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Les exilés polonais en France et la réorganisation pacifique de l'Europe (1940–1989)

de Antoine Marès (Éditeur de volume) Wojciech Prażuch (Éditeur de volume) Inga Kawka (Éditeur de volume)
©2017 Collections 375 Pages

Résumé

Cet ouvrage est une tentative de croiser les regards de chercheurs français et polonais sur la façon dont des membres de la diaspora polonaise en France – activistes politiques et syndicaux de toute obédience, intellectuels, hommes et femmes de lettres en exil – envisageaient, dans les années 1940–1989, la problématique européenne. Quelle place réservaient-ils à l'Europe centrale et médiane dans la future Europe unie qu'ils appelaient de leur vœux ? Par quels moyens cherchaient-ils à peser sur la politique des instances et des gouvernements occidentaux, à instaurer des liens privilégiés avec les sociétés derrière le rideau de fer ? Loin de se limiter à des questions à caractère purement politique, l'ouvrage tente de mesurer l'apport des exilés polonais à la pensée européenne.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Sommaire
  • Introduction
  • L’exil polonais en France et son contexte (Antoine Marès)
  • Partie I–Visions politiques
  • De la confédération polono-tchécoslovaque à la fédération d’Europe centrale. Les résultats de la coopération des réfugiés pendant la Seconde Guerre mondiale (Józef Łaptos)
  • L’« Internationale verte » et ses visionnaires polonais d’une Europe unie (Arkadiusz Indraszczyk)
  • Les socialistes polonais en France et l’idée d’unification de l’Europe (Anna Siwik)
  • Dans l’orbite du CELU. Les sessions extraordinaires de l’Assemblée des nations captives d’Europe (ACEN), à Strasbourg (Anna Mazurkiewicz)
  • Jerzy Jankowski et les fédéralistes polonais en France après la Seconde Guerre mondiale (Sławomir Łukasiewicz)
  • Le discours sur l’Europe à la lumière des publications de l’Union des Fédéralistes polonais (1952–1962) : styles, arguments et figures (Wojciech Prażuch)
  • L’apport des milieux catholiques polonais en France aux relations intereuropéennes et internationales (1940–1989) (Thomas Gronier)
  • Des Polonais en France au service de l’OTAN ? (Jenny Raflik)
  • Activité de Jan Kułakowski – syndicalisme, Solidarność et exil (Inga Kawka)
  • Partie II–Pologne-France : l’apport des intellectuels à la vision de l’Europe
  • Les Polonais au Collège de l’Europe libre de Strasbourg (Mirosław A. Supruniuk)
  • Krzysztof Pomian, un intellectuel de Varsovie et de Paris en Europe (Gérard Bossuat)
  • La littérature de l’émigration polonaise en France après 1945. Héritage culturel ou militantisme anti-totalitaire ? (Maria Delaperrière)
  • L’apport des exilés du cercle de « Kultura » à la pensée européenne après 1945 (Joanna Nowicki)
  • Czesław Miłosz, Une autre Europe : écrits d’exil pour dire les cultures européennes (Christine Mengès-Le Pape)
  • 1970–1980 : décennie d’une belle ouverture du monde de l’édition française à la création littéraire centre-européenne (Zofia Bobowicz)
  • Les efforts visant à jeter des ponts entre les exilés politiques en France et l’opposition démocratique en Pologne dans les années 1970 et 1980 du XXe siècle (Kinga Alicja Kowalik)
  • Témoignage
  • « Journal polonais » – novembre 1978 (Roselyne Chenu)
  • Index nominatif
  • Notices biobibliographiques
  • Titres de la collection

