Folie, violence et écriture dans le roman postcolonial africain contemporain
Résumé
L’auteur analyse les différentes formes de folies et de violences en tentant de relever les interactions entre les deux concepts. La folie est perçue ici non seulement comme la désarticulation psychique de l’individu à l'épreuve de la violence, mais aussi comme un acte de révolte et de subversion face à une situation d’oppression et d’abus.
Ce livre montre que la dynamique de création chez l’écrivain postcolonial est conditionnée par un ensemble de perturbations d’ordre psychique, culturel, identitaire et social qui influencent ses productions. Tous ces signes de subversion des normes esthétiques s’inscrivent dans l’option de la démarche postcoloniale, qui prescrit une reconsidération des normes euro centrées.
Extrait
Table des matières
- Couverture
- Page de titre
- Page des droits d’auteur
- Table des matières
- Introduction générale
- PREMIÈRE PARTIE Une écriture nourrie par les motifs de la folie et de la violence
- Introduction
- CHAPITRE I De la folie à la violence et de la violence a la folie
- I. La violence, vectrice de la folie
- I.1. Violence subie et perte de la raison
- I.2. Violence vécue et folie
- I.3. La mise en spectacle de la violence
- Éclaboussures de sang et corps déchiquetés
- Des hommes agonisants
- Des déflagrations assourdissantes
- II. La folie individuelle ou collective vectrice de la violence
- II.1. Folie individuelle et massacre collectif
- II.2. Régimes dictatoriaux vecteurs de la folie
- II.3. L’idée folle de l’enrôlement des enfants dans les guerres
- II.4. Justice populaire comme signe de la folie collective
- III. La folie comme échappatoire à la violence
- IV. La folie comme trauma de la violence à venir
- V. La violence perçue comme une thérapie de la folie
- CHAPITRE II Des univers romanesques de la démence et de la violence
- I. Des personnages fous et leur catégorisation
- I.1. Les personnages marginaux
- Les marginaux politiques
- Les marginaux sociaux
- Les révolutionnaires
- I.2. Les aliénés politiques
- I.3. Les personnages obsédés ou monomaniaques
- Les obsédés du pouvoir
- Les obsédés de richesse
- I.4. Les personnages sadiques et pervers
- II. L’espace et le temps à l’épreuve de la folie et de la violence
- II.1. L’espace
- Les lieux de violences
- Les lieux sécurisants
- II.2. Temps et représentation de la folie
- La symbolique du temps
- Temps des paradoxes, temps de folie et de violence
- CHAPITRE III Des structures textuelles du chaos
- I. Folie et violence narratives
- I.1. Des narrations fragmentées
- I.2. Polyphonie narrative et effet cacophonique
- II. Narration de l’absurde
- II.1. L’inachèvement narratif
- II.2. Le chaos typographique
- Conclusion
- DEUXIEME PARTIE Folie, violence et identité dans le roman postcolonial africain
- Introduction
- CHAPITRE I Discours et langages de la folie et de la violence
- I. De l’expression de la folie à la folie de l’expression
- I.1. Formes discursives et expression de la folie et de la violence
- I.2. Les images
- Des répétitions obsédantes
- Des gradations
- I.3. La figuration et l’hypotypose
- II. Violence verbale et effet perlocutoire
- II.1. Les invectives
- II.2. Violence, folie et rupture du silence
- II.3. Déconstruction de la langue
- II.4. Les règles grammaticales et morphosyntaxiques violées
- CHAPITRE II La construction d’une identité à partir de la folie et de la violence
- I. Quelques considérations théoriques sur l’identité
- II. Les identités individuelles et collectives de la démence
- II.1. Brouillage identitaire et production de la violence
- II.2. Radicalisation identitaire et propension à la violence
- III. Identité politique et stigmates de la violence et de la folie
- III.1. L’opposant politique considéré comme un fou
- III.2. L’auto aliénation des régimes politiques
- IV. Des discours officiels et construction d’une identité de la folie
- CHAPITRE III L’identité littéraire postcoloniale à l’épreuve de la folie et de la violence
- I. La « Contamination » de l’écrit par l’oral
- I.1. L’introduction des sous-genres oraux
- I.2. Le recours au merveilleux et au fantastique
- II. Une écriture transgénérique : entre fiction et histoire
- Conclusion
- Conclusion générale
- Bibliographie
- I. Corpus
- II. Poscolonialisme, théories littéraires et linguistiques
- III. Études sur la littérature et la culture africaines
- IV. Ouvrages généraux
- 1. Psychanalyse, psychiatrie et psychologie
- 2. Sociologie, politique, droit
- V. Articles et revues
- Index des notions
Introduction générale
Aux lendemains des indépendances, les motifs de folie et de violence ont constitué la matière féconde du roman africain. Ces deux motifs sont apparus dans un moment d’incertitude historique pendant lequel le continent noir traverse de profondes crises causées par des systèmes dictatoriaux mis en place après le départ des colons.
