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Guerres dans le monde ibérique et ibéro-américain

Actes du XXXVe Congrès de la S. H. F.

de Florence Belmonte (Éditeur de volume) Karim Benmiloud (Éditeur de volume) Sylvie Imperato-Prieur (Éditeur de volume)
Comptes-rendus de conférences XII, 539 Pages

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’éditeur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Sommaire
  • Avant-propos (Geneviève Champeau)
  • Introduction (Florence Belmonte, Karim Benmiloud, Sylvie Imparato-Prieur)
  • Pourquoi y a-t-il eu une guerre civile en Espagne ? Les origines du conflit (Julian Casanova)
  • El antifranquismo: de la resistencia a la movilización (Pere Ysàs)
  • I. Faire la guerre
  • I.1. Relations internationales, diplomatie
  • L’Espagne au vent des guerres (fin XVIIIe– début XXIe s.). Entre guerres européennes, coloniales et civiles. Une puissance déphasée ? (Jean-Marc Delaunay)
  • La question diplomatique dans la guerre hispano-batave aux îles Moluques (Jean-Noël Sanchez)
  • Le chemin de fer français ou la menace d’une nouvelle invasion en Espagne (Caroline Domingues)
  • La guerre d’Irak et le réalignement extérieur de l’Espagne (Francisco Campuzano)
  • Washington et la « sécurité démocratique » en Colombie (Charles Capela)
  • La lutte antiterroriste : une pierre d’achoppement dans les relations bilatérales entre l’Equateur et la Colombie ? (Hortense Faivre d’Arcier-Flores)
  • I.2. Batailles et conflits armés
  • La lutte pour le pouvoir dans le Paraguay de la Conquête (1536-1556) : l’irrésistible ascension de Domingo Martínez de Irala (Paola Domingo)
  • Le Portugal et l’Espagne dans les campagnes napoléoniennes en Péninsule Ibérique (1801-1814) : convergences et divergences politiques (Tereza Caillaux de Almeida)
  • La Guerre des Pâtisseries (1838-1839) (Jérôme Louis)
  • I.3. Propagande
  • Guerre juste et Inquisition, apologie du Saint-Office de Joseph de Maistre à Carl Schmitt ? (Jean-Michel Delolme)
  • La propagande antisémite et antimaçonnique pendant la guerre civile et l’après-guerre (Espagne, 1936-1945) (Javier Dominguez Arribas)
  • I.4. Guérillas et résistances
  • Faire la guerre au système, défendre une alternative politique et résister aux médias : le combat du MIL dans l’Espagne franquiste et postfranquiste (Canela Llecha Llop)
  • Les guerres du Sentier Lumineux dans les quartiers populaires de Lima : stratégies symboliques, démobilisation et imposition d’un ordre nouveau (Diana Burgos-Vigna)
  • II. Dire la guerre
  • II.1. Discours politique
  • Récits et expériences de la Guerre civile espagnole à travers les écrits des femmes phalangistes (1936-1940) (Karine Bergès)
  • L’engagement de Cuba en Afrique dans les discours de Fidel Castro (Renée Clémentine Lucien)
  • II.2. La presse : Reportages, Analyses, Commentaires
  • Une guerre de papier : représentations du conflit carliste dans la presse satirique du Sexenio Democrático195 (Marie-Angèle Orobon)
  • De la tribune à l’écran : Vicente Blasco Ibáñez et le « conte cinématographique » de propagande pendant la Première Guerre mondiale (Cécile Fourrel de Frettes)
  • La Guerre Civile d’Espagne dans la presse d’Oran en Algérie (1936-1939) (Charles Leselbaum)
  • Andrée Viollis et la guerre d’Espagne : le grand reportage au service de la cause antifasciste (Allison Taillot)
  • II.3. Correspondance et témoignages
  • « pour donner ordre à touttes choses requises pour le faict de la demolition de Therouenne… ». Dire la guerre : étude de correspondances dans le conflit franco-espagnol au XVIe siècle (Sarah Voinier)
  • Le journal de Silvestre Revueltas durant la Guerre civile espagnole. Le témoignage d’un compositeur mexicain derrière le front républicain espagnol (Luis Velasco Pufleau)
  • L’écriture du deuil et de la prison : Una mujer en la guerra de España de Carlota O’Neill (Carole Viñals)
  • D’une guerre à l’autre : regards croisés de deux enfants évacués de Catalogne en janvier 1939 sur l’expérience de l’exil en région rurale (Limousin et Poitou-Charentes) (Eva Léger)
  • Les camps de réfugiés espagnols dans l’Hérault aux lendemains de la guerre civile (Vincent Parello)
  • II.4. Ecrivains combattants
  • La Révolution de Santa Fe (1893), ou l’honneur bafoué de l’officier Lugones (Nathalie Fürstenberger)
  • Escritores combatientes entre los Lincoln 1937-1938 (Robert S. Coale)
  • III. Représenter la guerre
  • III.1. Ecritures fictionnelles
  • III.1.1. Théâtre
  • « Quintas » et guerre carliste mises en scène dans le théâtre du « sexenio democrático » à Barcelone (Marie-Pierre Caire Mérida)
  • La compagnie « Nueva Escena » et le (nouveau) théâtre de guerre (octobre 1936) (Évelyne Ricci)
  • Noche de Guerra en el Museo del Prado de Rafael Alberti : la mise en scène de la protection du patrimoine artistique lors de la Guerre civile espagnole (Isabel Vazquez de Castro)
  • La guerre après la guerre : théâtre du désespoir chez Salvador Espriu (Rocío González Naranjo)
  • « La guerra sucia argentina » : les blessures, les traumatismes et leurs représentations dans le théâtre argentin (Sylvie Suréda-Cagliani)
  • III.1.2. Poésie
  • Les Sonetos de Guerra (1938-1939) de Pedro Luis de Gálvez : une poésie engagée dans le combat (Xavier Escudero)
  • Mots de la guerre, mots en guerre dans la poésie d’Ángel González (Bénédicte Mathios)
  • La symphonie belliqueuse – création de Pablo Neruda (Dominique Casimiro)
  • III.1.3. Prose fictionnelle
  • La guerre de course en Méditerranée dans quelques ouvrages de fiction en prose du XVIIesiècle (Caroline Lyvet)
  • Les silences de l’Histoire : la Guerre du Pacifique (1879-1883) dans le roman péruvien (Françoise Aubès)
  • La guerre et sa mise en écriture dans « En una nit obscura » et « Orleans, 3 quilòmetres » de Mercè Rodoreda (Mònica Güell)
  • Au fil de trente ans d’écriture narrative : Merino et la guerre (Natalie Noyaret)
  • L’irruption de la guerre civile espagnole dans la fiction romanesque (Solange Bussy)
  • Éthique et esthétique du récit de guerre dans l’œuvre d’Arturo Pérez-Reverte (Marie-Thérèse Garcia)
  • La guerre, protagoniste de El asedio de Arturo Pérez-Reverte (Catherine Beyrie-Verdugo)
  • III.2. Les arts : Graphisme, Peinture, Musique, Cinéma
  • La guerre contre les hérétiques dans les recueils espagnols d’emblèmes (XVIe-XVIIe siècles) (Gloria Bossé-Truche)
  • La Guerre d’Afrique mise en images (Corinne Cristini)
  • La guerre civile vue par les réalisatrices : Iris (2004) de Rosa Vergés et La buena nueva (2008) d’Helena Taberna (Marie-Soledad Rodriguez)
  • IV. Sortir de la guerre
  • Los rojos ganaron la guerra(1989) de Fernando Vizcaíno Casas : quand les vaincus deviennent les vainqueurs (Roselyne Mogin-Martin)
  • Historia de una maestra de Josefina Aldecoa (1990) : une surprenante quête de filiations dans l’Espagne oublieuse et triomphante des années (Odile Diaz Feliu)
  • Hériter la guerre : mémoire et identité mutilées dans Los rojos de ultramar (2004) de Jordi Soler (Alba Lara-Alengrin)
  • Guerre civile espagnole et mémoire historique dans les manuels scolaires espagnols après la Transition démocratique (Ana Armenta-Lamant)
  • Les politiques symboliques autour de la mémoire de la Guerre Civile dans le Pays basque : empreintes du passé, oublis du présent (Jesús Alonso Carballés)
  • Una guerra invisible. La guerra civil en la televisión española de la transición (Jean-Stéphane Duran Froix)
  • La mémoire multimédia, les chansons de la guerre civile sur Youtube (Marc Marti)

← xii | 1 → Avant-propos

Du 20 au 22 mai 2011, l’Université Paul Valéry-Montpellier III a accueilli dans ses murs le XXXVe congrès de la Société des Hispanistes français.

Le choix du thème des congrès que la SHF organise tous les deux ans répond à plusieurs exigences. Outre son intérêt scientifique, il doit s’appliquer à l’ensemble de l’aire ibérique et ibéro-américaine, aux différentes langues de la Péninsule ibérique, à l’Amérique hispanophone et aux différents territoires lusophones. Il doit également être pertinent dans les différents champs disciplinaires correspondant à la recherche dans les départements de langues à l’université – intrinsèquement pluridisciplinaires –, tels que civilisation, linguistique, littérature, théâtre, arts plastiques, cinéma, peinture, musique. Il doit enfin couvrir toutes les périodes afin que l’ensemble des membres de la Société des Hispanistes puisse être concerné. « Guerres dans le monde ibérique et ibéro-américain » répondait pleinement à tous ces critères. Précisons que la société a veillé à ouvrir cette manifestation aux jeunes chercheurs doctorants, les enseignants chercheurs de demain.

Les cinquante-trois textes qui composent l’ouvrage dessinent en creux une typologie de la guerre : guerres internationales et civiles, de voisinage et coloniales, guérillas et conflits terroristes. Loin de la restreindre aux limites militaires du conflit, ils tiennent compte de ses prolongements en temps de « paix » dans les différentes formes de violence civile et politique, ainsi que dans la bataille des mots et, plus largement, des représentations qui prolongent la guerre des armes. Il en découle une diversification des acteurs : aux institutions d’État, aux mouvements de résistance, aux groupes terroristes, sont largement associés les acteurs « culturels » de la guerre et de ses prolongements en temps de paix : la presse et autres organes de propagande, la voix des « sans voix » et leurs récits, la littérature, le théâtre, les arts visuels et la chanson. À travers une grande diversité de pays, d’époques et de contextes, cet ensemble d’articles repose la question des enjeux symboliques autant qu’économiques, politiques et identitaires de la guerre, ainsi que celle de l’engagement dans la littérature et les arts, qu’il s’agisse d’un engagement physique d’écrivains sur le terrain ou de l’attribution d’une visée pragmatique à leurs créations.

Bien qu’ouverte à la Péninsule ibérique et à l’Amérique, du XVIe au XXIe siècle, la réflexion s’est plus particulièrement cristallisée autour d’une réalité traumatique dont les blessures sont encore à vif, la guerre civile espagnole à laquelle 27 communications, soit une bonne moitié, sont consacrées. La recherche des hispanistes français est en cela en prise sur l’actualité sociopolitique, artistique ← 1 | 2 → et scientifique de l’Espagne qui, à l’occasion du questionnement de la « Transition démocratique », ouvre largement le débat sur les conséquences du coup d’État militaire de juillet 1936 et sur la nécessité de reconstruire une mémoire
historique (il existe aussi une guerre des mémoires). Inventaire et bilan restaient, pour une grande part, à faire, ce à quoi les Espagnols s’emploient, depuis les années 90. Le présent volume s’inscrit dans ce mouvement.

Ce congrès restera dans la mémoire des participants comme un modèle d’organisation. Que ses organisateurs, sous la houlette de Florence Belmonte, Karim Benmiloud et Sylvie Imparato-Prieur, en soient vivement remerciés, de
même que Mme Anne Fraisse, Présidente de l’Université Paul Valéry-Montpellier
III qui ouvrit la manifestation, le Conseil scientifique, l’École Doctorale, l’équipe LLACS et son directeur, Raphaël Carrasco, qui apportèrent leur soutien financier. Ont également contribué efficacement à sa réussite, par leur investissement, les collègues du département d’espagnol et de catalan, les services administratifs de l’UFR II et les services techniques de l’université.

Nos remerciements s’adressent, par ailleurs, à M. Carlos Bastarreche Sagües, Ambassadeur d’Espagne en France et à M. Pablo de Genevois, Conseiller culturel. L’Ambassade d’Espagne, qui soutient indéfectiblement les manifestations scientifiques de la SHF, a une fois de plus répondu favorablement à notre sollicitation par l’octroi d’une subvention grâce à laquelle, en particulier, ce volume peut être publié. Que soient remerciés également M. Le Consul d’Espagne à Montpellier, M. Josep Bosch Bessa, Mme María del Camino Sastre Magro et le secrétariat du Consulat. Et, par ailleurs, M. Jean-Claude Gayssot, Vice-Président du Conseil Régional du Languedoc-Roussillon et M. Gérard Rousset, Directeur de la Maison de l’Europe qui ont, eux aussi, subventionné ce congrès. Le soutien de l’ensemble de ces instances contribue au rayonnement de l’hispanisme français, aussi leur exprimons-nous notre vive gratitude.

GENEVIÈVE CHAMPEAU

Présidente d’honneur de la SHF

← 2 | 3 → Introduction

Les guerres ont défini les frontières, modelé ou morcelé les identités et les territoires, nourri la pensée et l’imaginaire de tous ceux qui, au fil des siècles, se sont situés et construits par rapport à elles, qu’ils en aient été les instigateurs, les opposants, les victimes directes ou collatérales, ou simplement les témoins. Internationales ou civiles, d’hier ou d’aujourd’hui, les guerres peuvent être ainsi vues comme l’une des composantes essentielles de nos histoires et de nos cultures : faire la guerre, la dire ou la représenter, mais aussi en sortir pour construire la paix, tels sont par conséquent les axes que cet ouvrage, à la suite du XXXV Congrès de la Société des Hispanistes Français (SHF) qui s’est tenu à Montpellier les 20, 21 et 22 mai 2011, se propose d’examiner, en les inscrivant dans l’espace ibérique et ibéro-américain.

L’ouvrage proposé ici est divisé en quatre grands chapitres : « Faire la guerre », « Dire la guerre », « Représenter la guerre », et enfin « Sortir de la guerre ». Outre la présente introduction, deux contributions sur la guerre civile espagnole et ses prolongements sont proposées en ouverture de ce livre, tant il est vrai que, pour des raisons historiques, la guerre civile espagnole est à la fois un référent tragique et un paradigme structurant, qui a durablement marqué la façon dont l’hispanisme français a observé, analysé et pensé la guerre, ou plutôt les guerres, depuis plusieurs décennies, depuis les années quarante du siècle dernier jusqu’à l’aube de ce XXIe siècle.

Julian Casanova resitue les problèmes politiques rencontrés par la seconde République dans une perspective comparatiste avec des pays de l’Europe occidentale à la même période. Cet éclairage met en évidence la responsabilité du coup d’Etat militaire dans le déclenchement et la durée de la guerre civile, relativisant par contrecoup la thèse entendue jusqu’à nos jours d’un chaos politique engendré par une République qui aurait été incapable de faire face à la situation de crise.

Pere Ysàs montre que, dans le prolongement d’une guerre dont l’armistice n’avait pas prononcé la fin, l’opposition antifranquiste a joué un rôle efficace et déterminant dans la lutte contre la dictature. En choisissant après la période de résistance, la mobilisation sociale comme modalité d’action, elle contraignit le franquisme à toujours user de la seule arme dont il disposait, la répression, l’enfermant dans une spirale propre à alimenter cette même mobilisation et à disqualifier le régime aux yeux de l’opinion publique et de la communauté internationale.

Mais, au fil de cet ouvrage, comme on va le voir, on découvrira aussi d’importantes contributions sur les guerres dans l’ensemble du monde ibérique et ← 3 | 4 → ibéro-américain, au sens large : Portugal, Mexique, Cuba, Colombie, Pérou, Argentine et Paraguay notamment.

Le premier chapitre, « Faire la guerre », rassemble treize articles, répartis dans quatre sous-chapitres : « Relations internationales et diplomatie », « Batailles et conflits armés », « Propagande » et « Guérillas et résistances ».

Dans le sous-chapitre « Relations internationales et diplomatie », Jean-Marc Delaunay, avec son article « L’Espagne au vent des guerres (fin XVIIIe – début XXIe) », commence par se demander si la décadence de l’Espagne doit être reliée à son rapport avec la guerre, qui n’est pas seulement une rupture de la paix avec l’extérieur, aux frontières – la guerre de voisinage ou de coalition – ou au-delà des mers – la guerre coloniale – mais aussi rupture interne, politique, ethnique, économique et sociale, la guerre civile. Envisager cette tripartition éclaire sur l’évolution de sa place, de son classement dans l’inévitable hiérarchie des nations qui mêle cohérence nationale, force stratégique métropolitaine et projection mondiale, ces deux derniers aspects relevant de l’international. Jean-Noël Sanchez, dans son étude sur la guerre hispano-batave aux Îles Moluques au XVIIe siècle, s’interroge sur les causes de la défaite espagnole, qu’il attribue aux différences notables en matière de diplomatie, qui ont leur origine dans la façon de percevoir cet Autre moluquois : si les Espagnols veulent en faire un vassal du Roi d’Espagne, les Bataves, par le biais de la VOC (Compagnie néerlandaise des Indes Orientales), instituent des rapports bilatéraux, qui font du Moluquois, au moins dans les formes, un partenaire. Caroline Dominguez, en abordant la question du chemin de fer français en Espagne, montre qu’il devient très vite une arme décisive, sur le plan de la stratégie militaire. Elle étudie l’inquiétude liée au danger d’invasion rapide qu’il représente pour l’Espagne dans une série d’articles parus dans El Archivo diplomático-político de España, hebdomadaire publié entre 1883 et 1892, qui abordait les thèmes liés à la diplomatie et aux relations internationales sans pour autant défendre ou soutenir aucune tendance politique. Deux articles montrent ensuite l’influence des États-Unis sur des conflits intérieurs ou extérieurs du monde ibérique et ibéro-américain : Francisco Campuzano, dans son étude sur « La guerre d’Irak et le réalignement extérieur de l’Espagne », montre que la politique atlantiste d’Aznar peut être interprétée comme une tentative d’accéder à un statut international que l’Espagne n’avait finalement pas les moyens d’assumer ; et, dans « Washington et la sécurité démocratique en Colombie », Charles Capela, après un rappel de la nouvelle stratégie adoptée par le président colombien Andrés Pastrana pour renforcer l’Etat face aux conflits armés internes, examine l’ajustement de la politique anti-drogue et anti-terroriste du gouvernement Uribe (2002-2010) à la dynamique du conflit et aux incidences des nouveaux enjeux auxquels firent face les Etats-Unis après les attentats du 11 septembre 2001. Pour conclure, et toujours sur le continent américain, Hortense Faivre d’Arcier montre comment la lutte anti-terroriste a pu devenir une pierre ← 4 | 5 → d’achoppement dans les relations bilatérales entre l’Équateur et la Colombie, et s’interroge sur la stratégie politique poursuivie dans le rétablissement du dialogue entre la Colombie, le Venezuela et l’Equateur et sur la réelle volonté de coopération dans la lutte antiterroriste manifestée par les différents acteurs.

Dans le sous-chapitre traitant des « Batailles et conflits armés » proprement dits, Paola Domingo évoque « La lutte pour le pouvoir dans le Paraguay de la Conquête (1536-1556) » en étudiant le destin particulier et l’irrésistible ascension de Domingo Martínez de Irala. Puis, dans « Le Portugal et l’Espagne dans les campagnes napoléoniennes en Péninsule Ibérique (1801-1814) », Tereza Caillaux de Almeida s’interroge sur la différence dans l’attitude de l’Espagne et du Portugal face à l’invasion napoléonienne, qu’elle attribue essentiellement aux comportements divergents des monarques de ces deux états, et étudie les traces du conflit dans les domaines politique et institutionnel. Enfin, avec « La Guerre des Pâtisseries (1838-1839) », Jérôme Louis s’intéresse à une expédition armée menée sur ordre de Louis-Philippe pour défendre les intérêts économiques français au Mexique, devenu indépendant en 1810, et qui refusait de rembourser ses emprunts.

Un sous-chapitre est également consacré à la « Propagande », avec deux contributions. Jean-Michel Delolme se livre à une étude minutieuse de l’éloge que fit de l’Inquisition Joseph de Mestre, qui voyait en cette institution « un préservatif efficace de la guerre civile et plus particulièrement des guerres de religion ». Il s’attache à en démontrer l’influence chez les théoriciens du droit de la guerre jusqu’à Carl Schmitt, pour déterminer ensuite l’exploitation qu’ils en firent, dans des contextes historiques différents. Quant à Javier Dominguez Arribas, dans « La propagande antisémite et antimaçonnique pendant la guerre civile et l’après-guerre (Espagne 1936-1945) », il montre que « l’ennemi judéo-maçonnique », tel qu’il apparaissait dans la propagande des premières années du franquisme, agissait comme un mécanisme propre à réguler les tensions et à contrôler la dissidence interne à chaque faction qui le composait. L’auteur souligne que la rhétorique anti-judéo-maçonnique, à l’instar d’une soupape de sécurité, permettait d’exprimer, et peut-être même d’évacuer, ces mêmes tensions, par le biais d’accusations de franc-maçonnerie, comme celles étudiées dans son analyse, exprimées contre Pedro Sainz Rodríguez ou Gerardo Salvador Merino, en attendant une éventuelle intervention du dictateur en faveur de l’une ou de l’autre des factions concernées. Le franquisme ressort de cette étude comme une réalité plurielle, extrêmement conflictuelle, loin de l’uniformité affichée, ce qui ne relativise en rien son caractère dictatorial et répressif.

Enfin, un sous-chapitre intitulé « Guérillas et résistances » clôt ce premier chapitre « Faire la guerre ». Canela Llecha Llop envisage le concept de la guerre lato sensu, appliqué au combat spécifique que livre le MIL (Movimiento Ibérico de Liberación) dans l’Espagne franquiste et post-franquiste au début des ← 5 | 6 → années 1970 : une guerre de terrain, une guerre médiatique, une guerre qui prend aujourd’hui les traits d’une guerre des mémoires. Parler du MIL pose aussi la question de la distinction, pas toujours évidente en Espagne, entre le combat antifranquiste et le combat anticapitaliste. En ce sens, le MIL renouerait, par ses méthodes, avec le projet révolutionnaire anarchiste de la FAI mais serait aussi à replacer dans les courants révolutionnaires armés de la Bande à Baader et des Brigades rouges. Enfin, dans « Les guerres du Sentier Lumineux dans les quartiers populaires de Lima », Diana Burgos-Vigna analyse les différentes stratégies déployées par l’organisation de guérilla dans une communauté urbaine périphérique de Lima, celle de Villa El Salvador, en insistant sur les interactions et les contradictions de deux formes de mobilisation : la voie violente imposée par le Sentier Lumineux, et celle de l’autogestion promue par la communauté de Villa El Salvador. Deux visions du militantisme se détachent ainsi sur fond de violence, qui aboutissent à deux représentations opposées de la « guerre populaire », menée contre l’un des fléaux de ce pays andin : la pauvreté.

Le deuxième chapitre, « Dire la guerre », rassemble treize articles, répartis dans quatre sous-chapitres : « Discours politique », « La presse : reportages, analyses, commentaires », « Correspondance et témoignages » et « Écrivains combattants ».

Dans le premier sous-chapitre consacré au « Discours politique », un article de Karine Bergès, « Récits et expériences de la Guerre civile espagnole à travers les écrits des femmes phalangistes (1936-1940) », montre que le seul fait de « dire la guerre » équivalait pour les femmes phalangistes à la faire. L’auteure établit ainsi que le discours sur la guerre des femmes phalangistes était un acte d’auto-affirmation car, par analogie, elles devenaient détentrices d’un pouvoir symbolique. Rien d’étonnant dans ce contexte que l’élite féminine de la Phalange n’ait jamais renoncé à la prise de parole malgré la dialectique autour du « travail silencieux » qui relevait plus de l’intériorisation d’une culture de genre que de la praxis. Un second article de Renée Clémentine Lucien, sur « L’engagement de Cuba en Afrique dans les discours de Fidel Castro », s’attache, à partir de trois discours prononcés par Fidel Castro en 1976, 1991 et 2005, à comprendre les inflexions, dans la dispositio et l’elocutio, d’une base discursive bâtie à partir de données tenant à la situation intérieure cubaine et à l’évolution des équilibres géopolitiques. Il y apparaît ainsi que le récit glorieux fait par Fidel Castro légitime le rôle historique et mythique de l’Armée Rebelle, en mettant en scène des héros sans failles qui, en Afrique, ont suivi les traces des révolutionnaires du Granma, de la Sierra Maestra et de Playa Girón, contre le colonialisme, le capitalisme impérialiste, et le régime de l’apartheid sud-africain.

Dans le deuxième sous-chapitre, intitulé « La presse : reportages, analyses, commentaires », Marie-Angèle Orobon, analyse d’abord les « Représentations du conflit carliste dans la presse satirique du Sexenio democrático » (1868-1874). ← 6 | 7 → Au début de cette année 1874, le soulèvement carliste a notablement changé de physionomie : il n’est plus question de lutter contre des factions éparses et ­relativement contrôlables, mais contre un mouvement qui s’est amplifié depuis la proclamation de la république en février 1873, qui s’est doté d’un État dans les provinces basques et d’une armée organisée. Dans ce contexte de radicalisation et d’amplification du conflit, l’hebdomadaire El Cañón Krupp, s’inscrit dans la continuité d’une entreprise patriotique semblable à l’offensive qu’avait menée son aîné El Cañón Rayado et, en même temps, rejoint ses confrères de la presse républicaine satirique dans la dénonciation du carlisme, dénonciation muée en croisade pour la civilisation contre la barbarie. Cécile Fourrel de Frettes, dans son article sur « Vicente Blasco Ibáñez et le conte cinématographique de propagande pendant la Première Guerre Mondiale », étudie comment l’écrivain espagnol s’engage aux côtés de la France en utilisant les médias dont il disposait en tant que journaliste, éditeur, romancier et cinéaste. Il fait œuvre de propagande pour galvaniser le moral des nations et convaincre les pays restés à l’écart du conflit de prendre fait et cause pour les valeurs républicaines que cette nation incarnait à ses yeux. Charles Leselbaum, quant à lui, s’intéresse à « La guerre civile d’Espagne dans la presse d’Oran en Algérie (1936-1939) », en s’appuyant sur trois journaux, Oran Matin, L’Echo d’Oran et Oran Républicain, pour étudier sous quelle forme et avec quel contenu ils rendent compte de la Guerre en Espagne et de ses conséquences. Enfin, dans « Andrée Viollis et la Guerre d’Espagne : le grand reportage au service de la cause antifasciste », Allison Taillot propose une analyse des nombreux reportages d’Andrée Viollis sur la guerre d’Espagne, publiés entre la fin juillet 1936 et la mi-janvier 1939, qui éclaire tant la personnalité de cette journaliste engagée que sa conception exigeante et militante de l’écriture de presse. Consciente des enjeux de la résistance opposée par la République espagnole au fascisme international, elle s’efforça de se faire courroie de transmission pour sensibiliser, mobiliser et impressionner une opinion publique française en prise avec la politique de Non-Intervention. Au-delà des collaborations de la journaliste au Petit Parisien, à Vendredi et à Ce Soir, et sur la base du dialogue singulier qui s’établit alors par voie de presse entre Andrée Viollis et María Teresa León, Allison Taillot postule l’existence d’une « infracommunauté » antifasciste singulière au sens d’hybride entre les communautés intellectuelle et féminine.

Le troisième sous-chapitre, « Correspondances et témoignages », s’ouvre sur un article de Sarah Voinier, qui s’interroge sur l’usage de l’écrit dans le contexte de guerre au XVIe siècle, au travers de la correspondance échangée entre divers responsables de la destruction de la ville de Thérouanne, ville frontalière de l’Artois. Tombée aux mains des troupes impériales le 20 juin 1553, la ville fut rasée sur ordre de Charles Quint, une destruction programmée au cours du siège et rapidement mise en œuvre, dont l’auteure dégage les principales étapes ainsi que les enjeux. Trois contributions portent ensuite sur des témoignages sur la guerre ← 7 | 8 → civile espagnole. Luis Velasco Pufleau étudie le journal de Silvestre Revueltas, témoignage d’un compositeur mexicain derrière le front républicain espagnol. Ce journal que Silvestre Revueltas écrit durant la guerre civile est un document qui fait référence à un monde double, celui des acteurs de l’Espagne en guerre et ­celui du compositeur antifasciste mexicain engagé dans la transformation de l’ordre social. L’Espagne y est le théâtre où se joue l’avenir de l’humanité, d’où l’urgence de l’engagement des artistes et des intellectuels du monde contre le fascisme et la barbarie. La sauvegarde de la IIe République impliquant la consolidation nationale et internationale du régime progressiste mexicain, artistes et intellectuels mexicains doivent s’engager afin d’achever les réformes économiques et sociales entreprises par le gouvernement de Lázaro Cárdenas. Dans sa contribution, Carole Viñals invite à saisir les enjeux actuels de la réédition en 2006 d’un ouvrage, Una mujer en la guerra de España, de Carlota O’Neill dont la diffusion était restée confidentielle lors de sa première parution en Espagne en 1977. Il s’agit de cerner l’intimité, l’expérience vécue, les stratégies de survie ainsi que la spécificité du témoignage féminin dans les écrits de prison. Quant au travail d’Eva Léger, il s’intéresse aux « Regards croisés de deux enfants évacués de Catalogne en janvier 1939 sur l’expérience de l’exil en région rurale (Limousin et Poitou-­Charentes) ». Raimundo et Julia, enfants de l’exil issus de milieux sociaux distincts, ont été confrontés à de lourdes épreuves. Témoins de la guerre d’Espagne, ils en ont subi les multiples effets : déplacements, séparation familiale, départ vers l’inconnu, arrivée dans un territoire étranger, adaptation à une vie nouvelle dans la France en guerre. Ces deux témoignages permettent d’interroger les formes du récit actuel des enfants de l’exil ainsi que leur modalité d’inscription dans une mémoire collective. Enfin, dans son article sur « Les camps de réfugiés espagnols dans l’Hérault aux lendemains de la guerre civile », Vincent Parello montre que la politique d’accueil des réfugiés espagnols mise en place par le préfet Antoine Monis au cours de l’année 1939 poursuivait un triple but : venir en aide aux réfugiés « désirables », discipliner les réfugiés « indésirables » car politiquement « dangereux » et intégrer les réfugiés dans le circuit productif. Cette politique, ambiguë s’il en est, reprend mot pour mot les directives d’humanité et de fermeté prônées par le président du Conseil et le ministre de l’Intérieur. Inspirée d’un idéal de justice et de miséricorde, elle repose essentiellement sur l’encouragement au rapatriement et à la ré-émigration, sur l’aide humanitaire apportée aux femmes et aux enfants, ainsi que sur la surveillance étroite des hommes et des miliciens perçus comme une source de danger potentiel.

Un quatrième et dernier sous-chapitre s’intéresse enfin aux cas particuliers des « Écrivains combattants », qui, outre la plume, ont à un moment pris les armes pour s’engager dans des conflits guerriers. La première contribution nous conduit en Argentine puisque, dans « La Révolution de Santa Fe (1893), ou l’honneur bafoué de l’officier Lugones », Nathalie Fürstenberger s’intéresse à la ­participation ← 8 | 9 → militaire de Leopoldo Lugones à l’intervention fédérale de septembre 1893, et montre que cet événement méconnu n’a rien d’un épiphénomène dans la vie de l’auteur argentin. Formateur et valorisant pour un homme qui concevait son enrôlement comme un honneur, cet épisode conforte en effet l’image idéale que se faisait Lugones de sa mission. De même, dans son étude sur la Brigade Abraham Lincoln, dont les archives se trouvent à New York, Robert Coale s’intéresse aux destins de quatre écrivains ou journalistes nord-américains qui, à la différence d’Ernest Hemingway par exemple (qui ne fut que correspondant de guerre), prirent réellement les armes au sein des Brigades Internationales engagées dans le camp républicain : Alvah Bessie, Eddie Rolfe, James Neugass y James Lardner.

Le troisième chapitre, « Représenter la guerre », rassemble une part importante des travaux inclus dans l’ensemble de cet ouvrage, à savoir dix-huit articles. Ils se répartissent en quatre sous-chapitres : « Écritures fictionnelles 1. Théâtre », « Écritures fictionnelles 2. Poésie », « Écritures fictionnelles 3. Prose » et enfin « Les arts : graphisme, peinture, cinéma ».

Dans le premier sous-chapitre, consacré à la représentation de la guerre dans le théâtre, on lira cinq contributions, qui vont du théâtre espagnol du « Sexenio democrático » (1868-1874) au théâtre sous la dictature argentine un siècle plus tard (1976-1983). Dans son étude sur le théâtre du « sexenio democrático » à Barcelone, Marie-Pierre Caire-Merida analyse d’abord la façon dont sont mis en scène deux thèmes d’actualité, le système des « quintas » et le caractère fratricide de la guerre carliste, et s’interroge sur le rôle médiatique du théâtre et son utilisation à des fins politiques, dégageant ainsi la spécificité de la scène catalane. Ensuite, dans le contexte de la guerre civile espagnole, Evelyne Ricci étudie la naissance d’un nouveau théâtre à l’initiative de la compagnie « Nueva Escena » au Théâtre Español de Madrid, en octobre 1936. Grâce à l’étude de trois pièces courtes, La llave, de Ramón J. Sender, Al amanecer, de Rafael Dieste et Los salvadores de España, de Rafael Alberti, elle montre ainsi que, malgré la guerre, la créativité des auteurs reste forte, et surtout que le théâtre est bien une arme de combat efficace et d’autant plus puissante qu’il ne renonce pas à être d’abord de l’art. Isabel Vázquez de Castro se penche quant à elle sur la spécificité de l’écriture théâtrale de Rafael Alberti, en prenant appui sur sa pièce Noche de Guerra en el Museo del Prado, écrite en 1956. L’étude montre comment Alberti s’empare d’un fait historique et mobilise des arts divers pour créer une œuvre originale et forte, nourrie de références et d’hommages littéraires et picturaux. Rocío González Naranjo, prenant appui sur deux œuvres du poète catalan Salvador Espriu, s’emploie à démontrer comment le dramaturge met en scène le désespoir des Catalans, dans un après-guerre qui condamne leur culture et leur langue. Enfin, dans un dernier article, Sylvie Suréda-Cagliani analyse Tercero Incluido, une pièce du dramaturge argentin Eduardo Pavlovsky (1981). En portant un regard critique sur le rôle de la junte militaire durant « la guerra sucia » (1976-1983), et grâce à la vacuité du ← 9 | 10 → dialogue qui confère à cette œuvre une dimension absurde et tragi-comique, Pavlovsky, mobilise le spectateur en recréant l’univers quotidien d’un couple de la moyenne bourgeoisie argentine, Anastasio et Carmela, qui décident de se réfugier dans leur lit matrimonial pour se protéger d’un ennemi potentiel (un « monstre ») qui les menace.

Dans le deuxième sous-chapitre, consacré à la représentation de la guerre dans la poésie, on trouvera trois contributions, qui analysent les productions poétiques de Pedro Luis de Gálvez, Ángel González et Pablo Neruda. C’est d’abord Xavier Escudero qui examine une série de sonnets du poète Pedro Luis de Gálvez, publiés quotidiennement d’octobre 1938 à mars 1939 dans le journal anarcho-syndicaliste Nosotros, et recueillis ensuite sous le titre de Sonetos de Guerra. Avec lui, l’objet de la poésie se déplace sur le champ de bataille de la presse militante et pose à nouveau la question de la responsabilité et de l’engagement de l’artiste.

Dans « Mots de la guerre, mots en guerre dans la poésie d’Ángel González », Bénédicte Mathios montre comment, au-delà de la guerre vécue enfant, au-delà des détours de l’ironie face à la censure, c’est une totale liberté créatrice que revendique le sujet poétique. Enfin, dans « La symphonie belliqueuse », Dominique Casimiro révèle combien le poète chilien Pablo Neruda, explorateur des sons du monde du XXe siècle, écoute et retranscrit toutes les guerres (civile, religieuse, coloniale ou de décolonisation). Il compose ainsi la grande partition d’un projet harmonique, poétique et ontologique original, qui s’étend de 1934 à 1973 : celui d’une « symphonie belliqueuse ». Procédant par immersion au cœur du son belliqueux ou du silence imposé par la guerre, le sujet nérudien tente toujours de faire entendre une humanité souffrante.