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Introduction

Le projet de recherche intitulé « L’apport des exilés polonais de France aux relations intereuropéennes et internationales, 1945–1989 » est le fruit de contacts anciens entre l’Université pédagogique de Cracovie et des établissements français parmi lesquels l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et l’Université de Cergy-Pontoise occupent une place privilégiée : la première du fait de la coopération avec le Centre de recherches sur l’histoire de l’Europe centrale contemporaine dirigé par Bernard Michel et depuis 2004 par Antoine Marès, qui coordonnait auparavant des projets sur l’Europe centrale au sein du Centre d’étude de l’Europe médiane aux Langues’O (INALCO), puis avec l’UMR IRICE (devenue SIRICE en 2016). Et la seconde du fait d’une rencontre heureuse avec l’équipe scientifique de Gérard Bossuat, également membre de l’UMR IRICE, qui s’occupait de l’histoire de l’intégration européenne. Au cours de ces échanges est apparu l’intérêt pour le rôle des exilés d’Europe centrale dans la construction européenne. De là, il n’y avait qu’un pas à franchir pour lancer un projet pluridisciplinaire déposé formellement par Józef Łaptos professeur à l’Université pédagogique, projet dont l’objectif était de comprendre la façon dont les exilés polonais en France – mais aussi ceux qui étaient en situation d’« exil intérieur » – envisageaient, d’une part, les relations internationales et interétatiques en Europe et, d’autre part, l’unité européenne sous toutes ses formes, en mettant l’accent sur la place de la future Europe centrale dans l’Europe unie et les moyens d’y aboutir. Le projet en question associait quelques chercheurs de cette Université : Józef Łaptos, Inga Kawka et Wojciech Prażuch, et il a été finalement retenu pour financement tout en bénéficiant du soutien du Centre national polonais des Sciences1.

Le choix des exilés polonais s’explique d’abord par leur nombre, mais aussi par leurs moyens d’action qui puisaient dans la longue expérience des institutions liées à la « Grande Émigration » consécutive à l’insurrection de 1830. Des hommes politiques liés au gouvernement polonais en exil de Londres, mais aussi des intellectuels, des scientifiques, des religieux ou des syndicalistes y ont joué un rôle de premier ordre. Ils cherchaient les moyens de percer le rideau de fer et d’instaurer des liens avec la société polonaise tombée sous l’emprise communiste.

Une fois le problème posé, il fallait répondre à des questions plus précises : comment mesurer la pertinence de la réflexion des exilés et leur influence sur les élites polonaises, sur les décideurs français ou européens, sur la presse française… ? ← 7 | 8 → Les idées des exilés sont-elles devenues prédominantes dans la réflexion relative à la place de la Pologne dans les relations intereuropéennes et internationales ? Quelle a été plus globalement la place de la pensée et de la littérature polonaise en France ?

Quant aux moyens dont ils disposaient, il fallait prendre en compte les organisations d’inspiration américaine tel que le Comité de l’Europe libre (et la Radio Free Europe), sa filiale en France et son journal Exil et Liberté ainsi que la Section polonaise de RFI, les organisations d’aide aux réfugiés et tant d’autres que la Guerre froide a fait naître. Il ne faut pas non plus oublier le rôle des grandes internationales partisanes : socialiste, démocrate-chrétienne, libérale qui s’étaient dotées de sections de pays d’Europe centrale ainsi que l’Internationale verte, ressuscitée par les exilés et présidée longtemps par l’ancien chef du gouvernement de Londres Stanisław Mikołajczyk. Il en est de même du phalanstère de « Kultura ».

Le projet cracovien a été complété par une entreprise parallèle à Paris, sur la base plus large de la contribution des exilés centre-européens à la connaissance des réalités de leurs pays d’origine en France après 1945, projet qui lui aussi donne lieu à une publication à l’Institut d’études slaves. Ainsi, les regards croisés des chercheurs, enseignants, grands témoins français et polonais contribueront, d’une part, à montrer l’importance des phénomènes d’exil en Europe centrale et médiane au cours de la seconde moitié du XXe siècle et, d’autre part, à mettre en exergue leur contribution aux questions de l’organisation européenne et des relations intra-européennes, qui restent d’une brûlante actualité.

