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Le jeu dans tous ses états

Études dix-neuviémistes

de Edyta Kociubińska (Éditeur de volume)
Collections 182 Pages

Résumé

Le présent volume se propose d’analyser les différentes représentations du jeu dans la littérature française du XIXe siècle. La richesse du terme révèle une grande diversité d’approches : à partir du jeu considéré comme moteur de l’intrigue romanesque ou bien du jeu avec les règles littéraires, voire celui de l’auteur avec son public, à travers le jeu des masques, la mystification, la supercherie ; ainsi que le jeu de hasard, le double jeu avec ses défis et risques, jusqu’au personnage de joueur, acteur, musicien. Cette variété permet d’aborder la notion du jeu sous les angles les plus divers, évoquant les sources, les relations et les interférences qui dévoilent les nombreuses facettes de ce thème.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Avant-propos
  • Quand « musique » rime avec « phtisique » : Frédéric Chopin sous la plume des poètes décadents (Wiesław Mateusz Malinowski)
  • Le jeu entre forme et sens chez Mallarmé (Zbigniew Naliwajek)
  • La continuité dynamique : immobiliser / animer. Le cas d’Effigies de Marie Krysinska (Ewa M. Wierzbowska)
  • Jeu d’amour, jeu de mort, jeu d’écriture : La Jongleuse de Rachilde (Anita Staroń)
  • Sur la balançoire. Destinées féminines vues à travers les jeux de vertige dans la prose française du XIXe siècle (Zola / Maupassant) (Jolanta Rachwalska von Rejchwald)
  • « Le jeu est tellement un vice humain… » : le jeu et les joueurs dans les chroniques zoliennes (Anna Kaczmarek)
  • Jouer, être, se connaître : Le Capitaine Fracasse de Théophile Gautier (Barbara Sosień)
  • Le corbillon, ou le jeu de l’Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux de Charles Nodier (Marta Sukiennicka)
  • Les jeux et les enjeux de la narration aurevillienne : une voix normande (Agata Sadkowska-Fidala)
  • Adolphe, un jeu épistolaire ? (Andrzej Rabsztyn)
  • Du jeu au non-jeu. Le personnage du musicien romantique en mouvement (Anna Opiela-Mrozik)
  • Enjeux du je(u) : Berlioz critique d’opéra (Aleksandra Wojda)
  • Le jeu de l’auteur avec le public. Les premiers lecteurs des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire (Monika Karcz-Napieraj)

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Avant-propos

Le présent volume rassemble les actes de la Ière Rencontre des Dix-Neuviémistes, une journée d’études qui s’est déroulée le 8 octobre 2015 à l’Université Catholique de Lublin Jean-Paul II. Elle a réuni des romanisants polonais spécialisés dans la recherche sur la culture et la littérature française et francophone du XIXe siècle en leur donnant la possibilité de dialoguer, d’échanger des informations, de former des projets.

Lors de cette première journée d’études, nous nous sommes proposé d’analyser les différentes représentations du jeu dans la littérature française du XIXe siècle. Au-delà de son caractère ludique, le jeu permet à l’homme de se découvrir et de dévoiler les mystères des autres. Il est une sorte de puzzle où se mêlent à la fois la liberté et la contrainte, la vérité et l’imposture, la vertu et le vice. La richesse du terme révèle une grande diversité d’approches : à partir du jeu considéré comme moteur de l’intrigue romanesque ou bien du jeu avec les règles littéraires, voire celui de l’auteur avec son public, à travers le jeu des masques, la mystification, la supercherie ; ainsi que le jeu de hasard, le double jeu avec ses défis et risques, jusqu’au personnage de joueur, acteur, musicien. Cette variété a permis d’aborder la notion du jeu sous les angles les plus divers, évoquant les sources, les relations et les interférences qui dévoilent les nombreuses facettes de ce thème, sans toutefois prétendre à l’exhaustivité.

