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La perception des normes textuelles, communicationnelles et linguistiques en écriture journalistique

Une contribution à l’étude de la conscience linguistique des professionnels des médias écrits québécois

de Franz Meier (Auteur)
Thèses 347 Pages

Résumé

Cet ouvrage expose les conceptions de la langue et du texte que les professionnels des médias écrits québécois ressentent comme des normes – ou des obligations à suivre – en matière de rédaction d’articles. L’étude s’appuie sur une analyse de contenu d’un corpus d’entrevues et met en lumière la perception qu’ont ces professionnels de conventions langagières et rédactionnelles établies en écriture journalistique. L’étude fournit des données complémentaires aux travaux antérieurs qui, dans le contexte des médias écrits québécois, sont généralement consacrés à l’analyse des productions réelles et non aux impératifs langagiers qui les sous-tendent. Ce travail contribue donc à une meilleure compréhension des usages que font les journalistes de la langue.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Listes des figures et tableaux
  • Remerciements
  • 1. Introduction
  • 2. Problématique et état de la question
  • 2.1. Journalisme de communication
  • 2.2. Situation sociolinguistique du Québec
  • 2.3. Le double rôle des journaux québécois en matière de langue
  • 2.3.1. Les journaux comme lieu de circulation d’idéologies linguistiques
  • 2.3.2. Les journaux comme lieu de normalisation de la langue
  • 2.3.3. Les services linguistiques dans la presse écrite québécoise
  • 2.4. Travaux antérieurs
  • 2.4.1. Travaux portant sur la langue des médias écrits québécois
  • 2.4.2. Travaux portant sur la conscience linguistique des journalistes
  • 2.5. Objectifs de notre étude
  • 3. Concepts clés de l’approche théorique
  • 3.1. Conscience linguistique
  • 3.1.1. La conscience linguistique comme catégorie opératoire et objet de recherche en sciences du langage
  • 3.1.2. Le modèle de conscience linguistique élaboré par Cichon (1998)
  • 3.1.3. L’apport du modèle de Cichon à la recherche sur la conscience linguistique
  • 3.1.3.1. Les emprunts à la sociologie du savoir
  • 3.1.3.2. Les emprunts à la recherche sur les attitudes
  • 3.1.4. Le rôle des normes dans le modèle élaboré par Cichon
  • 3.1.5. Bilan
  • 3.2. Normes
  • 3.2.1. La notion de norme comme catégorie linguistique
  • 3.2.2. La fonction régulatrice des normes
  • 3.2.3. La genèse des normes chez les sujets parlants
  • 3.2.4. Les normes en tant que constituants de la conscience linguistique
  • 3.2.5. Bilan
  • 3.3. La perception des normes langagières
  • 3.3.1. La notion de perception en sciences du langage
  • 3.3.2. L’approche perceptive comme alternative méthodologique pour l’étude des normes
  • 3.3.3. L’approche perceptive comme outil de description des normes ancrées dans la conscience linguistique
  • 3.4. Les types de normes dans la conscience linguistique journalistique
  • 3.4.1. La conscience linguistique du journaliste en tant que communicateur
  • 3.4.2. Le modèle des traditions discursives comme outil de description pour la pluralité des normes dans la conscience linguistique journalistique
  • 3.4.3. L’application du modèle des traditions discursives à l’analyse des normes ancrées dans la conscience linguistique
  • 4. Dispositif et mise en œuvre de l’enquête
  • 4.1. Cadre méthodologique général de l’enquête
  • 4.2. Collecte des données
  • 4.2.1. Travail sur le terrain
  • 4.2.2. Choix des répondants
  • 4.2.3. Profil des répondants
  • 4.2.4. Entrevues semi-dirigées
  • 4.2.5. Observations en situation
  • 4.3. Traitement des données
  • 4.4. Analyse des données
  • 5. Résultats des analyses
  • 5.1. Normes textuelles
  • 5.1.1. Genres journalistiques
  • 5.1.1.1. Mélange des genres
  • 5.1.1.2. La chronique comme genre journalistique en expansion
  • 5.1.1.3. Les genres en tant que marqueurs d’identité du journaliste québécois
  • 5.1.2. Techniques d’écriture journalistique
  • 5.1.2.1. L’écriture journalistique entre standardisation et individualisation
  • 5.1.2.2. Techniques d’individualisation
  • 5.1.3. Écriture journalistique et littérature
  • 5.1.4. Bilan
  • 5.2. Normes communicationnelles
  • 5.2.1. La clarté comme notion clé en écriture de presse
  • 5.2.1.1. Les composantes de la clarté journalistique
  • 5.2.1.2. La clarté de la langue française
  • 5.2.2. L’emploi de termes spécialisés
  • 5.2.3. Bilan
  • 5.3. Normes linguistiques
  • 5.3.1. La notion de français correct
  • 5.3.2. Le rôle du registre familier dans les usages journalistiques
  • 5.3.3. Variation linguistique dans l’espace francophone
  • 5.3.3.1. Rapport au français du Québec
  • 5.3.3.2. Rapport à la langue utilisée dans la presse française
  • 5.3.4. Normes prescriptives
  • 5.3.5. Bilan
  • 5.4. L’écriture journalistique entre normes textuelles, communicationnelles et linguistiques
  • 5.4.1. Le poids relatif des normes linguistiques par rapport aux normes communicationnelles
  • 5.4.2. L’emploi de néologismes et d’anglicismes
  • 5.4.3. Bilan
  • 6. Conclusion
  • 6.1. Un retour sur nos objectifs de recherche
  • 6.2. Apports de notre étude et pistes de réflexion
  • Références bibliographiques
  • Annexe
  • Titres de la collection

