La bataille d’Arras, au tournant de la guerre (avril-mai 1917)
Perspectives européennes et canadiennes
Summary
En matière économique, l’ouvrage examine le ravitaillement, l’évolution bancaire et celle de la masse salariale, dans un contexte de récession et d’inflation. En termes socio-culturels, il se penche sur la logistique médicale de la région, le cas de la noblesse et l’attitude religieuse des populations (« front spirituel »). L'impression d’une inflexion sans rupture du contexte économique et socioculturel est-elle justifiée?
Concernant la mémoire collective, les Français ont peu considéré la bataille d’Arras et de Vimy, menée par les Britanniques, les Anglais l’ont négligée aussi, à la différence des Ecossais et des Néo-Zélandais. En revanche, le Canada en a gardé une mémoire vive puisque ce pays la considère comme fondatrice de sa propre nation.
Excerpt
Table Of Contents
- Couverture
- Page de titre
- Page de droits d’auteur
- Table des matières
- Table des graphiques
- Table des cartes
- Table d’illustration
- Table des tableaux
- Avant-propos
- Introduction. La bataille d’Arras, 1917, un tournant oublié ? (Michel-Pierre Chelini)
- 1. Une bataille oubliée ?
- 2. Un tournant économique dans le conflit ?
- 3. L’absence de tournant social et culturel, mais des inflexions préparatoires à l’après-guerre
- Partie 1 Les opérations militaires proprement dites. Une bataille oubliée ?
- 1. La bataille d’Arras dans le déroulement de la Grande Guerre (Michaël Bourlet)
- 1.1. Après l’année 1916, les perspectives de 1917
- 1.2. La programmation et la préparation de la bataille
- 1.3. La bataille d’Arras
- Conclusion
- 2. La bataille souterraine, les tunneliers néo-zélandais à Arras (Anthony Byledbal)
- 2.1. De nouvelles opérations de creusement
- 2.2. Au tournant de la violence
- 2.3. La grogne des tunneliers
- Conclusion
- 3. Le retrait allemand sur la ligne Hindenburg (printemps 1917) (Philippe Nivet)
- 3.1. Le choix apparemment singulier d’un retrait allemand
- 3.2. La stratégie de terre brûlée des Allemands
- 3.3. Le choc de la redécouverte des territoires
- 3.4. La première reconstruction de 1917
- Conclusion
- Partie 2 L’économie de guerre. Un tournant économique dans le conflit ?
- 4. L’année 1917, un tournant économique partiel (Michel-Pierre Chelini)
- Introduction
- 4.1. L’année 1917, une demi-rupture économique : recul inflationniste du PIB et renforcement de l’organisation de guerre
- 4.1.1. Une historiographie économique en plein renouvellement
- 4.1.2. L’année 1917 signale une inflexion du PIB en France
- 4.1.3. L’inflation de guerre : crise des prix, de la monnaie, du Budget
- 4.2. Le circuit blé-pain : la crise de 1917 et la mobilisation des acteurs
- 4.2.1. Un prix du pain qui augmente moins vite que la moyenne
- 4.2.2. Une assez bonne mobilisation des acteurs du marché
- 4.2.3. Un approvisionnement français proche de la normale grâce aux importations
- 4.3. Le continuum des salaires annuels
- 4.3.1. Des données salariales approximatives
- 4.3.2. Une croissance salariale réelle d’environ 2 % par an sans inflexion en 1917
- Conclusion
- 5. Le ravitaillement alimentaire dans le Nord et le Pas-de-Calais en guerre en 1917 (Stéphane Lembré)
- 5.1. Une situation fortement dégradée
- 5.1.1. Des productions agricoles très amoindries
- 5.1.2. La rupture des circuits d’approvisionnement
- 5.1.3. Des prix alimentaires en hausse
- 5.2. Un ravitaillement pour une guerre qui dure
- 5.2.1. Restrictions et rationnement en zone non occupée
- 5.2.2. Le dispositif de secours pour la zone occupée
- 5.2.3. Les conséquences d’une situation désastreuse
- 5.3. Des mémoires différenciées
- 5.3.1. Dénoncer l’occupation, vivre avec les troupes
- 5.3.2. Une commune endurance ?
