Cultiver la nature et reconnaître l’altérité : des concepts voyageurs
Transferts de réformes et sciences de l'enfance
Summary
Des dialogues féconds entre histoire, philosophie, sociologie, psychologie, ethnographie, didactique, permettent ainsi de cerner la fabrication ambiguë des identités et naturalités, des altérités et étrangetés. Quelles représentations et classifications génèrent-elles, en contextes sensibles – guerres, migrations, dé-colonisations –, mais aussi au cœur de nos entreprises éducatives, traversées de discriminations en tout genre.
La polyphonie du volume invite à désoccidentaliser l’histoire des réformes, sans renoncer au pari d’élargir l’accès à l’éducation : une universalité susceptible de se reconfigurer aux prismes des luttes d’émancipations qui se jouent dans nos sociétés contemporaines.
Excerpt
Table Of Contents
- Couverture
- Page de titre
- Page de droits d’auteur
- Sommaire
- Liste des figures et tableaux
- Introduction. Décentrer le regard par l’ailleurs : apports, problématiques, controverses (Bérengère Kolly, Xavier Riondet et Rita Hofstetter)
- Références bibliographiques
- I. Propositions philosophiques et pédagogiques autour de la nature à partir d’ailleurs
- Référence bibliographique
- Décrire l’ailleurs pour se (re)trouver soi : retour à la nature et éducation, enjeux du dialogue entre Inde et pays francophones dans l’entre-deux guerres (Bérengère Kolly et Marie Vergnon)
- Introduction : l’Inde dans les années 1920, un ailleurs pour un Occident en crise
- L’entre-deux guerres, un moment spécifique ?
- Un dialogue ou un effet-miroir ?
- Petite chronologie de la réception de la pensée indienne dans l’espace francophone
- Les années 1920 : Tagore
- La figure de Gandhi
- L’Inde chez les éducateurs et éducatrices francophones : influence ou rencontre ?
- Une rencontre : des principes par-delà Orient et Occident
- Un dialogue ? Le cas particulier des éducateurs indiens
- Une importation ? L’éducation nouvelle en Inde
- Conclusion
- Bibliographie
- Sources imprimées
- Références bibliographiques
- Les pédagogues de l’Éducation nouvelle et les pensées d’ailleurs. Expériences de pensée pour changer l’éducation et la société (Xavier Riondet)
- Introduction
- Un point de départ : la critique pédagogique d’Élise Freinet dans les années 1960 et la mise en valeur de références issues d’un autre contexte culturel
- Le goût des expériences et des savoirs atypiques chez certains pédagogues de l’Éducation nouvelle
- Pourquoi faire référence aux pensées d’ailleurs et aux savoirs ensevelis ?
- Le cas des Freinet : faire référence pour consolider une critique et faire des propositions concrètes
- Conclusion
- Bibliographie
- Sources
- Documents imprimés
- Références bibliographiques
- « Prince de la science » ou « fou à lier » ? Les conceptions éducatives d’Adolphe Ferrière débattues en Amérique latine (Clarice M. B. Loureiro)
- Introduction
- Le voyage et la perception du couple Ferrière sur les pays visités
- Bouleverser les systèmes d’enseignement par la pédagogie active : modernisation ou régression ?
- Deux conceptions divergentes de la nature et de l’altérité de l’enfance
- La pédagogie active au service de l’« égalisation des esprits raciaux »
- La contestation de la vérité scientifique diffusée par Ferrière
- Les éducateurs catholiques et la pédagogie active en Amérique latine : une histoire effacée ?
