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Le français en diachronie

Nouveaux objets et méthodes

de Anne Carlier (Éditeur de volume) Michèle Goyens (Éditeur de volume) Béatrice Lamiroy (Éditeur de volume)
Comptes-rendus de conférences VIII, 460 Pages
Série: Sciences pour la communication, Volume 117

Résumé

Ce recueil met en lumière quelques axes novateurs dans la recherche actuelle sur la diachronie du français, présentés lors de la sixième édition du colloque international Diachro, qui s’est tenue à Leuven en octobre 2012. Le premier axe, méthodologique, a trait à la valeur heuristique de la traduction. Les textes traduits constituent en effet des sources privilégiées pour étudier le changement linguistique, surtout si la langue du texte cible constitue une étape évolutive ultérieure de la langue du texte source, comme c’est le cas de textes latins traduits en français à différents moments de l’histoire. Ils permettent de saisir sur le vif les changements du latin au français, ayant provoqué l’émergence d’un nouveau système linguistique.
Un second axe de recherche concerne la diachronie récente. L’approche historique étant souvent associée à l’étude de la langue médiévale et (pré-)classique, la période récente a été peu explorée dans cette perspective. Plusieurs contributions dans ce volume mettent en évidence tout l’intérêt que peut présenter la recherche sur la langue des 18e et 19e siècles. Un dernier volet de ce recueil apporte un nouvel éclairage sur des sujets de morphosyntaxe déjà plus largement débattus tels l’ordre des mots, la subordination, les temps verbaux et les démonstratifs.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos des directeurs de la publication
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Préface
  • I. La traduction comme heuristique pour l’étude de la diachronie
  • Les premières traductions hagiographiques en français : premiers jalons d’une étude prospective
  • Le traitement des possessifs dans deux Psautiers anglo-normands du 12e siècle : des indices pour l’émergence d’une syntaxe française
  • Les traductions comme outils d’analyse de l’évolution linguistique : le cas des Triomphes de Pétrarque traduits par Simon Bourgouin (1500 ca.)
  • La traduction comme outil d’analyse des étapes antérieures de la langue, illustrée par les traductions de Jean d’Antioche et de Jean Calvin
  • Syntaxe et fonction révélatrice de la traduction : l’antéposition de l’objet nominal dans la traduction de la Cité de Dieu par Raoul de Presles
  • Terminologie médiévale française face au latin : un couple nécessaire ?
  • Bilinguisme au Moyen Âge : la terminologie médicale dans la traduction en moyen français des Problemata physica par Evrart de Conty
  • II. Diachronie récente
  • Qu’en est-il du dialecte poissard ?
  • La contrainte du ‘parcours minimal’ pour la description des usages des expressions à travers (de) et au travers (de) : mise à l’épreuve d’un point de vue diachronique
  • L’enrichissement du paradigme de pronoms indéfinis humains du français ? Étude du processus d’évolution des SN en « gens » du 18e au 19e siècle
  • Louis-Sébastien Mercier, novateur, rénovateur, observateur ?La néologie (1801) : une vision du lexique à la charnière entre les 18e et 19e siècles
  • III. Études de morphosyntaxe
  • Le problème des adjectifs en [il]
  • « Soi-Disant » : étude diachronique
  • Évolution des démonstratifs du latin au français : le passage d’un système ternaire à un système binaire
  • Mort d’un passé sous-spécifié, naissance d’un passé perfectif : évolution du passé simple, du 13e au 15e siècle
  • Description dépendancielle de la coordination de compléments du verbe en ancien français (13e s.) : Différencier la coordination juxtapositive de la coordination appositive
  • Recul de la non-expression et de l’inversion du sujet pronominal du 12e au 14e siècle : une approche quantitative et qualitative
  • Titres de la collection

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Préface

Le présent recueil met en lumière quelques axes de recherche novateurs dans la recherche actuelle sur la diachronie du français, en particulier la valeur heuristique de la traduction et la diachronie récente. Par ailleurs, il apporte aussi un nouvel éclairage sur des sujets de morphosyntaxe déjà plus largement débattus.

