement dans une version plus littérale. Pour les autres textes de Yoko Tawada, qui ne sont pas traduits en français, nous proposons une traduction entièrement personnelle.

Toutes les citations critiques apparaissent en français. Sauf mention du contraire, les traductions sont également de notre fait.

Nous utilisons les abréviations suivantes :

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Introduction1

Au début du XXIe siècle, le corps semble occuper une place ambiguë dans les réflexions théoriques qui lui sont consacrées. Les études cognitives en font le point de départ d’une naturalisation complète des réalités humaines (la pensée, la société, la politique, la morale, etc.), en prenant la nature comme un modèle à partir duquel les comprendre2. La séparation entre nature et culture n’apparaît plus comme un marqueur de différence entre « l’homme » et « l’animal », dans la mesure où la culture existe aussi dans le règne animal, à différents degrés3. Dans une autre logique épistémique, certains courants du féminisme, des écoféminismes au féminisme matériel (material feminism), adoptent à leur tour une lecture naturalisante et anti-essentialiste, en prônant un retour à la matière des corps, et une réappropriation critique de l’idée de nature. Ainsi, il s’agit de dénoncer « une fuite hors de la nature » (a flight from nature4) dont les théories queer et matérialistes se seraient rendues coupables, en jetant sur toute pensée de la naturalité des corps un soupçon essentialiste.

←1 | 2→En effet, ces théories souhaitent bien « faire porter la réflexion sur le caractère naturel que l’on accorde aux données corporelles5 », dans une perspective constructiviste. Elles se proposent « d’expliciter les processus culturels, politiques et techniques à travers lesquels le corps comme artefact acquiert un statut naturel6 ». L’enjeu est alors de dénaturaliser l’évidence illusoire du corps, pour analyser l’histoire de sa production, en montrant que les réalités naturelles peuvent être lues comme des réalités sociales. S’il n’est plus question de « révéler la vérité occulte de la nature7 », c’est parce que celle-ci est elle-même congédiée. Par-là, ce qui est visé est une certaine idée hiérarchique de la nature, dont le corps serait le dernier objet qu’il resterait à déconstruire. En effet, il s’agit de s’attaquer au substrat qui légitime le fondement de la domination, et qui est à la fois naturalisé et essentialisé. C’est pourquoi la dénaturalisation du corps, liée à celle de l’idée même de nature, a pour but de contribuer à défaire un ordre social inégalitaire. La socialisation des réalités humaines a été amorcée depuis l’émergence de la modernité8 : c’est au tour du corps lui-même, à savoir ce qui est censé être le plus naturel, de se dépouiller de son statut naturel, dans un paradigme à la fois anti-essentialiste et dénaturalisant.

Nous n’assistons donc pas tant à un oubli contemporain du corps, ou même à un « adieu au corps9 », mais bien plutôt à un retour au corps – auquel la littérature romanesque, à sa manière, n’échappe pas. C’est ce que montre, par exemple, L’Invention des corps de Pierre Ducrozet : dans un article du Monde, la genèse du roman est rapportée à la question de savoir ←2 | 3→ce à quoi « pourrait ressembler un roman du XXIe siècle10 ». La réponse est donnée : il s’agit de s’interroger « sur les manières d’habiter, aujourd’hui, un corps11 ». Mais la reconfiguration d’un objet ne peut être pensée en dehors de celle des formes littéraires ; s’il y a un retour au corps en littérature, il ne se réduit pas à un ordre thématique ou même théorique : il faut examiner avant tout comment les fictions romanesques parlent des corps.

Il n’est pas question ici de récupérer le corps comme un objet « naturel », qui serait consubstantiel à une certaine écriture féminine12. Certaines œuvres, comme celles de Suzette Mayr, Marie NDiaye et Yoko Tawada, se saisissent du corps précisément comme un objet étrange, tiré hors de son évidence familière. Ces autrices ont en commun à la fois un motif (le corps) et une esthétique (une poétique de l’étrangeté).

Le terme « d’étrangeté » est employé de manière récurrente pour qualifier l’œuvre de Marie NDiaye13, tout comme celui de « Fremdheit » pour Yoko Tawada14. Il rend compte de l’inadéquation des esthétiques répertoriées, lorsqu’elles en viennent à être appliquées à ces textes. Même quand le terme de fantastique est utilisé, il renvoie au fonctionnement propre à l’étrangeté comme « impossibilité à subsumer sous une catégorie unifiante le fonctionnement de la réalité15 ». Il est aussitôt modalisé par un ←3 | 4→adjectif qui cherche à en préciser la nature : Dominique Rabaté évoque ainsi un fantastique « quasi-ethnologique16 ». Le fantastique est une esthétique qui repose sur la tension conflictuelle entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel, et crée une crise de la raison subjective, à partir d’un cadre réaliste17. Pourtant, chez Marie NDiaye, Yoko Tawada et Suzette Mayr, il existe des métamorphoses qui sont attestées par plusieurs personnages à l’intérieur de la diégèse, sans que le cadre réaliste soit pour autant contesté.

