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Tweets from the Campaign Trail

Researching Candidates’ Use of Twitter During the European Parliamentary Elections

Series:

Edited By Alex Frame, Arnaud Mercier, Gilles Brachotte and Caja Thimm

Hailed by many as a game-changer in political communication, Twitter has made its way into election campaigns all around the world. The European Parliamentary elections, taking place simultaneously in 28 countries, give us a unique comparative vision of the way the tool is used by candidates in different national contexts. This volume is the fruit of a research project bringing together scholars from 6 countries, specialised in communication science, media studies, linguistics and computer science. It seeks to characterise the way Twitter was used during the 2014 European election campaign, providing insights into communication styles and strategies observed in different languages and outlining methodological solutions for collecting and analysing political tweets in an electoral context.

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5. Les figures de l’ennemi dans les tweets-polémiques des forces protestataires françaises durant la campagne de mai 2014 (Mercier, Arnaud)

Arnaud Mercier, IFP / CARISM, Université Panthéon-Assas, Paris

5. Les figures de l’ennemi dans les tweets-polémiques des forces protestataires françaises durant la campagne de mai 2014

Abstract

This chapter looks at the role of polemic in the way candidates used Twitter during their election campaign. The features of Twitter obviously make it a great electoral tool for controversy, especially for anti-system political parties. During the 2014 European elections, significant convergence could be noticed in France between the left and extreme right in (a) how to identify the enemy, (b) the choice of these European enemies and (c) the use of irony and sarcasm to ridicule and weaken them politically.

5.1 Twitter, un excellent outil de polémique électorale

Élargissant la grille danalyse initiale de Tamara Small, en quatre grandes catégories, sur les usages faits de Twitter par les partis politiques canadiens (Small, 2010), nous en sommes venus à synthétiser les usages de Twitter par les candidats aux élections en six activités distinctes. La publicité a trait à la diffusion dinformations dans un sens descendant, du parti politique ou du candidat vers les internautes ; la mobilisation valorise les pratiques militantes de terrain, les remercie publiquement, ou les incite à agir, en sadressant prioritairement aux sympathisants ; la personnalisation qui voit le candidat mettre en avant ses traits de personnalité et le plus souvent sous un jour favorable, inédit ou décalé, pour déclencher des réactions dordre affectif ; lauto-médiatisation consiste à jouer des réseaux socionumériques dans une logique de substitution aux médias traditionnels mais aussi parfois pour attirer leur attention, en cherchant à faire le buzz ; les interactions sociales visant à échanger directement avec les internautes, sans médiation, en les interpelant et acceptant dêtre interpelé par eux, en initiant débats ou dialogues ; enfin la polémique car les réseaux socionumériques sont des espaces où le débat politique peut sexprimer en envoyant des petites phrases cinglantes contre ses adversaires, voire en les interpelant directement. Cest une tribune ouverte pour lancer sous forme de slogans, de phrases chocs, des accusations directes et des messages simples voire simplistes.

Ce dernier aspect retiendra notre attention dans cet article, en focalisant notre étude sur les figures de lennemi qui sont diffusées sur les comptes Twitter des←101 | 102→ candidats français aux élections européennes, issus de forces protestataires, et la manière dont ils sont présentés, dénoncés, combattus.

Plusieurs auteurs nous aident à cerner la notion de polémique, du point de vue dune analyse argumentative. La polémique sert « à constituer une propagande pour le point de vue du locuteur » écrit Yanoshevsky (2003 : 5). Elle « prend toujours pour objet un discours autre et porte des jugements de valeur sur celui-ci » poursuit Micheli (2011) et « le pathos, la passion, jouent donc un rôle essentiel dans les discours polémiques » parachève C. Kerbrat-Orecchioni (1980 : 10–11). Du coup, poursuit cette éminente linguiste : « en ressortent inexorablement des procédés discursifs relatifs au champ sémantique guerrier que sont lagressivité, la véhémence, les insultes, etc. Cela va de pair avec une attaque vers la personne plutôt quà lencontre des arguments. Le discours polémique attaque une cible, souvent personnalisée au travers dune personne ou dun groupe. En cela, la polémique définit un camp adverse. Elle est alors considérée comme dialogique ». Doù, pour Ruth Amossy (Amossy & Burger, 2011 : 7), le fait que pareille joute verbale soit « un cas limite de communication conflictuelle en ce que domine un désaccord fondamental, radical, et qui semble durable ». On peut en conclure que dans la polémique, tous les coups sont permis, que la mauvaise foi le dispute à linvective. Tout est bon pour disqualifier la parole de ladversaire, quitte à falsifier ou surinterpréter ses propos, à le tourner en dérision plutôt que dargumenter en raison, en détournant des images, en construisant des jeux de mot, en insultant…

Twitter par son format dexpression (limitation à 140 caractères) se prête particulièrement bien au jeu politique médiatique de la petite phrase, de la phrase slogan, qui permet dénoncer ses idées de façon concise et de dénoncer de façon assez vive ses adversaires. Que ce soit les internautes qui utilisent ce support pour accéder à une parole publique, ou des candidats à une élection, pour en faire un espace de propagande électorale en plus, on trouve un nombre conséquent dattaques, de piques contre les concurrents électoraux. Une certaine agressivité sexprime, même si nos constats nés de létude de la tweet-campagne des municipales française de 2014 tendrait à montrer que lagressivité et linjure sont plus fréquents sur les comptes des citoyens (assez souvent anonymes) que sur les comptes des candidats. Leur statut de candidats, même outsiders et antisystème, semble les contraindre à respecter un minimum de règles de bienséance et à afficher une image pas trop outrancière. Cependant, les jeux de mot ironiques, les sarcasmes, les caricatures, sont nombreux et servent à dévaloriser des adversaires politiques. Dans le cas de la construction communautaire, les candidats hostiles à lUnion européenne ont été virulents, en articulant un←102 | 103→ habituel discours de rejet de lEurope supranationale et une vision alternative (il faut construire lEurope autrement et/ou sortir de la zone euro, par exemple). Leurs adversaires politiques (que ce soit les autres candidats ou les personnes qui concourent à lédification de lUnion) sont désignés de telle manière quils sont présentés en ennemis à combattre, pas seulement des rivaux respectables, mais des êtres plus ou moins malfaisants et malintentionnés non dignes de respect, incarnant une figure du mal.

