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Henri Michaux. Interventions poétiques d’un homme en –«mane»

de Monica Tilea (Auteur)
©2015 Thèses 200 Pages

Résumé

Issu d’une traversée originale de l’œuvre d’Henri Michaux, ce livre propose une reconstitution de la phénoménologie du travail créateur à travers une démarche comparatiste centrée sur la relation isomorphe du couple – apparemment antinomique – du faire scriptural et du faire pictural. Cette approche novatrice reprend le modèle de lecture décrit par Michaux même dans le texte « Aventures de lignes » et, contrairement à la représentation conventionnelle d’un Michaux autocentré, elle met le devenir du créateur sous le signe de la dialectique de l’introspectif et du perceptif, des expériences physiques d’un corps sensoriel, de l’expression solidaire du manque et de l’invention, de la faiblesse et de l’agir, de la blessure et de l’intervention.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • droit d’auteur
  • Sur l’auteur/l’éditeur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières/Índice
  • Introduction
  • I. Le Travail Du Nocturnal
  • 1. Le regard dé-tourné
  • 1.1 L’intention perceptive
  • 1.2 Le détournement créateur
  • 1.3 L’introréalisme
  • 1.4 L’espace ambigu
  • 1.5 Intériorité et identité
  • 2. Le regard reflété
  • 2.1 L’émotion
  • 2.2 L’impressionnabilité
  • 2.3 Le dédoublement créateur
  • 2.4 L’émergence de l’impersonne
  • 3. Le regard nocturne
  • 3.1 L’invention des filtres poïétiques
  • 3.2 Le brouillard
  • 3.3 L’ombre
  • 3.4 La monotonie
  • 3.5 Le sens du manque
  • II. Le Travail Nocturne
  • 1. Le faire rêvé
  • 1.1 Rêves de nuit et rêves de jour
  • 1.2 La création rêvée
  • 2. L’obscurité – filtre poïétique
  • 2.1 « sous le plafond bas de ma petite chambre…. »
  • 2.2 « … est ma nuit, gouffre profond »
  • 3. Le rêve énergétique
  • 3.1 Le refus
  • 3.2 Le mouvement violent
  • 3.3 Le mouvement léger
  • 4. L’écriture meurtrière
  • 4.1 Les mots
  • 4.2 Les outils
  • 4.3 Les gestes
  • 5. L’écriture de l’impersonne
  • 5.1 Le moi multiple
  • 5.2 L’impersonnalisation créatrice
  • 5.3 L’ambiguïté des voix dans “La Ralentie”
  • 5.3.1 La féminisation de la voix
  • 5.3.2 Dissimulation et/ou disparition du je
  • III. Le Travail Diurne
  • 1. Le déplacement des activités créatrices
  • 1.1 Matériaux immatériels dans l’art moderne
  • 1.2 L’avènement des immatériaux
  • 1.3 La lecture du pictural
  • 1.4 Les formes en action
  • 1.5 Le fond noir – un matériau immatériel
  • 1.6 Le poiein du fluidique
  • 2. (Se) voir et (se) faire
  • 2.1 La gestualité de l’œil et de la main
  • 2.2 La volonté de voir et de faire
  • 3. Circuler dans le corps propre
  • 3.1 La sympoïèse
  • 3.2 L’aperception
  • 4. L’écriture du cri
  • 4.1 Histoire et métamorphoses de l’imaginaire
  • 4.1.1 Le temps–obstacle spatial
  • 4.1.2 Le piège de l’immobilité
  • 4.2 La force exorcisante du cri
  • 4.3 Vers une poïétique/poétique du cri
  • 4.3.1 La force agissante du cri
  • 4.3.2 Le cri scriptural
  • Conclusion
  • Le sens du manque
  • Les filtres poïétiques
  • Le dédoublement créateur et l’impersonnalisation
  • Le poiein du pictural
  • L’écriture du cri
  • Bibliographie
  • I. Œuvres d’Henri Michaux
  • II. Bibliographie critique sur Henri Michaux
  • A. Ouvrages critiques
  • B. Ouvrages critiques collectifs
  • C. Dossiers de revues (par ordre chronologique)
  • D. Articles et chapitres d’ouvrages
  • III. Bibliographie critique générale
  • A. Ouvrages critiques
  • B. Ouvrages critiques collectifs (par ordre chronologique)
  • Index Des Auteurs Cités

