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Le défi de la forme dans les nouvelles de Pierre Mertens

Une esthétique du genre narratif et une herméneutique existentielle

de Julie Hahn (Auteur)
©2015 Thèses XXIV, 473 Pages

Résumé

Cette thèse a pour objet l’étude des recueils de nouvelles de Pierre Mertens, écrivain belge, dont l’œuvre s’inscrit dans la littérature-monde en français. Dans l’hypothèse avancée, il s’agit de démontrer que, bien que l’intrigue s’estompe, de multiples réalités sont représentées. Celles-ci se rattachent à l’originel et à la vie au 20e siècle, les fragments rassemblés reconstruisent le monde et visent sa totalité. Les domaines de la poétique de la nouvelle et une distinction narratologique (dits et non-dits) forment la charpente de la table des matières, les philosophies de l’existence soutiennent l’herméneutique existentielle. La découverte des structures complémentaires et des contenus témoignent du dialogue étroit entre les nouvelles qui sont à l’image de la valise à double fond.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur/l’éditeur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Langues – litt ératures – cultures Études romanes comparées
  • Remerciements
  • Les surprises du palimpseste
  • Pierre Mertens et la nouvelle, épure de l’être-au-monde
  • Résumé allemand
  • Table des matières
  • Abréviations
  • La littérature francophone en Belgique
  • Introduction à la problématique
  • Corpus
  • Etat de la recherche
  • I. L’énoncé en contextes : Multiplicité
  • 1. Les ancrages artistiques
  • 1.1 Le « paratexte » et les indices thématiques
  • 1.2 Les palimpsestes littéraires
  • 1.3 Les palimpsestes musicaux
  • 1.4 Les palimpsestes cinématographiques
  • 2. L’esthétique de la nouvelle
  • 2.1 Une approche de l’auteur
  • 2.2 Taxinomie
  • 2.3 Les mouvements référentiels
  • L’influence du romantisme
  • Influence du symbolisme et surréalisme
  • Influence du Nouveau roman
  • 2.4 Les titres : indicateurs « intratextuels » et le rapport entre incipit et clôture
  • Le Niveau de la mer
  • Nécrologies
  • Ombres au tableau
  • Terreurs
  • Les Chutes centrales
  • Les Phoques de San Francisco
  • 3. Les obsessions ou Idées fixes
  • 3.1 La pensée occidentale anticipée
  • 3.2 Le profane et le sacré
  • Éléments sacrés émergent dans l’espace profane
  • Les mythes entre sacré et profane
  • La tétralogie dans Profession de foi
  • Amour et sacrifice
  • Le salut
  • 3.3 Réalismes et universalisation
  • Réalités et engagement littéraire
  • Réalisme
  • 4. Les Philosophies de l’existence
  • 4.1 Les ancrages et la Weltanschauung
  • 4.2 Le positionnement
  • La réflexion et ses origines
  • La voie intermédiaire
  • Le réalisme nietzschéen
  • Le réalisme métaphysique
  • 4.3 Les configurations du rhizome
  • II. Existence et essence : les lieux communs : les « dits »
  • 1. Les réalités
  • 1.1 Les faits divers
  • 1.2 Les réalités socio-culturelles
  • 2. Les représentations de la vie intérieure
  • 2.1 Facultés, aptitudes ou dispositions naturelles
  • L’émerveillement
  • La curiosité
  • L’amour
  • La patience
  • L’ivresse, la joie et le bonheur
  • La mémoire
  • Les souvenirs
  • La nostalgie
  • La rêverie
  • La mélancolie
  • L’espoir
  • 2.2 Les épreuves et les « situations-limites »
  • La tristesse
  • Le désespoir
  • L’erreur
  • La bêtise
  • L’affairement et la distraction
  • La fatigue
  • La fatalité
  • Le néant : la mort, rien, le temps et l’oubli
  • 3. Le système de valeurs
  • 3.1 Le bien et le mal ?
  • 3.2 La trahison
  • 4. Les articulations dans le champ social ou les postures existentielles
  • 4.1 L’emprise de l’autre et les rapports de force
  • 4.2 La reconnaissance
  • III. Les représentations du non-dit : le protagoniste
  • 1. Un voyageur
  • 1.1 L’espace ou la carte-monde
  • 1.2 Le « trajet »
  • 2. Les mythes et la condition humaine
  • 2.1 Complexité et intériorité
  • 2.2 Icare
  • 3. Les mythes et le féminin
  • 3.1 Les femmes : autrui propice ou fatal ?
  • 3.2 Antigone
  • 4. Les symboles et les métaphores
  • 4.1 L’ouverture sur le monde : le combat
  • 4.2 Les éléments naturels
  • L’eau
  • L’Air
  • Le feu
  • La Terre
  • IV. Les bilans sur l’existence et le retour à l’originel
  • 1. L’enfance
  • 2. L’énigme – le doute et l’indicible – support de réflexion
  • 3. Le mouvement cyclique ou l’ « éternel retour »
  • 4. L’essentiel et l’inessentiel
  • 5. La prise de conscience : l’être et les devenirs
  • 6. La vie, l’humour et l’ironie
  • V. Convergence d’expériences : l’Amérique de Franz Kafka et Pierre Mertens
  • 1. Le modèle Franz Kafka
  • 2. L’Amérique
  • Conclusion
  • Bibliographie et table des schémas et des tableaux
  • Œuvres littéraires de Pierre Mertens et traductions
  • Ouvrages critiques et essais de l’auteur
  • Littérature critique
  • Dictionnaires
  • Sources Internet
  • Table des schémas et des tableaux