- Conclusion
- 6. La place bancaire lilloise en 1917. Occupation et résilience, dédoublement et expansion (Jean-Luc Mastin)
- 6.1. La résilience d’une place occupée
- 6.1.1. Un système coercitif qui s’est durci
- 6.1.2. Affaiblissement des résistances, organisation de la résilience
- 6.1.3. Une activité bancaire réduite, mais pas anéantie
- 6.2. Dédoublement à Paris et expansion en France « non envahie »
- 6.2.1. Le repli des banques à Paris
- 6.2.2. Des politiques bancaires différentes
- Conclusion
- Partie 3 L’absence de tournant social et culturel, mais des inflexions préparatoires à l’après-guerre
- 7. La noblesse française face à l’année 1917 (Bertrand Goujon)
- 7.1. S’adapter aux basculements politico-diplomatiques
- 7.2. Espérer la conclusion d’une paix et le maintien de « l’Union sacrée »
- 7.3. Endurer les épreuves d’une guerre enlisée
- 7.4. Anticiper la sortie de guerre ?
- Conclusion
- 8. Les hôpitaux militaires du Pas-de-Calais en 1917 (Anne Douchain)
- Introduction
- 8.1. Les hôpitaux militaires du Pas-de-Calais en 1917 : une prise en charge des blessés bien rodée
- 8.1.1. Un statut juridique spécifique
- 8.1.2. Une répartition stable des hôpitaux
- 8.1.3. Différentes stratégies sanitaires nationales dans le Pas-de-Calais
- La stratégie sanitaire française
- La stratégie sanitaire de l’empire britannique
- La stratégie sanitaire belge
- La stratégie sanitaire allemande
- 8.2. Les grandes offensives de 1917 et l’évolution de la prise en charge des soldats
- 8.2.1. Une chaîne d’évacuation bien rodée depuis 1914 qui gagne en efficience en 1917
- 8.2.2. L’internationalisation des structures hospitalières
- 8.2.3. Les hôpitaux sont plus directement impactés par les combats en 1917
- 8.3. Les problématiques sociétales de 1917 pénètrent dans les hôpitaux du Pas-de-Calais
- 8.3.1. La lassitude des soignants après trois années de guerre
- 8.3.2. Mouvements revendicatifs dans les hôpitaux en 1917
- 8.3.3. Coordination internationale dans les hôpitaux du Pas-de-Calais en 1917
- Conclusion
- 9. Un « front spirituel » en 1917 ? (Xavier Boniface)
- 9.1. Des religions divisées dans un monde en guerre
- 9.2. La poursuite de la mobilisation spirituelle en France
- 9.3. Près du front : les croyants du Pas-de-Calais dans la bataille d’Arras
- Conclusion
- 10. “The Forgotten Battle”: Remembering and Commemorating the Battle of Arras (9 April-17 May 1917) (Harvey Osborne)
- 10.1. A Canadian Battle?
- 10.2. The Battle of Arras in ‘British’ Memory
- 10.3. The long shadow of the Somme and Passchendaele (Ypres)
- 10.4. A lack of a strong distinct iconic image?
- 10.bis. La bataille oubliée : se souvenir et commémorer la bataille d’Arras (9 avril-17 mai 1917). Résumé français (Harvey Osborne)
- 10.1. La focalisation initiale sur la prise canadienne de la crête de Vimy
- 10.2. Une bataille britannique négligée
- 10.3. L’ombre des “grandes“ batailles : la Somme et Passchendaele (Ypres)
- 10.4. Pour la bataille d’Arras : l’absence d’une image symbolique forte et distincte
- 11. Shaping Canada’s Memory: Remembering Vimy & the First World War (Valérie Bince-Stuart)
- Introduction
- 11.1. The decisive action of Lord Beaverbrook, the Canadian Max Aitken
- 11.2. The Vimy monument (1936)
- 11.3. The Battle of Vimy Ridge, a living and intact Canadian memory
- Conclusion
- 11.bis. Façonner la mémoire du Canada : le souvenir de Vimy et de la Première Guerre mondiale. Résumé français (Valérie Bince-Stuart)
- 11.1. L’action déterminante de Lord Beaverbrook, le Canadien Max Aitken
- 11.2. Le monument aux morts de Vimy (1936)
- 11.3. La bataille de Vimy, une mémoire canadienne vive et intacte
- Conclusion générale Arras-Vimy, une bataille britannique devenue canadienne (Michel-Pierre Chelini)
- 1. Une bataille sanglante et indécise
- 2. Une inflexion sans rupture du contexte économique et socioculturel
- 3. Une bataille anglo-française oubliée, une mémoire devenue surtout canadienne
- Bibliographie générale
- Partie I. Les opérations militaires proprement dites. Une bataille oubliée ?