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Listes des figures et tableaux

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Remerciements

Cet ouvrage est la version légèrement remaniée de ma thèse de doctorat, qui a été soutenue en avril 2016 à la Faculté de philologie et d’histoire de l’Université d’Augsbourg. Je n’aurais pas pu mener ce travail à terme sans le soutien de nombreuses personnes qui, de près ou de loin, m’ont accompagné pendant mon parcours au doctorat. C’est aussi grâce à elles que je garderai un bon souvenir de ces années particulièrement enrichissantes.

Mes premiers remerciements s’adressent à ma directrice de thèse, Sabine Schwarze, qui a su inspirer et cultiver ma passion pour le Québec et sa variété de français, et ce, dès mon premier voyage dans la Belle Province en aout 2006. Je la remercie de m’avoir guidé et encouragé et lui témoigne toute ma gratitude pour ses nombreux conseils et remarques – toujours aussi judicieux que pertinents – et pour la confiance amicale qu’elle m’a accordée tout au long de cette recherche. Merci pour tous ces beaux moments québéco-bavarois qui ont enrichi ma vie de façon incroyable ces dernières années.

J’exprime également toute ma gratitude à Wim Remysen, mon codirecteur de thèse, qui, par sa présence remarquable malgré la distance, par son soutien indéfectible, par ses relectures attentives et ses commentaires nuancés et par son accueil chaleureux lors de mes séjours au Québec, a su non seulement me guider dans l’accomplissement de mes recherches, mais plus encore, et surtout, me partager son enthousiasme pour la culture et la société québécoises. Merci pour l’amitié dont il a toujours témoigné à mon égard.

Je suis également très reconnaissant envers Rotraud von Kulessa et Konrad Schröder, qui ont accepté de lire et d’évaluer ma recherche.

La réalisation de ce travail n’aurait pas été possible sans les participants à mon étude qui, malgré un emploi du temps très chargé, ont généreusement offert de partager leur vécu et leur histoire. Je les en remercie sincèrement. Un grand merci également à Sophie Herrmann et à Annie-Paule Wissing pour leur aide à la correction des transcriptions, à mes collègues à la Chaire de linguistique romane de l’Université d’Augsbourg pour leur soutien et à l’équipe du Centre de Coopération Universitaire Franco-Bavarois, qui m’a aussi épaulé tout au long de ce travail.

Je veux souligner l’appui financier de la Bayerische Forschungsallianz. Je sais particulièrement gré à Florence Gauzy pour son ouverture aux questions linguistiques. ← 13 | 14 →

Je tiens finalement à remercier ma famille et mes amis de m’avoir soutenu et encouragé dans les moments difficiles et d’avoir été présents quand j’avais besoin de m’aérer l’esprit.

