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Les « Emblèmes » d’André Alciat

Introduction, texte latin, traduction et commentaire d’un choix d’emblèmes sur les animaux

Series:

Anne-Angélique Andenmatten

L’humaniste et juriste milanais André Alciat (1492-1550) est connu pour être le créateur de ce qui deviendra, au cours du XVIe siècle, le genre de l’emblème, caractérisé par sa structure tripartite (inscriptio, pictura, subscriptio). L’Emblematum liber, publié pour la première fois en 1531, réédité à de nombreuses reprises, augmenté de poèmes supplémentaires et de nouvelles illustrations durant le XVIe siècle, contient plus de 200 emblèmes. Le présent commentaire étudie un choix de 75 emblèmes consacrés aux animaux. L’introduction aborde les différentes problématiques en lien avec les emblèmes et offre une synthèse des principales observations tirées de l’analyse du corpus. Le commentaire adopte une forme adaptée à ce genre hybride : pour chaque poème, il présente un choix de gravures issues des principales éditions, afin de mesurer l’évolution des motifs et leur adéquation au texte, puis une traduction française en prose des épigrammes latines, suivie d’un commentaire mettant en évidence la structure de la subscriptio, ses procédés stylistiques, ses sources d’inspiration et son interprétation symbolique.

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Texte latin, traduction et commentaire

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Texte latin, traduction et commentaire

Emblema III Nunquam procrastinandum1

Emblème 3 Il ne faut jamais remettre au lendemain

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Alciatae gentis insignia sustinet alce
 unguibus et μηδὲν fert ἀναβαλλόμενος.
constat Alexandrum sic respondisse roganti,
 qui tot obivisset tempore gesta brevi :
nunquam, inquit, differre volens. quod et indicat alce :5
 fortior haec, dubites, ocyor anne siet.

2 μηδὲν ἀναβαλλόμενος : SCH. HOM. Il. 2,435-436 ; ERASMUS, Adag. 3400 (ASD II,7 p. 234).

Un élan soutient les armoiries de la famille des Alciat et porte avec ses sabots la devise, ne rien différer. Il est établi qu’Alexandre a répondu ainsi à un homme qui lui demandait comment il avait accompli en peu de temps tant d’exploits : – en ne voulant jamais différer, dit-il. C’est ce qu’indique l’élan : on peut se demander, s’il est plus courageux ou plus rapide. ← 133 | 134 →

Picturae

L’emblème consacré aux armoiries d’Alciat est publié pour la première fois dans l’édition vénitienne de 1546.2 Dans cette dernière, un blason, orné d’un aigle posé sur deux tours, est mis en évidence au centre de l’image et entouré de feuillages. Or, ce motif héraldique n’est pas décrit dans l’épigramme. En revanche, l’élan (alce v. 1) jaillit d’un casque placé au-dessus de l’écusson et tient dans l’un de ses sabots une banderole où figure la devise grecque, μηδὲν ἀναβαλλόμενος, citée dans la subscriptio. Dans les éditions ultérieures, l’écu portant les armoiries disparaît et seul figure l’animal inséré dans un paysage. Les gravures des éditions de Lyon et de Padoue, très similaires, ne se distinguent que par la présence d’un arbre. L’élan se tient dans la même position, levant sa patte avant pour soutenir la banderole arborant la devise grecque. La représentation des éditions de M. Bonhomme et G. Rouille semble s’inspirer de la description de Pline l’Ancien, en montrant l’élan incapable de plier le genou et placé au pied d’un arbre, ou peut-être adossé contre celui-ci.3

Structure et style de l’emblème

Le premier distique décrit les armoiries de la famille d’Alciat, ornées d’un élan, et cite sa devise μηδὲν ἀναβαλλόμενος. Il repose sur le jeu de mots Alciatae/alce. Les quatre vers suivants relatent une célèbre réplique d’Alexandre le Grand, en réponse à la question : « Comment as-tu accompli tant d’exploits en si peu de temps ? » Sa réponse, nunquam differre (v. 5), constitue la traduction latine de la devise grecque du second vers. ← 134 | 135 → L’inscriptio en propose une version différente Nunquam procrastinandum, qui possède, de surcroît, une portée morale et pédagogique grâce à l’usage du participe verbal d’obligation. Le vers final feint de s’interroger sur la principale qualité de l’alces, le courage ou la rapidité.

Alces ou ἀλκή : l’élan pour incarner Alciatus

Originaire des contrées septentrionales de l’Europe, l’élan n’est que très peu connu dans le bassin méditerranéen, de sorte que les témoignages littéraires antiques sont très rares à son sujet. Pline l’Ancien le mentionne dans son Histoire naturelle, comme « semblable au cheval, si la longueur des oreilles et du cou ne l’en distinguait. »4 Le cervidé ressemblerait à l’achlis, venu de Scandinavie et dont la particularité est de ne pouvoir plier les jarrets. Le naturaliste en donne une brève description, mentionnant sa lèvre supérieure proéminente et sa rapidité exceptionnelle,5 rappelée par l’adjectif ocyor (v. 6). Un autre passage évoquant l’élan sous le nom d’alces figure chez César, l’une des sources possibles du naturaliste.6 Il y est comparé à une sorte de grande chèvre avec des cornes et des pattes dépourvues d’articulations, ce qui l’empêche de se coucher pour se reposer et l’oblige à s’appuyer contre les arbres. Cependant, Alciat ne prête guère attention à ces caractéristiques physiologiques de l’alces, car c’est bien son nom qui l’intéresse. En effet, le mot alce (v. 1) constitue la transcription du mot grec ἀλκή et présente des similitudes sonores avec le nom de famille de l’auteur, Alciatus.7 ← 135 | 136 → Nous verrons plus loin, dans l’emblème 63 Ira, un autre exemple de l’esprit malicieux d’Alciat qui s’amuse sur la signification de son patronyme. La queue du lion y est désignée en grec par le terme ἀλκαία, que les scholies et les lexiques faisaient dériver de ἀλκή, la force, la puissance et le courage.8 Le dernier vers joue sur les deux sens possibles du mot alce (v. 1), soit l’animal, caractérisé chez Pline par sa rapidité (ocyor), soit le terme grec ἀλκή, signifiant la force et le courage (fortior). Ainsi, par l’entremise du cervidé, Alciat associe ces deux qualités à sa famille et à sa personne.

La devise d’Alexandre le Grand

La devise μηδὲν ἀναβαλλόμενος attribuée à Alexandre le Grand est citée dans les scholies d’Homère, publiées en 1521 par les presses aldines :

ἐρωτηθεὶς γοῦν Ἀλέξανδρος, πῶς τῆς Ἑλλάδος ἐκράτησε, „μηδὲν ἀναβαλλόμενος“ εἶπεν.9

Érasme mentionne cette maxime dans l’adage Nunc tuum ferrum in igni est,10 mais en propose une traduction différente de celle de la subscriptio. Alciat s’inspire nettement de cette scholie, bien qu’il soit difficile de savoir s’il passe par l’intermédiaire d’Érasme. En effet, il reprend le participe aoriste passif ἐρωτηθεὶς – interrogatus dans le latin d’Érasme – en lui donnant une autre fonction grammaticale, le participe présent actif roganti étant complément au datif de respondisse (v. 3). Alors qu’Érasme traduisait πῶς par quomodo, Alciat ← 136 | 137 → utilise qui pour introduire l’interrogative indirecte. Notre auteur se distingue toutefois encore plus nettement de ces deux sources potentielles. En effet, alors que celles-ci se demandaient comment Alexandre avait réussi à dominer la Grèce, lui se demande comment le grand homme a pu accomplir tant d’exploits en si peu de temps (v. 4). Cette variation permet à Alciat de s’assimiler plus aisément et plus étroitement au héros grec que s’il était question d’une conquête militaire. La devise μηδὲν ἀναβαλλόμενος, empruntée rien moins qu’à Alexandre le Grand, le suivit, semble-t-il, tout au long de sa vie, puisqu’elle fut inscrite, en caractères grecs, sur son tombeau à Pavie et surmontée d’un élan sculpté.11

Conclusion

Dans l’emblème Nunquam procrastinandum, placé en évidence, soit en tête du recueil, dès le classement thématique de Barthélemy Aneau, soit à la fin, dans l’édition aldine, Alciat s’amuse à rapprocher son patronyme Alciatus du mot alce, qui désigne en latin l’élan, tout en faisant discrètement allusion au terme ἀλκή, la force, la puissance et le courage. Le cervidé n’étant mentionné que rarement dans les sources antiques, nous pouvons supposer qu’Alciat se réfère à un passage de Pline l’Ancien, évoquant, entre autres, la rapidité étonnante de l’animal. Le premier distique décrit les armoiries familiales de l’auteur, arborant un élan qui tient dans sa patte la devise grecque μηδὲν ἀναβαλλόμενος. Celle-ci, vu son importance, est citée à trois reprises dans l’emblème, sous différentes formes, en grec, au second vers, en latin, dans le titre et au cinquième vers. Les deux derniers distiques, s’inspirant des scholies homériques ou de l’adage érasmien Nunc tuum ferrum in igni est, attribuent cette devise à Alexandre le Grand. En effet, le roi de Macédoine auquel Alciat semble vouloir se comparer, aurait répondu ainsi, lorsque quelqu’un lui demanda comment il avait pu accomplir tant de hauts faits en si peu de temps. Alciat modifie ici volontairement le contenu de la scholie et de l’adage qui évoquaient ← 137 | 138 → la conquête de la Grèce, afin de pouvoir plus facilement s’identifier à l’illustre personnage. Cette devise l’accompagna jusqu’à sa mort, puisqu’elle figure inscrite sur sa tombe à Pavie, associée à un élan sculpté qui incarne autant la rapidité que le courage, tout en faisant une allusion savante à son nom de famille. L’emblème ne se contente pas de célébrer la gloire d’André Alciat, mais renferme également une leçon morale universelle, énoncée plusieurs fois dans l’inscriptio et la subscriptio : « Il ne faut jamais rien remettre au lendemain ».

Emblema VII Non tibi, sed religioni12

Emblème 7 Pas à toi, mais à la religion

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Isidis effigiem tardus gestabat asellus,
 pando verenda dorso habens mysteria.
obvius ergo Deam quisquis reverenter adorat
 piasque genibus concipit flexis preces.
ast asinus tantum praestari credit honorem5
 sibi et intumescit, admodum superbiens,
donec eum flagris compescens dixit agaso :
 non es Deus tu, aselle, sed Deum vehis. ← 138 | 139 →

1-8 : Vita et fabellae Aesopi, p. 52 (=IGNAT. DIAC. Tetrast. 1,36) 1 tardus…asellus : VERG. Georg. 1,273 2 pando…dorso : OV. Ars. 1,543 habens mysteria : ERASMUS Adag. 1104 (ASD II,3 p. 130) 4 concipit…preces : OV. Met. 14,365 7 agaso : APUL. Met. 7,18.

Un petit âne stupide transportait une statue d’Isis, tenant sur son échine courbée des mystères dignes de vénération. Tous ceux qu’il croise sur sa route se prosternent devant la déesse avec respect et récitent, agenouillés, de pieuses prières. L’âne s’imagine cependant que c’est à lui qu’est rendu un si grand hommage et se gonfle d’orgueil au point d’en être tout bouffi, jusqu’au moment où l’ânier lui dit, en le réprimant à coups de fouet : – Tu n’es pas un dieu, petit âne, mais tu transportes un dieu.

Picturae

La gravure la plus ancienne de 1531 se contente de représenter l’essentiel : l’âne chargé d’un objet non identifié, son conducteur qui le menace d’une sorte de fouet et un homme agenouillé devant lui. Dans l’édition parisienne de C. Wechel, le conducteur lève un fouet dont on distingue les lanières, le flagrum évoqué dans la subscriptio, alors que la plupart des picturae ultérieures le munissent d’un bâton.13 L’âne transporte cette fois-ci une statue et plusieurs personnes sont à genoux devant l’animal, les mains jointes. Un homme fait mine de soulever son chapeau, en signe de respect. Le décor est cependant réduit au strict minimum. En 1550, la gravure, beaucoup plus élaborée, nous montre l’âne entouré d’une foule prosternée. Un petit enfant nu s’approche en levant les bras, implorant. La scène se déroule devant les portes d’une ville fortifiée. Enfin, dans l’édition de 1621, les mêmes éléments et personnages se retrouvent, si ce n’est que la statue de la déesse est beaucoup plus grande. L’effigie qui, dans les éditions précédentes, n’était guère mise en valeur, représente ici clairement une femme portant dans une main une branche d’arbre et dans l’autre un navire qui pourrait faire allusion à l’une des principales attributions d’Isis dans le monde hellénistique et romain ; en effet, elle est censée protéger les marins et envoyer des vents ← 139 | 140 → favorables à la navigation.14 Les gravures, en particulier celle de l’édition lyonnaise de 1550, semblent s’inspirer davantage de la fable ésopique L’âne chargé d’une statue que de la subscriptio, comme le démontrent certains détails : le bâton au lieu du fouet et la ville comme décor.15

Structure de l’emblème

L’emblème repose sur une anecdote qui illustre la bêtise de l’âne d’où est tirée une vérité de portée universelle. Il se compose d’une combinaison d’hexamètres dactyliques et de sénaires iambiques. L’épigramme s’ouvre par l’évocation d’Isis, tandis que l’âne n’apparaît qu’à la fin du vers. Les quatre premiers vers décrivent la situation : l’animal transporte sur son dos une statue d’Isis et la foule en prière se prosterne devant lui. Suivent les conséquences : l’orgueil s’empare de l’âne naïf croyant que c’est à lui que sont rendus ces hommages. L’enjambement de sibi (v. 6) met en évidence son aveuglement et son égocentrisme. Le dernier vers, à la construction soignée, apporte la conclusion au récit à travers l’intervention au discours direct du conducteur d’âne.

