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Rhétorique et cognition - Rhetoric and Cognition

Perspectives théoriques et stratégies persuasives - Theoretical Perspectives and Persuasive Strategies

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Edited By Thierry Herman and Steve Oswald

Ce volume met l’accent sur le lien entre démarches cognitives et art du discours qui a toujours été un des enjeux de la rhétorique. Sans ajouter une nouvelle couche à l’examen critique des sophismes, les contributions de cet ouvrage n’ont pas pour but de dénoncer les effets de certains schèmes argumentatifs que d’aucuns jugeraient fallacieux, mais d’étudier leur fonctionnement et leurs effets cognitifs hic et nunc. Quels sont les mécanismes qui expliquent la « performance » des arguments réputés fallacieux ? Comment fonctionnent les stratégies rhétoriques à l’intersection entre cognition, sciences du langage et société ?

This volume gathers contributions from two disciplines which have much to gain from one another – rhetoric and cognitive science – as they both have much to say in the broad realm of argumentation studies. This collection neither condemns the fallacious effects of specific argument schemes nor adds yet another layer to fallacy criticism, but studies how argumentation and fallacies work, hic et nunc. What are the linguistic and cognitive mechanisms behind the «performance » of fallacious arguments? How do rhetorical strategies work at the interface of cognition, language science and society?
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Manipulation et cognition: un modèle pragmatique: Didier Maillat

Manipulation et cognition: un modèle pragmatique

Didier MAILLAT, Université de Fribourg

1.Introduction

Dans son approche des phénomènes langagiers de construction de sens en contexte, la pragmatique est inévitablement entrée en contact avec les formes de discours manipulatoires et leur analyse.1 Dans la plupart des cas, ce type de discours a été apparenté à une forme déficiente de la communication humaine. Les auteurs ont ainsi relevé nombre de défauts dans les énoncés manipulatoires à des niveaux différents. Le but de ce chapitre est de proposer un modèle du discours manipulatoire qui soit à même de capturer dans une théorie pragmatique la spécificité des processus qui sous-tendent la manipulation. En ce sens, ce chapitre tente de remédier au manque relevé par Cummings (2004) lorsqu’elle souligne qu’il existe une nécessité urgente à établir une théorie pragmatique systématique de l’argumentation. Ainsi, en se penchant sur les arguments réputés déficients – les arguments fallacieux – le présent chapitre apporte les premiers éléments de réponse à ce que pourrait constituer une telle théorie.2

Dans cette approche, je vais m’attacher à mettre l’accent principal de l’analyse sur la composante réceptive de la communication. Je souhaite ainsi suggérer qu’une définition adéquate de la manipulation devrait se pencher avant tout sur les phénomènes qui touchent le destinataire. La manipulation y est donc définie davantage comme un phénomène que l’on subit plus que comme quelque chose que l’on inflige. En vue de la mise en place d’un tel ← 69 | 70 → modèle, l’effort analytique va donc être déplacé d’une approche qui présente la manipulation de façon négative comme une forme de communication déficiente dans une de ces dimensions constitutives, vers une approche qui présente la manipulation comme un effet interprétatif prévisible – dans une certaine mesure inévitable – issu d’un processus interprétatif en tout point conforme à une situation normale de communication. Dans cette entreprise, je m’attacherai à montrer que le modèle pertinentiste semble le mieux équipé pour expliciter les mécanismes qui assurent le succès du discours manipulatoire. Dans la dernière section, l’analyse d’un mouvement argumentatif manipulatoire bien connu – l’argument ad populum – est proposée afin de montrer que si un tel argument fallacieux est effectivement biaisé, il n’en est pas moins parfaitement valide d’un point de vue pragmatique et cognitif.

2.Quelle définition pour la manipulation?

La manipulation a souvent été présentée comme un type de communication «bancal». Ainsi, bon nombre des définitions existantes ont tenté de définir la manipulation comme déficiente à un niveau ou à un autre (voir Maillat & Oswald 2009 pour une discussion plus détaillée). La nature même de cette déficience varie. Rigotti (2005) par exemple s’est intéressé aux limites vériconditionnelles des arguments manipulatoires. Les mensonges constituent à ce titre une illustration prototypique de cette forme d’usages manipulatoires. Une telle approche se heurte néanmoins à certains obstacles. On en retiendra deux en particulier: premièrement, il existe des formes d’arguments manipulatoires qui ne se caractérisent pas par des inconsistances vériconditionnelles. On pense par exemple à l’utilisation d’un sentiment de peur pour renforcer un argument (comme lorsqu’on menace quelqu’un d’un je ne ferais pas cela si j’étais vous ou dans le cas d’un argument ad baculum). Deuxièmement, même dans les cas où les conditions de vérité sont ouvertement violées, par exemple avec un argument ad populum du genre

(1)Tout le monde pense que Hollande sera le prochain président, ← 70 | 71 →

il semble que la véritable intention manipulatoire ne réside pas dans l’entorse à la vérité qui y est faite (à savoir que (1) n’est pas une pensée partagée par tout le monde). Dans notre exemple, la force de l’usage manipulatoire et son effet sont ainsi préservés même si l’on réduit la portée référentielle du quantificateur universel:

(2)Tout le monde à qui j’ai parlé (Toutes les personnes à qui j’ai parlé) pense(nt) que Hollande sera le prochain président.