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Introduction

La difficulté de fixer les traits de l’œuvre, intimidante et provocatrice à la fois, d’Henri Michaux résulte surtout du fait qu’elle est particulièrement en mouvement et refuse de se laisser saisir dans une interprétation rigide et totalisante. Les exégètes qui ont essayé de définir le « cas » Michaux ont déjà prouvé que l’unité paradoxale de son œuvre vient de la dynamique, parfois déconcertante, des contrastes et des contradictions qui l’alimentent. S’il est vrai que des repères thématiques se dévoilent aisément à un lecteur avisé, le critique est censé se détacher de la surface piégeante de l’œuvre pour procéder à la recherche des ressorts intimes qui déterminent sa topologie particulière, son entropie ahurissante. Des trajets parfois labyrinthiques s’ouvrent à tout moment devant ceux qui veulent s’aventurer au-delà du visible, de l’évidence, toujours plus près de la mécanique interne des textes de Michaux, et, ajoutons-nous, du travail que suppose leur instauration.

Pour répondre aux appels et aux contraintes d’une création qui, selon nous, indique souvent elle-même des voies par lesquelles on peut y avoir accès, nous proposons de reprendre la discussion autour de quelques éléments qui la jalonnent, en l’orientant vers des territoires qui n’ont pas encore été suffisamment exploités. Ainsi, il sera question dans ce qui suit d’espace, de mouvement, de corps, de refus, etc., autant de thèmes invoqués déjà par la critique, avec la précision que nous ne décrirons pas leurs modulations dans les textes que nous proposons d’étudier, mais leur dynamique qui nous permettra de déceler leur rôle dans le poiein (ποιειν) instaurateur.

Après Qui je fus, livre des tâtonnements intérieurs où sont énoncées beaucoup des questions qui jalonneront, plus tard, l’œuvre de Michaux, nous constatons une focalisation de son attention sur les mécanismes du faire créateur. Si l’obsession de l’origine de la création revêt d’abord la forme d’une réflexion philosophique (voir, par exemple, “Fables des origines” dans Premiers écrits), nous estimons que la question comment je crée supplante, par la suite, l’intérêt pour ce que je crée et devient un ← 9 | 10 → des moteurs de l’œuvre. En partant de cette hypothèse, nous suivrons les premiers voyages (réels et imaginaires) faits par Michaux jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, avec l’objectif précis de voir comment ils sont poïétiquement intégrés, à savoir comment ils deviennent source d’énergie créatrice, force dynamisante du geste créateur.

Michaux provoque les critiques à « flairer l’hérétique en moi » et, ajoute-t-il dans la même conversation avec Robert Bréchon, ceux qui se penchent sur son œuvre « doivent sentir celui qui, quoique exigeant en littérature à l’extrême, tend, dans le moment même où l’on examine son livre, à se diriger ailleurs » (Bréchon 1959, 209). Notre étude se concentrera justement sur les effets que cette propension constante vers l’ailleurs a sur le poiein de Michaux, sur sa manière de travailler, en prenant en considération, d’une part, les parcours réalisés à l’intérieur de l’horrible « en dedans-en dehors1 » avec lequel s’identifie l’espace de Michaux, et, d’autre part, ce que le créateur même appelle « le déplacement des activités créatrices » et qu’il qualifie pour l’« un des plus étranges voyages en soi qu’on puisse faire2 ».