Antoine Marès et Wojciech Prażuch


1 Sous le numéro de projet : NCN no 2013/08/M/HS3/00395.

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Antoine Marès
Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne

L’exil polonais en France et son contexte

Résumé : Cette brève contribution introductive est destinée à contextualiser la situation des exilés polonais en France après 1945. Il s’agit tout d’abord de resituer le phénomène de l’exil et d’en rappeler les filiations nationales en Europe, et plus particulièrement en Europe centrale. Ces héritages sont également importants pour la communauté polonaise exilée en France après la Deuxième Guerre mondiale, de « Jerzy Giedroyc à Czesław Miłosz », dans toute son ancienneté et sa diversité. Comme tout exil, celui-ci soulève les questions de l’accueil, spécifique selon les pays d’accueil, de la coexistence avec les autres exilés d’Europe centrale, des possibilités d’agir collectivement, des parcours individuels, et, pour la fin de la période, l’interrogation sur le retour dans la patrie abandonnée plusieurs décennies plus tôt.

Mots clés : exil ; politique française ; exopolitique ; Polonia

Ce texte est une invitation à réfléchir sur l’exil, à la manière de l’approcher ainsi qu’à le remettre en contexte. Il n’est en aucun cas une étude exhaustive sur les exilés polonais en France. Dans une Europe traversée par des flux de réfugiés qui rappellent l’immédiat avant et après Deuxième Guerre mondiale, comme historien français de l’Europe centrale mais aussi comme fils et petit-fils d’émigrés chassés par les cruautés de l’histoire, quelques remarques générales, sur les mots puis sur les faits, s’imposent avant de replacer l’exil polonais dans le cadre plus large des exils centre-européens en France.

Quelques remarques générales

Nous avons été témoins en France au cours de ces derniers mois de l’infléchissement du discours public sous le coup de l’émotion médiatique avec un glissement de l’emploi du terme de migrants à celui de réfugiés, d’un mot neutre à un autre qui implique la compassion. Ce jeu autour des mots est ancien. Les champs sémantiques sont porteurs de spécificités propres aux différents espaces nationaux. En polonais, le terme Wielka emigracja fait référence à l’émigration qui a suivi l’insurrection de 1830. En français, l’émigration désigne avant tout les quelques dizaines de milliers de personnes qui ont quitté la France après la Révolution de 1789. Dans le premier cas, elle a une connotation positive, dans le second, elle est négative. Ainsi ne parlera-t-on pas de l’émigration de Victor Hugo sous Napoléon le Petit, mais de son exil à Jersey. Il en est de même en tchèque où le terme emigrant est stigmatisant alors que exil ou exulant est valorisant. Pour échapper ← 9 | 10 → à la terminologie propagandiste communiste qui évoquait les « émigrés » comme des hommes qu’il fallait jeter dans les « poubelles de l’histoire », j’utiliserai ici les termes d’exil et d’exilés.

En ce qui concerne les faits, il faut rappeler que les phénomènes migratoires mettent en général face à face deux espaces étatiques ou nationaux, un émetteur et un récepteur, dans des déplacements où les États jouent un rôle décisif. Dans la perspective de ce colloque, les exils politiques sont privilégiés, mais soulignons que les exils dits politiques et économiques sont souvent connexes : les flux de travailleurs centre-européens venus en France dans l’entre-deux-guerres se sont retrouvés dans des situations d’engagement politique fort : l’antifascisme des années 1930, puis la résistance au sein de la Main-d’œuvre immigrée (la M.O.I.) pendant la guerre. Il faut se méfier d’une dichotomie simpliste qui vise la plupart du temps à établir une hiérarchie, à accepter certains flux et à stigmatiser les autres. D’autant que l’émigration dite politique est elle aussi obligée de s’intégrer économiquement pour survivre.

Chacun a ses traditions en la matière, qu’il soit récepteur ou exportateur de flux selon les périodes et les situations politiques et économiques. Un État économiquement fort, assimilateur, libéral aura plutôt tendance à être importateur. Un État économiquement faible et autoritaire ou dictatorial sera exportateur. Si nous considérons la France et l’Europe centrale, nous sommes en présence de flux contradictoires. En simplifiant à l’extrême, les flux humains vont d’Est en Ouest, les flux intellectuels vont d’Ouest en Est. J’entends par flux intellectuels, les modèles, les produits culturels, voire les cultures politiques. Essayons d’illustrer cette affirmation et en même temps de la nuancer.