Une touche de poésie classique

Les poètes latins classiques marquent l’épigramme de leur empreinte. L’animal est qualifié de tardus, mot à double sens, à la fois lent, qui marche lentement car il est lourdement chargé, et lent d’esprit, naïf et stupide. Cet adjectif, joint au diminutif asellus, se rencontre dans les Géorgiques de Virgile, mais dans le sens premier de lent, sans qu’il y ait, comme ici, un jeu de mots.16 Son dos est voûté sous le poids de l’effigie de la déesse. L’expression pando dorso pourrait être un souvenir de plusieurs passages d’Ovide qui décrivent, avec les mots pando asello, un ← 140 | 141 → âne portant sur son dos non pas une statue, mais Silène en personne dans le cortège dionysiaque.17 Enfin, Alciat reprend l’alliance de mots concipit preces (v. 4), attestée dans plusieurs passages ovidiens,18 et lui donne une couleur plus poétique en l’insérant dans une construction en chiasme : « piasque genibus concipit flexis preces ».

L’âne dans les fables d’Ésope et de Babrios

L’emblème s’inspire moins de la fable ésopique L’âne chargé d’une statue19 que de son adaptation en vers par Babrios. Le choix de l’alternance de l’hexamètre et du sénaire iambique, en contraste avec la plupart des autres subscriptiones écrites en distiques élégiaques, rattache la subscriptio au modèle iambique de Babrios. La fable figure dans l’édition aldine de 1505, sous le titre de Περὶ ὄνου βαστάζοντος εἴδωλον, accompagnée d’une traduction latine. La subscriptio présente de nombreuses similitudes avec le texte grec de cette édition, différent de celui des éditions actuelles de Babrios,20 de même qu’avec sa traduction latine : ← 141 | 142 →

Ὤμοις ὄνος πείρησεν21 ἀργυροῦν βρέτας,

ᾦπερ22 συναντῶν, ἅπας τίς προσεκύνει23

τύφῳ δ’ἐπαρθεὶς, μὴ θέλων μένειν ὄνος,

ἤκουσεν· οὐ θεὸς σὺ, τὸν θεὸν δ’ἄγεις.

Ἐπιμύθιον· ὅτι τοὺς ἐν ἀξιώμασι τιμωμένους δεῖ γινώσκειν, ὅτι ἄνθρωποί εἰσιν.

Humeris asinus gestabat simulacrum argenteum,

quod unusquisque occurrens adorabat.

superbia vero elatus, nolens manere asinus,

audivit : non es deus, sed fers deum.

Affabulatio : quod oporteat eos, qui in dignitatibus constituti sunt, se cognoscere se esse homines.24

Le verbe grec προσεκύνει est remplacé chez Alciat à la fois par le verbe adorare, également utilisé dans la traduction latine, et par l’ablatif absolu genibus flexis (v. 4). Le verbe πείρησεν correspond à gestabat dans la traduction latine et dans la subscriptio (v. 1). L’indéfini unusquisque dans l’édition aldine se rapproche du quisquis de la subscriptio (v. 3). Ces similitudes ne laissent toutefois pas oublier, dans cette version, l’absence de l’ânier, présent en revanche dans la fable ésopique.

Alors que chez Ésope, l’âne se met à braire et refuse d’avancer, dans l’emblème, celui-ci reste muet et son conducteur s’efforce plutôt de contenir (compescens) son enthousiasme à coups de fouet.25 Les fables d’Ésope et de Babrios, de même que la subscriptio, atteignent leur point culminant avec l’intervention au discours direct de l’ânier qui cherche à détromper la bête naïve en révélant la vérité. Alciat suit nettement le modèle de ← 142 | 143 → Babrios dans son dernier vers et s’écarte du texte ésopique où le conducteur traite l’âne de « sale tête ». Le texte de l’édition aldine est ici très proche de l’emblème au point de vue structurel, avec la répétition de θεὸς/θεὸν à des cas différents : deus correspond à θεὸς, es à εἶ, deum vehis à τὸν θεὸν δ’ἄγεις. Alciat modifie cependant la construction du vers de façon à créer une impression de symétrie, en plaçant le héros de l’emblème, aselle, au centre, avant la coupe hephthémimère, et en répétant le mot deus : « non es Deus tu, aselle, // sed Deum vehis. » Ce dernier vers, soigneusement construit, clôt le récit et laisse un certain suspense. En effet, dans l’édition aldine de Babrios, la fable est suivie d’un epimythium. Chez Ésope, elle se termine par une morale, introduite par la formule ὁ λόγος δηλοῖ. Mais chez Alciat, rien de tout cela. Malgré ces nombreuses similitudes entre Alciat et les fables, des différences apparaissent, parfois de simples détails. Tandis que chez Ésope et Babrios, la divinité n’était pas nommée, Alciat mentionne la déesse égyptienne Isis. L’emblème insiste davantage sur l’adoration que reçoit l’animal : les hommes s’agenouillent à ses pieds et lui adressent des prières ferventes dont il n’est question ni chez Babrios, ni chez Ésope. Dans la fable d’Ésope, le conducteur est armé d’un bâton et dans la subscriptio, d’un fouet.

L’âne d’or d’Apulée

La fable de Babrios constitue donc le squelette de l’emblème sur lequel viennent se rattacher des éléments empruntés à d’autres auteurs. La situation de l’âne chargé d’une statue ne se rencontre pas si fréquemment dans la littérature antique, de sorte qu’elle ne devait pas manquer d’évoquer à un lettré, en plus des fables déjà citées, le roman de l’Âne d’or d’Apulée, jouissant d’une grande notoriété au XVème et XVIème siècles, et son modèle grec du Pseudo-Lucien. Or, ni la fable d’Ésope, ni celle de Babrios n’identifiait la divinité portée par l’âne, qu’Alciat désigne comme une effigie d’Isis. Un épisode des Métamorphoses d’Apulée pourrait expliquer ce choix. Au cours de ses multiples péripéties, le malheureux Lucius, transformé en âne par des ← 143 | 144 → philtres magiques, se retrouve sur un marché aux bestiaux où il finit par être acheté par un vieil homme débauché et chauve, adepte de « la déesse syrienne ».26 L’âne le remplacera en portant sur son dos une statue de la déesse vêtue d’un manteau de soie.27 Alciat semble avoir mêlé ce passage à l’évocation d’Isis dans le livre XI des mêmes Métamorphoses. L’engouement suscité par l’Égypte à la Renaissance, qui se manifeste notamment dans les Hieroglyphica d’Horapollon, pourrait aussi conforter ce choix d’Isis plutôt que la dea Syria, moins connue.28 Un autre indice qui pourrait témoigner de l’influence d’Apulée est l’emploi, en plus des évidentes contraintes métriques, du terme agaso pour désigner le conducteur d’âne, au lieu de asinarius correspondant au grec ὀνηλάτης rencontré chez Ésope.29 Or, ce terme agaso s’emploie généralement pour nommer un palefrenier ou un conducteur de cheval, sauf chez Apulée, où il désigne spécifiquement le conducteur d’âne.30 La substitution du bâton par le fouet pourrait également découler d’une scène « frappante » des Métamorphoses d’Apulée : durant la procession de la déesse syrienne juchée sur le dos de l’âne, l’un de ses adeptes fanatiques se fouette, moins en signe de pénitence que pour impressionner la foule. L’instrument est décrit avec force détails par Apulée, et Lucius, sous sa peau d’âne, redoute de subir de pareils coups.31 ← 144 | 145 →

L’adage Asinus portans mysteria d’Érasme de Rotterdam

Sur la trame de la fable ésopique, Alciat entrelace, dans le deuxième vers, l’expression ovidienne, pando dorso, à celle de habens mysteria inspirée de l’adage Asinus portans mysteria.32 Dans cet adage, Érasme donne la traduction latine d’un proverbe grec attesté chez Aristophane, ainsi que chez les parémiographes et lexicographes grecs.33 Ce proverbe est lié aux mystères d’Éleusis et donc à Cérès, car les objets de son culte étaient transportés à dos d’âne. Le lien entre l’emblème et l’adage se manifeste par le choix du mot mysteria, portans étant remplacé par habens. Alciat emploie du reste les verbes vehere (v. 8) et gestare (v. 1), également cités chez Érasme.34

Plusieurs interprétations

L’absence d’une morale, telle qu’elle était exprimée dans la fable ésopique, incite le lecteur à s’interroger sur le sens de l’emblème. Érasme pourrait ainsi l’aiguiller :

ὄνος ἄγων μυστήρια, id est Asinus portans mysteria, in eum dicebatur, qui praeter dignitatem in munere quopiam versabatur, veluti si quis ignarus literarum bibliothecae praefectus esset.35

Dans la morale de la fable, Ésope fustige ceux qui accaparent les mérites d’autrui et ainsi se ridiculisent.36 L’epimythium ajouté à la fable de Babrios dans l’édition aldine enjoint à ceux qui ← 145 | 146 → possèdent des dignités de se rappeler qu’ils restent des hommes. L’interprétation du commentaire de l’édition de Padoue37 va dans le même sens que celle de l’adage : L’âne stupide et gonflé d’orgueil qui se prend pour un dieu représente tous ceux qui croient être plus qu’ils ne sont réellement, tous ceux qui remplissent une fonction importante sans en avoir les capacités et s’en vantent. L’inscriptio Non tibi, sed religioni et l’expression genibus flexis, orientent plus particulièrement l’emblème vers le domaine religieux,38 rejoignant ainsi la critique féroce d’Érasme dans l’Éloge de la Folie contre les théologiens imbus d’eux-mêmes, « une race irritable et sourcilleuse » :

postremo iam diis proximos sese ducunt, quoties quasi religiose magistri nostri salutantur.39

L’emblème ne vise peut-être pas aussi exclusivement les théologiens et autres ecclésiastiques, car l’orgueil démesuré de l’âne n’épargne pas non plus les hommes politiques et les magistrats. Il faut relever toutefois que dans sa jeunesse, Alciat avait composé une lettre-traité Contra vitam monasticam qui mériterait plutôt le titre de pamphlet et que l’auteur de l’Éloge de la Folie n’aurait pas désavouée. Plus tard, il s’efforce, par prudence, de se rétracter et même de détruire cette œuvre, jamais éditée de son vivant.40 Peut-être cherche-t-il, sous couvert du caractère énigmatique de l’emblème, à réitérer ses critiques à l’égard des religieux ? Si Apulée cachait un homme sous l’apparence d’un ← 146 | 147 → âne, l’inverse se produit bien plus souvent de nos jours, renchérit ironiquement le commentateur des Emblemata. L’âne veille pour rappeler aux hommes orgueilleux leur juste place. Est-ce un hasard si l’âne campe le rôle principal dans bien des fables et dans notre emblème ?41

Conclusion

L’emblème Non tibi, sed religioni met en scène un petit âne stupide qui transporte sur son dos une statue d’Isis, persuadé que c’est devant lui que la foule se prosterne. À travers ce récit, Alciat fustige l’orgueil déplacé et l’arrogance, mais pourrait aussi viser plus particulièrement les hommes d’Église. La subscriptio se fonde sur une fable de Babrios, elle-même une adaptation versifiée de celle d’Ésope. Les similitudes textuelles avec la traduction latine de la fable babrienne dans l’édition aldine de 1505 et la structure semblable du dernier vers des deux poèmes démontrent qu’Alciat connaissait et utilisait cette édition. Alciat ne traduit pas cette fable grecque en latin, mais la paraphrase et y greffe d’autres éléments qui viennent enrichir l’interprétation de l’emblème. La langue est teintée d’expressions tirées de la poésie classique ovidienne et virgilienne. Le lecteur est invité à sourire en lisant la plaisante histoire de « L’âne portant une statue », mais aussi à méditer sur le sens profond et la critique qui s’y cache, en s’aidant des nombreux textes sources de l’emblème, des fables d’Ésope et de Babrios, en passant par les Métamorphoses d’Apulée jusqu’à l’adage Asinus portans mysteria. ← 147 | 148 →

Emblema XV Vigilantia et custodia

Emblème 15 La vigilance et la surveillance

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Instantis quod signa canens det gallus Eoi
 et revocet famulas ad nova pensa manus,
turribus in sacris effingitur, aerea pelvis42
 ad superos mentem quod revocet vigilem.
est leo sed custos, oculis quia dormit apertis,5
 templorum idcirco ponitur ante fores.

1 instantis…Eoi : AUSON. XV,26 2 revocet…ad nova pensa manus : OV. Am. 1,13,24 6 templorum…ante fores : HORAPOLLO, Hierogl. 1,19

Parce qu’il donne, par son chant, le signal de l’Aurore qui s’approche et rappelle les mains serviles à de nouvelles tâches, le coq est représenté sur les ← 148 | 149 → tours saintes ; parce qu’elle rappelle l’âme vigilante qui aspire au ciel, la cloche de bronze y est aussi représentée. Quant au lion, il est placé comme gardien devant les portes des églises, parce qu’il dort avec les yeux ouverts.