En effet, sur un plan rationnel et selon les théories de l’argumentation, (2) reste un énoncé manipulatoire (un argument ad populum) qui présente le nombre d’individus qui partagent une pensée rapportée comme un argument en faveur de la validité intrinsèque de cette pensée, ignorant en cela le fait que tout le monde, respectivement tout-le-monde-à-qui-j’ai-parlé, peut être dans l’erreur d’un point de vue rationnel.

D’autres comptes rendus, comme celui de van Dijk (2006), proviennent de la tradition d’analyse critique du discours, où les analystes se penchent sur les relations de pouvoir qui sont négociées et imposées au fil du discours. Dans ce paradigme, le discours manipulatoire est conçu prioritairement comme un effort de la part de la locutrice visant à maintenir et à garantir sa propre position sociale dominante en feignant de s’intéresser aux intérêts du destinataire, alors même que seuls les intérêts de la locutrice sont en jeu (voir également Saussure 2005). Une telle approche paraît, elle aussi, trop restrictive dans la mesure où elle exclut des contextes énonciatifs dans lesquels une locutrice souhaite manipuler un destinataire pour le bien de ce dernier.

En pragmatique, on trouve des chercheurs qui ont essayé de circonscrire la spécificité du discours manipulatoire en utilisant les outils traditionnels de la discipline. Parret (1978) par exemple évalue le potentiel d’une approche par les actes de langage, au sein de laquelle la déficience des formes manipulatoires est envisagée sur le plan de la violation des conditions de félicité. Toutefois, que la manipulation soit présentée comme un phénomène perlocutoire ou qu’elle soit présentée comme une force illocutoire, l’idée même d’un acte de langage manipulation (parallèlement à celui de promesse, ou de menace, par exemple) se heurte à un problème considérable puisqu’il s’agit d’un type d’acte de langage dont la force et la portée perlocutoire seraient invariablement anéanties au moment précis où le type d’acte – la manipulation – serait identifié. En d’autres termes, un acte de manipulation constituerait une ← 71 | 72 → aberration en ce sens que pour viser à une quelconque félicité, il devrait passer inaperçu (voir la discussion chez Parret 1978).

Mentionnons enfin un effort dont les hypothèses de base sont apparentées au modèle proposé dans le présent chapitre. Certains chercheurs ont ainsi mis l’accent sur le décalage existant entre la visée communicative d’une locutrice manipulatrice et l’intention qui lui est attribuée par le destinataire (Attardo 1997, Rigotti 2005), en insistant sur le décalage intentionnel (intention sous-jacente vs intention affichée) qui sous-tend la production d’un énoncé manipulatoire. Toutefois, ces approches intéressantes rencontrent elles aussi un obstacle puisqu’elles définissent la manipulation comme quelque chose que la locutrice fait, alors même qu’on peut montrer que la manipulation peut s’exercer sans décalage intentionnel (comme dans le cas où un message de propagande est répété par des foules endoctrinées).

Par exemple, on peut penser à une situation où un ensemble d’arguments manipulatoires peuvent produire le même effet manipulateur chez un destinataire indépendamment du locuteur qui les relaie au destinataire. Les arguments fallacieux racistes peuvent ainsi s’appuyer sur des preuves de nature anecdotique pour justifier une législation raciste qui impose une hiérarchie sociale fondée sur les origines raciales. On peut légitimement supposer que les initiateurs d’une telle stratégie de propagande essaient de convaincre leur public cible en le manipulant. L’intention manipulatrice sous-jacente pourrait être décrite comme visant à mettre en place un sentiment de supériorité et d’animosité à l’encontre d’une minorité sociale. Mais si l’argument peut être fallacieux dans l’esprit des initiateurs, il est également très probable que parmi les nombreuses personnes qui, une fois convaincues, relaieront l’argument, ce dernier n’est pas perçu comme fallacieux. Dès lors, quoique l’argument fallacieux continue à se propager, l’intention manipulatrice disparaît chez les locuteurs. Dans un tel contexte, il serait impossible d’analyser la manipulation – qui a pourtant lieu – en termes d’intentions cachées des locuteurs.

Par exemple, en 1933, les leaders nazis savaient que si une fausse assertion est répétée suffisamment souvent, elle deviendrait une «vérité». Quoiqu’il soit clair qu’une telle stratégie de manipulation (voir la discussion plus loin de l’argument fallacieux ad populum) reflète le type d’intention qui motivait les dirigeants nazis lorsqu’ils planifièrent la propagande autour de l’incendie du ← 72 | 73 → Reichstag,3 une telle intention cachée était certainement absente dans l’esprit des masses qui ont contribué à la propagation rapide de ces arguments manipulateurs. Il n’en reste pas moins que toute personne ayant été exposée à ce discours peut être considérée comme ayant été la victime d’une manipulation (indépendamment de l’intention du locuteur). Avec un tel exemple, il apparaît donc qu’un énoncé manipulateur peut être relayé et produire les mêmes effets même lorsque l’intention manipulatoire disparaît. L’efficacité même des techniques de propagande réside du reste sur cette propriété des arguments manipulateurs.