Après avoir été historiquement terre d’immigration et de peuplement, l’Europe centrale est devenue au XIXe siècle pourvoyeuse de population pour les nouveaux mondes. C’est ainsi que se sont constituées des colonies centre-européennes dans les Amériques. Une fois les débouchés d’Amérique du Nord fermés par l’isolationnisme, les flux se sont dirigés vers l’Europe occidentale (notamment la France, puis l’Angleterre) des années 1920 aux années 1940, puis à nouveau vers les États-Unis et l’outre-mer. À cette lecture globale et mécaniste nous pouvons substituer une approche politique. Nous constatons alors qu’une partie de ces flux Est-Ouest ont été de fait provoqués par deux caractéristiques de l’Europe centrale : une instabilité étatique génératrice d’une souveraineté à éclipses et un statut d’enjeu au profit des États riverains, terrain d’affrontements militaires. Cette fragilité a été source de migrations.

Nous arrivons au cœur de notre sujet, celui de la France comme réceptrice des exils politiques (du prince de Transylvanie François II Rakoczy reçu à la cour de Louis ← 10 | 11 → XIV jusqu’à l’exil lié aux régimes communistes) et des migrations économiques : une France terre d’accueil dès le XIXe siècle de flux de proximité (belges, allemands, suisses, puis italiens), avant que n’arrivent des Polonais, des Tchécoslovaques, des Espagnols, et ensuite des flux d’outre-mer, sans parler d’autres provenances européennes (Portugais, Yougoslaves).

À noter aussi les traditions divergentes des histoires nationales centre-européennes. Comme les mots utilisés, les départs suscitent des réactions différenciées. Dans des situations de contraintes extrêmes, l’exil est le dernier recours. L’arrachement au sol natal est forcément douloureux. L’exilé devient un modèle, celui de l’éternel errant, qui appelle prophétiquement à un retournement de situation et à des temps plus favorables. Ces grandes figures sont magnifiées dans les grands récits nationaux. Les Tchèques ont Comenius/Komensky, évêque de l’Unité des Frères et immense pédagogue, chassé par la reconquête catholique et l’issue de la guerre de Trente Ans dans les années 1620. Les Polonais ont Adam Mickiewicz, poète prophète lui aussi, qui incarne la polonité du XIXe siècle. Les Hongrois ont Lajos Kossuth qui, réfugié en Occident en 1849, restera intransigeant jusqu’à sa mort à Turin en 1894. Ces exilés sont demeurés emblématiques et ont nourri l’imaginaire des exils de la seconde moitié du XXe siècle. Mais au-delà de ces personnalités phares, l’exil est plus ou moins ancré dans la tradition nationale : alors qu’il est marginal chez les Tchèques, il est central chez les Polonais.

Nous connaissons les raisons de cette centralité : la disparition de l’État polonais de 1795 à 1918, les insurrections de 1830, 1847, 1863 qui ont poussé en Occident plusieurs milliers de Polonais appartenant aux élites politiques et intellectuelles, et le fait que ces événements soient concomitants avec la construction d’une identité nationale polonaise moderne, telle qu’elle s’est imposée au XIXe siècle (ce qui ne signifie pas que cette identité nationale n’ait pas existé sous d’autres formes auparavant ni que sa forme dominante n’ait pas été contestée au moment même de sa naissance). Une autre raison fondamentale tient aux conséquences de ces exils : la culture polonaise asservie dans les Empires copartageants s’est développée en partie au sein d’une diaspora nombreuse et importante, et ne peut se penser en dehors de la Polonia. Il est évident qu’on ne peut comprendre la période qui va des années 1940 aux années 1980 sans évoquer cet héritage, capital aussi pour les relations franco-polonaises. Il fallait rappeler ces quelques points avant d’aborder les exils qui commencent au début de la Deuxième Guerre mondiale.