Picturae

Toutes les images suivent le même schéma iconographique. Un coq qui fait office de veilleur est perché sur le clocher d’une église. Un lion monte la garde, couché devant la porte. Dans l’édition de P. P. Tozzi, tous les éléments sont dupliqués. La cloche de bronze, bien qu’elle ne soit visible sur aucune des gravures, est suggérée par la présence du clocher.

Structure et style de l’emblème

La subscriptio de l’emblème Vigilantia et custodia décrit deux animaux, le coq et le lion, et un objet, la cloche, comme symboles de la vigilance, vigilantia, et de la surveillance, custodia. Chaque distique est consacré à l’un d’eux. La répétition du verbe revocet souligne l’antithèse entre le coq qui réveille les mains (manus), le corps, et la cloche qui réveille l’âme (mentem). Le titre se compose de deux substantifs dérivés l’un de l’adjectif vigilem (v. 4), l’autre du nom custos (v. 5).

Le coq, ales diei nuntius

Dans l’Antiquité païenne déjà, le chant du coq43 non seulement annonce le jour avant même le lever du soleil, mais a aussi une valeur apotropaïque, consistant à mettre en fuite les démons et les mauvais esprits. La symbolique chrétienne reprend à son compte ces deux caractéristiques auxquelles s’ajoute l’idée que le coq « réveille » la conscience de saint Pierre, après le reniement, et, à travers lui, celle de tous les chrétiens.44 Dans l’hymne Aeterne rerum conditor, attribuée à Ambroise de Milan, et dans une autre de Prudence, l’oiseau, messager du jour, devient ← 149 | 150 → le symbole du Christ lumière du monde, qui réveille par son cri les âmes des pécheurs engourdies par leurs fautes et les guide vers la vie éternelle.45 Dans la première strophe de l’hymne Ad galli cantum de Prudence, plusieurs éléments peuvent être mis en parallèle avec les deux premiers vers de la subscriptio, bien que le lexique soit différent :

Ales diei nuntius

lucem propinquam praecinit ;

nos excitator mentium

iam Christus ad vitam vocat.46

L’annonce par le chant du coq du lever imminent du jour chez Prudence, lucem propinquam praecinit, correspond à instantis signa canens Eoi, dans l’emblème ; le coq qui réveille les âmes, excitator mentium…ad vitam vocat pourrait suggérer les mots ad superos mentem…revocet (v. 4). L’adjectif pervigil pour désigner le coq, dans la deuxième strophe de l’hymne ambrosienne, rappelle le titre de l’emblème Vigilantia, l’esprit en veille, vigil spiritus, de l’hymne prudentienne, l’âme vigilante, mentem…vigilem de la subscriptio (v. 4).47 Cependant, dans ces deux hymnes chrétiennes, le coq réveille les âmes plus encore que les corps. Or, dans l’emblème, si le coq éveille le corps et l’appelle au travail manuel, c’est la cloche qui réveille l’âme.

Le premier vers contient également une référence directe au poète Ausone.48 Dans le Griphus ternarii numeri, il énumère tout ce qui va par trois, les trois Grâces, les trois Parques, les changements de saisons chaque trois mois et ajoute le coq qui « chante trois fois lorsque s’approche l’Aurore », avec les mêmes ← 150 | 151 → mots instantis Eoi que dans l’emblème.49 Alciat habille le contenu symbolique chrétien de la langue des poètes païens. Le deuxième vers est très nettement marqué de l’empreinte ovidienne. La treizième élégie du premier livre des Amores s’adresse à l’Aurore qui rappelle « la main de la fileuse à sa tâche ». Plusieurs termes sont employés dans le même ordre – respectivement la même position métrique – et dans un contexte similaire :

lanificam revocas ad sua pensa manum.50

revocet famulas ad nova pensa manus.

Les similitudes lexicales et thématiques justifient pleinement le rapprochement entre ces deux passages.

L’appel de la cloche

Si le coq réveille les « mains serviles » pour le travail, la cloche réveille l’âme. Dans l’Antiquité païenne, la cloche a, tout comme le coq, le pouvoir de détourner les démons et sert de signal dans le monde militaire et civil. Si pour les hommes du XVIème siècle, la cloche qui résonne dans la tour des églises – qui lui doit d’ailleurs son nom de « clocher » – évoque immédiatement la religion chrétienne, ce n’est pourtant que dès le VIIIème siècle, dans la Gaule franque et en Italie, que sont attestés dans des sources écrites les premiers clochers.51 Alciat n’utilise pas, pour désigner la cloche, le terme latin classique tintinnabulum, mais une périphrase poétique aerea pelvis. Le terme pelvis désigne habituellement un récipient, le plus souvent en métal, mais il se rencontre aussi isolément comme synonyme de tintinnabula. Dans le Parergon iuris, Alciat prend prétexte d’une question juridique pour développer une parenthèse historique sur le terme campana, la cloche. Il cite ← 151 | 152 → à ce propos le proverbe Dodonaeum aes52 qui s’applique aux bavards et explique son origine, en citant la même expression, aerea pelvis, que dans notre emblème :

Dodonaeum aes : quod in Dodona duae essent columnae, in altera pelvis aerea, in altera puer cum flagro pelvim vento impellente percutiens, unde tinnitus in multas horas perdurabat.53

Dans la suite du passage, il cite un vers de Juvénal d’où pourrait provenir le mot pelvis, employé dans le sens d’un objet qui produit du bruit lorsqu’il est frappé.54 Il est utilisé dans ce même sens dans un passage d’Ausone, auteur dont dérive également le premier vers de cet emblème.55 Alciat a pu s’inspirer de l’un de ces deux auteurs pour l’emploi particulier de pelvis dans l’expression aerea pelvis, ou aussi de l’adage d’Érasme Dodonaeum aes.

Le lion, un gardien à l’œil ouvert

La force du lion et son apparence majestueuse en font, dès les épopées homériques, un symbole de puissance, de courage et de pouvoir. Il revêt également une fonction apotropaïque, tout comme le coq, et souvent une statue de lion est placée devant les portes ou les tombeaux. Aristote et, à sa suite, les naturalistes antiques décrivent l’apparence et le comportement du grand fauve. Élien, Plutarque et Isidore relèvent qu’il n’a besoin que de très peu de sommeil et que ses yeux restent ouverts ← 152 | 153 → quand il dort. Le verbe vigilant, chez Isidore, rappelle le titre, Vigilantia et custodia :

cum dormierint, vigilant oculi ; cum ambulant, cauda sua cooperiunt vestigia sua, ne eos venator inveniat.56

La littérature chrétienne reprend l’ancienne symbolique du lion et lui confère une dimension nouvelle.57 Le lion, roi des animaux, est assimilé au Christ, Roi des rois. Ainsi, le Physiologus attribue au lion trois « natures » symboliques, dont la seconde est de garder les yeux ouverts, lorsqu’il dort dans sa tanière :

δευτέρα φύσις τοῦ λέοντος. ὅταν καθεύδῃ ὁ λέων ἐν τῷ σπηλαίῳ, ἀγρυπνοῦσιν αὐτοῦ οἱ ὀφθαλμοί· ἀνεῳγμένοι γάρ εἰσι. […] οὕτω καὶ τὸ μὲν σῶμα τοῦ Κυρίου μου καθεύδει ἐπὶ τοῦ σταυροῦ, ἡ δὲ θεότης αὐτοῦ ἐκ δεξιῶν τοῦ Θεοῦ καὶ Πατρὸς ἀγρυπνεῖ.58

Cette faculté étonnante fait du lion le symbole du « sommeil » de la nature humaine du Christ sur la croix, tandis que « veille » sa divinité à la droite de son Père. Ainsi, le lion, comme le coq et la cloche, donne à cet emblème une couleur chrétienne.

L’interprétation allégorique de l’emblème se rattache certes à la tradition du Physiologus, mais bien plus perceptiblement aux Hieroglyphica d’Horapollon, parus chez Alde en 1505. Le commentaire iconographique des Antiquitates Mediolanenses, œuvre de jeunesse d’Alciat, témoigne en effet sans équivoque de l’apport des Hieroglyphica.59 L’un des hiéroglyphes représente une tête de lion qui désigne « celui qui reste ← 153 | 154 → éveillé » et le « gardien ». C’est pour cette raison que « l’on place symboliquement aux portes des temples des lions comme gardiens. »60 Cette dernière remarque fait écho à l’expression templorum…ante fores de la subscriptio. De plus, le lion y est qualifié de φύλαξ qui correspond au mot custos (v. 5).

Une signification religieuse

Plusieurs indices concordent pour guider le lecteur vers une interprétation chrétienne de l’emblème 15 Vigilantia et custodia. Il est classé, dès l’édition lyonnaise de 1548, dans la première section sur la religion. Toutes les picturae représentent une église. La subscriptio pourrait s’inspirer en partie d’œuvres chrétiennes, les hymnes d’Ambroise ou de Prudence, d’Ausone et d’Isidore. Le commentaire de l’édition de P. P. Tozzi voit dans ces trois symboles, le coq, le lion et la cloche, une allégorie qui rappelle les devoirs de l’évêque : ce dernier doit non seulement veiller sur son peuple, le détourner du péché et jouer le rôle de « gardien » du dogme de l’Église et de la bonne morale, mais aussi faire retentir la Parole de Dieu, comme la cloche qui appelle les fidèles aux offices.61 Cette interprétation va bien au-delà des intentions de l’auteur, mais témoigne de la polysémie des Emblèmes et de l’évolution vers une exégèse moralisante à la fin du XVIème siècle.

Conclusion

L’emblème Vigilantia et Custodia résonne d’une tonalité chrétienne par le choix de trois symboles qui certes existaient déjà dans l’Antiquité païenne, mais que le christianisme a revêtus d’une signification nouvelle. Le coq, messager du jour nouveau, est assimilé au Christ, « éveilleur des âmes endormies par le péché », dans les hymnes d’Ambroise et de Prudence. Le lion, image de force et de majesté, est comparé au Christ dans le Physiologus, mais signifie aussi « gardien » dans le langage ← 154 | 155 → symbolique des Hieroglyphica d’Horapollon, source principale du troisième distique de la subscriptio. Sa capacité à dormir les yeux ouverts est attestée également chez quelques naturalistes. Enfin, la cloche, désignée par une périphrase poétique, tirée peut-être de Juvénal ou d’Ausone, n’est devenue un symbole chrétien que durant le Moyen Âge et renvoie donc plutôt à la symbolique de la Renaissance. La langue d’Alciat est imprégnée de la poésie d’Ovide et d’Ausone, des auteurs qui lui étaient familiers, comme en témoignent deux emprunts textuels directs.

Emblema XVII Πῆ παρέβην ; τί δ’ἔρεξα ; τί μοι δέον, οὐκ ἐτελέσθῆ ;62 Lapsus ubi ? quid feci ? aut officii quid omissum est ?63

Emblème 17 Où ai-je commis une faute ? Qu’ai-je fait ? Quel devoir ai-je omis d’accomplir ?

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621. ← 155 | 156 →

Italicae Samius sectae celeberrimus auctor
 ipse suum clausit carmine dogma brevi :
quo praetergressus ? quid agis ? quid omittis agendum ?
 hanc rationem urgens reddere quemque sibi.
quod didicisse gruum volitantum ex agmine fertur,5
 arreptum gestant quae pedibus lapidem,
ne cessent, neu transversas mala flamina raptent.
 qua ratione hominum vita regenda fuit.

3 : CARM. AUR. 42 et ALCIATUS, Opera omnia IV, col. 1059-1060 quo praetergressus ? : AUSON. XIV,20,16 ; ERASMUS, Adag. 2901 (ASD II,6 pp. 551-552) 5-7 : SCH. AR. Av. 1429b ; SUID. α 2498 ; γ 184 ; ε 3022 ; PLIN. Nat. 10,60 ex ALCIATUS, Parergon iuris libri III, 1,20 (p. 32).

Le très célèbre Samien, fondateur de la secte italienne, a lui-même condensé son enseignement dans un court vers : Quelle limite as-tu transgressée ? Que fais-tu ? Quel devoir omets-tu d’accomplir ? Il presse chacun d’adopter ce principe. On rapporte qu’il l’a appris d’un vol de grues qui, après avoir emporté une pierre, la portent dans leurs pattes afin de ne pas s’arrêter et de ne pas se laisser détourner par les vents contraires. Les hommes devraient diriger leur vie selon ce principe.

Picturae

La gravure de l’édition vénitienne de 1546 montre en gros plan l’héroïne de l’emblème, une seule grue, avec un long cou gracile, portant dans l’une de ses pattes une pierre ronde. En revanche, elle ne correspond pas à la description du « vol de grues » de la subscriptio. Dans les autres éditions, le schéma iconographique se modifie. Les grues volent en groupe et un homme les observe. L’édition lyonnaise laisse deviner les cailloux dans leurs pattes, mais ils n’apparaissent pas visiblement dans celle de 1621. L’homme pointe du doigt les oiseaux dont la disposition en triangle évoque plusieurs passages d’auteurs antiques.64 ← 156 | 157 →

Structure et style de l’emblème

Le premier vers de la subscriptio résume en quelques mots la biographie du philosophe Pythagore qui n’est pas nommé, mais désigné par une périphrase. Né vers 570 av. JC., sur l’île de Samos (Samius), il fonda une école ou communauté philosophique à Crotone, une colonie grecque d’Italie du Sud (Italicae sectae auctor). Le deuxième vers annonce le principe moral, reflet de sa doctrine, exprimé ensuite par une série de trois questions (v. 3).65 Celles-ci sont reprises dans l’inscriptio, mais dans une forme légèrement différente. Les présents agis et omittis contrastant avec le parfait praetergressus rompent la cohérence des trois aoristes du titre grec (παρέβην, ἔρεξα et ἐτελέσθῆ) plus conformes avec le sens de ces trois questions que le pythagoricien est invité à se poser « rétrospectivement », à la fin de chaque journée. Le quatrième vers enjoint à chacun d’appliquer ce principe de vie, qui n’est pas explicitement défini, mais seulement suggéré par la sentence précédemment citée (v. 3). Ainsi, les quatre premiers vers sont centrés sur le philosophe et sa doctrine, tandis que les suivants (v. 5-7) décrivent le comportement des grues. Les quatrième et huitième vers encadrent l’anecdote naturaliste, en reprenant comme en écho le mot ratio, dans le sens de « norme » ou de « principe de vie » que les oiseaux auraient inspiré au philosophe.