Ajoutons que les qualités dun bon tweet : être bref et nerveux, fait des comptes officiels des candidats un très bon observatoire des discours quils tiennent en campagne. En effet, les partis sen servent pour énoncer les points clés de leur programme et de leurs propositions. Sils font du verbatim des meetings ou des émissions auxquels leurs candidats participent, ils en extraient, par définition, la substance, les phrases clés, les arguments chocs. On voit donc émerger au sein de cette masse de tweets, des éléments de langage qui illustrent parfaitement les thématiques des candidats et la rhétorique quils utilisent, souvent simple voire simpliste, pour essayer de convaincre les électeurs. Dans la gangue des milliers de tweets émis, se trouve, très identifiable, la vision du monde des acteurs en présence, leur weltanschauung.

Les élections européennes sont régies par une règle que le politologue français Jean-Luc Parodi a appelé la logique « des élections intermédiaires », ces élections qui se déroulent entre deux scrutins nationaux de grande influence sur lattribution du pouvoir national. Ces élections sont perçues comme de moindre enjeu, singulièrement les élections européennes, ce qui explique à la fois que les électeurs sabstiennent plus lors de ce scrutin (phénomène observable un peu partout en Europe) et quils en profitent pour sanctionner le gouvernement en place si son action a généré beaucoup de mécontentements, voire quils sautorisent à voter pour des forces protestataires ou populistes, considérant le résultat du scrutin sans grande conséquence pratique, tout en ayant pu ainsi envoyer un message fort de mécontentement. Du coup, le scrutin européen est aussi instrumentalisé par les forces les plus contestataires, les plus radicales, les plus populistes (même si un des leaders du FN récuse ce terme : « @brunogollnisch Ce que vous vous appelez le populisme, nous on appelle ça la démocratie, la voix du peuple ! ») pour émerger dans lespace politique national, avec des thématiques de campagne très nationales.

Pour étudier ces mouvements anti-européens français et leur tweet-rhétorique, nous avons choisi de sélectionner trois forces politiques qui ont des positions extrêmement critiques vis-à-vis du projet européen, de ses institutions et des forces et personnalités politiques qui incarnent ou défendent lUE. Il sagit←103 | 104→ de Debout la République / Debout la France (DLR), du Front national (FN) et du Front de gauche (FDG). Ces partis occupent soit des positions atypiques sur léchiquier politique (refusant le positionnement gauche/droite) soit des positions situées aux extrémités de laxe gauche/droite. Ils ne sont pas des partis de gouvernement, donc tenus par un principe de responsabilité, obligés de faire preuve de réalisme et daccepter des compromis intergouvernementaux lors de la prise de décision européenne. Ce sont des partis protestataires, qui dénoncent lEurope, en jouant sur les frustrations nationales et souverainistes et qui attisent les colères que la politique de lUnion génère parfois. De plus, ils savent habilement mélanger un discours anti-européen avec une critique vive de leurs adversaires politiques nationaux, afin de nationaliser lenjeu des élections européennes. Le plus souvent cette rhétorique se veut virulente, en utilisant des images et des comparaisons peu flatteuses, voire dégradantes ; en faisant des amalgames souvent grossiers, tout en dessinant, en creux, une contre-vision de ce que devrait être lEurope.

Il sagira donc de mettre au jour les discours de dénonciations concernant lEurope chez ces trois forces politiques. Les forces dextrême-droite et dextrême-gauche convergent-elles dans leur vision dénonciatrice de lEurope ? Ont-elles recours à des procédés rhétoriques identiques pour mettre en cause les artisans de lUnion européenne ? Perçoit-on des convergences des similitudes entre leurs tweet-rhétoriques ? Nous essaierons de répondre à toutes ces questions, en présentant dabord un tableau statistique global de lactivité de ces forces politiques sur Twitter durant les trois semaines qui ont précédé le scrutin européen et la semaine daprès. Puis nous présenterons et expliquerons les figures de lennemi mobilisées.

5.2 Analyse statistique croisée des tweet-campagnes protestataires françaises

Commençons par une perspective globale de notre corpus. Tous les candidats aux élections européennes navaient pas en 2014 un compte Twitter. Les candidats sur Twitter restent même encore minoritaires. Lactivisme électoral sur Twitter est très disparate, entre les partis et entre les candidats, y compris au sein dun même parti. Peu tweetent beaucoup, beaucoup se contentent de rediffuser des messages déjà publiés, de retweeter donc.←104 | 105→

Figure 5.1 Tweets des 3 forces populistes durant la dernière phase de l’élection européenne

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Le niveau de maîtrise tactique des usages du web diffèrent aussi beaucoup et les stratégies de marketing électoral sur Twitter sont encore très disparates, sur un large spectre allant de labsence de réflexion tactique sur ce quun candidat fait (ou ne fait pas) de Twitter à une ébauche de coordination par le parti des titulaires dun compte, afin de donner une même tonalité (fond décran standardisé pour tous, tweets ou retweets dans la même période, valorisation du parti ou du leader…). Pour les trois forces en présence retenues, on voit que la fréquence des messages et le nombre de candidats actifs peut diverger nettement.

