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Recherche littéraire/Literary Research

Fall 2019

Series:

Edited By Marc Maufort

Daniel Acke, Mark Anderson, Eugene L. Arva, Franca Bellarsi, Valérie-Anne Belleflamme, Thomas Buffet, Ipshita Chanda, Mateusz Chmurski, Wiebke Denecke, Christophe Den Tandt, Lieven D’hulst, César Domínguez, Manfred Engel, Dorothy Figueira, John B. Forster, Massimo Fusillo, Gerald Gillespie, Marie Herbillon, S. Satish Kumar, François Lecercle, Ursula Lindqvist, Jocelyn Martin, Jessica Maufort, Marc Maufort, Sam McCracken, Isabelle Meuret, Delphine Munos, Daniel-Henri Pageaux, Danielle Perrot-Corpet, Frank Schulze-Engler, Monica Spiridon, Jüri Talvet, Daria Tunca, Cyril Vettorato, Hein Viljoen, Jenny Webb

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Lieven D’hulst: Anne Tomiche, dir. Le Comparatisme comme approche critique/Comparative Literature as a Critical Approach. Tome 4 : Traduction et Transferts/Translation and Transfers. Paris : Classiques Garnier, 2017. Pp. 625. ISBN : 9782406065319.

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Anne Tomiche, dir. Le Comparatisme comme approche critique/Comparative Literature as a Critical Approach. Tome 4 : Traduction et Transferts/Translation and Transfers. Paris : Classiques Garnier, 2017. Pp. 625. ISBN : 9782406065319.

Ce volume fort de 625 pages, composé de 41 articles issus du vingtième Congrès de l’Association Internationale de Littérature Comparée organisé en juillet 2013 par l’Université Paris-Sorbonne, atteste excellemment de l’attention soutenue que le comparatisme mondial continue d’accorder à l’étude de la traduction. En dépit de l’autonomie accrue de la traductologie (l’équivalent anglophone Translation Studies est la dénomination savante aujourd’hui la plus largement répandue), une discipline (ou interdiscipline) mondialement reconnue et solidement ancrée dans les universités, le comparatisme n’a cessé d’investir la traduction et, par-delà, les modalités du transfert interculturel. Il possède pour cela trois atouts précieux : en premier lieu, une grande réceptivité pour les concepts et méthodes élaborés au sein de disciplines qui se situent dans son voisinage immédiat ou même croisent son propre parcours : les études littéraires, l’histoire de la circulation des productions culturelles, l’histoire des sciences et des savoirs sociaux et culturels, les études culturelles, etc. ; en second lieu, une longue et solide expérience des échanges littéraires et culturels entre des cultures rapprochées et lointaines, sans distinction d’époques ou d’aires culturelles ; enfin, une autoréflexion poussée qui le conduit à se réinterroger constamment et à s’adapter en conséquence aux grandes évolutions paradigmatiques qui se sont rapidement succédé en sciences humaines et sociales, particulièrement au cours des dernières décennies.

Cela étant, le comparatisme subit aussi des revers bien connus, en particulier celui d’un objet difficile à définir et donc à délimiter : comme ←355 | 356→la notion de traduction – autant que celle de transfert, peut-être – coiffe une panoplie d’usages courants et savants, les comparatistes (comme les traductologues) l’appliquent à des unités de taille et de sens variables : en l’occurrence à des opérations textuelles aussi bien qu’à des sortes de transpositions – certes métaphoriques – d’espaces culturels ou d’univers symboliques. À quoi s’ajoute naturellement que ces définitions se réclament à leur tour de visées ou de théories diverses, divergentes et souvent opposées. Rien d’étonnant que pareilles difficultés obligent constamment les comparatistes à expliciter et le cas échéant à justifier les choix conceptuels et méthodologiques qu’ils opèrent dans le domaine de la traduction. À moins de morceler ce dernier et de le reconfigurer au gré de tendances et d’écoles comparatistes. Or, sans exclure le débat, les grandes rencontres comparatistes encouragent le dialogue plutôt que la division, fût-ce au prix d’une lisibilité amoindrie des contributions qui n’explicitent pas au départ leurs partis pris. Ainsi, nombre d’articles contenus en ce volume attestent de l’ampleur et de la profondeur des perspectives adoptées lorsque celles-ci relèvent d’un programme homogène et mûrement réfléchi. Il serait vain de les mettre en regard et à plus forte raison de les comparer avec des articles qui mettent en relief leur singularité ou ne précisent pas la tradition de pensée ou le modèle théorique concret dont ils s’inspirent et qui varient naturellement d’une aire culturelle à l’autre.

