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Le Défi du roman

Narration et engagement oblique à l’ère postmoderne

de Elisa Bricco (Auteur)
Monographies XII, 210 Pages

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Avant-propos
  • Première partie Les défis du roman aujourd’hui
  • 1. De la survie à l’affirmation :poétique et lecture romanesque aujourd’hui
  • 1.1. Le roman, toujours vivant ? Les avatars du « produit » roman
  • 1.2. Pourquoi lire des romans ?
  • 1.3. Questions de lecture, la lecture en question
  • 1.4. Quels romans lire ?
  • 1.5. La fin du roman ?
  • 2. Nouvelles formes et nouveaux enjeux du roman : du postmoderne à l’engagement
  • 2.1. Qu’est-ce que le postmoderne littéraire ?
  • 2.2. L’emprise du social dans le roman
  • 2.3. Pour un engagement désengagé
  • Deuxième Partie Les nouveaux défis de la fiction
  • 1. L’errance de la vérité dans les romans gigogne d’Alain Nadaud
  • 1.1. L’emboîtement de la narration
  • 1.2. Le pacte de lecture
  • 1.3. Premier niveau : la mise en place de l’univers fictionnel
  • 1.4. Deuxième niveau : la dispersion des voix
  • 1.5. Troisième niveau : l’écriture en question
  • 2. Collage, fragmentation et assimilation : la composition du roman en mosaïque
  • 2.1. Au début il y a la lecture
  • 2.2. La mosaïque : la totalité en pièces
  • 2.3. Les composantes de la mosaïque : pour un roman postmoderne
  • 2.4. Le carrefour des stratégies textuelles
  • 2.5. La macrostucture
  • 2.6. Un immense chassé-croisé
  • 2.7. Le réseau symbolique
  • 2.8. Le carrefour intertextuel
  • 2.9. La mosaïque, la fragmentation et l’histoire du XXe siècle
  • 3. Notes pour un voyage de découverte en Volodinie
  • 3.1. Préparation au voyage : des textes comme des briques
  • 3.2. Préparation au voyage 2 : définition de la destination
  • 3.3. Départ : des acteurs et des situations
  • 3.4. Une halte : le rôle du lecteur
  • 3.5. Une rencontre : le narrateur
  • 3.6. Le voyage reprend : l’humanité post-exotique
  • 3.7. En route : entre rêve, chamanisme et Bardo
  • 3.8. Le voyage continue : « tout se tient »
  • Troisième partie Les nouveaux défis du roman : un engagement oblique
  • 1. Femmes en marge
  • 1.1. Rose Mélie Rose : un antécédent exemplaire
  • 1.2. Le problème de l’origine
  • 1.3. L’abandon et les disparitions
  • 1.4. Abandon et dédoublement
  • 1.5. Un parcours vers la dépossession de soi
  • 1.6. Est-il possible d’être heureuse ?
  • 1.7. La passivité comme moyen pour affronter le monde
  • 2. Les affres de la condition hypermoderne
  • 2.1. Deux héroïnes pour un malaise commun
  • 2.2. Au-delà du paradigme ‘génétique’, la condition hypermoderne
  • 3. Recettes pour faire face à la crise I : fantastique et merveilleux
  • 3.1. Le merveilleux chrétien
  • 3.2. Les visions et les rêves
  • 3.3. Phénomènes surnaturels
  • 4. Recettes pour faire face à la crise II : le rire et le sourire
  • 4.1. Humour ou ironie ?
  • 4.2. Christian Oster ou « La persécution de l’humoriste »
  • 4.3. Le double rire de Volodine
  • 5. La ville révélée : Jean Rolin et Philippe Vasset
  • 5.1. Focus sur les auteurs
  • 5.2. Comment se développent ces récits autour du projet ?
  • 5.3. Quelle relation s’établit-il entre le Sujet et l’objet de son enquête-quête ?
  • 5.4. Est-ce qu’on peut considérer ces récits comme engagés par rapport à la société d’aujourd’hui ?
  • 5.5. Engagement et éthique dans la littérature
  • Conclusion
  • Bibliographie
  • Références des chapitres
  • Titres de la collection

← xii | 1 → Avant-propos

Roman. La grande forme de la prose où l’auteur, à travers des ego expérimentaux (personnages), examine jusqu’au bout quelques thèmes de l’existence.1

La lecture des romans accompagne notre existence dès le moment où nous apprenons à lire et s’accroît parfois au fil des années. Les histoires qu’ils nous font partager nous permettent d’entrer dans la vie des autres, de sentir avec eux le pouls de l’existence, comprendre le monde et la vie par personnes interposées. En outre, la lecture des romans amène à découvrir les mécanismes narratifs et stylistiques que les écrivains renouvellent incessamment, démontrant l’inépuisable vitalité de ce genre littéraire, cycliquement donné comme mort et pourtant toujours bien en vie.