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Abréviations

Les œuvres de Pierre Mertens (Il faut noter que les abréviations des titres de recueils sont uniquement insérées dans les notes de bas de pages.)

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La littérature francophone en Belgique

L’entrée des œuvres de Mertens dans le champ littéraire internationale passe non seulement par la réception primaire, c’est-à-dire la publication dans les maisons d’édition en France, mais encore par le biais des nombreux prix littéraires qui lui sont décernés et, en ce qui concerne la réception critique, à travers les rééditions et les traductions. Au regard des traductions, nous notons que c’est par le roman Les Eblouissements (1987) que l’auteur acquiert sa notoriété sur la scène internationale, ce roman est jusqu’ici le plus traduit. Nous rappelons à cet endroit que Mertens écrit Les Eblouissements (Der Geblendete1) lors de son séjour (DAAD-« Künstlerprogramm ») passé à Berlin en 1987. D’autres traductions allemandes s’ensuivent, telle la nouvelle Der Freund meines Freundes2 (1987) par Gundel Bernimoulin (L’ami de mon ami), d’autres nouvelles rassemblées par Anne Neuschäfer dans le recueil Nachbilder, Striptease, Zusammenstoß, Nachruf 3 (1991) (Reconstitution, Strip-tease, Collision, Nécrologie), réédition augmentée et retravaillée en 2009 intitulée Nachtrag zur Reise des Kolumbus und andere Erzählungen), le récit Geheime Noten4 (1991) par Uli Aumüller (Lettres clandestines) et, Ein Fahrrad, ein Konigreich und der Rest der Welt5 (1996) par Manfred Flügge (le roman Une paix royale).

Nous pouvons ajouter que Mertens se range dans une lignée d’écrivains internationaux tels Julio Cortázar, Vassilis Vassilikos, Salman Rushdie et Milan Kundera et d’autres encore.

« En Mertens, il y a donc du Picard et du Lemonnier à la fois ; il est le maître à penser d’une institution littéraire qui se cherche, tout en jouant le rôle du grand écrivain, reconnu à l’étranger. Dans les années 1980 et 1990, le magistère de Pierre Mertens ← 1 | 2 → est tel qu’il représente de fait la seule figure d’intellectuel existant fortement sur la scène public belge francophone. »6