Le troisième sous-chapitre est consacré à la représentation de la guerre dans « La prose fictionnelle ». On y lira sept articles, portant sur la littérature espagnole du XVIIe siècle jusqu’au début du XXIe siècle. « La guerre de course en Méditerranée », que signe Caroline Lyvet, analyse l’image de cette pratique telle qu’elle est représentée dans un ensemble de quatre textes parus avant 1630 (deux romans d’amour et d’aventures et deux romans dans la veine picaresque) et démontre comment ce motif romanesque vient servir une stratégie politique tendant à faire de l’Espagne la nation phare du catholicisme, dans un contexte de lutte pour la suprématie européenne de plus en plus violent. Françoise Aubès étudie quant à elle la Guerre du Pacifique (1879-1883), qui oppose le Pérou au Chili, dans le roman péruvien, où sa présence aura été longtemps refoulée. Parmi ses principales conséquences littéraires, il apparaît ainsi que la Guerre du Pacifique aura engendré un embryon de conscience pré-­indigéniste, tandis que son héros ignoré, l’indien analphabète, deviendra quelques années plus tard une question nationale et le protagoniste d’un genre nouveau : le roman indigéniste.

← 10 | 11 → Puis, Mónica Güell s’attache à l’analyse de la guerre et à sa mise en écriture dans deux textes de l’écrivaine catalane Mercè Rodoreda, en montrant notamment que la force narrative et poétique du premier récit réside dans la maîtrise du tempo narratif, des ellipses, dans le jeu des contrastes (obscurité/clarté, jour/nuit, amour/guerre, bruit/silence) et dans l’épuration des motifs et des symboles. Nés d’une nécessité vitale, et inspirés en partie d’un vécu autobiographique, les deux contes analysés ont une fonction poétique et cathartique résolument assumée par l’auteure. Pour sa part, Natalie Noyaret analyse la trajectoire littéraire de José María Merino au fil de trente ans d’écriture narrative. Si Merino n’est pas, à proprement parler, un écrivain de la guerre, il apporte néanmoins, en ce qui concerne la guerre civile, un précieux témoignage de seconde main, tandis que se fait jour dans ses textes un engagement constant, quoique résolument non dogmatique, du côté des perdants et des opprimés. Ensuite, Solange Bussy interroge quant à elle deux romans publiés à une trentaine d’années de distance dont l’arrière-plan est une nouvelle fois la guerre civile espagnole : Primera memoria d’Ana María Matute (1960) et El año del diluvio d’Eduardo Mendoza (1992). Elle y analyse les stratégies mises en œuvre pour traiter cet événement historique dans le monde de la fiction, et souligne l’évolution que l’on peut observer dans l’analyse des causes et des conséquences du conflit.

Deux travaux portent enfin sur la production d’Arturo Pérez Reverte. Marie-Thérèse Garcia questionne d’abord l’omniprésence de la guerre dans l’œuvre de cet auteur. Elle s’arrête sur la façon dont il utilise le récit de bataille, à la fois prétexte à une récupération d’une mémoire identitaire et à une entreprise de démystification de la guerre. Elle démontre en outre comment, en peignant l’horreur et en effaçant les limites entre réalité et fiction, Pérez Reverte pousse son lecteur à se confronter à ses propres démons. De son côté, Catherine Beyrie-Verdugo consacre son étude au roman El asedio du même auteur, publié en 2010, dans lequel elle distingue trois « guerres » qui se superposent et s’entremêlent dans un jeu complexe, avec pour facteur commun les bombes que les Français font pleuvoir sur la ville : le siège de Cadix par les troupes napoléoniennes en 1811, une série de meurtres de jeunes femmes, et un combat perdu d’avance, celui des hommes dans la société, ou la guerre comme métaphore de la vie humaine.

Enfin, sous le titre « Les arts : graphisme, peinture, cinéma », le quatrième sous-chapitre réunit trois approches autour de la représentation de la guerre dans les arts et à l’image, qu’il s’agisse d’images fixes ou animées. Gloria Bossé-Truche se penche ainsi sur les recueils espagnols d’emblèmes des XVIe et XVIIe siècles pour y trouver la trace de « la guerre contre les hérétiques ». Par cette étude, elle démontre que cette littérature emblématique, genre mixte associant le texte et l’image, est un puissant outil de persuasion idéologique, élément clé de la guerre psychologique menée par l’Inquisition. Corinne Cristini s’intéresse dans son étude aux représentations de la Bataille de Tétouan, un épisode de ← 11 | 12 → la Guerre d’Afrique (1859-1860), dans différents tableaux, gravures et lithographies de la seconde moitié et de la fin du XIXe siècle. Elle s’attache à dévoiler les stéréotypes présents dans ces images de propagande – cette guerre d’Afrique est la première guerre médiatisée en Espagne – et s’interroge sur leur évolution, au contact d’autres modes de représentation. Enfin, dans son étude, Marie-Soledad Rodriguez interroge la façon dont deux réalisatrices espagnoles, Rosa Vergés et Helena Taberna, évoquent la guerre civile dans deux films de 2004 et 2008. Elle met très nettement en évidence la vocation sociale de ces œuvres qui donnent à voir une certaine mémoire du passé, offrant ainsi matière à une réflexion sur les crimes du franquisme, en plein processus de reconnaissance des victimes.

Cet ouvrage se referme avec un quatrième chapitre, « Sortir de la guerre », qui rassemble sept contributions qui s’attachent à l’étude des blessures et des traces mémorielles qu’ont laissées les guerres et les conflits armés, tant dans les textes de lois ou les politiques symboliques que dans les productions culturelles et fictionnelles les plus récentes.

Du côté de la fiction, dans son article consacré à Los rojos ganaron la guerra (1989) de Fernando Vizcaíno Casas, Roselyne Mogin-Martin montre que l’écrivain à succès Fernando Vizcaíno Casas commémore à sa façon le 50e anniversaire de la guerre civile. Il se considère comme représentatif d’une génération d’Espagnols, ceux qui, trop jeunes pour avoir combattu, ont grandi dans une famille aisée et ont peu souffert du franquisme. Certes, la vie matérielle était difficile, mais la situation n’avait rien à voir avec les horreurs que dénoncent les opposants. Roselyne Mogin-Martin montre ainsi que, derrière les habiletés rhétoriques de sa plume et le ton léger qu’il adopte, l’auteur se livre en réalité à une authentique réhabilitation du franquisme, ainsi qu’à un règlement de comptes avec les vaincus d’hier, qui sont les gouvernants d’aujourd’hui. Avec son étude du roman de Josefina Aldecoa, Historia de una maestra (1990), Odile Diaz Feliu met en évidence la genèse d’une triple filiation : celle d’un pays, l’Espagne, entre son présent et son passé à travers l’histoire de la protagoniste, Gabriela ; celle de Josefina Aldecoa et de sa propre mère transposée dans la fiction autobiographique ; et enfin celle d’une écriture qui revendique une continuité dans son appartenance à la génération des années 50. L’article d’Alba Lara-Alengrin s’intéresse à Los rojos de ultramar, un roman du Mexicain Jordi Soler qui évoque la guerre civile espagnole et la Retirada. C’est en fait l’histoire de deux périples, celui du grand-père catalan qui quitte l’Espagne au moment de la Retirada et débarque au Mexique pour échapper à la police franquiste en France, puis, en sens inverse, le périple du petit-fils mexicain en quête de la mémoire de son aïeul. Avec ce roman sur les exilés républicains au Mexique et surtout sur la transmission de la défaite, l’œuvre de Jordi Soler s’inscrit, d’une façon très personnelle, dans une des tendances dominantes de la production des écrivains hispano-américains contemporains, ← 12 | 13 → celle de la transterritorialité, qui tend notamment à effacer les frontières littéraires entre les Espagnes et les Amériques.

La contribution d’Ana Armenta-Lamant, fondée sur l’analyse contrastée de manuels d’histoire du secondaire et des lois relatives à l’éducation, met en évidence l’évolution qui s’est opérée dans l’évocation de la guerre civile espagnole. Elle démontre la récupération politique dont ce conflit n’a cessé d’être l’objet et souligne la difficulté encore aujourd’hui d’envisager avec la distance historique nécessaire cet épisode traumatique et chargé émotionnellement. Sur un sujet proche, « Les politiques symboliques autour de la mémoire de la guerre civile dans le Pays basque (1975-2010) », Jesús Alonso Carballés fait le constat que depuis 1939, l’Espagne est passée de la commémoration du héros guerrier à celle de la victime en souffrance, et que les monuments ont suivi cette évolution en adaptant leurs stratégies discursives. On ne peut pas dire aujourd’hui que ces sculptures soient précisément des exemples de la réconciliation nationale prêchée par la transition démocratique. Les monuments aux victimes érigés ces dernières années ne parviennent pas à sortir vraiment de l’affrontement. Cependant, après plus de quarante ans passés à remémorer et commémorer les seules victimes tombées chez les franquistes, comment passer à une mémoire commune assumée par tous sans que les victimes républicaines aient eu elles aussi, leur deuil collectif ?

Pour conclure, deux articles relèvent la présence et les traces de la guerre civile espagnole à la télévision et sur internet. Dans « Una guerra invisible. La guerra civil en la televisión española de la transición », Jean-Stéphane Duran Froix s’intéresse prioritairement à l’image : reflet du traumatisme inscrit dans la conscience collective des Espagnols et/ou des craintes qu’elle suscitait au sein d’amples secteurs de la société, la représentation télévisuelle de la guerre civile et de la répression franquiste est restée discrète pendant la transition. A contre-courant du reste de l’Europe dont les télévisions s’étaient alors emparées du récit historique pour en faire un spectacle de masse, la télévision espagnole se cantonna au rôle culturel subalterne que lui avait en son temps conféré le franquisme, laissant l’analyse psychologique et intellectuelle des événements au cinéma, à la littérature et à l’historiographie. Enfin, « La mémoire multimédia, les chansons de la guerre civile sur Youtube », de Marc Marti montre que, sur Youtube, la mémoire des chansons combinée à celle des images semble s’inscrire dans une nécessité d’ancrage du présent dans une culture issue du passé, dont l’héritage avait en partie été occulté par le franquisme. Le foisonnement des reprises nationales et internationales de chansons républicaines face aux quelques versions nationales et peu imaginatives de l’autre camp semble suggérer la victoire des vaincus dans la mémoire musicale. On pourrait considérer que Youtube ne fait ici que transcrire l’état de la production discographique « classique ». Cependant, en postant chansons et diaporamas, les contributeurs ← 13 | 14 → révèlent la dimension sélective d’une mémoire de la guerre dans laquelle toutes les chansons ne sont pas équivalentes et où seuls finalement quelques titres continuent à vivre.

FLORENCE BELMONTE
KARIM BENMILOUD
SYLVIE IMPARATO-PRIEUR

← 14 | 15 → JULIAN CASANOVA

Universidad de Zaragoza

(Traduit de l’espagnol par Florence Belmonte)

Pourquoi y a-t-il eu une guerre civile en Espagne ? Les origines du conflit*

Durant les premiers mois de l’année 1936, la société espagnole était très fragmentée, les liens sociaux s’y étaient détériorés, et à l’instar de tous les pays européens, à l’exception peut-être de la Grande Bretagne, le rejet de la démocratie libérale au bénéfice de l’option autoritaire avançait à pas de géants. Il n’y avait là en fait rien qui pût obligatoirement conduire à une guerre civile, qui éclata finalement parce qu’un soulèvement militaire contre la République sapa les fondements de l’Etat et sa capacité ainsi que celle du gouvernement de la République à maintenir l’ordre. La division de l’Armée et des forces de sécurité empêcha le succès immédiat de cette rébellion, à savoir la réussite de son objectif principal: s’emparer rapidement du pouvoir. C’est donc en minant de façon décisive la capacité de l’État à maintenir l’ordre que ce coup d’État ouvrit la porte à une violence « débridée », sans précédent, qui opposa soutiens et adversaires. C’était en juillet 1936, la guerre civile venait de commencer.

Il faut rappeler en premier lieu que l’histoire de l’Espagne dans le premier tiers du XXe siècle n’a pas été la chronique annoncée d’une frustration séculaire nécessairement promise à s’achever par une violente explosion collective; l’histoire de l’Espagne d’alors ne se résume pas en effet à un cumul d’échecs et d’insuffisances – de l’industrie, de l’agriculture ou de l’État – qui aurait empêché que le pays suive la voie du progrès et de la modernisation. L’Espagne n’a pas non plus traversé ces trois décennies en marge de l’Europe, elle n’est pas restée étrangère aux transformations sociales, économiques, politiques et culturelles dont le reste du continent faisait alors l’expérience. Les points communs sont plus nombreux que les différences, surtout si l’on se réfère aux pays proches de l’aire méridionale. Les historiens savent également qu’il n’existe pas de modèle « normé » de modernisation à l’aune duquel le cas de l’Espagne pourrait être apprécié comme une exception, voire une anomalie. D’ailleurs, presqu’aucun pays européen n’est parvenu à traverser les conflits des années ← 15 | 16 → trente et quarante – la ligne de partage du siècle – en empruntant la voie du pacifisme.

Deux guerres mondiales séparées par une « crise des années trente » ont donc marqué l’histoire de l’Europe au XXe siècle. En Espagne, trois ans seulement suffirent à ce que la société se voie infliger une vague de violence et de mépris jusqu’alors inconnue. Car on aura beau rappeler la violence qui précéda la guerre civile pour tenter d’en justifier l’éclatement, il est clair que dans l’histoire espagnole du XXe siècle, l’on voit se dessiner de façon très nette un avant et un après le coup d’État du 18 juillet 1936. En outre, après la fin de la Guerre Civile, en 1939, et pour deux décennies au moins, l’on ne relève pas de volonté de reconstruction positive, comme cela s’est produit en revanche dans les autres pays d’Europe occidentale après 1945.

De la Monarchie à la République

A l’aube du XXe siècle, l’Espagne était un pays en déclin. La perte de Cuba, des Îles Philippines et de Porto Rico, l’expérience du Désastre de 1898, ainsi que l’on a désigné l’effondrement définitif du vieil empire au moment de la perte de ses dernières colonies, firent croître le pessimisme des contemporains de cet événement même si le débat autour de la question de la « régénération » de la nation ouvrit aussi de nouveaux chemins vers la démocratisation des institutions politiques et de la société.

Alphonse XIII accéda au trône à sa majorité, en 1902. Il prêta alors serment sur la Constitution, texte qui avait à ce moment vingt-cinq ans de vie légale. L’Espagne vivait à cette époque sous le régime de la Restauration, système politique qui voyait deux partis se succéder au pouvoir, deux partis de notables, libéraux et conservateurs, qui contrôlaient l’administration par le biais d’un maillage politique qui s’appuyait sur le caciquisme et le patronat, une forme de clientélisme également présente à l’époque dans d’autres pays de l’aire méditerranéenne comme l’Italie ou le Portugal.

Le défi que devaient relever Alphonse XIII et les élites consistait à entreprendre une réforme du système politique depuis les sphères du pouvoir afin d’éviter de se voir submerger par une révolution venue d’en bas. Il leur fallait pour cela élargir leurs bases sociales sans mettre en péril leur situation de domination. Toutefois, l’histoire politique du règne d’Alphonse XIII est la chronique de l’échec de ce projet car le Roi intervint en politique en cherchant à manipuler à sa guise les divisions internes que connaissaient libéraux et conservateurs, leurs factions, leurs affidés et leurs caciques, qui tous s’affrontaient pour le partage ← 16 | 17 → du pouvoir. Par ailleurs, aux problèmes hérités du XIXe siècle comme la forte influence du clergé et de l’armée, vinrent s’en ajouter de nouveaux, tels que la guerre du Maroc, l’affirmation du nationalisme catalan, l’apparition d’un mouvement républicain plus radical ou encore l’extension du mouvement ouvrier organisé.

Si l’on s’en tient aux récits des différents observateurs de l’époque et aux analyses plus récentes des historiens, le cheminement de l’Espagne pendant les trois premières décennies du XXe siècle semble s’être situé entre retard de développement, modernisation, stagnation et progression lente mais certaine. Si de nombreux témoignages de l’époque transmirent l’image persistante justement de cette Espagne qui venait de perdre ses derniers bastions coloniaux, d’une société rurale en retard, à peine à l’aube de son industrialisation, sous l’emprise d’une caste de grands propriétaires parasitaires et d’une bourgeoisie faiblement développée et peu entreprenante, les historiens, un siècle plus tard, ont en revanche rectifié cette image, l’ont nuancée en comparant l’Espagne à d’autres pays de son environnement et en démontrant, données et chiffres à l’appui, que ce qui s’est réellement produit relève plutôt de phases alternatives de retard et de développement.

Entre 1900 et 1930, l’Espagne vécut en effet une période remarquable de modernisation et de croissance économique. Les villes les plus importantes virent leur population doubler. Barcelone et Madrid, qui dépassaient le demi-million d’habitants en 1900, atteignirent le million en 1930. Bilbao passa de 83.000 à 162.000, Saragosse de 100.000 à 174.000. Il ne s’agissait pas de chiffres bien élevés si l’on se réfère aux 2,7 millions d’habitants de Paris en 1900 ou à la quantité de villes européennes, de Birmingham à Moscou en passant par Berlin ou Milan qui dépassaient la population de Madrid ou de Barcelone. Mais la situation démographique évoluait de façon significative, la population de l’Espagne qui s’élevait à 18,6 habitants au début du siècle, parvenant presque à 24 millions en 1930, grâce surtout à une baisse notoire de la mortalité.

Par ailleurs, alors que jusqu’en 1914 cette croissance démographique globale avait été provoquée par une forte poussée de l’immigration venue d’outremer, à partir de la Première Guerre Mondiale, dans laquelle l’Espagne d’ailleurs n’entra pas, ce furent les villes espagnoles qui se virent affectées par des mouvements migratoires. De plus, durant les trois premières décennies du siècle, l’espérance de vie moyenne passa de 35 à 50 ans et le taux d’analphabétisme se réduisit de 60 à 35%, résultat d’une avancée considérable enregistrée dans le secteur de l’enseignement primaire ainsi que des progrès éducatifs et culturels qui avaient accompagné la croissance urbaine.

Autour de 1930, la ruralité restait la dominante dans de nombreuses zones intérieures de l’Espagne, toutefois, l’ensemble des travailleurs du secteur primaire n’atteignait pas tout à fait 50% de la population active. Le secteur agraire ← 17 | 18 → vit sa productivité augmenter en termes de surface cultivée et de diversification des cultures, mais il perdait toutefois du poids par rapport au secteur secondaire. L’industrie, avec son million de travailleurs nouveaux depuis le début du siècle, vit doubler sa production tandis que le secteur tertiaire, bien que plus tard, donna des signes évidents de croissance et de rénovation, que ce soit dans le secteur des transports, dans celui du commerce ou encore de l’Administration. Durant les années qui se situent entre l’accession au trône d’Alphonse XIII et la veille de son renversement, le revenu national doubla et, plus généralement, même si l’Espagne enregistrait toujours de fortes disparités régionales, son retard face aux pays européens de référence s’atténua.

La société qui émergea de ces changements était elle aussi variée et complexe. Au sommet de la pyramide, se trouvaient les « grandes familles » de la bourgeoisie, qui avaient le contrôle des organismes bancaires et des grandes industries et, de ce fait, pesaient sur la politique économique des gouvernements du règne d’Alphonse XIII. Il s’agissait d’un capitalisme protégé par des taxes douanières élevées imposées par l’Etat, corporatiste et familial, dont on trouvait de bons exemples en Catalogne, aux Asturies, au Pays basque ou à Madrid. Toutefois, c’était l’oligarchie rurale qui réellement se situait à la tête de cette société, une classe nouvelle de propriétaires ruraux, de grands propriétaires dans le sud qui avaient acquis des terres au moment de la vente des biens du clergé au XIXe siècle. En majorité, ils n’étaient pas issus de la noblesse, mais un grand nombre y avaient accédé par le jeu des alliances matrimoniales, raison pour laquelle d’immenses étendues de terre finirent par se concentrer dans les mains de quelques familles seulement. Ces grands propriétaires anoblis ainsi que des industriels et des hommes de finances qui obtenaient des titres nobiliaires faisaient en définitive converger la noblesse ancienne avec la nouvelle, formant ce que l’historien Manuel Tuñón de Lara a appelé « un bloc de pouvoir »1.

C’est à ce bloc social dominant qu’appartenaient les héritiers des classes privilégiées de l’Ancien Régime, l’aristocratie et l’Église catholique, ainsi que l’oligarchie rurale et celle qui s’était formée dans le secteur industriel basque et catalan. Et c’est de ce bloc qu’étaient issus la plupart des hommes des gouvernements d’un système politique, celui de la Monarchie d’Alphonse XIII, contre lequel se mirent à germer les graines que Républicains, Anarchistes et Socialistes avaient semées déjà durant les dernières décennies du XIXe siècle.

Comme le système politique que conduisait Alphonse XIII ne parvint pas ou ne sut pas élargir ses bases en canalisant les intérêts pluriels des classes issues de ← 18 | 19 → l’industrialisation, de la modernisation et de la croissance urbaine par le fonctionnement parlementaire, le peuple et les travailleurs, avec leurs organisations, par leurs actions collectives et leurs mobilisations firent alors leur entrée sur la scène politique demandant de façon permanente à ne pas être exclus du système. Et ce qui au début n’avait guère plus de puissance qu’un écho lointain finit en avril 1931 par conduire à leur chute ceux qui jusqu’alors tenaient les rênes de l’État.

Le Roi et les militaires avaient bien, précédemment, essayé de les contenir, avec une dictature instaurée par le général Miguel Primo de Rivera en septembre 1923, mais à la chute du dictateur, le 26 janvier 1930, abandonné par le Roi, l’hostilité à l’égard de la Monarchie se traduisit sur le territoire espagnol par un ouragan irrépressible de meetings et de manifestations. De nombreux monarchistes, dont certains illustres, tournèrent alors le dos à la Monarchie, convaincus qu’il était préférable de défendre les principes conservateurs au sein d’une République plutôt que de laisser le champ libre aux partis de gauche et aux organisations ouvrières. Le républicanisme qui jusqu’alors était resté faible, incapable de rompre les réseaux de contrôle du clientélisme et de proposer une véritable alternative efficace, se transforma en quelques mois en un mouvement regroupant plusieurs partis politiques conduits par des dirigeants connus, comme par exemple Manuel Azaña, ainsi que de nouvelles bases sociales.

La convocation des élections municipales le 12 avril 1931, qui, dans un plan visant à contrôler depuis le pouvoir le processus de retour à la normalité constitutionnelle après la dictature de Primo de Rivera, devaient être suivies d’élections générales, surprit dans leurs préparatifs de réarmement la droite conservatrice et libérale, les partis historiques, désorganisés et déboussolés, l’extrême-droite, ainsi que les fidèles du dictateur déchu, encore incapables de mobiliser les forces contre-révolutionnaires.

La journée électorale du 12 avril se transforma en un plébiscite entre Monarchie et République. Les Monarchistes pensèrent jusqu’au dernier moment qu’ils allaient en sortir vainqueurs, confiants dans leur pratique de manipulation de la mécanique gouvernementale, raison pour laquelle leur « consternation » et leur « surprise » furent visibles lorsqu’ils apprirent, rapidement d’ailleurs, que les Républicains avaient gagné dans la majorité des grandes villes de province, en réalité dans quarante et une sur cinquante. Le lendemain, de nombreuses municipalités proclamèrent la République. Niceto Alcalá Zamora, ex-ministre libéral de la Monarchie, président du Comité Révolutionnaire qu’avaient formé Républicains et Socialistes, exigea du roi qu’il quitte le pays. Avant d’abandonner le Palais Royal dans la nuit du mardi 14 avril 1931, Alphonse XIII laissa une note écrite dans laquelle il prenait congé des Espagnols : « les élections qui se sont tenues dimanche me prouvent que j’ai perdu l’amour de mon peuple ». Arrivé à Paris, il allait déclarer que la République « était une tempête qui allait vite se calmer ». En réalité elle allait durer plus de temps qu’Alphonse XIII ne pensait ou ne désirait, ← 19 | 20 → car la République vécut cinq ans en paix avant qu’un soulèvement militaire et une guerre n’en viennent à bout par les armes2.

La République

L’avènement de la République se fit dans une ambiance de liesse populaire où se mêlaient espoirs révolutionnaires et désir de réformes. La foule descendit dans les rues, comme le montrent la presse, les photographies de l’époque ainsi que les nombreux témoignages de contemporains qui ont voulu laisser une trace de ce grand changement aux dimensions en quelque sorte magique, et qui s’opérait dans un esprit de paix et sans même verser une goutte de sang. La classe moyenne « se lançait dans la République » face à la « désorientation des éléments conservateurs », écrivit José María Gil Robles, le principal instigateur de la mobilisation catholique et des grands propriétaires face aux réformes républicaines.3

Le nouveau gouvernement républicain était présidé par Niceto Alcalá Zamora, ex-monarchiste, catholique et homme d’ordre, une pièce maîtresse du possible et nécessaire maintien aux côtés de la République du soutien des Républicains les plus modérés. Outre le Président, on dénombrait onze ministres, dont Alejandro Lerroux, le leader du parti républicain le plus influent, le Parti Radical, un parti centriste en réalité en dépit de son nom ; il y avait aussi Manuel Azaña, à la tête des Républicains de gauche et qui se vit confier le Ministère de la Guerre. Pour la première fois dans l’histoire de l’Espagne, les Socialistes entrèrent dans le gouvernement de la nation avec trois ministres : Fernando de los Ríos à la Justice, Indalecio Prieto à l’Économie et Francisco Largo Caballero au Ministère du Travail.

Les objectifs définis par ce gouvernement étaient la convocation d’élections générales et la rédaction d’une Constitution pour la République car les signes distinctifs des systèmes démocratiques émergents ou en voie de consolidation à l’époque dans les principaux pays d’Europe occidentale et d’Europe centrale étaient bien l’existence d’élections au suffrage universel masculin et féminin, de gouvernements responsables devant le Parlement, ainsi que l’obéissance aux lois et à la Constitution. C’est ce que tentèrent d’introduire en Espagne les Républicains et les Socialistes au gouvernement pendant les premières années de la République, et ils y parvinrent en grande partie.

← 20 | 21 → La Constitution issue du Parlement au terme de houleuses discussions fut approuvée le 9 décembre 1931, elle définissait l’Espagne comme une « République démocratique de travailleurs de toutes les classes qui s’organise en régime de liberté et de justice ». Elle décrétait la séparation de l’Eglise et de l’Etat, supprimait le financement public du clergé, instituait le mariage civil ainsi que le divorce et interdisait la pratique de l’enseignement aux ordres religieux. Dans son article 36, elle donnait le droit de vote aux femmes, à l’instar de ce que faisaient à la même époque les parlements démocratiques des nations les plus avancées. La Constitution approuvée, le Parlement désigna Niceto Alcalá Zamora président de la République, tandis que Manuel Azaña, président et ministre de la guerre, était, de son côté, le bras de l’exécutif.

Dès l’avènement de la République en avril 1931 et jusqu’à la destitution de Manuel Azaña en septembre 1933, les gouvernements de coalition formés par les Républicains et les Socialistes entreprirent la réorganisation de l’Armée, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, et ils prirent des mesures profondes et radicales dans le domaine de la répartition de la propriété des terres agricoles, du salaire des classes laborieuses, de la protection du travail ainsi que de l’éducation publique. Jamais de toute l’histoire de l’Espagne on n’avait assisté à une période aussi intense de changement et de conflits, de réussites démocratiques et de conquêtes sociales.

Par ailleurs, en vue de se consolider en tant que système démocratique, la République avait besoin d’établir l’autorité du pouvoir civil sur l’Armée et l’Eglise catholique, les deux pouvoirs qui exerçaient alors un puissant contrôle sur la société espagnole. A l’arrivée de la République, l’Armée avait à son actif une longue histoire d’interventions en politique. Elle occupait une place privilégiée au sein de l’Etat, souffrait d’un manque d’armement moderne et comptait dans ses rangs un nombre d’officiers bien supérieur à ses besoins. La réforme entreprise par Manuel Azaña alors ministre de la Guerre, en vue de doter l’Espagne d’une armée plus moderne, plus efficace et soumise aux règles constitutionnelles, fut durement combattue par un secteur des officiers, par les milieux politiques conservateurs ainsi que par les organes de presse militaires. Le bruit des sabres retentit dès l’été 1931. Les premières tentatives de conspiration furent toutefois neutralisées par le gouvernement. Mais le soulèvement conduit par le héros de la campagne militaire au Maroc dans les années vingt, le général Sanjurjo, représenta une menace plus sérieuse, même s’il se solda par un échec car il ne parvint à entraîner à sa suite aucune garnison militaire d’importance si l’on excepte celle de Séville. Sanjurjo comparut devant un conseil de guerre qui prononça une condamnation à mort à son encontre, mais il bénéficia ensuite d’une amnistie et, depuis le Portugal où il résidait, il prit la tête, en juillet 1936, d’un autre coup d’Etat contre la République aux funestes conséquences. Nombre des militaires qui le suivirent lors de ce second soulèvement s’étaient sentis lésés par la politique de réformes et d’avancement mise en œuvre par Manuel Azaña qui devint l’une des bêtes noires d’un large secteur de l’Armée.

← 21 | 22 → Asseoir l’autorité du pouvoir civil exigeait en outre une profonde sécularisation de la société, une décision qui mit la République et l’Eglise catholique face à face. L’application de l’article 26 de la Constitution imposait que les biens de l’Eglise soit déclarés propriété de l’Etat et d’interdire que les ordres religieux participent aux activités de l’industrie, du commerce et de l’enseignement. Bien que l’application de la loi d’interdiction de l’exercice de l’enseignement aux ordres religieux ait été suspendue au moment où les Socialistes et les Républicains de gauche perdirent les élections de novembre 1933, la législation républicaine en matière religieuse renforça plus encore l’assimilation que l’on faisait traditionnellement en Espagne entre l’ordre social et la religion.

Avec la religion, la possession de la terre devint l’un des principaux points d’achoppement politique sous la seconde République, dans un pays où, malgré le développement industriel et la croissance urbaine, l’agriculture représentait encore la moitié de la production économique. L’Espagne comptait peu d’exploitations de taille moyenne. En revanche micro et petite propriétés abondaient dans le Nord, tandis qu’au Sud dominait la grande propriété avec ses cohortes de centaines de milliers de salariés réduits à la pauvreté. La réforme agraire, nécessaire, susceptible de répartir la terre de façon plus équitable, fut perçue par les propriétaires comme l’œuvre d’expropriation d’une révolution.4

En réalité, la plupart des lois élaborées par le gouvernement de coalition de Républicains et de Socialistes et approuvées par le parlement durant les deux premières années de la République, furent plutôt modérées dans la pratique et ne purent entrer en application bien souvent, elles furent cependant ressenties comme une menace. Et ceux qui la perçurent allaient très vite s’organiser pour combattre la République. En effet, face aux réformes républicaines, les positionnements antidémocratiques et autoritaires ne cessaient d’enfler dans les secteurs les plus influents de la société, chez les hommes d’affaires, les industriels, les grands propriétaires, l’Eglise et l’Armée. Après quelques mois de désordre des forces de droite, le catholicisme politique fit une violente irruption sur l’échiquier républicain. Le lien étroit qui unissait la religion et la propriété fut rendu manifeste par la mobilisation de centaines de milliers de paysans catholiques, de propriétaires pauvres, très pauvres même, et par la main mise presque totale des grands propriétaires sur des organisations théoriquement créées pour la défense des intérêts de ces petits agriculteurs. A ce jeu l’argent et la religion firent des miracles, le premier en finançant, entre autres, un puissant réseau de presse locale et provinciale, et le second, le clergé, en se faisant plus que jamais le chantre de l’union de la défense conjointe de la religion, de l’ordre et de la propriété.

← 22 | 23 → Dominée par de grands propriétaires terriens et par des représentants des professions libérales urbaines, la Confederación Española de Derechas Autónomas (CEDA), le premier parti de masse de l’histoire de la droite espagnole, créé en février 1933, se fit le héraut de la « civilisation chrétienne » en se proposant de combattre la législation « sectaire » de la République par une « révision » de la Constitution. Vainqueur à l’issue des élections de novembre de la même année, il entra au gouvernement aux côtés des Républicains centristes d’Alejandro Lerroux et s’y maintint d’octobre 1934 à décembre de l’année suivante. Au cours de cette période, la CEDA ne put atteindre les objectifs qu’elle s’était fixés d’une franche réorientation des projets de réforme ainsi que de la redéfinition de la République sur des bases corporatistes. En février 1936, c’est la coalition de gauche qui remporta les troisièmes et dernières élections organisées par la République. A partir de cet échec, voyant qu’elle ne parvenait pas à prendre le pouvoir dans le respect des règles parlementaires, la droite catholique alliée aux fascistes chercha une solution forte pour combattre le Gouvernement et la République.

La république fut également harcelée par la base parce qu’il existait en Espagne un puissant mouvement anarcho-syndicaliste, organisé autour de la Confederación Nacional del Trabajo (CNT), fondée en 1910, et qui préconisait la révolution comme alternative au gouvernement parlementaire.5 Certains de ces groupes, les plus purs et les plus radicaux du mouvement, se lancèrent dans l’insurrection contre l’ordre républicain établi, en janvier 1932, puis en janvier et en décembre 1933. Ces tentatives révolutionnaires, aisément réprimées par les forces de l’ordre, cachaient un rejet du système institutionnel représentatif et la conviction que la force était la seule option possible pour conduire à la disparition des privilèges de classe et des abus du pouvoir.

Toutefois, comme le montre l’histoire de la République, du début à la fin, le recours à la force comme modalité d’action pour s’opposer au régime parlementaire ne fut pas le monopole des Anarchistes et, par ailleurs, il ne semble pas non plus que l’idéal démocratique ait été profondément enraciné chez certains secteurs politiques républicains ou chez les Socialistes, qui firent l’expérience de la voie insurrectionnelle en octobre 1934, après avoir été désavoués et éloignés du pouvoir par le résultat des élections démocratiques de l’année précédente. Pour cette révolution qui maintint en échec les autorités républicaines pendant dix jours dans la région minière des Asturies, on établit le bilan approximatif de mille ← 23 | 24 → morts dans les rangs des insurgés et de deux mille blessés ainsi que de trois cents morts dans le camp des forces de l’ordre et de l’Armée.

Face à cette insurrection, les Socialistes qui l’avaient appuyée firent la preuve d’une attitude comparable à celle des groupes anarchistes les plus radicaux des années précédentes lorsqu’ils avaient rejeté le système parlementaire représentatif. Les Socialistes, après avoir perdu les élections de novembre 1933, se démarquèrent du processus de construction démocratique et du système parlementaire pour réorienter leur politique vers les projets réformistes des deux premières années de la République. Les dirigeants du mouvement, poussés par les plus jeunes qui créaient des milices et démontraient un goût croissant pour l’organisation militaire, tentèrent d’importer le modèle bolchevique à l’Espagne.

Lorsque ces tentatives insurrectionnelles de gauche se produisirent, les forces de police comme celles de la Garde civile et de l’Armée restèrent fidèles au gouvernement et rien ne put les faire basculer du côté des révolutionnaires ou les empêcher de les réprimer. Face à un Etat qui maintenait ses forces armées intactes et unies, une stratégie insurrectionnelle basée sur des appuis dispersés et faiblement étendus ne fut jamais en mesure de conduire à un bouleversement général et fut d’ailleurs facilement matée. Malgré l’exemple de la Russie de 1917, où l’armée avait enregistré des dizaines de milliers de désertions après de sévères défaites pendant le Première Guerre Mondiale, aucune insurrection ouvrière ou paysanne ne triompha en Europe, si l’on excepte celle conduite en Hongrie durant quelques mois en 1919 par Bela Kun.

Cependant ces révoltes contre la République espagnole, – qui représentaient certes de graves troubles à l’ordre public et furent réprimées et étouffées dans le sang par les forces armées de l’Etat –, lui faisaient la vie dure mais ne la conduisirent pas à sa perte et encore moins au déclenchement d’une guerre civile. Après octobre 1934, le mouvement socialiste tenta de revenir à une activité politique démocratique en empruntant la voie des urnes, comme lors de la victoire du Front populaire en février 1936, où ils formèrent une coalition avec les Républicains et d’autres forces de gauche. Mais dans les mois qui suivirent, ceux qui prônaient l’ordre se sentirent plus menacés que jamais par cette nouvelle poussée des organisations syndicales et par la montée en puissance des conflits sociaux. Un secteur important de l’Armée se mit à conspirer et n’eut de cesse de renverser le régime républicain. Si février 1936 avait vu l’organisation d’élections libres et démocratiques, juillet de la même année restera celui du coup d’Etat.

Pourquoi une guerre civile en Espagne ?

Entre 1910 et 1931, on avait vu surgir plusieurs Républiques en Europe. Dans leur grande majorité, en particulier en Allemagne, en Autriche et en Tchécoslovaquie, ← 24 | 25 → elles avaient été instaurées après la défaire de la Première Guerre Mondiale. Des régimes donc démocratiques, ou dont au moins les aspirations l’étaient, avaient succédé à des monarchies héréditaires au pouvoir depuis des siècles. Ce phénomène avait commencé au Portugal, avec le renversement de la monarchie en 1910. La République espagnole fut en réalité la dernière à être proclamée, et la seule République démocratique à subsister jusqu’à l’embrasement de la seconde Guerre Mondiale fut l’Irlande, créée en 1922. Toutes les autres furent renversées par des soulèvements militaires contre-révolutionnaires, des mouvements autoritaires ou fascistes. Mais le coup d’Etat militaire de juillet 1936 fut le seul à déboucher sur une guerre civile. Voilà où se trouve la différence sur laquelle il convient de s’arrêter afin d’expliquer pourquoi l’Espagne connut une guerre civile.