Au terme de ce rapide survol des modèles proposés,4 un des obstacles récurrents rencontrés par ces derniers naît de leur insistance à définir la manipulation avant tout du point de vue de la locutrice, ce qui les conduit à des définitions s’appuyant sur des notions de force, mouvement, ou intention cachée qui compliquent, voire empêchent, une analyse explicite du phénomène. Dans ce qui suit, je propose de contourner cet obstacle afin d’arriver à une analyse plus riche des usages langagiers manipulatoires en inversant la perspective et en considérant ces phénomènes du point de vue de leur destinataire et des phénomènes interprétatifs qu’ils déclenchent chez ce dernier.

3.Pragmatique de la manipulation

Une approche pragmatique des énoncés manipulatoires peut être proposée comme alternative. En particulier, l’option retenue ici envisage la manipulation comme un effet portant sur les processus interprétatifs du destinataire plutôt que comme un usage trompeur de la part de la locutrice. En modifiant ainsi la perspective, on rend les usages manipulatoires plus accessibles d’un point de vue analytique, par rapport à une approche qui se focalise sur une intention masquée de la locutrice. ← 73 | 74 →

Un tel changement de perspective entraîne notamment une modification non-triviale du type de définition qui peut être mis en avant pour le discours manipulatoire. La différence la plus remarquable concerne la nature même de la communication manipulatoire. En effet, du côté du destinataire, un énoncé manipulatoire est traité comme tout autre énoncé. En d’autres termes, les processus interprétatifs déclenchés par un énoncé manipulatoire sont très exactement ceux décrits pour les situations «normales» de communication. En fait, comme je vais le montrer plus loin, c’est précisément la nature non-marquée de l’interprétation d’un énoncé manipulatoire qui en assure le succès. Toutefois, il serait faux – et contre-productif – de conclure que l’interprétation du discours manipulatoire ne se distingue pas des cas de discours normal. L’idée défendue dans ce chapitre consiste à définir la manipulation comme un résultat sous-optimal du processus normal d’interprétation. C’est-à-dire qu’il s’agit d’une situation où le mécanisme d’interprétation normal se fourvoie. La différence fondamentale qui existe entre ce type de processus interprétatif erroné et un cas de fausse interprétation accidentelle réside dans le fait que le résultat sous-optimal généré par la manipulation est considéré comme étant obtenu par l’application de contraintes cognitives appliquées sur les mécanismes qui régissent l’interprétation.5

Afin de pouvoir décrire ce phénomène, un cadre d’analyse pragmatique semble particulièrement approprié. La théorie de la pertinence (Blakemore 2002, Carston 2002, Sperber & Wilson 1995, Wilson & Sperber 2012) apparaît en effet comme le modèle le plus adéquat pour le type d’analyse requis. Le premier argument qui parle en faveur d’un modèle pertinentiste relève de son traitement du contexte. Comme Sperber & Wilson (1995) le soulignent, un des points de divergence avec les autres modèles pragmatiques repose dans la façon d’intégrer le contexte au processus interprétatif. Ils écrivent que «[i]t is not that first context is determined, and then relevance is assessed. [...] [I]t is relevance which is treated as given, and context which is treated as a variable» (1995: 141-142). Ils expliquent ainsi que le contexte est la résultante du processus interprétatif qui conduit à l’interprétation de l’énoncé. ← 74 | 75 →

Une telle approche est intéressante pour un traitement des usages manipulatoires dans le sens où elle recentre le processus interprétatif autour des mécanismes de sélection de contexte. Par là, la théorie de la pertinence prédit également que l’interprétation va dépendre de ces mécanismes de sélection et qu’une stratégie visant à contrôler les mécanismes de sélection de contexte équivaudrait à contrôler l’interprétation obtenue par le destinataire. En d’autres termes, dans un cadre théorique pertinentiste, la manipulation peut être analysée comme une tentative de contrôle du processus de sélection de contexte du destinataire. C’est l’option analytique retenue dans ce chapitre.

La pertinence n’est donc pas le but visé par le processus interprétatif, mais le principe directeur qui régit la sélection de contexte (1995: 141-142): une interprétation optimale minimise les efforts cognitifs que le destinataire doit investir dans la construction de l’ensemble d’informations contextuelles, et maximise les effets cognitifs générés par cet ensemble contextuel. On remarquera en particulier, comme le soulignent Sperber & Wilson (1995), que la construction de l’ensemble d’informations contextuelles est un processus incrémentiel par lequel le destinataire accède à des éléments informatifs dans son environnement cognitif en suivant un ordre d’accessibilité. Il s’ensuit que toutes les informations qui sont manifestes pour un individu au moment où il interprète un énoncé ne sont pas toutes aussi accessibles les unes que les autres; certaines informations sont plus manifestes que d’autres (1995: 39-40). Comme la recherche de pertinence optimale ne sélectionne qu’une fraction de toutes les informations manifestes au destinataire, il s’ensuit que même dans l’hypothèse improbable où deux destinataires partagent un environnement cognitif identique sur le plan des informations qui leur sont manifestes, il existera vraisemblablement une différence quant au degré d’accessibilité de ces informations dans leur environnement cognitif respectif. En conséquence, un même énoncé U peut conduire à une interprétation différente pour ces deux individus simplement parce que d’autres informations seront sélectionnées en premier en fonction de leur niveau d’accessibilité.