Les treize textes qui composent ce volume embrassent donc des perspectives fort diverses en creusant une riche variété de pistes ainsi qu’en ouvrant de nouveaux champs d’investigation. Que leurs auteurs en soient remerciés.

Edyta Kociubińska

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Wiesław Mateusz Malinowski

Université Adam Mickiewicz de Poznań

Quand « musique » rime avec « phtisique » : Frédéric Chopin sous la plume des poètes décadents

When “music” rhyme with “phtisic”: Chopin in the eyes of decadent poets

Abstract: The unusual play on rhymes and a particular set of metaphors that surround them are a permanent part of French poetry of the late 19th century describing Frederic Chopin and his music. This language expresses an ardent search for a spiritual bond between such representatives of French poetry of that era as Maurice Rollinat, Albert Giraud, Emile Nelligan or William Chapman and the Polish composer and his work. The funeral music and the language of disease meet here in a rich repertoire of sounds and images, where “dark chords”, “funeral notes”, “the sob of fair-haired mazurkas” and “infernal gallop of fantastic waltzes” combine with “vomiting soul”, “weeping and gnashing of spleen” and physical symptoms of the illness: “weird shivers”, “abominable coughing” or “bloody sputum” to express the actual or rather imagined spiritual bond between souls and artistic personalities.

Keywords: Chopin, French decadent poetry, Rollinat, Giraud, Nelligan, Chapman.

George Sand, femme de lettres qui connaissait bien Chopin pour avoir vécu avec lui pendant presque neuf ans, nous a laissé un portrait du musicien éminemment romantique, l’incarnation même du génie avec son hypertrophie qui permet d’accomplir des œuvres immortelles, mais qui use et qui tue. Dans ses souvenirs, elle appelle souvent Chopin son malade ordinaire. Mais en même temps, elle dément des rumeurs qui circulent dans son entourage. « On le croyait phtisique, note-t-elle ; Gaubert l’examina et me jura qu’il ne l’était pas » (HV, p. 1472)1. Le mal dont elle parle à propos de Chopin, sans jamais lui donner d’autre nom qu’« un développement excessif du système nerveux », affecte à ses yeux l’esprit plus que le corps.

Et plus loin :

En parlant de la musique de Chopin, George Sand insiste souvent sur le penchant du compositeur pour les accords mélancoliques et tristes, reflet selon elle de son tempérament sombre, de son âme éprise d’idéal et refusant de transiger avec la nature humaine. « Son âme, écrit-elle dans une lettre de 1842, est la perfection dans un corps malade, par conséquent dans une imagination inquiète et un caractère irrésolu et mélancolique »2. Mais au fond, la nature des souffrances du grand artiste semble lui échapper, comme en témoigne cette constatation résignée de George Sand la Romantique :

Chopin était un résumé de ces inconséquences magnifiques que Dieu seul peut se permettre de créer et qui ont leur logique particulière (HV, p. 1497).

Que retiendront de cette image les générations suivantes ? C’est à quoi l’histoire de la littérature, tout comme celle de la musique, peut donner sa part de réponse ; la personnalité et l’œuvre de Chopin ne cessent de hanter en effet les écrivains tout au long des XIXe-XXe siècles et jusqu’à nos jours. Nous allons nous concentrer ici sur quatre poètes français ou francophones de la deuxième moitié du XIXe siècle, ceux qui, n’ayant à leur disposition que la musique de Chopin, iront dans leur diagnostic beaucoup plus loin que les romantiques. Ils ont en commun, pour cela, un jeu des rimes qui soutiendra notre lecture.

« Chopin, frère du gouffre », par Maurice Rollinat

À commencer par le poète qui reconnaît explicitement dans Chopin son frère. Il s’agit pourtant, disons-le tout de suite, d’une fraternité bien particulière : celle que se découvre Maurice Rollinat (1846–1903), poète et musicien lié au groupe des « Hydropathes », puis au cabaret du « Chat noir ». Il reste plus particulièrement ← 12 | 13 → connu pour son recueil de 1883 au titre hautement significatif de Névroses et dont la table des matières a déjà de quoi frapper le lecteur : elle ressemble à s’y méprendre à un catalogue de pompes funèbres, avec des poèmes comme Mademoiselle Squelette, L’Amante macabre, Le Mauvais Mort, La Morte embaumée, L’Enterré vif… Rien d’étonnant, par conséquent, à ce que ce poète amoureux du morbide, mais aussi un peu pianiste et musicien, se sente attiré par un compositeur auquel on doit l’une des marches funèbres les plus célèbres dans l’histoire.