Il est fondé de commencer par l’énonciation d’une évidence : sans le soulèvement militaire de 1936, il n’y aurait pas eu de guerre civile en Espagne. Bien sûr, à la lumière de l’histoire de l’Europe de cette période et de celle des autres Républiques qui ne purent se maintenir en tant que régimes démocratiques, il est aisé de comprendre que la République espagnole ne devait pas non plus parvenir à survivre. Et si nous ne le saurons jamais, c’est à cause de la particularité du soulèvement militaire qui provoqua une fracture interne à l’Armée et aux forces de sécurité. Ce faisant, la voie était ouverte pour que différents groupes armés s’affrontent pour conserver ou conquérir le pouvoir.

Par ailleurs, si la guerre civile éclata, ce fut aussi parce que le coup d’Etat militaire n’atteignit pas d’entrée de jeu son objectif premier de s’emparer du pouvoir et de renverser le régime républicain et que, contrairement à ce qui se produisit dans d’autres Républiques à la même époque, il rencontra une forte résistance aussi bien militaire que civile contre la tentative d’imposer un système autoritaire. Sans cette combinaison d’un coup d’Etat, de la division des forces armées et de la formation de la résistance, jamais on n’aurait assisté à une guerre civile.

La guerre civile est donc le résultat d’un soulèvement militaire qui peut trouver son explication dans la tradition interventionniste de l’Armée dans la vie politique et dans la place privilégiée qui était la sienne au sein de l’Etat, place on le sait remise en question par la législation républicaine à l’origine de la réaction de l’Armée. En outre, le coup d’Etat militaire dut faire face à une résistance parce que la société espagnole de 1936 n’était plus celle de 1923, celle du coup d’Etat militaire du général Primo de Rivera qui avait bénéficié de l’abstention de l’ensemble de l’Armée, de la faiblesse du gouvernement, de la passivité de l’opinion publique qui n’avait pas résisté, et, surtout, du consentement du roi Alphonse XIII.

On l’a vu, en 1936, il y avait une République dont la législation et l’œuvre avaient ouvert la possibilité historique de porter remède à des problèmes restés sans réponse mais qui avait dû affronter des facteurs d’instabilité, que la République elle-même avait en partie provoqués et face auxquels les gouvernements ← 25 | 26 → ne surent ou ne purent mettre en route les moyens propres à y mettre un terme. En présence d’un niveau de mobilisation politique et sociale de la taille de celui qui avait vu le jour sous le régime républicain, le coup d’Etat ne pouvait se conclure par un simple retour à l’ordre établi des valeurs traditionnelles, comme cela s’était produit tant de fois au cours de l’histoire de l’Espagne. Dans la perspective d’une chute de la République, un nouveau scénario de violence antidémocratique et antisocialiste était nécessaire, une violence à l’image de celle des fascismes apparus dans d’autres pays d’Europe.

Jusqu’à l’avènement de la seconde République en avril 1931, la société espagnole s’était maintenue assez en marge des difficultés et des bouleversements qui agitaient la majorité des pays européens depuis 1914. L’Espagne n’avait pas participé à la Première Guerre mondiale et n’avait pas souffert donc de la forte commotion que cette guerre avait provoquée, – la chute de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, la démobilisation de millions d’ex-combattants et l’énorme endettement résultant de l’effort de guerre –. Sur le continent européen, après la Première Guerre mondiale, la chute des monarchies, la crise économique, le spectre de la révolution et la conquête de droits politiques par les masses conduisirent à ce qu’un secteur important des classes possédantes perçoive la démocratie comme la porte ouverte à l’accession du prolétariat et des humbles au pouvoir. Ainsi que le souligne Mark Mazower, les libéraux se sentirent menacés d’être relégués à un rôle politique marginale face aux mouvements de gauche, aux partis catholiques et nationalistes ou encore face aux tendances politiques émergentes. Craignant la montée en puissance des Communistes, ils penchèrent alors vers des solutions autoritaires, un choix qui les rapprocha « d’autres secteurs élitistes, – ingénieurs, chefs d’entreprises, technocrates –, qui appelaient de leurs vœux des solutions pragmatiques et apolitiques en vue de traiter les maux qui rongeaient la société, des secteurs de surcroît rendus impatients par l’instabilité et l’incompétence de la gouvernance parlementaire »6.

Par ailleurs, ces nouveaux régimes parlementaires et constitutionnels durent affronter d’entrée de jeu des dissensions politiques d’ordre nationaliste, linguistique, religieux, ethnique ou de classe, qui dérivèrent vers un système de petits partis atomisés. Les coalitions s’avérant changeantes et peu durables, la formation des gouvernements devint de plus en plus problématique. Par exemple, en Allemagne, aucun parti n’obtint une majorité solide sous le régime de représentation proportionnelle adopté par la Constitution de Weimar, et il est fondé de faire la même remarque pour la Bulgarie, l’Autriche, la Tchécoslovaquie, la Pologne ou encore pour l’Espagne lors des deux dernières années de la République. L’opposition acceptait rarement le résultat des urnes et la confiance en la politique parlementaire, mise à rude épreuve à cette époque par l’instabilité et la multiplication ← 26 | 27 → des conflits, se lézarda, entraînant d’amples secteurs des sociétés concernées à rechercher des alternatives politiques à la démocratie. On retrouve cette attitude en grande partie chez les Catholiques, fédérés autour des principes de défense de l’unité nationale et de la propriété privée. En effet, la révolution russe, la montée du socialisme et les processus de sécularisation qui accompagnaient la modernisation de la vie politique rendirent plus intense la lutte de l’Eglise catholique et de ses adversaires anticléricaux de la gauche politique.

L’option dictatoriale qui séduisit une grande partie de l’Europe récupéra quelques unes des structures traditionnelles de l’exercice de l’autorité qui avaient déjà fait historiquement leurs preuves avant 1914, mais dut aussi trouver de nouvelles propositions d’organisation sociale, politique et industrielle. On le sait, le fascisme fut la solution italienne, solution adoptée dans les années trente par les forces et les partis de la droite espagnole en vue de contrôler le changement social et de contenir une possible révolution au moment de l’apparition d’une politique des masses.

En réalité, dans le cas de l’Espagne, le fascisme et le communisme, les deux grands mouvements surgis de la Première Guerre Mondiale et qui devaient occuper le devant de la scène deux décennies plus tard lors de la Seconde, n’étaient que très faiblement enracinés dans la société espagnole des années de la République et ne jouèrent pas un rôle de premier plan avant le déclenchement de la Guerre Civile. Le fascisme fit son apparition en Espagne plus tard que dans d’autres pays, surtout si l’on se réfère aux cas de l’Allemagne et de l’Italie et ce fut un mouvement politique faible jusqu’au printemps 1936. C’est à peine s’il put se frayer un chemin sur un terrain politique occupé par l’extrême-droite monarchiste et par la droitisation du catholicisme politique. Le triomphe d’Hitler en Allemagne, cependant, éveilla l’intérêt de nombre de membres de l’extrême-droite qui, sans savoir avec précision ce que signifiait le fascisme, virent dans l’exemple nazi, un modèle à suivre pour en finir avec la République. La phalange Espagnole, qui allait être le principal parti fasciste espagnol, fut alors fondée par José Antonio Primo de Rivera, fils du dictateur Miguel Primo de Rivera, le 29 octobre 19337.

Le communisme, l’autre idéologie politique issue de la Première Guerre Mondiale, étaient un des autres absents de la société espagnole de l’époque. Le parti Communiste d’Espagne (PCE), fondé au début des années vingt en application des principes fondamentaux de l’Internationale Communiste, n’avait qu’une ← 27 | 28 → courte existence lors de l’avènement de la République si on le compare avec le socialisme et l’anarchisme, et il s’appuyait sur une organisation qui ne dépassait pas quelques centaines de militants. D’ailleurs, lors des deux élections de juin 1931 et novembre 1933, il n’obtint aucun siège de député et ne commença à s’affirmer dans la société espagnole qu’en 1934 quand le Komintern changea sa politique de critique de la démocratie bourgeoise de « classe contre classe » pour la formation de fronts antifascistes. Entré dans la coalition du Front Populaire, lors des élections de février 1936, le PCE obtint dix-sept députés sur un total de quatre-cent-soixante-dix. Ce n’était pas encore un parti de masse mais sa situation d’isolement avait pris fin.

C’est donc à une guerre civile que le communisme et le fascisme doivent l’influence politique considérable et l’emprise sur la société espagnole qu’ils eurent finalement. Avant le soulèvement de 1936, ni les Fascistes ni les Communistes n’avaient eu assez de force pour déstabiliser la République. Au printemps qui suivit l’élection du Front Populaire, la violence s’installa, matérialisée par des attentats contre des personnalités connues et des affrontements armés directs, sanglants parfois, entre groupes politiques de gauche et de droite, sans compter les excès rhétoriques et l’agressivité verbale de certains dirigeants. Les deux partis les plus représentés au parlement, le Parti socialiste et la CEDA, n’aidèrent pas non plus durant les premiers mois de 1936 à la stabilité politique de la démocratie et de la République. Mais si le monde politique et la société espagnols donnaient des signes évidents de crise, cela ne signifiait pas nécessairement que la seule issue possible soit une guerre civile.

Il n’existe pas, on le voit, de réponse simple à la question des raisons qui expliquent que du climat d’euphorie et d’espoir de 1931, on en soit venu à la cruelle guerre d’extermination de 1936 à 1939. La menace qui planait sur l’ordre social et la subversion des relations de classes était plus clairement perceptibles en 1936 que lors des premières années de la République. La stabilité politique du régime courait aussi de plus grands dangers. Le discours de classe, avec sa rhétorique sur les divisions sociales et ses incitations à se jeter sur l’adversaire, avait peu à peu imprégné l’atmosphère espagnole. La République tenta de transformer trop de choses à la fois : la propriété de la terre, le rôle de l’Eglise, celui de l’Armée, l’éducation, le monde du travail. Elle suscita de grandes attentes qu’elle ne put ensuite satisfaire, se créant bientôt un grand nombre de puissants ennemis.

Tant que les forces armées défendirent la République en obéissant à leurs gouvernements, l’ordre fut maintenu, de même que les tentatives d’insurrection militaires de droite ou révolutionnaires, y compris au prix du sang, comme dans le cas de la révolution de 1934 dans les Asturies. La République reçut un coup de grâce venu de l’intérieur, né au sein de ses mécanismes de défense, de ses propres militaires, lorsqu’en juillet 1936 ils rompirent le serment de loyauté fait à ce régime.

← 28 | 29 → L’organisation de la conspiration revint à quelques militaires d’extrême droite et à l’Unión Militar Española (UME), une organisation à demi secrète, hostile à la gauche, qui réunissait quelques centaines de gradés et d’officiers supérieurs. Un groupe de généraux au nombre desquels figurait déjà Francisco Franco, se réunit à Madrid le 8 mars et décida d’un soulèvement qui « rétablirait l’ordre à l’intérieur du pays et rendrait son prestige international à l’Espagne »8. Le général Sanjurjo qui avait été le fer de lance de la première tentative de coup d’Etat militaire contre la République en août 1932 et qui vivait au Portugal après avoir été amnistié en avril 1934, fut désigné chef du soulèvement, même si c’était le général Emilio Mola qui avait été l’artisan principal de la conspiration, celui qui l’avait entièrement coordonnée.

L’assassinat de José Calvo Sotelo, le dirigeant de la droite monarchiste qui défendait un Etat autoritaire et corporatiste, survenu au petit matin du 13 juillet 1936 et commis par des membres des forces de police de la République, convainquit définitivement les artisans du coup d’Etat de l’urgente nécessité d’intervenir. De nombreux indécis qui attendaient que la situation se clarifie les rejoignirent alors en leur apportant leur aide financière et, parfois, en leur offrant leur vie. Parmi eux se trouvait le général Franco, qui avait été envoyé aux îles Canaries et qui se mit à la tête de la rébellion des garnisons du Maroc au soir du 17 juillet 1936. Le 18 au petit matin, Franco signait une déclaration d’état de guerre et faisait un coup d’Etat contre la République. Le 19, il arrivait à Tétouan. Pendant ce temps, de nombreuses autres garnisons de la péninsule rejoignaient le coup d’Etat, sonnant le glas de la paix pour la République9← 29 | 30 → .

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* Ce travail a été publié en introduction à mon livre, A Short History of the Spanish Civil War (I. B. Tauris, Londres, 2012) et dans sa version espagnole, España partida en dos. Breve historia de la guerra civil española (Crítica, Barcelona, 2013).

1 Manuel Tuñón de Lara, (1915-1997), a utilisé la formule « bloc de pouvoir » comme catégorie d’analyse dans une grande partie de son œuvre, à commencer par Historia y realidad del poder. El poder y las elites en el primer tercio de la España del siglo XX, Edicusa, Madrid, 1967.

2 Je propose une analyse de cette République, de ses réussites, de ses limites et du harcèlement – venu d’en haut comme d’en bas –, dont elle fut victime, dans mon ouvrage República y guerra civil, Crítica, Barcelona, 2007.

3 José María Gil Robles, No fue posible la paz, Ariel, Barcelona, 1968, p. 32.

4 La meilleure étude publiée sur la réforme agraire reste celle d’Edward Malefakis, Agrarian Reform and Peasant Revolution in Spain, New Haven, Yale University Press, 1971 (traduction au castillan chez Ariel, Barcelone, 1971).

5 Jusqu’à la création de la CNT, l’Anarchisme qui était arrivé en Espagne dans les années soixante-dix du XIXe siècle, n’y avait pas particulièrement prospéré. Mais il apparut comme un mouvement de masse dès la fin de la première décennie du XX, et son implantation massive à Barcelone, la ville la plus moderne et la plus industrialisée d’Espagne, en fit un phénomène atypique dans les pays d’Europe occidentale. J’ai proposé une synthèse de la contestation, des grèves et des insurrections conduites par les Anarchistes durant la Seconde République dans De la calle al frente. El anarcosindicalismo en España, 1931-1939, Barcelona, Crítica, 1997.

6 Mark Mazower, Dark Continent: Europe’s Twentieth Century, Penguin Books, London, 1999, p. 23 (traduction au castillan aux Ediciones B, Barcelona. 2003).

7 Après la proclamation de la République, Ramiro Ledesma Ramos, jeune intellectuel, et Onésimo Redondo, un avocat ultra-catholique, avaient fondé les Juntas de Ofensiva Nacional Sindicalista (JONS). Au début de 1934, des Phalangistes et des membres des JONS fusionnèrent dans la Phalange Espagnole des JONS. L’organisation se maintint jusqu’au printemps 1936, mais avec ses quelques milliers d’adhérents, elle était numériquement insignifiante. La Phalange n’obtint aucun siège aux élections de février 1936.

8 « Copie des documents prêtés par le Lieutenant colonel Emilio Fernández Cordón, concernant la préparation et le déroulement du Soulèvement national » (75 pages), conservés au Servicio Histórico Militar de Madrid.

9 Le 4 juillet 1936, l’homme d’affaires Juan March, qui avait déjà financé le coup d’Etat de Sanjurjo en 1932, ainsi que d’autres conspirations monarchistes contre la République, apporta l’argent nécessaire à l’achat de l’avion qui devait transporter Franco des Canaries jusqu’au Maroc. Cet avion, un De Havilland Dragon Rapide, fut acheté deux jours après en Angleterre, avec les 2000 livres sterling de March par Luis Bolín, le correspondant du journal ABC en Angleterre.

← 30 | 31 → PERE YSÀS

Universitat Autònoma de Barcelona-CEFID

El antifranquismo: de la resistencia a la movilización

El primero de abril de 1939, Franco firmó en Burgos el denominado “parte de la victoria” que proclamaba que, “desarmado y cautivo el Ejército rojo”, habían alcanzado “sus últimos objetivos militares las tropas nacionales”. En los dos años y medio anteriores, en la cada vez más extensa “zona nacional”, se habían puesto los fundamentos e iniciado la construcción de un Nuevo Estado dispuesto a utilizar toda la violencia necesaria para asegurar la destrucción definitiva de la democracia republicana y del conjunto de movimientos políticos, sociales y culturales de carácter liberal, marxista y libertario y para imponer un Nuevo Orden nacionalsindicalista y nacionalcatólico. En la Nueva España, conducida por el Caudillo, con un partido único – FET y de las JONS –, organizaciones de encuadramiento de la población – sindicales, femeninas, juveniles – y con la Iglesia Católica ocupando un lugar preeminente, no había lugar para el disentimiento ni para la disidencia; tampoco para el conflicto social, incompatible con el ideal de una comunidad armónica movilizada al servicio del interés de la nación1.

Pero, pese a la violencia extrema empleada y a la creación y despliegue de un formidable aparato represivo, el Nuevo Estado franquista no logró la desaparición de todas las formas de residencia y de oposición; no lo consiguió ni siquiera en los primeros años tras la victoria, cuando sus aliados europeos estaban imponiendo el Nuevo Orden fascista en todo el continente. No lo logró a finales de la década de 1940, cuando el inicio de su aceptación internacional acabó con las esperanzas de muchos españoles de ver desaparecer la dictadura en el escenario de triunfo de la democracia en Europa. El franquismo tampoco pudo hacer desaparecer de la sociedad española los conflictos sociales, a pesar de ser uno de sus objetivos más importantes; a mitad de los años cuarenta, y después en distintos momentos a lo largo de la década de los cincuenta, tuvo que hacer frente a huelgas y protestas obreras que transgredían la legalidad y que constituían un desafío al poder franquista2.

← 31 | 32 → Naturalmente, ni dichos conflictos ni la existencia de grupos resistentes, incluidos los armados, supusieron una amenaza grave para la dictadura, pero implicaban un fracaso importante para el franquismo y además una expresión inequívoca de sus limitaciones. El fracaso en la erradicación plena y absoluta de la oposición política y del conflicto social en los primeros veinte años de vida del régimen era consecuencia principalmente de dos factores; en primer lugar, de la imposibilidad de eliminar culturas y tradiciones políticas liberal-democráticas y obreristas que sobrevivieron en amplios sectores de la sociedad española. Y, en segundo lugar, de las catastróficas consecuencias del Nuevo Orden económico autárquico, que alimentaron un continuado malestar social, lo que además constituyó un obstáculo insalvable para el éxito de las políticas de extensión del consentimiento.

A partir de finales de la década de los años cincuenta, el antifranquismo se convirtió gradualmente en un importante actor socio-político, hasta el punto de contribuir decisivamente a la crisis de la dictadura y al proceso de transición a la democracia. Las páginas siguientes pretenden explicar por qué y cómo el antifranquismo jugó un papel relevante en la España de los años sesenta y setenta.

Una sociedad en transformación

Desde comienzos de la década de 1960, la sociedad española experimentó un conjunto de cambios – económicos, sociales, culturales, generacionales – que tuvieron casi siempre efectos políticos indeseables aunque inevitables para el franquismo. Hasta 1973, la economía española creció intensamente lo que comportó un cambio de su estructura productiva, con una importante industrialización y un notable desarrollo del sector terciario. Fue un crecimiento muy desequilibrado territorialmente lo que determinó un movimiento migratorio interior de gran magnitud, que despobló amplias zonas de la España interior y meridional y concentró la población en las áreas industriales de Cataluña, Madrid, País Vasco y País Valenciano principalmente. Tales fenómenos comportaron también un cambio en la estructura social: disminuyó sustancialmente el número de jornaleros y pequeños propietarios agrarios en tanto crecían notablemente los trabajadores industriales y de determinados servicios. También las clases medias vivieron una importante transformación, especialmente mediante el crecimiento ← 32 | 33 → de los profesionales asalariados, una parte de ellos empleados en una administración pública en expansión y en las nuevas industrias y servicios. Sin embargo, el crecimiento de la economía española no impidió una emigración exterior de una gran dimensión, fundamentalmente hacia los países europeos más desarrollados, un indicador muy claro de los límites del “milagro económico” español. De hecho, las remesas de los emigrantes, las divisas aportadas por el turismo de masas en espectacular expansión y las inversiones de capital extranjero fueron los factores determinantes del crecimiento económico, no los “planes de desarrollo” gubernamentales3.

La permeabilidad de las fronteras – emigrantes, turistas, viajes al extranjero – y la imposibilidad de la dictadura de seguir manteniendo una censura aislante del mundo exterior facilitó la penetración en España, aunque fuera de forma restrictiva y vigilada, de los movimientos culturales presentes en la Europa democrática próxima y en los EEUU – el principal aliado, no debe olvidarse, de la España franquista – así como un más extenso conocimiento de sus sistemas políticos y de sus formas de vida. Mención especial merece el impacto en España del Concilio Vaticano II, clausurado en 1965 y coincidente en el tiempo con el agotamiento biológico de la jerarquía nacionalcatólica identificada con la “Cruzada” y la “Victoria”, lo que facilitó una importante renovación del episcopado y, fruto de una decidida política vaticana, su sintonía con la letra y el espíritu conciliar, lo que inevitablemente comportó un distanciamiento de la dictadura4.

Por último, pero no menos importante, la sociedad española vivió un importante cambio generacional. Desde 1960, los jóvenes que alcanzaban la mayoría de edad habían nacido después del final de la guerra civil, por tanto, no tenían memoria personal de ella ni de la posguerra inmediata. Todos habían sido adoctrinados políticamente en la escuela y muchos también en el Frente de Juventudes, así como por la Iglesia Católica, pero, al mismo tiempo, conocían mejor el mundo exterior, muchos constataron las contradicciones entre el discurso y la propaganda del régimen y la realidad socio-política, y, en general, estuvieron menos condicionados por el miedo que el franquismo había logrado inocular a la generación adulta que vivió la guerra y los años más duros de la posguerra.

← 33 | 34 → Los dirigentes franquistas fueron muy pronto conscientes de las consecuencias que el conjunto de cambios que experimentaba la sociedad española tenían o podrían tener en un futuro inmediato en el plano político. Desde 1956, cuando una primera protesta universitaria encendió las alarmas, las actitudes de los jóvenes en general y de los universitarios en particular fueron motivo de permanente preocupación en las instituciones franquistas. En 1962 y 1963, el Consejo Nacional del Movimiento examinó los problemas, actitudes y opiniones de los jóvenes, lo que comportó encontrarse con un cuadro muy poco amable. Rodolfo Martín Villa, delegado nacional del Sindicato Español Universitario (SEU) llegó a afirmar en relación a los universitarios que “la juventud se nos ha ido”5. Por su parte, el ex ministro de Educación Joaquín Ruiz Giménez, presidente de la ponencia encargada de elaborar un informe al pleno del Consejo Nacional – se tituló “La juventud española y sus inquietudes. Fórmulas de incorporación a las tareas colectivas”–, no presentó un panorama más tranquilizador: “cualquiera que esté en contacto con los medios juveniles sabe que en el seno de la universidad, y no digamos en el seno de la clase obrera, hoy la ideología socialista tiene una enorme fuerza”. Pero, además de los problemas derivados de un sector de la juventud “que abiertamente está en ruptura con nosotros”, no podía ignorarse que la “más próxima a nosotros, es decir la de nuestros hijos concretamente (…) está en actitud díscola, y posiblemente cada uno de nosotros tenemos el riesgo de que alguno de nuestros hijos un día se enfrente con lo que nosotros representamos”6. Y combatir la situación descrita no resultaba nada fácil considerando el conjunto de cambios sociales y culturales que estaba experimentando la sociedad española desde el inicio de la década, con particular impacto entre los jóvenes. El análisis y el debate sobre la juventud estuvo presente reiteradamente en el Consejo Nacional. En enero de 1968, un nuevo estudio, en este caso dedicado exclusivamente a la Universidad, afirmaba que ésta estaba en “crisis y en subversión”; en subversión, porque se había convertido en un “centro de ataques al Régimen”7, lo que la oposición comunista denominaba una “zona de libertad”. En los años siguientes la rebeldía de los jóvenes no haría más que crecer ante la impotencia de la dictadura.

La emigración exterior y el turismo fueron pronto señalados como factores potencialmente “subversivos”. Un informe de la policía de Barcelona, en julio de ← 34 | 35 → 1963, afirmaba que el deseo de los trabajadores de “rápido mejoramiento económico” era “sin duda contagio de los productores españoles en el extranjero que retornando de vacaciones en nuestra Patria exageran su bienestar en el país en el que habitualmente residen y trabajan, lo que ha originado ese afán desmedido que bruscamente ha aparecido en el obrero (…) de superación social y económica”. Pero no era solo la influencia de los emigrantes, el mismo informe policial señalaba que “el mejoramiento económico que hoy día aspira el obrero, no es para alcanzar el mínimo indispensable para subsistir, sino que lo que exige es para rodearse de las comodidades que los adelantos modernos han proporcionado y especialmente en estos meses para unas vacaciones agradables al querer emular a los muchos turistas con condiciones de trabajadores que pueblan estos días nuestro litoral mediterráneo”8. Es decir, los trabajadores españoles querían empezar a vivir como la mayoría de trabajadores europeos.

Para la dictadura franquista, el cambio iniciado en la Iglesia Católica con la llegada al solio pontificio de Juan XIII fue particularmente alarmante. Su encíclica Pacem in terris causó una notable incomodidad y la elección de Pablo VI – quien siendo arzobispo de Milán había intercedido a favor de unos procesados antifranquistas a los que se pedía la pena de muerte – fue recibida por el propio Franco, según testimonio del entonces ministro de Información Manuel Fraga Iribarne, como “un jarro de agua fría”9. Y es que el franquismo había creado un estado confesional que otorgó una posición privilegiada a la Iglesia Católica, obteniendo de ella un esencial apoyo político y una no menos esencial legitimación10.

Antifranquismo y conflictividad social

En este escenario de profundos cambios, el antifranquismo, y en particular su principal organización, el PCE, encontró las condiciones necesarias para desarrollar una actividad efectiva contra la dictadura mediante la movilización social reivindicativa. El activismo social, además, permitía a los grupos antifranquistas superar la simple aunque no poco peligrosa actividad propagandística y ← 35 | 36 → testimonial, ejercida desde la estricta clandestinidad, lo que implicaba también el absoluto aislamiento. Voy a sintetizar los cuatro factores más relevantes que explican el papel del antifranquismo en los tres últimos lustros de la dictadura.

En primer lugar, desde el inicio de los años sesenta, un conjunto de factores fueron especialmente favorables para la acción colectiva reivindicativa: el ansia de mejora de los trabajadores en sus condiciones de vida en un contexto de crecimiento económico que la propia dictadura se encargaba de publicitar intensamente; las necesidades básicas de los habitantes de las periferias de las principales ciudades inmersas en un intenso crecimiento, pero sin una planificación urbana y con carencias esenciales en los servicios básicos; el creciente rechazo de los universitarios al autoritarismo y a la asfixia informativa y cultural, en un contexto de crecientes contactos con el mundo exterior; la denuncia de la falta de libertades básicas en sectores cada vez más amplios de la sociedad, incluyendo una parte del mundo católico.

En segundo lugar, hay que señalar que los conflictos sociales reivindicativos eran al mismo tiempo conflictos políticos, puesto que, en el marco normativo e institucional establecido, toda forma de acción colectiva implicaba inevitablemente la transgresión del orden franquista. Un orden que tenía entre sus rasgos definidores precisamente la ausencia de conflictos sociales, lo que durante 20 años había sido presentado como uno de los máximos logros de la dictadura, inequívoco exponente de la “paz de Franco” y auténtico signo de identidad del régimen.

En tercer lugar, los militantes antifranquistas fueron el principal motor de la conflictividad social, y la organización y la acción colectiva – las asambleas, las huelgas, las manifestaciones y otras formas de protesta – alimentaron a los grupos antifranquistas, que crecieron en militancia y en capacidad de actuación. Lejos de la actividad exclusivamente clandestina desarrollada por los militantes en los años pasados, la nueva militancia antifranquista en crecimiento estuvo formada por activistas que actuaban a la luz pública, naturalmente sin revelar su militancia política, en empresas, universidades, barrios, asociaciones profesionales y culturales, y que con frecuencia tenían el apoyo de sus compañeros que muchas veces les habían elegido como representantes, otorgándoles pues una importante legitimidad. Nuevamente, podemos acudir al testimonio de las propias instituciones franquistas: un informe policial de 1972 advertía que los activistas habían conseguido “sino politizar a la masa trabajadora, sí sensibilizarla en su espíritu de solidaridad”. Este informe identificaba las asambleas obreras como un instrumento especialmente peligroso utilizado por los activistas: “celebradas abiertamente y convocadas, la mayoría de las veces, por motivos intrascendentes, pero que sirven para que, la minoría que las convoca y dirige, haga oír su voz y politice y sensibilice a sus componentes, fomentado con ello el espíritu de solidaridad y llevar al convencimiento de la masa de que este procedimiento ‘democrático’ es ← 36 | 37 → el que, a la postre, ha de tomar carta de naturaleza en todas las relaciones entre trabajo-capitalismo-administración”11.

Por último, la acción colectiva reivindicativa facilitó, incluso forzó, la acción unitaria del antifranquismo, a veces difícil pero siempre esencial para enfrentarse con la dictadura. Los militantes de grupos con ideologías distintas y con proyectos políticos también diferentes debían colaborar para poder obtener una movilización amplia y con posibilidades de éxito.

La conflictividad social antifranquista se desarrolló en varios ámbitos, destacando, en primer lugar, en el obrero. En efecto, desde 1962 los conflictos obreros, pese a la represión patronal y política, dejaron de ser algo excepcional y de forma creciente alteraron el orden laboral y, con frecuencia, el orden público. Desde 1963 el Ministerio de Trabajo, y desde 1966 la Organización Sindical Española (OSE), elaboraron informes anuales sobre la conflictividad laboral que permiten apreciar, a pesar de sus insuficiencias y sesgos, una tendencia continuada, aunque con algunas fluctuaciones, al crecimiento del número de lo que denominaban “conflictos colectivos”, de los trabajadores participantes en ellos y de las horas de trabajo perdidas, así como su distribución sectorial y territorial, el tamaño de las empresas afectadas y las causas de las acciones obreras. Complementados con los informes policiales y de las autoridades políticas y, obviamente, contando con los documentos del antifranquismo y con los testimonios de los activistas disponemos de un conocimiento cada vez más sólido de la cuestión12.

Las reivindicaciones salariales y de mejoras en las condiciones de trabajo fueron habitualmente los factores desencadenantes de las acciones obreras; para los trabajadores eran absolutamente legítimas en un contexto de “desarrollo” económico que la dictadura pretendía capitalizar políticamente. Si la riqueza del país estaba creciendo ostensiblemente, los trabajadores consideraron lógico que debían mejorar sus condiciones de vida. El autoritarismo patronal y la solidaridad estuvieron igualmente presentes en el origen de un número creciente de conflictos. ← 37 | 38 → La elaboración de los convenios colectivos se convirtió en un momento propicio para el planteamiento de reivindicaciones, aunque no existiera una negociación entre representantes reales de los trabajadores y los empresarios. Ello significaba que la presión obrera debía dirigirse a la vez sobre los patronos y sobre los representantes “oficiales” de los trabajadores. En los convenios de ámbito superior a la empresa, dicha representación estaba en manos de los jerarcas falangistas de la Organización Sindical; en los convenios de empresa, que se establecieron básicamente en las de mayor dimensión, la representación obrera procedía del “jurado de empresa”, un órgano cuyos vocales obreros eran elegidos por los trabajadores. Ello implicó que, a medida que activistas antifranquistas lograron ocupar dichos cargos, pudieran desarrollarse negociaciones con representantes legítimos de ambas partes, aunque los instrumentos de control de la OSE y la presión patronal comportaron que, en muchos “jurados de empresa”, predominara hasta fechas muy tardías la presencia de trabajadores con actitudes de subordinación a los patronos y a las directrices de la Organización Sindical. Por ello, una parte de los conflictos se desarrollaron al margen de la negociación de los convenios, en el momento que los trabajadores consideraban que estaban en mejores condiciones para plantear sus reivindicaciones o cuando determinados acontecimientos las precipitaban.

La conflictividad obrera se desarrolló principalmente en las zonas más industrializadas, con una elevada población obrera y con arraigadas tradiciones sindicales. Las áreas industriales de Cataluña, del País Vasco y la minería asturiana fueron los principales escenarios de las huelgas y de otras protestas obreras; durante los años sesenta concentraron anualmente entre el 50% y el 75% de la totalidad de los conflictos registrados. Por otra parte, el proceso de industrialización fue incorporando otras zonas al mapa de la conflictividad: Madrid, Pamplona, Vitoria, Valladolid, Ferrol, Vigo, Valencia o Sevilla. El mayor número de conflictos se desarrolló en sectores como la minería, la industria textil y, sobre todo, la metalurgia, la rama industrial que creció más intensamente en esos años y que habitualmente suponía en torno al 50% de la totalidad, aunque más tardíamente en el sector de la construcción y en las industrias químicas hubo numerosos conflictos, así como en determinadas actividades terciarias como la banca, la enseñanza y la sanidad. Por último, las grandes y medianas empresas concentraron el mayor número de conflictos; era donde existían las mejores condiciones para la acción colectiva, empezando porque era en ellas donde podían formarse grupos de activistas con una mínima capacidad de acción.

Para la movilización reivindicativa con una amplia participación de trabajadores era necesario un núcleo de activistas dispuestos a arriesgarse y a ejercer el liderazgo de las acciones colectivas, así como unas mínimas estructuras clandestinas, condición indispensable para sobrepasar los límites de una empresa y para articular la solidaridad. También eran necesarias o al menos convenientes “coberturas” legales, como los cargos de elección directa de los trabajadores. ← 38 | 39 → El PCE había optado desde el final de la década de 1940 por la utilización de los cargos electivos de la OSE, consciente que ello facilitaba la organización de los trabajadores y el fortalecimiento del propio partido y además, gradualmente, fue adoptando la movilización reivindicativa como el principal instrumento de lucha antifranquista. El activismo católico, organizado en las Hermandades Obreras de Acción Católica (HOAC) y en la Juventud Obrera Católica (JOC), fue otro núcleo fundamental en el impulso de la acción colectiva obrera y en la utilización de la estructura sindical franquista. Ambos núcleos activistas convergerían en las Comisiones Obreras (CC.OO.), que tendrían una primera fase de formación y despegue entre 1963 y 196613.

Las CC.OO. se convirtieron en el eje vertebrador del activismo obrero, con un peso fundamental de los militantes comunistas, y, al mismo tiempo, en el principal instrumento del antifranquismo, tal como en 1967 afirmaba el gobernador civil de Oviedo en un informe al secretario general del Movimiento: las Comisiones Obreras “constituyen la base más amplia y peligrosa de la oposición al Régimen Español”14. Las CC.OO se definieron como un movimiento socio-político, rechazando tanto constituirse como un nuevo sindicato instalado en la clandestinidad, lo que había llevado a la parálisis y a la práctica desaparición de la CNT y de la UGT, como definirse estrictamente en términos sindicales, rechazando el modelo tradicional de sindicato, aunque aspirando a constituir en un futuro democrático una organización sindical con los rasgos del propio movimiento de Comisiones: unitario, democrático e independiente. Unitario para agrupar a todos los trabajadores, al margen de adscripciones políticas y de creencias religiosas; democrático, con la asamblea obrera como órgano central, al menos hasta donde las condiciones lo permitieran, tanto para lograr la máxima movilización como para dotarse de la máxima protección posible; e independiente, del Estado, de la patronal los grupos políticos15.

← 39 | 40 → La combinación de legalidad e ilegalidad, tanto en las formas de organización y de actuación como en las reivindicaciones, se reveló especialmente eficaz. Por una parte, los activistas actuaban abierta y públicamente y convocaban e intervenían en asambleas y muchos ocupaban cargos de elección de los trabajadores –“enlaces sindicales” y vocales de los “jurados de empresa”– pero a la vez existía una red clandestina; por otra parte, las reivindicaciones se presentaban hasta donde era posible en el marco de la legalidad franquista, pero transgrediéndola cuando era necesario, y a las reivindicaciones estrictamente laborales se añadían otras de naturaleza política, como la libertad sindical. Además, la combinación de legalidad e ilegalidad favoreció el “circuito virtuoso” entre activismo y movilización: los activistas eren esenciales para la movilización y esta propiciaba el crecimiento del activismo, y cuanto más extenso era el activismo mayores eran las posibilidades de movilización.

La conflictividad obrera, además de sus efectos socio-económicos, en especial en la mejora de las condiciones de vida de los trabajadores, erosionó de forma muy notable a la dictadura y de manera especial a la OSE. En 1975, tras los notables éxitos de las candidaturas propiciadas por CC.OO. en las elecciones sindicales, pese a las múltiples maniobras de los jerarcas falangistas para evitarlo, se extendió lo que Rodolfo Martín Villa, entonces gobernador civil de Barcelona, denominó años después la sensación de “cerco” al bunker sindical, a resultas de que “se había poblado de comunistas la estructura sindical española en sus niveles inferiores”16.