Le roman est en rapport étroit avec le monde et la société. Cela ne signifie pas que les autres pratiques scripturales ou genres littéraires ne soient concernés par la réalité complexe et changeante de notre époque, c’est la vocation de la littérature de représenter l’homme et le monde de la manière la plus complète et profonde, mais il s’avère que le domaine de l’écriture en prose, et plus précisément de la fiction narrative, s’ouvre sur des espaces toujours nouveaux et en liaison avec le monde contemporain. La fréquentation des textes fictionnels fournit ainsi des clés pour lire notre contemporanéité et, comme le suggère Emmanuel Carrère, vivre « d’autres vies que la [nôtre]2 ».

Les études qui composent le présent ouvrage représentent un parcours humain, intellectuel et didactique avec la production narrative contemporaine : c’est l’aboutissement d’une recherche commencée au début du nouveau Millénaire3. Ce parcours commence par une mise au point théorique sur la lecture, de son concept à sa pratique, et sur la lecture élaborée à partir des pratiques contemporaines d’écriture fictionnelle. A travers la mention ← 1 | 2 → et l’analyse des plus importants travaux universitaires qui ont été écrits sur la littérature française contemporaine et sur le roman en particulier, sont mises en relief les voies empruntées par les auteurs et la manière dont la critique a perçu ce moment de grande euphorie scripturale. La richesse et le foisonnement de la production d’œuvres narratives et fictionnelles actuelle sont incontestables, et le regard critique sur cette réalité éditoriale et créative permet d’en saisir les caractéristiques et de se repérer dans une mare magnum pouvant effrayer ceux qui s’y plongeraient sans repères et sans instruments épistémologiques adéquats. Après une mise au point théorique sur l’évolution de la production en prose narrative aujourd’hui (depuis 1980 environ), et sur les raisons qui poussent les universitaires à s’intéresser de plus en plus à cette pratique, le parcours critique se poursuit avec une lecture approfondie d’œuvres originales selon des schémas d’analyse variés appropriés aux spécificités intrinsèques de chacune d’entre elles.

Le titre du présent ouvrage se réfère aux deux lignes directrices qui s’entrecroisent dans le roman au présent, de la fin du XXe au début du XXIe siècle : celle d’une poétique dite ‘postmoderne’ qui interroge la création et la met en rapport avec d’autres formes artistiques, et celle sociocritique, qui témoigne d’une certaine emprise de la vie contemporaine et de sa complexité sur les œuvres romanesques. Par le questionnement des chemins créatifs des écrivains et l’analyse détaillée de leurs ouvrages, l’itinéraire proposé ici pourra être emprunté aussi bien par des étudiants que par des lecteurs désireux de mieux connaître la littérature au présent. Ce parcours s’étend des pratiques postmodernistes de la fin du XXe siècle à l’engagement contemporain de l’écrivain, dans les méandres de la société et de ses problématiques et apories. C’est un engagement oblique parce que non déclaré ni assumé explicitement par les auteurs et qui sourd subrepticement lors de la lecture de récits où les héros marginaux et démunis affrontent des situations et vivent dans des conditions extrêmement difficiles. Cet essai a pour fin de mettre en lumière la richesse et la finesse du regard des auteurs sur notre réalité à travers des créations littéraires aussi variées que riches en invention et imagination.

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1 M. Kundera, L’Art du roman, Paris, Gallimard, 1986, p. 179.

2 E. Carrère, D’autres vies que la mienne, Paris, P.O.L., 2009.

3 Cf. les deux collectifs que j’ai dirigés pour des revues italiennes : Il romanzo francese contemporaneo, Trasparenze, n° 27-28, Genova, Edizioni San Marco dei Giustiniani en 2006 et Il romanzo francese contemporaneo (1980-2009), Nuova corrente, n° 56, 144, Genova, Tilgher en 2009.