Pythagore, philosophe phare du Moyen Âge et de la Renaissance

Pythagore est sans doute l’un des philosophes présocratiques les plus connus à la Renaissance. Sa doctrine s’étend à divers domaines, la cosmologie, la musique, les mathématiques, la géométrie, mais aussi la morale. Durant le Moyen Âge déjà, il est admiré pour avoir été le premier à reconnaître l’immortalité de l’âme et considéré de ce fait comme un prophète du christianisme. Dès le XVème siècle, en Italie, la découverte de nouveaux ← 157 | 158 → manuscrits, conjuguée à l’influence stimulante d’érudits grecs exilés de Constantinople, a permis de renouveler et de compléter la connaissance de la pensée et des œuvres de Pythagore.66 En 1413, un manuscrit des Vies des philosophes de Diogène Laërce, comprenant un chapitre très riche sur l’école pythagoricienne et son fondateur, parvient à Florence. Ce texte est traduit en latin par Ambrogio Traversari, en 1433, et connaît un très grand succès.67 La bibliothèque du Cardinal Bessarion, extrêmement riche en manuscrits grecs, renferme notamment trois copies des Vers dorés de Pythagore.68 Les Vers dorés – une liste de sentences morales versifiées, probablement réunies dans l’Antiquité tardive, considérées durant le Moyen Âge comme une œuvre authentique – ont contribué à faire de Pythagore un maître en matière de morale. Ces vers renferment la « substantifique moelle » de la doctrine pythagoricienne. Ils devaient servir à guider la conduite des disciples de l’école et à les faire tendre vers la perfection, le but ultime du sage. Au début de la Renaissance, plusieurs manuscrits de cette œuvre circulent en Italie, bientôt suivis par un grand nombre d’éditions imprimées au XVIème siècle.69

La sentence citée en grec dans l’inscriptio et en traduction latine dans la subscriptio (v. 3), est tirée des Vers dorés, mais apparaît aussi chez plusieurs auteurs grecs, comme Plutarque et Diogène Laërce.70 Chez ces deux auteurs, comme chez Alciat, le vers est cité isolément, sans les deux vers précédents ← 158 | 159 → qui précisent le contexte et sans les deux vers suivants qui indiquent les conséquences de l’examen de conscience. En effet, Pythagore prescrivait à ses disciples de ne pas se laisser gagner par le sommeil avant d’avoir passé en revue et examiné toutes les actions de la journée, en s’efforçant de répondre aux trois questions suivantes :

πῇ παρέβην ; τί δ’ ἔρεξα ; τί μοι δέον οὐκ ἐτελέσθη ;71

Cet examen de conscience quotidien se pratique à l’aune des autres préceptes moraux énoncés dans les Vers dorés. Si tous ont été respectés, l’âme peut se réjouir. Au contraire, si elle s’estime coupable de fautes, le repentir doit lui servir de remède pour les éviter. Un tel principe de vie ne pouvait être que favorablement accueilli par l’Occident chrétien.

Des vers dorés aux Adages d’Érasme

Si l’emblème se fonde sur une sentence tirée des Vers dorés, très largement diffusés dès le début du XVème siècle, il ne faut pas exclure l’influence des Adages d’Érasme qui représentent un puissant vecteur de la culture classique. Plusieurs sentences de Pythagore figurent parmi les Adages et ont été, grâce à leur popularité, largement diffusées.72 Dans l’adage Quo transgressus, Érasme expose les tenants de la doctrine pythagoricienne avec beaucoup d’admiration pour la vie vertueuse de ses disciples. Il met l’accent sur « le précepte salutaire » de Pythagore qu’il rattache à la morale chrétienne. La traduction latine donnée par Érasme correspond exactement à celle de l’inscriptio : « Lapsus ubi ? quid feci ? aut officii quid omissum est ? »73 En revanche, ← 159 | 160 → dans la subscriptio, la même sentence apparaît sous une forme légèrement différente. Les parfaits feci et omissum est sont remplacés par des présents, agis et omittis, et, plus manifestement encore, lapsus ubi est remplacé par quo praetergressus. Alciat semble s’être inspiré ici d’un vers du De viro bono tantôt attribué à Ausone, tantôt rattaché à l’Appendix Vergiliana. En effet, le début du troisième vers de l’épigramme d’Alciat (quo praetergressus), exactement identique au seizième vers du De viro bono, le confirme.74 Or, Érasme cite ce même vers dans l’adage Quo transgressus, de sorte que la question de la source d’Alciat reste en suspens. A-t-il tiré la traduction du vers pythagoricien qu’il reproduit dans son épigramme directement d’Ausone ou a-t-il bénéficié de l’entremise d’Érasme ?75

Les grues pythagoriciennes ou l’art de la navigation aérienne

Une fois de plus, les animaux servent d’exemple aux hommes. Les grues76 vivent en troupe bien organisée,77 ce que reflète le terme agmen (v. 5).78 Pour éviter tout danger pendant la nuit, elles désignent des sentinelles qui tiennent dans une de leur patte un petit caillou ; le bruit de sa chute, les empêche de s’endormir et trahit leur négligence. Cette anecdote, maintes fois répétée dans les sources antiques, leur assure une réputation de ← 160 | 161 → prudence.79 Toutefois, Alciat ne s’y réfère pas dans l’emblème, mais rapporte une autre histoire de caillou. Plusieurs auteurs relèvent que les grues ont l’habitude de porter, durant leur vol, une pierre, mais les avis divergent : pour les uns,80 elles avalent la pierre, pour les autres,81 elles la portent dans leurs pattes ou dans leur bec. Plusieurs raisons sont invoquées pour expliquer ce comportement étrange. D’après la plupart des auteurs, la pierre leur sert de lest, pour se stabiliser face aux vents contraires,82 mais elle permet aussi aux grues qui volent à très haute altitude de savoir, en la lâchant, si elles se trouvent au-dessus de la mer ou de la terre.83

Alciat se réfère à la version de Pline qui explique que, durant leur voyage, « elles se stabilisent avec du gravier et qu’à mi-parcours, elles lâchent les petites pierres tenues dans leurs pattes. »84 Alciat utilise lapis au lieu du diminutif, lapillus, mais précise que les grues tiennent les cailloux dans leurs pattes, en usant du terme pedibus (v. 6). Dans la Souda et les scholies d’Aristophane, les deux caractéristiques citées par Alciat sont réunies. Les cailloux sont portés, non pas avalés, et servent de lest contre les vents violents : ← 161 | 162 →

πολλάκις γὰρ καὶ στηρίγματος ἕνεκα περιφέρουσι τοὺς λίθους αἱ γέρανοι πρὸς τὸ μὴ παραφέρεσθαι ἀνέμοις.85

Ces petits détails laissent deviner une parenté étroite entre ces textes et l’emblème. De plus, Alciat lui-même confirme, dans le premier livre du Parergon iuris, qu’il connaissait ces passages :

metaphora a gruibus sumpta est, quae in terram descendunt subripiendi alicuius lapidis causa, quem pede retinent, ut in alto volitantes, eo demisso experiantur ex cadentis strepitu supra mare, an vero terram volitent, ut Suidas et Aristophanis interpres in Avibus ostendit. Plinius probabilius credit […].86

Alciat mentionne non seulement ses sources, mais utilise aussi le même participe volitans que dans l’épigramme. Face à ces multiples textes qui tous rapportent la même anecdote, avec de nombreuses variantes, il est difficile de déterminer avec certitude quelle est l’origine de l’emblème. Le Parergon iuris nous livre un indice précieux, en indiquant les textes connus par l’auteur, mais ne suffit pas à exclure tout autre influence que celles mentionnées. Alciat opère une synthèse entre plusieurs sources latines et grecques, sans que des similitudes textuelles évidentes puissent donner la prépondérance absolue à l’une ou l’autre d’entre elles. ← 162 | 163 →

De l’observation de la nature à la leçon morale

Pythagore aurait tiré de l’observation des grues en vol l’idée de l’examen de conscience quotidien, formé d’une suite de trois questions renfermées dans les fameux Vers dorés. Alciat assemble de façon originale les deux éléments constitutifs de l’emblème : Pythagore et son principe de vie et le comportement des grues. En effet, nulle part, dans la littérature antique, n’existe cette relation. Or, elle apporte une dimension supplémentaire à la doctrine pythagoricienne. Les grues, réputées pour leur prudence, qui tiennent une pierre pour résister aux vents contraires et continuer leur route imperturbablement, ne représentent-elles pas symboliquement la constance, la sagesse et la vertu pratiquées jour après jour par les pythagoriciens ? Alciat souligne ainsi que la nature recèle des enseignements pour les hommes que seuls certains sages parviennent à décrypter. Dans l’adage Quo transgressus, Érasme suggère, non sans une pointe d’ironie, aux prêtres et aux moines de méditer en rentrant dans leur chambre, après un copieux et riche festin, le précepte pythagoricien.87 L’emblème ne vise pas spécialement les hommes d’Église, mais s’adresse à tous les hommes et plus particulièrement aux jeunes gens qui se destinent aux études libérales. Alciat lui-même aurait exhorté ses élèves, lors d’une praelectio, en citant ce vers de Pythagore et en leur recommandant de garder constamment sous les yeux ce précepte.88 ← 163 | 164 →

Conclusion

L’emblème 17 repose sur une sentence versifiée du Carmen aureum attribué à Pythagore, l’une des œuvres du philosophe grec les plus populaires à la Renaissance. En effet, la doctrine morale pythagoricienne a trouvé un écho très favorable dans le monde chrétien où Pythagore est considéré comme une autorité en matière de morale. Plusieurs éditions de cette œuvre très brève se succèdent dès le XVème siècle. Érasme en a tiré l’adage Quo transgressus duquel semble dériver l’inscriptio latine de l’emblème, ajoutée dans les éditions lyonnaises. « Où ai-je commis une faute ? Qu’ai-je fait ? Quel devoir ai-je omis d’accomplir ? » Telles sont les trois questions que l’homme sage est invité à se poser chaque soir avant de s’endormir, en parcourant toutes ses actions de la journée d’un œil critique. De façon originale, Alciat met en lien ce principe de l’examen de conscience avec le comportement des grues, décrit par plusieurs sources antiques, des naturalistes à la comédie, en passant par les lexicographes et les scholies. Il est toutefois difficile d’établir laquelle constitue la source la plus déterminante. Un passage du Parergon iuris permet toutefois de savoir avec certitude qu’Alciat avait au moins lu l’anecdote des grues dans la Souda, les scholies d’Aristophane et chez Pline. Cet emblème revêt une portée pédagogique évidente dans un souci de perfectionnement moral constant qui tenait à cœur au professeur de droit qu’était André Alciat. ← 164 | 165 →

Emblema XIX Prudens magis quam loquax89

Emblème 19 Plus sage qu’éloquent

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Illustration, éd. fils Alde, Venise, 1546.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

 Noctua Cecropiis insignia praestat Athenis,

 inter aves sani noctua consilii.

armiferae merito obsequiis sacrata Minervae,90

 garrula quo cornix cesserat ante loco.

2 : D. CHR. 72,13-14 3 armiferae…Minervae : OV. Am. 2,6,35 4 garrula…cornix : OV. Met. 2,547-548 ; OV. Am. 3,5,21-22 ; AUSON. XIV,22,3.

La chouette sert de symbole à Athènes, la ville de Cécrops, la chouette de sage conseil parmi les oiseaux. Elle est consacrée à juste titre au service de la belliqueuse Minerve, poste auquel l’avait précédée la corneille bavarde. ← 165 | 166 →

Picturae

L’illustration de l’édition vénitienne dirige le projecteur sur la chouette, perchée, avec de grands yeux ronds et brillants, sans représenter ni la déesse Athéna, ni la corneille. Dans les éditions postérieures, dès l’édition lyonnaise, le schéma iconographique se modifie et reste toujours le même par la suite. La chouette n’est plus aussi « réelle », mais représentée sur un blason adossé à un arbre, sans doute pour suggérer les insigna (v. 1) de la ville d’Athènes.

Structure et style de l’emblème

La subscriptio place la chouette, dont le nom est répété à deux reprises, sur le devant de la scène, alors que la corneille, sa rivale, n’est mentionnée qu’au dernier vers. Elle oppose les deux oiseaux, à travers le complément de qualité sani consilii et l’adjectif épithète garrula (v. 2 et 4). Il ne s’agit pas d’une véritable antithèse, puisque le contraire de bavard devrait être silencieux, mais, par ce raccourci, Alciat condense sa pensée, en associant le bavard à l’imprudence et le sage au silence. La structure même de l’emblème donne la préséance à la chouette avisée, citée en premier et plus longuement décrite que la corneille. L’inscriptio de l’emblème Prudens magis quam loquax qualifie la chouette de « plus sage que bavarde ». Les deux adjectifs prudens et loquax rappellent la différence de comportement entre les deux volatiles, développée dans la subscriptio. Ce titre sous forme de sentence peut se comprendre dans un sens moral et rappeler que la sagesse vaut mieux que l’éloquence. L’inscriptio de l’édition princeps, Prudens, sed infacundus, « sage, mais dépourvu d’éloquence », s’applique à la chouette, en sous-entendant non seulement qu’elle est sage, mais aussi qu’elle est peu bavarde, ce qui ne ressort pas de l’autre inscriptio.