La définition du concept de folie n’a jamais fait l’unanimité chez les chercheurs, quel que soit le domaine. Anatole France trouve même que c’est un concept indéfinissable : « Je viens de chercher dans le Dictionnaire de Littré et Robin la définition de la folie, et je ne l’ai point trouvée ; du moins, celle qu’on y lit est à peu près dénuée de sens. Je m’y attendais un peu car la folie […] demeure indéfinissable1 », affirme-t-il. Ces propos traduisent la difficulté à cerner le sens de cette notion, à la définir convenablement et sans ambiguïtés.
De prime abord, nous tentons de la définir, en nous fondant sur des acceptions antérieures, avant de la circonscrire selon l’acception que nous adoptons pour cette étude. De manière simple et peut-être hâtive et péremptoire, on définit généralement la folie comme la perte de la raison, le désordre mental et psychique. Selon Alphonse de Waelhens, « la folie est l’autre de la raison, mais un autre dont le rapport à celle-ci varie selon les époques. La folie peut être un autre qui conteste la raison à l’intérieur d’elle-même2 ». Dans ce sens, le fou est celui qui, aux yeux des autres hommes, ne raisonne pas, ne pense pas. Il a perdu la raison. Pour les sociologues et ethnologues, « les fous, ce sont les inadaptés, les déviants, ceux qui n’agissent pas comme tout le monde3 ». Les philosophes rationalistes tels que Descartes4, Alain5, épousent cette conception de la folie. Ils l’excluent de l’ordre de la raison. « Le fou ne peut penser et la pensée ne peut être folle […] La certitude de la pensée, qui repose entièrement sur son immédiate présence à elle-même est indubitable6 ». Mais qu’est-ce donc que la raison ? Il nous semble important de clarifier le concept de « raison », qui semble être la base à partir de laquelle on cerne la folie. En effet, dérivé du latin ratio qui signifie calcul, la raison est la capacité qu’a l’homme non seulement de formuler des jugements, mais aussi de faire la différence entre le vrai et le faux, le bien et le mal7. La raison s’oppose à la sensibilité, à la foi, ainsi qu’à la folie et aux passions. Pour les rationalistes tels que Emmanuel Kant8, René Descartes, la raison est le propre de l’homme. C’est elle qui contrôle et commande sa pensée et instruit sur les règles à suivre. À en croire le philosophe Hegel9, la raison est donc pure car naturelle et pratique. Elle est le moteur de l’histoire et participe au progrès de la liberté et aux intérêts de l’humanité.
Le concept de folie revêt un sens plurivoque qui dépend du domaine dans lequel on l’utilise, de la culture et de l’époque. Roland Jaccard a répertorié cinq approches à travers lesquelles on appréhende les diverses acceptions de ce concept10. L’approche médicale, prônée par les neurologues et les organicistes, assimile la folie à une maladie du cerveau. Elle se caractérise par un comportement « anormal » résultant d’un désordre biologique plus ou moins grave selon les cas. L’approche psychanalytique soutenue par Sigmund Freud et ses partisans assimile la folie à un état de perturbation affectif lié à l’histoire (infantile) du sujet. Le comportement du fou se caractérise ici par une expression de symptômes propres aux problèmes émotionnels et affectifs de l’individu. L’approche systémique quant à elle, défendue par certains psychiatres, psychologues et les adeptes de l’école de Palo Alto, Bateson, Bowen, Lidz, assimile la folie à la conséquence de communications familiales ou microsociales pathogènes. Cette approche soutient que la folie est une construction sociale qui émane de structures familiales et sociales défaillantes. L’approche sacrificielle dont les tenants sont Thomas Szasz, Laing Goffman, appréhende la folie comme une sorte d’étiquetage. Elle a en effet pour fonction de stigmatiser et de punir le comportement de membres déviants de la société.