← 2 | 3 → Première partie
Les défis du roman aujourd’hui
← 3 | 4 →

 

← 4 | 5 → 1. De la survie à l’affirmation : poétique et lecture romanesque aujourd’hui

A la veille de l’an 2000, la réflexion sur l’idée de fin a occupé massivement les discussions et les esprits : les catastrophistes se demandaient si la fin du deuxième millénaire provoquerait la fin de l’humanité ; les optimistes espéraient qu’elle engendrerait des changements mémorables ; les « neutres » pensaient qu’elle n’apporterait aucune transformation. Aujourd’hui on peut affirmer que, après l’an 2000 et durant toutes ces dernières années, de nombreux changements se sont produits dans nos vies, dans notre réalité désormais mondialisée, dans l’idée de la fin. Car la fin est une pensée, une condition et une conviction et comme telle elle est appelée à être ressassée, discutée et même niée.

On pourrait en dire de même de l’idée de crise de la littérature au sein de la société occidentale. Comme le remarque Dominique Maingueneau1, cette crise n’est pas une, mais triple puisqu’aujourd’hui on assiste à l’effondrement de la valeur de la littérature qui a perdu le rôle culturel essentiel qu’elle détenait non seulement depuis le Romantisme, mais encore plus loin depuis la période Classique, celui de l’imprimé, du produit littéraire et du roman et aussi celui des études littéraires. Au-delà du changement du paradigme épistémologique, au niveau de la production littéraire, il s’avère que le milieu des spécialistes en littérature, universitaires ou non, est partagé entre les pessimistes qui proclament la mort de la littérature en prétendant que, après les dernières avant-gardes et la mort des grands auteurs, on n’a presque plus publié de grandes œuvres, et les optimistes qui, au contraire, invoquent la survivance et la vitalité de la littérature. A vrai dire, cycliquement les milieux littéraires ont vécu ces tiraillements et ces discussions entre les partisans de la modernité et ceux qui la rejettent, la querelle des anciens et des modernes n’est pas vraiment si loin de nous. Les tenants des valeurs contemporaines savent que la création littéraire est en pleine effervescence et qu’une partie de la production n’est pas seulement liée aux règles et aux dynamiques du ← 5 | 6 → marché et aux chiffres d’affaires des grands groupes éditoriaux, mais aussi qu’elle est l’expression d’une recherche toujours en marche, d’une tentative toujours renouvelée pour essayer de nouvelles voies de l’écriture et pour jeter un regard constructif sur le passé. Car c’est seulement en posant un regard critique sur le présent qu’on peut le raconter et le confronter avec le passé et le cas échéant puiser dans la richesse et dans les expériences venant du passé en les actualisant pour les réutiliser, dans une perspective de recyclage qui est très actuelle.

L’idée de crise peut être considérée comme une donnée acquise, un état plutôt qu’un moment passager. On entend parler cycliquement de crise et l’idée selon laquelle on a atteint la fin a désormais été intégrée dans les esprits2, par conséquent on peut se demander comment les écrivains réagissent à cette crise et à cette fin qui n’en est plus vraiment une. On assiste, en effet, au renouvellement très intéressant d’un panorama littéraire qui s’ouvre sur une série de perspectives originales. Un renouvellement attendu et désormais souhaitable, où le constat commun du dépassement de la crise joue un rôle fondamental.

Les transformations de l’actualité, leur grande vitesse, la force qu’elles exercent désormais sur l’existence, aussi bien au niveau individuel que planétaire, sont en partie à l’origine du sentiment d’incertitude dans lequel nous sommes plongés, et de notre sensation de vivre dans une réalité mouvante3: les écrivains contemporains, de diverses manières et à des niveaux différents, affrontent ces nouvelles données en démontrant une grande capacité de réaction et de vivacité créative.

Le présent chapitre propose une réflexion sur la lecture contemporaine du roman, à partir du constat selon lequel aujourd’hui encore cette pratique est très répandue nonobstant toutes les déclarations pessimistes sur la crise et sur la fin de la littérature. Il m’a semblé opportun d’analyser ensuite les motivations conduisant malgré tout les lecteurs à l’achat (le mot a son sens dans notre société de consommation) du roman en tant que produit littéraire spécifique. L’approche de la lecture comme activité intime et la prise en compte du sujet lecteur en tant que sujet actif dans le processus de lecture, ← 6 | 7 → conduira inévitablement à la question du choix des auteurs et des titres. Je cautionnerai mes propres choix et mes penchants personnels par une illustration des principaux ouvrages critiques sur le roman allant de 1990 à 2005 environ. Le panorama critique de la production romanesque contemporaine ne serait pas complet sans une mise au clair de la problématique liée à l’écriture fictionnelle aujourd’hui. Ensuite, j’expliciterai et illustrerai les deux chemins empruntés par l’écriture narrative que je considère comme spécifiques et révélateurs d’une certaine insertion de la littérature dans le monde d’aujourd’hui, c’est-à-dire une certaine pratique de création dite postmoderne et une véritable attention portée aux problématiques sociales et humaines actuelles que nous pouvons repérer chez quelques auteurs et dans leurs démarches d’écriture, de lecture et de monstration de la réalité très personnelles.