Sperber & Wilson (1995) tentent de saisir l’effet de la relation d’ordre qui structure l’environnement cognitif au moyen de différentes notions parfois proches les unes des autres. Ils mentionnent ainsi des degrés de manifesteté (manifestness), d’accessibilité (1995: 138), et également de force d’une information (1995: 75sqq, 143, 151). Plus que le détail de l’enchaînement des ← 75 | 76 → différents niveaux contextuels ce sont les propriétés mêmes de la structure ordonnée de l’environnement cognitif qui nous importent ici. En particulier, en vue d’une meilleure compréhension des usages manipulatoires, on relèvera que

The organisation of the individual’s encyclopaedic memory, and the mental activity in which he is engaged, limit the class of potential contexts from which an actual context can be chosen at any given time. […] [N]ot all chunks of encyclopaedic information are equally accessible at any given time. (Sperber & Wilson 1995: 138)

Du fait que le processus d’optimisation au cœur du principe de pertinence n’est pas exhaustif, des différences dans la relation d’ordre qui structure l’environnement cognitif conduisent à une sélection différente de l’ensemble contextuel,6 et donc à une interprétation différente. La manipulation, en ce sens, est un usage discursif qui consiste à contrôler la relation d’ordre qui structure les informations dans l’environnement cognitif du destinataire en fonction de leur degré d’accessibilité.

Le deuxième argument en faveur d’un modèle théorique pertinentiste est lié à la spécification explicite dans le modèle d’un niveau-seuil où les processus d’enrichissement pragmatiques s’interrompent pour livrer une interprétation perçue comme optimale. En particulier, la théorie de la pertinence insiste sur le fait que la pertinence est calculée comme un ratio optimal entre efforts et effets cognitifs, mais la notion d’optimalité utilisée n’est pas considérée comme absolue. Elle est déterminée relativement à un environnement cognitif et à la disponibilité de ressources cognitives. En ce sens, le premier principe de pertinence est décrit comme une tendance vers la pertinence optimale (voir la discussion dans Sperber & Wilson 1995: 262). Mais Sperber & Wilson s’empressent de préciser que «There may be many shortcomings, many cognitive sub-mechanisms that fail to deliver enough effect for the effort they require, many occasions when the system’s resources are poorly allocated» (ibid.).

En d’autres termes, le système pragmatique présenté dans la théorie de la pertinence est un système susceptible de se tromper. Non seulement l’erreur est possible, mais la théorie fait même un certain nombre de prédictions ← 76 | 77 → quant au type d’erreurs qui sont susceptibles d’affecter le rendement du système et de conduire à une interprétation sous-optimale. L’argument principal de ce chapitre pose que le discours manipulatoire exploite les faiblesses inhérentes au processus interprétatif pour faire en sorte qu’une interprétation sous-optimale soit dérivée, c’est-à-dire que la manipulatrice s’assure qu’une des erreurs types prédites par le système se produise.7 Dans ce contexte, l’approche proposée des usages manipulatoires considère ces derniers comme la conséquence inévitable de la façon dont fonctionne notre système pragmatique.

Plus précisément, cette analyse suggère qu’une manipulatrice va chercher à atteindre son but discursif en réordonnant l’environnement cognitif du destinataire de manière à garantir qu’un énoncé E sera interprété dans le cadre d’un sous-ensemble d’éléments contextuels donné, et en ignorant la présence d’informations contradictoires au sein de ce même environnement cognitif. Il ressort qu’en ce qui concerne la manipulation, d’un point de vue interprétatif, la composante centrale d’un argument manipulatoire est une contrainte appliquée au processus de sélection des informations contextuelles en vue de l’interprétation d’un énoncé-cible E. La manipulation est donc ré-analysée comme une instance de Contrainte de Sélection Contextuelle (ou CSC).

La Manipulation comme Contrainte de Sélection Contextuelle – une définition:

La communication manipulatoire est un processus double par lequel une contrainte qui limite la sélection de contexte est combinée avec un énoncé-cible E de manière à forcer l’interprétation de ce dernier dans un sous-ensemble d’informations contextuelles restreint et d’assurer que l’interprétation est atteinte avant que le destinataire n’accède à un autre sous-ensemble contextuel connu et contradictoire avec E.

Avec ce type d’analyse, deux stratégies de contrainte de sélection contextuelle sont envisageables pour un usage manipulatoire. Selon Sperber & Wilson (1995: 140-141), l’environnement cognitif du destinataire est une structure ordonnée soumise à une relation partielle d’inclusion entre les sous-ensembles qui la composent. Au sein de cette structure ordonnée, les informations dérivées de l’interprétation de l’énoncé précédent constituent un sous-ensemble contextuel immédiatement accessible. A ce niveau initial ← 77 | 78 → s’ajoute un sous-ensemble contextuel étendu qui inclut «the encyclopaedic entries (or possibly smaller chunks of encyclopaedic information, taken from these entries) of concepts already present either in the context or in the assumption being processed». Enfin, un troisième niveau est identifié par Sperber & Wilson qui englobe les informations sur l’environnement immédiatement observable. Mais ce qu’il importe de relever en particulier dans cette présentation pertinentiste de la structure de l’environnement cognitif réside dans le fait que cette relation formelle, existant entre différents sous-ensembles,

has a psychological counterpart: order of inclusion corresponds to order of accessibility […]; contexts which include only the initial context as a sub-part […] are therefore the most accessible contexts; contexts which include the initial context and a one-step extension as sub-parts […] are therefore the next most accessible contexts, and so on. (1995: 142)