Ainsi, en rapport aux indications décrivant l’entrance, nous remarquons ici que l’œuvre littéraire de Mertens, comme celle de nombreux écrivains belges, est entre autres caractérisée au début par un problème lié à l’édition en Belgique, ce n’est là qu’une des barrières à franchir par les écrivains belges. Ce fait s’explique par la complexité et l’ambiguïté de l’évolution littéraire francophone belge, dont la particularité réside notamment dans l’absence d’une longue tradition littéraire nationale (unique). Ceci s’explique par l’évolution historique du pays dont les provinces actuelles furent en possession de plusieurs royaumes, sous l’autorité de divers régimes politiques et connurent donc de nombreuses influences culturelles. Dans la seconde moitié du 20e siècle, la Belgique évolue vers ce qui est appelé le « laboratoire de l’Europe »7, sa politique fait l’objet de polémiques mais les issues de ces conflits sont à l’origine d’une image positive projetée sur elle par le regard de ses voisins qui lui reconnaissent les qualités suivantes :

« elle s’en sort grâce à son capital quasiment inépuisable d’inventivité, d’ingéniosité et à son profond humanisme – fruit du métissage savant d’une vieille civilisation aux confins du monde latin et du monde germanophone. Sa capacité au consensuel, sa convivialité qui se maintient dans les situations les plus graves, son compromis à la belge sont devenus proverbiaux. Et c’est à ce moment-là précis que la raillerie ou la crainte de ses voisins européens se transforme en admiration. »8

Les changements qui ont touché la division territoriale et linguistique du pays depuis son indépendance en 1830 témoignent de la pluralité et de la diversité de ← 2 | 3 → son héritage. Les contextes de naissance de l’Etat belge ont incité les intellectuels et artistes belges à la quête identitaire, cette question de l’identité accompagne encore les Belges aujourd’hui et la question n’est pas entièrement tranchée. L’évolution historique de la Belgique et la non-existence d’une hégémonie artistique nationale sont à l’origine des difficultés que nous rencontrons à saisir la littérature belge comme unité. Certains écrivains expriment leurs hésitations quant à leur appartenance au champ littéraire belge, quelques-uns s’en détournent tout à fait, lorgnent et s’inspirent de la scène littéraire parisienne contiguë, à l’inverse, d’autres luttent pour une littérature régionale et nationale belge. Cette situation repose en partie sur un plus grand problème commun aux littératures francophones qui se caractérise par :

« l’absence d’un réseau éditorial pluriel couvrant les différents continents où se parle et s’écrit le français, et capable de rebondir dans l’ensemble des pays francophones. Significatif à cet égard le fait que la presse des pays francophones, s’il lui arrive parfois de parler de telle ou telle production locale, parle de littérature française de France bien évidemment mais ne parlera presque jamais de productions issues des autres aires francophones. »9

Enfin, le domaine de l’historiographie témoigne de ce trouble littéraire, en effet, le problème se manifeste déjà dans le choix d’une dénomination commune pour l’ensemble des productions littéraires belges : « littérature belge de langue (ou d’expression) française », « littérature française de Belgique » ou, aujourd’hui, l’oecuménique « littérature francophone de Belgique »10. Un premier ouvrage se fondant sur le discours de La Jeune Belgique est l’Histoire illustrée des lettres françaises de Belgique de Gustave Charlier et Joseph Hanse parut en 1958. En 1982, dans Balises pour l’histoire de nos lettres, publié par Marc Quaghebeur, s’affirme

« la volonté de ne plus envisager la littérature belge exclusivement dans son ajustement plus ou moins étroit au canon français, mais d’y rechercher aussi les traits spécifiques qui la constituent en un ensemble distinct, témoin d’une histoire singulière. »11

Plus récemment, en 2003, nous trouvons l’Histoire de la littérature belge francophone 1830–2000, cet ouvrage ne procède pas selon le schème d’une histoire ← 3 | 4 → littéraire linéaire, en revanche, nous trouvons une linéarité chronologique procédant toutefois à une sélection où les contributions sont créées « à partir d’un thème, d’une question, d’un auteur ou d’un mouvement »12.