Las formas de organización y de acción obrera facilitaron que otros movimientos sociales transitaran por vías previamente experimentadas y abrieron espacios que después la dictadura no pudo cerrar. Los trabajadores que reivindicaron derechos ejerciéndolos – de huelga, de asociación, de manifestación, de expresión – contribuyeron además al crecimiento de posiciones críticas con la dictadura a partir de la represión que ésta se veía obligada a ejercer, no contra desconocidos “subversivos” clandestinos sino contra activistas que actuaban públicamente y que defendían reivindicaciones ampliamente compartidas por muchos trabajadores que, con frecuencia, les habían depositado explícita y formalmente su confianza.

Más tardíamente y de forma gradual fue entrando en escena una conflictividad vecinal, producto del malestar causado por las condiciones de vida imperantes en las barriadas periféricas de las ciudades que estaban creciendo al calor del proceso de industrialización y de los importantes movimientos migratorios internos que lo acompañaron. La ausencia de políticas de ordenación del territorio, o su subordinación a los intereses de propietarios del suelo y de constructores, ← 40 | 41 → los déficits extremos en las infraestructuras urbanas esenciales – según los lugares, suministro de agua, de electricidad, alcantarillado, asfaltado de las calles, transporte público – así como de servicios sociales indispensables – asistencia sanitaria, escuelas – acabó generando unas primeras acciones reivindicativas que constituirían el germen del movimiento urbano o vecinal17.

Las reivindicaciones vecinales tenían muy escasos cauces para formularse dentro de la legalidad y, además, no solían obtener ninguna solución o tan solo vagas promesas. Ello determinó que sus impulsores tuvieran que plantearse acciones transgresoras, como concentraciones, manifestaciones y otras formas de protesta obviamente excluidas del orden franquista y que comportaban inevitablemente la confrontación con las autoridades y con las instituciones del régimen.

Como la conflictividad obrera, la vecinal no puede explicarse sin la configuración de un activismo que en sus inicios presenta una notable heterogeneidad. Según el lugar y el momento, centros parroquiales, asociaciones acogidas a la Ley de Asociaciones de 1964, algunas asociaciones de “Cabezas de Familia” y otras entidades fueron el marco para la formación de grupos de vecinos decididos a actuar colectivamente para intentar resolver los graves problemas existentes. Fueron el embrión de las futuras Asociaciones de Vecinos, la mayoría creadas después de 1970 y muchas no legalizadas hasta después de 1975. Papel destacado tuvieron muchas mujeres, tanto amas de casa como trabajadoras asalariadas, tanto en la formación del activismo vecinal como en las acciones desarrolladas. Tuvieron un papel igualmente relevante sacerdotes, asistentes sociales y grupos católicos, y las nuevas parroquias facilitaron muchas veces un paraguas protector frente a las autoridades franquistas. No faltaron los militantes antifranquistas, muchos de ellos aportando la experiencia adquirida en los conflictos laborales, dispuestos a señalar al régimen, empezando por las corporaciones locales franquistas, como responsable último de los problemas de los vecinos.

El movimiento vecinal se organizó sobre tres pilares fundamentales: una organización abierta a todos los habitantes del barrio que utilizaba hasta forzarla la legalidad franquista; la formulación de reivindicaciones básicas compartidas por la inmensa mayoría de vecinos; y las demandas de democracia partiendo habitualmente de la exigencia de legalización de la asociación vecinal y culminando con la reivindicación de ayuntamientos democráticos, fruto de la voluntad popular y, por lo tanto, sensibles a los elementales problemas de urbanización y de servicios de los barrios.

← 41 | 42 → La conflictividad vecinal fue determinante para que las instituciones locales franquistas empezaran a dar respuestas a las demandas sin por ello evitar una profunda erosión, fruto de su ilegitimidad, de su escasa receptividad y de su connivencia con intereses especulativos. El movimiento vecinal en las grandes ciudades españolas acabó convirtiéndose en un espacio de socialización política que contribuyó al crecimiento de la militancia en los grupos antifranquistas. La represión tenía, por último, una dificultad creciente: ¿cómo presentar como “subversivas” acciones que pedían tan solo, por ejemplo, que se instalara un semáforo en un cruce urbano peligroso, o que se construyera una escuela para paliar el déficit de plazas escolares?

Antes que emergiera la potente movilización vecinal, que Manuel Castells calificó como la más amplia y significativa de las existentes en Europa desde 194518, se había desarrollado un movimiento estudiantil que muy pronto adoptó un inequívoco carácter antifranquista. Ya en 1956, una primera protesta universitaria contra la prohibición de la celebración de un congreso libre de estudiantes mostró las dificultades de la dictadura franquista para mantener el control de las universidades tal como había logrado en los tres lustros anteriores19. En los años siguientes, las actitudes críticas con el régimen político crecieron continuadamente sin que el Sindicato Español Universitario lograra encauzar el malestar estudiantil, en buena parte alimentado por la censura estricta traducida en una asfixia cultural cada vez más insoportable para una nueva generación, expresión en última instancia de la ausencia de libertades y derechos fundamentales. Las contradicciones entre la retórica oficial y la realidad social del país, así como la mediocridad de buena parte del profesorado y el papel alumbrador de una minoría crítica del mismo alimentaron también el disentimiento estudiantil que se dirigió en esos años a combatir al sindicato oficial de obligatoria afiliación.

A partir de 1965-1966, las universidades de Madrid y Barcelona, y rápidamente las del resto de España, se convirtieron en espacios con una conflictividad continuada que rompió irreparablemente el orden franquista en las aulas y que, con frecuencia, lo alteró gravemente en las calles. Las protestas estudiantiles de febrero y marzo de 1965 en Madrid20, que contaron con el apoyo de prestigiosos profesores21, fueron el arranque del proceso que culminaría con la creación ← 42 | 43 → de sindicatos democráticos de estudiantes (SDE). El de Barcelona se constituyó en marzo de 1966, significativamente en un convento de la ciudad, rápidamente cercado por la policía, con la presencia y el apoyo de prestigiosos intelectuales22.

En el forcejeo con el SEU y, posteriormente, en la formación de los sindicatos democráticos de estudiantes, naturalmente en la ilegalidad, y en su expansión tuvieron un papel decisivo los jóvenes militantes, especialmente comunistas. Como en los otros movimientos sociales, los SDE se convirtieron rápidamente en espacios de socialización antifranquista y de reclutamiento político, incluso de surgimiento de nuevos grupos fruto de la radicalización experimentada por un sector minoritario pero no insignificante del movimiento estudiantil a finales de los años sesenta.

Los sindicatos democráticos desarrollaron una estrategia parecida a la de las CC.OO. Trataron, con notable éxito, de aglutinar a la mayoría de estudiantes entorno a reivindicaciones compartidas pero que resultaban incompatibles con el orden franquista y, por tanto, inalcanzables sin acabar con la dictadura, lo que se convertiría así en el objetivo principal. Obviamente no lo consiguieron, pero el movimiento estudiantil logró provocar el colapso del SEU y el fracaso de las Asociaciones Profesionales de Estudiantes (APE) que debían substituirlo. Por su parte, con el recurso intensivo a la represión, la dictadura consiguió desarticular a los sindicatos estudiantiles aunque no acabar con una conflictividad que se convirtió en permanente hasta el final de la dictadura, y que comportó continuados cierres de facultades y la presencia y la intervención constante de la policía en los recintos universitarios23.

Muchos de los profesionales jóvenes incorporados a la vida laboral desde finales de los años sesenta habían sido partícipes de la rebelión estudiantil de los años anteriores, y reforzaron en sus nuevos ámbitos de actuación las actitudes de disentimiento activo y el compromiso político antifranquista. Ello incrementó significativamente la valiosa colaboración de profesionales con los movimientos obrero y vecinal. Para el primero, los abogados laboralistas constituyeron un ← 43 | 44 → apoyo esencial, tanto para el asesoramiento legal en la presentación de reivindicaciones, en la defensa o reclamación de derechos laborales o en la negociación colectiva como en la defensa de sancionados por las empresas. Además, los despachos de dichos abogados fueron utilizados como espacios para la reunión de activistas y para la coordinación de movilizaciones y de apoyos solidarios, lo que comportó también que fueran objeto de sanción. Con frecuencia, dichos abogados asumieron también la defensa de detenidos y procesados24.

Igualmente, el movimiento vecinal se benefició de la implicación de profesionales, en este caso de arquitectos, aparejadores, abogados y periodistas, que aportaron conocimientos técnicos y legales, así como una notable difusión de los problemas y de las demandas planteadas, esto último gracias a la mayor permisividad de las autoridades con la información de carácter local tras la aprobación de la ley de Prensa de 1966.

Estos profesionales activistas fueron también muy importantes en la adopción de posiciones críticas con el régimen por parte de algunos colegios profesionales, posiciones que, pese el control gubernamental de la información, tenían eco en algunos medios escritos, lo que suponía su difusión con los efectos previsibles: a los críticos con el franquismo y a los comprometidos con la oposición los reafirmaba, los animaba y les ofrecía argumentos y ejemplos de posiciones que no podía ser tachadas sin más de “subversivas”.

Una parte creciente del clero católico joven – secular y regular – jugó también un importante papel en el crecimiento de la conflictividad social y del antifranquismo. Una pequeña parte incluso se comprometió directamente en las CC.OO, en el movimiento vecinal o, más tardíamente, en los grupos políticos, incluido el PCE y la izquierda radical. Muchos otros clérigos, sin adquirir un compromiso militante, colaboraron de múltiples formas con el antifranquismo, por ejemplo, permitiendo la utilización de recintos eclesiásticos para celebrar reuniones clandestinas o asambleas vecinales. No era una casualidad que la constitución del SDU de la Universidad de Barcelona en 1966 tuviera lugar en el convento de los capuchinos, que los miembros de la Coordinadora General de CC.OO fueran detenidos en 1972 en el convento de los padres oblatos, en Pozuelo de Alarcón, cerca de Madrid, o que los miembros de Asamblea de Cataluña fueran detenidos en 1973 en la parroquia barcelonesa de San Agustín. Además, algunos sacerdotes utilizaron el púlpito para denunciar la represión y las violaciones de los derechos humanos, lo que tuvo un importante efecto deslegitimador del régimen, agudizado cuando las críticas empezaron a formularlas algunos miembros de la jerarquía eclesiástica o la propia conferencia episcopal.

De lo dicho hasta aquí puede apreciarse con claridad que el antifranquismo se benefició de la activación de una serie de círculos “virtuosos”; también en el ← 44 | 45 → ámbito intelectual. En efecto, los movimientos obreros, vecinales y estudiantiles, y en especial su represión, estimularon la toma de posición contra la dictadura de intelectuales y artistas, empujada también por los militantes políticos presentes en dichos ámbitos. Por otro lado, una parte no desdeñable de la actividad cultural se desarrolló en clave de crítica social y política a pesar de estar sometida a la censura previa. Y, además, los medios de comunicación escritos se convirtieron en un espacio también conflictivo a resultas de las actitudes de periodistas, editores y articulistas de forzar los límites impuestos por la ley de Prensa de 1966, que eliminó la censura previa en periódicos, revistas y libros, pero estableciendo un cuadro sancionador muy duro para quienes transgredieran las normas establecidas.

En este escenario de un antifranquismo social en continuada expansión, las organizaciones políticas lograron un crecimiento notable, aunque con limitaciones muy severas por el mantenimiento intacto y plenamente operativo del aparato represivo de la dictadura. Además, la unidad práctica experimentada en la conflictividad y en los movimientos sociales resultó mucho más difícil de trasladar al ámbito estrictamente político, en parte al menos por la debilidad orgánica de los grupos liberales, democratacristianos, nacionalistas (vascos y catalanes) e incluso socialistas frente a la fortaleza, en términos comparativos, del Partido Comunista. Con todo, y con la previa experiencia unitaria de la oposición en Cataluña, en julio de 1974 se formó la Junta Democrática de España, integrada por el PCE, CC.OO, el Partido Socialista Popular, el Partido Carlista, el Partido del Trabajo y otros grupos y personalidades independiente, con un programa de “ruptura democrática” consistente en la formación de un gobierno provisional de amplia representación que sería el encargado de guiar un proceso constituyente que debería permitir el establecimiento de un régimen democrático. Un año después, en junio de 1975, el PSOE en proceso de reconstrucción, junto con la UGT y grupos democratacristianos, socialdemócratas y de izquierda radical, constituyeron la Plataforma de Convergencia Democrática, con un programa no muy distinto del de la Junta, lo que acabaría facilitando la fusión de ambas entidades en Coordinación Democrática, en marzo de 1976, después de la muerte del dictador pero con la legalidad y las instituciones franquistas en pleno vigor.

Las respuestas de la dictadura

¿Cómo respondió la dictadura a la multiforme conflictividad social, a la extensión del disentimiento y al crecimiento de la oposición política? El franquismo recurrió fundamentalmente a la represión, aunque también intentó políticas para ← 45 | 46 → desactivar la conflictividad social y para “encauzar” dentro de las instituciones del régimen la expresión de determinados problemas y actitudes.

Así, ante el crecimiento de la conflictividad obrera, se elaboraron y aplicaron pequeñas reformas en la legislación laboral y sindical, algunas inscritas en las propuestas de “desarrollo político” propugnadas por el secretario general del Movimiento, José Solís Ruiz, consistentes en un fortalecimiento de las instituciones, en particular de la OSE, y en un incremento de la participación política a través de los mecanismos de la “democracia orgánica” española. Una mayor participación dotaría de mayor representatividad a las instituciones del régimen y ello les daría una mayor legitimidad25.

En el ámbito de la legislación laboral, se intentó regular las reclamaciones y reivindicaciones colectivas de los trabajadores procurando su “encauzamiento” dentro de la legalidad. Ello dio lugar a sucesivas normas, entre ellas, un primer decreto sobre “conflictos colectivos” de trabajo, aprobado en septiembre de 1962; una nueva regulación de dichos conflictos en mayo de 1970; finalmente, en mayo de 1975, un decreto-ley que reconoció por primera vez el derecho de huelga, pero estableciendo unos procedimientos tan restrictivos que hacían casi imposible su ejercicio. Todas estas normas fracasaron en su objetivo “encauzador” y la acción colectiva obrera continuó transgrediendo la legalidad y enfrentándose con las instituciones de la dictadura. En el ámbito sindical, en 1964 se crearon nuevos organismos de carácter representativo, las Uniones de Trabajadores y Técnicos (UTT), las Uniones de Empresarios y los Consejos de Trabajadores y los Consejos de Empresarios, todos ellos bajo el control de la denominada “línea de mando” de la OSE, aunque en las UTT hubo una progresiva penetración de activistas que las utilizaron para apoyar las movilizaciones obreras. Por otra parte, la opción de los dirigentes falangistas de incrementar la participación en la OSE para hacerla más representativa, y el intento de integración del emergente activismo obrero, comportó que en la convocatoria de elecciones sindicales de 1966 se eliminaran obstáculos para la presentación de candidatos y se llamara explícitamente a una amplia participación electoral. El resultado fue que en las grandes y medianas empresas de las principales concentraciones industriales y urbanas lograron notables éxitos los candidatos vinculados a las CC.OO., algo que se reprodujo de forma muy ampliada en las elecciones sindicales de 1975, colocando a la OSE al borde del colapso. El fracaso de “reformismo sindical” fue, pues, clamoroso.

Igualmente, frente a la rebelión estudiantil, los dirigentes franquistas intentaron fórmulas de desactivación de las protestas y de “recuperación” de los estudiantes. Tras la primera expresión de disentimiento activo de 1956-1957 ya se introdujeron algunos cambios en el SEU, en especial la creación de consejos de ← 46 | 47 → curso y cámaras sindicales de facultad y de distrito, elegidas por los estudiantes26. Pero, como ocurría en las empresas, dichos organismos estuvieron de forma creciente en manos de estudiantes no “afectos”, lo que daría lugar a la rápida aprobación de normas restrictivas del papel que se les había otorgado reforzando, además, su control por parte de las autoridades académicas. Sin embargo, el evidente crecimiento del disentimiento estudiantil llevó al IV Consejo Nacional del SEU, celebrado en diciembre de 1962, a aprobar una democratización limitada de sus estructuras que, no obstante, no se materializó por la desconfianza de los dirigentes franquistas en sus imprevisibles consecuencias. Frenada la tentativa “reformista”, el SEU entró en abierta crisis por el generalizado rechazo estudiantil, y no corrieron mejor suerte las Asociaciones Profesionales de Estudiantes (APE) que ocuparon su lugar.

Las reformas educativas del ministro José Luis Villar Palasí a partir de 1968, entre ellas las universitarias, tampoco lograron combatir eficazmente la continuada rebelión estudiantil, que en los primeros años de la década de los setenta alcanzó a los institutos de bachillerato; además, en las universidades emergió un nuevo foco de conflictividad protagonizada por los profesores no numerarios (PNN), precarios y mal pagados, muchos de ellos socializados políticamente en el propio movimiento estudiantil. El nuevo equipo ministerial se propuso “encauzar” las inquietudes de los universitarios a través de unas nuevas asociaciones culturales y deportivas, así como estimular una socialización política “adicta”. El fracaso de todas las iniciativas fue clamoroso.

En el marco de la denominada “apertura” política iniciada por el gobierno presidido por Carlos Arias Navarro en 197427, se realizó una nueva tentativa de regulación de la representación estudiantil en un contexto en el que los dirigentes franquistas eran conscientes del rechazo que el régimen suscitaba entre los universitarios. Según un informe del Ministerio de Educación de abril de 1974, existía una minoría beligerantemente hostil del 10 por 100 de los universitarios, formada por un 5 por 100 de “inquietos revolucionarios independientes progresivos y en gran medida ‘marxistificados’”, y otro 5 por 100 de abiertamente “marxistas”, vinculados a organizaciones políticas clandestinas. La mayoría de los estudiantes formaba una masa “amorfa, aburguesada, manejable y despreocupada”, pero que seguía a esa minoría cuyo objetivo era “el desmontaje del sistema vigente”. Y, por qué esa mayoría seguía a la minoría activista, se preguntaba el informe. La respuesta era demoledora para un régimen que se definía anticomunista y que había adoctrinado a las nuevas generaciones desde la enseñanza primaria: porque el marxismo se había convertido en la ideología “más eficaz y atractiva para la ← 47 | 48 → juventud” ante el desprestigio de todas las demás, desde el falangismo a la democracia cristiana28.

No tuvieron mayor éxito las actuaciones franquistas para desactivar la crítica al régimen en otros ámbitos. En 1966, la nueva ley de prensa e imprenta promovida por el ministro de Información, Manuel Fraga, tenía entre sus objetivos desactivar las actitudes más hostiles en el mundo de la cultura y de la comunicación, e incluso lograr mayores colaboraciones con el régimen en ese fundamental sector de la sociedad española, mediante la supresión de la censura previa en la prensa y en las demás publicaciones periódicas y, al mismo tiempo, aplicando una mayor flexibilidad en las autorización de actividades culturales. Pero, lejos de alcanzar tales objetivos, la nueva legislación activó una conflictividad antes inexistente. En efecto, la censura previa en todos los ámbitos resultaba cada vez más asfixiante y alimentaba la disidencia y el rechazo al régimen, pero también hacía invisible el estricto control gubernamental a los ojos de la mayoría de la sociedad. Contrariamente, con la nueva ley, la actitud de una parte significativa de periodistas, editores y autores de forzar los límites de lo tolerado y la utilización de las medidas sancionadoras por parte del Gobierno29 extendieron una conflictividad –
secuestros de publicaciones, sanciones económicas, procesos penales – que hizo mucho más visible la falta absoluta de libertad de expresión.

El fracaso de todas las tentativas de desactivación y de “encauzamiento” de la conflictividad social, y el conocimiento del determinante papel desempeñado en ella por los militantes antifranquistas comportaron que la respuesta fundamental de la dictadura fuera la represión. En primer lugar, se ampliaron y reforzaron los organismos de información y se extremó la vigilancia en los ámbitos más conflictivos. Una voluminosa información elaborada por la brigadas de Investigación Social y por las de Información de la policía, por la Guardia Civil, por los servicios de información militares, por los gobiernos civiles, la OSE, etc. nos da buena cuenta de ello. En noviembre de 1962, el ministerio de Información creó la denominada Oficina de Enlace para la investigación del “comunismo y las actividades subversivas”, con un órgano colegiado o Junta de Enlaces en el que participaban el Alto Estado Mayor, los tres ministerios militares, el Ministerio de la Gobernación, concretamente las direcciones generales de Seguridad y de la Guardia Civil, la Secretaría General del Movimiento y los ministerios de Trabajo, Educación, ← 48 | 49 → Justicia y Asuntos Exteriores. Dicha Oficina acumuló una ingente información sobre todo tipo de actividades críticas o abiertamente contrarias al régimen.

Años más tarde, en 1972, el vicepresidente del Gobierno Luis Carrero Blanco, cuya preocupación por el crecimiento de la conflictividad social y la oposición política era mayúscula30, creó el Servicio Central de Documentación de la Presidencia del Gobierno (SECED), dedicado a la investigación y a la lucha “antisubversiva”. El Servicio, cuya parte visible se encargaba del análisis de la información y de la elaboración de estudios e informes, se organizó en dos divisiones, la de “información” y la de “operaciones”, con tres campos de actividad: el educativo, el laboral y el “religioso-intelectual”. La división de Información incluía las redes informativas y las operaciones especiales de investigación. Según su primer director, el coronel José Ignacio San Martín, la de Operaciones se ocupaba de la formación de “movimientos adictos” y de la “acción psicológica propiamente dicha a través de la orientación de la opinión pública y el fomento del asociacionismo”, pero, además, su actuación ha sido relacionada con los grupos violentos ultrafranquistas que entraron en escena a medida que crecía la movilización contra la dictadura31.

El franquismo adaptó también la legislación represiva a las nuevas necesidades, aunque evaluando su lectura en el exterior para no entorpecer sus esfuerzos por mejorar sus relaciones internacionales, en especial con los países de la Europa comunitaria. Así, en diciembre de 1963, se creó el Juzgado y el Tribunal de Orden Público (TOP), en parte por el impacto del informe de la Comisión Internacional de Juristas, titulado El imperio de la Ley en España, que contenía una severa crítica a las extensísimas competencias de la jurisdicción militar – la que se había encargado de la represión política desde la guerra civil – así como las extremas restricciones al ejercicio de los derechos fundamentales. El TOP era un tribunal especial pero en el marco de la jurisdicción ordinaria, con competencia en todo el territorio español, y sería quien se ocuparía de delitos “políticos”, como los relativos a la asociación, la propaganda o las manifestaciones ilegales. Hasta su supresión en diciembre de 1976, el TOP abrió 22.660 procedimientos, que afectaron a 50.609 personas, de las que 8.943 fueron procesadas32.

← 49 | 50 → Con la creación del TOP, la jurisdicción militar perdió competencias, pero no todas puesto que siguió enjuiciando determinados delitos “políticos”, en particular cuando se habían producido actos violentos o susceptibles de ser así considerados por las autoridades. Además, normas posteriores las ampliaron nuevamente; en octubre de 1968, un decreto-ley sobre “bandidaje y terrorismo” puso de nuevo en manos de la jurisdicción militar un amplio abanico de acciones pacíficas de oposición equiparadas al delito de “rebelión militar” tal como había sido definido en los primeros años de la dictadura.

En momentos particularmente críticos, la dictadura recurrió a la declaración del “estado de excepción”, figura incorporada a la Ley de Orden Público de 1959 para “cuando alterado el orden público, resultaran insuficientes las facultades ordinarias para restaurarlo”33. En realidad, siendo el franquismo en sí mismo un “estado de excepción”, tal mecanismo jurídico implicaba sobre todo el aviso de una intensificación de la represión para atemorizar a opositores y disidentes y, al mismo tiempo, la suspensión de algunas restricciones formales a la acción policial como, por ejemplo, la presentación de los detenidos ante la autoridad judicial en un plazo de 72 horas.

En mayo de 1962, ante la extensión del movimiento huelguístico iniciado en la minería asturiana, el Gobierno declaró el “estado de excepción” en Asturias, Vizcaya y Guipúzcoa. Un mes después, irritados los dirigentes franquistas por la reunión de diversos sectores de la oposición en Múnich en el marco del IV Congreso del Movimiento Europeo – lo que denominaron el “contubernio de Múnich” – se estableció el “estado de excepción” en toda España. Limitado a Vizcaya, con motivo de la larga huelga de los trabajadores de Laminaciones de Bandas en Frío de Echevarri, en abril de 1967 se utilizó de nuevo tal recurso así como en agosto de 1968 en Guipúzcoa, tras el atentado de ETA que costó la vida al jefe de la Brigada Político Social de la Policía de San Sebastián. En un clima de creciente activismo antifranquista y de conflictividad, especialmente universitaria, el Gobierno declaró el “estado de excepción” en toda España en enero de 1969 y, en diciembre de 1970, la importante movilización contra el conocido como “proceso de Burgos” comportó una nueva decisión de tal naturaleza. El último “estado de excepción” declarado fue en abril de 1975 en Guipúzcoa y Vizcaya, pero en agosto de 1975 fue aprobado un decreto-ley formalmente para combatir el terrorismo – de ETA y del grupo ultraizquierdista FRAP – que implicaba un “estado de excepción” permanente y que afectaba a todas las actitudes y acciones de oposición pacífica a la dictadura. En tal marco tuvieron lugar las cinco ejecuciones de septiembre34 fruto, en buena medida, de la sensación de debilidad del régimen, y pese a la presión internacional para evitarlas y a las ← 50 | 51 → previsibles condenas que desencadenarían. Apenas un año y medio antes había sido también ejecutado un joven militante de un minúsculo grupo libertado, Salvador Puig Antich. En plena crisis, la dictadura no dudaba en mostrar su cara más brutal tras una década sin ejecuciones políticas, después de la del dirigente comunista Julián Grimau y de la de dos militantes anarquistas, Francisco Granados y Joaquín Delgado, en 1963.

El crecimiento de la conflictividad social y, especialmente, las protestas en espacios públicos comportaron un incremento de la violencia policial para restaurar el “orden público” alterado. La Policía Armada efectuó intervenciones muy violentas, especialmente contra trabajadores en huelga y manifestantes, causando víctimas mortales por disparos de armas de fuego y numerosos heridos. Los acontecimientos más graves tuvieron lugar en Granada, al disolver la policía una concentración de trabajadores de la construcción en huelga en julio de 1970, en la factoría SEAT de Barcelona, al desalojar a los obreros en huelga, en octubre de 1971, en El Ferrol, en marzo de 1972, al dispersar un manifestación obrera en las calles de la ciudad, y en Sant Adrià del Besos, en Barcelona, en abril de 1973, de nuevo en una concentración de obreros de la construcción en huelga. Por otra parte, la violencia policial contra los detenidos continuó siendo una práctica habitual en las comisarías y en los cuarteles de la Guardia Civil, con la diferencia que ahora el número de arrestados era muy superior al de años anteriores.

En definitiva, una conflictividad social creciente y una oposición política cada vez con mayor capacidad de acción llevó al franquismo a incrementar la violencia represiva, a pesar de sus efectos contraproducentes para su imagen en el interior y, especialmente, en el exterior del país. En el interior, la represión incrementó la solidaridad, alimentó incluso protestas más extensas – buena parte de huelgas generales locales en la primera mitad de los años setenta respondieron a acciones violentas de la policía–, hizo aumentar el disentimiento, aceleró el alejamiento de la Iglesia e incluso generó tensiones internas en las instituciones dictatoriales. En el exterior, la imagen del franquismo se vio constantemente deteriorada justo cuando sus dirigentes más interés tenían en la mejora de las relaciones exteriores. En este sentido, la represión de las huelgas asturianas de 1962 y la denuncia del “contubernio de Múnich”, poco después de la solicitud de iniciar conversaciones con la Comunidad Económica Europea, la ejecución de Julián Grimau, desoyendo las numerosas peticiones de clemencia de dirigentes mundiales, el “juicio de Burgos” en 1970 con la petición de la pena de muerte contra seis acusados, el proceso 1001 del TOP contra los dirigentes de las CC.OO encabezados por Marcelino Camacho en 1973, y las ejecuciones de 1975, que comportaron incluso la condena del papa Pablo VI, causaron a la dictadura daños irreparables.

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← 51 | 52 → En conclusión, la multiforme conflictividad social y la acción de un activismo antifranquista cada vez más numeroso erosionó profundamente a la dictadura franquista, contribuyendo decisivamente a su crisis desde 1970. Sus tentativas para “encauzar” las inquietudes de los universitarios o las reivindicaciones de los obreros dentro de la legalidad y de las instituciones se saldaron con fracasos sin paliativos. No tuvieron mayor éxito las actuaciones dirigidas a desactivar el creciente disentimiento en amplios sectores de profesionales e intelectuales. Además, el conflicto con la Iglesia conciliar tuvo efectos demoledores para un régimen que se proclamaba católico.

La oposición antifranquista jugó un papel crucial en la extensión de la conflictividad al haber optado por la movilización social reivindicativa como forma más eficiente de lucha contra la dictadura. Frente a ella, así como para contener la conflictividad, el franquismo no tuvo otro recurso efectivo que la represión, que sin duda evitó el escenario deseado por el antifranquismo más activo: una movilización general que provocara el colapso del régimen.

Pero la represión acabó convirtiéndose en un factor que también alimentaba el disentimiento y la movilización, que agudizaba las tensiones internas del régimen y que lo desacreditaba en el exterior. Cuando, ante las ejecuciones de septiembre de 1975 la mayoría de países europeos retiraron sus embajadores de Madrid y el franquismo respondió con una manifestación de adictos en el principal escenario de sus actos de masas, la madrileña plaza de Oriente, pareció que España retrocedía en el “túnel del tiempo” hasta diciembre de 1946, cuando en el mismo escenario se había repudiado la condena de la ONU y el aislamiento internacional.

En noviembre de 1975, “Franco murió en la cama”, pero la salud política de la dictadura estaba tan deteriorada como la del dictador. El ejercicio por parte de sectores extensos de trabajadores, de estudiantes, de profesionales y de intelectuales de los derechos fundamentales que la dictadura negaba (de asociación, de expresión, de manifestación, de huelga), pese al elevado coste represivo que comportaba, fue la forma más eficaz para conquistarlos. Pese a la proclama franquista de estar todo “atado y bien atado”, un año y medio después de la muerte del Caudillo, unas elecciones libres permitieron la expresión de la voluntad popular y, a partir de ella, la configuración de una democracia parlamentaria. A lo largo de 1976, la movilización social y la unidad alcanzada por la oposición lograron no solo que el estricto continuismo quedara sin posibilidades – a pesar de los importantes apoyos que tenía, empezando por las Fuerzas Armadas – sino que los proyectos de “reforma del régimen” resultaran inviables abocando incluso a sus iniciales impulsores a aceptar un “cambio de régimen” que, en sus contenidos fundamentales, respondía al proyecto democrático del antifranquismo.

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1 Una breve y actualizada síntesis sobre la configuración de la dictadura franquista en GALLEGO, F.: “La evolución política de la zona sublevada”, en VIÑAS, A.: En el combate por la historia. La República, la guerra Civil, el franquismo, Barcelona, Pasado&Presente, 2012.

2 Disponemos ya de una relativamente extensa bibliografía sobre la oposición a la dictadura en esos años así como sobre las protestas obreras. Ver, entre otros, HEINE, H.: La oposición política al franquismo, Barcelona, Crítica, 1983; SERRANO, S.: Maquis. Historia de la guerrilla antifranquista, Madrid, Temas de Hoy, 2001; ARÓSTEGUI, J., MARCO, J. (coords.), El último frente: la resistencia armada antifranquista en España, 1939-1952, Madrid, La Catarata, 2008; MOLINERO, C., YSÀS, P.: Productores disciplinados y minorías subversivas. Clase obrera y conflictividad laboral en la España franquista, Madrid, Siglo XXI, 1998.

3 Las transformaciones socio-económicas de la sociedad española han sido objeto de estudio en investigaciones de diversa naturaleza. Una visión global en RIQUER, B. de: La dictadura de Franco, Barcelona, Crítica/Marcial Pons, 2010, capítulo 11. Ver también SÁNCHEZ RECIO, G.: Eppure si muove. La percepción de los cambios en España (1959-1976), Madrid, Biblioteca Nueva, 2008.

4 Ver MONTERO, F.: La Iglesia: de la colaboración a la disidencia (1956-1975), Madrid, Encuentro, 2009; MARTIN DE SANTA OLALLA, P.: La Iglesia que se enfrentó a Franco, Madrid, Silex, 2005; BLAZQUER, F.: La traición de los clérigos en la España de Franco, Madrid, Trotta, 1991.

5 Archivo General de la Administración (AGA), Presidencia, Consejo Nacional del Movimiento (CNM), Incorporación al Movimiento de la juventud universitaria, c. 9849. El texto completo de Martín Villa en YSÀS, P.: Disidencia y subversión. La lucha del régimen franquista por su supervivencia, 1960-1975, Barcelona, Crítica, 2004.

6 AGA, Presidencia, CNM, Libro de sesiones del Consejo Nacional del Movimiento, libro 919. Una explicación extensa en MOLINERO C. e YSÀS, P.: La anatomía del franquismo. De la supervivencia a la agonía, 1945-1977, Barcelona Crítica, 2008, pp. 71-76.

7 AGA, Presidencia, CNM, Informe sobre la situación actual de la Universidad, Madrid, enero de 1968, c.9922.

8 Archivo del Gobierno Civil de Barcelona (AGCB). Archivo de Gobernadores (AG), Nota Informativa de la Brigada Regional de Información. 30 de julio de 1963, c.1249II.

9 FRAGA IRIBARNE, M.: Memoria breve de una vida pública, Barcelona, Planeta, 1980, p.77. El cardenal Montini fue abiertamente atacado en la prensa e incluso se organizaron manifestaciones en su contra. En la de Madrid una pancarta del SEU decía “Sofía Loren, sí; Montini, no”. Es comprensible la incomodidad del franquismo cuando pocos meses después fue elegido papa.

10 CASANOVA, J.: La Iglesia de Franco, Barcelona, Crítica, 2005.

11 AGA, Gobernación, Memoria del Gobierno Civil de Barcelona, 1972, c. 473. No debe concluirse que las asambleas, obreras, vecinales o estudiantiles, podían celebrarse libremente, Al contrario, la libertad de reunión continuaba ausente del ordenamiento franquista, pero la dictadura se encontró con la creciente dificultad de impedir todo tipo de reunión, aunque su represión fuera constante.

12 Entre un buen número de estudios, ver BALFOUR, S.: Los trabajadores y la ciudad. El movimiento obrero en el área metropolitana de Barcelona (1939-1988), Valencia, Edicions Alfons el Magnànim. 1994; BABIANO, J.: Emigrantes, cronómetros y huelgas. Un estudio del trabajo y de los trabajadores durante el franquismo. (Madrid, 1951-1977), Madrid, Siglo XXI/Fundación 1º de Mayo, 1995; MOLINERO, C., YSÀS, P.: Productores disciplinados y minorías….; PÉREZ. J.A.: Los años del acero. La transformación del mundo laboral en el área industrial del Gran Bilbao (1958-1977). Trabajadores, convenios y conflictos, Madrid, Biblioteca Nueva, 2001; DOMÈNECH, X.: Clase obrera, antifranquismo y cambio político. Pequeños grandes cambios, 1956-1969, Madrid, La Catarata, 2008.

13 La principal obra de carácter general sigue siendo RUIZ, D. (dir.), Historia de Comisiones Obreras (1958-1988), Madrid, Siglo XXI, 1993. Entre los estudios regionales ver, GABRIEL, P. (coord.), Comissions Obreres de Catalunya, 1964-1989. Una aportació a la historia del moviment obrer, Barcelona, CERES/Empúries, 1989; GÓMEZ ALÉN, J., As CC.OO. de Galicia e a conflictividade laboral durante o fraquismo, Vigo, Xerais, 1995; GÓMEZ RODA, A., Comisiones Obreras y represión franquista, Valencia, Publicacions de la Universitat de València, 2004; MARTÍNEZ FORONDA, A. (coord.), La conquista de la libertad. Historia de las Comisiones Obreras de Andalucía, 1962-2000, Puerto Real, Fundación de Estudios Sindicales, 2003. Ver también FOWERAKER, J.: La democracia española. Los verdaderos artífices de la democracia en España, Madrid, Arias Montano, 1990.

14 AGA, Presidencia, SGM, Informe sobre las llamadas ‘Comisiones Obreras’, mayo de 1967, c.18.820.

15 Tales rasgos se materializaron con limitaciones e incluso contradicciones. Una cosa era convertir la asamblea de trabajadores en el eje del movimiento y otra que pudieran efectivamente celebrarse asambleas en las empresas y elegirse en ellas a las comisiones; la proclamada voluntad de independencia coexistía con la actuación de los militantes que pretendían que las propuestas de sus grupos fueran adoptadas.