En revenant à la notion de manipulation, l’approche retenue ici pose que les usages manipulatoires s’assurent qu’un contexte C′ qui serait pertinent à l’interprétation d’un énoncé E ne soit pas accessible pour le destinataire dans la mesure où il conduirait à une contradiction avec E et au-delà à l’élimination de E de l’environnement cognitif du destinataire (ECD). Au lieu de cela, la manipulation vise à rendre un contexte C, au sein duquel E est renforcé et donne lieu à des inférences contextuelles, beaucoup plus accessible, et par làmême à bloquer l’accès à C′, puisque «[t]he less accessible a context, the greater the effort involved in accessing it, and conversely» (1995: 142). Ainsi, la manipulation exploite-t-elle le fait que la pertinence est plus susceptible d’être atteinte dans des sous-ensembles contextuels hautement accessibles.8

Le lecteur aura déjà remarqué qu’une analyse de la manipulation qui se concentre sur les effets interprétatifs produits sur le destinataire et qui ne se concentre pas sur la stratégie masquée de la locutrice mentionnée dans nombre de modèles existants se heurte à une difficulté quand il s’agit de distinguer la manipulation d’un processus interprétatif normal, ou encore, pour utiliser une terminologie propre à la théorie de l’argumentation (van Eemeren & Grootendorst 2004), de distinguer manipulation et persuasion. ← 78 | 79 →

Dans le modèle proposé, la persuasion est une tentative discursive de renforcer un énoncé E dans ECD en s’assurant que E est consistant et, idéalement, renforcé dans tous les sous-ensembles pertinents susceptibles d’être accessibles au sein de ECD.

¬∃ C′, C′ECD et C′C, tel que E est pertinent dans C′ et E est inconsistant et éliminé dans C′

En d’autres termes, la persuasion vise à ce qu’il n’existe aucun sous-ensemble contextuel C′ dans lequel E est à la fois pertinent et inconsistant. Lorsqu’un destinataire est persuadé par E, l’hypothèse contextuelle correspondante est renforcée dans tous les sous-ensembles de ECD dans lesquels E est pertinent.

La manipulation, quant à elle, est une tentative discursive de garantir que tout autre sous-ensemble C′ connu et pertinent de ECD, lequel conduirait à une élimination de E, ne soit pas accessible – ou du moins qu’il soit moins accessible que C.

C′, C′ECDet C′C, tel que E est pertinent dans C′ et E est inconsistant et éliminé dans C′, accessibilité (C) > accessibilité (C′) dans ECD

Une analogie peut ici nous aider à expliciter ce contraste. Les actions de persuasion et de manipulation peuvent être rapprochées de deux actions qui s’offrent à une personne lorsqu’elle souhaite faire traverser une frontière à certains documents. La persuasion correspond à une tentative de la part de la locutrice de dédouaner une information dans ECD en obtenant le bon visa pour cette dernière, alors que la manipulation est une tentative de faire passer de façon illégale cette même information dans ECD («getting past [the hearer’s] defences» selon Sperber et al. 2010).

Sur la base de ce modèle, deux types de stratégies de Contrainte de Sélection Contextuelle sont susceptibles de permettre à la manipulatrice de déclencher l’effet recherché chez le destinataire. Elle peut soit choisir de renforcer l’accessibilité du sous-ensemble contextuel C dans lequel E est renforcé, ou au contraire d’affaiblir l’accessibilité du sous-ensemble contextuel C′ dans lequel E est inconsistant et éliminé.9 La Figure 1 illustre ces deux stratégies. ← 79 | 80 →

image

Figure 1Deux formes de Contraintes de Sélection Contextuelle: affaiblir et renforcer le degré d’accessibilité

Après avoir prés enté le cadre théorique d’une analyse pragmatique du discours manipulatoire, un exemple prototypique d’argument fallacieux manipulatoire est analysé afin d’évaluer le potentiel explicatif du modèle et de souligner sa convergence avec d’autres aspects de la théorie de la pertinence.

4.Argument fallacieux pas si fallacieux: le cas de l’ad populum

Maillat & Oswald (2009, 2011) explorent l’interface entre théorie de l’argumentation et psychologie cognitive. Ils posent notamment que la CSC permet à l’analyste d’expliquer les arguments manipulatoires et en particulier leurs effets sur le destinataire avec une plus grande finesse et de façon plus explicite.

Il y a plusieurs façons de mettre en œuvre l’une ou l’autre des stratégies de manipulation identifiées dans la section précédente. Cependant, toutes vont faire en sorte de modifier la structure interne de l’environnement cognitif. En ce sens, la manipulation se positionne clairement comme un phénomène cognitif, ce qui ne constitue pas une surprise si on en accepte les fondements pragmatiques dans une théorie pragmatique de la pertinence qui ← 80 | 81 → postule sa propre nature et validité cognitives. Comme il a été relevé dans une citation précédente, les mécanismes cognitifs qui activent – entre autres – les processus interprétatifs sont susceptibles d’erreurs.