Ce bref aperçu introduit de manière générale la problématique liée à la littérature belge et pose une question liminaire à notre thèse : Qu’est-ce que la littérature belge ?13 Nous proposons d’y répondre en nous référant à l’histoire littéraire présentée ci-dessus et à un autre ouvrage majeur rendant compte de la complexité de la littérature belge de langue française 150 ans après la création du pays, La Belgique malgré tout. Littérature 198014, auquel soixante-huit écrivains apportent leur contribution.

Afin de répondre à notre question initiale, nous montons le temps à rebours en présentant certains constats que livrent ces auteurs en 1980 dans La Belgique malgré tout : « ‘pays en creux’ (Claude Javeau) […] ‘perpétuel exil’ (Jacques Crickillon), ‘no man’s land’ (Marc Rombaut), ‘J’aime le non-Etat qu’est ce pays’ (Paul Willems) »15. Ces formules indiquent une tendance privilégiée par un bon nombre des contributeurs, ils donnent des acceptions « qui se rattachent à la tradition moderne de la négativité »16 :

« Autour du paradigme de la négativité gravitent les notions d’exil, d’absence, de déracinement ou de clandestinité, qui projettent la représentation proposée de la Belgique sur l’horizon de la représentation de la modernité. Le signifiant ‘Belgique’ désigne de la sorte un espace ouvert et décentré, ‘un non-lieu qui permet l’écart et le retour, le mouvement d’écrire’. »17

En outre, il faut remarquer que le problème de l’identification à une collectivité est souligné par ces auteurs qui s’entendent sur la formule suivante : ← 4 | 5 →

« A côté de cette modernité ‘malgré tout’, il y a […] une ‘Belgique malgré nous’. L’un des énoncés types de cette Belgique plurielle se formulerait ainsi : ‘je’ ne ‘nous’ ressemble pas. Chaque locuteur met en effet l’accent sur l’écart qui le préserve d’une identification complète à la collectivité, à un quelconque sujet-nation. »18

Nous pouvons conclure sur le constat final faisant ressortir l’ambiguïté de la situation belge, elle se voit renforcée par l’équivoque des années 80 marquée par la (pos)modernité :

« De la spécularité à la contradiction (‘ici et partout’, ‘centre-décentrement’, ‘centripète-centrifuge’, ‘belge-hors frontières’) […], le ‘malaise belge’ se hisse à la hauteur d’un malaise ‘moderne’. Il renonce au grand récit ainsi qu’à la grande Histoire associés aux mots Etat et pouvoir, et fait de l’aporie de la demande de sens moderne l’ultime lieu d’ancrage d’une littérature qui ne peut se dire qu’en énonçant sa perte. »19

Nous pouvons dire que l’ambiguïté contenue dans la formule « malgré tout » réside dans la multiplicité de l’identité belge qui, par le biais des similitudes et de la relation (nous associons à ce terme l’idée développée récemment par Édouard Glissant20 qui souligne l’importance de la diversité et de la mise en évidence de détails qui fondent l’unicité d’une culture) entretenue avec les cultures latines et germaniques, affirme son originalité :

« S’il y a une ‘Belgique malgré tout’, c’est d’abord qu’il y a ‘une réalité belge qui ne saurait être une identité’. Par ses particularismes linguistiques, sa géographie, ses institutions, son système politique ou son imaginaire colonial, la Belgique existe donc bel et bien, qu’on veuille ou non. La Belgique malgré tout se veut ainsi une réponse au fameux Manifeste du groupe du Lundi (1937) dans lequel d’éminents écrivains belges rejetaient toute définition nationale ou régionale de la littérature et se considéraient comme des écrivains français au même titre que les écrivains bretons. »21

Nous poursuivons avec la notion de Belgitude, elle a eu une importance considérable pour la plupart des auteurs réunis dans La Belgique malgré tout et elle permet de joindre les deux bouts de l’histoire littéraire. Mertens, dans son engagement entre autres pour les Lettres Belges, leur reconnaissance au pays et à l’étranger, expose le constat déplorable et revendique, aux côtés du sociologue ← 5 | 6 → Claude Javeau, la promotion de l’activité artistique et intellectuelle des Belges22 : la notion de Belgitude symbolise cet engagement.