Du point de vue méthodologique, la traduction s’avère être un outil de recherche révélateur. Les traductions constituent en effet des sources privilégiées pour étudier le changement linguistique, surtout lorsque la langue du texte cible constitue une étape évolutive ultérieure de la langue du texte source, comme c’est le cas de textes latins traduits en français à différents moments de l’histoire. Elles permettent de saisir sur le vif des changements qui se sont produits du latin au français et ont provoqué l’émergence d’un nouveau système linguistique, qu’il s’agisse d’évolutions morphosyntaxiques ou lexicales.

Claude Buridant étudie les premières traductions hagiographiques en français, à savoir les Dialoge Gregoire lo Pape (deuxième moitié du 12e – début 13e siècle) et la Vie de saint Eustache (13e siècle), et brosse un tableau des caractéristiques lexicales et morphosyntaxiques de ces textes, en regard de leur original latin. L’auteur montre que les deux traductions, illustrations des débuts de la prose française, offrent des particularités fort contrastées.

Se livrant à une étude philologique de deux Psautiers anglo-normands du 12e siècle, Cinzia Pignatelli illustre comment la traduction peut être un outil d’analyse du changement linguistique. À partir des stratégies de traduction du possessif latin en ancien français, elle montre la dépendance du manuscrit d’Arundel par rapport au manuscrit d’Oxford et met surtout en évidence comment la traduction s’émancipe progressivement du modèle latin et développe une syntaxe proprement française.

Gabriella Parussa évalue la valeur heuristique de la traduction pour l’analyse linguistique à partir de deux traductions successives datant d’environ 1500 et 1525 des Triomphes de Pétrarque par Simon Bourgouin : ← 1 | 2 → d’une part la traduction française a subi certaines influences italianisantes dues à l’original, d’autre part certaines différences entre la première et la deuxième version témoignent des changements linguistiques accomplis au début du 16e siècle, notamment en ce qui concerne l’emploi des démonstratifs.

Une comparaison détaillée de traductions avec leur original latin est au centre de la contribution de Lene Schøsler. La traduction en ancien français, par Jean d’Antioche, du De Inventione de Cicéron et de la Rhetorica ad Herennium est contrastée avec la traduction française renaissante de l’Institutio Christianae religionis de Jean Calvin par l’auteur lui-même. L’auteur examine plus en particulier les interférences entre l’original latin et sa traduction pour le syntagme nominal continu ou discontinu, les verbes de mouvement et les verbes supports.

Une autre contribution qui se sert de la traduction comme moyen heuristique est celle de Bernard Combettes, consacrée à l’antéposition de l’objet nominal dans la traduction de la Cité de Dieu de saint Augustin par Raoul de Presles [1375]. Y sont exploitées non seulement la traduction, où peut se produire un phénomène de calque syntaxique, mais aussi les gloses, moins tributaires du modèle latin. Son analyse met en évidence d’une manière fine deux tendances évolutives non convergentes : d’une part, l’affaiblissement de la contrainte du verbe en deuxième position, au profit d’un ordre à verbe final, où les constituants préverbaux s’ordonnent en fonction de leur dynamisme communicatif ; d’autre part, la fixation de l’objet en position postverbale.

Le Moyen Âge est aussi l’époque où se développe un lexique scientifique et technique en français. Joëlle Ducos analyse le lexique technique développé avant le 14e siècle, plus en particulier celui utilisé par Villard de Honnecourt dans son traité consacré à l’architecture. Il s’agit d’un lexique développé en dehors des milieux savants et qui se caractérise par le déploiement d’une multitude de procédés, faisant encore moins appel au latin que les traités qui suivront dans le futur.