Et surtout, merci à Geneviève pour son amour, son soutien exceptionnel, pour tant de patience et de compréhension. Les dernières années n’auraient pas été aussi enrichissantes sans elle.

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1. Introduction

Notre matériau est la langue. Nous [les journalistes] ne sommes certes pas les seuls à jongler avec ce merveilleux outil de travail : nombre d’écrivains, de poètes, de publicitaires et de communicateurs l’utilisent eux aussi, chacun à leur manière. (Maltais 2010 : 14)

Si on excepte les photos et les graphiques, les artisans de la presse écrite ont seulement des mots comme matériaux pour piquer la curiosité du public. Ils doivent devenir des maitres dans l’art de les choisir et de les agencer. (Noël 2009 : 9)

Indépendamment l’un de l’autre, Robert Maltais et André Noël utilisent dans leurs guides d’écriture la métaphore du matériau précieux pour souligner le rôle central que joue la langue, selon eux, dans le métier de journaliste. Si ce matériau est bien travaillé, il devient, pour reprendre cette fois-ci la métaphore proposée par Pascal Lapointe et Christine Dupont (2006 : 135), « la carte de visite » du journaliste. Dans cette perspective, les auteurs commandent fermement aux professionnels des médias : « Le français tu aimeras » (Lapointe et Dupont 2006 : 135).

Malgré la grande importance attribuée à la langue dans la pratique journalistique, du moins à en croire plusieurs manuels de rédaction, le rapport qu’entretiennent réellement les professionnels des médias avec leur principal outil de travail, autre métaphore courante, constitue un objet de recherche relativement peu étudié. Mis à part les travaux d’Houdebine et Baudelot (1985), d’Houdebine (1988) et de Jacquet (2012 et 2015), nous en savons très peu sur le regard que portent les journalistes sur la langue qu’ils utilisent dans leurs articles, et encore moins sur les idéaux linguistiques et rédactionnels qui gouvernent leurs usages en fonction des différents contextes d’écriture.

Ainsi, cette recherche se veut une contribution à l’étude de la conscience linguistique des professionnels de la presse écrite québécoise, et ce, par l’analyse des différentes normes qui sont ancrées dans cette conscience et qui sous-tendent les pratiques dans la production de textes. Dans notre étude, le terme conscience linguistique désigne le régulateur des interactions entre les conceptions qu’ont les journalistes de la langue et leurs usages réels. Nous souhaitons plus particulièrement exposer les conceptions de la langue que les professionnels des médias écrits ressentent comme des normes – ou des obligations à suivre – en matière de rédaction d’articles. Afin de mettre en lumière la façon dont ces normes interagissent dans la conscience linguistique de ces professionnels, nous nous concentrons sur la perception qu’ont ces derniers des impératifs langagiers et rédactionnels auxquels ils doivent se soumettre. Par conséquent, ← 15 | 16 → notre analyse contribue à une meilleure compréhension des usages que font les journalistes de la langue, ce qui pourrait ultimement conduire à une interprétation plus approfondie des productions en presse écrite. Notre analyse s’appuie sur l’étude qualitative d’un corpus d’entrevues semi-dirigées conduites auprès de professionnels de la presse écrite québécoise.

Cet ouvrage se divise en six chapitres. Faisant suite à cette introduction, le chapitre 2 est consacré à l’état de la question, où seront d’abord abordés le paradigme journalistique et le contexte sociolinguistique dans lesquels œuvrent les journalistes québécois. Nous traiterons ensuite du double rôle des journalistes en tant qu’agents normatifs qui contribuent tant à la circulation d’idéologies linguistiques qu’au processus de standardisation de la langue écrite. Enfin, nous ferons état de l’apport et de l’objectif de notre étude.

Le chapitre 3 est consacré au cadre théorique dans lequel s’inscrit notre recherche. Nous y présenterons tour à tour les concepts théoriques clés de notre étude, à savoir la conscience linguistique et les normes, et nous aborderons le rôle de la perception des locuteurs dans l’analyse de ces normes. Nous établirons finalement une typologie de trois normes ancrées dans la conscience linguistique des journalistes, qui nous servira par la suite de grille d’analyse pour notre corpus.