« Vivant et se produisant à Bruxelles mais accueilli, écouté et publié à Paris, Pierre Mertens s’est fait le porte-étendard de cette ‘belgitude’ qui rompait avec les anciens complexes, tant à l’endroit d’une France écrasante qu’à l’égard d’une Belgique mal vécue. ‘Soyons-nous’, pour reprendre une ancienne formule, et soyons-le sans naïveté ni morgue. »23

En 1988, Mertens fait le point sur la notion lors d’une conférence intitulée Pour en finir avec la Belgitude et conclut : « La Belgique devrait ne présenter encore qu’un seul intérêt, il serait, à mon avis, d’ordre parfaitement mythologique. Et c’est à cette Belgique-là que, comme écrivain, je compte bien m’intéresser, à la Belgique comme mythe, et peut-être comme catastrophe »24. Nous pouvons rebondir sur la Belgitude définie dans la citation ci-dessus, elle met en évidence le rapport à la devise des Jeunes-Belgique, « soyons-nous », qui marque le début d’une quête identitaire après l’indépendance du pays en 1830. La formule « soyons-nous »25 incarne l’une de ses étapes significatives en vue ← 6 | 7 → d’une autonomie littéraire souhaitée par les dénommés Jeune-Belgique qui reconnurent en Charles de Coster et son œuvre La Légende d’Ulenspiegel (1867) « le père des lettres belges »26 et la naissance d’une littérature nationale car la revue La Jeune Belgique

« joua un rôle de premier plan dans la découverte de l’auteur de la Légende. […] Leur devise, ‘Soyons-nous’, lui [à Charles De Coster] convenait mieux qu’à n’importe quel autre littérateur belge. Sans faire de ‘l’art pour l’art’, il avait créé une écriture strictement personnelle et originelle […] la signification nationale de La légende réside moins dans l’exaltation d’un épisode héroïque passé – à cette fin, les romans historiques de l’époque romantique auraient suffi, que dans l’évocation du peuple, de ses mœurs, qualités et défauts. »27

En effet, ce désir d’affirmer une identité littéraire belge indépendante, tandis que le pays fut à plusieurs endroits la terre d’asile d’écrivains français exilés, parmi lesquels Victor Hugo, mais encore le peuple auquel les Français reprochèrent la contrefaçon28, est exprimé entre autres par Charles Faider en ces mots :

« Eh quoi ! la littérature belge serait la littérature française, à savoir celle qui semble vouloir défigurer le siècle et l’entraîner dans le tourbillon d’une anarchie morale […] ? La littérature belge serait la littérature allemande, c’est-à-dire l’alliance d’une philosophie mystique et d’un radicalisme sans application actuelle ? Non. – La littérature belge peut être indépendante : ce serait un malheur pour elle d’adopter le désolant scepticisme de la littérature française, ou le mysticisme incompréhensible de la littérature allemande ; elle doit se tenir plus près de la sagesse et de la morale, plus près de la véritable utilité et la véritable honnêteté. »29

Afin de ne pas dépasser le cadre de cette première question et nous éloigner dans les méandres de la littérature belge de langue française, nous évoquons ← 7 | 8 → rapidement quelques étapes soulignant l’influence de la France et définissant la modernité littéraire belge.

Une première étape décrit la période de la contrefaçon, Claude Pichois la décrit de la manière suivante : « la Belgique était comme la langue d’Ésope : on la moquait, on l’admirait. C’était un pays qui singeait la France : le pays de la contrefaçon. C’était un pays qui tenait tête à l’Empire, lequel voulait en faire un pion sur son échiquier »30. A d’autres endroits, entre autres dans la Revue belge en 1836, c’est encore la proximité entre la France et la Belgique qui est illustrée en s’appuyant sur un fait historique qui marque un tournant décisif dans l’histoire européenne :

« Oui, la France protège la Belgique. C’est à l’ombre de ses drapeaux que notre Révolution s’est accomplie et que se consolide notre indépendance. Aussi nous empressons-nous de lui en témoigner ici toute notre gratitude. Mais que la France soit juste á son tour. Qu’elle n’oublie point que, pendant quinze ans, les Belges ont versé, sur tous les champs de bataille de l’Europe, le plus pur de leur sang, pour la défense de son territoire et la propagation des principes de sa Révolution. »31