La chouette, « emblème » d’Athènes

Dans le premier vers, la chouette chevêche, noctua en latin, γλαῦξ en grec, est présentée comme le symbole – ou pourrait-on ← 166 | 167 → dire l’emblème – d’Athènes (insigna).91 Le terme insigne désigne toute forme de marque de distinction militaire ou honorifique et renvoie aux origines mêmes du genre de l’emblème.92 La cité grecque reçoit l’épithète Cecropiae, car, selon le mythe, elle aurait été fondée par Cécrops, un être monstrueux dont le corps se termine en queue de serpent. De plus, Cécrops aurait servi d’arbitre entre Poséidon et Athéna, qui se disputaient la possession de l’Attique, et donné sa préférence à la déesse. Cette épithète se rencontre relativement souvent en poésie, mais n’est que rarement associée à Athenae.93 Avant d’être l’attribut de la ville d’Athènes, l’oiseau nocturne est d’abord consacré à Athéna, sa déesse tutélaire. La vierge athénienne, surnommée γλαυκῶπις, la choisit comme son oiseau car ses grands yeux à l’éclat intense ressemblent aux siens.94 Dans l’Antiquité, très souvent des chouettes étaient représentées seules ou posées, soit sur la main de la déesse, soit à ses pieds, sur les vases, les gemmes et principalement les monnaies, à tel point que les monnaies athéniennes reçurent le nom de « chouettes ».95

La chouette, sage entre tous les oiseaux

Le deuxième vers insiste sur le « sage conseil » de la chouette. Sa prudence découle certainement du fait qu’elle est associée à Minerve, déesse de la sagesse et des arts. Cette bonne réputation lui colle pour ainsi dire « aux plumes » au-delà de l’Antiquité, puisque l’année même de la naissance d’Alciat, en 1492, paraît la Praelectio in priora Aristotelis Analytica, aussi intitulée Lamia, d’Ange Politien. En novembre 1492, l’humaniste florentin ← 167 | 168 → débute son cours annuel sur l’Analytica priora d’Aristote par une leçon inaugurale où il attaque ses détracteurs qui l’accusent de ne pas être compétent pour enseigner la philosophie. Il réplique en comparant ses calomniateurs à des lamies et en s’efforçant de définir ce qu’est le véritable philosophe. Il conclut son discours en racontant une fable ésopique, rapportée par Dion Chrysostome, qu’il traduit librement en latin. Il semble avoir sous les yeux, d’après les étroits parallèles textuels, les paragraphes 13 à 15 du discours 72 du rhéteur grec, plutôt que le passage semblable dans le discours 12.96 Cette fable vante la sagesse et l’intelligence de la chouette qui suscita l’admiration de tous les autres oiseaux :

aves olim prope universae noctuam adierunt rogaruntque eam ne posthac in aedium cavis nidificaret, sed in arborum potius ramis atque inter frondes ; ibi enim vernari suavius. quin eidem quercum modo enatam, pusillam tenellamque adhuc ostendebant, in qua scilicet molliter, ut aiebant, et sidere ipsa aliquando noctua et suum sibi construere nidum posset. at illa facturam se negavit. quin invicem consilium dedit iis ne arbusculae illi se crederent, laturam enim quandoque esse viscum, pestem videlicet avium. contempsere illae, ut sunt leve genus et volaticum, sapientis unius noctuae consilium. iam quercus adoleverat, iam patula, iam frondosa erat : ecce ibi aves illae omnes gregatim ramis involitant, lasciviunt, subsultant, colludunt, cantilant. interea quercus ea viscum protulerat, atque id homines animadverterant. implicitae ergo repente ibi omnes pariter misellae ac frustra eas sera paenitentia subiit, quod salubre illud consilium sprevissent. atque hoc esse aiunt cur nunc aves omnes, ubi ubi noctuam viderint, frequentes eam quasi salutant, deducunt, sectantur, circumsidunt, circumvolitant. etenim consilii illius memores admirantur eam nunc ut sapientem […].97 ← 168 | 169 →

Alciat connaissait sans doute l’une et/ou l’autre de ces versions de la fable. Au second vers, il mentionne le sani consilii, le sage conseil de la chouette qui fait écho au salubre consilium du récit de Politien. Il est probable qu’il y fasse une allusion discrète.

Ovide, une source essentielle

Les deux derniers vers de l’emblème se rattachent à une légende dont la version la plus célèbre est celle racontée par Ovide, dans les Métamorphoses.98 Le dieu Apollon s’éprit d’une belle jeune femme nommée Coronis que la corneille surprit en flagrant délit d’adultère. Aussitôt l’oiseau s’empressa de la dénoncer auprès du dieu. La corneille fait le récit de ses déboires passés ; une première fois déjà, son excès de zèle la perdit, quand elle joua les délatrices auprès de Minerve : ← 169 | 170 →

pro quo mihi gratia talis

redditur, ut dicar tutela pulsa Minervae

et ponar post noctis avem.99

Ces vers font directement allusion au « poste » duquel la garrula cornix a été chassée (v. 4), « reléguée après l’oiseau de nuit ». La corneille poursuit son récit, en racontant qu’auparavant, elle était une belle jeune fille de rang royal. Poursuivie par les ardeurs de Neptune, alors qu’elle se promenait au bord de la mer, elle implora le secours de la vierge Minerve. Elle fut transformée en corneille et devint la compagne de la déesse. Elle termine son discours en se plaignant d’avoir été évincée par Nyctimène, une autre jeune fille métamorphosée en chouette. En plus de l’allusion au récit de la corneille supplantée par la chouette comme oiseau favori de Minerve, un parallèle textuel laisse penser que ce passage des Métamorphoses constitue une source de l’emblème. Alciat qualifie la corneille de « bavarde », garrula cornix (v. 4), par les mêmes mots qu’Ovide.100 L’alliance de mots garrula cornix se rencontre aussi par ailleurs dans un poème d’Ausone.101 Cependant, le contexte thématique similaire du passage des Métamorphoses tendrait plutôt à démontrer qu’il s’agit bien de la source d’inspiration principale du dernier vers de l’emblème. Ovide marque aussi de son sceau le troisième vers où la déesse est appelée armiferae Minervae, une alliance de mots qui se rencontre dans plusieurs passages ovidiens. Dans l’un d’eux, cette expression est associée à la cornix, « odieuse à Minerve » :

vivit et armiferae cornix invisa Minervae,

 illa quidem saeclis vix moritura novem.102 ← 170 | 171 →

Ainsi, non seulement la thématique de l’emblème est empruntée à Ovide, mais également les expressions poétiques qui émaillent la langue d’Alciat.

Le silence, parure du sage

La signification de l’emblème est conditionnée par l’inscriptio Prudens magis quam loquax qui oriente le lecteur vers une interprétation morale du récit mythologique. La corneille bavarde évincée par la chouette au service de la déesse de la sagesse, protectrice de la ville des Sages, suggère que le silence est l’apanage du sage et qu’il l’emporte sur les vains bavardages. En effet, l’oiseau nocturne peut, grâce à ses yeux, voir la nuit comme en plein jour et il chante rarement ; ainsi le sage peut comprendre même des choses obscures et difficiles et sa prudence le pousse à garder le silence. À travers l’allégorie des deux oiseaux, Alciat offre une variation plaisante sur un lieu commun largement répandu depuis l’Antiquité. Les exemples foisonnent dans les écrits du moraliste Plutarque, comme celui de Caton d’Utique, mentionné par le commentaire de l’édition de 1621, qui « ne parlait que pour dire ce qui ne méritait pas d’être passé sous silence ».103 Dans le petit traité De garrulitate, le même Plutarque, après avoir longuement énuméré tous les inconvénients du bavardage, fait l’éloge de l’attitude opposée. Il cite des modèles de laconisme et associe le silence à la sagesse.104 Tous ces exemples célèbres peuplent l’imaginaire des hommes de la Renaissance qui les reprennent à leur compte et s’en inspirent.

Conclusion

À travers l’allégorie de la chouette et de la corneille, Alciat oppose la sagesse et le bavardage. Il s’inspire du récit mythologique des Métamorphoses d’Ovide. Dans cet emblème, il met en garde contre les discours qui sonnent creux et rappelle que le silence est une belle parure. La chouette représente l’homme ← 171 | 172 → sage et est qualifiée de noctua sanii consilii, peut-être en souvenir d’une fable d’Ésope, rapportée par Dion Chrysostome et traduite en latin par le grand humaniste florentin Ange Politien. L’allusion au mythe raconté par Ovide dans les Métamorphoses rappelle que la corneille a perdu sa place d’honneur auprès de Minerve à cause de ses imprudents bavardages et valorise le silence de la chouette. L’inscriptio Prudens magis quam loquax confère à l’emblème un sens moral bien plus affirmé. Il résume l’opposition entre les deux attitudes personnifiées par la chouette et la corneille, donnant la préférence à la première.

Emblema XX Maturandum105

Emblème 20 Il faut agir à point nommé

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Maturare iubent propere et cunctarier omnes,

 ne nimium praeceps, neu mora longa nimis.

hoc tibi declaret connexum echeneide106 telum.

 haec tarda est, volitant spicula missa manu. ← 172 | 173 →

1 maturare : GELL. 10,11,1-5 ; ERASMUS, Adag. 1001 (ASD II,3 p. 16) 2 mora longa : OV. Am. 2,2,23 4 spicula missa manu : OV. Pont. 1,3,60

Tous invitent à mener une entreprise à sa fin en hâte, tout en prenant son temps, de n’être ni trop pressé, ni de s’attarder trop longuement. La flèche attachée au rémora te le démontre. Le poisson est lent, les flèches volent quand la main les a lancées.

Picturae

Seule la gravure des éditions augsbourgeoises de H. Steyner contraste avec celles de toutes les autres éditions ultérieures. En effet, elle représente la flèche en plein vol et le rémora ne ressemble pas à un poisson, mais plutôt à un coquillage. Cette illustration singulière pourrait résulter, pour peu que l’on considère cette pictura comme une erreur d’interprétation,107 soit de la réutilisation d’un ancien bloc de gravure, soit d’une confusion avec la description, dans l’Histoire naturelle de Pline, d’un coquillage (murex) qui, tout comme le rémora évoqué précédemment, passe pour s’attacher aux navires et les freiner.108 Dès l’édition de C. Wechel, se met en place le schéma iconographique qui dominera par la suite et auquel seuls les décors en arrière-plan apporteront une touche de variété. Il est sans doute influencé par le motif du dauphin enroulé autour de l’ancre de la pictura de l’emblème 144 Princeps subditorum incolumitatem procurans correspondant à la marque de l’imprimeur Alde Manuce.109 Le rémora ressemble à un serpent, dans la plupart des éditions, ou à une anguille dans celle de C. Wechel puisque sa queue se termine par une nageoire. Au centre de l’image, le poisson s’enroule autour d’une flèche dressée, pointe vers le bas. Toutes les picturae illustrent soigneusement le troisième vers de la subscriptio. Celle ← 173 | 174 → de l’édition princeps respecte cependant, mieux que les autres, le texte de la subscriptio (volitant spicula v. 4). En effet, elle tente de suggérer le mouvement de la flèche placée à l’horizontale, signifiant la rapidité, ralentie par le coquillage-rémora.110

Structure et style de l’emblème

L’emblème 20 Maturandum présente une variation sur le thème du proverbe bien connu Festina lente. Le rémora enroulé à la flèche y joue le rôle central. Ce petit poisson apparaît à deux reprises dans l’Emblematum liber d’André Alciat.111 L’adjectif verbal d’obligation, maturandum, confère au titre de l’emblème une portée morale et reprend le premier mot de la subscriptio, le verbe maturare à l’infinitif. Le premier distique répète comme en écho qu’il faut savoir attendre le moment opportun, sans hâte et sans retard excessifs. Les deux infinitifs, placés de part et d’autre de la césure hephthémimère, maturare, associé à l’adverbe propere qui lui ajoute la nuance de précipitation, et cunctarier expriment cette idée que répète encore le second vers. La coupe du pentamètre, les mots de la même famille, nimium et nimis, ainsi que les jeux sonores allitératifs soulignent l’antithèse entre les deux attitudes opposées également à éviter : « ne nimium praeceps,// neu mora longa nimis. » Alciat se souvient peut-être d’avoir lu l’expression mora longa chez Ovide où elle se rencontre fréquemment.112 Le premier distique énonce le conseil exprimé dans le second sous une forme quasi hiéroglyphique à travers la description d’une scène dépeinte par les picturae. Le dernier vers repose sur l’opposition entre l’adjectif tarda qui renvoie au rémora et le verbe volitant qui se rattache à la flèche :

haec tarda est, volitant spicula missa manu. ← 174 | 175 →

La fin du vers spicula missa manu est empruntée à un vers des Pontiques d’Ovide, où il occupe la même position métrique :

altera Sarmatica spicula missa manu.113

Comme les contextes sont très différents, il s’agit d’un écho purement verbal qui rehausse d’une touche poétique le dernier vers. La fréquence des antithèses dans la subscriptio souligne l’union des contraires qui aboutit au juste équilibre entre rapidité et lenteur.