- Considérations finales
- Bibliographie
- Sources imprimées
- Références bibliographiques
- II. Transferts de réformes et leurs controverses naturalistes
- Les modèles pédagogiques étrangers dans l’éducation et l’assistance des enfants en état d’abandon et de déviance en Russie entre 1905 et 1938 (Dorena Caroli)
- Introduction
- Une circulation des modèles éducatifs étrangers en Russie
- L’enfance « irrégulière » en Russie
- Le Settlement Américain à Moscou et l’école de la vie primitive : respecter les lois du développement de l’enfant
- L’action et les propositions de Šackij
- Des enfants dans la nature suivant leurs lois naturelles
- La représentation du modèle de Šackij à l’étranger
- La méthode des « projets complexes »
- Rapprocher les enfants de la nature à partir de modèles puisés aux États-Unis : le cas de Zelenko concernant les clubs, les parcs et les musées
- Les parcs en ville
- Les musées éducatifs
- L’action dans les zones rurales
- Effacer la déficience morale en faveur de la difficulté éducative pour civiliser les enfants à la soviétique
- L’enquête de Blonskij
- La position de Livšic : dé-naturaliser les enfants abandonnés
- Conclusion
- Bibliographie
- Sources imprimées
- Références bibliographiques
- « Trouver un royaume idéal d’imagination » La promotion par Shu Xincheng du plan Dalton et la « localisation » de la réforme progressive de l’éducation dans la République de Chine au début des années 1920 (Hugo Li et Sarah Van Ruyskensvelde)
- Introduction
- Cadre théorique et méthodes
- Contextes historiques : La réforme de l’éducation en Chine vers 1920. La logique indigène et l’impact de l’extérieur
- Shu Xincheng : Défenseur de l’individualité et de la psychologie occidentale
- Défenseur de l’individualité
- La « découverte » de la psychologie occidentale incarnée par Thorndike
- L’introduction du plan Dalton
- Cultiver l’individualité : une promesse du plan Dalton ?
- Confusion avec l’académie traditionnelle : l’échec de la localisation du plan Dalton
- Discussion : Une « poursuite aveugle de la nouveauté » dans un pays encore agricole ? La nature progressive de la réforme de l’éducation dans la Chine du début du 20e siècle
- Une « poursuite aveugle de la nouveauté » : le climat auquel Shu n’échappe pas
- Une inadéquation entre une méthode d’enseignement progressiste et un pays encore agricole ?
- Remarques finales : l’inspiration potentielle de l’altérité
- Remerciements
- Bibliographie
- Sources imprimées
- Références bibliographiques
- « Obéir à la nature » ou s’en affranchir ? Un paradoxe au Bureau International d’éducation (1929-1968) (Rita Hofstetter et Bernard Schneuwly)
- Un mode opératoire théoriquement basé sur le développement naturel du jugement moral
- Une justification de l’inégalité basée sur la nature
- L’égalité des races et cultures, un « beau thème d’éloquence, mais la discrimination subsiste »
- Les colonies : invisibilisation, mission civilisatrice, affranchissement
- Entre résilience et communauté de souffrance ?
- La dette dont l’Occident doit s’acquitter envers l’Orient et le Sud
- « Une malheureuse race humaine » agrippée sur son « petit rocher »
- Éléments de conclusion
- Bibliographie
- Sources imprimées
- Références bibliographiques
- III. Éduquer et se représenter l’Autre : l’universalité face au singulier
- Références bibliographiques
- Une « science » de l’enfance noire à destination des élèves canadiens dans le Messager de la Sainte-Enfance (1950-1965) (Catherine Larochelle)
- Le contexte missionnaire au Canada
- Le Messager de la Sainte-Enfance (1942-1966) et la presse missionnaire à destination des enfants
- Les représentations des enfants noirs dans Le Messager (1950-1965) : une « science » de l’enfance noire ?