La présentation de la méthodologie adoptée pour notre étude fait l’objet du chapitre 4. Nous y décrirons le dispositif et la mise en œuvre de notre enquête, soit le cadre méthodologique général, la collecte des données, leur traitement et leur analyse.

Le chapitre 5 fait état des résultats obtenus lors de l’analyse. La présentation se fera en quatre temps. Les trois premières sections abordent successivement les trois normes que nous avons identifiées dans la conscience linguistique des journalistes, à savoir les normes textuelles (section 5.1.), les normes communicationnelles (section 5.2.) et les normes linguistiques (section 5.3.). Enfin, la quatrième et dernière section d’analyse (5.4.) est consacrée à l’étude des interactions entre les trois types de normes et porte, en d’autres termes, sur leur articulation dans la conscience linguistique des professionnels des médias.

Nous conclurons cette étude au chapitre 6 en faisant une synthèse des principaux résultats obtenus.

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2. Problématique et état de la question

Dans ce deuxième chapitre, nous ferons état de la problématique générale dans laquelle s’inscrit notre étude. Après avoir dressé un bref portrait de la dynamique des pratiques journalistiques actuelles en presse écrite québécoise, nous présenterons la situation sociolinguistique particulière du Québec dans laquelle évoluent les journalistes. Nous aborderons ensuite le double rôle que jouent les journaux en tant que modèle de référence en matière de langue dans la communauté québécoise. Finalement, nous situerons notre étude parmi l’ensemble des travaux portant tant sur la langue de la presse écrite québécoise que sur la conscience linguistique des professionnels des médias dans l’espace francophone, et ce, dans le but de circonscrire plus précisément l’apport de notre recherche.

2.1. Journalisme de communication

Depuis l’origine de la presse écrite québécoise à la fin du XVIIIe siècle,1 les pratiques journalistiques ont continuellement fait l’objet de transformations qui, à partir des années 1970 et 1980, ont mené à l’apparition de ce que Brin, Charron et de Bonville (2004 : 3) appellent journalisme de communication.2 Parmi les facteurs qui ont participé à l’établissement de ce nouveau type de journalisme, notons surtout l’innovation technique, à savoir le développement du matériel numérique et d’Internet, ainsi que l’ouverture et la libéralisation des marchés des médias, ce qui a contribué à la diversification de ces derniers et à une multiplication des informations transmises (voir Beauchamp et Watine 2006 : 2 ; Brin, Charron et de ← 17 | 18 → Bonville 2004 : 3). Dans ce contexte d’importante concurrence, où la presse écrite quotidienne perd de ses parts de marché au profit de médias dits nouveaux et plus spécialisés, par exemple les médias électroniques (voir notamment Comeau 1990 : 299), les journalistes sont continuellement amenés, selon Brin, Charron et de Bonville (2004 : 3), à susciter l’attention des lecteurs pour établir et maintenir le contact avec eux : « [les journalistes] mobilise[nt] ostensiblement tous les éléments et les fonctions du discours de manière à créer l’illusion d’une communication interpersonnelle avec le public » (Brin, Charron et de Bonville 2004 : 9). En d’autres termes, dans le journalisme de communication, c’est surtout la fonction phatique, assurant le lien entre journalistes et lecteurs, qui est mise de l’avant, et moins la fonction référentielle, plus axée sur le contenu du message,3 contrairement à ce qu’on observe dans d’autres types de journalisme :

Dans la rhétorique de l’Information, c’est le fait qui prime ou plutôt sa relation, sa représentation. Dans la rhétorique de la Communication, en revanche, prime la relation entre le journaliste et l’auditeur (interlocution) ou le lecteur (allocution). La nouvelle, son intérêt cessent de s’imposer d’eux-mêmes ; désormais, il faut signifier au destinataire qu’il est concerné (Lavoinne 1991 : 163 et suiv.).