Tableau 5–1: Répartition des tweets des 3 forces populistes

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Il en va de même des usages tactiques respectifs, comme on le voit dans le graphique suivant, avec en rouge le Front de Gauche, en noir le Front national, en bleu Debout la France. Les données sont ramenées à un calcul de part relative dans le pourcentage total de tweets de chaque parti, afin de pouvoir établir des comparaisons pertinentes.←105 | 106→

Figure 5.2: Présence du parti et du leader dans les tweets de campagne des 3 forces populistes

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On voit que le poids relatif du leader de la formation et de la liste est sujet à variation. Le Front national et le Front de gauche publient beaucoup plus de messages de leur leader que Debout la France et les autres candidats les retwittent aussi beaucoup plus. Nicolas Dupont-Aignan na publié que 93 messages en 4 semaines, contre 462 par Marine Le Pen et 636 par Jean-Luc Mélenchon.

En revanche le nom du leader et du parti sont très massivement cités dans les messages de Debout la France (respectivement 378 et 267 fois), sans doute parce que parti et son leader, Nicolas Dupont-Aignan sont conscients de leur déficit de notoriété, problème que ne connaissent pas les deux autres dirigeants populistes (138 citations de M. Le Pen & 129 de J. L. Mélenchon et 118 mentions du FN & 195 du Front de gauche).

Les différences entre les trois partis sestompent lorsque lon additionne le nombre de tweets émis par toutes les têtes de liste dans chaque région (puisque le←106 | 107→ scrutin était régionalisé) car on voit que les têtes de liste assument pour beaucoup un rôle moteur dans lémission de message sur Twitter.

Figure 5.3: Part des têtes de liste régionaux dans la tweet-campagne de chaque parti

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Mais pour ce qui concerne les statistiques générales sur les usages de loutil Twitter, il ny a pas de différences majeures sur les équilibres entre les messages originels (tweets) et le repartages (retweets), ou dans le nombre de messages contenant la mention dau moins un autre compte (personnalités politiques le plus souvent ou publiques). De même, une des constantes de chacun des candidats est dutiliser de nombreux hashtags (mot accolé à un dièse afin de mettre en exergue un mot clé) pour mettre en valeur des noms de ville (car les réseaux socionumériques sont très utilisés comme support publicitaire pour annoncer les lieux où le candidat se rend ou fait meeting), ou pour mettre en valeur des noms démissions ou de médias (car les candidats consacrent beaucoup de messages à autocélébrer leurs passages dans les médias).

Si les usages de Twitter diffèrent donc assez notablement entre ces forces protestataires, en fonction de la notoriété des leaders et des partis, en revanche, de nombreuses similitudes émergent sur lart rhétorique mobilisé sur Twitter par ces trois forces, quand se ne sont pas de « troublantes » similitudes darguments entre des forces qui se déclarent pourtant hostiles les unes aux autres sur léchiquier idéologique.←107 | 108→

5.3 Les figures de l’ennemi dans la rhétorique protestataire anti-européenne

Les accusations contre lEurope sur Twitter empruntent à plusieurs figures rhétoriques. On retrouve dabord la dénonciation des travers dune Union européenne qui ne soccuperait (très mal) que des normes des biens de consommation, jusquà labsurde : « Lescabeau, chasses deau, élevage des poulets, grilles des jardins denfants etc… Voilà quelques exemples de règles imposées par lUE ! » (DLR). Un candidat FN évoque « des normes de technocrates qui ne connaissent rien de la réalité ».

Et de façon plus générale, cest lidée que lUnion impose tout, qui est vilipendée. Faisant fi des procédures de codécision entre la Commission, le Parlement et les Etats, lUnion européenne est construite comme un bunker doù sortent des décisions absurdes ou malveillantes : « La Commission européenne : une oligarchie autocratique » (DLR) et N. Dupont-Aignan (leader de DLR) parle dans ses tweets de « LEurope de lesclavage ». Il dramatise alors lenjeu électoral : « Cest maintenant lheure du choix de la liberté ou de lesclavage pour les Français ». Le Front de Gauche va dans le même sens. Un de ses candidats évoque « encore un coup de force : le conseil refuse le choix des urnes » (FDG), accréditant lidée du « despotisme de lUE » (FN), de « L#UE, championne dans lart de décider contre la volonté des peuples » (FN), de « lEurope [qui] nest pas “démocratique » (DLR), de « LUnion Européenne ou le déni de démocratie » (DLR), le FDG appelant à contester « Une soumission au diktat européen ». Même esprit de révolte au FDG, où un candidat se demande sil faut continuer à « obéir aux injonctions absurdes de Bruxelles ? ». Et un candidat FN se remémore la date anniversaire du référendum contre le Traité constitutionnel européen de 2005, sous les traits dune libération de lesclavage : « 29 mai : il y a 9 ans le peuple français par référendum brisait ses chaînes ! #ConstitutionEuropéenne ». Un candidat du FDG y revient aussi, pour souligner que ce vote naurait pas été suivi des effets espérés : « la défiance des Français est grande. Ils ont dit non en 2005. Ca na pas été respecté ».