- 1. Michael Bourlet, La bataille d’Arras dans le déroulement de la Grande Guerre
- 2. Anthony Byledbal, La bataille souterraine, les tunneliers néo-zélandais à Arras
- 3. Philippe Nivet, Le retrait allemand sur la ligne Hindenburg (printemps 1917)
- Partie 2. L’économie de guerre. Un tournant économique dans le conflit ?
- 4. Michel-Pierre Chelini, L’année 1917, un tournant économique partiel
- 5. Stéphane Lembré, Le ravitaillement alimentaire dans le Nord et le Pas-de-Calais en guerre en 1917
- 6. Jean-Luc Mastin, La place bancaire lilloise en 1917. Occupation et résilience, dédoublement et expansion
- Partie 3. L’absence de tournant social et culturel, mais des inflexions préparatoires à l’après-guerre
- 7. Bertrand Goujon, La noblesse française face à l’année 1917
- 8. Anne Douchain, Les hôpitaux militaires du Pas-de-Calais en 1917
- 9. Xavier Boniface, Un « front spirituel » en 1917 ?
- 10. Harvey Osborne, “The Forgotten Battle”: Remembering and Commemorating the Battle of Arras (9 April-16 May 1917) [La bataille oubliée : Se souvenir et commémorer la bataille d’Arras (9 avril-17 mai 1917)]
- 11. Valérie Bince-Stuart, Shaping Canada’s Memory: Remembering Vimy & the First World War [Façonner la mémoire du Canada : le souvenir de Vimy et de la Première Guerre mondiale]
- Table des auteurs
- Index
- Index nominum
- (Index des noms de personnes)
- Index locorum
- (Index des noms de lieux)
- Index thematicum
- (Index des thèmes)
Table des graphiques
(L’année 1917, un tournant économique partiel, p. 77)
Graphique 1: Indice des prix de gros et de détail en France, 1913-1929
Graphique 2: Hausse des prix à la consommation France/Etats-Unis 1914-1930
Graphique 3: Prix de détail comparés à Paris 1913-1920
Graphique 4: Prix comparés du blé, de la farine et du pain, France/Paris 1913-1920
Graphique 5: Disponibilités en blé en France de 1913 à 1920 (production + importations)
Graphique 6: Valeurs en euros 2023 du salaire net annuel moyen et du PIB/h (1913-2023)
Graphique 7: Salaire annuel courant reconstitué, prix de détail, prix de gros, France 1913-1929
Graphique 8: Salaire annuel constant reconstitué, salaire horaire ouvrier, salaire annuel facteur PTT et PIB per capita, France 1913-1929
Table des cartes
Carte 1 : Carte de la bataille d’Arras en avril-mai 1917 : chapitre 1
Carte 2 : Carte du réseau souterrain aménagé sous la ville d’Arras au début de l’année 1917 : chapitre 2
Carte 3 : Les lignes de défense allemandes en 1917-1918, dont la ligne « Hindenburg/Siegfried » : chapitre 3
Table d’illustration
Illustration 1 : Dessin de conception de base du monument soumis par Walter Seymour Allward au concours de la Commission canadienne des monuments commémoratifs des champs de bataille (1921)
Table des tableaux
(L’année 1917, un tournant économique partiel, p. 77)
Tableau 1 : Indices du PIB total en 1913-20, base 100 en 1913
Tableau 2 : Salariés France, 1911-1954, en millions
Tableau 3 : Durée du travail en France 1866-1929 (en heures par année)
Tableau 4 : Masse salariale France entière, 1913-1929
Tableau 5 : Salaires annuels en francs courants, moyenne mobile quinquennale, 1913-1929 et valeurs indiciaires en données constantes (moyenne prix de gros-prix de détail), 100 = 1913
Avant-propos