Le titre du présent ouvrage reprend un mot-clé pour la création de Michaux : l’intervention. Considérée par Jean-Pierre Martin comme l’une des orientations majeures de la poétique de Michaux à côté de l’exorcisme et du refus (Martin 1994, 150), l’intervention est un fardeau et une arme salutaire à la fois :

Ce qui me fatigue ainsi ce sont mes interventions continuelles. J’ai dit déjà que dans la rue je me battais avec tout le monde…3

Mais l’intervention est aussi, selon nous, une constante fondamentale de son travail créateur et sa description constituera l’axe central de notre étude. En envisageant les déplacements cités plus haut du point de vue de leurs valeurs poïétiques, notre intention est, d’une part, d’identifier les interventions du sujet créateur qui font que tous ses voyages, réels ou ← 10 | 11 → imaginaires, se transforment en expériences créatrices, et, d’autre part, d’analyser la manière dont ces interventions contribuent au devenir poïétique de Michaux.

Dans cette perspective, nous définissons l’intervention poétique comme étant l’acte par lequel le créateur modifie les données des espaces parcourus pour y puiser l’énergie créatrice qui déclenche et dynamise le geste créateur. Si l’intuition nous permet de postuler l’existence d’une telle intervention, notre tâche est de surprendre son apparition et de décrire sa présence lors des déplacements d’un homme « en mane », donc passionné de tout :

Il y a dans ma nature une forte propension à l’ivresse. Je suis un homme en mane et tout m’est bon. Ainsi, quand je lis, les premiers pages ne m’intéressent pas. Elles sont trop claires. Mais après plusieurs heures, cela devient flou, alors j’en retire une grande satisfaction.

Ici, les arbres sont fort éclairés et lumineux. Je ne les vois pas. Je regarde seulement leur éclat. J’ai toujours les yeux grands ouverts comme les nourrissons et je ne les tourne pas que quand ça bouge, comme les nourrissons.4

Le Trésor de la langue française informatisé donne la définition suivante de –mane :

Élém. tiré du gr. -μ α ν η ς, tiré lui-même de μ α ν ι ́ α « folie », toujours vivant, entrant dans la constr. de subst. pouvant avoir des emplois adj. et désignant des pers. atteintes d’une habitude morbide, d’une passion indiquée par le 1er élém.[…].5

Cet élément formant – repris dans le titre de ce livre avec une modification graphématique par rapport au texte de Michaux afin de souligner sa valeur suffixale et, conséquemment, son sens – indique, de manière explicite, l’avidité de Michaux pour les expériences – réelles ou imaginaires – qui font déclic. La disponibilité totale qui en découle est, selon nous, une marque distinctive de son comportement poïétique car c’est elle qui, soutenue et raffermie par sa volonté de voir et de faire, permet l’apparition des interventions poétiques dans une période où Michaux est fondamentalement ouvert à tout ce qui peut l’aider non seulement à créer, mais aussi à se voir au moment même où il est en train de faire son œuvre. ← 11 | 12 →

En ce qui a trait à la méthode qui gérera notre étude, elle sera forcément comparatiste vu que nous mettrons en relation le poiein du pictural avec le poiein du scriptural pour isoler les impasses créatrices et pour refaire les déplacements poïétiques de ce créateur éminemment « nomade » (Martin 2004).

Mais nous envisageons surtout d’approcher l’univers de Michaux dans une perspective poïétique/poétique, perspective à peine frôlée par les exégètes et dont la légitimité est soutenue, selon nous, par l’autoréflexivité saillante de l’œuvre. Les études qui soutiendront notre démarche du point de vue théorique seront, d’abord, le livre d’Irina Mavrodin, Poietică şi poetică (1998), le seul ouvrage publié en Roumanie qui soit consacré exclusivement au domaine de la poïétique, et, ensuite, les écrits de Paul Valéry et de René Passeron qui constituent un repère fondamental pour toute recherche orientée vers l’étude de la relation du créateur avec son œuvre au moment même de son instauration. De plus, notre analyse s’appuiera sur les études critiques consacrées à l’œuvre de Michaux qui portent, même si indirectement, sur une analyse du faire de l’œuvre.