16 MARTIN VILLA, R.: Al servicio del Estado, Barcelona, Barcelona, 1984, pp. 14-16.

17 Sobre el movimiento vecinal, entre una bibliografía en crecimiento, ver CASTELLS, M., Crisis urbana y movimiento social, Madrid, Siglo XXI, 1981; HUERTAS CLAVERIA, J.M. y ANDREU, M., Barcelona en lluita. El moviment urbà, 1965-1996, Barcelona, Federació d’Associacions de Veïns, 1996; PÉREZ QUINTANA, V., SÁNCHEZ LEON, P. (eds.), Memoria ciudadana y movimiento vecinal. Madrid, 1968-2008, Madrid, La Catarata, 2008; MOLINERO, C. e YSÀS, P. (coords.), Construint la ciutat democrática. El moviment veïnal durant el tardofranquisme i la transició, Barcelona, Icaria, 2010.

18 CASTELLS, M, La ciudad y las masas. Sociología de los movimientos sociales urbanos, Madrid, Alianza Editorial, 1986, p. 299.

19 Para los acontecimientos de 1956, MESA, R., Jaraneros y alborotadores. Documentos sobre los sucesos estudiantiles de febrero de 1956 en la Universidad Complutense de Madrid, Madrid, UCM, 1982; ÁLVAREZ COBELAS, J., Envenenados de cuerpo y alma. La oposición universitaria al franquismo en Madrid (1939-1979), Madrid, Siglo XXI, 2004.

20 BELMONTE, F., Madrid, février 1965. Une ligne de partage ?, Montpellier, Presses Universitaires de la Méditerranée, 2008.

21 Fueron expulsados por ello Enrique Tierno Galván, José Luis López Aranguren, Agustín García Calvo y sancionados con dos años de suspensión Mariano Aguilar Navarro y Santiago Montero Díaz. José María Valverde dimitió de su cátedra en Barcelona y Antonio Tovar abandonó la suya de Salamanca. 42 catedráticos protestaron ante el Ministerio de Educación por tales decisiones y 80 profesores franceses manifestaron su protesta y su solidaridad con los sancionados, entre otros Raymond Aron, Marcel Bataillon, Yves Congar, Maurice Duverger, Alfred Sauvy, Alain Touraine y Pierre Vilar.

22 COLOMER, J.M., Els estudiants de Barcelona sota el franquisme, Barcelona, Curial, 1978.

23 Además de las obras citadas en las notas anteriores ver, HERNÁNDEZ SANDOICA, E., RUIZ CARNICER, M.A., y BALDÓ, M., Estudiantes contra Franco (1939-1975). Oposición política y movilización juvenil, Madrid, La Esfera de los libros, 2007; RODRÍGUEZ TEJADA, S., Zonas de libertad. Dictadura franquista y movimiento estudiantil en la Universidad de Valencia, Valencia, Publicacions de la Universitat de València, 2009; CARRILLO-LINARES, A., Subversivos y malditos en la Universidad de Sevilla (1965-1977), Sevilla, Centro de Estudios Andaluces, 2009.

24 GÓMEZ ALÉN y VEGA R. (coords.), Materiales para el estudio de la abogacía antifranquista, 2 vols. Madrid, Ediciones GPS, 2010, 2011.

25 MOLINERO, C., YSÀS, P.: La anatomía del franquismo… capítulo 2.

26 Ver RUIZ CARNICER, M.A.: El Sindicato Español Universitario (SEU), 1939-1965, Madrid, Siglo XXI, 1996, pp. 318-332.

27 Ver, especialmente, TUSELL, J., G. QUEIPO DE LLANO, G., Tiempo de incertidumbre. Carlos Arias Navarro entre el franquismo y la Transición, Barcelona, Crítica, 2003.

28 AGA, Presidencia, SGM, Informe sobre la participación universitaria c. 18791.

29 La Ley de Prensa e Imprenta, promulgada en marzo de 1966, establecía como límites a la libertad de expresión que afirmaba establecer, entre otros, “el acatamiento a la Ley de Principios del Movimiento Nacional y demás Leyes Fundamentales”, “las exigencias de la defensa nacional, la seguridad del Estado y el mantenimiento del orden público interior y de la paz exterior” y “el debido respeto a las Instituciones y a las personas en la crítica de la acción política…”. Ver CHULIÀ, E., El poder y la palabra. Prensa y poder político en las dictaduras. En régimen de Franco ante la prensa y el periodismo, Madrid, Biblioteca Nueva, 2001.

30 Sus informes confidenciales y sus intervenciones públicas lo muestran muy claramente. Ver TUSELL, J., Carrero. La eminencia gris del régimen de Franco, Madrid, Temas de Hoy, 1993.

31 El testimonio de San Martín en Servicio especial. A las órdenes de Carrero Blanco (de la Castellana a El Aaiún), Barcelona, Planeta, 1983. La cita es de la página 46. San Martín fue procesado y condenado por golpe de estado fracasado de febrero de 1981. Para la relación del SECED con la violencia “ultra” ver SÁNCHEZ SOLER, M., La transición sangrienta. Una historia violenta del proceso democrático en España (1975-1983), Barcelona, Península, 2010.

32 AGUILA, J.J del, El TOP. La represión de la libertad (1963-1977), Barcelona, Planeta, 2001.

33 Ley 45/1959 de 30 de julio de Orden Público.

34 Los miembros de ETA Angel Otaegui y Juan Paredes y los del FRAP Ramón García Sanz, Alberto Baena y José Luis Sánchez Bravo.

← 56 | 57 → JEAN-MARC DELAUNAY

Professeur d’Histoire contemporaine

Université Paris3 – Sorbonne Nouvelle

L’Espagne au vent des guerres (fin XVIIIe – début XXIe s.).

Entre guerres européennes, coloniales et civiles. Une puissance déphasée ?

Pour l’Espagne et la guerre, les historiens espagnols ont surtout réfléchi – à juste titre – sur la société et la sociabilité militaires espagnoles, des thèmes – plus ou moins bien traités – dans le cadre de guerres civiles où l’analyse des interventions des corps militaires de toutes sortes a été plus fructueuse et pertinente que dans le cadre de guerres extérieures. Ainsi, la décadence de l’Espagne doit-elle être reliée à son rapport avec la guerre qui n’est pas seulement une rupture de la paix avec l’extérieur, aux frontières – la guerre de voisinage ou de coalition – ou au-delà des mers – la guerre coloniale – mais aussi rupture interne, politique, ethnique, économique et sociale, la guerre civile. Envisager cette tripartition est un exercice qui semble profitable à l’analyse de l’Histoire générale d’une nation. Elle explique surtout l’évolution de sa place, de son classement dans l’inévitable hiérarchie des nations qui mêle cohérence nationale, force stratégique métropolitaine et projection mondiale, ces deux derniers aspects relevant de l’international.

Là encore, c’est à rappeler, des nuances doivent être apportées à chaque type de guerre. Ainsi, la guerre bilatérale de voisinage peut-être isolée ou menée dans le cadre d’une coalition ; quant à la guerre coloniale, elle peut se dérouler entre deux métropoles (plus rarement entre plusieurs) ou entre des peuples indigènes et les colonisateurs ; enfin, la guerre civile peut être également s’exercer sur tout un territoire entre deux dynasties (voire branches dynastiques), entre deux idéologies, mais aussi entre une région et le reste du pays (sécession), favorisant le plus souvent l’irruption d’interventions extérieures.

Le point de départ de notre réflexion sera la Guerre de 1793-1795 que les Français appellent Guerre(s) de la Convention – il y en eut plusieurs, amorcées dès 1792 (Valmy) – tandis que les Espagnols la dénomment Guerre des Pyrénées. Il s’agit à la fois de la dernière guerre dynastique étrangère mais aussi ← 57 | 58 → de la première guerre moderne. Ce conflit montre le décalage entre enjeu national, démocratique – la survie d’une nation républicaine agressée – et enjeu dynastique, absolutiste autour de la vengeance par le roi d’Espagne Charles IV de la mémoire de son cousin Louis XVI guillotiné, un choc de pouvoirs sur fonds d’engagements européens. Le retard de l’engagement espagnol – en décalage par rapport aux autres puissances alliées de la Première coalition (Autriche, Prusse, puis Grande-Bretagne et Provinces-Unies) – marque déjà la difficulté d’assumer une guerre aux frontières, qui explique les hésitations de Godoy, le favori du souverain espagnol. La défaite acquise en 1795 – avec l’arrivée des troupes françaises à Miranda del Ebro et à Bilbao – relance à Bâle la paix complétée par une alliance à San Ildefonso (La Granja) en 1796, sur les décombres des Pactes de famille du siècle finissant. Cette lutte européenne avait été doublée d’une guerre antillaise entre Espagnols et Français sur fonds de lutte d’émancipation des esclaves noirs et métis. Le traité de Bâle accordait la partie orientale de la grande île d’Hispaniola à la France mais les Espagnols furent autorisés à continuer à y exercer leur autorité de 1795 à 1801 avant de laisser la place à des généraux français, qui furent finalement chassés en 1808-1809, alors que la Guerre avait éclaté dans la péninsule ibérique. La guerre de 1808 à 1814 est une guerre dissymétrique : elle est vitale de son indépendance pour les Espagnols, mais pour les Français, notamment pour Napoléon – qui de dictateur est devenu empereur – elle est une simple campagne militaire prolongée et fatale face à une coalition de troupes anglo-luso-espagnoles. Guerres européennes, guerres coloniales, l’Espagne est encore une grande nation qui, certes, souffre au gré des luttes métropolitaines. Mais les insurrections qui se multiplient sur la terre ferme américaine contre l’usurpateur bonapartiste Joseph Bonaparte, à partir de 1810, dégénèrent en luttes anti-métropolitaines en 1813-1814.

À la guerre civile qui couvait entre afrancesados et collaborateurs – protégés un temps par les troupes françaises désormais parties avec le napoléonide déchu – succède une lutte entre libéraux partisans de la Constitution de Cadix (1812) et absolutistes, adeptes du roi Ferdinand revenu de son exil français (Valençay). Les Espagnols ne s’engagent pas dans les opérations militaires en France en 1814 car les besoins intérieurs et coloniaux du nouveau souverain priment sur la curée contre les troupes de Napoléon. L’Espagne ne peut assumer trois types de guerres à la fois. Disparaît alors de son destin national troublé l’échelle européenne. On comprend mieux la discrétion du royaume au Congrès de Vienne. La marginalisation – qui touche aussi l’Empire ottoman et le Portugal – est patente. Le temps de Pavie, Saint-Quentin ou Rocroi est révolu. La guerre bilatérale européenne a disparu pour l’Espagne. Ses frontières métropolitaines sont stabilisées mais elles délimitent un espace où la guerre civile devient désormais permanente et la guerre coloniale un calvaire au long cours.

← 58 | 59 → Depuis le départ des dernières garnisons françaises en 1814 (Figueras, Puigcerda), le royaume qui a accueilli à Madrid son nouveau roi, cinq ans exilé, se déchira sans retenue. L’intervention française de 1823 – qui prend fin en 1828 avec l’évacuation des derniers « fils de Saint-Louis » – fut une humiliation pour un pays devenu objet de tractations extérieures (congrès de Laibach et de Vérone), versant international de la décade déclarée ignominieuse par l’historiographie espagnole. Le royaume ibérique d’échelle encore mondiale était ravalé au niveau du modeste royaume des Deux-Siciles qui avait fait l’objet, comme le royaume de Piémont-Sardaigne, d’une intervention similaire de la part d’un membre éminent de la Sainte-Alliance, l’Autriche. On avait sous-traité la besogne en Espagne à un pays vaincu huit ans auparavant à Waterloo ! Le fait dynastique restauré reprenait sa puissance apparente mais trouva vite ses limites dans l’évolution des révoltes américaines. Si le Portugal repoussait outre-mer de plusieurs décennies la déchéance de la famille des Bragance en s’installant au Brésil, les deux dynasties restaurés en péninsule ibérique allaient démontrer leur fragilité en se déchirant cruellement. En Espagne, ce fut à la mort de l’ancien roi « bien-aimé » qui avait dû attendre son quatrième mariage pour obtenir une héritière. L’Amérique continentale perdue n’empêchait pas le pays de la jeune reine Isabelle II de posséder encore de solides atouts dans le monde, mais la guerre civile frappa à diverses reprises au cœur des dynasties : les guerres carlistes (1833-1839/1846-1849/1873-1879) s’avérèrent beaucoup plus atroces et tenaces que ne l’avait été la guerre miguéliste au Portugal, achevée dès 1834. Elles permirent l’intervention ponctuelle de forces militaires étrangères (anglaise et française). L’opposition entre conservateurs et libéraux – à l’échelle européenne – devait aussi laisser de multiples espaces d’irruption à des forces alors inconnues au sud des Pyrénées : fédéralistes, républicains, anarchistes, socialistes, communistes plus tard mais aussi régionalistes sur fond d’unité incertaine. Si la guerre européenne était devenue impossible, car inutile – prélude majeur à la neutralité des deux guerres mondiales du siècle suivant – l’expansion coloniale ne cessait pas, le royaume connaissant même dans le sillage de la France des années 1860 un regain d’activisme en Amérique (Pérou, Mexique, Saint-Domingue), voire en Asie (Annam), aventure démesurée pour un régime affaibli qui devait abandonner en 1868 le pouvoir, peu de temps avant la défaite de son impérial mentor contre la Prusse et les Etats allemands. La guerre coloniale n’avait pas pour autant disparu. Les aléas des années 1868-1874 – de la chute d’Isabelle à la restauration de son fils Alphonse XII – dégradent l’Espagne au rang de petite puissance balkanique à la recherche d’un souverain issu d’une autre dynastie – Amédée de Savoie qui demeure en place de 1870 à 1873 – alors que la France, à la suite de la crise due à une candidature Hohenzollern au trône d’Espagne, souffre une cuisante défaite face aux États allemands menés par la Prusse. L’Espagne fauteuse de guerre, qui doit subir une puis deux insurrections dans l’île de Cuba et dans l’archipel des ← 59 | 60 → Philippines avant de s’en voir évincée par une guerre à la fois civile, coloniale et étrangère en 1898. Or, l’Espagne qui vend aussi l’année suivante ses possessions océaniennes à l’Allemagne en plein essor, rebondit en Afrique au détriment de son ancrage européen. Y possédant des confettis d’empire lointain (Ceuta, Melilla, les Peñones) ou récent (Fernando Poo, Chaffarines, Dakhla), le royaume du jeune Alphonse XIII peut occuper pacifiquement la côte du Rio Muni (juillet 1901), à la suite d’un accord franco-espagnol signé en juin 1900 à Paris. Pourtant, faute de moyens militaires et de volonté nationale largement partagée, cette régénération se heurte à des blocages au Sahara occidental et au Maroc. Le grignotage s’y révèle « lentissime » (de 1909 à 1934 Ifni/Smara), avec de lourds épisodes tel Anual (1921) : le petit empire néo-colonial africain, par débauche budgétaire, se construit au détriment de l’ancrage européen et de l’unité nationale. Les derniers épisodes semblent anecdotiques ; quelques combats dans le Sud-maroc (1957-1958) et évacuation-abandon du Sahara occidental (1975). Pourtant, en s’accrochant à ses territoires de la côte méditerranéenne du Maroc, l’Espagne demeure la dernière puissance européenne installée en Afrique (Mayotte exceptée), d’où le risque d’une ultime guerre coloniale.

L’Espagne empêtrée dans une guerre coloniale difficile a connu la dictature de Primo de Rivera, qui doit achever une conquête longtemps catastrophique. Elle subit alors le choc d’une guerre civile, qui s’étend des années 1920 aux années 1970. Seule, la mort du second dictateur du siècle, Franco, vainqueur de la seule guerre emblématique du XXe siècle à laquelle l’Espagne ait « participé » pleinement, de 1936 à 1939, apaise et réconforte une nation empêtrée dans ses propres déchirements. Exils et répressions en ont fait la source permanente de rancœurs et de douleurs encore non éteintes. Formé au feu des combats contre les Riffains, le caudillo mort dans son lit, avait compris que les fers ne pouvaient être que dans un seul feu …

De fait, de cette période néo-coloniale, l’Espagne a retenu la leçon de ne plus se mêler des affaires de l’Europe. Elle ne le peut plus. Neutre dans les deux conflits mondiaux – au risque de s’isoler encore davantage (« des neutralités qui tuent », écrit-on en 1914) – elle apparaît pro-occidentale durant le premier conflit (illusions de médiations-protections du roi Alphonse XIII) mais anti-occidentale (pro-continentale) en 1940, se prêtant même à un impérialisme de poubelle (Areilza-Castiella) avec ses revendications sur le Maroc et l’Algérie occidentale comme l’Italie fasciste, intervenue contre la France sur les Alpes, avec la Tunisie, la Corse, la Savoie et Nice (ville natale de Garibaldi). L’Espagne isolée est ainsi une puissance décalée en 1945 qui n’a pas participé aux grandes victoires des Nations Unies.

Les besoins stratégiques et idéologiques de la grande puissance de l’après-guerre, les États-Unis, permettent une réintégration progressive qui passe par l’adhésion à l’ONU (1955) et dans l’OTAN (1982) avant de s’épanouir dans ← 60 | 61 → les Communautés européennes en 1986. Pays prudent à travers la restauration de la démocratie, le royaume ibérique – qui a retrouvé un souverain Bourbon – participe maintenant aux grandes opérations menées sous l’égide de l’ONU et de l’OTAN (ex-Yougoslavie, Koweït, Afghanistan, Liban, Libye) ou sous la houlette directe des Nord-Américains (Irak, 2003-2004).

Guerre civile disparue – malgré les tensions politiques, idéologiques et surtout régionalistes-indépendantistes –, guerre coloniale lointaine – des risques encore avec le Maroc (Perejil, 2002) ? –, guerre européenne structurellement rendue impossible par les solidarités établies entre pays voisins et alliés – la guerre pour Gibraltar ? –, il ne reste plus à l’Espagne que la guerre mondialisée. Une sécurité partagée pour un avenir incertain où les menaces n’ignorent pas le passage par le territoire ibérique, aux portes d’une Afrique en pleine mutation.

TABLEAUX DES GUERRES ESPAGNOLES fin XVIIIe – début XXIe s.

Européennes Coloniales Civiles
1793-1795 Pyrénées c. Français 1792-1795 Saint-Domingue E-GB c. F & fond révolte esclaves →
F reçoit Santo Domingo (Bâle)
 
1804-1808 Napoléon allié Napoléon ennemi →
Guerre 1808-1815
1810-1827 indépendances Amériques + 1808.1813 afrancesadosc. patriotes
  1829 1ère expédition Vera Cruz 1820-1823 fernandins c. libéraux
(1823 expédition française)
    1833-1840 1ère guerre carliste (1835-1839 Légion française)
    1846-1849 2e guerre carliste
  1859-1860 c. Maroc  
  1861-1865 Santo Domingo réoccupation : échec  
  1864 2e expédition Vera Cruz (F-GB)  
  1865-1866 Pérou-Chili-Annam  
1870 : volontaires fédéralistes (guerre franco-allemande) 1868-1878 1ère guerre Cuba 1868-1872 tensions civiles
    1872-1876 3e guerre carliste
← 61 | 62 →   1895-1899 2e guerre Cuba +
Philippines → guerre EU-Espagne
 
  1907-1927/1934 : pacification Maroc-Sahara 1909 : Semaine sanglante de Barcelone + affaire Ferrer
1914-1918 : volontaires espagnols Légion étrangère idem 1917-1923 : juntes et pistolerismo
    1934-1936 : Asturies-Catalogne atmosphère tension
    1936-1939
nationalistes c. républicains + volontaires étrangers (Brigades Internationales et autres légions)
1939-1945 volontaires espagnols Légion étrangère + maquisards + 1941-1943 : División Azul   1939-1954 répression intérieure (état de guerre)
  1957-1958 guerre Sud-Maroc 1954-1976 exils républicains
    terrorisme basque 1968 → > 800 morts + troubles P. Basque + incidents Catalogne
Guerres globales à partir admission Espagne dans ONU (1955) puis dans OTAN (1982) puis dans CE/UE (1986)
Participations à missions/guerres ONU (Liban-RDC-Kosovo-Afgh. Libye, toutes sauf Irak (hors-ONU) 2003-2004)

Espagne

Répits / trêves de guerres : 1795-1804 + 1849-1859 + 1876-1895 + 1899-1907 + 1976 → soit 50 ans de tranquillité sur 222 ans entre 1789 et 2011 (3/4 temps en guerre ou forte tension) : épuisement d’un pays ?

→ E comparaison avec F sur même période :

France

En guerres européennes : 1792-1802/1804-1815/1823 + 1854-1856 + 1870-1871 + 1914-1918 + 1939-1945

En guerres coloniales : 1793-1804 (dont expédition d’Egypte 1799-1800) puis 1830-1962

En guerres civiles : 1789-1804 + 1814-1815 + 1830 + 1848 + 1871 + 1940-1944 + 1954-1962 + 1968 ?

→ total :

Répits / trêves de guerres : 1802-1804 + 1815-1823/1824-1830/1962 → = 66 ans de paix relative sur 222 ans (1789-2011) = 30 % (70 % en guerre ou tension).

← 62 | 63 → JEAN-NOËL SANCHEZ

Université de Strasbourg

La question diplomatique dans la guerre hispano-batave aux îles Moluques

REVELDES

Los reveldes de poco principio se an hecho cuerpo grande y poderoso y an echado ramos muy estendidos por todo el mundo, no sólo por su yndustria, aunque se an aprovechado de ella en milagrosa manera, pero por el yerro y yerros de acá en el modo de guerrear y governarse con ellos1

Quand en 1622, l’aventurier et arbitriste Anthony Sherley dédie à Philippe IV le Peso político de todo el mundo, un texte que l’on peut considérer à bon droit comme le premier traité de géopolitique mondiale, il y a un an que la guerre avec les Provinces-Unies a repris en Europe, un an aussi que celles-ci viennent de mettre en place leur nouvelle machine de guerre militaro-commerciale, la West-Indische Compagnie. L’année suivante, celle-ci s’empare de Salvador de Bahia.

En Asie, la trêve de douze ans n’a pas eu cours. La Compagnie des Indes Orientales a prodigieusement prospéré depuis qu’elle a été fondée vingt ans plus tôt. On ne compte plus les navires portugais capturés tandis que les Espagnols sont en passe de perdre définitivement la partie aux Moluques. Deux ans plus tôt, le gouverneur général de la VOC a fondé Batavia, sur Java, et s’il est vrai qu’au début des années 1620 la Compagnie rencontre des difficultés, c’est justement qu’elle entame l’épreuve de force finale qui lui permettra d’asseoir contre tous son monopole sur le commerce des épices. Assurément, c’est à cette Asie-là, aux Moluques et terres circumvecinas, que pense l’arbitriste lorsqu’il évoque ces « ramos muy estendidos por todo el mundo ».

Ainsi donc, pour Sherley, telles sont les raisons du succès flamand : leur industria, laquelle en Asie comme ailleurs, consiste en premier lieu dans leur activité commerciale multidirectionnelle, leur capacité à faire avancer leur position à travers celui-ci, à mobiliser des forces pour lui et à le mobiliser en retour pour accroître leurs forces ; les erreurs espagnoles « en el modo de guerrear » dans la mesure où, en ce qui concerne le conflit moluquois notamment, force est de constater la difficulté de l’Espagne à investir les forces adéquates au moment et à ← 63 | 64 → l’endroit adéquat, mais aussi « en el modo de governarse con ellos » puisqu’elle va constamment laisser à la VOC l’initiative du conflit et par conséquent une longueur d’avance.

Mais à notre sens, il manque à l’analyse de Sherley un élément qui vient justement compléter tous les autres. En effet, ce qui est en cause dans la défaite espagnole aux Moluques, ce n’est pas uniquement le « modo de governarse » avec les Flamands, mais encore celui dont ils font preuve vis-à-vis d’un autre intervenant dans la partie : le tiers autochtone, c’est-à-dire ici l’Autre moluquois.

L’Espagne et les Moluques

Mais resituons donc tout d’abord brièvement le contexte. Les Moluques à proprement parler sont cinq petites îles situées aux portes de la Papouasie. Deux d’entre elles, Ternate et Tidore, se disputent constamment l’hégémonie sur la région et sa richesse, le clou de girofle, qu’elle est seule à produire jusqu’au XVIIIe siècle.

Un an après la prise de Malacca en 1511, les Portugais atteignent l’archipel et y établissent aussitôt un accord avec Ternate. Huit ans plus tard et malgré le traité de Tordesillas en vertu duquel la zone est a priori assignée au Portugal, Magellan quitte Séville pour rallier les Moluques en empruntant la route Ouest. C’est son second Sebastián El Cano qui atteindra l’Especiería où les autorités de Tidore s’empressent d’établir un accord d’amitié avec ces nouveaux venus. Mais les Espagnols ne parvenant pas à réaliser le voyage retour par l’Océan Pacifique, c’est en empruntant l’itinéraire de la carreira da Índia que ce qui reste de l’expédition atteint Sanlucar le 6 septembre 1522.

Dans les années qui suivent une plainte offusquée de João III, la tenue d’une junta cosmographique hispano-portugaise qui envenime encore davantage les relations entre les deux royaumes, deux nouvelles expéditions espagnoles qui parviennent tant bien que mal aux Moluques tout en échouant à nouveau dans la découverte du tornaviaje, conduisent Charles Quint à renoncer à ses droits potentiels sur l’archipel à travers le traité de Saragosse en 1529. Cela n’empêchera pas le lancement en 1541 d’un nouveau voyage dont l’objectif officiel est désormais les Philippines, où l’Espagne finit par s’installer en 1565.

Se sachant à l’intérieur de la démarcation des Portugais qui chercheront dans un premier temps à les déloger, les Espagnols tâcheront d’abord de ne pas regarder vers les Moluques, mais plutôt vers la Chine. Cependant, au début des années 1580, la donne change complètement : l’union des deux Couronnes met entre parenthèses la question du reparto tandis que ce sont les Portugais, expulsés de Ternate en 1575, qui sollicitent désormais l’aide castillane pour récupérer leur ancienne position. Plusieurs expéditions sont donc lancées. En vain.

← 64 | 65 → Depuis 1595, des navires flamands sillonnent les mers insulindiennes. Mais on ne s’en préoccupe pas outre mesure, puisqu’il s’agit de simples marchands. Mais en 1600, une flotte attaque Manille. Dès lors, l’enjeu de la présence espagnole aux Philippines change radicalement de nature. Il s’agit désormais d’une véritable translation du conflit européen en Extrême-Orient. En 1602, les flottes néerlandaises sont regroupées en une seule entité, la VOC. Trois ans plus tard, celle-ci s’empare des Moluques. L’année suivante, une imposante armada reprend enfin la place, quoiqu’aucune confrontation avec l’ennemi septentrional n’ait eu lieu.

Très vite, l’Espagne perd du terrain tandis que les forces bataves scellent rapidement une alliance avec les autorités de Ternate et s’attachent à couper les positions moluquoises des Espagnols de leur base arrière manillaise. Durant toute la seconde décennie du XVIIe siècle, les Philippines sont en état d’urgence tandis qu’à Madrid on tâche de mobiliser les moyens nécessaires au lancement de l’armada qui sera capable de bouter les Bataves hors d’Asie. Une flotte prodigieuse (10 galions, 4 galères, 5.000 hommes) est finalement réunie en 1615. Mais la mort prématurée du gouverneur des Philippines la rendra inopérante.

Dès lors, la présence espagnole aux Moluques se convertit en une lente et sûre déchéance au niveau politique et militaire tandis qu’en termes économiques, aucun profit ne vient équilibrer son lourd coût. Pourtant, vaille que vaille, peutêtre par habitude ou encore par orgueil, les Espagnols y demeurent bien après le traité de Westphalie, jusqu’en 16632.

L’Espagne face à l’Autre moluquois

Nous pouvons maintenant revenir à l’objet principal de ce travail ; l’analyse de la diplomatie de l’Espagne en ces terres lointaines, et plus précisément le rapport qu’elle entretient avec l’Autre moluquois.

En premier lieu, il est essentiel de ne pas déconnecter la politique coloniale de l’Espagne de son devenir européen. En effet, il faut tenir compte de la forte prégnance de l’héritage carolin, celui-là même qu’Antonio Miguel Bernal qualifie de « Cáliz envenanado »3, dans la configuration de la pratique et du discours de la Monarchie Hispanique, aussi nommée Universelle, jusqu’au milieu du ← 65 | 66 → XVIIe siècle. Sa nature et vocation serait ainsi différentes de celles des autres monarchies de par les devoirs qui sont les siens, notamment son exigence d’une politique anti-machiavélienne, un trope qui vient aussi bien justifier la poursuite du conflit dans les Flandres que le maintien aux Philippines malgré le sacrifice qu’impliquent ces entreprises4. Or, à des devoirs supérieurs correspondent des droits supérieurs et en premier lieu, celui de revendiquer une légitimité souveraine que l’Espagne ne saurait occulter ou voir occultée.

En second lieu, il ne faut pas perdre de vue que l’Espagne s’installe en Extrême-Orient depuis le Mexique, après une parenthèse de près de 45 ans (de 1521 à 1565) d’histoire américaine dans son histoire asiatique. Aux Philippines, un espace en marge de l’Asie des civilisations, elle découvre des structures sociétales qui lui permettent de convertir les populations en indios. Or entrer dans la catégorie d’indio, c’est relever d’une humanité en puissance et en droit administrable par la Couronne espagnole, au point que l’on puisse dire que l’« indianité » et l’entreprise coloniale espagnole en Amérique sont dans une certaine mesure deux phénomènes interdépendants.

Certes, l’Asie n’est pas le Nouveau Monde et l’Espagne est tout à fait consciente de se trouver face à des civilisations, comme le prouve le succès de l’Historia de las cosas más notables, ritos y costumbres del gran reyno de la China de Juan González de Mendoza, publié en 1585, de fait quelques années avant que ne fleurissent à la cour de Philippe II les projets de conquête de l’Empire du Milieu.

De même, l’Espagne ne se positionne pas toujours de la même manière en fonction de la nature de ses interlocuteurs. Le propos et le ton des lettres officielles varient suivant qu’elle s’adresse au vice-roi d’une province de l’Empire du Milieu, au roi du Cambodge, au sultan de Brunei, ou à des roitelets de l’archipel philippin ou du nord des Moluques.

Enfin, les Moluquois de Ternate et Tidore sont des musulmans, aussitôt baptisés Moros, et de ce fait, comme nous avons pu ailleurs le mettre en évidence à propos du sud des Philippines5, sont considérés comme supérieurs et plus « políticos » que les ethnies animistes que l’Espagne est en train d’évangéliser.

Il n’en demeure pas moins que, en Asie comme en Amérique, face aux peuples avec qui elle traite, l’Espagne, à travers ses ministres officiels, se présente toujours, qu’il s’agisse de proposer une amitié, une protection ou de déclarer ← 66 | 67 → son antagonisme, comme un pouvoir politique légitime attaché à la personne d’un souverain légitime qu’il est nécessaire de reconnaître comme tel et dont il conviendrait idéalement de sanctionner la prévalence et supériorité6.

C’est sur ces bases que le sultan de Tidore se positionne officiellement face au roi d’Espagne depuis l’époque de Charles Quint, sur ces bases qu’est établi le très virtuel premier rapport diplomatique avec les sultans de Bornéo et de Jolo en 1578 et que s’inscrivent les capitulaciones imposées au sultan de Ternate et à ses partisans en 1606 : « El Rey prometio vasallaje a su Magestad »7. Ainsi, on peut dire qu’en termes de représentation, l’Espagne impose donc ce qu’elle est ou estime devoir être dans un espace géopolitique asiatique où les symboles du pouvoir sont justement d’une importance capitale tant au niveau individuel que communautaire.

La diplomatie batave

On l’aura compris, l’approche batave de la diplomatie, dans un premier temps tout au moins, est radicalement différente. Penchons-nous donc maintenant sur le modus parlandi des « barbares aux cheveux rouges », ainsi que les Japonais nommeront ces Flamands qui, à partir des années 1630, seront les seuls occidentaux autorisés à commercer avec l’archipel nippon8.

En premier lieu, quoique nous ne puissions ici développer ce point autant qu’il serait nécessaire, il convient de souligner ce que nous pourrions appeler la « diplomatie blanche » de la VOC. En effet, la Compagnie s’attache à se définir à l’extérieur comme une entreprise à vocation strictement commerciale à la recherche de résultats pragmatiques basés sur des rapports bilatéraux d’intérêts bien compris, sans contreparties politiques ni prosélytisme religieux. Assurément, cette présentation sous ce jour d’inoffensifs marchands fera beaucoup pour leur acceptation au Japon et leur première intégration en Insulinde.

← 67 | 68 → À titre d’exemple, le premier rapprochement des musulmans du sud des Philippines en direction de la Compagnie fait suite à un épisode aussi célèbre que paradigmatique à cet égard. À la veille de la victorieuse expédition de conquête de 1606, le gouverneur Bravo de Acuña envoie le jésuite Hurtado sur l’île de Mindanao afin de s’assurer que les Moros n’attaqueront pas l’archipel pendant que le gros des forces espagnoles sera de sortie. Or, à la crainte des Maguindanaos de subir une attaque de la VOC en cas de complaisante neutralité de leur part, le missionnaire répond qu’ils n’ont pas de soucis à se faire puisque les Flamands sont des marchands qui ne cherchent pas à conquérir des territoires. L’idée d’une alliance va dès lors faire son chemin9.

D’autre part, si la VOC entend clairement gagner la partie d’un point de vue économique et que cette conquête de marchés et de monopoles commerciaux passe à moyen terme par l’affirmation d’une suprématie militaire et conséquemment politique, elle sait préserver la susceptibilité de ses interlocuteurs en leur ménageant une échappatoire symbolique au nouveau rapport de forces qu’elle s’applique à imposer. L’historien Anthony Reid note ainsi que dans la seconde moitié du XVIIe siècle à Java, alors même qu’elle est en train d’imposer ses prérogatives aux souverains de la région, la VOC s’attache à leur adresser des présents avec suffisamment d’humilité pour que ceux-ci soient perçus comme de véritables tributs10. Il y a fort à parier que ces précautions protocolaires ont eu leur poids auprès des autochtones dans la mesure où, en Asie, sauver la face et les apparences prime souvent sur l’issue réelle des conflits.

Or, si les Gouverneurs de Manille ont eux aussi pris l’habitude de faire parvenir des cadeaux aux souverains locaux, ceux-ci sont présentés comme des dádivas d’un roi d’Espagne qui, en 1580, avait significativement offert à l’empereur de Chine « doce caballos con sus jaezes, y tellizes de las armas Reales »11. Est-ce à dire cependant que l’entreprise néerlandaise n’a aucune dimension politique ?

Non, bien au contraire. Au lendemain même de la signature de la trêve en Europe, Maurice de Nassau fait parvenir aux rois de Tidore une lettre dans laquelle il évoque « la nuestra guerra que hacemos por la razon que tenemos de la libertad de nuestra patria contra el rey de España y Portugal », ce pour quoi il enjoint son interlocuteur à la prudence puisque « no está V.A. seguro de la guerra que el rey de España y Portugal le puede hacer y á los suyos, la cual sea con justicia ó sin justicia »12.

Dans cette missive établie par le Stathouder des Provinces-Unies, c’est bien à une véritable argumentation politique que nous avons affaire, la proposition ← 68 | 69 → d’un partenariat défensif établi sur un pied d’égalité au nom de la conquête ou préservation d’une liberté commune mise en péril par une Monarchie hispanique dont le mode de légitimation, la distinction entre guerre juste et injuste est ici très précisément repris pour être mieux dénoncé.

Évidemment, si nous disposons de ces lettres, c’est qu’elles n’ont pas eu l’effet escompté auprès du sultan de Tidore, fidèle vassal du roi d’Espagne. Mais quel choix avait-il donc face à la montée en puissance de Ternate ? Cette dernière, en revanche, a vite choisi son parti. Par rejet du Portugal et par conséquent de son roi sans doute, mais surtout parce que le sultan Said a été envoyé en exil, une disposition nécessaire dans la logique justificative de l’Espagne puisque seule la tyrannie du souverain pouvait justifier la conquête. Une disposition néanmoins funeste, puisqu’elle ne pouvait qu’aliéner les populations à la Monarchie Catholique.

L’Espagne, trop focalisée elle-même sur les symboles de son pouvoir, ne laisse guère de porte de sortie à l’honneur et à la légitimation du pouvoir des autres. Or, les hommes de la VOC feront toujours très exactement le contraire : se cacher derrière la légitimité des pouvoirs autochtones.

Mais les Espagnols, tous officiers du roi qu’ils soient, ne sont pas pour autant l’Espagne. C’est ainsi qu’en 1613 Jerónimo de Silva, le gouverneur espagnol des Moluques met déjà clairement en évidence l’indépassable différence qui oppose les diplomaties espagnole et hollandaise en affirmant :

Aunque las treguas publicadas en Europa no traen mas declaracion que la que hasta hoy hemos tenido, aunque lleguen a estas islas, es imposible guardarse, porque todos los terrenates estan con los flamencos, y ellos pretenden ampararlos por confederados suyos, y yo en nombre de V. M. los pretendo por sus vasallos13.