Mature, maturare, maturandum

L’emblème se rattache au thème de la fameuse maxime d’Auguste, σπεῦδε βραδέως ou festina lente, qui recommande d’allier la rapidité de l’action à la lenteur de la réflexion.114 L’oxymore « se hâter lentement », devenu proverbial, décrit l’attitude de l’homme sensé qui respecte le juste milieu, le ni trop, ni trop peu si cher à la sagesse des Anciens. Le titre Maturandum suggère un lien avec un chapitre des Nuits attiques, dans lequel Aulu-Gelle disserte longuement sur la signification de l’adverbe mature. Il déplore qu’en son temps, il soit utilisé de façon erronée comme synonyme de propere et cito, autrement dit « en hâte » et « vite ». Il explique la distorsion du sens de mature par rapport à son étymologie :

mature inquit est quod neque citius est neque serius, sed medium quiddam et temperatum est.115

Il précise la nuance en citant comme exemple concret du véritable sens de l’adjectif maturus, les fruits matura « parvenus à leur plein développement, ni trop verts, ni trop blets ».116 Aulu-Gelle ← 175 | 176 → poursuit, en citant la maxime d’Auguste, σπεῦδε βραδέως, comme l’exemple même de la maturitas, qui réunit en même temps la rapidité d’exécution et la lenteur de l’application et de la prudence.117 Alciat utilise dans le sens correct le verbe maturare dans le titre de l’emblème Maturandum et révèle ainsi une possible allusion au passage d’Aulu-Gelle soit directement, soit par l’intermédiaire de l’adage Festina lente.118

Le rémora : des naturalistes antiques aux Paraboles d’Érasme

Le rémora, un petit poisson appelé echeneis (v. 3), reçoit divers noms dans la littérature antique.119 Il apparaît chez les naturalistes, puis chez les auteurs plus tardifs, notamment dans l’Hexaméron de Basile de Césarée. Pline l’Ancien, en se calquant sur Aristote, le décrit comme « un tout petit poisson habitué à vivre dans les pierres, appelé echeneis »,120 « semblable à une grande limace ».121 Les précisions manquent pour parvenir à imaginer son apparence. Tout au plus apprenons-nous qu’il possède des nageoires semblables à des pattes. En revanche, tous les naturalistes s’accordent pour signaler sa capacité surprenante de « retarder » les navires « en se fixant aux carènes » :

hoc carinis adhaerente naves tardius ire creduntur inde nomine inposito.122 ← 176 | 177 →

Lorsqu’il choisit le rémora comme symbole du longa mora, Alciat se réfère sans doute à ce passage de Pline et peut-être à d’autres auteurs comme Isidore de Séville ou Basile de Césarée qui décrivent également cette caractéristique du poisson. Cependant, aucun rapprochement textuel ne permet de déterminer sa source exacte. L’échéneis apparaît aussi dans les Paraboles où Érasme le décrit comme un « tout petit poisson » à la propriété fabuleuse de ralentir les navires, mais sa signification allégorique correspond davantage à l’emblème 83 In facile a virtute desciscentes.123

L’adage Festina lente

Dans l’adage Festina lente, Érasme de Rotterdam développe la même thématique que l’emblème Maturandum. Il estime que ce proverbe, au-delà de l’empereur Auguste, plonge ses racines jusque dans « les mystères de l’ancienne philosophie ».124 Dans cet adage, il mentionne le rémora comme symbole de la lenteur, mais l’oppose au dauphin et non à la flèche :

quod igitur symbolum magis conveniebat ad exprimendum acrem illum et indomitum animi impetum quam delphini ? porro ad significandam tarditatem cunctationemque non male quadrabat ἐχενηίς piscis, quem Latini remoram vocant, verum quoniam huius figura parum cognobilis videbatur (nam praeterquam quod admodum pusillus est, nec ulla insigni nota discernitur), magis ad id placuit ancorae symbolum, quae, si quando periculose navigatur ob ventos nimium secundos, ibi cursum immoderatum navis figit ac retinet.125 ← 177 | 178 →

L’humaniste, comme Alciat dans l’emblème, oppose les deux attitudes, même s’il émet quelque réserve sur l’utilisation du rémora comme symbole de la tarditas. Alciat n’a, quant à lui, pas hésité à mettre sur le devant de la scène le tout petit poisson, sans craindre de dérouter ses lecteurs. L’idée de remplacer le dauphin par la flèche pourrait malgré tout dériver d’Érasme qui, dans l’adage en question, évoque « l’incroyable rapidité » du dauphin et cite quelques vers d’Oppien126 où l’animal est comparé à une flèche qui fend les flots :

διὰ γὰρ βέλος ὥστε θάλασσαν / ἵπατανται, id est nanque per aequora lata sagitta / more volant.127

Le fréquentatif volitant chez Alciat (v. 4) rappelle d’ailleurs le verbe volant dans la traduction latine d’Érasme. Dans ce cas, Alciat semble avoir à l’esprit cet adage érasmien, mais se réapproprie partiellement son contenu.

Les devises sur le thème de Festina lente

La maxime de l’empereur Auguste Festina lente, empruntée à Suétone, n’est pas citée dans l’emblème, mais se cache derrière l’allégorie du rémora et de la flèche. En plus de l’adage d’Érasme, elle est utilisée dans de nombreuses devises à la Renaissance. Accompagnée du motif du dauphin enroulé à l’ancre, elle figure sur une monnaie de l’empereur Titus128 et devient la marque typographique d’Alde Manuce qu’Alciat mentionne dans une de ses lettres à Francesco Calvo, comme exemple d’un motif ← 178 | 179 → propre à être transformé en emblème. Cette maxime, très en vogue parmi les devises, a été assortie d’une grande variété d’images, bien sûr l’ancre et le dauphin, mais aussi le dauphin et la tortue, la tortue à voile, l’aile et la tortue, la voile attachée à une colonne et enfin le rémora et le navire,129 ou ici le rémora et la flèche. Alciat s’amuse avec un motif bien connu de ses contemporains, mais y apporte une variation en remplaçant le navire par la flèche. Il évite de citer la maxime festina lente trop rebattue, préférant une certaine obscuritas. Elle devait cependant surgir naturellement dans l’esprit de ses lecteurs, grâce à la pictura, proche de celle du dauphin et de l’ancre d’Alde, et aux antithèses insistantes entre lenteur et rapidité.

Conclusion

L’emblème Maturandum, dont le titre sous forme de sentence morale évoque un passage d’Aulu-Gelle sur le thème de la maturitas, fait allusion à la maxime d’Auguste Festina lente largement diffusée à la Renaissance parmi les devises et figurant au nombre des Adages d’Érasme de Rotterdam. Alciat choisit, pour l’illustrer, une image originale. En effet, le rémora, un petit poisson qui, selon les auteurs antiques, est capable de freiner les navires en pleine course, représente la lenteur, alors que la flèche symbolise la rapidité. Il pourrait avoir puisé dans l’adage Festina lente l’idée d’associer le rémora à une flèche, plutôt que le dauphin à l’ancre. La subscriptio, ornée de quelques expressions ovidiennes, repose sur l’union des deux attitudes contraires, soulignée par les nombreuses antithèses, jeux sonores et constructions parallèles. Elle énonce un conseil apparemment simple, « hâte-toi lentement », mais rassemble des sources variées et recèle de véritables trésors de sagesse recueillis par les humanistes. ← 179 | 180 →

Emblema XXI In deprehensum130

Emblème 21 Contre celui qui est pris

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

Iamdudum, quacunque fugis, te persequor ; at nunc

 cassibus in nostris denique captus ades.

 amplius haud poteris vires eludere nostras.

  ficulno anguillam strinximus in folio.

4 ficulno anguillam…in folio : ERASMUS, Adag. 395 (ASD II,1 p. 472).

Depuis longtemps, partout où tu me fuis, je te poursuis ; mais désormais, enfin, tu t’es laissé prendre dans mes filets. Tu ne pourras plus te jouer de mes forces. J’ai saisi l’anguille dans une feuille de figuier.

Picturae

La gravure la plus ancienne se contente de figurer l’essentiel. Un homme, vêtu d’un costume élégant, l’épée au fourreau, tient dans sa main une anguille et une feuille trilobée. Les illustrations des éditions postérieures, à partir de celle de Chrétien Wechel, se ressemblent. Dans l’édition de 1534, un homme, vu de dos, ← 180 | 181 → coiffé d’un chapeau à plume et pieds nus, se penche vers un cours d’eau et tient dans sa main, enserrée dans des feuillages, une anguille reconnaissable à sa forme allongée comme celle d’un serpent. Derrière lui, se dresse un figuier chargé de fruits. Dans l’édition de Lyon, le personnage, dans la même attitude, mais de face, capture le poisson. Le décor se compose d’un cours d’eau, d’une maison et d’un arbre, sans doute le figuier. Enfin, dans celle de Padoue, le personnage se saisit fermement de l’anguille à deux mains, grâce à des feuilles pointues comme des feuilles de laurier, et non palmatilobées, une imprécision que relève le commentaire.131 Il est entouré de maisons et, à sa gauche, d’un arbre. Le cours d’eau est bordé d’une touffe de roseaux et à l’arrière, un moulin plonge sa roue dans les flots.

Structure et style de l’emblème

Deux emblèmes, dans notre corpus, mettent en scène une anguille. L’un In divites publico malo sera examiné dans la suite de notre commentaire ;132 l’autre, celui qui nous intéresse ici, In deprehensum, est publié pour la première fois dans l’édition princeps de février 1531. Dans les deux cas, les emblèmes s’en prennent à un homme malhonnête, voleur, escroc ou criminel. L’épigramme s’ouvre par un monologue assez énigmatique, puisque nous ne connaissons pas les protagonistes. Un homme parle à la première personne du singulier (persequor v. 1), puis du pluriel (nostris, nostras, strinximus). Il interpelle quelqu’un dont l’identité n’est pas dévoilée, à la deuxième personne du masculin singulier (captus ades v. 2), alors que, plus loin, l’anguilla (v. 4) est un féminin, puis se réjouit de l’avoir capturé. Alciat souligne, par l’antithèse fugis/persequor (v. 1), le caractère insaisissable de la proie, quelle qu’elle soit. Le mot cassibus est mis en évidence en tête du deuxième vers, par l’anastrophe. Dans le dernier vers, la capture de l’anguille dans une feuille de figuier doit s’entendre comme une métaphore pour exprimer la difficulté de la prise de l’individu relatée dans les trois premiers ← 181 | 182 → vers. Sa structure reproduit visuellement son contenu, puisque le nom et l’adjectif ficulno folio enserrent l’anguille de part et d’autre du vers. Le sens de l’emblème est rendu plus obscur par la superposition de deux métaphores de la capture (cassibus in nostris, puis ficulno…in folio v. 2 et 4).

L’anguille insaisissable

Dans plusieurs proverbes, l’anguille passe pour être insaisissable et glisser entre les doigts. Ainsi, dans le Pseudolus de Plaute, l’esclave habile et rusé lui est comparé.133 Pline la définit comme un poisson « long et glissant » et Isidore relève qu’ « elle est si lisse que plus on la serre fortement, plus vite elle glisse entre les doigts ».134 Cette caractéristique évoque, par métaphore, un homme rusé, louvoyant, qui manque à la parole donnée ou cherche à se soustraire à la justice, mais finit par être pris. Le troisième vers pourrait faire allusion à l’ouverture de la Première Catilinaire de Cicéron, où le brillant orateur s’exclame en s’adressant au Sénat : « Combien de temps encore la fureur de cet individu se jouera-t-elle de nous ? »135 Alciat remplace la phrase interrogative par une affirmation, mais choisit le même verbe eludere que Cicéron. Cet écho possible à l’un des discours les plus célèbres de l’Antiquité romaine semble orienter l’interprétation de l’emblème vers le domaine judiciaire. Ainsi, dans le dernier vers, l’anguille désignerait, par métaphore, un malfaiteur, enfin arrêté, mis hors d’état de nuire et condamné. Le commentaire de l’édition de Padoue suggère effectivement d’assimiler l’anguille aux criminels qui ont échappé, par la ruse, aux mains des juges. Il évoque quelques personnages historiques qui ont eu maille à partir avec la justice, tels le roi numide Jugurtha ou le conspirateur Catilina.136 ← 182 | 183 →

L’anguilla lubrica dans les Adages d’Érasme

Deux adages d’Érasme font intervenir languille. Ils contribuent à orienter l’interprétation de lemblème. Dans le premier Cauda tenes anguillam, le poisson glissant sans cesse entre les doigts représente à la fois les hommes perfides et une chose incertaine ou difficile à obtenir.137 Linterprétation du second Folio ficulno tenes anguillam coïncide parfaitement avec celle de lemblème 21. Le proverbe est utilisé « lorsquun homme fuyant et trompeur est tenu par un nœud assez étroit pour quil ne puisse séchapper. En effet, la feuille du figuier est rugueuse. Aussi Plutarque138 a-t-il écrit que son nom lui vient de sa rugosité et, pour cette raison, elle est tout à fait appropriée pour retenir une anguille, glissante par nature. »139 Dans le quatrième vers, Alciat cite presque littéralement les termes employés par Érasme, anguillam, folio ficulno, et remplace tenes par le verbe stringere, « étreindre, enserrer », plus recherché et mieux adapté au contexte. L’usage de la feuille rêche du figuier pourrait laisser entendre que les criminels ne se laissent capturer que par la force.