L’exil polonais dans son contexte centre-européen

L’historien raisonnant dans la longue durée a toujours tendance à revenir sur les prémices, les prolégomènes. Je ne dérogerai pas à la règle : ce qui se passe au début ← 11 | 12 → de la Deuxième Guerre mondiale a ses racines dans la Première. Paris, considérée comme LA capitale des libertés depuis le XIXe siècle, a été pendant la guerre le cœur des organisations politiques des exilés polonais, roumain, tchécoslovaque et yougoslave. Le statut de vainqueur de la France en 1918 n’a fait que renforcer cette place, tout comme les traités d’alliance signés avec les quatre pays concernés entre 1921 et 1927, même si la portée de ceux-ci s’est affaiblie dans les années 1930. Il est par conséquent naturel en 1939 que les institutions en exil, gouvernement polonais ou comité national tchécoslovaque, s’implantent en France. Il semble normal aussi que deux armées nationales se reconstituent sur le sol français comme cela avait été le cas en 1917. Le traumatisme, c’est évidemment la défaite du printemps 1940 qui affaiblit fondamentalement l’image de la France, sans toutefois totalement la détruire. Les institutions et les forces – politiques et militaires – glissent alors vers la Grande-Bretagne, et Londres se substitue à Paris. Ce qui ne signifie pas la disparition des Polonais et des Tchécoslovaques de France : une part des 500 000 « immigrés » polonais et des restes des 75 000 Tchécoslovaques (qui sont les deux plus importantes communautés d’Europe centrale de l’entre-deux-guerres) jouent un rôle dans la Résistance, communiste ou non-communiste (celle-ci ayant été trop souvent oubliée). À côté des structures déjà existantes, d’autres, clandestines ou non, se mettent en place (par exemple le lycée Cyprian Norwid de Villard de Lans, d’octobre 1940 à juillet 1946).

Une littérature relativement abondante porte sur cette période : sur les débuts de l’exil à Angers, sur le rôle de l’armée polonaise et surtout ses aviateurs dans la campagne de France, sur le traumatisme de la défaite, sur la place des Polonais dans la Résistance. Aussi ne fais-je que la rappeler pour mémoire avant d’aborder l’exil à partir de 1945.

L’exil n’est jamais choisi. Il est toujours subi. Il suppose au départ une situation insupportable et un danger qui amène un individu à quitter sa patrie. Ce départ est toujours supposé provisoire, de quelques années au plus. Mais ce provisoire peut durer bien au-delà ce qui était imaginé. En l’occurrence, les arrivées des Centre-Européens en France à partir de 1944–1945 correspondent à des situations diverses, à des chronologies et à des sensibilités politiques différentes. Je résumerai en disant pour les Polonais : « De Jerzy Giedroyc à Czesław Miłosz ». C’est-à-dire d’hommes engagés dans les armées qui ont combattu aux côtés des alliés occidentaux ou qui avaient émigré en 1939–1940 et qui désirent rester sur place plutôt que rentrer dans leurs pays (certaines estimations font état de 70 000 personnes) ; des démocrates, résistants ou hommes politiques, qui fuient la Pologne après la prise de pouvoir par les communistes ; des hommes qui ont accepté de participer aux débuts de la Pologne en voie de soviétisation et qui se rendent compte ← 12 | 13 → rapidement de la disparition totale de leur marge de manœuvre. La classification globale des exilés d’Europe centrale est un peu différente : un premier groupe formé par des hommes qui se sont compromis avec les régimes collaborateurs proches de l’Allemagne nazie (surtout des Hongrois et des Slovaques) arrivés en France entre 1945 et 1955 ; un deuxième groupe constitué par des patriotes à la fois antiallemands et antisoviétiques /antirusses/, ces deux premiers groupes étant portés à croire que tous ceux qui arrivaient à partir de 1946–1947 étaient des cryptocommunistes. Un troisième noyau est représenté par des démocrates anti-communistes qui ont fui leur pays entre 1946 et 1949 avant une soviétisation complète, groupe lui-même très hétérogène parce qu’il rassemble d’anciennes forces démocratiques qui se sont souvent combattues entre les deux guerres. Moins nombreux, on trouve enfin des intellectuels qui ont rompu avec le régime communiste après avoir parfois occupé des fonctions officielles de responsabilité dans le journalisme, la diplomatie…