- Une éducation assimilationniste interrompue par la race : une altérité radicale ou la poursuite du récit colonial
- Conclusion
- Bibliographie
- Sources
- Références bibliographiques
- La fabrique chrétienne de l’altérité. Une analyse des catéchismes protestants du début du 20e siècle (France et Suisse romande) (Sarah Scholl)
- Un contexte de basculement
- Cartographie de l’altérité
- Un monde créé pour le christianisme
- Le judaïsme
- L’autre confessionnel : les « erreurs » du catholicisme
- « Païens », « sauvages » et « autres religions »
- La mission
- Conclusions
- Bibliographie
- Sources imprimées
- Références bibliographiques
- L’éducation en Turquie kémaliste : co-construction des politiques entre altérité et homogénéité nationale (Günce Berkkurt)
- Introduction
- Réaménagement du système éducatif dans la Turquie républicaine
- Héritage ottoman et « fractures scolaires » : un paysage éducatif à recomposer
- Les écoles de la République face aux défis multiples : unifier, laïciser, contrôler
- L’école entre défis structurels et mission nationale
- Assimilation versus exclusion : fabrique des identités et mise à l’épreuve de l’altérité
- Invention d’une identité nationale : la nouvelle Turquie à la recherche de sa langue et de son histoire
- Réforme linguistique
- Réajustement dans le domaine de l’historiographie : l’histoire et l’historien kémaliste
- Construire l’altérité et l’identité turque : la réécriture de l’histoire dans les manuels scolaires de la République
- Pédagogues de la République : nouvelles méthodes pour l’éducation au service du nouvel État
- Les fondements idéologiques de la pédagogie nationale turque
- La rupture avec l’héritage intellectuel ottoman en matière de pédagogie
- Le paradoxe de l’éducation républicaine : quête d’inspiration à travers les modèles occidentaux pour une identité nationale
- Conclusion
- Bibliographie
- Sources imprimées
- Références bibliographiques
- L’Un est Culture…, l’Autre est Nature… : Rapports de pouvoirs et de savoirs dans la matrice de colonialité des altérités blessées (Gina Thésée)
- Introduction
- Ligne de faille : le dualisme Culture/Nature
- Double archétype colonial : l’Un est Culture/Raison/Blanc/Masculin - l’Autre est Nature/Émotion/Noir/Féminin
- Matrice coloniale oppressive : des altérités blessées
- Oser la décolonialité : quelles pédagogies décoloniales ?
- Conclusion
- Références bibliographiques
- IV. Construction d’identités ethnicisées au nom d’un universalisme intégrateur ?
- Référence bibliographique
- Le modèle éducatif « Hampton-Tuskegee » à destination des minorités ethniques : transferts et circulations entre les États-Unis et l’Afrique pendant la première moitié du 20e siècle (Sébastien-Akira Alix)
- Construction du modèle « Hampton-Tuskegee » et premières circulations vers l’Afrique
- Les Commissions Phelps-Stokes, les circulations et les réappropriations du modèle « Hampton-Tuskegee » entre les États-Unis et l’Afrique
- Conclusion
- Bibliographie
- Sources imprimées
- Références bibliographiques
- Identité créole et atavisme géographique dans les discours scolaires en situation coloniale (1870-1946) (Pierre-Éric Fageol)
- Les fondements déterministes de l’identité réunionnaise
- Un déterminisme « racial » et géographique
- Différentialisme et logiques curriculaires
- Savoirs scolaires et identité créole
- Les premiers manuels et ouvrages érudits
- La transcription des savoirs érudits dans les savoirs scolaires
- Essentialisation et discriminations des pratiques enseignantes
- Racialisation du potentiel des élèves
- La difficile reconnaissance du créole à l’école
- Conclusion
- Bibliographie
- Archives départementales de la réunion (ADR)
- Sources imprimées
- Références bibliographiques
- Identité narrative, altérisation et mise en récit de l’histoire de Mayotte à l’école de la République française (Mamaye Idriss)
- Introduction
- Enjeux et paradoxes de l’histoire minoritaire en situation majoritaire
- Un récit dominant « contextualisé »
- Isolement des savoirs scolaires et mise au ban des autres narrations