Au 19e siècle comme au 20e siècle domine la quête identitaire qui définit le rôle et le statut de la littérature, au 19e siècle, nous pouvons affirmer que « La littérature remplissait donc au XIXe siècle une mission essentiellement utilitaire : nationaliste et didactique »32. Cette situation connaît un changement induit à la suite d’un événement en particulier, il s’agit du banquet33 Lemonnier de 1883 : « Désormais la littérature serait séparée de la politique et se développerait en vertu de ses propres règles, sans récompense extérieure, mais surtout sans ingérence du pouvoir »34. Et, par ce même événement, « la Belgique littéraire ← 8 | 9 → était devenue moderne »35, modernité qui s’affiche tout d’abord par l’intérêt porté au (réalisme –) naturalisme. La modernité belge peut être donc entendue comme « une rupture avec le passé (ce qui ne signifie pas négation de ce passé) et comme une volonté de rendre l’homme maître de son destin et le faire accéder au statut de sujet se définissant et se positionnant par rapport à d’autres sujets »36. Un mimétisme esthétique s’institue, conformément au naturalisme français avec Emile Zola comme figure de proue, l’esthétique naturaliste se développe en Belgique. En rapport avec ce style littéraire, il s’impose de citer le nom de Camille Lemonnier qui « ne réussira pas à se défaire de sa réputation de « Zola belge » et restera aux yeux de Paris, en dépit du banquet de 1883, un écrivain mineur »37. Le tournant du 20e siècle est marqué par « une querelle des Anciens et des Modernes sur la question de la langue littéraire »38. A cette époque naît également la première génération littéraire qui édifie sa renommée sur la scène internationale. La volonté de rattachement aux courants modernes européens signifie que la littérature « s’affranchit du provincialisme et du particularisme qui l’avaient imprégnée jusque-là »39. La modernité s’affiche par la création d’œuvres dans tous les genres et, avec succès, en considérant la reconnaissance de Maeterlinck, « la Belgique se découvre à la fois pionnière et fondatrice d’une branche majeure du théâtre européen »40. La littérature belge franchit alors le seuil de la scène internationale, cependant l’évolution des lettres belges, engagée dans son autonomie et sa quête d’identité littéraire, connaît une virevolte au 20e siècle, dans les années 30, le Manifeste du groupe du Lundi (1937) en est à l’origine. Dans ce manifeste, le groupe s’oppose au concept de « littérature nationale » jugée comme une « erreur radicale »41 car « la culture et la ‘communauté de langue’ créent des rapports plus fondamentaux. Il est dès lors absurde de concevoir une histoire des lettres belges en dehors du cadre générale des lettres françaises »42. ← 9 | 10 →

Tandis que les lundistes plaident pour une littérature ayant pour fonction l’universalité, les successeurs des Jeune-Belgique défendent le régionalisme et son esthétique réaliste à même d’assurer une tradition littéraire et sa pérennité, la notion de Belgitude et le recueil d’essais intitulé La Belgique malgré tout relèvent alors le défi de l’authenticité, de l’autonomie mais aussi de la reconnaissance au sein et hors du pays.

La réponse partielle à la question, qu’est-ce que la littérature belge ?, l’appartenance aux dites littératures francophones et à la lignée d’auteurs internationaux nous indiquent que la dénomination « littérature belge » présente une insuffisance terminologique pour rendre compte de l’œuvre créatrice de Pierre Mertens et, nous incitent à classifier en partie l’œuvre de l’auteur sous le concept créé depuis peu, à savoir la littérature-monde43.