D’entrée de jeu, la structure complexe du volume se ressent de ces difficultés : non pas la structure en deux parties, qui respecte bien les deux centres de gravité que sont la traduction et le transfert culturel, ni même celle en subdivisions, correspondant à des ensembles qu’il est sans doute périlleux d’agréger selon des principes d’ordonnance homogènes (ils sont peut-être éloignés de ceux qui avaient convenu à la programmation d’un congrès à portée mondiale). La première partie intitulée (je ne reprends que la version française) « Traduction / Traductologie / Translation Studies » coiffe deux sous-ensembles : « Traductions, réception, création » et « La traduction à l’épreuve de la pensée et du marché ». Le premier sous-ensemble, qui compte plus de contributions (14 contre 7) se décline en trois blocs thématiques: « Traduction et rencontre de civilisations », « Traduction et tradition littéraire arabe » et « Questions et variations linguistiques ». Quant à la deuxième partie, intitulée « Transferts culturels », elle comprend un sous-ensemble considérable, « Les tribulations des concepts littéraires occidentaux dans leur transfert vers l’Est » (13 chapitres), et un second plus court (4 chapitres) et sobrement intitulé « Transatlantiques ».

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La première difficulté concerne le lien entre les parties et leurs sous-ensembles : ainsi, comme l’indique son titre, la première partie coiffe à la fois des contributions sur la traduction et sur la traductologie ; or, les deux champs ou pratiques ne correspondent pas à autant de sous-ensembles. S’ajoute la curieuse position en tête du volume (avant la première partie) de trois contributions à caractère théorique qui auraient pu trouver place au sein d’un sous-ensemble séparé et nommément consacré à la traductologie et aux études de transfert.

Une seconde difficulté à relever se rapporte à l’agencement des démarches : ce dernier n’apparaît pas dans l’ordonnance des chapitres, qui se réclament, on l’a dit, de théories et de méthodes souvent distantes les unes des autres, sans bénéficier toujours de mises en perspective aptes à éclairer le lecteur. Un exemple : la contribution d’E. Apter intitulée « Non equivalent, non-translated, incommensurate » se réfère à des travaux majeurs sur la notion d’équivalence (Jakobson 1959, Nida 1964, Catford 1965, Baker 1992), mais néglige les développements et synthèses plus récents qui accréditent l’actualité et la flexibilité de ce concept demeuré central en traductologie (e.a. Halverson 1997, Pym 2010). On ignore en conséquence à quel point l’article s’adresse délibérément à un public de comparatistes plutôt qu’à des traductologues.

Il est loisible de penser que ces deux problèmes reflètent la position ambivalente, sinon la « crise » de la littérature comparée et du comparatisme. Pour d’aucuns, comme l’éditrice A. Tomiche, il conviendrait même d’arguer d’une « permanence de la crise de la discipline » (11), une crise plus que jamais aiguë à notre époque, qui fait face à une glocalisation galopante et aveugle. Le titre du colloque (et de l’ouvrage) exprime bien le défi à relever (« une approche critique ») : il s’agit désormais « de prendre la mesure effective de la diversité des pratiques » et de procéder « à une comparaison des comparatismes » (12). Cette invitation aux auteurs s’adresse également aux lecteurs : qu’ils choisissent des parcours de lecture et qu’ils comparent des enjeux et des démarches. Le signataire de ces lignes ne peut évidemment passer en revue l’ensemble des articles, même si la qualité intrinsèque de ces derniers mériterait bien plus qu’un simple résumé. On s’en tiendra donc à relever quelques tendances.