Et bien sûr, si les institutions sont néfastes, ceux qui les incarnent sont aussi dignes de mépris ou dattaques : « @MartinSchulz et @JunckerEU sont les mêmes ! Le choix qui nous est offert est de décider de la couleur de nos barreaux ! » (FN). Leffet dramatique est recherché par le fait de souligner le caractère inéluctable de notre destin avec de tels leaders, qui nous emprisonnent, nous mettent derrière des barreaux. Les dirigeants européens sont présentés comme des nababs (« Les retraites de Nababs des commissaires européens » DLR), des « oligarques européens » (FDG), comme une clique dexploiteurs (« la clique de dirigeants non élus qui exploitent les peuples », FN). Doù la nécessité den « finir avec cette Europe de la soumission et du déclin » (FN). Mais il faut souligner que les candidats←108 | 109→ de ces trois partis sen prennent beaucoup moins quen Italie ou en Espagne à Juncker, Schultz ou à Angela Merkel. Les attaques nominatives sont plus rares et moins outrancières. On trouve quand même un candidat FDG pour renvoyer les deux candidats à la présidence de la Commission violemment dos-à-dos : « Valls fait campagne pour Schulz contre Junker : la peste contre le choléra » (FDG). Concernant Angela Merkel, cest plutôt la soumission des autorités françaises face à lAllemagne qui fait lobjet de tweets incendiaires : « Hollande est nul. Élu par défaut, il est la marionnette parfaite de Merkel » (DLR) ou encore « Ce qui apparente Hollande à Louis XVI cest sa faiblesse. Il nosera jamais être ferme face à Merkel » (DLR). Au Front de Gauche, si lAllemagne est ciblée, cest parce quelle a accédé au rang de symbole dune politique économique rejetée : « les Allemands spéculent sur les dettes des autres pays » ; « Le modèle allemand, mirage libéral ! ».

Un tel propos introduit à une autre critique forte, la perspective nationaliste et souverainiste quon trouve surtout à droite et à la droite de la droite. Un candidat DLR (qui revendique lhéritage du gaullisme) invente la notion de « FFI 2.0 ». Les Forces Françaises de lIntérieur furent le fruit du regroupement, en 1944, des divers mouvements de la Résistance sur le sol français. Ici, ce front de résistance sorganise sur internet (le tweet renvoyant vers un blog militant très virulent, hébergé en Russie). « FFI 2.0 : La France est occupée, sa destruction programmée ». La patrie est donc en danger. N. Dupont-Aignan (DLR) sindigne dailleurs du fait que « Il ne sagit plus de "Changer lEurope" mais de "Changer la France" pour plaire à lUE ». Au FDG aussi on trouve des références à lesprit de : « résistance pour pulvériser leur système basé sur des compromis pourris ». Le Front national parle de « destruction des Etats-nations » et un de ses candidats affirme : « Nous sommes aujourdhui un pays sous tutelle ». LUnion européenne est donc le « broyeur politique de la subsidiarité » (FN), poursuivant une imagerie de la toute-puissance destructrice de lEurope. « l#UE qui abolit la diversité culturelle et ruine les communautés nationales » (FN).

Mais ce nest pas uniquement lEtat-nation qui serait anéanti par lUnion européenne. Notre civilisation est menacée. Les candidats du FN déclinent cette idée avec diverses formulations : « lUE méprise les peuples, les nations et la civilisation » ; « menace sur "la civilisation européenne" » ; « LUE détruit la loi naturelle, la famille et notre socle civilisationnel ! » ; « Nen déplaise au petit cercle mondialiste gouverneur 2 la "province france", les racines chrétiennes sont les fondements 2 notre civilisation ». Les décisions prises au niveau européen menaceraient donc aussi lidéal de famille traditionnelle et donc notre identité et notre socle commun. Doù la charge très forte : dun candidat FN qui dénonce « la perversité de cette #UE immorale ». Cest dans ce contexte que le grand prix de lEurovision a fait une apparition inattendue dans notre corpus, avec la victoire dune drag queen←109 | 110→ autrichienne. Deux candidats FN se moquent de cette personnalité hors norme et en font le symbole de la décadence des valeurs sur notre continent : « #Eurovision. #ConchitaWurst, ou chronique de la mise en œuvre du nouvel ordre mondial » ; « Je trouve que #ConchitaWurst représente parfaitement lEurope actuelle ». Propos qui converge avec les hashtags mis en circulation par DLR : #stopgender ; #lafamille.

Si on regarde du côté des arguments déployés sur léconomie, on retrouve alors une sorte de front uni des trois mouvements protestataires étudiés. Chacun dénonce avec plus ou moins de violence le libre-échangisme, le néo-capitalisme, les banques… Sachant que le Front de gauche a très tôt décidé dorienter sa critique sous cet angle. Il a fait de sa campagne une lutte contre « lEurope austéritaire », jeu de mot contractant le mot austérité et la terminaison de ladjectif autoritaire. LEurope des critères de convergence de Maastricht qui impose de ne pas dépasser un certain niveau de déficit budgétaire, est donc dénoncée à la fois comme produisant de laustérité et en le faisant de façon autoritaire, contre lavis et lintérêt immédiat des peuples. Par conséquent : « on vote #fdg contre laustérité » ! Ou encore, on soutient « la jeunesse qui est sacrifiée par les politiques daustérité », et on crée « un front du refus de laustérité et du libre-échange » (FDG). Un candidat Front national fait aussi circuler un hashtag : #euro austérité et un autre sessaie également au mot-valise, avec le hashtag #eurostérité. Et on découvre à travers tous les tweets étudiés une véritable convergence programmatique de ces trois forces politiques qui se présentent pourtant comme opposées les unes aux autres. Se dégage un même discours de dénonciation de la monnaie unique, des choix néo-libéraux et capitalistes de lUnion, qui détruiraient les pays, leur économie et/ou leurs peuples. On retiendra des tweets convergents comme : « La terrible rançon du fiasco de lEurope libérale ! » (FDG) ; « Le libéralisme sauvage est lidéologie poursuivie par lUE! » (DLR) ; ou pour le Front national, cest « lUE machine à délocaliser lemploi » et « lUE = désindustrialisation ! » ; « nous vivons les ravages dune mondialisation de la concurrence libre et non faussée » (FDG).