Ildiko Van Tricht, de son côté, analyse la terminologie médicale utilisée dans la traduction des Problemata par Evrart de Conty, datant de la fin du 14e siècle ; elle examine le développement de celle-ci selon le point de vue du bilinguisme du clerc médiéval, qui a appris le latin comme seconde ← 2 | 3 → langue mais qui s’appuie davantage sur celle-ci quand il s’agit d’élaborer ce lexique spécialisé.

La diachronie étant souvent associée à l’étude de la langue ancienne couvrant la période du Moyen Âge jusqu’à l’époque du français classique, la période récente a été peu explorée dans une perspective diachronique. Plusieurs contributions dans ce volume mettent en évidence tout l’intérêt que peut présenter la recherche sur la langue des 18e et 19e siècles.

S’inscrivant à l’encontre d’une tradition grammaticale qui privilégie l’étude de la langue littéraire et standard pour l’époque postmédiévale du français, Anthony Lodge attire notre attention sur l’intérêt du « dialecte poissard », vernaculaire parisien aux 17e et 18e siècles, avant la Révolution industrielle. À travers une analyse d’un corpus littéraire rédigé en poissard, il dégage les traits phonétiques, morphologiques et syntaxiques de ce vernaculaire et rend compte de son évolution et de sa disparition, au milieu du 19e siècle, en prenant en compte les évolutions démographiques.

La diachronie récente du français forme aussi l’objet de l’étude de Thomas Hoelbeek, qui examine le sémantisme des expressions à travers (de) et au travers (de) selon l’angle de la contrainte du ‘parcours minimal’. Les emplois des 18e et 19e siècles analysés par l’auteur indiquent en effet une productivité plus élevée dans cette diachronie relativement récente, par rapport aux emplois actuels de ces locutions.

L’article de Catherine Schnedecker a pour objet la modification sémantique « en germe » qui semble affecter le mot gens depuis le 18e siècle et qui consiste à affaiblir le sens du mot renvoyant à un sous-groupe humain homogène (particulier) pour amorcer un sens référant à la collectivité humaine (globale). Cette évolution suggère que gens est en train de subir un processus de grammaticalisation qui rappelle celui qui est à la base de la pronominalisation du lat. homo > fr. on ou encore de portug. gente ‘on’.

L’étude de Jean René Klein porte sur La Néologie, œuvre lexicographique polémique de Louis-Sébastien Mercier parue en 1801. Mercier élabore une réflexion néologique originale qui fustige les partisans du purisme fixiste et propose de très nombreuses innovations dont plusieurs ont été entérinées par l’usage, telles que s’abriter, exploser, organiser, sanitaire ou encore sentimentalisme et festivité. ← 3 | 4 →

Un dernier volet de ce recueil est consacré à divers sujets qui touchent à la morphosyntaxe.

Éric Tourrette s’attaque à une petite question ou « minutie » relevée par les Remarqueurs du 17e siècle : l’instabilité graphique des adjectifs en /il/ au masculin (util / utile). Il montre que les « erreurs » ou hésitations sont liées à une évolution phonétique et met en évidence, à partir d’une étude de corpus, que cette instabilité perdure jusqu’à nos jours, avec un mouvement de balancier d’un surmarquage du genre au 17e siècle vers une sous-spécification du genre au début du 18e siècle et un retour vers un surmarquage du genre à l’heure actuelle.

L’article de Corinne Féron est consacré à la formation de l’unité soi-disant, issue de la forme en –ant de dire et du pronom tonique de la 3e personne. L’étude s’appuie sur une analyse exhaustive de corpus couvrant la période allant du français médieval au français classique et soulève la question intéressante de savoir si l’émergence de cet adjectif (ou adverbe) est le résultat d’un processus de lexicalisation ou de grammaticalisation.

Céline Guillot et Anne Carlier examinent l’évolution des démonstratifs depuis le latin classique jusqu’au français, en prêtant une attention particulière à une période qui reste souvent dans le vague, à savoir le latin tardif. Elles montrent à travers cet état de langue comment se fait le passage du système ternaire du latin, reposant sur la personne verbale, vers le système binaire du français, et font intervenir les configurations énonciatives spécifiques aux différents types de discours.