La communauté polonaise de France est elle-même en 1945 l’héritage de trois groupes qui se sont formés depuis le XIXe siècle : la Grande Émigration de 1830, l’émigration économique constituée dès le début du XXe siècle, et qui a pris toute son ampleur dans l’entre-deux-guerres, enfin l’émigration nationale et politique de 1939–1940. Cette communauté a subi de profonds bouleversements au cours des années 1945–1948 avec d’importants rapatriements (72 000 personnes) et un mouvement de réémigration d’environ 65 000 personnes de mai 1946 à décembre 1948. Après les grands mouvements de population qui eurent lieu jusqu’en 1949, les flux d’émigration se tarirent pour reprendre avec vigueur en 1957 et 1958, mais la France ne constituant que de 0,4 à 1,9% de l’émigration définitive et de 4,5 à 12 % de l’émigration temporaire. Pour 1968 (avec la vague antisémite), nous disposons de chiffres précis : sur 15 296 Polonais présents, 9 946 avaient le statut de réfugiés. Une nouvelle vague est arrivée dans les années 1980 à la suite de l’état de guerre proclamé en décembre 1981.

Après avoir dessiné ce cadre général, je me contenterai de mentionner les problèmes – à défaut de les traiter en détail – en soulignant que la question de l’exil peut être analysée de manière collective ou de manière individuelle. Elle peut être envisagée en relation avec la société de départ ou la société d’arrivée. Nous nous limiterons ici à une approche collective en relation avec la société d’arrivée : comment ces exilés sont-ils reçus ? Que peuvent-ils faire et que font-ils ? Comment s’intègrent-ils une fois que la perspective de retour s’éloigne ?

La réception en France a été marquée pour les exilés par quelques traits généraux communs. Dans l’atmosphère qui a suivi la Libération, ceux qui avaient fui les troupes soviétiques et les régimes de démocratie populaire étaient suspects ← 13 | 14 → au même titre que les collaborateurs. Globalement, dans une grande partie du monde intellectuel français, ils n’étaient pas considérés comme des victimes de l’Histoire, mais plutôt comme des gêneurs qui troublaient un certain conformisme ambiant. Plus tard, en comparant leurs sociétés aux sociétés occidentales, les exilés apportaient un témoignage d’autant plus inacceptable – pour beaucoup – qu’ils parlaient du concret, dépassant de vaines discussions doctrinales ou académiques. Les exilés durent donc sans cesse se défendre de reproches souvent injustifiés entretenus par les appareils de propagande de leurs États d’origine ou le PCF. Cette hostilité nous renvoie à l’attitude des intellectuels français à l’égard de la répression qui s’est abattue sur les citoyens des pays dits de l’Est au cours de cette période. Ils ont été marqués de « bifocalisme moral », cette déformation n’étant explicable que par l’accumulation de filtres simultanés ou successifs qu’ont été l’antifascisme, l’anticapitalisme, l’antiaméricanisme, voire le neutralisme et l’anticolonialisme. En somme, le procès Rosenberg a occulté le procès Slansky.

Il faut cependant noter que les exilés anticommunistes n’ont pas manqué d’alliés. Le monde intellectuel et le monde politique français ne se recouvraient pas. Face à « une cléricature qui pense à gauche et penche à l’Est », le monde politique de la Quatrième République a offert des points d’appui à l’action des exilés : certains syndicats, d’anciens trotskistes, des éléments de la démocratie-chrétienne et des courants intellectuels catholiques, des gaullistes même, des pro-européens, notamment le Mouvement européen, des intellectuels provenant d’horizons divers comme Raymond Aron ou Pierre Emmanuel, une partie non négligeable de la presse (Le Figaro, Combat, voire Le Monde et, ultérieurement, L’Express…) ont été sensibles aux exilés et actifs dans leur soutien.

Est également évidente la présence dans les milieux de l’émigration, de 1945 aux années 1950, d’une forte imprégnation américaine, qu’elle se traduise par des aides et des relais financiers directs et indirects ou par une sympathie naturelle pour une puissance qui luttait contre l’hégémonie soviétique dont les pays des exilés étaient les victimes. Mais il faut nuancer cette observation selon les groupes d’émigrés et la période.