Une bonne illustration de ces limitations qui affectent les processus cognitifs se trouve dans la littérature de psychologie cognitive, plus précisément autour de la notion d’illusion cognitive (voir Pohl 2004 pour un survol détaillé). Allott & Rubio Fernandez (2002) se sont également intéressés aux implications pragmatiques de telles limitations cognitives en liaison avec ce que l’on nomme couramment l’illusion de Moïse (Reder & Kusbit 1991). Pohl (2004: 2-4) définit les illusions cognitives comme un phénomène cognitif qui i) s’écarte d’une norme «correcte», ii) s’en écarte de façon systématique, iii) échappe à un contrôle conscient, et de ce fait, iv) est difficile à éviter. Il n’est dès lors pas étonnant de constater que nombre de stratégies manipulatoires exploitent précisément ces illusions cognitives de manière à induire le système cognitif en erreur (Maillat & Oswald 2009 identifient plusieurs de ces illusions manipulatoires).

D’après van Eemeren & Houtlosser (2008: 140), l’argument fallacieux ad populum peut être défini comme l’argument fallacieux qui consiste «of regarding something acceptable because it is considered acceptable by a great many people». En d’autres termes, l’argument ad populum se fonde sur le fait que la répétition de E par plusieurs sources distinctes tend à renforcer E. Il n’est pas nécessaire de chercher très longtemps pour trouver un exemple d’usage manipulatoire de ce type, puisque l’histoire de la propagande et de la publicité en abonde. Les campagnes de pub de type «burst advertising» par exemple se fondent sur la présence envahissante et le martelage répété d’un slogan pour renforcer son impact sur le public cible. De même, le régime nazi s’est assuré que la population allemande soit exposée de manière répétée aux credos du parti (par exemple concernant la supposée infériorité biologique de certaines minorités ethniques, religieuses, ou politiques) de façon à renforcer leur accessibilité dans ECD.

Dans une perspective CSC, l’analyse des processus cognitifs sous-jacents à un argument fallacieux ad populum est relativement claire. La répétition de E garantit un plus haut degré d’accessibilité. E en sort renforcé dans ECD à chaque nouvelle occurrence. Dans le modèle de CSC, ceci correspond à une contrainte de renforcement de C par répétition qui assure que les sous ← 81 | 82 → ensembles contextuels inconsistants (qui conduiraient à une élimination de E) ne sont pas accédés.

Il existe par ailleurs un faisceau considérable de preuves empiriques dans les champs de la psycholinguistique et de la psychologie cognitive qui pointe vers une confirmation de l’effet cognitif (sur ECD) noté plus haut. On mentionnera ici deux directions explorées par les chercheurs qui ont investigué les mécanismes cognitifs qui sous-tendent les phénomènes de renforcement par répétition. Ces deux effets appartiennent à la catégorie des illusions cognitives.

La psychologie cognitive a ainsi identifié «l’effet de simple exposition» (mere-exposure effect) qui est défini comme un «increased liking for a stimulus that follows repeated, unreinforced exposure to that stimulus» (Bornstein & Craver-Lemley 2004: 231). L’effet de simple exposition a été confirmé pour des stimuli très différents (visuels, acoustiques, linguistiques, entre autres). Si la notion de jugement positif ne correspond pas directement à celle d’accessibilité, j’émets l’hypothèse que l’augmentation observée de connotation positive associée avec une certaine information correspond à une plus grande accessibilité. Cet effet est le résultat du fait que le destinataire est spontanément moins vigilant – au sens de Sperber et al. 2010 – à l’égard d’hypothèses contextuelles qu’il juge positivement (voir Zajonc (1968) pour une discussion du «mere-exposure effect» au niveau lexical).

Un second effet cognitif important, lui aussi lié à un renforcement par répétition, est appelé le «validity effect». Contrairement au «mere-exposure effect», ce second type d’illusion cognitive est fermement ancré dans le langage. Hackett Renner (2004:201) décrit son impact sur l’évaluation par le destinataire d’une certaine information transmise verbalement: «[I]f information has been heard previously, people are likely to ascribe more truth or validity to it than if they are hearing it for the first time […] regardless of whether the information was originally believed to be true or false

Ce qui revient à dire que plus une information est répétée, plus elle est perçue comme valide. En conséquence, la simple répétition de E peut transformer un ECD dans lequel E était initialement éliminé en un ECD consistant avec E. Ce phénomène constitue la contrepartie cognitive de l’argument fallacieux ad populum. Ces effets fournissent une explication cognitive à la stratégie de CSC de renforcement par répétition. Il est intéressant de noter que les résultats expérimentaux obtenus en ← 82 | 83 → psycholinguistique nous montrent que si l’argument ad populum est un argument déficient d’un point de vue rationnel (rien ne permet de garantir la validité d’un argument par le nombre d’individus qui y souscrivent), il n’en constitue pas moins un argument parfaitement valide d’un point de vue cognitif puisque la répétition de E garantit effectivement que l’hypothèse contextuelle dérivée de E sera renforcé dans ECD. En conséquence, si tout le monde dit E, l’hypothèse contextuelle dérivée de E devient effectivement plus accessible dans ECD et sera donc plus susceptible d’être intégrée dans un processus interprétatif.