Patrick Caudal décrit et explique comment le passé simple, qui était hautement polyfonctionnel du point de vue aspecto-temporel en ancien français où il pouvait exprimer aussi bien l’aspect imperfectif (comme l’imparfait) que l’aspect résultatif (comme le passé composé) et l’aspect perfectif passé, s’est progressivement cantonné exclusivement à ce dernier usage.

Nicolas Mazziotta propose une étude de la coordination en ancien français s’appuyant sur un corpus du 13e siècle et s’inscrivant dans le cadre théorique de la grammaire de dépendance. Il part de l’hypothèse que coordination juxtapositive (li rois et li compagnon de la table reonde) et coordination appositive (ne voies ne sentiers) sont justiciables de la même ← 4 | 5 → formalisation syntaxique, mais diffèrent sur le plan du sens, les deux membres de la coordination étant distincts référentiellement dans le cas de la juxtaposition mais non dans le cas de l’apposition. Son analyse révèle néanmoins que cette différence sémantique résulte en des comportements syntaxiques et morphologiques différents et que juxtaposition et apposition sont donc bien distinctes sur le plan de la syntaxe.

Sophie Prévost examine l’évolution du français entre le 12e et le 14e siècle du point de vue de l’ordre des mots. Si l’ancien français connaissait, à l’instar des autres langues romanes, des structures très variées, un processus de fixation s’amorce dès le 13e siècle pour aboutir au 17e, entrainant en même temps le recul progressif de la non-expression du sujet et celui de l’inversion du sujet pronominal.

La présent ouvrage a pu être réalisé grâce au soutien financier du labotoire CNRS Savoir Textes Langage (Univ. de Lille) et du FW0-Vlaanderen (Fonds de la recherche scientifique – Flandres). Nous tenons par ailleurs à remercier les experts, qui par leur lecture attentive ont contribué à la qualité du volume : Bernard Combettes (Univ. de Lorraine), Walter De Mulder (Univ. d’Anvers), Ulrich Detges (Univ. de München), Monique Dufresne (Queen’s Univ., Kingston), Benjamin Fagard (CNRS-UMR Lattice), Céline Guillot (ENS-Lyon), Richard Ingham (Birmingham City Univ.), Jean Klein (UCL), Christiane Marchello-Nizia (ENS-Lyon), Evelyne Oppermann (Univ. Paris 3), Sophie Prévost (CNRS-UMR Lattice), Amalia Rodríguez-Somolinos (Univ. Complutense de Madrid) et Lene Schøsler (Univ. de Copenhague).

Anne Carlier (Université de Lille, CNRS-UMR 8163 STL)

Michèle Goyens (KU Leuven)

Béatrice Lamiroy (KU Leuven)

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I.
La traduction comme heuristique pour l’étude de la diachronie

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Les premières traductions hagiographiques en français : premiers jalons d’une étude prospective

CLAUDE BURIDANT

Avant-propos

Le projet « Latin tardif – français ancien : continuités et ruptures », animé et orchestré par Anne Carlier et Céline Guillot à travers l’analyse d’un corpus bilingue, marqué par deux colloques préparatoires à l’École Normale Supérieure de Lyon, en mars 2012 et en avril 2013, et qui devrait aboutir bientôt à une publication, a sélectionné dans ce corpus deux traductions de récit hagiographique en prose à partir du latin :

 la traduction de la Vie de saint Benoît, objet du livre II des Dialoge Gregoire lo Pape, traduction anonyme en langue wallonne de la région de Liège faite entre la deuxième moitié du 12e siècle et le début du 13e siècle, et publiée par W. Foerster (1876, 19652), avec le correspondant latin (cf. la notice 264 du Répertoire de Transmédie, Galderisi éd. 2011, Tome II, 1) ; l’ensemble des Dialogues a aussi bénéficié d’une édition bilingue en 3 tomes par Adalbert de Vogüé (1978–1980). La traduction moderne de Paul Antin offre un point de comparaison intéressant entre l’original latin et cette traduction anonyme et peut être exploitée dans toutes sortes de domaines, comme l’a fait l’équipe de W. Van Hoecke pour la transmission du De Inventione et de la Rhetorica ad Herennium (cf. la notice 82 du Répertoire de Transmédie, Galderisi éd. 2011, Tome II, 1, 232)