Le présent ouvrage est né d’un colloque tenu les 4 et 5 avril 2017 à l’Université d’Artois à Arras. Il était organisé par les Universités d’Amiens, d’Artois (Arras), du Littoral (Boulogne), du Suffolk (Ipswich) et de Rouen avec plusieurs responsables, Michel-Pierre Chelini (Artois), Olivier Feiertag (Rouen), Philippe Nivet (Amiens), Harvey Osborne (Suffolk), Laurent Warlouzet (Boulogne). Les langues de travail étaient le français et l’anglais. En dehors des établissements universitaires, le colloque a été soutenu par la municipalité et la Communauté Urbaine d’Arras, la municipalité d’Ipswich, le conseil général du Pas-de-Calais et le parc naturel régional des Boucles de la Seine normande
Les choix de la date et du thème n’étaient pas fortuits mais coïncidaient avec le centième anniversaire de la bataille d’Arras (1917-2017), commémoré par la ville éponyme en lien avec la ville jumelée d’Ipswich dans le Suffolk, dont une délégation était venue à Arras pour l’occasion. La municipalité d’Arras avait concentré les festivités entre le vendredi 7 en soirée et le lundi 10 avril 2017, avec un point culminant le dimanche 9 avril 2017. Dans le même cadre, un collègue de civilisation britannique à l’Université d’Artois, le professeur Adrian Grafe, organisait un colloque sur le poète Edward Thomas et son œuvre, celui-ci ayant été tué le premier jour de la bataille, le 9 avril. Accompagnant le colloque, se tenait une exposition à la mairie d’Arras, organisée par les étudiants de l’Université d’Ipswich/Suffolk, sur l’expérience des soldats d’Ipswich et d’East Anglia dans la bataille d’Arras.
Le colloque a duré deux jours et après les communications a prolongé les échanges avec, le premier jour, une démarche au cimetière britannique du Faubourg d’Amiens avec notamment la lecture de lettres de soldats du Suffolk devant les tombes de ceux qui les avaient écrites et le second jour, une visite au Mémorial national canadien de Vimy et à « l’anneau de la mémoire » du cimetière de Notre-Dame de Lorette, à une dizaine de km d’Arras.
La bataille elle-même disposant d’un narratif militaire déjà constitué, l’idée était de la replacer dans le contexte de l’année 1917, considérée comme « l’année tournant » de la Grande Guerre avec l’entrée en guerre des Etats-Unis, les révolutions russes, les mutineries dans l’armée française, et les débuts d’une guerre « totale ». Le colloque souhaitait mettre l’accent sur l’économie de guerre, moins étudiée dans le cadre des commémorations. Le grand nord-ouest (Nord-Pas-de-Calais-Picardie-Normandie) occupe une place cardinale dans le conflit : zone clef des combats entre France, Grande-Bretagne (porte-avion de l’empire et du monde anglo-saxon) et Allemagne, et zone plus importante que les autres fronts : russe, austro-italien ou moyen-oriental/colonial. Partagée entre les belligérants et formant un foyer industriel très bouleversé, elle reste un observatoire commode pour examiner cette mobilisation économique accrue dans le conflit.
Le présent ouvrage, considérablement retardé par la pandémie qui s’est invitée inopinément au Centenaire par simple coïncidence chronologique avec la grippe espagnole de 1918-20, est en partie le reflet du colloque mais n’en constitue pas tout à fait les actes ; certains auteurs de communication n’ont pas poursuivi l’aventure éditoriale, tandis que d’autres nous ont rejoints en route.
Deux textes sont en anglais, l’un sur la mémoire britannique de la bataille (chapitre 10, Harvey Osborne), l’autre sur la mémoire canadienne (chapitre 11, Valérie Bince-Stuart), qui conclut logiquement l’ouvrage puisque c’est le Canada qui est resté le plus attaché à Arras-Vimy où se dresse le mémorial national canadien. Nous avons choisi de les maintenir dans la langue d’origine et de leur adjoindre un résumé en français pour faciliter leur compréhension.