Michaux n’écrit pas pour faire un livre, tout comme il ne peint pas pour faire un tableau : « J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie6 ». À travers ses parcours créateurs, il ne cherche pas de réponses, il n’offre pas de solutions. Il éprouve une grande adversité contre tout ce qui est immobile, rigide, ancré dans la fixité et ne s’intéresse qu’à l’élan, au saut, à l’action. L’acte d’écrire s’inscrit justement dans ce type de mouvement libérateur et révélateur d’être, puisqu’il écrit « pour se délivrer d’emprises7 », en considérant, comme il l’avoue en 1946 dans une interview accordée à Claudine Chonez, que :

[…] ce qu’il faut donc, si on veut vivre, continuer à chercher, c’est agir  ; mais le mode d’action est en somme indifférent. Je n’ai commencé à écrire qu’à 25 ans, avant j’étais matelot. […] J’ai tout essayé : marin, soldat, explorateur, on a fini par me faire refuser partout. Voilà sans doute pourquoi j’écris toujours. (Chonez 1998)

De là dérive la qualité spéculaire d’une œuvre qui reflète le processus de son instauration et reste centrée sur la préoccupation du créateur ← 12 | 13 → d’appréhender les mécanismes de son propre faire. Mais si cette qualité spéculaire n’est plus à prouver, l’étude proprement dite des informations sur le travail créateur – informations mises en abyme dans les textes ainsi que dans les peintures de Michaux – constitue un territoire qui attend encore ses explorateurs. La poïétique, dans le sens que Valéry lui donne pour la première fois dans son Introduction à la poétique8, s’occupe justement de l’identification des constantes d’un travail créateur à partir soit de documents poïétiques proprement dits (lettres, journaux, confessions etc.) qui constituent un dire explicite sur le faire, soit de l’œuvre qui peut enregistrer, dans sa forme finale, la présence d’un dire implicite sur le même faire. Notre démarche critique aura comme but d’établir les coordonnées du travail créateur de Michaux en partant des traces (plus ou moins dissimulées) laissées par ce travail dans le corps de l’œuvre. Il s’agira, donc, d’une étude poïétique/poétique de la relation du créateur avec l’œuvre en train de se faire qui s’appuiera sur le texte même de l’œuvre (censément) achevée.

Le point de départ de ce type d’approche a été le texte de Michaux “Aventure de lignes”, dans le sens que la lecture des tableaux de Klee, décrite par Michaux dans ce texte, a généré la matrice de notre propre lecture. En expliquant comment il lit les tableaux de Klee, Michaux montre presque du doigt une possible voie de lecture qui reste ouverte à tout moment à ses exégètes. De plus, Michaux dit explicitement ce qu’il attend de la part de la critique lorsqu’il affirme, dans une de ses rares interviews, qu’il faudrait qu’elle soit « une exploration physique » de l’écrivain, « qu’elle se mette dans sa peau » (Chonez 1998). Or, le travail du poïéticien suppose justement ce type d’identification presque physique avec le créateur puisque le but de sa recherche c’est de comprendre les tâtonnements, les difficultés du faire créateur, ainsi que la manière dont ils sont démontés et dépassés. ← 13 | 14 →

Résumé des informations

Pages
200
Année
2015
ISBN (PDF)
9783653052039
ISBN (ePUB)
9783653968385
ISBN (MOBI)
9783653968378
ISBN (Relié)
9783631662311
DOI
10.3726/978-3-653-05203-9
Langue
Français
Date de parution
2014 (Décembre)
Mots clés
Handschrift literarische Kritik Malerei
Published
Frankfurt am Main, Berlin, Bern, Bruxelles, New York, Oxford, Wien, 2015. 200 p.

Notes biographiques

Monica Tilea (Auteur)

Monica Tilea, titulaire d’une licence en mathématiques et d’un doctorat en littérature comparée, enseigne des cours de théorie et de critique littéraires à l’Université de Craiova (Roumanie). Ses publications portent notamment sur l’analyse du travail créateur et sur la relation entre le texte et l’image.

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