La technique de la pêche à l’anguille

Dans lemblème 89 In divites publico malo, le pêcheur use dune technique originale, attestée chez Aristophane, pour capturer les anguilles. Il lui suffit de troubler leau en remuant la vase, ← 183 | 184 → afin de les forcer à remonter à la surface pour respirer. En revanche, la capture de languille dans une feuille de figuier nest pas attestée fréquemment dans des textes antiques. Elle nest mentionnée dans les Adages d’Érasme quà partir de Diogenianus,140 ce qui, en plus des similitudes textuelles et thématiques, confirme létroite parenté entre lemblème et l’adage Folio ficulno tenes anguillam.

Conclusion

Lemblème In deprehensum dérive principalement de ladage Folio ficulno tenes anguillam, cité presque mot pour mot dans le dernier vers. Les sources antiques ny apparaissent quindirectement pour confirmer la caractéristique essentielle de languille, un poisson allongé, glissant, et donc insaisissable. Lépigramme souvre par un monologue enveloppé de mystère, puisque les personnages en présence ne sont pas nommés. À la première lecture, la capture de languille pourrait être interprétée comme une vérité générale. À force de persévérance, même les choses les plus incertaines et inaccessibles finissent par être obtenues. Cependant, lécho à la Première Catilinaire de Cicéron et les similitudes textuelles avec ladage folio ficulno réorientent linterprétation symbolique de lemblème vers le domaine de la justice et révèlent un second niveau de lecture. Cette pièce viserait donc plus spécifiquement les criminels qui croient pouvoir glisser entre les mains des juges, par la ruse, avant dêtre enfin capturés, comme languille se laisse prendre dans une feuille de figuier. Alciat lui-même n’a-t-il pas rencontré de tels individus en exerçant son métier d’avocat ? ← 184 | 185 →

Emblema XXIX Etiam ferocissimos domari

Emblème 29 Même les plus farouches sont domptés

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621.

 Romanum postquam eloquium, Cicerone perempto,
  perdiderat patriae pestis acerba suae,
inscendit currus victor iunxitque141 leones
  compulit et durum colla subire iugum,
magnanimos cessisse suis Antonius armis5
  ambage hac cupiens significare duces.

1 Romanum…eloquium : LUCAN. 7,62 2 patriae pestis : CIC. Fam. 12,25,4 ; Sest. 33 3-6 : PLIN. Nat. 8,55 5 cessisse suis…armis : CIC. Phil. 2,20.

Antoine, cruel fléau de sa propre patrie, après qu’il eut anéanti l’éloquence romaine par l’assassinat de Cicéron, monta, vainqueur, sur un char, y attela des lions et les força à soumettre leur cou au dur joug, désirant, par ce symbole, signifier que les chefs au cœur vaillant avaient renoncé à leurs armes.

Picturae

Toutes les gravures suivent le même schéma iconographique. Elles s’attachent à représenter fidèlement la subscriptio (v. 3-4) par un char attelé à deux lions, sur lequel est assis un homme barbu, revêtu d’une armure et coiffé d’un casque, brandissant, ← 185 | 186 → d’une attitude martiale, une lance dans sa main. Sa belle prestance et son char richement décoré correspondent au triomphe du vainqueur. Il est censé représenter Marc Antoine qui, durant la plus grande partie de sa vie, a exercé le métier des armes et remporté des succès militaires. Cependant, dès les éditions lyonnaises, la lance disparaît au profit d’une sorte de sceptre, puis, dans l’édition de Padoue, le guerrier est remplacé par un homme vêtu d’une toge. Par cette modification, l’artiste a peut-être voulu figurer plus conformément aux descriptions antiques l’ornement traditionnel du triomphateur (v. 3), vêtu d’un manteau pourpre, portant un sceptre d’ivoire, monté sur le currus triumphalis orné de reliefs en or, pierres précieuses ou ivoire ?142

Structure et style de l’emblème

L’emblème Etiam ferocissimos domari se compose d’une unique phrase complexe : une subordonnée circonstancielle temporelle (v. 1-2) évoque l’assassinat de Cicéron, commandité par Marc Antoine ; puis, les vers suivants racontent une anecdote selon laquelle l’homme politique aurait attelé des lions à son char ; enfin, Alciat propose la lecture allégorique de cet événement (v. 5-6). Par ce geste, Marc Antoine lance un avertissement à ses adversaires, les chefs nobles et courageux, les magnanimos duces, que l’hyperbate place en évidence en début et fin de vers. Alciat utilise le mot ambages (v. 6) de façon inhabituelle dans le sens de « symbole ». Le terme se rencontre en latin classique, généralement au pluriel, parfois également au singulier, comme ici, dans le sens de « détour », ainsi que dans un sens métaphorique d’« ambiguïté » ou d’« obscurité » dans le langage.143 L’inscriptio Etiam ferocissimos domari reprend l’idée énoncée dans la subscriptio (v. 4-5), mais en des termes différents. Les ← 186 | 187 → lions, symbolisant les hommes très farouches (ferocissimos), sont soumis au joug et domptés (domari).

L’éloquence contre la tyrannie

Dans cet emblème, Alciat tourne une page sombre de l’histoire romaine, les troubles qui suivirent l’assassinat de Jules César, la formation du second triumvirat et ses luttes de pouvoir, puis l’assassinat de Cicéron qui marque les derniers instants de la République romaine. Il cherche à opposer Cicéron et Marc Antoine, l’éloquence et la tyrannie. Il commence par désigner l’orateur par une antonomase élogieuse, eloquium Romanum (v. 1), qui résume à elle seule toute sa carrière et son talent. L’expression rappelle un passage de la Pharsale où Lucain nomme Cicéron « le plus grand représentant de l’éloquence romaine ».144 La structure même de la phrase met en relief l’opposition entre les deux adversaires. Le nom de Cicéron, fervent défenseur de la République, est mentionné au premier vers et son talent oratoire au service de l’État romain est mis en relief par l’hyperbate de Romanum, tandis que le nom de Marc Antoine n’apparaît qu’à l’avant-dernier vers. Il n’est désigné au deuxième vers que par une métaphore peu flatteuse, patriae pestis acerba suae, le cruel fléau de sa propre patrie. Alciat choisit à dessein le terme pestis. En effet, Cicéron le cite très souvent dans ses discours et l’applique à tous ses adversaires, qu’ils soient politiques, judiciaires ou personnels, de Verrès jusqu’à Marc Antoine, en passant par Catilina. Par cette métaphore – pestis signifiant à l’origine la maladie ou l’épidémie – il compare ses ennemis à des maladies contagieuses qui se propagent dans Rome, infectent de leur vice les honnêtes citoyens et menacent de ruine ← 187 | 188 → la République.145 Par le choix de ce mot, Alciat ranime la verve du grand orateur et renvoie à ses lecteurs un écho discret de ses virulents discours contre Marc Antoine qui lui valurent le tragique destin évoqué par l’ablatif absolu Cicerone perempto (v. 1). La première des quatorze Philippiques est prononcée en 44 av. J.-C. et ouvre les hostilités entre les deux hommes, hostilités de courte durée toutefois puisqu’à la fin de l’année 43 av. J.-C., après l’instauration du second triumvirat composé de Marc Antoine, Octave et Lépide, Cicéron fait partie des quelques deux mille trois cents adversaires politiques proscrits et assassinés.

Le meurtre cruel de Cicéron a fortement marqué les esprits et est raconté par plusieurs sources antiques avec des détails sanglants. Une telle sauvagerie devait servir à Marc Antoine de vengeance contre celui qui avait osé l’attaquer ouvertement en écrivant et en prononçant les Philippiques.146 Les deux premiers vers de la subscriptio résument le combat courageux mais vain de l’éloquence contre la tyrannie. Par la structure de ces deux vers, l’hyperbate, les métaphores et surtout le choix de l’expression pestis patriae, Alciat oppose, avec une ironie tragique, Marc Antoine, le fléau de la patrie, présenté comme un tyran sanguinaire à celui qui avait reçu le titre honorifique de « père de la patrie ».147 ← 188 | 189 →

L’allégorie du char tiré par des lions

Les vers suivants rapportent une anecdote qui laisse transparaître l’arrogance et la soif de pouvoir de Marc Antoine. Elle n’est pas tirée d’ouvrages historiques, mais de l’Histoire naturelle où, dans la section consacrée au lion, Pline l’Ancien relève que Marc Antoine a été le premier à Rome à avoir « mis sous le joug et attelé des lions à un char, et cela, durant la guerre civile, après avoir combattu dans les plaines de Pharsale » :

iugo subdidit eos primusque Romae ad currum iunxit M. Antonius, et quidem civili bello, cum dimicatum esset in Pharsaliis campis, non sine ostento quodam temporum, generosos spiritus iugum subire illo prodigio significante.148

Pline l’Ancien n’est certes pas le seul à mentionner cet événement. Plutarque en parle aussi brièvement dans la Vie d’Antoine.149 Cependant plusieurs indices attestent qu’Alciat s’inspire ici de Pline. Il utilise les mêmes verbes iunxit et significare que le naturaliste, le même terme currus, la même expression subire iugum ainsi que le synonyme magnanimos au lieu de generosos. Enfin, il donne à ce geste le sens caché et symbolique que lui conférait Pline, ambage hac faisant écho à illo prodigio :

inscendit currus victor iunxitque leones

 compulit et durum colla subire iugum,

magnanimos cessisse suis Antonius armis

 ambage hac cupiens significare duces.

Marc Antoine aurait souhaité, par cette action théâtrale, intimider ses adversaires politiques et manifester sa puissance. Les lions, symboles de courage, de force et de noblesse, sont souvent comparés, depuis la poésie homérique, aux héros vaillants, aux chefs militaires et aux rois.150 Dans l’allégorie de l’emblème (v. 3-6), empruntée à Pline l’Ancien, les leones sont assimilés aux magnanimos duces, « domptés » par Marc Antoine. ← 189 | 190 →

L’empreinte cicéronienne

De même que dans le deuxième vers, Alciat empruntait à Cicéron l’expression pestis patriae, dans le cinquième vers, il en utilise une autre cedere armis qui peut être rapprochée d’un passage de la seconde Philippique où l’orateur joue avec une ironie subtile sur la formule cedant arma togae :

cedant arma togae. quid ? tum nonne cesserunt ? at postea tuis armis cessit toga. quaeramus igitur utrum melius fuerit libertati populi Romani sceleratorum arma an libertatem nostram armis tuis cedere.151

Cicéron s’adresse ici à Marc Antoine qu’il accuse d’avoir, par ses armes, privé de liberté le peuple Romain. L’expression tuis armis cessit peut être mise en parallèle avec le texte de l’emblème cessisse suis…armis. Ainsi, Alciat semble vouloir donner au lecteur l’impression d’entendre la voix même de Cicéron dénoncer son assassin.

La chronologie des événements

Alciat situe l’épisode du char attelé à des lions après la mort de Cicéron (postquam…Cicerone perempto…iunxitque leones). Or, les commentateurs de l’édition de Padoue font remarquer qu’il ne respecte pas la chronologie puisque Cicéron fut assassiné après le jour où Marc Antoine attela des lions à son char.152 Ils émettent l’hypothèse qu’Alciat se serait inspiré d’un passage des Philippiques où Cicéron dresse le portrait de Marc Antoine et la liste de ses vices, en le décrivant monté sur un char, escorté par des proxénètes et que, dans l’édition du discours qu’il aurait eue sous les yeux, une variante du texte, leones au lieu de lenones, ← 190 | 191 → l’aurait induit en erreur.153 Certes, la question mérite d’être soulevée, bien que cette variante textuelle ne résolve aucunement le problème chronologique. Il n’en demeure pas moins que l’orateur n’était pas encore mort, lorsque Marc Antoine attela des lions à son char, puisque, dans sa correspondance, il enjoint à son ami Atticus de « ne pas se laisser effrayer par les lions d’Antoine ».154 Le strict respect du déroulement chronologique n’est pas le souci premier de l’emblème. Alciat cherche plutôt à faire ressortir la portée symbolique de cet événement qui témoigne de la cruauté et de l’orgueil de Marc Antoine, en le juxtaposant au meurtre de Cicéron.

Une interprétation ambiguë

Après la défaite de Pompée dans la plaine de Pharsale, Marc Antoine « dompte » les chefs les plus farouches et les contraint à se soumettre à sa volonté. Son char attelé à des lions symbolise la soumission des magnanimos duces, c’est-à-dire des aristocrates adversaires de César, et, sous le voile de l’allégorie, il leur adresse une mise en garde contre toute tentative ultérieure de rébellion ou de complot. Le texte de Pline l’Ancien donne cette interprétation intimement liée au contexte historique qui précède l’assassinat de César. Le meurtre de Cicéron illustre, quant à lui, les représailles qui menacent les opposants à Marc Antoine, durant le second triumvirat. L’inscriptio permet de relier les deux événements indépendants au point de vue strictement historique. Elle élargit également le champ des interprétations. En rappelant le caractère éphémère de la gloire, elle confère une portée universelle à l’emblème. L’éloquence de Cicéron lui assura plusieurs victoires retentissantes. Il défendit avec succès les Siciliens lésés par les exactions et les pillages de Verrès, déjoua la conjuration de Catilina, triompha dans plusieurs autres procès et, finalement, ← 191 | 192 → voulut s’opposer à Marc Antoine par crainte de la tyrannie et pour la sauvegarde de la République. Il s’est battu avec ses armes de prédilection, les traits acérés de sa langue, mais Marc Antoine a finalement « dompté » sa fougue de façon définitive, en ordonnant son exécution.