Pour le Front de Gauche, il faut donc, grâce à ce vote, « Casser les dents aux rapaces de la finance ! », « Il ne faut pas laisser lEurope aux entreprises et aux banques ». Donc, « Contre lEurope de la finance et atlantiste, votons #FDG ». Même chose au Front national. Il faut combattre « ceux qui vendent notre pays à la concurrence internationale déloyale », condamner « Cette Europe, instrument du mondialisme » celle qui ne sert que « les intérêts des élites mondialisées » car « LUE actuelle ne protège pas notre peuple, elle est au service des lobbys et des multinationales » (FN). Même discours à Debout la République : « L’UE est au service des banques et des multinationales, et non au service des peuples #Reveillezvous », « Le président Charles de Gaulle naurait jamais accepté une dictature bancaire en Europe ».←110 | 111→ « LEurope a créé une concurrence déloyale entre les peuples », elle est associée au « dumping fiscal et social » (DLR). Doù lidée émise par une des têtes de liste du FN que « Les patriciens de lUE prêtent serment de servir docilement le mondialisme ultralibéral ». Un candidat Front de gauche pousse le plus loin lhyperbole dans la comparaison historique, assimilant les orientations libérales de la commission aux premiers moments du nazisme : « Le nazisme fut le résultat de choix politiques : celui de la domination de l Europe de la finance et des grands cartels industriels » (FDG). Doù lappel à rejeter « les traités européens qui saignent le peuple » (FDG).

Dans ce contexte, la monnaie unique et la Banque centrale européenne sont des cibles privilégiées. Pour le Front national, le procès fait à leuro se décline en plusieurs arguments : « Euro rime avec zéro! Zéro emploi, zéro croissance, zéro social ! » ; « Propagande : "Leuro nous protège" – Vérité : Cest dans la zone euro que la crise est la plus sévère et la plus longue ». Et pour étayer la position, on met en circulation des liens URL darticles pas écrits par des militants du FN : « La BCE refuse que les politiques lui dictent sa stratégie (Le Monde 10/5). Aux peuples de reprendre la main par les urnes ! » ; « Emmanuel Todd : "La zone euro nest pas du tout une zone de protection mais une zone de guerre économique maximale" (Le Figaro 22/5) ». Mêmes attaques pour DLR : « Depuis 2009, la zone euro a 4 millions de chômeurs de plus, les Etats-Unis 4 millions de moins », « On asphyxie notre économie avec une monnaie trop chère », jusquà un angoissant message dramatique : « on a une monnaie qui nous assassine ». Pour toutes ces raisons le FDG appelle à combattre « Le Cauchemar Européen », formule qui permet de synthétiser un amalgame de divers reproches comme formulé ici : « Le fumeur de poulet à la javel et la vache aux hormones au sommet de leur haine des peuples et de leur amour des banques! » (FDG).

Un point de crispation a construit la campagne convergente de ces trois partis anti-européens : le projet de traité commercial transAltlantique. Que ce soit par idéologie nationaliste ou en raison dune idéologie communiste et anticapitaliste, les États-Unis font lobjet en France depuis longtemps dun fort rejet (Revel, 2002) y compris après les attentats du 11 septembre, sur le mode du juste retour des choses contre eux (Mercier, 2002). Pour DLR « LEurope ne doit pas être vendue aux États-Unis ! », pour le FN « TAFTA rendra la France esclave économique des USA ! » et « Les États-Unis nous ont contaminé du virus libéral, tout en continuant à se protéger ! », et pour le FDG « LUnion européenne sans diplomatie véritable est inféodée aux États-Unis et à lOtan ». Cet accord en cours de négociation possède la vertu de permettre damalgamer absolument toutes les critiques : la décision technocratique contre lintérêt des peuples, la décision cachée donc antidémocratique, laccord commercial qui ferait la part belle aux banques, aux multinationales, aux lobbies, tous aussi coupables et malfaisants.←111 | 112→

Pour Debout la République la cause est majeure car « Le TAFTA, accord de libre-échange UE-USA, est un danger pour nos démocraties et nos peuples ». Du coup, « @DLR_Officiel se bat depuis des mois contre #TAFTA » et « Nous, nous combattrons #TAFTA sans relâche au Parlement européen », ce qui nest pas le cas des parlementaires français à Strasbourg car « Nos "élus" sont des traîtres ». Et lheure est si grave quils relaient un tweet dun souverainiste marqué à gauche (blogueur vedette de la gauche opposé au Traité constitutionnel de 2005) : « RT @Etienne_Chouard: Grand marché transatlantique : des tribunaux privés pour détrousser les contribuables ! ». Et cette menace grave est avalisée par les forces de gouvernement de droite ou de gauche, propos qui permet de valoriser sa posture de parti antisystème. La gravité de lenjeu est toute aussi exceptionnelle selon le Front National : « Le front national sopposera avec force pour faire échouer le traité transatlantique en cours de négociation par lUMPS ! » car « #TAFTA est un véritable choc de dérégulation ». En effet, « Le traité de libre échange transatlantique, cest lassujettissement définitif au droit des multinationales de 800 millions de consommateurs » ou encore : « Le traité de libre-échange transatlantique est révélateur dune #UE fabriquée pour les multinationales, contre les peuples. #TTIP », et dailleurs attention aux parties cachées mises au jour par Etienne Chouard : « Des tribunaux pour détrousser les Etats. Les non- dits du traité transatlantique ». Même constat lugubre au Front de Gauche : « Les États-Unis véritable empire joue partout le jeu de la guerre économique » donc il faut « faire de cette élection un référendum contre le Grand Marché Transatlantique ». Car « Poulet à la javel, bœuf aux hormones, porc aux hormones ! Voilà ce quest le #GMT ! ». « Le grand marché transatlantique = les multinationales contre la démocratie ».