L’ensemble du manuscrit se présente comme une synthèse militaire, économique et socioculturelle de la bataille telle qu’on peut la considérer aujourd’hui. Ce n’est pas pour autant une encyclopédie sur le thème et le lecteur pourra regretter tel ou tel manque documentaire que la bibliographie et les notes de bas de page invitent à consulter pour complément ou approfondissement.
Introduction. La bataille d’Arras, 1917, un tournant oublié ?
L’année 1917, un tournant1 ? Le terme de tournant est d’abord matériel et désigne l’endroit où une voie de communication tourne, prend une nouvelle direction et forme une partie incurvée. Au sens figuré, il désigne un fait ou un événement constituant un changement plus ou moins important, impliquant modification de nature, d’aspect ou de direction comme dans l’expression « être à un tournant de sa carrière »2. L’idée de tournant s’insère bien dans le travail historiographique dont le processus consiste généralement à définir des « faits » et des situations, leurs mutations et les césures entre leurs différents états.
Mais le terme de tournant, au périmètre volontairement imprécis, n’est pas nettement circonscrit dans l’espace et dans le temps, et les échelles peuvent largement varier. On peut parler de tournant d’une bataille (Verdun, la Somme, Arras), de tournant d’un conflit (Première ou Seconde guerre mondiales) ou encore de tournant d’un siècle (1945-1950, 1990 etc.) ; le tournant peut se limiter à un domaine (tournant militaire) ou au contraire en englober plusieurs (tournant culturel, diplomatique, économique, social).
L’année 1917 dans le cadre de la Première guerre mondiale, est généralement considérée comme une « année tournant » sur le plan diplomatique et politique, à un degré certes moindre que 1914 ou 1918-19. L’entrée en guerre des Etats-Unis en avril, les mutineries dans l’armée française en mai-juin, la révolution russe de février-mars puis soviétique d’octobre-novembre marquent cette année particulière. Plus largement, les changements de gouvernement dans un sens nettement pro-belligérant s’échelonnent entre 1916 et 1917, en mettant à part les Etats-Unis où W. Wilson est président depuis 1912. Lloyd George inaugure la série en décembre 1916, il est suivi par Bethmann-Hollweg qui cède la chancellerie en juillet 1917 à Georg Michaelis sous la pression de Ludendorff et de Hindenburg, en poste à l’Etat-major depuis août 1916, tandis que l’accès d’Orlando à la présidence du conseil italien fin octobre 1917 et celui de Clemenceau en France en mi-novembre 1917 clôturent ce cycle de mutations politiques en faveur d’une décision militaire sur le terrain.
1. Une bataille oubliée ?
Si nous considérons la seule bataille d’Arras-Vimy dans le cadre de l’année 1917 (9 avril-16 mai), la première impression qui ressort est celle d’une bataille oubliée dans les mémoires collectives, malgré son importance militaire.
Pourquoi cette bataille passe inaperçue, en particulier en France3. Plusieurs hypothèses peuvent apporter des explications [Michael Bourlet, chapitre 1]. D’abord, aucune unité française ne participe à la bataille d’Arras, qui reste l’affaire exclusive des troupes britanniques et des Dominions. Ensuite, la bataille est incluse dans le creux mémoriel qui frappe l’offensive Nivelle, un des deux volets du plan offensif des Alliés de ce printemps 1917. Après la victoire française de Verdun en décembre 1916 et la demi-victoire britannique de la Somme en novembre 1916, la suite des opérations passe par deux autres offensives, l’une française, la bataille du Chemin des Dames entre Soissons et Reims vers Laon (Aisne) le 16 avril 1917, sous les ordres du général Nivelle, l’autre à Arras-Vimy (9 avril) entre Vimy et Soissons sous la responsabilité des Britanniques. Le front s’articule autour de Soissons. Si la bataille d’Arras cesse rapidement (16 mai), celle de l’Aisne dure jusqu’en octobre 1917, avec 160.000 à 180.000 morts ou blessés dans les deux camps, allemand et français. On n’observe aucune décision stratégique dans les deux cas. Occultée dès 1917 pour des raisons logiques de maintien du moral des troupes et de l’opinion, peu commémorée et peu étudiée, cette offensive elle-même est évincée par l’histoire et la mémoire des mutineries du printemps 1917 dans l’armée française.