À cet égard, il faut dire que la persécution de la sorcière comme du fou, mais aussi celle de l’hérétique, du juif, du « nègre », de l’homosexuel, du dissident politique…, constitue un exemple d’une pratique millénaire : le sacrifice expiatoire du bouc émissaire. La société se purifie en transférant et en fixant ses frayeurs et ses contradictions sur une image mythique11.
Enfin, l’on note également l’approche politique développée par les sociologues tels que Cooper, Basaglia, Jervis, Hollingshead, Redlich… qui assimile la folie à une maladie sociale, liée à l’oppression et à l’exploitation du sujet. Cette conception que l’on qualifie à juste titre d’antipsychiatrique, tranche avec celle des psychiatres. Selon cette approche, la folie se manifeste par des réactions de révolte face à une situation ressentie comme intolérable, et par un combat perpétuel pour parvenir à une société plus juste. Dans ce registre, la folie s’appréhende comme un écart opéré par un individu par rapport à la norme sociale, à l’environnement dans lequel il vit. Les fous sont dès lors perçus non comme des malades mentaux au sens psychiatrique du terme, mais comme des êtres asociaux dont la logique s’écarte de la logique commune. « On est fou par rapport à une société donnée12 », affirme Albert Béguin. La folie devient donc synonyme de violence sur la norme, de transgression, de désordre dans la conduite, d’incohérence de faits et gestes, de paroles, d’agressivité, contrairement à la raison qui symbolise l’ordre, la pensée logique. Ceci induit donc les paradigmes d’« écart » et « norme », « normal » et « anormal » de « normalité » et « anormalité », de « permis » et « interdit ». L’on ne peut donc pas réfléchir sur le concept ambigu de la folie, en faisant l’impasse sur ces notions. Dès lors, il ne serait pas superflu de se poser la question de savoir quelles sont les frontières de la normalité. Qui définit les normes et en fonction de quoi les définit-on ? Les sociologues13 distinguent généralement deux catégories de normes : les normes sociales et les normes morales. Selon Emile Durkheim, c’est ce qui assure en général le lien social. Les normes sont la manifestation coercitive des valeurs ; elles tiennent à l’imposition de contraintes sociales, comme on le voit généralement à travers l’action des forces de l’ordre qui impose un comportement collectif et des attitudes particulières dans des situations données. Pour ce qui est des normes morales, les sociologues estiment que c’est elles qui devraient en principe éclairer la norme sociale. Cependant, à en croire Pierre Livet, « une norme morale peut s’opposer à une norme sociale, cela au nom de coordinations qui n’existent pas encore ou qui ne sont pas encore réalisées de manière satisfaisante et au nom de la satisfaction d’une valeur14 ». Pour pouvoir parler de norme morale, il semble aussi indispensable que celle-ci puisse être partageable par une personne qui n’appartient pas encore au groupe. Pour Vincent Descombes15, les normes sont la manifestation de l’esprit collectif, c’est-à-dire d’un consensus. Elles président, selon Wittgenstein Goffman16, à la mise en place de règles partagées. Au vu de ce qui précède, il est assez aisé de voir que pour chacune de ces caractérisations des normes sociales, il existe des vides qui donnent l’impression d’incomplétude sémantique. Les normes sont-elles unanimes au sein de nos sociétés contemporaines ? Cette question soulève le problème de la construction du consensus autour des normes sociales. Dès lors qu’elles ne sont pas acceptées et observées à l’unanimité, elles créent par ce fait des oppositions, des écarts au sein de la société. Le fait de ne les partager qu’au sein d’une minorité qui en impose, crée par ce fait même des conditions de révolte et de transgression desdites normes17, donc de folie, du point de vue de ceux qui la définissent. Appliquées au langage, les normes, selon John R. Searle18, assurent des effets performatifs, par lesquels le langage fait quelque chose au lieu de simplement la dire.
