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Produire, diffuser et contester les savoirs sur le sexe

Une sociohistoire de la sexualité dans la Genève des années 1970

de Sylvie Burgnard (Auteur)
Thèses XVI, 368 Pages

Résumé

Héritière de 1968, la décennie 1970 est couramment pensée comme celle de la libération sexuelle. A l’encontre des interprétations simplificatrices, cet ouvrage apporte un regard critique sur l’idée d’une libération de la sexualité. Il décortique les manières de dire et de penser la sexualité durant ces années en étudiant divers points de vue : celui de la sexologie, du planning familial, de l’éducation sexuelle et des mouvements féministes et homosexuels. Leur confrontation montre que s’il existe bien de la part des mouvements féministes et homosexuels un appel à renverser les normes sociales en matière de couple, de famille et de sexualité, cet appel reste étranger aux structures institutionnelles de la sexologie, du planning familial et de l’éducation sexuelle. En retraçant l’histoire d’un passé proche, cet ouvrage éclaire la construction sociale et historique des enjeux actuels en matière de sexualité et rappelle les liens étroits qu’entretiennent politiques de la sexualité et maintien de l’ordre social.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Résumé
  • Summary
  • Remerciements
  • Introduction: Littérature, méthodes et sources
  • 1.1 L’histoire de la sexualité, racines et ramifications
  • 1.2 La sexualité dans l’étude du temps présent
  • 1.3 Étudier la sexualité, enjeux théoriques et méthodologiques
  • 1.4 Vers une histoire de la sexualité dans les années 1970 à Genève
  • 1.5 Les sources : un trésor éparpillé
  • Fonds d’archives publics et archives privées
  • Revues et médias
  • Entretiens
  • Chapitre 2: La sexologie au chevet de la sexualité : théoriser et traiter le sexe
  • 2.1 La médecine et le sexe, aux racines de la sexologie
  • 2.1.1 Médecine des humeurs et traités des « Maladies des femmes », aux origines des pathologies sexuelles
  • 2.1.2 Les transformations de la médecine du sexe au XIXe siècle, du « système perversion-hérédité-dégénérescence » à son dépassement
  • 2.1.3 La sexologie du XXe siècle, vers une « orgasmologie » ?
  • 2.2 L’essor de la sexologie en Suisse romande à l’aube des années 1970
  • 2.2.1 La sexologie romande, sociogenèse d’une discipline en quête de légitimité
  • 2.2.2 Le legs de Maurice Chalumeau : une impulsion décisive pour la sexologie genevoise
  • 2.3 La sexualité au prisme des publications médicales romandes de sexologie (1970 – 1980)
  • 2.3.1 La diversité comme mot d’ordre
  • 2.3.2 La sexualité inscrite dans les mutations du social
  • 2.3.3 Au cœur de la normalité, le couple entre fonction et dysfonction
  • Le principe de la différence des sexes au fondement du couple
  • Soigner le couple ou comment réconcilier la psychanalyse et l’approche comportementale
  • 2.3.4 Les sexualités non conformes
  • Adolescent·e·s et personnes âgées, au-delà de la génitalité
  • Homosexuel·le·s et transexuel·le·s, hors de la bi-catégorisation du sexe et du genre
  • 2.4 Conclusion
  • Chapitre 3: Contraception, avortement, famille et bonheur conjugal : discours romands de et autour du CIFERN
  • 3.1 L’histoire de la contraception, au cœur des évolutions démographiques et des politiques de population
  • 3.1.1 Les théories sur la population et le contrôle des naissances
  • 3.1.2 Les ancêtres du planning familial : entre contrôle des naissances et eugénisme
  • 3.1.3 Recul de la fécondité et réactions politiques
  • 3.1.4 L’après Deuxième Guerre mondiale, du baby boom au baby bust
  • 3.2 Au cœur des politiques de population, le CIFERN à la croisée des débats sur l’avortement
  • 3.2.1 Le planning familial pour lutter contre l’avortement et promouvoir la famille
  • 3.2.2 Le CIFERN et les gynécologues en action pour lutter contre l’avortement
  • 3.2.3 Le CIFERN comme espace de production de savoirs sur l’avortement
  • 3.2.4 Le débat sur l’avortement au regard du vécu des femmes