 la traduction de la Vie de saint Eustache, datée du 13e siècle et publiée par J. Murray (1929), avec le correspondant latin (cf. la notice n° 734 du Répertoire de Transmédie, cf. Galderisi éd. 2011, Tome II, 2). ← 9 | 10 →

L’examen du premier témoin a servi de support à plusieurs exposés tenus au second colloque de Lyon, à partir du corpus, portant sur :

 le système des démonstratifs, examinés à la lumière de la théorie de la « sphère personnelle » (voir aussi Anne Carlier et Céline Guillot, dans ce volume) ;

 l’ordre des mots dans les propositions subordonnées (Christiane Marchello-Nizia, à partir d’un échantillon représentatif de la Vie de saint Benoît), et dans les propositions principales (Olga Spevak).

Tout en ayant une contiguïté non négligeable avec ces différentes approches, mon propos, en abordant l’étude de ces deux oeuvres, est particulièrement centré sur la traduction dans ses différentes composantes. Sous le titre « La traduction comme révélateur », intitulant la conférence donnée au colloque Diachro VI de Louvain, à l’invitation de ses organisateurs, que je remercie vivement ici, j’en avais alors donné un premier aperçu. Revue, approfondie, considérablement augmentée depuis par un examen systématique des deux textes, étendu à l’ensemble des Dialogues pour le premier, cette étude s’est singulièrement développée pour devenir le tremplin d’un projet bien plus vaste. Contraint par l’espace qui m’est justement imparti, je n’en donnerai ici qu’un aperçu condensé, un compendium ; pour sa version longue et ses développements, je renvoie au site « Buridantesque », où elle est consultable, in extenso et à l’état brut, sous le titre « Traduction hagiographique », dans la forme encore provisoire d’un édifice en chantier.

1. Préliminaires

L’approche des premières traductions hagiographiques mérite d’abord d’être replacée dans une perspective d’ensemble qui les situe dans le vaste mouvement d’éclosion et de développement du français, éclairé en particulier par les travaux de Michel Banniard. ← 10 | 11 →

1.1 Latinité évolutive

On rappellera, en premier lieu, à sa suite, que l’émergence de la nouvelle langue, à travers ses monuments et ses documents, pour reprendre la distinction de Paul Zumthor, naît, non pas d’une forme avortée d’un prétendu « vrai latin », mais d’une reconstruction continue de l’ensemble du latin. Une série d’adaptations graduelles se déroule entre les deux bornes de départ et d’arrivée selon les paramètres de chronologie établis par Michel Banniard et cités par Asperti (Banniard 1992; Asperti 2006). La rupture ne peut se concevoir que dans le cadre d’une métamorphose continue du latin parlé et de la latinophonie qui informe l’évolution de la langue depuis ses origines en un mouvement global qui ne donne l’illusion de s’arrêter à un stade classique qu’en raison du point de vue inadapté sur ce dernier. Cette rupture est consommée avec la réforme carolingienne, qui interrompt le processus graduel d’évolution avec une latinité restaurée à partir d’une norme écrite sur les paramètres antiques de correction et une pratique écrite romane. Yvonne Cazal (Cazal 1998) donne ainsi comme exemple deux versions de la Vie de saint Riquier qui permettent de retrouver l’oralité ordinaire de la fin de la latinophonie telle que les documents de l’époque mérovingienne permettent de la découvrir : la première version en latin parlé tardif mérovingien, une deuxième version dans le cadre de la réforme carolingienne, disant dans ses commentaires que le texte était jugé par les moines ad recitandum in populo aptior. Cette perspective d’un latin évolutif implique de caractériser autant que faire se peut le latin des textes qui sont soumis à la traduction : le latin de Grégoire de Tours n’est pas le latin de Cicéron, ni celui des Dialogues du pape Grégoire le Grand, ou de la Vie de saint Eustache (cf. infra).