Il est intéressant dès lors de noter que la force de ce credo anti-américain explique sans doute quaucun de ces trois partis ne sadonne à une virulente critique de lAllemagne et dAngela Merkel. On trouve certes des piques contre lAllemagne, mais assez peu finalement, et souvent ramenées à dautres enjeux. Chez DLR, quand Angela Merkel est convoquée cest pour souligner par contraste la faiblesse politique du Président Hollande : « Hollande est nul. Élu par défaut, il est la marionnette parfaite de Merkel » ; « Ce qui apparente Hollande à Louis XVI cest sa faiblesse. Il nosera jamais être ferme face à Merkel ». Pour le FDG, lAllemagne est surtout larchétype dun modèle économique rejeté : « Le modèle allemand, mirage libéral ! » (propos suivi de liens URL renvoyant vers des articles décrivant les difficiles conditions de vie des travailleurs précaires dans ce pays). On leur reproche aussi le fait que « les Allemands spéculent sur les dettes des autres pays ». Pour le Front national, le cas allemand est mobilisé pour dénoncer la grande coalition SPD-CDU qui est au gouvernement, afin de « prouver » quil←112 | 113→ en irait bien de même en France, avec lalliance objective entre le PS et lUMP : « Hollande avec Merkel sur lEurope. Normal : en RFA cest la coalition CDU-SPD ; ici cest lUMPS. Mais là-bas, au moins, cest officiel !… ». Ce cas allemand sert donc à démonétiser la parole socialiste : « Le PS dénonce la mainmise des conservateurs sur lUE mais sallie avec Martin Schulz, dont le parti gouverne en Allemagne avec Merkel… ». Lhistoire de la relation franco-allemande, faite de trois guerres destructrices en un siècle et de la volonté de ne plus jamais connaître ça, en construisant « lamitié franco-allemande », explique aussi quune rhétorique très hostile à lAllemagne est devenue inacceptable en France, contrairement à ce quon a pu observer en Italie durant cette même campagne.

On voit ici, une autre forme de convergence entre ces trois partis politiques positionnés pourtant très différemment sur léchiquier politique : tous dénoncent les forces de gouvernement, et ce qui est censé être leurs collusions, leur impuissance, leur trahison face aux intérêts de la nation et/ou du peuple. Et léchelon européen, où existe au Parlement une coopération entre les deux principaux groupes politiques, ne vient alors que conforter cette dénonciation au niveau national. Chacun a donc entonné sur Twitter lair bien connu du « sortir les sortants », avec une petite musique spécifique pour chaque parti.

À Debout la République, la collusion est dénoncée avec constance, au deux échelons politiques : « 94 % des décisions ont été votées conjointement par le PPE et le PSE! », « Entendez-vous les leaders #UMP et #PS qui ne remettent RIEN en question? Il ny a plus rien à attendre de ces gens » ; « Ils sont surtout ok pr se partager le pouvoir et ne rien changer. La preuve par les traités signés » ; « Les députés UE PS et UMP et associés ne disent rien des graves décisions qui sont votées par le Parlement ». Du coup, à linstar de Bepe Grillo en Italie ou du parti Podemos en Espagne, Nicolas Dupont-Aignan appelle à renverser toute la classe politique : « Le grand ménage de la classe politique #UMP #PS est un devoir citoyen. Nous payons pour leurs incompétences et malversations. #STOP ! ». Et il se félicite dailleurs de la victoire de Nigel Farage tant pour ses positions eurosceptiques que pour ce quil représente de coup de balai contre les forces de gouvernement.

Même rhétorique au Front National où les futurs dirigeants de la Commission sont jugés interchangeables : « Débat ce soir Juncker-Schulz sur LCI/RTL. Deux voix pour un monologue européiste ». Mais le FN, fidèle à son héritage dextrême-droite, y ajoute un couplet plus complotiste, sur la collusion de la « classe politico-médiatique » qui serait coupable à la fois de sous-représenter la voix du FN et de ne pas parler des « vrais enjeux » cachés du scrutin : « le black out des médias masque léchec de lUMPS ! », « Le complexe médiatico-politique a←113 | 114→ donné congé au peuple », « Ces atteintes à la liberté dexpression sont affligeantes ! Le peuple Français rompra ces chaînes par le vote ! ».

Le Front de Gauche, outre sa dénonciation de lextrême-droite (« Face à lextrême-droite Toute-s mobilisé-e-s pour légalité et la solidarité » ; « Cette femme [Marine Le Pen] na quun discours haineux et mortifère ! » ; « Je dis : soyez fâchés mais pas fachos.» #Mélenchon »), sen prend aussi aux positions communes des deux grandes forces de gouvernement : « le #PS a vidé de son contenu la résolution #StopTTIP du #FdG, avec laval de l#UMP » ; « Les partis socio-démocrates, la droite et les libéraux votent ensemble au Parlement européen dans 80 % des cas ». Et bien sûr les socialistes au pouvoir sont aussi une cible, on dénigre « Lhypocrisie du PS » ou « le mensonge du PS sur les travailleurs détachés », voilà pourquoi « Nous devons donner une bonne raclée à ceux qui ont oublié dêtre de Gauche ! ».

On retrouve enfin dans les deux forces de la droite extrême, un discours ouvertement xénophobe, faisant de limmigration un fléau à combattre et lEurope une « passoire » ou pire un facteur dencouragement à limmigration.

Debout la République se plaint que « Le poste frontière ressemble à une ruine », dénonce « lEurope passoire ». Le Front national préconise « la sortie de la France de lespace #Schengen pour lutter contre l#immigration de masse ! ». Les accords de Shengen deviennent larchétype de ce contre quoi il faut lutter car « lespace Schengen a détruit nos frontières nationales ». Donc « Le Pen dénonce «une immigration considérable» due à Schengen et propose une politique nataliste » selon un tweet relatant un de ses meetings. Pour DLR, la priorité est de « stopper toute nouvelle adhésion » et surtout de refuser à jamais la Turquie, au nom des racines chrétiennes de lEurope.