Les régimes dictatoriaux qui mettent en place des normes partisanes et impopulaires destinées à préserver leur hégémonie sur les États qu’ils dirigent, provoquent ainsi la montée de la déviance, de la transgression, donc de la folie, du point de vue de ces normes imposées. Et c’est de là que naissent les conflits peints dans certains romans que nous étudions dans la cadre de cette étude. Toujours dans la dynamique de la définition de la folie, il est à noter qu’elle symbolise également l’abus, l’exagération, la démesure. Les expressions courantes telles qu’ « aimer à la folie », ou « être fou furieux », « allure folle », illustrent parfaitement cette acception. La folie commence dès lors que le caractère d’une situation prend des proportions démesurées. La violence inouïe qui caractérise les différentes sociétés mises en scène dans la littérature africaine de la période postindépendance se manifestant par les guerres, les génocides, les soulèvements populaires, s’assimile dans ce sens à la folie. Cette violence polymorphe et omniprésente au sein de la société contemporaine prend des formes variées, des plus subtiles, insidieuses aux plus apparentes et entretient avec la folie des interactions dynamiques.
Apparu au début du XIIIe siècle en français, le mot « violence » dérive du latin vis, qui désigne la « force » ou la « vigueur », et de et latus qui signifie porter. Elle désigne le caractère brutal et emporté d’un acte porté sur un individu ou sur une chose. La violence se définit aussi comme un rapport de force visant à soumettre ou à contraindre autrui. Historiquement, certaines sociétés occidentales lui accordaient une place fondamentale19 pour dénoncer vivement ses excès et son illégitimité. Même si certaines croyances légitiment souvent l’usage de la violence extrême et du crime (comme les guerres dites saintes ou des représailles ou vengeances dites légitimes20), la violence est à ranger dans l’ordre de l’anormalité. Et c’est en cela qu’apparaît ce rapprochement sémantique entre les deux concepts centraux de notre étude. Tout comme la folie, la violence a partie liée avec la raison, la norme, la transgression, l’abus. Ces deux notions interagissent de façon dynamique et féconde.
L’histoire du monde est émaillée de grands évènements marqués par un déferlement de violences suscitées par la folie21. L’on croyait qu’avec l’évolution des mœurs et le progrès du droit –Habeas corpus–, la prohibition de la torture, la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, l’abolition de l’esclavage22, dont le but était de rationaliser les comportements des hommes, ces pratiques d’extermination qui frôlent la démence s’estomperaient. Le constat reste donc amer parce qu’au fil des années, le monde continue de faire face à la folie de certains hommes dont les tendances à l’agressivité et au crime émeuvent l’humanité tout entière. On peut, entre autres, citer l’abomination d’Adolf Hitler sous le troisième Reich (1933-1945) « la Shoah 23 » en Allemagne pendant la seconde guerre mondiale, les « terribles nettoyages ethniques » dans les Balkans où l’on parqua dans les camps des milliers de gens qu’on tua à cause de leurs différences. Plus proche de nous, on peut citer le génocide rwandais, encore appelé la « saison des machettes24 » en Avril 1994, où près d’un million de Tutsi et Hutu modérés ont été massacrés au coupe-coupe en l’espace de trois mois seulement, sans oublier les attentats-suicides constamment perpétrés par les extrémistes dans certains pays, les guerres interminables… Au vu de toutes ces horreurs, les auteurs de ces massacres peuvent à juste titre être qualifiés de « fous », tant la logique de leurs actes échappe à l’entendement humain. Les actes de violence extrême perpétrés par ces derniers sont poussés à la limite de la compréhension humaine. Il existe donc dans les concepts de folie et de violence un lien de réciprocité, une interaction dynamique, qui évoque l’idée de transgression, d’écart, d’infraction par rapport aux normes ou aux règles qui définissent les situations considérées comme naturelles, normales ou légales. On les emploie généralement et indistinctement, comme les autres notions telles que chaos, désordre, confusion, des notions qui caractérisent de la situation que vit l’Afrique postcoloniale. Et c’est à juste titre qu’Achille Mbembe déclare
la violence a une épaisseur humaine telle qu’il est difficile d’en parler en faisant l’impasse sur des interrogations fondamentales, que celles-ci portent sur les problèmes de légitimité, d’éthique, ou simplement, de construction de l’ordre social. Pis, elle produit la mort : à petit feu ou, souvent à forte dose. Elle constitue donc un aspect structurant de la postcolonie. Dans un sens, on doit dire de la postcolonie qu’elle est un régime particulier de production de la mort et d’invention du désordre25.