1.2 Diglossie des clercs

Chez les clercs de langue romane, dont le français, la relation harmonique avec le latin, sous ses formes codifiées, est une relation vécue dans une diglossie qui leur est en quelque sorte consubstantielle, si l’on entend par diglossie un usage fonctionnalisé des codes linguistiques. Nourris dans ← 11 | 12 → et par le latin, ils sont dans une situation de diglossie que des travaux récents ont explorée et affinée en en précisant les données, comme ceux d’Yvonne Cazal ou ceux du collectif Approches du bilinguisme au Moyen Age (Le Briz & Veysseyre éds 2010). Un des traits remarquables de cette diglossie est la parenté profonde entre les deux langues, que l’évolution du latin parlé a sans doute modifiée, mais sans l’altérer. Les langues vernaculaires romanes entretiennent avec la langue latine, qu’elles complètent puis concurrencent, des rapports étroits d’hérédité qui pourraient avoir altéré leur appréhension par les locuteurs médiévaux, les empêchant de voir en elles des langues véritablement distinctes.

C’est dans ce contexte de diglossie que se développent les premières traductions du latin en français. Si traduire c’est nécessairement mettre à distance la langue-source, dans un mouvement de transfert, quelle est la distance qui sépare, chez les clercs, le latin du vernaculaire ? N’est-elle pas une distance a minima, dans une communion de deux langues ou de deux registres de langue ? Dans les premiers textes romans autonomes en particulier, qui s’inspirent de modèles latins, ne peut-on parler de traduction implicite ? Distance qui dépend encore du latin-source : le latin de facture classique, le stilus rusticus des vies de saint ? Distance aussi des modes de traduction, depuis la limite inférieure des traductions-calques, sans autonomie syntaxique, jusqu’à la limite supérieure des adaptations larges comme La geste des Bretons de Wace.

1.3 La littérature religieuse, lieu privilégié de transfert du latin au français

C’est assurément dans la littérature religieuse que s’opère au mieux la transition entre la latinité et les débuts du français, dans un transfert en quelque sorte homologue de celui qui s’est déroulé au long des siècles, mis en lumière par Michel Banniard : de même que les vies de saints ont été rédigées et diffusées entre le 5e et le 8e siècle dans un stilus rusticus les mettant à la portée des fidèles, à partir des 10e et 11e siècles, c’est un même mouvement qui transfère pour un public d’illiterati, à des titres divers, l’énorme fonds de la littérature hagiographique, et plus largement de la littérature religieuse, le rusticus étant désormais la langue romane en gestation. ← 12 | 13 →

Résumé des informations

Pages
VIII, 460
ISBN (ePUB)
9783035193572
ISBN (PDF)
9783035203127
ISBN (MOBI)
9783035193565
ISBN (Broché)
9783034316606
Langue
Français
Date de parution
2015 (Juin)
Published
Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2015. VIII, 460 p., 4 ill. n/b, 37 graph. n/b, 1 graph. en couleurs, 71 tabl.

Notes biographiques

Anne Carlier (Éditeur de volume) Michèle Goyens (Éditeur de volume) Béatrice Lamiroy (Éditeur de volume)

Anne Carlier, professeure à l’Université de Lille 3, effectue des recherches en diachronie du français, en particulier dans le domaine de la morphosyntaxe. Michèle Goyens, professeure à l’Université de Leuven, conduit des études linguistiques sur les traductions et sur le développement du lexique scientifique à l’époque médiévale. Béatrice Lamiroy est professeure à l’Université de Leuven et spécialiste de la linguistique comparée des langues romanes.

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Titre: Le français en diachronie