  • 3.3 Le discours du CIFERN sur la contraception, apologie du couple et silence sur l’émancipation féminine
  • 3.3.1 Quand la contraception n’est pas un outil au service de l’émancipation des femmes
  • 3.3.2 Quel rôle pour les hommes ?
  • 3.3.3 Le couple responsable, figure centrale de la promotion de la contraception
  • 3.3.4 Adolescentes, célibataires, quand la contraception sort du couple
  • 3.3.5 Changements dans la sexualité des jeunes : les adultes entre craintes et fantasmes
  • 3.4 L’orientation psychosociale du CIFERN et sa mise en question
  • 3.4.1 La consultation conjugale et sexologique au CIFERN, vers une orientation psychosociale
  • 3.4.2 Enjeux de pouvoir autour de la sexualité, l’orientation psychosociale remise en question
  • 3.4.3 Les années 1970 en tension entre psychologisation et contestation
  • 3.5 Conclusion
  • Chapitre 4: Enseigner la responsabilité. L’éducation sexuelle des jeunes entre dissuasion et prévention
  • 4.1 Les origines de l’éducation sexuelle, de l’hygiène sociale à la protection de la jeunesse
  • 4.1.1 Le courant de l’hygiène sociale et les prémisses de l’éducation sexuelle au tournant du XXe siècle
  • 4.1.2 Les transformations du système éducatif à Genève au XXe siècle : vers l’idéal de la « démocratisation des études » et la mixité
  • 4.1.3 Émergence et développement du système de protection de la jeunesse : entre contrôle et prévention
  • 4.2 Vers une éducation sexuelle systématique à Genève (1960-1980) : structures, acteurs et actrices
  • 4.2.1 Une institutionnalisation progressive
  • 4.2.2 L’impulsion médicale
  • 4.2.3 Réticences parentales
  • 4.2.4 Des enseignant·e·s peu impliqué·e·s
  • 4.2.5 Des élèves presque invisibles
  • 4.3 Années 1960 et 1970, ce que les jeunes doivent savoir sur la sexualité
  • 4.3.1 Une sexualité pleine de dangers, ruptures et continuités dans les années 1960
  • 4.3.2 Le tournant des années 1970 : du souci pour la collectivité à la responsabilité individuelle
  • 4.4 Conclusion
  • Chapitre 5: Mouvements féministes et homosexuels : la sexualité comme levier du changement
  • 5.1 Discours contestataires sur la sexualité, l’héritage du passé
  • 5.1.1 Pionniers et pionnières : un anticonformisme marginal
  • 5.1.2 Le Deuxième Sexe, une pensée en rupture
  • 5.1.3 Les rapports sociaux de sexe à la veille du renouveau féministe : l’union conjugale comme cache-sexe
  • 5.2 Émergence et perspectives théoriques du MLF genevois : affirmer le caractère politique du sexe
  • 5.2.1 Le MLF-Genève, de multiples filiations
  • 5.2.2 Du personnel au politique, la théorie appliquée
  • 5.2.3 Au fondement de la pensée du MLF genevois : division sexuelle du travail et sexualité
  • 5.2.4 L’analyse du viol, au paroxysme de la division sexuelle des rôles
  • 5.2.5 Transformer les rapports sexuels : démystifier l’orgasme vaginal et questionner la contraception
  • 5.3 Questionner la reproduction : pratiques d’émancipation et de réappropriation du corps
  • 5.3.1 Le pouvoir par la connaissance, autodétermination et self-help
  • 5.3.2 Luttes pour l’avortement : « À qui appartient le ventre de cette femme ? »
  • 5.3.3 Démédicaliser la naissance, la technique au service des femmes
  • 5.4 Démanteler l’hétérosexualité : les groupes lesbiens et homosexuels à Genève
  • 5.4.1 L’affirmation de l’homosexualité : un défi à l’ordre social
  • 5.4.2 Porter l’homosexualité dans l’espace public
  • 5.4.3 Visibilité des revendications homosexuelles et réactions politiques
  • 5.4.4 Lutter contre la discrimination, le cas du certificat de bonne vie et mœurs
  • 5.4.5 « Plaisir d’amour », la revendication de l’homosexualité à la Télévision suisse romande
  • 5.5 Conclusion
  • Conclusions générales
  • Des champs polarisés
  • Conflits et consensus
  • Entre ruptures et continuités, quel bilan pour la sexualité ?
  • Bibliographie
  • 5.6 Sources
  • 5.6.1 Fonds d’archives
  • Lois et documents officiels
  • 5.6.2 Imprimés
  • 5.6.3 Sources orales
  • 5.7 Références