Pour commencer, une dizaine d’articles théoriques (répartis en deux blocs) prennent pour objet des concepts (non-équivalence, violence, métaphore, etc.), des méthodes (transfert, comparaison, performance critique, etc.) ou des institutions (médiation, marché de la traduction) : ils ←357 | 358→donnent lieu à des réflexions et à des prises de positions intéressantes et souvent originales, qui invitent à poursuivre le dialogue, en particulier avec les théoriciens de la traduction.

Notons ensuite l’ampleur géoculturelle des pratiques traductives recensées, où les continents se croisent et où les cultures cibles non-européennes occupent une place majeure : principalement le monde arabe (avec 2 contributions), l’Inde (3), le Brésil (4) et surtout la Chine (14). Les études d’œuvres singulières l’emportent sur celles qui s’attachent à la fortune traductive d’un genre ou d’une littérature. S’ajoute que les échanges unidirectionnels ont la faveur des chercheurs, au détriment des échanges mutuels ou croisés et des circulations internationales des œuvres : celles-ci, on y reviendra, sont toujours bien au cœur des préoccupations comparatistes, même si plusieurs articles se penchent sur le rôle des médiateurs, surtout des critiques, des éditeurs et des traducteurs.

Une mention particulière doit être faite du dossier du transfert de concepts, genres et esthétiques littéraires occidentaux vers la Chine : il est novateur par le choix de l’angle d’approche et fascinant par la vigueur des analyses, surtout lorsque celles-ci focalisent les dialogues, les tensions et plus encore les métissages entre les pratiques et les visées européennes et chinoises. Tout historien de la traduction qui s’intéresse aux échanges littéraires et culturels entre l’Occident et la Chine y trouvera son miel.

Au total, nous sommes en présence d’un ensemble éloquent de contributions qui procurent une image nette de maints thèmes traductifs et de plusieurs démarches traductologiques caractérisant la recherche actuelle en littérature comparée. Cette image est certes incomplète, y compris pour les articles à caractère historique, où l’on aurait davantage pu s’attendre à la mise en œuvre de méthodes qui ont désormais droit de cité en histoire de la traduction : des méthodes bibliométriques et sociologiques, notamment, à côté de modèles historiques proprement dits tels que l’histoire croisée, l’histoire comparée, la micro-histoire, etc. Comme quoi, des passerelles interdisciplinaires entre le comparatisme et la traductologie prouvent et continueront de prouver, aujourd’hui et demain, leur utilité.

Rappelons, pour terminer, que la sélection et la réunion en un seul volume thématique de contributions issues d’un congrès aussi foisonnant que celui de l’AILC a dû constituer une véritable gageure. Louons aussi les autres qualités du travail éditorial : une impression impeccable, une ←358 | 359→présentation brillante qui contextualise et prépare la lecture des chapitres, qui se trouvent assortis de résumés brefs et limpides. On pourrait certes regretter l’absence d’un index des noms de personnes, mais qui aurait peut-être surchargé le volume. On louera également la politique éditoriale qui consiste à donner les citations dans la langue originale avant de les faire suivre de leurs traductions françaises : c’est une prise de position qui tranche avec le monolinguisme progressif des publications internationales, un monolinguisme qu’il faut évidemment qualifier de paradoxal en relation avec des questions de traduction.

 

Lieven D’hulst

lieven.dhulst@kuleuven.be

KU Leuven, Belgique

Bibliographie

Halverson, Sandra. “The Concept of Equivalence in Translation Studies: Much Ado About Something.” Target. International Journal of Translation Studies 9.2 (1997): 207–33.

Pym, Anthony. Exploring Translation Theories. London: Routledge, 2010.

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