Plusieurs poèmes dans Les Névroses font référence à Chopin et à sa musique ; l’un d’eux, intitulé tout bonnement Chopin, est consacré entièrement au grand compositeur. Dès la première strophe, dès le premier vers même, le ton est donné.

La métaphore du gouffre nous renvoie certes d’emblée à l’imaginaire baudelairien. Pourtant, en appelant le compositeur polonais « frère du gouffre », en qualifiant ses accords de « noirs », Rollinat, quoique grand lecteur de Baudelaire, semble projeter sur Chopin ses propres angoisses ; il pense avoir rencontré en lui une âme sœur, un artiste à la sensibilité aussi maladive que la sienne. C’est ce que confirme la suite du poème : à travers l’hommage, Rollinat signe sa propre originalité et sa propre esthétique, marquée par l’entrée dans la poésie du discours de la maladie, plus précisément de cette maladie qui vient d’entrer avec fracas dans l’espace littéraire et qu’on appelle névrose. Les âmes fin de siècle aiment en effet, comme le rappelle Gérard Peylet, cultiver cette névrose qu’elles subissent et qui les conduit à l’échec ou à la souffrance4. La maladie de nerfs, souvent provoquée et dominée, aiguise les sensibilités artistiques. La démarche de Rollinat s’inscrit manifestement dans ce climat. Qu’entend-il, que découvre-t-il dans la musique de Chopin ?

Les délires sans nom, les baisers frénétiques

Faisant dans l’ombre tiède un cliquetis de chairs,

Le vertige infernal des valses fantastiques,

Les apparitions vagues des défunts chers ;

La morbide lourdeur des blancs soleils d’automne ;

Le froid humide et gras des funèbres caveaux ; ← 13 | 14 →

Les bizarres frissons dont la vierge s’étonne

Quand l’été fait flamber les cœurs et les cerveaux… (N, p. 53–54)

Cependant, ces visions névrotiques s’accompagnent de symptômes physiques d’une maladie bien corporelle :

La maladie qui ronge le corps de Chopin prend ainsi un nom : le compositeur apparaît ouvertement comme un « poitrinaire », mot qui est encore couramment utilisé, à la fin du XIXe siècle, pour désigner la tuberculose pulmonaire. Et le poète de continuer à dérouler devant nous ses visions maladives, transposant le mal que ravive en lui la musique de Chopin en un catalogue des métaphores morbides, les unes plus étranges que les autres, mêlant les souffrances de l’esprit et du corps : « baisers frénétiques », « vertige infernal », « lourdeur morbide », « caveaux funèbres », « frissons bizarres », « toux abominable », « douleur ineffable », « parfum dangereux », « fleurs perverses », autant d’expressions dont chacune mériterait une analyse à part et qui composent ici une ambiance qui a incontestablement quelque chose de pathologique. Les mazurkas de Chopin y sanglotent, les sonates éveillent des hallucinations et emplissent le poète de frissonnements ; son cœur, « mortellement navré », sort effaré des abîmes dans lesquels le plonge cette musique étrange :

Et plus loin :

Notes biographiques

Edyta Kociubińska (Éditeur de volume)

Edyta Kociubińska est enseignante-chercheuse en littérature française du XIXe siècle et maître de conférences à l’Université Catholique de Lublin Jean-Paul II (Pologne) et rédactrice en chef de la série Quêtes littéraires. Ses recherches portent notamment sur le naturalisme, la décadence, le dandysme.

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Titre: Le jeu dans tous ses états