Toutefois, si cette analyse explique pourquoi et comment la propagande ou la publicité s’appuient sur une exposition répétée à E afin de renforcer la force de E dans ECD, elle ne parvient pas encore à expliquer pourquoi un argument fallacieux ad populum qui manipule le destinataire pour qu’il accepte E en se contentant d’affirmer que tout le monde dit E devrait fonctionner. Pourtant un argument comme tout le monde dit E donc E doit être vrai/est un argument valide illustre une des formes les plus communes et fréquentes d’argument fallacieux utilisé dans la vie de tous les jours.

De manière à comprendre ce qui se passe dans ce dernier cas, il faut commencer par relever que tout le monde dit E donc E doit être vrai résume ce qui se passe effectivement sur un plan cognitif si E est répété par tout le monde dans l’environnement du destinataire. Comme nous l’avons vu plus haut, la répétition de E renforce E dans ECD. Dans la mesure où l’antécédent de l’énoncé fallacieux décrit effectivement un état du monde (il est exact que tout le monde dit E), le conséquent suit cognitivement du fait des effets de «mere-exposure» et de «validity» (E sera renforcé dans ECD). En ce sens, tout le monde dit E donc E doit être vrai fonctionne et peut être considéré comme le raccourci d’un renforcement par répétition. Un tel mouvement argumentatif se fonde donc sur un processus cognitif de renforcement d’une hypothèse contextuelle par simple allusion à ce processus. L’ad populum ne fait ainsi que mentionner la répétition sans l’utiliser, mais l’effet cognitif dans ECD est le même.

A ce titre il est intéressant de relever que la psychologie cognitive s’est également penchée sur l’impact de la répétition en mention et non en usage. En d’autres termes, les chercheurs se sont attachés à établir si le simple fait de mentionner qu’un stimulus a été répété (répétition en mention) suffit à déclencher un effet de validité même dans le cas où le sujet n’a pas été exposé ← 83 | 84 → à plusieurs occurrences du stimulus en question (pas de répétition en usage). Le collectif Bacon (1979: 247) a ainsi montré qu’un jugement de reconnaissance d’un stimulus donné – plutôt que sa répétition effective –suffit à produire l’effet de validité: «Unambiguously, then, differences in rated truth are more sensitive to recognition judgments than to actual repetition of the statements being rated.» Ozubko & Fugelsang (2011: 273) ont également réussi à reproduire l’effet en question en induisant les sujets en erreur sur la présence dans leur mémoire du stimulus visé. On pourrait ainsi expliquer notre exemple en disant que l’argument ad populum se sert de l’effet cognitif de la répétition en mention.

La théorie de la pertinence fournit encore une fois un éclairage intéressant en lien avec ces dernières observations. La TP s’est en effet intéressée aux marqueurs linguistiques qui permettent de contrôler les processus inférentiels qui guident l’interprétation. Dans son travail sur la pragmatique des connecteurs discursifs, Blakemore (2002:89) remarque que les langues ont développé des «coded means for constraining the inferential tasks involved in utterance interpretation». Ces items lexicaux sont appelés des expressions procédurales. Dans ce contexte, je propose d’envisager qu’un énoncé du type tout le monde dit E fonctionne comme une expression procédurale en ce sens qu’elle contraint le système inférentiel vers un renforcement-par-répétition, et parvient ainsi à manipuler l’interprétation de E (renforcement de E dans ECD). En ce sens, tout le monde dit E ouvre un raccourci cognitif puisque les expressions procédurales «ensure the recovery of the intented cognitive effects for a mimimum cost in processing» (Blakemore 2002: 130).

5.Conclusion

Dans ce modèle, les effets manipulatoires sont obtenus en contraignant le processus de sélection contextuelle. Dans l’étude de cas, nous avons vu que pour les ad populum la contrainte appliquée sur ECD peut prendre deux formes. La manipulatrice peut adopter une stratégie en force et décider de contraindre l’interprétation en augmentant le degré d’accessibilité de C par la répétition; ou elle peut avoir recours à une expression procédurale (tout le ← 84 | 85 → monde dit E donc E) pour contraindre le processus inférentiel et le guider au travers d’un raccourci.

L’existence et l’intérêt de tels raccourcis cognitifs sont prédits par une théorie pragmatique comme la théorie de la pertinence qui se fonde sur des principes d’optimisation cognitive. Dans un cadre théorique pertinentiste, l’interprétation tend à l’efficience maximale. D’un point de vue évolutionniste, on s’attend à ce que ce type d’heuristique donne lieu à des raccourcis de traitement cognitif. La manipulation est donc une stratégie qui abuse de cette attraction naturelle – inévitable – pour les raccourcis. Souvent les manipulateurs vont ainsi réussir à tromper les destinataires parce que comme le rappellent Sperber et al (1995: 90): «[…] people are nearly-incorrigible “cognitive optimists”. They take for granted that their spontaneous cognitive processes are highly reliable, and that the output of these processes does not need re-checking

Dans un récent développement de ces idées, Sperber et al. (2010) font l’hypothèse que le système cognitif a développé évolutivement un mécanisme parallèle de vigilance épistémique de manière à contrebalancer les effets de cette propension à l’optimisation. Le rôle de la vigilance épistémique est d’assurer que les mécanismes cognitifs qui régissent l’interprétation ne sont pas piégés trop souvent. En ce sens les mécanismes de la vigilance épistémique sont appelés à être intimement liés avec les usages manipulatoires du langage, puisque les deux fonctionnent dans une direction exactement inverse.