Nous empruntons plusieurs aspects qualifiant cette littérature-monde, tout d’abord, le retour de l’idée « d’écrivain-voyageur »44, à laquelle nous identifions Mertens, et de celle d’une liberté d’écriture reconquise : « écrire, n’était-ce pas tenter de donner forme, visage, à l’inconnu du monde, et à l’inconnu en soi ? Ecrire, n’était-ce pas, faisant œuvre à partir du chaos, tenter de rendre celui-ci habitable ? »45. Cette liberté signifie autrement dit :

« Nulle école, nulle forme obligée, et certainement pas la prétention de réduire toute littérature possible à un quelconque ‘genre’ mais la conviction affirmée qu’il n’est pas de ‘littérature pure’, que c’est l’épreuve de l’autre, de l’ailleurs, du monde, qui, seule, peut empêcher la littérature de se scléroser en ‘littérature’. »46

Le Bris évoque le « désir-monde » occupant une place centrale dans cette conception de littérature-monde et il critique la conception de la littérature telle qu’elle ← 10 | 11 → a été traitée quelque temps chez un nombre d’écrivains, dans la critique ou au lycée où l’on enseigne

« plus guère que le dogme selon lequel la littérature est sans rapport avec le reste du monde. Dans l’université, la tendance qui refuse de voir dans la littérature un discours sur le monde y occupe une position dominante et exerce une influence notable sur l’orientation des futurs professeurs de français et le courant récent de la déconstruction ne conduit pas dans une autre direction. »47

C’est là que nous pouvons introduire un deuxième aspect décrivant la condition de l’écrivain belge, en particulier celle de Mertens, qui accède tout naturellement à une littérature-monde car, privilégié « d’être à cheval entre plusieurs cultures, [cette situation] leur donnait un œil particulièrement aigu, et du même coup réveillait, revivifiait la littérature, la dégageait de la gangue des préjugés, des bavardages mondains, des idéologies qui depuis des décennies tendaient à l’étouffer »48. Il revient à dire qu’un écrivain-voyageur est quelqu’un « qui fait de la littérature, à travers le voyage, l’expérience d’un ‘passage à l’autre’, d’un télescopage, en lui, des cultures »49.

Un troisième aspect concerne le goût de lecture commun unissant ces écrivains, ils « ne citaient que très rarement, comme influence majeure, des auteurs nationaux, mais bien plutôt […] Faulkner, Dostoïevski, Conrad, les grands de la littérature universelle, sans considération de pays »50. Cette ‘nouvelle’ condition de l’écrivain se laisse résumer comme suit :

« Ecrivain, je me sens du monde entier, habité de tous les livres qui ont pu compter pour moi, écrits aux quatre coins du monde dans toutes les langues, de culture littéraire au moins aussi anglo-saxonne que française […] A ce titre, la foule de petits hommes gris, déconstructeurs, intertextualistes, structuralistes, Diafoirus formalistes m’est toujours apparue comme une foule ennemie, acharnée à détruire le seul trésor qui m’importait. Gagner un autre espace […] espace qui s’appelait pour moi littérature-monde en français. »51

Ce regard sur la littérature est donc partagé par de nombreux écrivains internationaux et, parmi ceux qui ont contribué à la conceptualisation d’une littérature-monde, nous comptons Edouard Glissant qui, dans la Philosophie de la ← 11 | 12 → relation, collection d’essais parue plus récemment, 2009, déploie le concept de la littérature-monde en l’enrichissant de certaines notions.

Cet abrégé justifie certaines perspectives qui sont présentées (notamment repères ancrés dans la littérature française, dans les littératures étrangères) dans l’introduction à la problématique. Ensemble, ces perspectives ont pour objectif de faire découvrir comment l’auteur « dit le monde ».

1 Trad. Aumüller, Uli : Der Geblendete, Berlin : Argon 1989.

2 Trad. Bernimoulin, Gundi : Der Freund meines Freundes, Berlin : Literarisches Kolloquium 1987. (Le volume comprend également la nouvelle Auto-Stop).

3 Trad. Neuschäfer, Anne : Nachbilder, Strip-tease, Zusammenstoß, Nachruf, Berlin : Editions Haux 1991.

4 Trad. Aumüller, Uli : Geheime Noten, Berlin : Argon 1991.

5 Trad. Flügge, Manfred : Ein Fahrrad, ein Königreich und der Rest der Welt, Berlin : Aufbau-Verlag 1996.

6 Bertrand, Jean-Pierre ; Biron, Michel ; Denis, Benoît et Grutman, Rainier (éds) : Histoire de la littérature belge francophone 1830–2000 : Éditions Fayard 2003, pp. 535–536.