Nous voudrions conclure notre propos sur l’ultime ironie de ce rendez-vous tardif et manqué de l’Espagne avec les Moluques, un échec qui en dit long sur la décadence militaire de l’Espagne de l’Espagne au XVIIe, mais aussi, c’est tout au moins ce que nous avons essayé de mettre en évidence, sur sa conception profonde de la nature du pouvoir politique qu’elle entend, si ce n’est exercer, pour le moins proclamer dans la perspective d’un rapport à l’Autre fondamentalement articulé autour du binôme souverain-sujet.

Pourtant, à bien y regarder, c’est essentiellement de postures diplomatiques et discursives dont nous avons parlé, fort peu de réalité. Or la réalité, c’est que la VOC parvient effectivement à asseoir un quasi-monopole sur le commerce des épices et à mettre au pas les autorités autochtones, à tel point que de 1675 à 1690, c’est sous le nom de Sultan Amsterdam que « règne » le roi de Ternate. Quant à elle, l’Espagne a eu beau affirmer aux Moluques la prééminence de son souverain sur les pouvoirs autochtones, elle n’a jamais su le prouver par les faits, c’est-à-dire par la suprématie militaire.

← 69 | 70 → page070.jpg

Nicolas SANSON, « De Molukkische Eilanden, Celebes, Gilolo, enz. » (18 × 24 cm), Utrecht, 1683, Historic Maps Collection, University of Princeton.

À partir des années 1630, lorsque la Compagnie est en capacité d’imposer par la violence son monopole, on assiste à un alignement des intérêts de certains potentats locaux avec ceux des Espagnols et à un changement certain de la posture de ceux-ci. En évidente position de faiblesse dans la région en dehors de son réduit philippin, l’Espagne se montre ainsi finalement parfaitement capable de traiter d’égal à égal, voire même de faire profil bas afin de traiter avec un sultan de Macassar14 qui aspire à faire de son port du sud-ouest des Célèbes un havre de libre commerce dans une Insulinde désormais prise au piège de la Compagnie, de son commerce, de ses forces navales, mais aussi de son discours trompeur.

Il n’y a donc aucune fatalité, seulement des circonstances, et ce qu’ils ne pouvaient réaliser ni obtenir dans une posture de gagnants, les Espagnols l’obtiennent en quelque mesure dans la solidarité des perdants. Trop tard : quatre ans après le définitif retrait espagnol des Moluques, Macassar tombe aux mains de la VOC.

__________

1 Anthony SHERLEY, Peso Político de todo el mundo, Madrid, 1622, Xavier-A. FLORES (ed.), Paris, S.E.V.P.E.N., 1963, p. 99.

2 Pour plus de détail sur ces événements, on pourra consulter Jean-Noël SANCHEZ, « Tiempos Malucos. España y sus Islas de las Especias, 1565-1663 », Andrés de Urdaneta: un hombre moderno, Susana TRUCHUELO GARCÍA (ed.), Ayuntamiento de Ordizia, Lasarte-Oria, 2009, p. 621-650.

3 Antonio Miguel BERNAL, España, proyecto inacabado. Costes/beneficios del Imperio, Madrid, Marcial Pons Historia, 2005, p. 65.

4 C’est ainsi que dans son Memorial informatorio de 1637, Real Academia de la Historia, Jesuitas, Tomos, 84, n° 19, le procurador general des Philippines Juan Grau y Monfalcón, intitule l’item n° 8 : « Como y por las razones que se conserva Flandes, se deven conservar las islas ».

5 Voir J.N. SANCHEZ, « De la Méditerranée à la mer de Sulu via les Caraïbes : le Moro malais. Chronique d’un double quiproquo », Recherches, C.H.E.R., n° 2, Isabelle Reck & Edgar Weber (dir.), Université de Strasbourg, 2009, p. 229-246 & « “Des indiens que de nom” : Réflexions sur la perception de l’identité musulmane et la catégorisation ethnique au sud des Philippines XXIe – XVIIe siècles », Raison Présente – 174- 2e trimestre 2010, Racisme, race et sciences sociales, p. 101-112.

6 Concrètement et sauf erreur de notre part, dans le cadre global des relations diplomatiques extra-européennes et Empire ottoman mis à part, les seuls cas dans lesquels l’Espagne ou ses représentants officiels n’ont sollicité aucune reconnaissance d’un ascendant quelconque sur leur interlocuteur ou envisagé de le soumettre sont ceux du Japon et de la Perse (quoiqu’Ormuz lui ait été arrachée par les Portugais) où Sherley lui-même négocie à la fin du XVIe siècle. Notons par exemple et pour changer d’aire géographique que lorsque, suite au sac de Tunis par les Ottomans, Charles Quint prend la ville le 6 août 1535 pour y rétablir le souverain Hafside, il exige de celui-ci une reconnaissance de vassalité.

7 ARCHIVO GENERAL DE INDIAS, Patronato, 47, 11.

8 Sur la transition entre le commerce portugais et flamand au Japon, on peut se référer à C.R. BOXER, Fidalgos in the Far East, 1550-1770, La Hague, Martinus Nijhoff, 1948.

9 Horacio de la COSTA, The Jesuits in the Philippines 1581-1768, Cambridge-Massachusetts, Harvard University Press, 1961, p. 306.

10 Anthony REID, Charting the shape of early modern Southeast Asia, Bangkok, Silkworm Books, 1999, p. 176.

11 Juan GRAU Y MONFALCON, ibid., item n° 49.

12 COLECCIÓN DE DOCUMENTOS INÉDITOS PARA LA HISTORIA DE ESPAÑA (CODOIN) MADRID, 1842-1912, Tome LII, p. 81-82.

13 CODOIN LII, p. 11-12.

14 Pour plus d’information sur la politique du sultanat de de Macassar au XVIIe siècle, on pourra consulter A. REID, Ibid., p. 100-154.

← 70 | 71 → CAROLINE DOMINGUES

Université Blaise-Pascal

Clermont-Ferrand

Le chemin de fer français ou la menace d’une nouvelle invasion en Espagne

Développer les communications, faire circuler hommes et marchandises devient, dès la fin du XVIIe siècle, le moteur de la pensée économique. L’avènement des chemins de fer à partir des années 1830 s’inscrit dans cette perspective. Mais une meilleure circulation des hommes et des marchandises peut amener d’autres dangers qui ne sont pas seulement ceux liés à la concurrence économique. En effet, sur le plan de la stratégie militaire, le chemin de fer devient une arme décisive1. L’inquiétude liée au danger d’invasion rapide qu’il représente pour l’Espagne fera l’objet d’une série d’articles parue dans El Archivo diplomático-político de España. Publié entre 1883 et 1892, cet hebdomadaire abordait les thèmes liés à la diplomatie et aux relations internationales sans pour autant défendre ou soutenir aucune tendance politique.

Quatre articles écrit par le colonel Serafin Olave y Diez parurent entre le 14 avril et le 14 mai 1884. Ces analyses militaires montraient les dangers pour la sécurité intérieure espagnole de la construction sur les Pyrénées de certaines lignes de chemin de fer. Puis le 15 août 1885, El Archivo publiait un éditorial sur le thème du chemin de fer espagnol en cas d’invasion française. L’angle est ici différent: il s’agissait de montrer en quoi la structure des chemins de fer espagnols plaidait contre les intérêts de la nation en cas d’invasion militaire du pays voisin. Nous analyserons les arguments utilisés dans ces articles pour tirer une sonnette d’alarme concernant le caractère dangereux non seulement de certains tracés du chemin de fer transpyrénéen mais également de l’organisation des chemins de fer intérieurs.

Le Transpyrénéen: entre espoir et craintes

En 1864, fut inaugurée la première liaison France-Espagne par Irun et en 1878, celle entre Port-Bou et Figueras sur la côte catalane. « De toutes nos frontières ← 71 | 72 → naturelles la plus tourmentée, la plus infranchissable est sans contredit celle du Sud-Ouest. L’énorme masse montagneuse des Pyrénées isole l’Espagne du reste de l’Europe », expliquait en 1894 le géographe A. Paringaux dans un article sur les futures voies ferrées des Pyrénées Centrales, ajoutant « sur le versant espagnol, les puissants contreforts qui flanquent les Pyrénées semble défier toute tentative de pénétration »2. L’ensemble des obstacles géographiques – affluents de l’Ebre et chaînes de montagne – constituait donc un frein difficilement surmontable pour les relations entre les deux peuples. Les rares cols dans la partie centrale des Pyrénées et leur situation inaccessible pendant une bonne partie de l’année, ainsi que « la situation financière et politique de l’Espagne, si précaire, ont empêché, explique le géographe, la construction de routes sûres entre les deux versants ». Par conséquent, les échanges, qui ne se faisaient que par un chemin muletier, étaient extrêmement restreints. « Les Pyrénées Centrales restent donc inviolées: aucun tunnel ne troue leurs flancs et sur un espace de plus de 300 kilomètres, les montagnards français et espagnols sont plus isolés les uns des autres que si des Etats entiers les séparaient », conclut-il.

Cela peut déjà nous éclairer sur le sentiment d’inviolabilité et donc de sécurité du territoire espagnol grâce à la protection des Pyrénées. Pendant des années, France et Espagne n’ont été réunis que par deux lignes: celle d’Hendaye sur la côte atlantique et celle de Cerbère sur la côte méditerranéenne, contournant l’une et l’autre la chaîne des Pyrénées à ses extrémités. Mais dès 1865, lors du grand développement des voies ferrées, il apparut nécessaire de prévoir d’autres voies à travers la chaîne des Pyrénées. Une commission mixte franco-espagnole entreprit l’étude des traversées possibles de la chaîne et douze tracés furent examinés entre 1865 et 19043.

Mais l’Espagne monarchiste avait quelques craintes au moment d’ouvrir trop largement ses portes à la France et à ses idées. « On mettait en avant, explique Paringaux dans le même article, le manque d’argent ou bien, reprenant les arguments spécieux des Anglais contre le tunnel de la Manche, on s’alarmait à la ← 72 | 73 → pensée de voir un jour les régiments français s’engageant sous les Pyrénées pour venir entreprendre une nouvelle guerre d’Espagne »4.

C’est exactement cette crainte que le colonel Serafín Olave y Diez avance en 1883 dans une série d’articles de géographie militaire publiée dans El Archivo diplomático. La France fait l’objet de ses craintes car elle est la nation voisine. C’est par conséquent la géographie qui dicte sa pensée et non l’histoire des relations entre les deux pays. Le colonel va alors mener à bien une étude de cas militaire sur une éventuelle invasion française qui utiliserait le moyen du chemin de fer. Il étudiera pour cela le système de mobilisation adopté par l’armée française en s’appuyant sur des exemples précis, son organisation et les points de concentration possibles ainsi que les déplacements en direction de la frontière espagnole grâce au chemin de fer.

Le colonel appuie son argumentation sur le récent conflit entre France et Allemagne: « Les lignes ferrées constituèrent aux mains des Allemands, explique-t-il, l’arme la plus puissante contre la France qui, de son côté, a commis l’erreur de ne pas s’être préoccupée, avant la guerre, de savoir quelles étaient les lignes d’invasion construites sur le territoire ennemi ». De même l’éditorial de El Archivo du 15 août 1885, commence son analyse en partant de la guerre de 1870 et explique comment l’Allemagne a su, contrairement à la France, préparer et renforcer ses frontières:

Une nation éminemment pratique prépare ses frontières, en […] les couvrant d’un réseau dense de lignes ferrées tracées de façon stratégique et combinées avec les voies centrales. Cette organisation a permis à la prudente Allemagne de concentrer en peu de temps le plus grand nombre de forces sur les points menacés par l’ennemi.

L’éditorial juge par conséquent que dans la guerre franco-allemande, les chemins de fer jouèrent un rôle aussi important que n’importe quelle arme, y compris l’artillerie.

Le colonel, dans un second article, décrit la situation géographique des différents corps d’armée situés sur la moitié sud de la France, mais surtout il explique comment l’ensemble de ces points militaires sont reliés entre eux par une ligne de chemin de fer à double voie qui longe la partie ouest, court parallèlement à la ligne frontière et rejoint Lyon en suivant la côte méditerranéenne. Ce chemin de fer « stratégique », comme le signale le militaire espagnol, en plus de permettre une communication directe entre les quartiers généraux des corps d’armée mentionnés, passe par les capitales militaires de sous-division régionale, comme s’il avait été conçu pour relier entre eux les différents quartiers généraux et permettre une circulation idéale en cas de guerre.

← 73 | 74 → Toutes ces lignes perpendiculaires aux Pyrénées, conclut-il dans cet article, semble demander à l’Espagne leur prolongement à l’intérieur de notre territoire et certaines ont donné lieu à plusieurs projets de voies de chemin de fer catalanes. D’autres sont face aux Pyrénées aragonaises ou essaient de forcer le passage par Canfranc.

Le tracé des voies ressemble ainsi à des fusils pointés en direction du territoire espagnol et le passage en force par Canfranc n’augure rien de bon pour la sécurité intérieure du pays. L’objectif paraît clair pour le colonel et tout semble bien dessiné pour un but militaire. Les voies de communication deviennent donc d’un point de vue militaire des voies de circulation de l’ennemi.

Dans le dernier article, le colonel déplore la construction du chemin de fer par le tracé de Canfranc, tracé pourtant soutenu par le gouvernement espagnol:

La ligne de Canfranc serait à la disposition des armées françaises pour parcourir en peu de temps le trajet depuis les Pyrénées et conduirait facilement et commodément, tout le matériel nécessaire. Une fois le drapeau tricolore reflété dans les eaux de l’Ebre, les armées françaises courront rapidement de tous côtés.

Et là, plusieurs scénarios sont évoqués: la poursuite de « la conquête vers Madrid » ou encore « l’invasion du territoire par les troupes françaises depuis les Pyrénées jusque vers l’Ebre ». Les nombreux avantages que présentent la géographie de la Catalogne et la force de sa capitale dans la défense du territoire espagnol seront mis à mal le jour où deviendra réalité la ligne ferrée internationale par Canfranc, juge-t-il et encore plus préjudiciable serait celle du Roncal, mais rassure-t-il, « je pense que cette dernière est heureusement définitivement morte et sa résurrection impossible, tant qu’il y aura en Espagne n’importe quel gouvernement digne de ce nom ». Les dangers de la ligne du Roncal « sautent aux yeux si l’on regarde la carte de France ». Elle permettrait, assure le colonel, « de lancer sur l’Espagne en très peu d’heures, trois corps d’armée français par la vallée du Roncal appuyés par d’autres qui arriveraient de part et d’autre de la ligne frontière », conclut-il après avoir détaillé les différents trajets en train que pourraient emprunter les trois corps cités: « Ce réseau de voies de chemin de fer français se raccordant à la ligne du Roncal et à celle de Canfranc constituerait une machine de guerre formidable contre l’Espagne ».

Aucune allusion ne sera faite sur l’écartement différent des voies en Espagne, sachant que le choix technique du départ (une assise des wagons en proportion avec la largeur des voies) est devenu un choix sécuritaire et militaire afin d’éviter une invasion par le train. Cette protection semble donc insuffisante pour le colonel qui ne la mentionne à aucun moment.

Fin XIXe: une entente franco-espagnole fragile

L’inquiétude du colonel ou les préoccupations de l’éditorial n’ont rien d’irraisonné, pendant cette période de la seconde partie du XIXe siècle pendant laquelle la ← 74 | 75 → logique de guerre a primé sur la diplomatie en matière de politique internationale. En effet, l’époque qui suivit 1848, l’ère des révolutions, fut une période instable ponctuée de guerres et celles-ci bénéficiaient désormais de la nouvelle technologie développée par le capitalisme dont le chemin de fer faisait partie5. Tout participait donc à l’inquiétude de ces élites – militaires ou intellectuelles. Par conséquent, la seule politique extérieure prudente pour l’Espagne est la neutralité et l’éloignement des complications internationales. Cette tendance à l’isolement peut être considérée comme une caractéristique de la politique extérieure pendant le règne d’Isabelle II. Elle va se poursuivre sous Alphonse XII. Mais le roi sera influencé par son ministre, principal soutien et tuteur, Cánovas del Castillo qui, afin de disposer d’un puissant appui à l’extérieur, l’engagea à s’allier étroitement avec l’Allemagne.

On ressent par ailleurs dans l’éditorial de El Archivo6 un fort agacement envers la superbe française et une admiration assez claire pour l’Allemagne. Il n’est que de noter les adjectifs qui accompagnent les deux pays: l’Allemagne est prudente, pratique, stratégique et discrète quand, en France, l’état-major, « nombreux et bien disposé à briller dans les parades et les formations […] méconnaît même le terrain de sa patrie ». On pourrait évoquer le jugement de l’historien anglais Carlyle qui déclare en 1871 que l’Allemagne a raison de prendre toutes ses précautions contre la France qui est, dit-il, « le pire voisin qu’on puisse imaginer ». Sans le dire explicitement, l’éditorial de El Archivo semble bien partager ce point de vue.

Ce sont, par exemple, les « fils de Napoléon » et non de simples entrepreneurs français qui contrôlent les lignes de voie ferrée en territoire espagnol. Pour ne pas qu’il y ait confusion, l’auteur précise avec une pointe d’ironie: « comprenez, celui de Sedan, car est terminée dans la nation voisine, la race victorieuse d’Austerlitz, de Iéna et de Marengo ».

Le point de départ des deux séries d’articles est donc différent: le colonel souhaite empêcher la construction de certaines lignes sur les Pyrénées, qui amèneraient l’ennemi rapidement au front ; l’éditorial pointe du doigt le danger intérieur. Et l’éditorial de revenir sur l’épisode de la guerre de 70 :

Les Allemands ont démontré qu’ils avaient une bien meilleure connaissance que les Français de leur organisation, connaissant d’un bout à l’autre le territoire envahi comme si c’était le leur grâce, c’est bien connu, au fait qu’un grand nombre de Tudesques avaient vécu en France et fournissaient aux leurs toutes les données possibles, fruit d’un espionnage constant et patient. Dans tous les services français, il y avait des Allemands qui, au moment voulu, sont devenus des serviteurs salariés ou volontaires de l’envahisseur, simplifiant ainsi de façon extraordinaire le travail des généraux allemands qui, comme on le dit vulgairement, trouvèrent tout, tout fait, à l’exception de l’armée française, qui se trouvaient défaite.

← 75 | 76 → Jeu de mots pour se moquer une fois encore des voisins français, plus portés vers la parade qu’efficaces dans l’action, face à des Allemands dont le travail reste discret mais efficient. L’analyse du côté français est, par conséquent, beaucoup moins admirative et laisse poindre la critique, voire la moquerie: « De l’autre côté, en France, un état-major […] qui ne voit dans les chemins de fer pas autre chose que des éléments de transport pour voyageurs et marchandises ». Les Français ont compris, explique-t-il, mais trop tard, « l’enjeu stratégique des lignes et se sont mis à tenter de rattraper leur retard dans une fébrile et vaine tentative ».

L’article va donc s’interroger sur le rôle des chemins de fer espagnols en cas de guerre contre la France, chemin de fer qui deviendrait alors un instrument redoutable au service de l’ennemi. Il va faire une série de constats, tous en défaveur de l’Espagne. Il note tout d’abord l’absence de lignes stratégiques puis la succession de catastrophes et d’accidents ferroviaires ainsi que les retards continuels. Preuve, selon lui, que le personnel est médiocre et manque des compétences nécessaires. Mais surtout et c’est ce qui fera l’objet du développement, « le personnel qui gère et s’occupe en général des chemins de fer espagnols est, à de rares exceptions près, français et les quelques milliers d’ouvriers espagnols ne sont qu’à des postes secondaires ». L’auteur s’interroge donc: « Est-il prudent de maintenir à la tête de tous les services des chemins de fer des étrangers quand pourrait éclater une guerre avec la nation à laquelle ils appartiennent. Voici, conclut-il, le problème ».

L’éditorial va insister et alarmer ses lecteurs sur le danger de la présence ennemie au cœur du système de chemin de fer espagnol: « Depuis le personnel de direction qui a à sa charge la haute administration des compagnies jusqu’au plus humble des ouvriers, presque tout le personnel des voies ferrées espagnoles est français: avec cela nous sommes à la merci de nos futurs ennemis probables ». Il plaide ainsi indirectement pour un nationalisme économique soit en d’autres termes « espagnoliser les lignes de voies ferrées sous le contrôle de capitalistes français ».

Car, en cas de guerre avec la France, « qu’attendre de ses sujets ?: logiquement tout ce qui favorisera leur patrie et portera atteinte à la nôtre » en devenant des « traîtres à la patrie adoptive », l’Espagne, « pour être fidèles à leur patrie naturelle », la France, la patrie naturelle raisonnant « avec plus de force dans le cœur de chaque homme ». Et de conclure: « de cette façon et à cause de notre imprévoyance, nous aurions confié à nos ennemis l’un des éléments les plus puissants, ce qui équivaudrait à leur confier nos places fortes ».

C’est effectivement au cours de la seconde moitié du XIXe siècle que les investissements de capitaux étrangers dans la péninsule vont être considérables, notamment les français et les britanniques. Les compagnies françaises deviendront les plus importantes du réseau ferré espagnol, ce qui explique en partie l’inquiétude de l’éditorial de El Archivo. De plus, à cette situation de dépendance ← 76 | 77 → économique, se sont ajoutées des tensions entre les deux pays. En effet, une série d’incidents diplomatiques, brièvement cités par El Archivo sont venus contrarier les relations franco-espagnoles: « Récemment, rappelle-t-il, nous avons eu le problème de Saida et la réception à Paris de sa Majesté le Roi, incarnation de la patrie espagnole, et chacun a pu constituer un casus belli »7. Ces deux incidents, comme une étincelle qui attend l’explosion finale, auraient pu déclencher un conflit armé entre les deux pays. « Qui doute, se demande l’éditorial, qu’un troisième conflit puisse se faire jour quand on l’attend le moins et provoquer alors un cataclysme ? ».

Mais l’article ne donnera pourtant aucune consigne, il s’en remet seulement à la responsabilité des « Ministres espagnols et particulièrement ceux de la guerre ».

Le bilan de cet ensemble d’articles semble clair: tout est réuni pour une invasion inévitable, comme si toute cette trame avait été pensée et préparée pour cela. Ne reste à venir que l’étincelle diplomatique, à l’image de l’épisode franco-allemand qui a fourni l’alibi à la guerre de 70. On a d’ailleurs noté dans ces articles, l’évocation insistante de cette guerre et ses possibles parallélismes avec la situation franco-espagnole. D’où une forte probabilité que la France humiliée à ← 77 | 78 → l’est tourne ses vues vers l’ouest, alors que toute la logistique est prête et qu’une infiltration du territoire espagnol a déjà eu lieu. L’espion est, comme il l’a été en France avec les Allemands, partout en Espagne et surtout à l’endroit stratégique des chemins de fer. Or les lignes de chemin de fer, nous l’avons vu, sont des instruments au service de la guerre. Le danger d’invasion ne peut pas ne pas se produire, tout étant prêt pour l’assaut final: l’encerclement économique (les lignes intérieures aux mains de l’ennemi), stratégique et militaire (le tracé du chemin de fer en territoire français semble dessiné dans un but militaire). Sous couvert d’une paix apparente, le feu de la guerre couve et tout ouvrier est un soldat ou un espion en puissance au service de l’ennemi et deviendra un élément stratégique de la puissante machine de guerre française. On voit donc comment un ensemble d’éléments qui sont étrangers entre eux se recoupent et se complètent pour alimenter la peur de l’invasion.

En Espagne pourtant, l’ensemble du pays ne suit pas les craintes de El Archivo. Ainsi, les populations des provinces frontières, Catalogne, Pays Basque et Pays Valencien souhaitent ardemment que se poursuivent la réalisation de travaux depuis longtemps promis. Ces régions périphériques, en pleine expansion économique s’opposent à leur tour au gouvernement central sur ce sujet. Ainsi en 1882, les journaux El Mercantil Valenciano et El Pays de Lerida reproduisaient un projet de loi que les sénateurs et députés des deux provinces devaient présenter aux Cortes. En voici un extrait, cité par Paringaux dans son article :

Ils n’eurent pas besoin de galeries souterraines, Annibal, César, Napoléon, pour franchir avec leurs formidables armées les âpres cimes des Alpes. Les gorges étroites de Roncevaux n’évitèrent pas à Charlemagne sa déroute, pas plus que les sommets neigeux des Pyrénées ne sauvèrent l’Espagne de l’invasion des aigles françaises. Le meilleur boulevard de l’indépendance de la patrie est celui qui a pour pierre de taille les nobles poitrines de ses valeureux fils ; et la nation qui compte dans les annales de sa glorieuse histoire les pages d’or de Numance et de Gérone, de Saragosse et de Sagonte, ne saurait sacrifier sa grandeur, sa prospérité et son avenir devant la crainte problématique d’une invasion que ne pourrait ni produire ni faire éviter un souterrain ouvert dans les versants des Pyrénées.

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1 Les guerres des années 1860 l’utilisèrent déjà pour la mobilisation et le transport des troupes.

2 A. Paringaux, « Les futures voies ferrées des Pyrénées centrales », Annales de Géographie, 1894, Vol. 4, pp. 30-46 in <http: www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_num_4_14_7746>.

3 L’un des ingénieurs français responsables du projet, Decomble, préférait un tracé par Roncal quand l’Espagne, de son côté, tenait beaucoup au projet du tracé par Canfranc. Des raisons de politique intérieure guidaient le choix du gouvernement espagnol: la ligne Madrid-Saragosse-Jaca-Oloron-Pau, au centre de la chaîne, traversait l’Aragon, province fidèle à Madrid et au roi d’Espagne, et surtout loin de l’agitation carliste du Pays Basque et de la Navarre et du catalanisme de Barcelone. La France, de son côté, était poussée par des intérêts de politique extérieure et défendait d’autres tracés, notamment pour rejoindre ses colonies d’Afrique du Nord. C’est pourquoi elle proposait deux autres lignes, dont celle par Roncal qui, nous le verrons, déplaisait fortement au colonel Olave y Diez.

4 A. Paringaux, op. cit.

5 Hobsbawm, Eric, L’Ere du capital 1848-1875, Fayard, Paris, 1978, traduit de The age of capital 1848-1875, Ed. Weidenfeld and Nicolson, Londres, 1975, p. 113-114.

6 Archivo diplomático-político de España, Editorial du 15 août 1885.

7 Le problème de Saida remonte à l’année 1881. Il faut rappeler que les Espagnols étaient très présents dans l’Oranais français tout au long du XIXe et occupaient la seconde position dans le peuplement européen. Or, il se produisit en 1881 un mouvement insurrectionnel de différentes tribus algériennes contre la domination française. Un certain nombre d’Européens, dont une majorité d’Espagnols qui travaillaient dans l’agriculture fut massacrés, leurs femme et enfants enlevés. Des milliers d’Espagnols sans ressources demandèrent à être rapatriés immédiatement et gratuitement, à la charge du gouvernement espagnol, qui accéda à ces requêtes. Mais demanda ensuite des comptes aux autorités françaises. Les événements de Saida impressionnèrent vivement l’opinion publique espagnole. La presse péninsulaire – même les journaux pro-français – critiquèrent âprement le gouvernement français mais également espagnol afin qu’il obtienne de la France des compensations économiques pour les victimes et des garanties pour l’avenir pour les personnes et les intérêts espagnols en Algérie. A Madrid, les observateurs les plus perspicaces en politique internationale recommandaient la prudence de crainte que ne se produise une détérioration irrémédiable dans les relations sinon cordiales, du moins correctes, entre l’Espagne et la France car ces relations étaient vitales pour l’Espagne, internationalement isolée et fondamentale du point de vue économique. Un accord fut finalement signé le 19 septembre 1881. Le second incident diplomatique cité par El Archivo est plus récent. En 1883, Alphonse XII réalisa une visite officielle dans plusieurs pays européens dont l’Allemagne et la France. En Allemagne, il accepta le grade honorifique et l’uniforme de colonel d’un régiment de la garnison de Strasbourg, ville arrachée aux Français lors de la guerre de 70. Le geste plut assez peu à la France et cela donna lieu à une réception hostile au monarque espagnol de la part du peuple de Paris pendant sa visite officielle. En effet, selon les journaux de Madrid, il fut hué et on lui aurait même jeté des pierres. Pour El Archivo, par la personne du roi, il s’agit bien d’un outrage à la patrie espagnole toute entière (« Sa Majesté le Roi, incarnation de la patrie espagnole »).

← 78 | 79 → FRANCISCO CAMPUZANO

Université Montpellier III

La guerre d’Irak et le réalignement extérieur de l’Espagne

L’alignement inconditionnel du gouvernement de José María Aznar sur les positions de l’Administration Bush dans le conflit irakien a imprimé à la politique extérieure de l’Espagne un virage atlantiste qui reléguait à un second plan la relation avec l’Europe. Jusqu’au début des années 2000, les différents gouvernements qui s’étaient succédé depuis l’avènement de la démocratie, y compris celui présidé par Aznar au cours de son premier mandat, avaient considéré l’axe européen comme la première priorité de la politique extérieure. Hormis le Parti populaire, les forces parlementaires, ainsi que l’opinion publique, ont rejeté un modèle de politique extérieure qui marquait une rupture par rapport au consensus qui prévalait depuis la transition. La victoire socialiste aux élections du 14 mars 2004 s’est donc logiquement traduite par le retour à un modèle de politique extérieure centré sur l’Europe. On s’attachera ici à mettre au jour la vision de la place de l’Espagne dans le monde qui sous-tend chacun de ces modèles.

La priorité européenne

L’Espagne achève sa transition extérieure dans la seconde moitié des années 1980 en s’intégrant dans l’Europe, en réglant la question de son appartenance à l’OTAN et en révisant l’accord bilatéral avec les Etats-Unis. L’Europe faisait l’objet d’un large consensus fondé sur la croyance que les intérêts de l’Espagne coïncident avec ceux de l’Europe et que, compte tenu de ressources limitées dont dispose l’Espagne, la défense de ses intérêts devait se réaliser dans un cadre communautaire, quitte à renoncer à avoir une politique extérieur autonome. L’OTAN, et son corollaire, la relation avec les Etats-Unis, était en revanche une question fortement conflictuelle qui s’inscrivait pleinement dans le clivage gauche-droite. Le 2 décembre 1981, le gouvernement de Leopoldo Calvo Sotelo présenta officiellement la demande d’adhésion à l’Alliance atlantique en arguant qu’elle était l’aboutissement logique de la politique européenne de l’Espagne et aussi un moyen de rééquilibrer sa relation avec les Etats-Unis. Pour la gauche, elle signifiait, au contraire, l’ancrage de l’Espagne dans un bloc militaire perçu comme l’instrument de l’impérialisme d’une ← 79 | 80 → puissance qui avait permis à la dictature franquiste de se perpétuer, qui soutenait les dictatures latino-américaines et qui soumettait Cuba à un ignominieux blocus. Niant qu’il existât un lien entre l’intégration européenne et l’adhésion à l’Alliance atlantique, le Parti socialiste avait alors mené campagne contre la décision du gouvernement Calvo Sotelo avec le slogan « OTAN, de entrada no » et annoncé qu’une fois au gouvernement il soumettrait cette question à un référendum populaire. Après la victoire des socialistes aux élections de 1982, l’intransigeance affichée dans l’opposition allait cependant se trouver ébranlée par la prise en compte du coût qu’entraînerait la sortie de l’OTAN. Elle aurait été considérée comme un manque de solidarité par les pays européens et aurait compliqué encore plus un processus d’adhésion à l’Europe qui se révélait particulièrement ardu. Le pragmatisme de Felipe González fit le reste. L’Espagne resterait dans l’OTAN, mais sous certaines conditions qui permettaient aux socialistes de sauver la face : non-appartenance à la structure militaire, réduction de la présence militaire américaine et dénucléarisation du territoire espagnol. Le référendum du 12 mars 1986 valida cette option, ce qui permit à l’Espagne de renégocier avec les Etats-Unis un nouveau traité de coopération militaire, qui fut signé le 2 décembre 1988. L’Espagne achevait ainsi la normalisation de sa politique extérieure, qui se trouvait articulée autour de trois aires de projection : l’Europe, qui restait l’axe prioritaire ; l’Atlantique, dans sa double dimension nord et ibéro-américaine ; et la Méditerranée, où le gouvernement socialiste s’attacha à mettre en place un partenariat euro-méditerranéen. Tout en s’inscrivant dans le cadre multilatéral européen, la politique extérieure conservait malgré tout une certaine marge d’autonomie en raison des liens privilégiés que l’Espagne entretenait avec les pays latino -américains et en raison aussi de sa position géostratégique en Méditerranée.

Pendant le premier mandat d’Aznar, la politique extérieure restera placée sous le signe de la continuité. Dans son programme électoral de 1996, le Parti populaire consacrait un chapitre à la politique extérieure, intitulé significativement « España en Europa y en el mundo », dans lequel il réaffirmait la priorité européenne (« España es, en primer término, una nación europea, con una adicional vocación atlántica »), ainsi que la volonté de préserver le consensus extérieur qui prévalait depuis les années 1980 :

El mayor mérito de la política exterior de los gobiernos socialistas ha radicado en la adopción de los planteamientos que pusieron en marcha los gobiernos centristas. Después de haber defendido una política exterior tercermundista y de perfiles neutralistas, aceptaron el carácter europeo y occidental de España reflejado en la pertenencia a la UE y a la OTAN. Esto ha permitido la creación de un amplio terreno para el entendimiento y el consenso en torno a la proyección exterior de nuestro país.

Le consensus se vérifiera en particulier lors du vote par le Congrès des Députés, le 14 novembre 1996, d’une résolution présentée par le PP, le PSOE, CiU, le PNV et Unión Valenciana autorisant le gouvernement à négocier l’intégration pleine de ← 80 | 81 → l’Espagne dans la nouvelle structure de commandement de l’OTAN, intégration qui deviendra effective en janvier 1999. Il ne se trouvera pas non plus altéré par la participation de l’Espagne à la campagne de bombardements menée par l’OTAN contre la Serbie entre mars en juin 1999. Même si Aznar chercha à renfoncer les liens avec les Etats-Unis, en affichant son intransigeance à l’égard du régime castriste ou en soutenant en 1998 les bombardements anglo-américains sur l’Irak, sa priorité restait bien l’Europe. Il s’agissait de permettre à l’Espagne d’atteindre les objectifs de convergence définis par le Traité de Maastricht, ce qu’il parvint à faire en poursuivant la politique de réduction du déficit public et de lutte contre l’inflation initiée par son prédécesseur socialiste. Concernant la question de la répartition des Fonds européens, Aznar assuma sans complexe l’attitude de « pedigüeño » qu’il avait naguère reprochée à González et, au prix d’un dur affrontement avec le chancelier Schröder, obtint au sommet européen de Berlin de mars 1999 que l’Espagne continue d’être bénéficiaire net de l’aide européenne. Les relations avec les partenaires européens, en particulier l’Allemagne de Schröder et la France de Chirac, s’étaient teintées d’âpreté, mais sans que cela débouche pour autant sur un éloignement vis-à-vis de l’Europe.

Le virage atlantiste

La rupture extérieure se produit à la suite des attentats du 11 septembre 2001. C’est alors qu’Aznar décide, « par réalisme et par conviction » selon ses propres termes1, de s’aligner sur la politique de l’Administration Bush. Son choix relèverait donc autant d’un calcul rationnel de l’intérêt national que d’une conviction idéologique. Sans préjuger du caractère erroné ou non de l’analyse sur laquelle reposait ce choix, il est possible d’en appréhender la cohérence, telle qu’elle se manifeste dans un discours qu’il prononce en octobre 2003 à l’Ecole supérieure de l’armée2. Le premier point à prendre en compte a trait à la question du terrorisme. Aznar considère que le terrorisme international et le terrorisme basque de l’ETA sont de même nature et que, par conséquent, l’Espagne et les Etats-Unis livrent un même combat. Il est normal dans ces conditions que les deux pays soient solidaires. A cette solidarité dans la lutte contre le terrorisme s’ajoute la conviction que le 11 septembre a radicalement changé la donne internationale et qu’il a définitivement ouvert la voie à une hégémonie nord-américaine, dont les prémices remontaient à l’effondrement du bloc soviétique une décennie plus ← 81 | 82 → tôt. Pour Aznar, il n’existe pas d’alternative à la garantie que représentent les Etats-Unis contre la menace terroriste dans la mesure où l’Europe s’est montrée incapable de se doter d’une défense commune. Face à cette nouvelle situation, l’Espagne se trouve pour la première fois depuis longtemps en mesure de répondre aux défis internationaux. Elle est un pays qui compte sur la scène internationale et qui est conscient qu’il lui incombe d’assumer de nouvelles responsabilités internationales. Dans la lutte contre le terrorisme international, elle doit être aux côtés des Etats-Unis et ne pas hésiter, le cas échéant, à entreprendre des actions militaires préventives contre la menace terroriste.