Charron et de Bonville conçoivent le journalisme de communication comme un paradigme4 comportant l’ensemble des conventions (par exemple de rédaction et d’édition), du savoir-faire et du savoir-penser qui déterminent les pratiques en contexte médiatique. Selon les auteurs, ce paradigme n’est généralement pas explicité dans sa totalité, mais est plutôt acquis par mimétisme des pratiques existantes, ce qui est aussi encouragé dans certains ateliers de rédaction dans les écoles de journalisme.5 Dans cette optique, Charron et de Bonville définissent le concept de paradigme journalistique comme

un système normatif engendré par une pratique fondée sur l’exemple et l’imitation, constitué de postulats, de schémas d’interprétation, de valeurs et de modèles exemplaires, auxquels s’identifient et se réfèrent les membres d’une communauté journalistique dans un cadre spatio-temporel, qui soudent l’appartenance à la communauté et servent à légitimer la pratique (Charron et de Bonville 1996 : 58). ← 18 | 19 →

Selon Brin, Charron et de Bonville (2004 : 4), l’émergence du paradigme du journalisme de communication se traduit par de nouvelles pratiques qui se manifestent plus ou moins ouvertement dans les productions des professionnels des médias. Par exemple, les journalistes seraient plus enclins à afficher leur subjectivité, ce qui ferait ainsi une place plus importante au commentaire et qui entrainerait par ailleurs un certain mélange des genres. On observerait également un ton de proximité, notamment par le recours à l’humour, à l’émotion ou à un style plus familier, et ce, dans le but de faire appel à l’intersubjectivité. Or, on peut se demander si ces caractéristiques permettent de donner une image complètement fidèle et exhaustive du journalisme tel qu’il est pratiqué actuellement. En effet, pour Brin, Charron et de Bonville, ces traits constituent plutôt des aspects « qui sont, non pas représentatifs, mais typiques du journalisme contemporain, des aspects propres à saisir ce qui est fondamentalement et essentiellement différent dans le journalisme contemporain à d’autres formes antérieures » (Brin, Charron et de Bonville 2004 : 16). Autrement dit, les caractéristiques relevées plus haut se trouvent avant tout dans le journalisme de communication, sans pour autant que tous les textes journalistiques contemporains les intègrent toujours et (ou) en totalité.

2.2. Situation sociolinguistique du Québec

La question de la langue a toujours joué un rôle prépondérant dans l’histoire du Québec, comme en témoignent bon nombre d’ouvrages, notamment Le français au Québec. 400 ans d’histoire et de vie (Plourde, Duval et Georgeault 2000 ; voir aussi Bouchard 2002 et 2011 ; Corbeil 2007 ; Oakes et Warren 2009 ; Reutner 2009a ; Wolf 1987).6 Après la rupture complète avec la France suivant la Conquête anglaise (1759/1760), le combat qu’ont mené les Canadiens français pour l’affirmation de leur langue a pour origine un rapport d’inégalité, voire de domination, entre anglophones et francophones qui se manifeste sur les plans politique, ← 19 | 20 → social et économique (voir entre autres Dickinson 2000 ; Linteau 2000 ; Martel et Pâquet 2010). Cette situation perdure de façon plus ou moins exacerbée au fil du temps selon les évènements politiques qui ont lieu (la révolte des Patriotes (1837/38), l’Acte d’Union (1840), l’arrivée massive d’immigrants anglophones au 19e siècle, etc.). La lutte pour la reconnaissance de la langue française s’accentue au tournant des années 1960 pendant une période de grands changements sociaux et politiques, communément appelée Révolution tranquille, menant à la modernisation des structures de l’État québécois (nationalisation de l’électricité, laïcisation du système d’éducation, rupture entre le clergé et l’État, etc.) et à l’affirmation de l’identité québécoise.7 On assiste alors à une série de revendications et de conflits sociaux conduisant à l’adoption de certaines mesures législatives qui, ultimement, jetteront les bases de la politique linguistique du Québec (voir par exemple Corbeil 2007 ; Gémar 2000 ; Robert 2000).8