7 Neuschäfer, Anne (éd.) : Approches interculturelles Belgique-Allemagne. Documents pour une meilleure communication transfrontalière, Frankfurt am Main : Peter Lang 2012, p. XI. « Cette neutralité, à deux reprises violée par une Allemagne expansionniste durant la Première et la Seconde Guerre mondiale s’est aujourd’hui transmuée en un profond engagement pour la cause commune européenne, de telle sorte que l’on parle volontiers du « laboratoire de l’Europe » quand on se réfère au processus ininterrompu depuis 1962 de réformes institutionnelles qui a transformé la Belgique de l’initial état centralisé en un état fédéral […] dont les trois communautés (Vlaams Gemeinshap, Communauté Française de Belgique et Deutschprachige Gemeinschaft) qui le composent sont les promotrices de nouveau modes de vie institutionnelle commune et de formes de gouvernance identitaires spécifiques. »

8 Ibid., p. VII.

9 Quaghebeur, Marc : « Des spécificités littéraires francophones », in : Anne, Neuschäfer (éd.), Belgien im Fokus. Geschichte – Sprache – Kulturen, Frankfurt am Main : Peter Lang 2007, p. 383.

10 Jean-Pierre Bertrand, Michel Biron, Benoît Denis et Rainier Grutman (éds), Histoire de la littérature belge francophone 1830–2000, p. 10.

11 Ibid., p. 12.

12 Ibid., p. 18.

13 Neuschäfer, Anne : « Die Literatur Belgiens in französischer Sprache seit der Staatsgründung 1830 », in : Anne, Neuschäfer (éd.), Belgien im Fokus. Geschichte – Sprache – Kulturen, p. 411. « Die Literaturwissenschaft hat sich immer wieder mit der Frage beschäftigt, ob die französischsprachige Literatur Belgiens als Teil der französischen oder der frankophonen Literatur zu bezeichnen sei. »

14 Sojcher, Jacques (éd.) : La Belgique malgré tout. Littérature 1980, Bruxelles : Editions de l’université de Bruxelles (numéro spécial de la Revue de l’Université de Bruxelles) 1980.

15 Biron, Michel : La modernité belge. Littérature et société, Montréal : Coédition Editions Labor et Les Presses de l’Université de Montréal 1994, p. 374.

16 Ibid., p. 376.

17 Ibid., p. 377.

18 Ibid.

19 Ibid., p. 388.

20 Glissant, Edouard : Philosophie de la relation, Paris : Editions Gallimard 2009.

21 Jean-Pierre Bertrand, Michel Biron, Benoît Denis et Rainier Grutman (éds), Histoire de la littérature belge francophone 1830–2000, p. 490.

Résumé des informations

Pages
XXIV, 473
Année
2015
ISBN (PDF)
9783653051919
ISBN (ePUB)
9783653970203
ISBN (MOBI)
9783653970197
ISBN (Broché)
9783631658758
DOI
10.3726/978-3-653-05191-9
Langue
Français
Date de parution
2015 (Janvier)
Mots clés
Kurzerzählungen Novellen Hermeneutik Modernität Postmodernität
Published
Frankfurt am Main, Berlin, Bern, Bruxelles, New York, Oxford, Wien, 2015. XXIV, 473 p., 7 tabl., 3 graph.

Notes biographiques

Julie Hahn (Auteur)

Julie Hahn est chercheuse belge et chargée d’enseignement à la Chaire de littérature romane de l’Université Polytechnique à Aix-la-Chapelle (RWTH Aachen). Après des études en Philologie romane et anglaise, elle s’intéresse en particulier à la dite littérature-monde et à la littérature contemporaine dans laquelle s’inscrit le projet de thèse.

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Titre: Le défi de la forme dans les nouvelles de Pierre Mertens