La violence historique peut conduire à la folie. Il y a en effet dans l’idée de violence celle d’une perturbation ou d’un dérèglement plus ou moins momentané ou durable de l’ordre des choses. C’est pourquoi ce concept est chargé de valeurs positives et négatives qu’on attache à la rupture, à la transgression, à la violation ou à la destruction.
Selon les théories psychanalytiques, issues des travaux de Sigmund Freud26, la pathologie mentale est liée à l’histoire du sujet qui, prisonnier de ses antécédents, est aussi vulnérable devant toute crise émotionnelle. Pour Freud, « l’essence de la maladie mentale, c’est le retour à des états antérieurs de la vie affective et de la fonction27 ». L’historicité du sujet, affirme Alexie Tcheuyap28, ne peut s’accomplir que dans un système d’échange impliquant divers partenaires. C’est à partir de cet instant que naît la dialectique entre l’individu et la collectivité, le psychologique et le social. La société africaine est aujourd’hui présentée sous le motif de la folie à cause de son passé marqué par la violence coloniale, violence multiforme qui a touché les Africains non seulement physiquement, mais psychologiquement et culturellement. À ce titre, Frantz Fanon soutient que « la colonisation, dans son essence, se présentait […] comme une grande pourvoyeuse des hôpitaux psychiatriques29 ». Pour le psychiatre algérien, le contexte oppressif mis en place par la colonisation – tortures, injures, infantilisation, animalisation – a développé chez l’Africain des troubles comportementaux : elle a entraîné la non-connaissance et la désintégration de soi, en un mot, la perte de l’identité personnelle. En effet, parce qu’il est une négation systématisée de l’autre, une décision forcenée de refuser à l’autre tout attribut d’humanité, le colonialisme accule le peuple dominé à se poser constamment la question : « Qui suis-je en réalité ?30 ».
Si la violence historique peut conduire à la folie comme nous venons de le voir, la folie individuelle ou collective peut mener à la violence. Les passionnés et les obsédés du pouvoir et de la richesse qui trônent à la tête des États africains posent souvent des actes d’une violence sans pareille dans le but d’atteindre l’objet de leur obsession. Ils sont souvent à l’origine de certains conflits qui déchirent l’Afrique, au nom de la quête du pouvoir et de la richesse. Notons que l’obsession ou la passion sont à ranger dans la catégorie de la pathologie mentale, dans ce sens que l’obsédé, tout comme le passionné, pose des actes qui échappent à la raison. Cette violence apparaît dès lors comme une conséquence de la folie individuelle éprouvée par ces individus. Rappelons que la passion est un état émotionnel intense qui peut pousser l’individu à poser des actes déraisonnés. Par ailleurs, la violence à venir, le spectre de la violence qui plane sur l’individu, l’angoisse de l’avenir peuvent également plonger ce dernier dans la démence. Les populations attendant dans la peur une escalade de la violence, des individus prisonniers entre deux armées rivales en plein conflit, sont des situations qui ne peuvent que les plonger dans le délire.
Dans la même veine, une situation sociale trop contraignante marquée par la privation de libertés fondamentales chez l’individu, son état de claustration, les rigueurs du milieu carcéral, la peur perpétuelle de ce qui peut lui arriver à tout moment, sont autant de situations susceptibles de le plonger dans le délire, entendue comme un état mental caractérisé par une altération de la pensée. Ce sentiment de peur de la violence qui peut déferler à tout moment, ce complexe de Damoclès conduit à une perte d’identité, en un mot à la folie. L’idée qu’on peut être tué à tout moment par n’importe qui, rend fou. « Je n’ai pas de nom, déclare une tutsi pendant le génocide, je suis celle qui va mourir » (Murambi, p. 122).