- Passé colonial et histoire d’en bas
- Mayotte versus Comores : division narrative et frontiérisation de l’histoire
- Un récit national et communautaire sous tension
- Mayotte dans les mondes de l’océan Indien
- Culture de frange : l’Europe en Afrique et dans les îles de l’océan Indien
- Resserrement des liens avec l’Hexagone et mise à l’honneur des valeurs républicaines
- Focale sur le temps de la colonisation
- Minorisation de l’histoire locale après le 15e siècle
- Modernité, État de droit et abolition de l’esclavage
- Conclusion
- Bibliographie
- Sources imprimées
- Références bibliographies
- L’enfant-frontière comme Autre essentiel : de l’élève-paria à l’élève-pari, l’institutionnalisation des enfants migrants à l’école et les ressorts de l’accessibilité scolaire (Maïtena Armagnague)
- L’élève-Paria : l’enfant migrant à l’école et sa « naturalisation par la culture » pour comprendre l’émergence d’une population scolaire et sa reconnaissance éducative
- La prise en charge institutionnelle d’une nouvelle catégorie d’élèves : les enfants migrants et de migrants ou leur exfiltrage du système éducatif ordinaire
- Un accompagnement institutionnel, pédagogique et didactique impliquant une mise à l’écart socio-scolaire : la construction de l’« élève-paria »
- Focus sur une relégation didactique et pédagogique : la centration sur l’apprentissage du français
- L’élève-Pari : De la complexification individualisée de la scolarisation à l’incertitude des routes scolaires
- L’émergence d’une complexification des formes de scolarisation chahutant la figure historique de l’Autre : des permanences et des changements
- Une incertitude progressive des routes et routines scolaires qui illustre une démocratie scolaire relative et segmentée à différents niveaux du système éducatif
- Repères bibliographiques
- Envoi (Xavier Riondet, Bérengère Kolly et Rita Hofstetter)
- Références bibliographiques
- Notices biographiques des auteur·es
Liste des figures et tableaux
Hugo Li & Sarah Van Ruyskensvelde
Figure 1: Nombre et types de publications de journaux et de périodiques sur le plan Dalton (1921-1927)
Tableau 1: Comparaison entre le système basé sur les notes, le système basé sur les matières et le plan Dalton, tel qu’il a été compris par Shu et ses collègues à la fin de l’année 1922
Catherine Larochelle
Figure 1: Nombre d’extraits mettant en scène des enfants noirs
Sarah Scholl
Figure 1: Monod, W. (1908). Image présentée en introduction du catéchisme, avec la légende « Un coin du ciel. La nébuleuse d’Andromède »
Figure 2: « Le site du Royaume de Dieu », Monod, W. (1908)
Figure 3: « Zones d’influence du christianisme, du mahométisme, du paganisme », Monod, W. (1908)
Sébastien-Akira Alix
Figure 1: Source : Johnston, F. B., photographer. (1899) Old Time Cabin. Virginia, 1899. [or 1900]
Figure 2: Source : Johnston, F. B., photographer. (1899) Hampton Institute, Va. - a graduate dining at home. 1899. [or 1900]
Pierre-Éric Fageol
Figure 1: Carte de La Réunion (Hermann, 1927, p. 5)
Figure 2: Carte murale de La Réunion-Morphogénèse (1927) – BNF. Ge AA 65
Figure 3: Exposition universelle de 1900 (p. 97)
Mamaye Idriss
Figure 1: Carte de Mayotte
Figure 2: Carte de l’archipel des Comores
Introduction.
Décentrer le regard par l’ailleurs : apports, problématiques, controverses
Université Paris-Est Créteil
Université de Rennes 2
Université de Genève
Questionner la prévalence du double syntagme « cultiver la nature » et « re-connaître l’altérité », c’est s’interroger sur la manière dont de tels axiomes sont construits, voyagent et s’imposent en sciences de l’enfance et de l’éducation ; c’est simultanément soupeser les modèles ainsi que les normes de fabrication et de diffusion des sciences qui, de la psychopédagogie à la médecine, de l’anthropologie à la biologie, de la théologie aux sciences sociales s’intéressent aux « éducables ». Ce volume se propose d’aborder ces concepts voyageurs dans le temps long du 19e siècle jusqu’à nos jours, défiant les frontières géopolitiques et culturelles.