Contrairement à ce qu’on aurait pu attendre de communautés fortement patriotiques et marquées par les héritages antagonistes ce ces États, Polonais, Tchèques, Slovaques et Hongrois de Paris se sont retrouvés dans des organisations communes. Ce choix a été commandé à la fois par le sentiment de vivre une même tragédie et par une vision européenne, voire mondiale, de la question, avec le partage du rejet du nouvel ordre international. Certains groupes vivaient en permanence «assis sur leurs valises» en nourrissant l’espoir d’une action européenne ou américaine. Cette espérance déçue a pris parfois la forme d’une ← 14 | 15 → amertume devant l’absence de volonté de «reconquête» des Occidentaux. Tout cela s’est traduit par un tissu dense d’organisations et d’associations souvent transnationales, voire transatlantiques, dont l’A.N.C.E. allait être le point culminant alors que le Congrès pour la liberté de la culture et la revue Preuves constituaient leurs pendants intellectuels avec une pléiade d’intellectuels motivés par l’antitotalitarisme et l’européanisme (François Bondy, Denis de Rougemont, Ignazio Silone, David Rousset, Raymond Aron, le groupe de Liberté de l’Esprit etc.). La dimension « polonaise » de ce courant, souvent lié à Kultura, a été majeure avec Józef Czapski, Konstanty Jeleński, Czesław Miłosz.

La vie de la communauté polonaise de l’émigration a eu une double spécificité : alimentée en permanence par l’arrivée d’intellectuels, elle a été constamment ranimée par les rebondissements de la scène intérieure polonaise : Octobre 1956, printemps 1968, grèves des années 1970, naissance de Solidarité en 1981, proclamation de l’ « état de guerre », sans parler du rôle de l’Église catholique tout au long des années 1980. La présence d’intellectuels polonais et de leurs relais sur la scène parisienne a permis une intégration forte de la « question polonaise » dans le paysage médiatique. Certaines institutions réunissaient une partie de ces éléments très divers et parfois antagonistes, notamment les missions catholiques et l’ordre des Pallotins qui ont permis de maintenir une certaine cohésion, et parfois même un dynamisme.

Parcours individuels

Les parcours individuels constituent l’autre dimension de l’exil. Ses motivations sont très hétérogènes : les circonstances et les hasards ont souvent joué un rôle plus grand que les choix délibérés. Il n’y a pas, à dire vrai, de spécificités nationales absolues. En revanche, existent des images, des prédispositions particulières. Dans le meilleur des cas, la famille était francophone de tradition ; parfois la France et la culture française véhiculaient une image de liberté évidente. En quittant leur pays, les exilés ne sont pas à l’étranger. Au contraire, ils laissent derrière eux leur pays devenu étranger.

Résumé des informations

Pages
375
Année
2017
ISBN (ePUB)
9783631705834
ISBN (PDF)
9783653065961
ISBN (MOBI)
9783631705841
ISBN (Relié)
9783631674499
DOI
10.3726/b11298
Langue
Français
Date de parution
2017 (Juin)
Mots clés
Polonia Diaspora polonaise Intégration européenne Europe centrale Guerre froide Dissidence
Published
Frankfurt am Main, Bern, Bruxelles, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2017. 375 p.

Notes biographiques

Antoine Marès (Éditeur de volume) Wojciech Prażuch (Éditeur de volume) Inga Kawka (Éditeur de volume)

Antoine Marès est professeur des universités; Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, UMR SIRICE. Domaines de recherche: histoire de l'Europe centrale; histoire des relations internationales; histoire des flux culturels; histoire de la slavistique; histoire de l'émigration Wojciech Prażuch est enseignant-chercheur et maître de conférences à l'Institut de lettres et de langues modernes de l'Université pédagogique de Cracovie (Pologne). Domaines de recherche : analyse du discours et du texte ; théorie de la traduction ; intégration européenne. Inga Kawka est docteur habilité à diriger les recherches, professeur à la Chaire de droit et des sciences administratives de l'Institut de sciences politiques de l’Université pédagogique de Cracovie (Pologne). Domaines de recherche : intégration européenne, droit institutionnel de l'Union européenne, droit économique de l'Union européenne.

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