Sur un tout autre plan, la folie peut être une échappatoire à la violence, à la répression. La folie n’est pas toujours à inscrire dans le registre négatif comme le font les psychiatres. L’imagerie de monstres qui domine le discours psychiatrique préconise l’exclusion du fou de la commune humanité, ignorant son apport positif dans la société. Michel Foucault avait dénoncé en son temps, les pratiques de la psychiatrie occidentale, en l’accusant de réduire les fous au silence par un confinement qui ne leur donne ni l’occasion de s’exprimer, ni d’être écoutés. Ces pratiques prennent leurs sources dans la philosophie rationnelle. Le fou, considéré comme celui qui ne pense pas, ne peut par conséquent produire un langage rationnel. Pourtant, la folie peut être porteuse d’un message. C’est pourquoi Foucault propose d’explorer ce langage de la folie. Le traitement marginal de la folie tend à ignorer ce fait, car Selon Roland Jaccard, « elle tend à nous faire oublier que quelque chose se dit à travers la folie, quelque chose que nous refusons souvent d’entendre pour préserver un équilibre précaire ou un ordre familial ou social gangrené31 ». En d’autres termes, c’est une façon d’ignorer que le non-sens du fou a un sens.
La conception africaine de la folie, bien que n’épousant pas totalement cette thèse, ne s’en éloigne tout de même pas de manière radicale. Selon Ouango et al,
L’anthropologie traditionnelle africaine fait du corps humain une entité mystérieuse susceptible d’être pénétrée ou mangée par des forces surnaturelles (les génies et les sorciers anthropophages), suivant un mécanisme mystico- religieux lié aux croyances et aux coutumes. Dans la majorité des traditions africaines, l’on explique que ces agresseurs d’âmes et de corps sont des génies ancestraux ou des génies de la brousse, en particulier dans le domaine de la folie32.
Ainsi, « la responsabilité individuelle est rarement engagée dans la survenue d’une maladie. Celle-ci est due au « Yamwei33 » et à ses semblables chez les Mitsoghos du Gabon, aux « Rab34 » aux « Mamies wata35 » chez les peuples de la côte camerounaise, et aux « Djiné36 » chez les Ouolofs du Sénégal, de même qu’aux « Kinkirsi37 » chez les Moosé du Burkina Faso. Chez ces derniers, les jumeaux aussi appelés « Kinkirsi » peuvent provoquer la folie chez leurs parents géniteurs. Pour Jean-Gabriel Ouango et al.,
Ce concept de la causalité de la maladie répond chez les Moosé à la croyance en l’existence de deux mondes : le monde visible, logé entre la terre et le ciel où vivent les hommes et les animaux au service desquels Dieu a mis l’eau, le feu, les plantes, la terre et l’air ; et le monde invisible d’où viennent chaque être et chaque chose et vers où ils devront repartir38.
En Afrique, la folie est un état auquel l’être humain accède pour explorer dans le monde invisible ce que le commun des mortels ne peut explorer. Le fou sert de lien entre le monde sensible et le monde invisible ; il est le régulateur de la société. Il est, doté de la capacité de consulter les dieux et de véhiculer leurs messages, de guérir les maladies même les plus redoutées. Pour accéder à ce rôle et l’assumer pleinement, l’être humain doit passer par la folie, moment pendant lequel il tisse ce lien avec l’invisible (les génies ancestraux, des eaux, de la brousse…) et reçoit l’initiation qui lui est destinée. C’est dans le désordre caractéristique de ses faits et gestes, l’incohérence de ses propos, et l’étrangeté de sa personne que se mettent en place les instruments de régulation sociale. On dirait que la folie est ce statut qui lui donne les pouvoirs de dire, de faire des révélations, d’agir sans crainte. Il est marginalisé par la société qui comprend malgré tout que sa folie joue un rôle important au sein de la société.
Malgré l’intervention du transcendantal dans la manière de concevoir la folie en Afrique, il existe tout de même un lien de rapprochement entre les conceptions occidentale et africaine, de la folie. L’irrationalité, l’incompréhension, la déconnexion apparente des réalités sociales du sujet souffrant de folie, sont autant de points communs que l’on peut y déceler. La folie constitue alors un espace de liberté où l’on peut s’exprimer librement sans contraintes et sans tabous. Les sujets interdits au sein de la société peuvent être soulevés dans l’état de folie.
« La folie symbolise la liberté. Le fou est inconventionnel, il sort des conventions sociales. […] Les fous sont présents partout parce que nous manquons de liberté. Ce qu’on veut dire, notre non-dit, on le transmet au fou. Le fou devient notre messager. C’est l’homme de la transgression39 », affirme Tierno Monénembo.