Résumé

Cette recherche investigue les manières de voir et de penser la sexualité durant les années 1970 dans le contexte genevois. Elle se focalise sur cinq champs spécifiques producteurs de savoirs et de discours sur la sexualité : la sexologie, le planning familial, l’éducation sexuelle, les mouvements féministes et les mouvements homosexuels. L’analyse de ces champs, qui repose sur un large éventail d’archives, permet de mettre en évidence la complexité de la période post-68 et la variété des manières d’appréhender la sexualité, portant à reconsidérer de manière critique la notion de libération sexuelle couramment associée à cette période. Les positions et trajectoires des différents acteurs et instances étudiés dessinent un clivage profond entre deux pôles. D’un côté, les discours institutionnels, pédagogiques et préventifs, adossés à l’édifice des théories médicales et scientifiques, s’articulent autour de la notion centrale de couple hétérosexuel. Sexologie, planning familial et éducation sexuelle s’attachent à informer, enseigner, protéger et soigner la sexualité, avec un souci particulier à l’égard de l’activité sexuelle des jeunes. Ils produisent et relaient à cet effet des savoirs qui établissent la conjugalité comme pré-requis à l’exercice de la « bonne sexualité ». Ces discours, dotés d’une forte légitimité, s’opposent et renvoient à la marge ceux produits, de l’autre côté, par les mouvements contestataires, dont les perspectives diffèrent radicalement. Les mouvements féministes et homosexuels placent le couple et la famille au cœur du système d’oppression qu’ils appellent à détruire et critiquent les modes d’élaboration et de transmission des savoirs sur la sexualité, marqués par des rapports de domination jugés aliénants. La configuration explorée et analysée ici contribue à l’histoire d’une période encore méconnue pour Genève en éclairant les enjeux et les dynamiques à l’œuvre dans cet espace spécifique. Elle contribue en outre à démontrer la portée politique de la sexualité qui reste, aujourd’hui comme dans les années 1970, un enjeu social et politique intimement lié au contrôle des populations. ← XI | XII → ← XII | XIII →

Summary

This research investigates the ways sexuality was seen and thought during the 1970s in the city of Geneva. The focus is drawn on five specific areas involved in the production of knowledge and discourses on sexuality : sexology, family planning, sex education, feminist movements and homosexual movements. Our analysis relies on a wide range of archives and unfolds the complexity of the post-68 years and the variety of points of view on sexuality. As a consequence it leads to discuss and criticize the idea of a sexual liberation that is frequently associated to this period. The positions and paths of the different arenas and actors taken into consideration shape a deep gap between two main trends. On one side, institutional, pedagogical and preventive discourses, relying upon medical and scientific theories, are based on the central concept of the heterosexual couple. Sexology, family planning and sex education work to inform, teach, protect and cure sexuality, with a special concern about the sexuality of young people. In this sense they produce and spread knowledge that establishes conjugality as a pre-requisite to “good sexuality”. These discourses, highly legitimate, oppose and relegate to the margins those produced on the other side by anti-establishment movements. Feminist and homosexual movements situate conjugality and family at the core of the oppression system they wish to destroy and criticize the elaboration and transmission processes of knowledge for symbolizing and reinforcing power relations. The configuration we analyze is a contribution to the history of a still unknown period of Geneva’s history. Moreover it draws on the demonstration of the political charge of sexuality which today still remains a social and political issue closely linked to the control of populations. ← XIII | XIV → ← XIV | XV →