La littérature existante sur les arguments réputés fallacieux (voir van Eemeren & Grootendorst 2004) fournit de nombreux exemples de cette relation antagoniste. Sperber et al. (2010) évoquent deux orientations principales que peut prendre la vigilance épistémique: i) la vigilance à l’égard du contenu, et ii) la vigilance vis-à-vis de la source de l’énoncé. Comme il est attendu, on trouve des usages manipulatoires qui tentent effectivement de tromper la vigilance épistémique sur la nature de la source. Par exemple, une expression du type les experts disent U – une instance d’argument réputé fallacieux dans les théories de l’argumentation, dit ad verecundiam – peut être analysée comme une expression procédurale qui contraint l’interprétation de E en diminuant l’accessibilité de tout sous-ensemble contextuel C′ dans lequel E est éliminé. Similairement, on trouve des expressions procédurales qui flouent la vigilance épistémique sur le contenu d’un énoncé. Les syllogismes par exemple sont des structures inférentielles sûres et le contenu ← 85 | 86 → des conclusions qu’ils induisent est valide. Il n’est dès lors pas étonnant que les manipulateurs sachent qu’un argument qui ressemble à un syllogisme a de bonnes chances d’être accepté par le filtre de vigilance épistémique. Pour cette raison, la manipulation fait un usage immodéré d’arguments fallacieux déguisés en syllogismes, comme l’affirmation du conséquent par exemple.

(6)Vous savez ce qu’ils disent. «Si on voit Lou quelque part, Max n’est pas bien loin.» – Et je viens de voir Max… donc Lou doit être ici.

Ici, la structure quasi-syllogistique exploite la contrainte inférentielle générée par les véritables syllogismes qui fonctionnent comme des expressions procédurales de forme si P alors Q; P; donc Q.10

Au travers de ces exemples, je n’ai pu donner que quelques indications du potentiel analytique de ce modèle, mais j’espère avoir établi que ce type d’approche pragmatique des usages manipulatoires du langage ouvre une perspective nouvelle et riche dans des débats qui occupent les linguistes depuis Aristote.

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1Les idées et arguments avancés dans ce chapitre ont bénéficié des commentaires et suggestions faites par trois lecteurs anonymes, ainsi que des nombreuses discussions que j’ai eues avec Steve Oswald. Je les en remercie, même si cette dernière mouture n’engage évidemment que moi.

2Une première version des idées présentées dans ce chapitre se trouve dans Maillat (2013).

3Les activistes communistes avaient été désignés (à tort) comme les seuls coupables.

4Le lecteur intéressé consultera notamment Saussure & Schultz (2005) et Maillat & Oswald (2009) pour une discussion plus approfondie de la littérature.

5Une telle distinction est nécessaire afin de ne pas traiter comme un cas de manipulation une situation où un énoncé comme Max regarde la glace est interprété comme signifiant que Max regarde un dessert, alors que c’est un miroir que ce dernier observe.

6Sperber & Wilson précisent que «A phenomenon may make manifest a very large number of assumptions. However, this is not to say that the individual will actually construct any, let alone all, of these assumptions» (1995: 151).

7Conformément à l’usage retenu dans de nombreux articles et ouvrages pertinentistes, l’interaction verbale retenue met en contact une locutrice et un destinataire.

8Maillat (2006) et Maillat & Oswald (2009) montrent comment une stratégie manipulatoire peut utiliser la sur-accessibilité d’un contexte (par exemple 9/11 au lendemain des attaques contre le World Trade Center) afin de s’assurer que le contexte C′ soit simplement ignoré.

9Les principes qui gouvernent la pertinence nous laissent envisager deux types de manœuvres pour affaiblir ou renforcer un contexte: un contexte sera affaibli dans la mesure où plus d’effort cognitif sera nécessaire pour accéder aux hypothèses contextuelles qui le constituent (et inversement pour renforcer un contexte) ; un contexte sera affaibli dans la mesure où il permettra de générer moins d’effets cognitifs lors de l’interprétation de E (et inversement pour renforcer un contexte).

10Traditionnellement, ce sont les marqueurs discursifs qui ont été traités comme expressions procédurales (par exemple donc dans mon exemple). Toutefois, dans la mesure où un syllogisme peut se construire sans connecteur et que les participants sont néanmoins capables de l’identifier (Tous les hommes sont mortels. Socrates est un homme. Socrates est mortel), c’est l’identification d’une structure syllogistique ou quasi-syllogistique qui produit le raccourci cognitif dont il est question ici. Or cette structure syllogistique est indépendante de la présence de connecteurs comme donc dans l’énoncé.