Au Front national, on trouve des candidats avec des positions bien plus radicales qui nhésitent dailleurs pas à recycler des tweets issus de mouvances ouvertement racistes et complotistes, venant notamment du mouvement dit « identitaire ». Ce mouvement dit défendre la race blanche et française contre les juifs, les musulmans et les immigrés, tous supposés être de mauvais Français. On voit ainsi circuler dans notre corpus des tweets venant du compte @francaisdesouche développant la thèse du « grand remplacement ». La population française (présentée comme de souche) serait en train dêtre submergée par des vagues dimmigration qui la rendraient à terme minoritaire. Pareille menace justifie un appel au sursaut dans les urnes : « Enfants Issus de limmigration : 1 naissances sur 3 en France entière; le grand remplacement est en marche ! le 25 votez pour des frontières » (FN). LEurope qui sest créée dès le Traité de Rome en 1957 pour abaisser les frontières (douanières) entre les peuples est donc un ennemi à combattre car elle empêcherait les États de se défendre contre les invasions en cours,←114 | 115→ faute de frontières nationales. Le hashtag #islamisation ou #immigrationmassive ont aussi circulé sur les comptes de candidats FN.

5.4 Des tweets-polémiques adossées à l’ironie et aux sarcasmes

La dérision politique se porte fort bien sur lInternet, grâce aux vidéos diffusées sur les sites spécialisés, grâce à la circulation accélérée et massive de caricatures, blagues ou clips, comme la campagne sarkostique lavait déjà en 2006–2007, bien montré. Grâce à leffet darchivage que ce support permet, il est devenu plus facile de proposer des montages mettant des élus en flagrant délit de contradictions entre des propos tenus un jour et les propos et actes daujourdhui. De plus, la montée en puissance de lusage politique des médias sociaux, en France, sinscrit dans un contexte de forte contestation des dirigeants politiques et des partis traditionnels et dinstallation de pratiques protestataires chez une partie des citoyens. Par ailleurs, les premières études sur lusage des médias sociaux insistent sur la forte implication personnelle et émotionnelle des propos publiés. Et nous voyons que les forces politiques ont intégré les médias sociaux à leur répertoire daction collective (Mercier, 2015), surtout lors des campagnes électorales, faisant des comptes Twitter, Facebook, Instagram et autres, un prolongement des technologies de « web campaigning ».

Cest en combinant lensemble de ces données que lon doit appréhender la manière dont les citoyens utilisent les médias sociaux (Twitter et Facebook essentiellement, mais aussi parfois Tumblr ou Instagram) durant les campagnes, pour participer au processus électoral, de façon critique. Et on voit que ces espaces dexpression sont souvent utilisés à des fins polémiques, pour émettre une critique politique à au moins trois niveaux : déstabiliser un adversaire politique pour des raisons tactiques et idéologiques, critiquer le jeu politique et partisan tel quil se déroule dans son ensemble, associer à cette critique de la politique, les autres acteurs du jeu électoral que sont les médias et les journalistes. Le tout se faisant par des jeux de posture et des échanges darguments plus ou moins agressifs et radicaux, mais qui ont souvent pour caractéristiques communes de jouer de lironie, des attaques personnelles ridiculisantes, des photomontages sarcastiques, qui sapent la légitimité ou la crédibilité des personnes ciblées.

Mais les forces politiques ne sont pas en reste et adoptent elles aussi, ce style contestataire pour renouveler leur style de campagne sur les réseaux socionumériques. À l’occasion de ce traité, on a donc vu apparaître une figure symbolique inattendue des méfaits de la négociation entre l’Union européenne et les Etats-Unis : le poulet chloré. Dans beaucoup de tweets on évoque cette figure emblématique des traités commerciaux qui se feraient contre l’avis et l’intérêt des consommateurs. L’Europe devient le fourrier de la malbouffe contre les traditions culinaires fran←115 | 116→çaises. Le Front de Gauche et Debout la République vont même en faire des clips de campagne, avec une séquence qui se veut ironiquement amère pour ce dernier (scène de repas familial où le père est critiqué par sa femme et ses enfants pour avoir cuisiné un poulet qui sent mauvais, arguant qu’on ne trouve plus que ça à acheter : du poulet américain lavé au chlore, les poulets français étant devenus hors de prix).

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Au Front de Gauche, on joue des codes de la contestation sur Internet, en mettant en circulant sur Twitter le lien vers une vidéo où on voit un homme habillé en poulet se rouler à l’entrée d’une piscine, dans de l’eau chlorée donc. Le tout accompagné d’un message visant à frapper les esprits, à dénoncer l’absurdité d’un tel procédé pourtant toléré aux États-Unis.

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Par ailleurs, la contestation protestataire sexprime à travers le recours à divers jeux de mots dont la force comique ou caustique semble devoir se suffire à elle-même et semble pouvoir remplacer un argumentaire élaboré. Le discours protestataire repose en effet souvent sur ce type deffet rhétorique, où la pirouette lexicale, le mot qui frappe, la formule choc font office darguments.

En faisant un jeu de mot à base dun préfixe en « euro » (ce que les candidats italiens ont utilisé bien plus que les Français), DLR se moque des pro-européens, qualifiés « deuro-béats », alors même quil y aurait matière à se révolter vu ce qui nous est imposé : « LEurope selon les euro-béats : le fouet autoritaire » (DLR).