La plupart de ces idées se trouveront systématisées dans un article d’Emilio Lamo de Espinosa sur les nouveaux enjeux stratégiques après les 11 septembre, publié par la Fundación para el Análisis y los Estudios Sociológicos (FAES), un think tank présidé par Aznar et qui est considéré comme le laboratoire idéologique du Parti populaire3. La thèse que développe Lamo de Espinosa est que dans un monde globalisé, soumis à la menace terroriste et dans lequel les pays européens ont de moins en moins de poids face aux pays émergents, l’Europe n’a d’autre alternative que de se ranger derrière l’hégémon américain. Selon lui, le XXIe siècle est placé sous le signe d’une globalisation qui ne concerne pas uniquement l’économie, mais aussi la politique, la sécurité, la science, l’opinion publique et même les virus. Les problèmes auxquels le monde doit faire face sont globaux, mais les dispositifs de gouvernance restent locaux puisqu’ils continuent de relever des Etats. Les deux seuls instruments dont on dispose pour faire face à ce désordre global sont les Nations unies, qui jouissent d’une légitimité universelle, mais qui sont impuissantes, et les Etats-Unis, qui détiennent un pouvoir mondial, mais qui est illégitime. L’analyse de Lamo de Espinosa est sous-tendue par les thèses de trois auteurs qui ont fortement inspiré la pensée néoconservatrice : Francis Fukuyama (La fin de l’histoire), Samuel Huntington (Le choc des civilisations) et Robert Kagan (Power and Weakness). A Fukuyama il emprunte l’idée que la chute du bloc soviétique marque la victoire définitive du libéralisme, aussi bien dans sa dimension économique (économie de marché) que politique (démocratie). A Huntington, celle qu’à l’ancien monde bipolaire, marqué par l’antagonisme entre le capitalisme et le communisme, a succédé une confrontation entre les civilisations dans laquelle prend une importance particulière la confrontation entre l’Occident chrétien et démocratique et le monde musulman de plus en plus en proie à l’intégrisme islamiste (« el mundo musulmán está perdido para la democracia y la racionalidad durante bastantes lustros », écrit-il). A Robert Kagan, considéré comme le gourou des néoconservateurs américains, l’idée que c’est parce que les Européens sont faibles qu’ils tergiversent et cherchent sans cesse des compromis, et que c’est parce que les Américains sont puissants militairement qu’ils doivent assurer, seuls s’il le faut, la police mondiale.

← 82 | 83 → La quête d’un nouveau statut international

Les motivations d’Aznar ne peuvent se comprendre par ailleurs sans tenir compte de l’insatisfaction nationaliste que la droite ressent depuis le XIXe siècle ; une insatisfaction qui la conduit à chercher à susciter, sur le plan intérieur, un patriotisme constitutionnel qu’elle oppose aux nationalismes périphériques ; et qui la pousse à revendiquer, sur le plan extérieur, un nouveau rôle pour l’Espagne. Cette insatisfaction transparaît, par exemple, dans une allocution prononcée par Aznar devant le Conseil national de son parti en mars 2003 :

Cuando en el mundo ocurre algo importante, España ya no está sentada en un rincón. No queremos ver a España sentada en el rincón de la Historia, en el rincón de los países que no cuentan, que no sirven, que no deciden. Queremos ver a España en su sitio y por eso hemos luchado muchos años4.

Aznar voyait dans la situation créée par les attentats du 11 septembre une opportunité à saisir pour permettre justement à l’Espagne de sortir du coin de l’Histoire dans lequel elle était restée confinée. Il était persuadé que, dans ce contexte, l’Espagne disposait d’atouts qui lui permettaient de changer son statut international. Elle était une démocratie consolidée, qui avait atteint la convergence avec l’Europe et qui pouvait se prévaloir d’une projection internationale significative à travers l’Amérique latine et la Méditerranée. Sortir du coin de l’histoire signifiait pour Aznar amarrer la politique extérieure de l’Espagne à celle des Etats-Unis et donc soutenir inconditionnellement son président, George Bush, dans sa croisade contre « l’axe du mal ». Outre les liens d’amitié et les affinités idéologiques qui le liaient à George Bush, la rationalité de son virage atlantiste repose sur la conviction que le changement de statut de l’Espagne ne pouvait se concrétiser qu’en devenant un partenaire privilégié des Etats-Unis. D’où l’audace dont il fit preuve en prenant l’initiative de la fameuse « lettre des huit » qui défendait la politique américaine et qui constituait une provocation vis-à-vis de l’axe franco-allemand, contribuant ainsi à accentuer le clivage au sein de l’Union entre les partisans du resserrement des liens transatlantiques et cette « vieille Europe », attachée au multilatéralisme, raillée par le secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld5. Mais Aznar n’avait cure d’entrer en conflit avec Chirac et Schröder. ← 83 | 84 → D’abord parce qu’il entretenait avec ces deux dirigeants des relations personnelles exécrables. Et ensuite, parce qu’il était persuadé qu’en restant dans le giron de l’axe franco-allemand l’Espagne ne pourrait jamais jouer le rôle de premier plan qu’il aspirait à lui voir jouer. S’il en était besoin, la crise de l’îlot de Persil, en juillet 2002, où la France adopta une position favorable au Maroc, et qui fut résolue grâce à la médiation du secrétaire d’Etat Colin Powell, finit de le convaincre qu’il avait fait le bon choix en s’alignant sur les Etats-Unis.

Après les attentats du 11 septembre un nouveau modèle de politique extérieure se met donc en place, dont on peut recenser les caractéristiques6. La politique extérieure cesse d’être une politique d’Etat pour acquérir une dimension partisane et idéologique dont la conséquence est la rupture du consensus extérieur. La priorité est désormais accordée à la relation avec les Etats-Unis sur la base de sa perception comme puissance hégémonique dans la nouvelle donne géopolitique, et sur la base aussi d’une affinité idéologique d’inspiration néoconservatrice. La priorité atlantique entraîne corrélativement un affaiblissement de l’engagement européen. Cet affaiblissement est assumé en faisant valoir les arguments suivants : 1) la stagnation du projet européen ; 2) le risque de périphérisation que l’élargissement fait courir à l’Espagne ; et 3) l’obstruction de la France et de l’Allemagne aux ambitions de l’Espagne. L’alignement sur les Etats-Unis entraînait une perte d’autonomie, assumée elle aussi, dans les relations de l’Espagne avec l’Amérique latine et la Méditerranée, compte tenu de l’intérêt stratégique que ces deux régions représentent pour les Etats-Unis. Le nouveau modèle misait sur l’unilatéralisme et l’instrumentalisation de la légalité internationale, ce qui avait pour effet de brouiller l’image de l’Espagne comme pays dont la politique extérieure se fondait sur la défense de la démocratie et des droits de l’homme.

La rectification socialiste

La victoire socialiste aux élections du 14 mars 2004 se traduisit immédiatement par le retour aux axes traditionnels de la politique extérieure de l’Espagne. Dès le 18 mars, Zapatero annonçait le retrait des troupes espagnoles d’Irak et lors d’une visite à Tunis, le 9 septembre, il se dit convaincu que si d’autres pays membres de la coalition suivaient l’exemple de l’Espagne les perspectives de paix en Irak seraient plus favorables. Ces initiatives indisposèrent évidemment l’Administration Bush, sans que cela inquiète outre mesure Zapatero, qui s’était fixé comme objectif de resituer l’Espagne « au cœur de l’Europe », selon sa propre formule. ← 84 | 85 → Les 28 et 29 mars il rendait visite au chancelier Schröder et au président Chirac, signifiant ainsi sa volonté de resserrer les liens avec l’axe Paris-Berlin. L’Europe devenait à nouveau la priorité de la politique extérieure de l’Espagne.

Au-delà du cadre européen, Zapatero misera sur une politique de soft power axée sur le multilatéralisme dans le cadre de la légalité internationale et sous l’égide des Nations unies, ainsi que sur la défense de la paix, de la justice et de la démocratie. Dans un discours prononcé le 21 septembre 2004 à l’occasion de l’Assemblée générale de l’ONU, il propose une Alliance des civilisations entre le monde occidental et le monde musulman destinée à combattre le terrorisme international non en recourant à la force, mais à travers la lutte contre les injustices et le dialogue interculturel. Alors que, pour Aznar, le terrorisme est le fruit du fanatisme (idéologique, religieux ou ethnique) et qu’il n’entend que le langage de la fermeté, pour Zapatero, au contraire, il est l’expression d’une situation d’injustice :

La pobreza extrema, la exclusión social, la falta de educación, los Estados fallidos, todos ellos son factores que abonan un terreno fértil para el sostén del terrorismo. No podemos aspirar a la paz y a la seguridad en un mar de injusticias universales7.

La politique extérieure de Zapatero intégrait ainsi un certain nombre de constantes du modèle de politique extérieure traditionnellement défendu par la gauche : la conviction que la solution du problème espagnol, pour paraphraser la formule d’Ortega y Gasset, se trouve en Europe ; un antiaméricanisme idéologique qui se nourrit autant du souvenir du soutien des Etats-Unis à la dictature de Franco que du rejet du libéralisme incarné par ce pays ; et finalement, une dimension axiologique qui réactualisait la veille rhétorique internationaliste du discours socialiste.

Au final, le virage atlantiste d’Aznar était autant un choix idéologique qu’une option stratégique. Alors que Felipe González était devenu atlantiste par pragmatisme, José María Aznar, l’est, quant à lui, par conviction. Mais cette conviction n’est pas partagée par l’immense majorité des Espagnols, ce qui posait le problème de la légitimité de sa politique extérieure. Sur un plan stratégique, l’atlantisme d’Aznar était tout aussi irréaliste. Croire que l’Espagne pourrait devenir un partenaire privilégié des Etats-Unis, à l’instar du Royaume-Uni, et accéder ainsi à un statut de puissance de premier plan c’était présumer de l’importance que l’Espagne peut revêtir aux yeux des Etats-Unis, et c’était aussi ignorer les contraintes que ses ressources limitées ainsi que sa position géostratégique font peser sur sa politique extérieure. La politique atlantiste d’Aznar peut ainsi être interprétée comme une tentative d’accéder à un statut international que l’Espagne n’avait finalement pas les moyens d’assumer.← 85 | 86 →

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1 « Pourquoi M. Aznar a fait le choix d’un soutien inconditionnel à M. Bush », Le Monde, 16/03/2004.

2 « Discurso del presidente a los mandos de las Fuerzas Armadas », El País, 22/10/2003.

3 Emilio Lamo de Espinosa, « El 11-S y el nuevo escenario estratégico », FAES, Cuadernos de pensamiento político, janvier-mars 2007, p. 9-36.

4 « Aznar insiste en la amenaza terrorista para unir al PP ante la votación sobre Irak », El País, 4/03/2003.

5 Cf. Isaías Barreñada, Iván Martín et José Antonio Sanahuja, « L’Espagne et la guerre d’Irak », Critique internationale, n° 23, avril 2004, p. 15-16. La lettre fut publiée le 30 janvier 2003 sous le titre « L’Europe et les Etats-Unis doivent rester unis » et fut signée par Tony Blair, Silvio Berlusconi, José-Manuel Duro Barrosso (Portugal), Anders Forh Rasmussen (Danemark), ainsi que par les dirigeants de trois pays qui n’étaient pas encore membres de l’Union : Leszek Miller (Pologne), Peter Medgyessy (Hongrie) et Václav Havel (République tchèque).

6 Voir Celestino del Arenal, « Consenso y disenso en la política exterior de España », Real Instituto Elcano, Documento de Trabajo n° 25/2008, 02/06/2008. [En ligne]. <http://realinstitutoelcano.org>.

7 « Discurso de José Luis Rodríguez Zapatero en la Clausura de la Conferencia Internacional sobre Democracia, Terrorismo y Seguridad » (10 de marzo de 2005). [En ligne]. URL : <http://es.wikisource.org/wiki/José_Luis_Rodríguez_Zapatero>.

← 86 | 87 → CHARLES CAPELA

Université Lumière Lyon 2

Langues et Cultures Européennes EA1853

Washington et la « sécurité démocratique » en Colombie

La Colombie est le premier pays producteur mondial de cocaïne dont le commerce est un des combustibles du conflit armé interne qui oppose l’Etat aux guérillas depuis le milieu du siècle passé et, plus récemment, aux milices paramilitaires. Elu président en 1998 pour un mandat de quatre ans, Andrés Pastrana bénéficia du soutien des Etats-Unis pour la mise en œuvre du Plan Colombie visant à restaurer la légitimité et l’autorité des institutions publiques considérablement affaiblies par l’insécurité liée à l’insurrection armée et au trafic de drogue. Encouragée par Washington, l’assimilation de ces deux sources de menace contre l’état de droit – la première étant qualifiée de terroriste – entraîna alors la militarisation du traitement de la violence en Colombie.

Entre 2000 et 2009, le Congrès des Etats-Unis alloua 7 milliards de dollars aux programmes d’aide au gouvernement d’Andrés Pastrana et à la politique de « Sécurité Démocratique » de son successeur Álvaro Uribe, partisan de la solution de force pour vaincre les rebelles. Ainsi l’hyperpuissance états-unienne sembla maintenir son option prioritaire pour la répression dans le cadre de la stabilisation du pivot géostratégique régional qu’est la Colombie. Mais la modernisation des Forces Armées lancée à la fin des années 1990 pour doter l’Etat des moyens de contrôler l’intégralité du territoire national avait été le fruit du processus d’internationalisation croissante des problématiques liés aux enjeux sécuritaires en Colombie. C’est pourquoi les engagements militaires des Etats-Unis au Moyen Orient à partir de 2001 et le changement de majorité au Congrès en 2007 incitent à s’interroger sur l’évolution de la position des Etats-Unis par rapport à la lutte contre le « narcoterrorisme » colombien.

Après un rappel des conditions de réorientation de la stratégie adoptée par le président Pastrana pour renforcer l’Etat, on examinera l’ajustement de la politique anti-drogue et anti-terroriste du gouvernement Uribe (2002-2010) à la dynamique du conflit et aux incidences des nouveaux enjeux auxquels firent face les Etats-Unis après les attentats du 11 septembre 2001.

Les années 1998 à 2002 représentent un tournant dans l’histoire récente de la Colombie. La crise dans laquelle se trouvait le pays fut à l’origine de l’élection du président Pastrana dont le Plan Colombie promettait notamment de rétablir l’état de droit par la négociation avec les guérillas et la destruction concertée des champs ← 87 | 88 → de coca et de pavot. Mais pour obtenir le soutien de l’Administration Clinton, le gouvernement colombien dut modifier sa politique en l’inscrivant dans le cadre de l’architecture sécuritaire mise en place par Washington dans l’hémisphère occidental – traditionnel laboratoire de pratiques stratégiques pour les Etats-Unis. Le retour à une logique prohibitionniste de « guerre contre la drogue » que cela induisit haussa la Colombie au troisième rang des pays récepteurs d’assistance sécuritaire de la part des Etats-Unis, derrière Israël et l’Egypte. Il s’agissait désormais de moderniser l’Armée et la Police pour en faire les principaux garants de la paix : en éliminant la source narcotique de financement des insurgés, elles contraindraient ces derniers à négocier. Cet alignement de Bogota sur les positions de la Maison Blanche pressée par la majorité républicaine au Congrès de durcir sa politique colombienne, d’une part, et la poursuite des affrontements armés pendant les pourparlers avec les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC) d’autre part, aboutirent à une escalade militariste, à la rupture du processus de paix et à une campagne d’éradication massive des cultures illicites. Une fois rompues les négociations en 2002, la réforme des Forces Armées colombiennes entamée en 1999 leur permit effectivement de reprendre l’avantage sur le terrain et de protéger les plus grands centres d’activité et de pouvoir du pays. Cela ne diminua toutefois pas durablement la production et l’exportation de cocaïne, ni les inégalités et les vecteurs de frustration politique et socio-économique au sein de la société colombienne.

Entre-temps, l’Administration Bush avait lancé en 2001 l’Initiative Régionale Andine destinée à contrer les effets collatéraux du conflit et du trafic de drogue colombiens par la formation d’un « cordon sanitaire » militaire et diplomatique autour de la Colombie. Et après les attentats du 11 septembre, la limite entre anti-drogue et contre-insurrection s’effaça quand le Congrès états-unien leva les restrictions légales qui interdisaient l’emploi de l’aide militaire par Bogota pour lutter contre les guérillas « narcoterroristes », dont l’élimination représentait le meilleur moyen de diminuer les quantités de drogue disponibles sur le marché nord-américain. Le processus d’élaboration de l’Alianza Act– loi encadrant l’aide états-unienne au Plan Colombie – et de l’Initiative Régionale Andine illustra l’influence croissante des facteurs internes sur la stratégie d’expansion de puissance de Washington, et l’hétérogénéité des acteurs de la promotion de l’intérêt national des Etats-Unis, celui-ci étant déterminé par les rapports entre électorat, lobbies économiques et politiques, législateurs, agences fédérales et Maison Blanche. Par ailleurs, la portée extraterritoriale de ce texte et des représentations stratégiques sur lesquelles il se fondait reflétèrent la dilution des frontières entre affaires domestiques et internationales. En effet, les changements programmatiques opérés par le président colombien avaient été partiellement conditionnés par les enjeux liés à l’obtention de l’aide états-unienne. Et celle-ci avait été concédée dans le cadre de la lutte contre les « nouvelles menaces asymétriques » identifiées depuis ← 88 | 89 → la fin des années 1980, parmi lesquelles figurait le narcotrafic, impératif sécuritaire et levier éminemment politique par lequel les Etats-Unis justifiaient leurs ingérences dans des conflits dits de faible intensité.

En réponse à la métamorphose de la violence, le durcissement de la politique anti-drogue avait élargi le concept de sécurité en l’assimilant aux missions relevant traditionnellement de la défense. Prévenir la formation de « zones grises », ces enclaves territoriales hors-la-loi où prospèrent les agents qualifiés de terroristes, passerait dorénavant par l’occupation effective de tout le territoire qui, en Colombie au début du XXIe siècle, ne pouvait être obtenue que par un renforcement prononcé des capacités militaires de l’État. Cette intervention des Etats-Unis sur le cours du conflit colombien se déroula ainsi dans les proportions et par les canaux en vigueur dans le « nouvel ordre international », différents de ceux du temps du containment anti-communiste. Elle assit la théorie de la défense et l’enlargement de la démocratie de libre marché comme principe normatif de la géostratégie états-unienne, traduite par l’instauration de mécanismes de gestion de crise théoriquement multilatéraux. On peut donc dire que la militarisation du Plan Colombie fut la conséquence de la modification des postulats géopolitiques après la fin de la Guerre Froide et les attentats de septembre 2001. L’endiguement préemptif de l’asymétrie insurrectionnelle dans la région andino-amazonienne constitua un exemple paradigmatique de stabilisation des États satellites de la puissance états-unienne, un modèle de guerre périphérique typique de l’ère de la globalisation1.

Par la suite, la politique du gouvernement Uribe s’articula autour du programme de « Sécurité Démocratique » qui devait améliorer les conditions de l’investissement, créer de la croissance et renforcer par ce biais la cohésion sociale. L’éradication forcée des plantations illicites, l’offensive militaire pour réduire les FARC et la démobilisation des groupes paramilitaires constituèrent le noyau de la politique de rétablissement de l’état de droit. De fait, avec l’opération Libertad et le Plan Patriota entre 2003 et 2006, les Forces Armées colombiennes soutenues par les Etats-Unis expulsèrent temporairement les FARC d’importants couloirs stratégiques, les obligeant à se retrancher dans leurs sanctuaires historiques. Mais les plans contre-insurrectionnels du gouvernement mettaient surtout l’accent sur l’usage de la force, sans qu’aucune protection des acquis n’évite que les rebelles n’exercent à nouveau leur emprise sur les régions ciblées par les opérations militaires une fois les troupes redéployées sur d’autres théâtres d’opération.

Le Plan Colombie prit officiellement fin en 2005. George W. Bush venait d’être réélu l’année précédente, les investisseurs, notamment pétroliers, avait ← 89 | 90 → repris confiance en Colombie, et les troupes états-uniennes bataillaient ferme en Irak et en Afghanistan ; le Congrès des Etats-Unis somma alors les agences fédérales impliquées dans les programmes d’aide à la Colombie de s’en retirer progressivement. Signalant en réaction les risques contre-productifs d’un désengagement anticipé, le Département de la Défense, attaché à son statut de lead-agency de la lutte contre le trafic de drogue, prôna une théorie anti-terroriste fondée sur une meilleure coordination entre les programmes sécuritaires, de développement et de gouvernance civile. Des officiels colombiens, soucieux de garder l’indispensable concours de Washington et de marquer leur retour aux affaires après la crise dans laquelle les avait plongés l’autonomisation, voire l’isolement des décennies précédentes, ont alors élaboré avec leurs conseillers états-uniens une nouvelle stratégie civilo-militaire visant à améliorer l’efficience des institutions chargées de l’administration de la justice, de l’assistance sociale et du développement économique dans le cadre des offensives contre-insurrectionnelles et anti-narcotiques. Cette doctrine dite de l’Action Intégrale, sur laquelle reposa le Plan National de Consolidation, s’attacha à l’établissement en trois phases d’un modèle de croissance assurant le contrôle social de la population des régions où agissait la guérilla : reprise du contrôle territorial – stabilisation – consolidation. L’idée était que les régions rurales depuis longtemps négligées par le pouvoir central rejetteraient les groupes armés illégaux et délaisseraient les cultures illicites si l’Etat était en mesure d’y remplir l’ensemble de ses missions de service public. Différents organismes devaient donc être associés aux plans de pacification pour mettre en œuvre l’assistance à la population, garantir les conditions de l’exercice d’un gouvernement civil, gagner le soutien des habitants et consolider ainsi les victoires militaires. Enfin, l’Armée reconnaissait que l’impact politique est plus fort que celui de la force, et que l’anti-drogue nuit à la contre-insurrection lorsque l’interdiction narcotique n’est pas doublée de mesures de concertation et de développement alternatif.

L’Action Intégrale fut appliquée à partir du second mandat du président Uribe (2006-2010) après la création du Centre de Coordination de l’Action Intégrale, structure interministérielle rattachée au bureau d’Action Sociale de la Présidence et en lien direct avec le Southcom (Commandement sud de l’armée des Etats-Unis) et l’USAID (agence fédérale pour l’aide internationale au développement). En 2007, l’Administration Bush obtint du Congrès, majoritairement démocrate pour la première fois depuis 1995, l’approbation d’un budget prévisionnel de 4 milliards de dollars pour une aide à la Colombie, assortie de davantage de conditions sur le respect des Droits de l’Homme. Mais si le recul des FARC sembla se confirmer jusqu’en 2008, l’importance des deux premières phases de l’Action Intégrale entraîna de fait la conservation du leadership opérationnel par les militaires, au détriment des mesures socio-économiques et politiques dont les civils étaient chargés – on dénonça également le court-termisme de cette politique et ← 90 | 91 → de nombreux cas de détournement clientéliste des moyens mobilisés pour les programmes de soutien social et économique. Et en 2009, le repli stratégique des insurgés prit manifestement fin quand la doyenne des guérillas latino-américaines se réorganisa en unités tactiques de combat plus réduites et intensifia sa lutte armée dans le cadre du Plan Renacer, déplaçant les affrontements vers des régions auparavant épargnées par la violence politique. La « Sécurité Démocratique » semblait donc s’essouffler et si la superficie des champs de coca diminuait, la production de drogue restait stable. Fort d’une indéniable supériorité politique sur les guérillas, et sachant que le soutien de la Maison Blanche était conditionné par le maintien d’une inflexible politique répressive, Álvaro Uribe chargea Juan Manuel Santos (à l’époque ministre de la Défense, et actuel président colombien) de mettre en œuvre le Salto Estratégico, consistant à augmenter la pression militaire sur les FARC.

La présidence d’Andrés Pastrana avait abouti à la militarisation des stratégies de lutte contre les manifestations de la violence, confiant à l’armée et à la police modernisées la résolution d’un conflit qui repose sur une relation historiquement complexe entre violence, État et politique. Or, combattre le narcotrafic et les guérillas comme de simples ennemis de la démocratie négligeait le traitement des causes politiques, économiques et sociales pour lesquelles l’opposition armée persistait depuis des décennies. En ce qui concerne le volet anti-drogue de la stratégie gouvernementale, le maintien de la politique centrée sur l’attaque à la source s’expliquait conjointement par la crise sécuritaire, la focalisation des rapports entre Bogota et Washington sur la question narcotique, le travail des lobbies économiques intéressés au marché sécuritaire que représente l’insécurité en Colombie, et une certaine réticence des organismes fédéraux états-uniens concernés à l’examen de leur travail. Puis, de fil en aiguille, le thème principal des relations bilatérales dériva sur la menace « narcoterroriste », ce qui accentua encore la perspective répressive avec laquelle Andrés Pastrana puis Álvaro Uribe prétendirent restaurer l’autorité de l’État colombien.

En s’appropriant les objectifs et les méthodes sécuritaires du Plan Colombie et en lançant un processus de démobilisation des milices paramilitaires, le gouvernement Uribe conserva le soutien des Etats-Unis et s’assura celui de l’opinion publique pour obtenir une révision de la Constitution qui lui permit d’être réélu. Le changement dans la corrélation de forces entre l’Etat et les insurgés depuis 1998 fut donc évident au niveau politique, mais tout relatif au plan militaire. Certes, l’intensité de la violence du conflit diminua pendant les mandats présidentiels de Uribe, qui ne reconnut d’ailleurs jamais l’existence de la guerre, considérant l’insurrection comme un phénomène avant tout criminel. Le doublement des effectifs militaires et policiers et le triplement du budget militaire (4% du PIB) entre 2000 et 2009, l’appui des conseillers du Pentagone, et l’action conjointe des différents corps de l’armée permirent de diviser par deux le nombre estimé de combattants ← 91 | 92 → des FARC2. Mais le bilan en matière de restauration de l’état de droit social et démocratique pâtit considérablement de l’affaiblissement des institutions étatiques précisément tenues de le garantir et censées être renforcées par le Plan Colombie et ses suites. Les succès contre-insurrectionnels ont en effet caché les dommages collatéraux de la « Sécurité Démocratique » comme la hausse de la violence en milieu urbain, le quasi-maintien de la capacité de nuisance des FARC malgré la disparition de nombreux dirigeants de l’organisation, et la conduite hors la loi de la Force Publique – en particulier du Département Administratif de Sécurité (police secrète colombienne, dépendant directement de la Présidence), corrompu et infiltré par les paramilitaires à l’instar du Parlement. Depuis la démobilisation officielle de ces derniers, encadrée par la loi Justice et Paix de février 20063, on observe en Colombie la profusion de nouvelles structures armées, illégales et très décentralisées, qui fonctionnent comme des groupes privés de sécurité. Elles constituent en fait une réactivation des anciennes milices paramilitaires et poursuivent le nettoyage social dans la plupart des zones où sévissaient leurs prédécesseurs, à l’abri de la même alliance stratégique avec l’Etat que leur confère leur nature anti-subversive.

Ainsi, dans le cadre d’un processus de privatisation de la guerre qui complique encore davantage le thème de la sécurité en Colombie, la question de la possible existence d’un Etat sans monopole de la violence ne cesse de se poser ; parce que la reconfiguration du phénomène paramilitaire, distincte des mécanismes classiques de prédation du système par des acteurs criminels, est la conséquence du recours aux plus violents agents du conflit de la part des élites politiques et économiques locales comme des Forces Armées de l’Etat. On voit là comment la légalité, l’identification de ce qu’elle désigne comme criminel et les mesures destinées à en éliminer les représentants reviennent à créer de l’illégal lorsque l’accent est principalement mis sur la répression d’un phénomène narcotique et insurrectionnel aux origines aussi complexes qu’en Colombie. Et si l’on prend en compte le manque de concertation avec les populations des régions ciblées par les opérations militaires, les 35 0004 morts imputables au conflit entre 2002 et 2010, et l’affirmation d’un ordre favorable aux traditionnelles structures ← 92 | 93 → exclusives du pouvoir, dont l’effet conjugué est le déplacement forcé de millions de personnes, la politique anti-« narcoterroriste » appliquée en Colombie depuis la fin du XXe siècle peut être considérée comme un facteur d’empêchement, si ce n’est de déstructuration du lien social.

Au plan international, le gouvernement Uribe se caractérisa par un alignement inconditionnel sur les perspectives et les méthodes avec lesquelles les Etats-Unis défendaient et promouvaient leurs intérêts stratégiques. Figurant comme l’unique allié andin de Washington à mesure qu’étaient élus des gouvernements opposés à l’« impérialisme nord-américain » dans les pays voisins, la Colombie connut plusieurs épisodes de fortes tensions avec l’Equateur et le Venezuela. Le départ de G.W. Bush de la Maison Blanche en 2010 suscita quelque espoir quant à un renouveau de la politique hémisphérique des Etats-Unis en termes de multilatéralité et de politique sécuritaire. On note effectivement un nuancement de cette dernière avec l’exercice par l’Administration Obama du smart power (condensé du hard et du soft power) : à présent, l’identification des sources de menace contre la sécurité nationale est davantage liée aux défis de la reconstruction et du développement, et à ceux du lien entre protection de la population et garantie de l’état de droit5. Mais en tout état de cause, la mobilisation des éléments permettant de contrer les effets catalyseurs de la complexification des critères de sécurité et d’atteindre efficacement les conditions de stabilité nécessaires à l’accumulation marchande reste de mise, et elle se trouve toujours à la base du concept et de la réalité de la puissance. ← 93 | 94 →

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1 CAPELA, Charles : Plan Colombie, narcoterrorisme et géopolitique. L’aide militaire des Etats-Unis à la Colombie 1998-2002, thèse de doctorat soutenue à l’Université Toulouse Le Mirail en novembre 2007, sous la direction de Rodolfo De Roux.

2 Pour les calculs les plus crédibles. Le triomphalisme du gouvernement fut alors illustré par l’annonce d’un nombre fantaisiste de 40 000 guérilleros mis hors d’état de nuire depuis 2002, soit deux fois le nombre de combattants initialement évalué.

3 32 000 membres supposés des milices paramilitaires furent officiellement démobilisés – chiffre largement rehaussé par l’effet d’aubaine dont profitèrent de nombreuses personnes impliquées dans le trafic de drogue.

4 Rapport de la Comisión Colombiana de Juristas, sur <http://www.coljuristas.org/Portals/0/vida_96_08.pdf> (dernière consultation le 10 mai 2011) ; et rapport de résultats opérationnels publiés par le Ministère colombien de la Défense sur <http://www.mindefensa.gov.co/descargas/Sobre_el_Ministerio/Planeacion/ResultadosOperacionales/Resultados%20Operacionales%20Ene%20-%20Mar%202010.pdf> (dernière consultation le 10 mai 2011).

5 CHOPIN, Olivier et de MAILLARD, Jean : « Nouvelles menaces et sécurité », in La revue de l’OGC, numéro 2, Paris, juillet 2011.

← 94 | 95 → HORTENSE FAIVRE D’ARCIER-FLORES

Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne

La lutte antiterroriste : une pierre d’achoppement dans les relations bilatérales entre l’Equateur et la Colombie ?

Dans une Amérique Latine démocratique les menaces de résurgence de guerre semblent bien appartenir au passé, et pourtant, la Colombie reste une exception par la permanence de ses guérillas marxistes-léninistes des FARC-EP et de l’ELN. En raison de l’implication de ces groupes armés irréguliers dans le narcotrafic, les répercussions transfrontalières du conflit interne colombien représentent un facteur de risque pour la stabilité politique régionale.

Il est vrai qu’entre l’Equateur et la Colombie, on peut parler d’une longue tradition d’amitié et de pacifisme et d’une frontière commune qui avait toujours été ouverte à la libre circulation des populations. Or, depuis quelques années, les relations bilatérales entre les deux voisins se sont considérablement détériorées avec l’impact sur les pays limitrophes d’une politique sécuritaire offensive colombienne en matière de lutte antidrogue et antisubversive.

C’est sur cette tension croissante dont le point d’orgue a été atteint en janvier 2008 que nous reviendrons tout d’abord pour tenter d’établir les responsabilités liées au recours à la force et ses incidences sur la scène politique régionale. L’arrivée au pouvoir du président colombien Juan Manuel Santos en juin 2010 a amené une certaine détente au niveau de la diplomatie régionale plus conforme à la détermination générale des Chefs d’Etat du sous-continent qui militent unanimement en faveur d’une résolution pacifique des conflits.

On s’interrogera sur la stratégie politique poursuivie dans le rétablissement du dialogue entre la Colombie, le Venezuela et l’Equateur et sur la réelle volonté de coopération dans la lutte antiterroriste manifestée par les différents acteurs.

1. La guerre en Colombie : un état de fait

La doctrine de la lutte antiterroriste

En 1999, le président Andrés Pastrana lançait le Plan Colombie, largement financé par les Etats-Unis, pour contrer la puissance d’une guérilla fortement ← 95 | 96 → implantée dans le pays et lutter contre le narcotrafic dont l’ampleur n’a cessé de croître depuis les années 1980. Face à l’échec des négociations dans l’instauration d’un processus de paix, le président Alvaro Uribe se faisait élire en août 2002 sur un programme dit de « Sécurité démocratique» avec l’objectif de restaurer l’autorité de l’Etat par des actions militaires d’envergure et de consolider les liens avec les Etats-Unis au nom de la lutte contre le terrorisme à laquelle la Colombie entend apporter son soutien sur le plan international. C’était en tout cas une nouvelle orientation dans la politique colombienne qui intervenait en pleine croisade antiterroriste (avec la loi du Patriot Act) lancée par le président Georges W. Bush après les attentats du 11septembre 2001, au moment où les FARC et l’ELN étaient inscrits sur la liste des « organisations terroristes étrangères » du Département d’Etat américain et de l’Union européenne. Il s’agit bien d’une « guerre contre-insurrectionnelle » dans laquelle s’était engagé le président colombien où « l’ennemi intérieur » prend désormais le nom de « narcoterroriste ». Dans le discours politique, l’association des deux vocables guérillero/terroriste justifie l’éradication d’une guérilla complètement délégitimée.

Les répercussions extraterritoriales du conflit

En 2003, le gouvernement colombien lance une grande offensive militaire destinée à éliminer les plantations de feuilles de coca dans les zones contrôlées par les FARC, notamment dans le sud et l’est du pays (Plan Patriote), obligeant l’Equateur à renforcer son dispositif militaire sur sa frontière nord qui, sur près de 600 km de long, a fait alors l’objet d’une surveillance accrue. Près de 10 000 hommes ont été déployés dans les provinces d’Esmeraldas, Carchi et Sucumbíos avec pour mission de lutter contre les infiltrations d’éléments de la guérilla qui chercheraient à trouver refuge en territoire équatorien. La découverte de campements et le démantèlement de réseaux d’appui logistique des FARC par les forces de sécurité équatorienne tendraient à le prouver.

Les anciens présidents équatoriens, Lucio Gutiérrez, puis Alfredo Palacio avaient à l’époque contribué activement à la mise en place d’un cordon sécuritaire avec la Commission binationale de frontière (Combifron) et d’une coopération opérationnelle entre les services de renseignement étasuniens (DEA), les forces de police colombiennes (DAS) et équatoriennes (UIES)1. Or, l’élection de Rafael Correa à partir de 2006 amène un durcissement de la position équatorienne qui s’explique par le lancement d’une nouvelle phase offensive colombienne (Plan ← 96 | 97 → Victoire) et l’aggravation de ses effets collatéraux2. La multiplication des incursions de l’Armée colombienne sur son territoire et les pratiques d’épandages au glyphosate menées à grande échelle contre les cultures de coca, affectant l’environnement et la santé des populations vivant des deux côtés de la frontière, ont déclenché de fermes protestations de la part du gouvernement équatorien qui a même fait appel à la Cour internationale de La Haye afin de mettre fin aux fumigations aériennes3.

Au plus fort des tensions

L’escalade diplomatique a atteint son paroxysme, lorsque dans la nuit du 29 février au 1er mars 2008, les avions Super Toucans de la Force aérienne colombienne ont bombardé le campement de Raul Reyes, situé en territoire équatorien dans la province de Sucumbíos, tuant un des chefs historiques des FARC ainsi que 24 autres personnes dont un citoyen équatorien et cinq étudiants mexicains dans des circonstances qui restent très controversées. C’était la fameuse opération combinée Fénix qui allait entraîner l’élimination progressive des autres leaders des FARC et marquer un réel déclin de l’action de la guérilla colombienne.

La crise a pris une ampleur tout à fait exceptionnelle avec l’implication indirecte du Venezuela dans le contentieux et le recours de l’Equateur aux instances régionales et internationales en vue d’une solution diplomatique. Le rappel des Ambassadeurs réciproques, la convocation extraordinaire du Conseil de Sécurité de l’Organisation des Etats américains (OEA) le 5 mars 2008, et la mobilisation des troupes déployées sur les frontières par l’Equateur et le Venezuela ont semblé marquer un point de non-retour. Et si le Sommet du Groupe de Rio, convoqué deux jours plus tard en République Dominicaine, avait freiné cette escalade des tensions en condamnant à l’unanimité cette violation de la frontière, sur le fond, les choses avaient peu changé et derrière cette apparente « réconciliation » s’accentuait la ligne de fracture qui divise le sous-continent.