Cette publication collective s’ancre dans une démarche qui se veut résolument pluridisciplinaire, fruit d’échanges féconds1 entre des historien·nes2, pédagogues, philosophes, sociologues, psychologues, mais aussi épistémologues, ethnologues, didacticien·nes, philologues, spécialistes tantôt des perspectives genrées, tantôt post-coloniales et/ou trans-atlantiques. L’ouvrage s’inscrit dans le sillage des « approches transnationales », invitant à problématiser la manière dont les concepts, modèles et réformes voyagent, leurs fabrications, discussions et réappropriations par-delà les décennies et les frontières. Comment les passeurs et les passeuses, aussi bien individuels que collectifs – en transférant réformes et savoirs, en contexte migratoire et colonial aussi – combinent-ils ces notions de nature, naturalisme, avec un ailleurs, une altérité ? Nous efforçant de dépasser un regard ethnocentré (Brisson, 2018 ; Chakrabarty, 2009 ; Said, 1980), cette publication entend enrichir le dialogue entre les recherches de provenances disciplinaires, culturelles et géographiques contrastées.
La convocation conjointe de la « nature » et de l’« altérité » est omniprésente dans le champ scientifique de l’éducation et de l’enfance depuis leurs émergences au 19e siècle et leurs déploiements contrastés au fil du 20e siècle. Le cas de la nature est emblématique : il s’agit bien d’entretenir la « nature » supposée propre de l’enfance pour en assurer le développement naturel harmonieux, entrevu comme une forme d’accomplissement identitaire ; mais il s’agit tout autant d’élever et de socialiser les « éducables », ce qui présuppose une familiarisation avec autrui, avec des normes, traditions et cultures plurielles, permettant l’accès au savoir et le dépassement de soi. Ce sont ces défis que s’attachent à relever les naissantes sciences de l’éducation et de l’enfance, et que véhiculent leurs porte-paroles scientifiques et réformistes ; des argumentaires inaugurés déjà précédemment dans les grandes missions civilisatrices des Églises, d’œuvres charitables, d’associations philanthropiques, d’agences sanitaires, de ligues éducatives, d’associations professionnelles, renforcées et relayées tout au long du 20e siècle par de multiples communautés savantes et organisations internationales (ONG ou OI).
Central, le concept de « nature » – et le naturalisme auquel il peut renvoyer3 – est convoqué tant pour protéger et catégoriser l’enfance que pour mesurer le développement de l’intelligence, traiter l’inadaptation repérée par la scolarisation conquérante, gérer les flux et orientations scolaires, socialiser en contextes migratoires ici et ailleurs, réajuster des modèles pédagogiques en territoires étrangers, ou encore se réapproprier (de façon subversive parfois) des expériences d’ailleurs. À dessein, nous avons ici privilégié le syntagme « cultiver la nature » pour d’emblée jouer sur le paradoxe confrontant la nature et la culture de fait intrinsèquement reliées : si la culture embrasse « tout ce qui dans l’homme et ses réalisations, se démarque de la nature et en tire en un sens […] ces termes finissent par trouver dans leur opposition l’un à l’autre la détermination de leurs positivités en même temps qu’un effet d’évidence décuplé par leur conjonction » (Descola, 2005, pp. 138-139).
« Cultiver la nature » fait d’ailleurs partie des principes phares des mouvements pédagogiques se ralliant autour de la Ligue internationale pour l’éducation nouvelle / New Education Fellowship (LIEN/NEF) qui ambitionne de fédérer les expériences réformistes foisonnantes dès le tournant du 20e siècle (Gutierrez, 2026 ; Hameline, 2002), relayées par le Bureau International d’Éducation puis l’UNESCO et bien d’autres organisations intergouvernementales ou fondations pour l’enfance, aujourd’hui encore. L’idée d’une éducation dans la nature ou d’un retour à cette dernière deviendrait d’autant plus urgente de nos jours, que la nature au sens de l’environnement terrestre se trouve gravement perturbée sinon menacée par un processus d’expansion productiviste. Pour certains, l’enfance est régulièrement supposée plus proche de la nature en général, et évoquerait en cela son double infernal, la culture ; pour d’autres, il faudrait repenser la culture et la technique à partir de la nature, et non les opposer (opposition propre à la pensée occidentale « moderne », selon Latour, 1997), en s’appuyant sur l’éducation.