Alciat, en fin connaisseur des comédies de Plaute, s’est peut-être souvenu, en décrivant le « vainqueur monté sur son char », d’un passage des Ménechmes où un attelage imaginaire de chevaux fougueux s’attaque à un vieux lion édenté et décrépi :

nunc equos iunctos iubes

capere me indomitos, ferocis, atque in currum inscendere,

ut ego hunc proteram leonem vetulum, olentum, edentulum.155

L’occurrence de l’expression currum inscendere tend à relier ces vers comiques avec la subscriptio où Marc Antoine victorieux « monte sur un char », inscendit currus (v. 3). La situation est renversée chez Plaute. Le char n’est pas attelé à des lions, mais à des chevaux indomitos et feroces. Les lions ne sont plus ferocissimos, mais se transforment en « un vieux lion puant et édenté ». Ce char n’existe que dans l’imagination du personnage, ici Ménechme II, qui feint de parler à Apollon pour effrayer le vieillard. Le triomphe de Marc Antoine apparaît dès lors ridicule et dérisoire, si le lecteur fait le rapprochement avec ce passage de Plaute. Ce jeu de l’intertextualité pourrait souligner une interprétation détournée de l’emblème.

La sentence de l’inscriptio Etiam ferocissimos domari résume l’ensemble, en rappelant que même les plus puissants peuvent être renversés et soumis au joug. Certes, elle peut s’appliquer parfaitement au destin de Cicéron, mais tout autant à celui de Marc Antoine, et englober toute l’humanité. La fortune capricieuse renvoie dos à dos les deux adversaires, Cicéron et Marc Antoine, l’éloquence et la tyrannie. ← 192 | 193 →

Conclusion

L’emblème Etiam ferocissimos domari revient sur un événement retentissant de l’histoire romaine, le meurtre de Cicéron commandité par Marc Antoine, durant le second triumvirat. Par la structure de l’emblème, le choix d’un vocabulaire cicéronien évocateur, Alciat oppose l’éloquence de Cicéron, père de la patrie, à la tyrannie et à la cruauté de Marc Antoine, fléau de la patrie. Comme l’attestent les similitudes textuelles et thématiques, il emprunte à Pline l’Ancien l’anecdote du char attelé à des lions et son interprétation symbolique. La petite note grinçante apportée par le rapprochement avec la comédie de Plaute pourrait insinuer le doute dans l’esprit du lecteur. Le triomphe de Marc Antoine est-il aussi éclatant qu’il y paraît ? L’inscriptio, qui résume le sens de l’allégorie du char attelé à des lions, oriente l’interprétation de l’emblème dans une direction bien précise. Elle relève le point commun entre Cicéron et Marc Antoine, deux « lions » nobles et fiers anéantis dans de tragiques circonstances et suscite une réflexion sur la fragilité de la gloire et de la vie des hommes, aussi puissants ou éloquents soient-ils.

Emblema XXX Gratiam referendam

Emblème 30 Il faut remercier

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Illustration, éd. H. Steyner, Augsbourg, 1531.

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Illustration, éd. C. Wechel, Paris, 1534.

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Illustration, éd. M. Bonhomme pour G. Rouille, Lyon, 1550.

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Illustration, éd. P. P. Tozzi, Padoue, 1621. ← 193 | 194 →

Aerio insignis pietate ciconia nido
 investes pullos, pignora grata, fovet.
taliaque expectat sibi munera mutua reddi,
 auxilio hoc quoties mater egebit anus.
nec pia spem soboles fallit, sed fessa parentum5
 corpora fert humeris praestat et ore cibos.

1 insignis pietate : VERG. Aen. 6,403 1-2 nido…pullos…fovet : ISID Orig. 12,7,17 4 mater…anus : ALCIATUS, Contra vitam monasticam 26 5-6 : AMBR. Hex. 5,16,55.

Dans son nid élevé, la cigogne, réputée pour sa piété, réchauffe ses petits encore dépourvus de plumes, ses enfants pleins de reconnaissance. La mère attend en retour de pareils services, chaque fois qu’elle en aura besoin, dans sa vieillesse. Et sa pieuse nichée, loin de tromper son espérance, porte sur ses épaules les membres fatigués de ses parents et leur offre de la nourriture avec son bec.

Picturae

Les gravures des éditions de 1531, 1534 et 1550 s’attachent à illustrer les deux derniers vers de la subscriptio, en montrant deux cigognes, l’une portant l’autre sur son dos. L’édition de C. Wechel s’efforce d’atteindre une plus grande conformité avec le texte, puisque, tout en volant, la première cigogne se retourne pour tendre avec son bec un poisson à la seconde posée sur ses épaules. Celle de Lyon reproduit la même scène, mais l’oiseau offre ici un serpent. En revanche, la pictura de l’édition de Padoue illustre les deux premiers vers. La mère cigogne apporte à ses petits leur pitance, un serpent. Leur nid est construit sur une cheminée, en hauteur (aerio nido v. 1). Plusieurs auteurs antiques croyaient que la cigogne se nourrissait de serpents. Ainsi, Virgile la dénomme « l’oiseau blanc haï des longues couleuvres ».156 Il est possible que les graveurs des éditions de 1550 et de 1621 aient été influencés par l’une de ces descriptions. ← 194 | 195 →

Structure et style de l’emblème

La subscriptio se compose de trois distiques, le premier consacré aux soins apportés par la cigogne à ses petits encore dépourvus de plumes, le troisième au comportement des petits à l’égard de leurs parents âgés. Le second fait le lien entre les deux en énonçant le principe de réciprocité. Alciat met en évidence, au cœur du premier vers par la construction en chiasme, le mot pietate qui résume à lui seul le thème de l’emblème : « aerio insignis pietate ciconia nido […]. » L’alliance de mots insignis pietate fait directement référence à Énée qui, tout comme la cigogne, porta son vieux père sur ses épaules.157 Les expressions, mises en évidence par les sonorités, pullos pignora grata (v. 2), et surtout munera mutua (v. 3) soulignent le thème central de l’emblème, la reconnaissance et les devoirs mutuels. Le titre sous forme de sentence Gratiam referendam reprend cette idée et confère à l’ensemble une portée morale et didactique. La coupe du dernier vers souligne sa structure en distinguant les deux attitudes de la cigogne envers ses parents âgés.

Ciconia, pia avis158

La piété filiale de la cigogne est effectivement insignis comme le dit le texte de la subscriptio. Cette qualité est mentionnée chez de nombreux auteurs antiques grecs et latins, dans les ouvrages d’histoire naturelle comme ceux d’Aristote et de Pline l’Ancien, mais aussi dans les fables, le théâtre, chez les lexicographes, dans les écrits philosophiques ou patristiques.159 Elle apparaît aussi dans les Hieroglyphica d’Horapollon, où le dessin de cet ← 195 | 196 → oiseau signifie « l’homme qui aime son père ».160 La piété filiale des cigognes était même si célèbre qu’elle fit l’objet d’une expression proverbiale attestée notamment chez Aristophane : πελαργικοὶ νόμοι, les lois des cigognes.161 Elles sont énoncées dans les Oiseaux :

ἐπὴν ὁ πατὴρ ὁ πελαργὸς ἐκπετησίμους

πάντας ποιήσῃ τοὺς πελαργιδέας τρέφων,

δεῖ τοὺς νεοττοὺς τὸν πατέρα πάλιν τρέφειν.162

Le poète comique insiste, comme Alciat (v. 2), sur l’idée de réciprocité des services entre parents et enfants. Cependant, chez Aristophane, il est question du « père cigogne », alors que dans la subscriptio, c’est la vieille mère, mater anus, qui peut compter sur les soins de ses enfants devenus grands.163 Isidore, dans les Étymologies, rappelle aussi la « piété filiale » des cigognes et décrit l’extrême sollicitude des parents pour leur progéniture, puisqu’ils vont jusqu’à se dépouiller de leurs plumes pour réchauffer leurs petits :

eximia illis circa filios pietas ; nam adeo nidos inpensius fovent ut assiduo incubitu plumas exuant. quantum autem tempus inpenderint in fetibus educandis, tantum et ipsae invicem a pullis suis aluntur.164

Alciat décrit une scène semblable en ajoutant que les petits sont encore dépourvus de plumes (v. 2 investes).165 L’alliance des ← 196 | 197 → mots nido et fovent, ainsi que les termes pietas et pullis, apparaissent également dans la subscriptio.

L’influence la plus prégnante semble toutefois être celle des Hexamérons de Basile de Césarée et d’Ambroise de Milan. Au cinquième jour, Dieu créa les oiseaux, parmi lesquels la cigogne. Ambroise décrit son comportement avec de nombreux détails empruntés au passage correspondant de Basile et cherche à le moraliser en opposant l’affection et la prévenance de ces oiseaux envers leurs parents à l’ingratitude des hommes qui leur sont pourtant supérieurs par l’usage de la raison. Plusieurs termes utilisés dans la subscriptio se rencontrent chez Ambroise : suboles, fovet, fessum, ainsi que praestat cibos chez Alciat au lieu de cibo pascit, humeris fert au lieu de umeris inponat. Ce geste de porter son vieux père sur ses épaules, qui évoque le « pieux » Énée,166 n’est pas consigné chez les naturalistes cités ci-dessus. Alciat semble donc l’avoir tiré de ce passage de l’Hexameron liber :

nam depositi patris artus per longaevum senectutis plumarum tegmine alarumque remigio nudatos circum instans suboles pinnis propriis fovet et – quid dicam ? – collaticio cibo pascit, quando etiam ipsa reparat naturae dispendia, ut hinc atque inde sublevantes senem fulcro alarum suarum ad volandum exerceant et in pristinos usus desueta iam pii patris revocent membra. quis nostrum relevare aegrum non fastidiat patrem ? quis fessum senem suis umeris inponat, quod in ipsa historia vix credibile habeatur ? quis, ut pius sit, non hoc servulis mandet obsequium ?167 ← 197 | 198 →

Ambroise poursuit en rappelant, tout comme Basile, que le mot ἀντιπελάργωσις, qui à lui seul désigne « le fait de rendre la pareille à ceux qui nous ont rendu service » trouve son origine dans le nom grec de la cigogne, πέλαργος.168 Ce mot renvoie au titre gratiam referendam. Le texte d’Ambroise interpelle tout homme, en le mettant face à ses responsabilités, à travers l’exemple de la cigogne, modèle de vertu à imiter. Cette portée morale se reflète également dans l’emblème.

Le thème de la pietas filiorum dans les Emblèmes

Le thème profondément humain de l’emblème 30 peut être rattaché à plusieurs emblèmes du corpus. Ainsi, l’emblème 160 Amicitiam etiam post mortem durans, qui symbolise l’amitié immortelle par l’union de la vigne et de l’orme, utilise l’expression reddit mutua iura169 similaire à celle de notre emblème, munera mutua reddi (v. 3). De même, la vigne, grata parenti, évoque les petits de la cigogne qualifiés de pignora grata (v. 2). L’inscriptio de l’emblème 161 Mutuum auxilium fait écho à l’idée d’entraide mutuelle évoquée dans le troisième vers, munera mutua reddi, par la reprise du mot mutuus. La situation de « l’aveugle portant un boiteux juché sur ses épaules »170 rappelle celle de la cigogne portant sur son dos son parent aux membres fatigués par l’âge. Le lien est souligné par l’utilisation des mêmes mots fert humeris. Cette expression ferre humeris se rencontre également dans l’emblème 195 Pietas filiorum in parentes, où Énée, n’hésitant pas à risquer sa vie pour sauver des flammes son vieux père Anchise en le prenant ← 198 | 199 → sur ses épaules, est présenté comme le modèle par excellence de piété filiale.171 Le mot pietas, présent dans la subscriptio de l’emblème 30 et dans l’inscriptio de l’emblème 195, ne fait que confirmer l’évidente parenté thématique entre eux. L’emblème 194 Amor filiorum met aussi en scène un oiseau plein de sollicitude envers ses oisillons : la palombe.172 Comme la cigogne, la mère entoure de soins ses petits, allant même jusqu’à s’arracher les plumes pour les protéger du froid. Alciat utilise de même, dans cette subscriptio et dans la nôtre, le verbe fovet ainsi que le terme pulli. Dans son nid, la cigogne réchauffe ses petits (investes pullos…fovet v. 2) tandis que la palombe réchauffe ses œufs pondus trop tôt (praecoqua ova fovet).

Conclusion

La pietas filiorum apparaît comme une vertu essentielle à laquelle Alciat a consacré de nombreux emblèmes apparentés, par des similitudes textuelles évidentes, à l’emblème 30 Gratiam referendam. La pietas de la cigogne est connue loin à la ronde dans l’Antiquité, non seulement chez les naturalistes, mais aussi dans la comédie, les écrits philosophiques, patristiques et les Hieroglyphica d’Horapollon. Alciat puise à diverses sources pour composer cet emblème : sans doute Aristophane et ses « lois des cigognes », mais aussi Isidore et sa description des petits dans le nid, et surtout l’Hexameron liber d’Ambroise de Milan qui décrit minutieusement le comportement de la cigogne et les soins apportés aux parents âgés dans une perspective morale et pédagogique semblable à celle de notre emblème, comme le confirme l’inscriptio sous forme de sentence. ← 199 | 200 →