La catégorie de réalisme magique apparaît alors comme une autre définition possible pour la critique18, voire pour les autrices elles-mêmes19. Mais Xavier Garnier souligne l’absence de « double lecture de la réalité » voire de « double niveau de réel20 » dans l’œuvre de Marie NDiaye. Il propose l’oxymore de « métaphores réalistes », qui peut être étendu à l’œuvre de Suzette Mayr et Yoko Tawada. Par ailleurs, le réalisme magique présuppose que les niveaux naturels et surnaturels soient « fondus » : « ils ne sont donc pas perçus comme antinomiques par le lecteur implicite21 ». Ce n’est par exemple pas le cas dans Mon Cœur à l’étroit, où Nadia, le personnage ←4 | 5→principal, analyse le dérèglement du réel comme anomique et angoissant22. La coexistence du fantastique, du réalisme magique (voire de la magie tout court) chez la critique témoigne de l’impossibilité à ranger les œuvres dans une esthétique préétablie, même lorsqu’elles en empruntent certains traits. Il s’avère alors nécessaire de proposer de nouvelles dénominations (par exemple le « banal invraisemblable » pour La Sorcière23, la narration paranoïaque pour Mon Cœur à l’étroit de Marie NDiaye24) dont la valeur est le plus souvent limitée à un seul roman. Pour nous, c’est la catégorie de « l’étrangeté », dans sa plasticité même, qui apparaît comme la plus apte à subsumer une poétique commune à nos trois autrices25.

Pour la définir, il faut partir de la défamiliarisation du quotidien réaliste, qui s’effectue à partir de la représentation de la malléabilité des corps. C’est ce que décrit Dominique Rabaté au sujet de l’œuvre de Marie NDiaye : « Cette facilité des transformations, cette sorte de continuelle métamorphose des êtres, est le postulat fantastique de l’œuvre. Seuls l’héroïne ou le héros paraissent s’étonner (comme le lecteur) devant la malléabilité des apparences26 ».

←5 | 6→Le corps étrange (strange, seltsam) peut s’éprouver comme tel subjectivement : l’étrangeté est d’abord une disposition ontologique chez les personnages de Marie NDiaye, qui ont une conscience malheureuse de leurs corps, coupés du flux du monde ; c’est une disposition poétique chez les personnages de Yoko Tawada, qui instaure une distance avec le monde perçu. Le corps étrange est donc aussi « étrangé » dans un double sens : l’Entfremdung correspond à une dépossession du sentiment du corps propre ; la Verfremdung à une distanciation défamiliarisante, qui prend source dans le corps propre pour informer la perception. Mais le corps étrange peut aussi l’être sur le plan social : il est celui qui apparaît saillant par rapport à une norme donnée, et qui se distingue des autres. En ce sens, il peut être compris comme un corps queer, au sens premier de ce terme (bizarre, tordu, déviant). Il est souvent aussi un corps étranger (foreign, ausländisch) : il n’appartient pas au pays ou à la collectivité représentée. Le sens réduit de cette acception est l’extranéité, c’est-à-dire la qualité juridique d’étranger par rapport à une nation donnée. Son sens élargi désigne toute position d’extériorité par rapport à un groupe social ou à une communauté déterminée.

Cependant, l’étrangeté est un processus qui transforme aussi bien les corps que leur perception : elle est un estrangement (un « étrangement »), et non seulement une propriété objective des corps. Cet « étrangement » est à l’œuvre dans l’écriture elle-même, dans l’usage de la langue : la pratique « exophone27 » de Yoko Tawada défamiliarise l’allemand ; « l’excellent français » de Marie NDiaye est dérégulé par d’insensibles dérapages grammaticaux ; l’anglais de Suzette Mayr est mêlé de germanismes, de néologismes et de ruptures syntaxiques. L’étrangeté de la langue est liée à celle qui touche les formes génériques : l’apparente facture classique des romans de Marie NDiaye est minée de lacunes narratives ; le caractère fragmentaire des textes de Suzette Mayr et Yoko Tawada interroge la catégorie même ←6 | 7→de « roman ». Le sentiment d’étrangeté est alors avant tout un effet de lecture, qui déstabilise non seulement les représentations ordinaires des corps, mais la forme même dans laquelle elles sont énoncées.

Résumé des informations

Pages
XII, 382
Année
2023
ISBN (PDF)
9781789979664
ISBN (ePUB)
9781789979671
ISBN (MOBI)
9781789979688
ISBN (Broché)
9781789979657
DOI
10.3726/b17471
Langue
français
Date de parution
2023 (Mai)
Mots clés
Corps métamorphoses matérialisme queer Une poétique de l’étrangeté Flavia Bujor
Published
Oxford, Bern, Berlin, Bruxelles, New York, Wien, 2023. XII, 382 p.

Notes biographiques

Flavia Bujor (Auteur)

Flavia Bujor est maîtresse de conférences en littérature et études de genre à l’université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, et membre du laboratoire d’études de genre et de sexualité (LEGS, UMR 8238). Ses travaux de recherche portent principalement sur les imaginaires littéraires et les théories contemporaines des corps, dans une perspective comparatiste.

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Titre: Une poétique de l’étrangeté
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