« L’altérité » constitue également un concept clé de ces pensées, réformes et institutions. En premier lieu, du fait que tout processus éducatif présuppose une socialisation de l’enfance à ce qui l’entoure, à son environnement proche et plus lointain, incarné aussi par diverses personnes – parents, familles élargies, jeunes de l’entourage, monde social plus global – le confrontant à de l’autre et de l’altérité. Les institutions éducatives, dont les garderies, les crèches, les écoles, à leur tour, suscitent de nouvelles découvertes, invitant à différentes formes de décentrements. D’abord en ce qu’elles sont instituées pour favoriser une transmission intergénérationnelle de la culture (sorte de contrepoint de la nature, ce supposé soi originel de chacun·e), culture entendue ici comme les savoirs, les croyances, les traditions, les arts, que toute société humaine construit. Les institutions éducatives ont potentiellement aussi pour mission d’inciter à un jugement critique de cet héritage culturel, afin d’être à même de se positionner à son égard, se le réapproprier, s’en distancier voire entrevoir d’autres possibles. D’autant que la culture se décline au pluriel, précise Descola (2005),
comme une multitude de réalisations particulières […] chaque peuple constitue une configuration unique et cohérente de traits matériels et intellectuels sanctionnés par la tradition, typique d’un certain mode de vie, enracinée dans les catégories singulières d’une langue et responsable de la spécificité des comportements individuels et collectifs de ses membres (p. 140)4.
Ces décentrements peuvent ébranler, déstabiliser, inciter à se refermer, se distancier ; ils peuvent encore attirer, éveiller, conduire à s’ouvrir, se transformer ; mais simultanément aussi contrarier, violenter, engager à résister, combattre, voire détruire. Pour des raisons structurelles et géographiques, d’abord : les réformes éducatives, souvent concomitantes aux conquêtes des États-Nations, s’ouvrent déjà au 19e et plus encore au cours du 20e siècle vers d’autres territoires, qu’ils soient étrangers ou coloniaux. Pour des raisons économiques, scientifiques, politiques, ensuite, parce que le « progrès » le favorise et l’exige, il y a de la circulation, du voyage et de la transformation tout à la fois des idées ou notions, des pratiques, mais également des institutions ou encore des personnes. Les processus circulatoires ne sont pas unilatéraux, les transferts peuvent s’opérer dans de multiples directions. En cela, les contextes lointains viennent parfois influer ou questionner les idées d’ici. Celles-ci s’approprient les questions ou les thématiques venues de l’ailleurs, par exemple dans le cas des pédagogues de l’éducation nouvelle. Des modèles pédagogiques précis sont également importés et exportés, mixés, donc aussi discutés, critiqués et refondus en fonction de problématiques singulières.