Pour les Allemands, la bataille d’Arras est également noyée dans les offensives franco-britanniques de 1917. L’évènement serait plutôt le retrait sur la ligne Hindenburg. Plus ou moins avertis de ces grandes offensives en préparation, les Allemands se replient un mois avant, du 15 au 19 mars 1917 sur la ligne dite « Hindenburg », réduisant leur front de 70 kilomètres [Chapitre 3. Philippe Nivet]. Cela conduit les Alliés, qui mettent une semaine à prendre conscience de l’importance du retrait, à dissocier les deux attaques, celle des Britanniques sur Vimy-Arras et celle des Français sur le Chemin des Dames. En revanche, comme le retrait s’accompagne d’une politique de « terre brûlée » et d’importantes destructions, les Alliés documentent activement et médiatisent fortement l’ampleur des dommages opérés par l’ennemi afin de conforter l’image « barbare » de l’adversaire allemand.
Si nous poursuivons le tour des pays en lice, force est donnée de constater la même discrétion de mémoire au Royaume-Uni. La bataille d’Arras ne bénéficie pas d’une couverture mémorielle comparable à celle d’autres batailles comme la Somme ou Passchendaele4, malgré un bilan de pertes conséquent. Là encore plusieurs hypothèses se font jour [Harvey Osborne, chapitre 10]. Ni la mémoire familiale ou locale, ni l’histoire scolaire et universitaire, ni les commémorations n’ont mis en exergue la bataille d’Arras au Royaume-Uni. En effet, Arras ne dispose pas des récits tangibles5 et des motifs clairs attribués à la Somme et à Ypres ni d’un symbole commémoratif visuel ou d’un lieu de mémoire capable de rivaliser avec Thiepval dans la Somme, la Porte de Menin à Ypres ou le mémorial canadien de Vimy.
Paradoxalement, ce sont les autres nations ou quasi-nations des forces britanniques et impériales de 1914-1918 qui ont déployé le plus fort attachement à la bataille d’Arras-Vimy : la Nouvelle-Zélande, l’Ecosse et surtout le Canada depuis 1917. En Nouvelle-Zélande, alors Dominion depuis 1907, l’action des mineurs-tunneliers a créé progressivement un engouement collectif pour leur action à Arras [Anthony Byledbal, chapitre 2]. Les Allemands sont installés à l’est de la ville et les tranchées allemandes se situent à peine à 2.500 mètres du centre d’Arras. En sous-sol se trouvent plusieurs dizaines d’anciennes carrières d’extraction de pierres calcaires qui permettent à l’armée britannique d’y cantonner ses troupes et de préparer l’offensive prévue au printemps 1917. Les travaux de connexion et d’aménagement sont alors placés entre les mains des tunneliers néo-zélandais dès novembre 1916, lesquels creusent une galerie jusque sous les retranchements adverses pour les détruire par la mise à feu d’une charge d’explosifs6.
Details
- Pages
- XVIII, 302
- Publication Year
- 2026
- ISBN (PDF)
- 9782807607293
- ISBN (ePUB)
- 9782807607309
- ISBN (Softcover)
- 9782807607286
- DOI
- 10.3726/b23190
- Language
- French
- Publication date
- 2026 (June)
- Keywords
- Première guerre mondiale Arras Vimy Lille Nord-Pas-de-Calais Canada tunneliers ligne Hindenburg inflation blé et pain ravitaillement salaires annuels front spirituel place bancaire noblesse hôpitaux militaires mémoire Beaverbrook
- Published
- Bruxelles, Berlin, Chennai, Lausanne, New York, Oxford, 2026. xviii, 302 p., 2 ill. en couleurs, 10 ill. n/b, 5 tabl.
- Product Safety
- Peter Lang Group AG