Lhabitude prise par les institutions et les entreprises de composer des mots commençant par le préfixe « euro » (Eurodéputés, Eurobaromètre, Eurostat, Europol, Euratom, Euronews, Eurostar, Eurovision…) sert aussi de modèle pour construire des noms ou des adjectifs désignant une qualité ou un défaut attribuable aux institutions ou aux citoyens européens (eurosceptiques, europhiles…). Grâce à ce préfixe court et facilement encastrable dans un adjectif ou un nom, on peut produire des mots composés, sur un mode spécifique, avec une productivité infinie. Linventivité des locuteurs est dès lors sans limite pour créer des mots nouveaux associant lEurope à un mot existant pour faire advenir une réalité, par sa simple nomination. Par le pouvoir performatif du langage, la construction euro+nom ou euro+adjectif permet de définir des catégories, dessentialiser des pratiques, tout en introduisant une relation ambiguë entre les mots en présence, puisque « euro » peut juste dénoter une extension géographique et politique (à léchelle de lEurope) ou bien (dans la bouche des adversaires de lUnion) « euro » connote une caractéristique négative, faisant peu ou prou de lEurope, la responsable, la coupable et entachant les personnes ou les qualités du terme qui suit, dun biais, dune tare irrémédiable. On trouve dans notre corpus de nombreux exemples : eurobéats ; euroPropagande ; euro-pompiers pyromanes ; eurocrates ; eurogagas ; euromondialisme ; autant de qualificatifs péjoratifs auxquels sopposent des termes dont se parent les adversaires de lUnion : euro-refondateur ; eurocritique ; euro-lucide. Notons aussi ce tweet FN contre « le bombardement propagandiste €-phile par la caste politico-médiatique ».

On trouve aussi trace de cette inventivité au service de lamalgame et de la dénonciation dans lart de créer certains hashtags et de faire quelques jeux de mots. Le hashtag est aussi souvent lopportunité de créer des mots composés ou des mots-valises, contractant deux mots pour en faire un troisième plus riche de signifiant, prenant valeur de slogan : #STOPTAFTA (FDG) ; #lobbytour (FDG) pour une série de liens militants ou de presse sur le travail des lobbies à Bruxelles. Les candidats ont créé de nombreux hashtags pour sadapter à ce mode expressif←118 | 119→ né sur Twitter et donner la force dune formule-slogan à un regroupement de deux mots et plus : #MéprisdeCaste (FN) ; Nogender (FN) ; Savefamilly (FN) ; OuiLaFranceNonBruxelles (FN) ; #Gauchetarée (FN) #droitetarée (FN) ; GéronthocratieBasta (FN) ; #JAiMalAMaFrance (FN). Debout la France Debout la République nest pas en reste en matière dinventivité verbale pour ses hashtags sous forme de contractions : #débacledelamorale (DLR) ; BygmalionThon, #Sarkothon ou #QuiVeutGagnerDesBygmalion (DLR) pour moquer laide demandée aux adhérents de lUMP pour renflouer les caisses du parti ; #HollandeTouteLaFranceVeutTaDémission avec une variante plus simple #Hollandedémission ou #Taubiradémission (DLR) ou le plus brutal #Hollandedégage (DLR). Enfin, au Front de gauche également on utilise beaucoup de hashtags pour condenser du sens. Ces hashtags sont des cris de révolte : #bellecolère ; #çasuffit ; #placeaupeuple ; #enfumage ; #foutagedegueule ; #enviedevomir ; #nopasaran (intégrée à la mythologie révolutionnaire de gauche depuis la Guerre dEspagne) ; #onlacherien ; #StopOligarchie ; #doublelangage (pour dénoncer laction de F. Hollande et des socialistes au pouvoir, présentés comme des sociaux-traîtres) ; #lecampdupeupleestnotrecamp ; #jesaisvousvousenfichez (FDG). On trouve aussi quelques jeux de mot pour marquer les esprits par la force dun bon mot : « La jeunesse Contre Le Pen de mort » (FDG) (jeu de mot avec la peine de mort) ; ou encore « Le @FDG mobilisé contre lEurope méTAFTAsée ! » (jeu de mot avec la métastase qui compare donc le traité Europe-Amérique à un cancer).

5.5 Conclusion

On voit que lappropriation des styles Twitter contestataires se fait dans chaque parti, avec des formules chocs, linvention de hashtags mobilisateurs et de quasi slogans, des propos très ironiques et sarcastiques pour décrier les adversaires, et la mise en circulation de liens URL pointant vers des vidéos, des photomontages ou des blogs où une virulence plus forte et plus condamnable sy exprime plus librement. Les réseaux socionumériques en général, sont perçus et vécus comme des technologies daffirmation de soi, permettant de laisser libre cours à lexposition de son intimité, de ses goûts, de sa personnalité, sans censure, au risque même de limpudeur.

Sur les réseaux numériques, lindividualisme expressif suit souvent une logique de libération de certains cadres et conventions sociales qui régissent les interactions sociales ordinaires. Le succès de ces dispositifs technologiques de communication auprès de nombre dusagers sexplique par son adéquation avec des aspirations sociales à ce que le sociologue néerlandais, Cas Wouters nomme « informalization ». Ce sociologue constate dans nos sociétés occidentales depuis←119 | 120→ 1945, une baisse tendancielle de la pompe rigide, des codes cérémoniels ancestraux, de lautocontrainte chère à Norbert Elias dont il se veut le continuateur. Au contraire, monte un sentiment de liberté assumé pour vivre comme on lentend. Il détecte donc « un accroissement des alternatives comportementales et émotionnelles, socialement acceptées » (Wouters, 2007 : 57). Cela correspond à une tendance lourde daspiration à ne pas être contraint, à saffranchir des marques traditionnelles de déférence sociale.

Ici, les candidats des forces protestataires sengouffrent dans ces formes dusage, hésitant beaucoup moins que les candidats des forces dites de gouvernement à manier linsulte, lironie méprisante, la formule choc, pour faire des soutiens à un processus de construction européenne transnationale des ennemis politiques contre lesquels tous les coups sont permis sur Twitter.

Références bibliographiques

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