Les motifs de la folie et de la violence apparaissent ainsi comme un Leitmotiv de la littérature africaine contemporaine, étant donné comme l’affirme Dominique Mondolini,
Les littératures du Sud sont elles aussi convoquées par cette question qu’est la violence. […] Beaucoup d’entre elles sont nées dans la tourmente de l’ère coloniale, dans la lutte contre le racisme et pour un accès à la dignité humaine. Plus près de nous, elles eurent à côtoyer un réel fait de conflits de tous ordres, de catastrophes « humanitaires et de génocides40.
Depuis la période coloniale, la littérature africaine se développe, à quelques exceptions près, autour des « mêmes préoccupations, à savoir, la situation sociale, culturelle et politique du continent40 » minée par un phénomène récurrent : la violence. Comme nous l’avons dit plus haut, l’imaginaire littéraire africain s’est principalement préoccupé des violences successives ayant secoué de toutes parts le continent africain. Nous citerons à titre d’exemple l’apartheid en Afrique du Sud qui prédomine dans les œuvres littéraires de cette partie du continent, la révolte des Mau Mau au Kenya et les guerres de libération au Mozambique et en Angola que l’on considère à juste titre comme l’origine d’une littérature dite de combat, les guerres sécessionnistes au Nigéria et les conflits politiques au Soudan, au Tchad, au Libéria, en Sierra Leone, etc., qui constituent la matière d’une considérable production littéraire. Nous n’oublions pas le cas de la décennie noire en Algérie qui a longuement nourri les productions romanesques de ce pays. La situation chaotique décrite, la violence extrême représentée épouse la virulence avec laquelle les différents écrivains dénoncent les formes de violences extrêmes dans ces pays respectifs.
Il serait pertinent à présent de marquer un temps d’arrêt pour scruter les liens entre les trois concepts centraux de notre travail, à savoir « la folie, la violence et la littérature ». Pour ce qui est du rapport entre le concept de la folie et la littérature, nous convoquons les études menées par Michel Foucault41 sur la question. Pour le philosophe français, « la folie exerce sur tout langage une étrange fascination : il y a des littératures sans amour, sans travail, sans misère, quelques-unes sans guerre. Il n’y en a aucune sans la folie et sans la mort. Comme si la littérature était liée en général à ce qui constitue La Folie et la Mort42 ».
La folie serait donc ce sans quoi la littérature n’existerait pas. En se basant principalement sur la littérature française de l’avant-garde, dans la première moitié du XXe siècle, Foucault démontre que « La folie assure des communications impossibles, franchit des limites qui, d’ordinaire, sont infranchissables. La folie, c’est la rencontre impossible, et c’est le lieu de l’impossibilité. Dans la folie, le rêve communique avec la veille (nul ne sait qui vit et qui meurt, qui veille et qui dort, qui raisonne et qui délire)43 ». Foucault démontre qu’il existe une parenté entre la folie et le miroir, donc la représentation, le dédoublement.
Il est étrange de constater la parenté thématique, dans la littérature, dans les récits légendaires, dans le folklore, entre la folie et le miroir : – on devient fou parce qu’on se regarde dans une glace. Passez trop de temps devant votre miroir et vous verrez le diable […] La folie, c’est quelque chose qui a affaire avec le double, le même, la dualité partagée, l’analogon, l’inassignable distance du miroir. Alors que la folie dans les sociétés, c’est la différence absolue, l’autre langage, elle est à l’intérieur du langage, représentée comme la même chose, vérité en reflet, pellicule dédoublée. C’est la vérité représentée des hommes44.
Résumé des informations
- Pages
- VIII, 260
- Année de publication
- 2026
- ISBN (PDF)
- 9783034360357
- ISBN (ePUB)
- 9783034360364
- ISBN (Broché)
- 9783034360340
- DOI
- 10.3726/b23027
- Langue
- français
- Date de parution
- 2026 (Avril)
- Mots Clés (Keywords)
- Folie Violence Roman postcolonial Littérature Ecriture Guerre Génocide Chaos Histoire Gouvernance folle Esthétique Révolte Rêve lutte Obsession Angoisse Merveilleux Inhumain Fragmentation Raison Traumatisme Maladie mentale Délire Crise Aliénation Désarticulation Identité Polyphonie Société Afrique Postcolonialisme Ecart Norme Postcolonie Oralité Hybridité
- Publié
- Bruxelles, Berlin, Chennai, Lausanne, New York, Oxford, 2026. viii, 260 p., 1 tabl.
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