1.1. Le roman, toujours vivant ? Les avatars du « produit » roman

Ce que l’on appelle crise du roman depuis l’aube des Temps modernes relève moins des problèmes techniques ou de choix esthétiques que de la remise en question périodique, pour des raisons extra-littéraires, d’ordre philosophique ou politique, de l’imagination créatrice, de sa nature et son pouvoir, et plus profondément des rapports entre le monde et l’homme, qu’il soit créateur ou lecteur.4

« Mort le roman ? Non, increvable!5» L’affirmation du critique et romancier Dominique Noguez est catégorique et il me semble qu’elle pourrait sceller toute discussion sur la vitalité de ce genre littéraire – le plus jeune parmi tous-, précisément parce que, comme il le dit dans son plaidoyer, « le roman est la plus libre des formes littéraires, une forme caméléon qui a résisté à tout, a survécu à toutes les révolutions formelles »6. Le roman a toujours su accompagner et stimuler les attentes et les prédilections du public. L’élasticité formelle qui depuis toujours a octroyé aux romanciers la possibilité de ← 7 | 8 → mener les expérimentations les plus hardies – souvent bien acceptées par les lecteurs et donc acquises par le public –, fait que le roman a promu et accompagné plusieurs évolutions esthétiques, il suffit de penser à la vitesse de l’émergence et de l’évolution du roman réaliste, en se renouvelant et en secondant les modes et les vagues de modernisation. Ces transformations cycliques du genre romanesque ont contribué à la formation du goût des lecteurs en même temps qu’elles ont suivi leurs penchants.

Le roman comme produit commercial

Avant d’aborder le thème de la lecture du roman et de l’écriture fictionnelle en prose, il me semble important de situer celui-ci dans le contexte culturel et économique où il se place naturellement aujourd’hui. Le roman est désormais considéré par les professionnels de l’édition comme un produit parmi d’autres, qui garde néanmoins ses caractéristiques intrinsèques en tant qu’objet littéraire lié à la pratique de la lecture, mais qui est tout autant considéré comme un objet commercial. Si on l’observe de près, la situation du roman à l’intérieur du panorama littéraire n’a pas beaucoup changé par rapport à ce qui se passait il y a dix ans : la production éditoriale est en pleine croissance et ne cesse d’augmenter, selon les lois du capitalisme le plus poussé. Aussi les œuvres narratives en général suivent-elles la tendance à la hausse des marchés. Pourtant, si on considère un laps de temps plus important, un siècle par exemple, on se rend compte que si d’un côté le produit roman a subi les mêmes changements que tout autre produit commercial, de l’autre, pour les lecteurs, il est resté un objet qui touche à la sphère de l’intimité, la lecture d’évasion étant liée pour la majorité des personnes au temps libre, aux moments de repos et de repli sur elles-mêmes.

Comment choisir un roman ?

Résumé

Cet ouvrage propose une réflexion sur le roman contemporain depuis 1980 et constate que la pratique de l’écriture fictionnelle en prose n’a jamais été aussi vivante qu’aujourd’hui. La première partie présente une mise au point sur les motivations des lecteurs d’œuvres de fiction et sur les spécificités de celles-ci dans le contexte contemporain. Un panorama des ouvrages critiques de référence propose un aperçu des principaux auteurs et des traits dominants de leurs œuvres. Dans la deuxième partie, une étude critique plus serrée de quelques romans analyse leurs liens possibles avec l’esthétique postmoderne. La troisième partie est consacrée à l’engagement « oblique » des écrivains qui se posent dorénavant en témoins privilégiés du monde contemporain, selon une posture tout à fait caractéristique de l’écriture romanesque d’aujourd’hui.

Notes biographiques

Elisa Bricco (Auteur)

Elisa Bricco est professeur associé de littérature française à l’Université de Gênes en Italie. Ses recherches portent sur le roman et la poésie contemporains. Elle a écrit sur A. Bertina, F. Bon, J. Echenoz, A. Fleischer, S. Germain, E. Hocquard, V. Rouzeau, A. Volodine. Elle dirige le groupe de recherche de l’ARGEC (Atelier de recherches génois sur l’écriture contemporaine).

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Titre: Le Défi du roman