Cet ouvrage postule l’entrelacement inéluctable de la « nature » et de l’« altérité » dans les phénomènes de circulation des représentations, des personnes, des dispositifs. L’autre possède des vertus certaines : il génère réflexion, transformation, inspiration ; la séduction de l’autre possède aussi des revers, comme la projection, l’essentialisation ou la caricature, entre attraction et répulsion. Cette dimension paradoxale intrique ainsi innovation, création et tentation du fantasme et de l’exotisme. En cela, l’altérité en dit sans doute autant sur celui ou celle qui en parle que sur elle-même, dans un effet de miroir. Said (1980/2004) en fait la démonstration pour l’Orientalisme, et son invention par l’Occident, une œuvre que Todorov (1980) préface avec subtilité : « L’idéologie est le tourniquet qui permet aux discours et aux actes de se prêter main-forte, et l’Orientalisme raconte un chapitre des destins croisés du Pouvoir et du Savoir » (p. 23). L’altérité peut alors devenir instrumentale : elle se fige en une nature supposée, que l’on pourrait copier mais avec distance, qu’il faudrait dresser, mettre à part ou civiliser : une altérité naturalisée dont on pourrait s’inspirer mais en raison de valeurs potentiellement désirables pour soi (non-violence, paix…), ainsi que le montrent les usages des figures indiennes comme Tagore ou Gandhi voyageant sur le sol européen au début des années 1930 ainsi que le recours à des références livresques évoquant les expériences sociales, culturelles et spirituelles se déployant en Orient ou en Asie (comme par exemple les Hunzas).
Nature et altérité se répondent ainsi, dans un jeu de miroirs : la nature supposée de l’enfance ou d’une partie de la jeunesse peut faire signe vers une altérité totale (justifiant des préconisations éducatives singulières, parfois une mise à l’écart ou un soin particulier) ; l’altérité de ce qui est lointain, peu familier, est essentialisée pour devenir une nature autre, permettant de justifier des dominations (au nom de la culture), des classifications ou encore des projections, favorables ou non, le plus souvent ambiguës. C’est que cette articulation, composition, intrication de l’altérité et de la nature, se base aussi sur une dualité de ces deux concepts qui peut être questionnée.
Dans les relations entre ici et ailleurs, penser l’ailleurs est déterminé par le rapport à sa culture d’origine, entre volonté de décentrer son regard et tentation d’essentialiser le regard sur l’Autre. Le champ de l’éducation n’y échappe pas. « Cultiver la nature » et « reconnaître l’altérité », dans cet ouvrage, viseraient donc aussi à contribuer à désoccidentaliser l’histoire des réformes pédagogiques – incluant l’éducation nouvelle, les alternatives éducatives – tout en étant disposé·e à déceler ce qui peut être projeté chez l’Autre pour justifier sa propre position.
De ce point de vue aussi, l’école est centrale : cette institution constitue en effet un vecteur essentiel (réel ou imaginaire, par le biais d’une éducation autre ou d’une école nouvelle souhaitée) de circulation des modèles, des normes, des hiérarchies. Elle peut constituer un outil de civilisation ou d’ordre (par exemple colonial), mais aussi se voir utilisée comme une preuve de civilisation ou devenir un levier pour une émancipation. Ceci s’articule aux besoins économiques des territoires, qui s’articulent à cette « civilisation », et peuvent se légitimer par une forme de paternalisme ou de devoir moral. Bien entendu, ces questions supposent de s’interroger sur les conditions de possibilité d’une éducation et d’une école qui puissent être émancipatrices et transformatrices. En cela aussi, ce présent volume contribue à un décentrement du regard, en diversifiant l’historiographie, réduisant ses dimensions nationalo- et occidentalocentrée. La littérature convoquée dans les contributions ici réunies s’attache à dégager l’intensité des circulations et des connexions par-delà tout pré-carré disciplinaire et géographique.
Details
- Pages
- X, 438
- Publication Year
- 2026
- ISBN (PDF)
- 9783034363136
- ISBN (ePUB)
- 9783034363143
- ISBN (Softcover)
- 9783034363129
- DOI
- 10.3726/b23427
- Open Access
- CC-BY
- Language
- French
- Publication date
- 2026 (July)
- Keywords
- Sciences de l’enfance réformes pédagogiques progressismes transferts perspectives transnationales universalité en question cultiver la nature construction de l’altérité fraternité & sororité discriminations migrations agentivité sociohistoire
- Published
- Bruxelles, Berlin, Chennai, Lausanne, New York, Oxford, 2026. x, 438 p., 12 ill. en couleurs, 1 tabl.
- Product Safety
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