2. Le recours à la force : quelles responsabilités ?

Les répercussions à la fois nationales et transnationales du conflit interne colombien nous amènent à nous interroger sur les responsabilités de l’action ← 97 | 98 → militaire dans ses dimensions éthico-juridiques et sur ses implications politiques et médiatiques.

Sur le plan humanitaire et social

Les conséquences directes de cette guerre concernent tout d’abord les populations civiles, paysanne et indigène dans leur grande majorité, touchées de plein fouet par la violence armée et par les dommages que la lutte antidrogue occasionne sur l’environnement et l’économie locale. On compte aujourd’hui près de quatre millions de déplacés internes selon les données de l’Agence de l’ONU pour les réfugiés (ACNUR) et plus d’un million de Colombiens réfugiés en Equateur et au Venezuela ; des chiffres qui en appellent à la responsabilité des pouvoirs publics, tant dans la mise en place des structures d’accueil et d’aide sociale, que dans les programmes d’implantation de cultures de substitution destinés aux petits paysans.

Une autre conséquence de l’application du Plan Colombie est un déplacement de la violence et du narcotrafic que confirment les saisies et les découvertes de laboratoires clandestins par les forces de sécurité. L’Equateur serait ainsi un pays de transit pour la cocaïne venant du Pérou et de Colombie et un des pôles de blanchiment d’argent de la drogue4. La police judiciaire constate une augmentation des groupes délictueux et des crimes « importés » dans la zone nord : sicariato, enlèvements, extorsions et coyotismo5.

Sur le plan éthique et juridique

C’est un dialogue de sourds qui s’instaure entre la Colombie et l’Equateur sur les objectifs et les moyens de sécurisation de la zone frontière.

L’Equateur a toujours manifesté sa neutralité vis-à-vis du conflit interne colombien et sa claire intention de ne pas intervenir dans les affaires intérieures de son voisin. D’où son désaccord profond sur la politique colombienne en matière de lutte antidrogue et antiterroriste qui l’oblige à coopérer militairement. C’est pourquoi il demande à la Colombie et aux Etats-Unis une aide financière tant pour les dommages occasionnés que pour toutes ces dépenses militaires.

Les Colombiens estiment que la présence évidente et les agissements des FARC en Equateur impliquent de fait le pays voisin dans ce conflit, justifiant toutes les actions militaires visant à anéantir l’ennemi. Ils reprochent à l’Equateur de ne pas adopter une attitude suffisamment ferme face à l’intrusion de la ← 98 | 99 → guérilla, de se replier sur des positions attentistes, moins coûteuses en termes de politique et de sécurité, et d’éviter toute confrontation militaire. Ils demandent plus de solidarité dans la lutte antiterroriste.

Ce sont deux points de vue très contrastés qui s’affrontent sur les principes de non-ingérence et du respect de la souveraineté nationale. Dans le cas du conflit interne colombien, les déplacements tactiques transfrontaliers dans une guerre mobile de guérilla posent d’emblée le problème de la responsabilité sur le terrain de la légitime défense. Car, c’est bien de cet argument (la notion de « Jus ad Bellum » implicitement contenue dans la doctrine de « guerre licite ») dont va se servir le gouvernement colombien pour justifier toute action qu’elle soit d’ordre sécuritaire (lutte anti-drogue) ou militaire (lutte anti-guérilla) entreprise hors du territoire national. Mais, le recours à cette notion peut-il s’effectuer en contrevenant aux principes fondamentaux de non ingérence contenus dans la Charte de l’OEA (art. 19 et 21) comme ce fut le cas avec l’opération Fénix menée en Equateur en mars 2008, alors que les relations bilatérales entre les deux pays voisins s’étaient déjà fort dégradées ?

La pierre d’achoppement se situera au niveau des valeurs du Droit international : c’est l’éternel dilemme entre la priorité accordée à la non-intervention ou à l’autodéfense. Or, l’Equateur considère que la mort de Raul Reyes est inacceptable en raison de l’absence de toute concertation avec les autorités du pays. Le chef guérillero aurait été attaqué dans son sommeil, puis achevé par des hommes envoyés sur place pour s’emparer du corps et des ordinateurs portables. Il n’y a pas eu de poursuites à chaud, dans le feu de l’action, comme le prétendent les Colombiens. En conséquence, le principe de légitime défense est ici illégal, puisqu’il n’a pas été proportionné à l’agression subie ni à une riposte immédiate.

Le gouvernement Colombien ne donne pas la même lecture des faits et invoque la diplomatie préventive demandant plus d’effectivité aux accords internationaux existants. Il constate l’incapacité institutionnelle et le manque de volonté politique dans la mise en œuvre d’une réelle coopération de sécurité entre les Etats face aux exigences qu’imposent les nouvelles réalités géopolitiques des guerres sans frontière6.

La divergence se retrouve enfin sur le terrain idéologique : les FARC ne sont pas considérées par les pays de l’Alliance bolivarienne (ALBA) et par la majorité des pays de l’Union Sud-américaine des Nations (UNASUR) comme des terroristes, mais comme des belligérants d’un conflit interne de basse intensité à qui il conviendrait d’accorder une issue politique par le biais de négociations7. C’est ← 99 | 100 → d’ailleurs une demande que les guérilleros ont formulée dans une lettre adressée aux Etats d’Amérique Latine et de la Caraïbe réunis en Sommet à Cancun le 22 février 2010 qui estiment cependant que la solution est avant tout une affaire nationale8.

Sur le plan politique

Le recours à la force obéit à des stratégies qui ont des implications sur la vie politique nationale colombienne. Il a été, ne l’oublions pas, le mode d’action prioritaire dans la libération des otages. En effet, contre toute attente, déjouant les plans prévus par les parties engagées dans l’accord humanitaire, et court-circuitant les négociations entamées avec les facilitateurs français et vénézuélien9, les Colombiens avaient agi en cavalier seul et remporté diplomatiquement une victoire avec la très médiatisée opération Jaque (2 juillet 2008), conduisant à la libération au bout de six ans de captivité de la Franco-Colombienne Ingrid Betancourt et de trois Américains. Ce coup d’éclat de l’Armée a pu à l’évidence redorer le blason d’un gouvernement colombien, isolé sur la scène régionale et déconsidéré par la communauté internationale pour ses nombreuses violations des droits de l’homme10.

Dans l’exacerbation de ces tensions diplomatiques, il nous faut également prendre en compte le nouveau contexte de l’Amérique Latine et le renversement du rapport de force qui s’est effectué dans la région. En adhérant à la doctrine de la « guerre totale » contre le terrorisme lancée par le président Georges W. Bush, la Colombie s’est retrouvée aux antipodes des positions politiques de la plupart des chefs d’Etat latino-américains ; une tendance forte que tend à confirmer la condamnation par l’Assemblée de l’OEA de l’attaque militaire en Equateur (Résolution du 17 mars 2008 sur la base des accords du Sommet du Groupe de Rio) considérée illégitime au regard du Droit international en dépit de certaines objections étasuniennes. Cette réprobation générale attestait de l’isolement de la Colombie sur l’échiquier géopolitique continental11.

← 100 | 101 → Le climat est en tout cas très polarisé, on se souvient que c’est en réponse à la décision de Rafael Correa de ne pas renouveler le bail de la base militaire de Manta aux Etats-Unis en 2009 que la Colombie contre-attaquait en leur cédant sept nouvelles bases militaires sur son sol (août 2009). Au même moment était réactivée la 4ème flotte de l’US Navy au large des côtes du Venezuela et du Brésil. La préoccupation des gouvernements de la région fut telle, que le Brésil, le Venezuela et l’Argentine demandèrent la convocation en urgence en août 2009 d’un Sommet extraordinaire de l’UNASUR à Bariloche (Argentine)12.

3. Les nouvelles perspectives

Il aura fallu près de deux ans pour que le dialogue entre la Colombie, l’Equateur et le Venezuela puisse s’établir à nouveau, et avec l’élection de Juan Manuel Santos en juin 2010, une page semble avoir été tournée comme le prouve la nomination de nouveaux ambassadeurs13. Après vingt mois de rupture, la réouverture de la Combifron entre l’Equateur et la Colombie rétablit un agenda en vue d’une relance commerciale et d’une collaboration en matière de sécurité, même si Rafael Correa se refuse toujours à mener des opérations militaires conjointes avec son voisin14 et se propose plutôt de redynamiser le Plan Ecuador, une initiative qu’il avait lancée en 2007 destinée à pacifier la zone de frontière par le biais du développement social et économique de la région.

Entre les ennemis jurés d’hier, on assiste alors à l’échange de bons procédés avec les extraditions réciproques de narcotrafiquants ou de terroristes15. Manuel Santos a même assuré que le Venezuela n’abritait plus de campements des FARC16.

Les enjeux qui se cachent derrière cette diplomatie de bon voisinage sont de taille. La Colombie, qui est un des pays qui a le plus souffert d’une dégradation des droits économiques et socioculturels de son peuple et de sa mauvaise réputation auprès de l’opinion publique européenne, cherche à récupérer une place ← 101 | 102 → sur la scène régionale et internationale17. Elle espère parvenir enfin à la signature d’un Traité de libre échange (TLC) bilatéral avec les Etats-Unis grâce à la certification qu’elle a acquise comme élève modèle dans la coopération antiterroriste sur le continent.

Pour l’Equateur et le Venezuela, il s’agit de contrebalancer l’image négative des gouvernements de la gauche bolivarienne véhiculée par une guerre médiatique virulente soutenue par les oppositions politiques internes. L’insistance sur les connexions supposées entre les FARC et ces chefs d’Etat ainsi que les relations prioritaires que ces derniers entretiennent avec des Etats accusés de soutenir le terrorisme international stigmatisent ces pays et représentent un facteur de risque pour les prochaines élections18.

Peut-on considérer aujourd’hui que le conflit armé colombien n’est plus une pierre d’achoppement dans les relations bilatérales de la Colombie avec l’Equateur ou le Venezuela ? Difficile à croire si l’on considère les lourds antécédents du président Santos, ex-ministre de la Défense du gouvernement d’Alvaro Uribe, commanditaire des grandes opérations militaires déployées contre les FARC et de l’élimination des leaders du groupe rebelle, lui qui déclarait, il y a peu de temps encore, qu’il n’était pas question de négocier avec « les terroristes ». Et pourtant, à l’heure où l’Amérique Latine s’affranchissant de l’influence étasunienne construit son propre espace régional intégré, la Colombie, qui, jusqu’à présent, était le plus fidèle bastion de la politique étasunienne dans la lutte antidrogue et antiterroriste, semble se rallier stratégiquement au nouveau poids géopolitique que constituent désormais les pays de l’UNASUR.

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1 Cette coopération trilatérale des services de renseignements avait permis l’arrestation à Quito en janvier 2004 de Simón Trinidad, un haut responsable des FARC.

2 « Derrota total de la FARC es el objetivo de la nueva fase de operaciones militares en el sur del país », El Tiempo (Bogotá), 10/12/06.

3 « Ecuador demandará a Colombia ante Tribunal la Haya y otras instancias internacionales », El Tiempo (Bogotá), 27/04/2011.

4 « El control antidrogas », El Comercio (Quito), 04/05/04.

5 « El secuestro en aumento », El Comercio (Quito), 05/07/04.

6 G. Marcella, « La guerra sin fronteras », <http://www.airpower.au.af.mil/apjinternational/apj-s/2009/1tri09/marcella.htm> consulté le29/04/2011.

7 « Chávez: “La guerrilla ya pasó a la historia” », BBC mundo, 9/6/2008 et « Correa pide también a las Farc que dejen las armas » El País, 14/6/2008.

8 « Las Farc condicionan diálogo en Colombia a salida de tropas de EU del país », El Tiempo, 2/3/2011.

9 N. Saenz, L’émissaire, Paris, éd. Robert Laffont, 2009.

10 Le scandale des « falsos positivos » révélé par la presse en 2008 implique des membres de l’Armée colombienne dans un plan d’exécutions extrajudiciaires de jeunes paysans déguisés en guérilleros. <http://www.semana.com/nacion/casos-olvidados-falsos-positivos/141863-3.aspx> consulté le 17/07/2010.

11 R. Corea, « Así se construyó la paz en Santo Domingo », Cumbre del Grupo de Río 7 de marzo de 2008, <http://www.laondadigital.com/laonda/laonda/301-400/380/A1.htm> consulté le 5/6/2010.

12 <http://www.scribd.com/doc/19222227/Declaracion-Conjunta-Reunion-Extraordinaria-UNASUR-Bariloche-28-agosto-2009> consulté le 30/04/2010.

13 « Avanza el dialogo entre Ecuador y Colombia », BBC. mundo, 09/11/2009.

14 « Quito y Bogotá sellan apoyo en defensa », El Comercio, 20/11/2009 ; « R. Correa descartó operaciones militares conjuntas entre Ecuador y Colombia en la frontera », El Comercio, 26/02/2010.

15 Joaquín Perez Becerra, responsable du front international des FARC en Europe et les narcotrafiquants Didier Rios Galindo et Walid Makled furent l’objet de tractations bilatérales.

16 <http://www.eluniverso.com/2011/04/12/1/1361/santos-dice-venezuela-ya-alberga-campamentos-guerrilleros.html> consulté le 30/04/2011.

17 La Colombie s’est illustrée comme médiatrice pour le retour du Honduras dans l’OEA et pour sa participation à la reconstruction d’Haïti : <http://www.eluniversal.com/2011/04/21/juan-manuel-santos-gestiona-el-liderazgo-regional-de-colombia.shtml> consulté le 22/04/2011.

18 M. Lemoine, « Panne d’ordinateurs à Bogotá », Le Monde diplomatique, 23/05/2011.

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Université Montpellier III, LLACS

La lutte pour le pouvoir dans le Paraguay de la Conquête (1536-1556) : l’irrésistible ascension de Domingo Martínez de Irala

Prologue

En janvier 1536, l’Adelantado don Pedro de Mendoza arrive dans l’estuaire du río de la Plata, à la tête de la plus grande expédition jamais organisée vers les Indes Occidentales. Il est chargé de remonter le fleuve et ses confluents afin de conquérir une « montagne dont coule de l’argent » (Potojchi, en langue quechua). Très vite, la famine et l’hostilité des indigènes vont avoir raison des troupes de Mendoza : en un an à peine, il ne reste plus que trois-cents hommes environ sur les plus de deux mille qui s’étaient embarqués à Sanlúcar de Barrameda…

En avril 1537, Mendoza, gravement atteint de syphilis, décide de rentrer en Espagne. Il désigne le capitaine Juan de Ayolas pour lieutenant et confie le commandement du fort de Buenos Aires au capitaine Francisco Ruiz Galán. Don Pedro s’éteint au milieu de l’Océan, le 23 juin 1537. Loin d’avoir trouvé la « Montagne d’Argent » qu’il était venu chercher, il laisse derrière lui des hommes qui allaient bientôt se déchirer dans une lutte sans merci pour le pouvoir…

Acte I : Naissance d’une ambition

En octobre 1536, Juan de Ayolas avait organisé la première expédition vers la Sierra de la Plata. Parmi ses hommes, figurait Domingo Martínez de Irala, simple secrétaire ayant su gagner la confiance d’Ayolas, dont il était rapidement devenu le second. Ayolas et ses hommes avaient atteint la colline de Lambaré, à la confluence du Pilcomayo et du Paraguay. La région était peuplée d’Indiens guaranis, qui les avaient reçus pacifiquement. Ayolas et ses hommes avaient ensuite repris leur exploration et, le 3 février 1537, avaient atteint le port de La Candelaria, d’où Ayolas était reparti vers l’Ouest, à travers le Chaco, laissant sur place Domingo Martínez de Irala pour lieutenant.

← 105 | 106 → En juin 1537, Irala fut rejoint à La Candelaria par les capitaines Juan de Salazar et Gonzalo de Mendoza, partis de Buenos Aires quelques semaines auparavant afin de porter secours à Ayolas. L’état de fatigue des troupes les poussa à se replier sur le site de Lambaré, où Juan de Salazar fonda le fort d’Asunción. Au cours des mois qui suivirent, Irala se rendit régulièrement à La Candelaria, en quête de nouvelles d’Ayolas. Pendant ce temps, Juan de Salazar redescendit à Buenos Aires, où la situation générale ne s’était guère améliorée. On décida donc d’emmener le plus de personnes possible à Asunción, où les conquistadores mangeaient à leur faim et vivaient en paix avec les autochtones. Francisco Ruiz Galán et Juan de Salazar organisèrent le déplacement au début de l’année 1538.

En arrivant à Asunción, Ruiz Galán tenta aussitôt de s’imposer comme successeur de Pedro de Mendoza. Irala, fidèle à Ayolas (dont la mort n’était pas encore établie), refusa de reconnaître son autorité. L’inimitié qui naquit alors entre les deux hommes marque le début d’une série de rivalités politiques qui secouèrent l’ensemble de la province pendant plusieurs décennies. Dépité, Ruiz Galán préféra repartir pour l’estuaire, dans l’espoir de voir arriver des secours depuis la péninsule.

En octobre 1538, l’officier Alonso Cabrera débarqua à Buenos Aires. Venu porter secours à ses compatriotes, il apportait également une provision royale datée du 12 septembre 1537, qui autorisait, sous certaines conditions, les conquistadores du Río de la Plata à élire leur gouverneur :

Por quanto […] podria ser que al tiempo que don Pedro de Mendoza nuestro governador de la dicha provinçia difunto salio de ella no hoviese dexado lugartenyente o el que oviese dexado […] fuese falleçido y al tienpo de su fallecimyento o antes no hoviese nonbrado governador o los conquystadores y pobladores no lo hoviesen elegido […] mandamos que en tal caso y no en otro alguno hagaís juntar los dichos pobladores y los que de nuevo fueren con vos para que […] elijan por governador en nuestro nonbre y capitan general de aquella provinçia la persona que segund Dios y sus conçiençias pareçiere mas sufiçiente para el dicho cargo1.

Officiellement, le successeur de Pedro de Mendoza était le capitaine Ayolas, mais si ce dernier venait à disparaître, le titre pourrait légitimement revenir à Francisco Ruiz Galán, lui aussi « investi » de l’autorité de Mendoza. Afin d’en avoir le cœur net, Cabrera et Galán décidèrent de se rendre à Asunción, où ils arrivèrent en juin 1539. Irala fit alors valoir qu’en l’absence de nouvelles de son capitaine, il restait la principale autorité dans la région2. Alonso Cabrera le reconnut comme tel et ← 106 | 107 → désavoua Francisco Ruiz Galán, ce qui ne fit qu’attiser la jalousie de ce dernier à l’égard de son rival3.

En janvier 1540, Irala apprit de la bouche d’un jeune indigène que le capitaine Ayolas était bien revenu de son expédition mais qu’il avait été tué par des Indiens hostiles4. Ce témoignage rendait le poste de Gouverneur vacant et, en tant que lieutenant d’Ayolas, lui-même lieutenant de Pedro de Mendoza, Irala avait de fortes chances d’être élu à la tête de la province. Au cours des semaines qui suivirent, le simple secrétaire Domingo Martínez de Irala devint ainsi le premier Gouverneur élu du Río de la Plata, au détriment de Francisco Ruiz Galán.

Acte II : La Guerre des Gouverneurs

La première grande initiative d’Irala fut de dépeupler l’estuaire et de réunir l’ensemble des Espagnols à Asunción, dès septembre 1541. Là, il se mit à préparer une nouvelle expédition vers la « Montagne d’Argent », dont le départ était prévu vers mars-avril 1542. Une lettre reçue au mois de février vint contrecarrer ses projets : Álvar Núñez Cabeza de Vaca lui annonçait son arrivée imminente à Asunción, en tant que Gouverneur et Capitaine Général du Río de la Plata, conformément à la capitulation qu’il avait reçue des mains du Roi5 :

Y porque podría ser al tienpo que vos llegasedes […] no se supiese del dicho Juan de Ayolas si es muerto o bivo, es nuestra merçed y voluntad que en caso de duda tengais la governaçión de la dicha provinçia como su lugarteniente por Nos nombrado […] no enbargante qualesquier teniente quél aya dexado […] y los pueblos o capitanes o sus gentes ayan helegido, hasta tanto que se sepa del dicho Juan de Ayolas6.

Cependant, lorsqu’Álvar Núnez fit son entrée à Asunción, le 1er mars 1542, Irala refusa dans un premier temps de le reconnaître comme successeur officiel de Juan de Ayolas :

Caveça de Vaca […] nos mostro una provision de Vuestra Magestad por la qual en muerte del governador Jhoan de Aiolas mandava le obedeciesemos como governador de esta tierra, y porque de la muerte de Jhoan de Aiolas no se tenya mas certeza de lo que el moço chane avya ← 107 | 108 → dicho, y podia ser bivo, porque el dezia que en su tierra avyan quedado xpianos y podria ser estar bivo entre ellos, por esta provision no le rrecivimos7.

Ainsi, Domingo Martínez de Irala, qui avait annoncé la mort d’Ayolas à ses compatriotes et avait de ce fait été élu Gouverneur, soutenait maintenant que ce dernier était peut-être encore en vie et qu’il ne fallait pas s’empresser de le remplacer. Álvar Núñez lui remit alors un autre document qui faisait de lui le lieutenant d’Ayolas en cas d’incertitude sur la mort de ce dernier. Cette fois, Irala n’eut d’autre choix que de se soumettre à l’autorité du nouveau Gouverneur8, qui fut dès lors considéré comme un usurpateur par de nombreux conquistadores, notamment les anciens compagnons de Mendoza9.

Álvar Núñez chercha bientôt à remettre un peu d’ordre dans les affaires courantes de la ville. Il s’attaqua notamment à la polygamie et au concubinage, devenus naturels pour les habitants de la ville10, aux mauvais traitements infligés par les Espagnols aux Indigènes, ainsi qu’à la politique fiscale des officiers de la Couronne, ordonnant notamment qu’on ne perçoive pas le quinto real tant qu’on n’aurait pas trouvé de véritables richesses11. Ces mesures, il va sans dire, ne firent que renforcer l’hostilité de ses opposants.

Le 8 septembre 1543, après avoir désigné le capitaine Juan de Salazar pour lieutenant, Núñez prit la tête d’une nouvelle expédition vers la « Montagne d’Argent » et quitta la ville en compagnie de 90 hommes environ12. L’expédition tourna vite à la catastrophe et l’ambiance au vinaigre : trois mois après leur départ, Álvar Núñez et ses hommes n’avaient toujours rien découvert et étaient pour la plupart malades et fiévreux… Dans les rangs des expéditionnaires, on commença à murmurer contre le Gouverneur, comme le montre cette citation du chroniqueur et témoin oculaire Ulrich Schmidel :

← 108 | 109 → Nous n’exécutâmes rien d’important : le commandant n’était pas l’homme qu’il fallait pour conduire une pareille entreprise. Il était détesté de l’armée parce qu’il traitait tout le monde fort mal. […] Le gouverneur se décida [ensuite] à s’avancer dans le pays à la tête de toutes ses forces, ce qui ne nous convenait pas parce que la contrée était entièrement couverte d’eau. La plupart [des hommes] souffraient encore des suites des fatigues éprouvées pendant cette expédition. D’ailleurs, Álvar n’inspirait pas une grande confiance à l’armée, car il n’avait jamais rempli de charges importantes13

Le 18 mars 1544, Álvar Núñez fut finalement sommé de rentrer sur le champ à Asunción, où l’expédition arriva le 8 avril, épuisée et bredouille. Le 25, une trentaine d’officiers pénétra chez le Gouverneur au cri de « ¡Libertad! ¡Libertad! ». Celui-ci fut arrêté, enchaîné et enfermé, comme la plupart de ses proches. Les biens d’Álvar Nuñez furent mis sous séquestre14 et le couvre feu décrété15. Les rebelles se rendirent enfin chez Irala pour lui rendre ses fonctions de Gouverneur.

La ville fut dès lors divisée en deux camps : celui des Leales, partisans d’Álvar Núñez, et celui des Comuneros, partisans d’Irala. En règle générale, le groupe des Comuneros se composait des conquistadores venus avec Mendoza ou Cabrera ; celui des Leales des compagnons d’Álvar Núñez. Mais les exceptions furent nombreuses : ainsi, les capitaines Juan de Salazar et Diego de Abreu, arrivés avec Mendoza, se rangèrent aux côtés d’Álvar Núñez, tandis que d’anciens compagnons de ce dernier prirent le parti des insurgés.

Acte III : Comuneros contre Leales

Les assassinats et arrestations devinrent quotidiens16. Il régnait un tel désordre que les insurgés ne savaient plus quoi faire d’Álvar Núñez, de peur des représailles17. Finalement, le 8 mars 1545, celui-ci fut embarqué pour l’Espagne à bord d’une caravelle baptisée Comuneros. Ainsi, le message adressé à Charles Quint était on ne peut plus clair… Le départ forcé d’Álvar Núñez n’apaisa pas les tensions, loin s’en faut, et la situation tourna vite à la guerre civile : les opposants à Irala furent menacés, lynchés, emprisonnés ; la violence était omniprésente, comme le souligne Ulrich Schmidel :

← 109 | 110 → Dès qu’Alvar-Nuñez fut parti pour l’Espagne, la discorde se mit parmi nous, tellement que personne n’était d’accord. Les chrétiens se battaient continuellement entre eux, et le diable s’en mêla si bien, que nul n’était en sûreté ; ce qui dura pendant plus d’un an18

Ce n’est qu’en 1547 qu’Irala put enfin songer à une nouvelle expédition vers la Sierra de la Plata. Fin novembre, il confia le commandement au capitaine Francisco de Mendoza et remonta le Paraguay jusqu’au port de San Fernando. Après plusieurs mois d’une marche harassante à travers marécages, salines et hauts plateaux, l’expédition traversa la rivière Guapay, au cœur de l’actuelle Bolivie. Irala et ses hommes apprirent alors que la région avait été conquise en 1538, qu’elle dépendait de Lima et surtout qu’un immense gisement d’argent, le cerro de Potosí, y avait été découvert en 1545… La déception fut immense, mais on apprit également qu’il existait une autre terre immensément riche, située plus au Nord et connue sous le nom de Paititi19… Irala voulut immédiatement partir à la recherche de cette région fabuleuse, mais ses officiers s’y opposèrent farouchement et le sommèrent de renoncer à son titre de capitaine général20. Son remplaçant, Gonzalo de Mendoza, décida de rentrer sur le champ à Asunción.

En arrivant au port de San Fernando, on apprit que Diego de Abreu s’était emparé du pouvoir et avait fait décapiter Francisco de Mendoza21. Ce dernier s’était laissé convaincre qu’Irala ne reviendrait sans doute jamais de son expédition. On avait donc organisé de nouvelles élections au poste de Gouverneur, qui furent remportées par Abreu. Furieux d’avoir été battu, Mendoza avait proclamé l’invalidité du scrutin et ordonné l’arrestation du vainqueur. Mais ce dernier avait pris les devants en ordonnant l’exécution du lieutenant d’Irala22.

Pris de panique à l’idée de regagner Asunción, les mêmes officiers qui avaient destitué Irala le supplièrent cette fois de reprendre ses fonctions. De retour à Asunción, Irala fit emprisonner Diego de Abreu et confisquer les armes de ses partisans. Abreu réussit toutefois à s’évader en compagnie de son ami Ruy Díaz Melgarejo23. Irala fut successivement victime d’une tentative d’assassinat et de renversement. Les responsables furent condamnés au garrot ou pendus, à l’exception de Díaz Melgarejo, qui fut simplement emprisonné24

← 110 | 111 → Pour mettre un terme à ces violences, Irala décida de marier plusieurs de ses filles à certains de ses rivaux : doña Úrsula et doña Marina épousèrent respectivement Alonso Riquelme25 et Francisco Ortiz, deux cousins de Diego de Abreu ; doña Isabel fut mariée à Gonzalo de Mendoza, toujours jaloux d’avoir perdu son titre de capitaine général, et doña Ginebra à Pedro de Segura, arrivé récemment du Pérou mais déjà hostile à Irala. En mariant ses filles illégitimes et métisses à des Espagnols illustres, Domingo Martínez de Irala ne scella pas seulement une alliance avec ses anciens rivaux : il conféra également à l’ensemble des métis paraguayens un statut social comparable à celui des « vieux conquistadores » de la province26.

En 1551, le calme relatif étant revenu à Asunción, Irala se mit à songer à une nouvelle expédition vers le Haut-Paraguay. Pour des raisons que nous n’évoquerons pas ici, il ne partit que le 18 janvier 1553, après avoir désigné Felipe de Cáceres pour lieutenant. À peine avait-il quitté Asunción que les partisans de Diego de Abreu tentèrent une nouvelle fois de prendre le pouvoir par la force. Irala rentra d’urgence à Asunción et fit emprisonner la plupart des insurgés. En mai 1553, il repartit vers le Nord mais, une fois encore, l’expédition tourna court et, dès le mois de septembre, il rentra à Asunción sans avoir découvert la moindre richesse27.

En arrivant à Asunción, Irala apprit que Felipe de Cáceres avait fait tuer Diego de Abreu et que Ruy Díaz Melgarejo s’est enfui vers le Brésil, dans l’intention de se rendre en Espagne et d’informer le roi des derniers événements ayant secoué la province28. Il s’attendait donc à de nouveaux affrontements contre ceux qui refusaient obstinément de le voir diriger la province sans titre officiel. Mais le 2 juin 1555, une nouvelle à la fois inattendue et espérée lui parvint29 : l’Empereur l’avait officiellement nommé Gouverneur et Capitaine Général du Río de la Plata30. Cette nomination, qui légitimait Irala au poste qu’il occupait en réalité depuis près de vingt ans, devait en principe mettre un terme aux querelles entre Leales et Comuneros. Prudent, Irala prit néanmoins quelques précautions supplémentaires.

← 111 | 112 → En 1556, il organisa le premier repartimiento d’indigènes parmi les Espagnols. Après avoir réparti tous les Indiens de la région d’Asunción parmi ses amis et alliés, il invita les autres conquistadores désireux de bénéficier d’une encomienda à s’installer loin de la capitale, notamment dans la région du Guairá, proche du Brésil31. En 1554, la ville d’Ontiveros y avait été fondée. Mais des soulèvements y avaient rapidement éclaté et, deux ans plus tard, l’ordre n’y était toujours pas rétabli32. En outre, les Portugais du Brésil s’aventuraient chaque jour un peu plus à l’ouest de la ligne de Tordesillas, menaçant ainsi les territoires espagnols33… Il devenait donc urgent de défendre les territoires orientaux de la province, ce qui impliquait d’occuper le Guairá de façon plus significative. Comme on ne pouvait plus compter sur la loyauté d’Ontiveros, Irala décida de fonder une nouvelle ville sur les rives orientales du Paraná. Cette mission fut confiée à son ancien ennemi, Ruy Díaz Melgarejo, qui l’accepta aussitôt dans l’espoir de voir libérer ses amis et de recevoir peut-être une encomienda34.

En 1557, la ville de Ciudad Real fut donc fondée au cœur du Guairá, à trois lieues d’Ontiveros, qui fut dès lors abandonnée au profit du nouvel établissement. Une fois encore, Irala faisait d’une pierre deux coups : en donnant aux anciens Leales une encomienda dans le Guairá, il assurait non seulement la défense de territoires convoités par les Portugais, mais garantissait également une plus grande sécurité dans les rues de la capitale… Fort de ce succès politique, il succomba le 3 octobre 1556, des suites d’une mauvaise fièvre.

Épilogue

La mort d’Irala et la fin des affrontements entre Leales et Comuneros ne signifia pas pour autant celle des luttes intestines au Paraguay : en 1576, la succession du Gouverneur Juan Ortiz de Zárate, donna lieu à une nouvelle bataille politico-administrative pour le pouvoir. Bien que moins violente que les affrontements que nous venons d’évoquer, elle n’en fut pas moins complexe et tout aussi remplie de rebondissements35.

← 112 | 113 → Quoi qu’il en soit, il est intéressant de voir ici à quel point les deux premières décennies de présence espagnole dans le Río de la Plata, centrée presque exclusivement autour d’Asunción, ont marqué l’Histoire coloniale du Paraguay. Nous avons déjà souligné d’une part le rôle joué par Irala dans la définition du statut des métis, d’autre part celle du rôle géo-stratégique joué par le Paraguay dans la défense des territoires espagnols contre les incursions portugaises. Mais ce qui nous semble le plus remarquable, c’est la façon dont les premiers conquistadores de la province apprirent à se gouverner de façon relativement « autonome », en raison d’un vide de pouvoir officiel et en vertu d’une provision royale expédiée dans des circonstances exceptionnelles mais qui devint bien vite une des rares instructions royales de référence dans cette partie du Nouveau Monde.

Bien que l’expression « suelo patrio » apparaisse dès 1612 dans les écrits de Ruy Díaz de Guzmán36, nous émettons la plus grande réserve sur les conclusions de Fulgencio Moreno au sujet de l’existence d’une « conscience nationale » paraguayenne dès le XVIe siècle37. Toutefois, force est de constater que les conquistadores et colons du Paraguay prirent vite l’habitude de ne pas se laisser imposer, par quelque autorité que ce fût, des dirigeants qui ne les satisfaisaient pas, n’hésitant pas à les destituer, voire les expulser. Ainsi, à l’instar d’Álvar Núnez en 1545, le jeune Diego de Mendieta, qui avait hérité à titre provisoire du titre de Gouverneur de son oncle, Juan Ortiz de Zárate, fut renvoyé en Espagne en 1577. Dix ans plus tard, ce fut au tour de l’Évêque Alonso Guerra d’être expulsé manu militari d’Asunción, pour avoir « osé » réclamer le paiement de la dîme par ses concitoyens.

En 1592, l’élection d’Hernandarias de Saavedra, premier Gouverneur criollo du Nouveau Monde, apaisa enfin les tensions politiques dans la province. L’exercice du pouvoir par un « enfant du pays » était peut-être plus facile à accepter par une société qui avait rapidement pris ses distances par rapport à la métropole… ← 113 | 114 →

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1 « R. P. a Alonso Cabrera, Valladolid, 12-09-1537 », Archivo General de Indias (désormais A.G.I.), Gobierno, Buenos Aires 1, liv. 1, f° 98 r°-98 v°. Rédigé à titre exceptionnel, ce document fut pourtant utilisé jusqu’à la fin du XVIIIe siècle (voir MORA MÉRIDA, José Luis, Paraguay y Uruguay contemporáneos, Séville, Escuela de Estudios Hispano-Americanos de Sevilla, 1981, p. 26).

2 « Requerimiento del capitán Irala al veedor Cabrera…, Asunción, 20-06-1539 », in LAFUENTE MACHAIN, Ricardo de, El Gobernador Domingo Martínez de Irala, Buenos Aires, La Facultad, 1939, p. 379-381.

3 « Carta de Domingo de Yrala á S. M., 1545 » ; « Relación de Pero Hernández, año 1545 », in NÚÑEZ CABEZA DE VACA, Álvar, Naufragios y Comentarios, Madrid, Lib. de V. Suárez, 1906 (texte original de 1555), vol. II, p. 384 et 312.

4 « Carta de Domingo de Yrala… », op. cit., p. 385-386.

5 « Relación de Pero Hernández… », op. cit., p. 322.

6 « Capitulación otorgada a Álvar Núñez Cabeza de Vaca, 1540 », in VAS MINGO, Milagros del, Las capitulaciones de Indias en el siglo XVI, Madrid, Instituto de Cooperación Iberoamericana, 1986, p. 365.

7 « Carta de Domingo de Yrala… », op. cit., p. 390.

8 Id., p. 391.

9 GÓMEZ NADAL, Emili, « Noticia del intento de expedición de Jaume Rasquí al Río de la Plata en 1559 », in El valencià Jaume Rasquí, Governador del Plata (1557-1559), Valencia, Generalitat Valenciana, 1987, p. 32.

10 DOMINGO, Paola, « Quand la transgression devient la norme : la cellule familiale dans le Paraguay du XVIe siècle », in DOMINGO, Paola, VIGNAUX, Hélène (dir.), Arts et sociétés en Amérique latine. La transgression dans tous ses états, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 207-218.

Résumé des informations

Pages
XII, 539
ISBN (PDF)
9783035202786
ISBN (ePUB)
9783035199598
ISBN (MOBI)
9783035199581
ISBN (Livre)
9783034311489
Langue
Français
Date de parution
2014 (Octobre)
Published
Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2014. 552 p., 13 ill. n/b

Notes biographiques

Florence Belmonte (Éditeur de volume) Karim Benmiloud (Éditeur de volume) Sylvie Imperato-Prieur (Éditeur de volume)

Florence Belmonte est agrégée d’espagnol et Professeur de civilisation de l’Espagne contemporaine à l’Université Montpellier III. Karim Benmiloud est normalien, agrégé d’espagnol, Professeur de littérature latino-américaine à l’Université Montpellier III et membre de l’Institut universitaire de France. Sylvie Imparato-Prieur est agrégée d’espagnol et Maître de Conférences habilitée en civilisation espagnole (XVIII<UP>e</UP> siècle) à l’Université Montpellier III.

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Titre: Guerres dans le monde ibérique et ibéro-américain