Même si les conflits linguistiques se sont passablement atténués à la suite de l’instauration de la Charte de la langue française, aussi appelée loi 101,9 la question de la langue fait encore aujourd’hui l’objet de discussions houleuses et resurgit assez fréquemment dans l’actualité. Parmi les points de tension souvent ← 20 | 21 → abordés dans l’espace public, et partant dans les journaux,10 notons la francisation des nouveaux arrivants et la définition de l’identité québécoise (voir par exemple Oakes et Warren 2009 ; Pagé 2005), l’avenir linguistique de la province, et plus particulièrement de la région métropolitaine de Montréal (voir notamment Lamarre et Lamarre 2009 ; Levine 2000 ; Oakes 2012 ; Schwarze 2009 ; Termote 2014),11 ainsi que l’application des lois linguistiques, par exemple dans le domaine de l’enseignement supérieur (Conseil supérieur de la langue française 2010) et de l’affichage (Bouchard 2012). Il apparait donc que la question du statut de la langue française demeure souvent source de discorde, bien que le conflit soit plus latent et moins explosif que pendant la Révolution tranquille.

À l’image du débat sur le statut de la langue, la discussion sur la norme et la qualité du français en usage au Québec connait également une longue tradition de réflexion et de polémique, comme le montre l’ouvrage La langue et le nombril. Une histoire sociolinguistique du Québec (Bouchard 2002 ; voir aussi Bouchard 1988 et 1990 ; Gendron 1986).12 C’est à partir de la seconde moitié du XIXe siècle que les Québécois commencent à prendre conscience de l’influence qu’a l’anglais sur leur façon de parler et de leurs différences linguistiques par rapport au français qui a cours en France, résultant de l’isolement suivant la Conquête anglaise, ce qui aboutit à un important sentiment d’insécurité linguistique. Francard définit ce concept de la façon suivante :

[L]es locuteurs dans une situation d’insécurité linguistique mesurent la distance entre la norme dont ils ont hérité et la norme dominant le marché linguistique.13 L’état de sécurité linguistique, par contre, caractérise les locuteurs qui estiment que leurs pratiques linguistiques coïncident avec les pratiques légitimes, soit parce qu’ils sont ← 21 | 22 → effectivement les détenteurs de la légitimité, soit parce qu’ils n’ont pas de conscience de la distance qui les sépare de cette légitimité (Francard 1997 : 172).14

Ce sentiment d’insécurité est largement alimenté par l’établissement d’un mouvement de rectification langagière se matérialisant notamment par la publication de chroniques de langage15 et de dictionnaires de correction,16 qui animent un discours puriste axé essentiellement sur le modèle hexagonal. On observe au XXe siècle une intensification de ce débat qui culmine au tournant de la Révolution tranquille dans « la querelle du joual » (voir par exemple Cajolet-Laganière et Martel 1995).17

Cependant, en réaction à ce mouvement de rectification, on voit apparaitre, au début du XXe siècle, des tentatives de valorisation du français québécois, par exemple par la Société du parler français au Canada (voir Mercier 2002a). Mais ce n’est qu’après la Révolution tranquille qu’on assiste au « développement d’une conception autonomiste de soi-même comme communauté linguistique » (Gendron 1990 : 55), ce qui se traduit entre autres par plusieurs entreprises de description et de codification du français québécois. Il n’empêche que cette ouverture des Québécois envers leur propre variété demeure fragile, surtout dans certains milieux et notamment dans celui des communications. Ainsi, la discussion sur la qualité de la langue revient régulièrement dans l’espace public, comme l’a illustré par exemple l’affrontement autour des ouvrages de Dor (1996), Anna braillé ène shot (Elle a beaucoup pleuré). Essai sur le langage parlé des Québécois, et de Laforest (1997), États d’âme, états de langue. Essai sur le français parlé au Québec, qui constitue une réplique au premier. Plus ← 22 | 23 → récemment, certaines chroniques de Christian Rioux, journaliste au quotidien montréalais Le Devoir, ont elles aussi participé au débat sur la qualité du français au Québec ou plus largement au Canada francophone. Cette discussion et les différentes attitudes qui la sous-tendent s’expliquent en partie par deux façons divergentes d’entrevoir la variation du français. Autrement dit, ce sont deux conceptions différentes de la langue qui permettent d’expliquer le point de vue adopté par les individus qui se prononcent sur la question.

Notes biographiques

Franz Meier (Auteur)

Franz Meier est chargé de recherche et d’enseignement à la Chaire de linguistique romane de l’Université d’Augsbourg, où il a obtenu un doctorat en philologie.

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