Remerciements

Les métaphores ne manquent pas pour illustrer l’expérience que représente la réalisation d’une thèse de doctorat : course de fond, traversée du désert ou de l’océan – en solitaire bien sûr ! – ascension de l’Everest, etc. Mais en marge du défi physique et mental qu’elles représentent chacune à leur manière, thèse et performance sportive ont en commun de signifier peut-être avant tout un parcours initiatique. Au-delà d’un apprentissage intellectuel et d’une expérience professionnelle, ces années de thèse ont constitué un véritable cheminement personnel au cours duquel se sont succédés plongées introspectives, remises en question, illuminations, doutes et soulagements. Toutefois, en dépit du caractère très individuel de la thèse, la présente recherche n’aurait jamais abouti sans le concours, l’aide et le soutien des personnes qui ont cheminé avec moi et auxquelles je tiens à exprimer mon immense gratitude.

À mon directeur de thèse tout d’abord, pour sa confiance en moi qui, comme il le dit souvent, dépasse sans aucun doute la mienne, pour sa disponibilité sans faille, son intelligence et sa clairvoyance sans lesquelles je me serais assurément perdue en route. Pour ses qualités humaines aussi, et peut-être surtout, qu’il a su conserver envers et contre les écueils du monde académique.

À ma co-directrice ensuite, pour ses interventions fructueuses tout au long de mon travail et pour sa relecture attentive.

Aux membres de mon jury pour leur relecture et leurs commentaires sur le manuscrit, qui m’ont confrontée à mes limites et m’ont poussée à gravir un échelon supplémentaire.

À celle dont j’ai partagé le bureau durant ces années et qui, bien plus amie que collègue, m’a si souvent éclairée sur mon travail et davantage encore sur moi-même. Nos échanges et discussions m’ont énormément apporté.

À celui aussi qui nous a rejointes il y a quelques temps et dont les conseils avisés, le tact et l’humour à toute épreuve sont choses précieuses.

À toutes les personnes qui d’une manière ou d’une autre ont contribué à cette recherche en me faisant partager leurs souvenirs ou leurs archives. ← XV | XVI →

Aux personnes qui ont pris le temps de relire mes chapitres.

À ma famille.

À mes amies sans qui je ne serais rien, à celles qui m’ont écoutée, encouragée et changé les idées.

À S. pour son aide, son soutien et sa présence tout au long de ma recherche, pour sa disponibilité, sa patience et sa connaissance des archives et de mille autres choses utiles.

Avec une pensée toute particulière pour S. et E. au souvenir des rayons de soleil qu’elles m’ont, au propre comme au figuré, apportés durant ces années. ← XVI | 1 →

Introduction

Littérature, méthodes et sources

1.1L’histoire de la sexualité, racines et ramifications

The task of historical investigation is the understanding of the
processes of categorization which make phenomena like sex socially
significant, and which produce the forms of knowledge which provide
the focus for social regulation and control.

Jeffrey Weeks, Making Sexual History, Cambridge, Polity Press, 2000, p. 112

L’histoire de la sexualité suscite à l’heure actuelle un enthousiasme certain, dont témoigne le foisonnement d’ouvrages, de colloques et de séminaires qui lui sont consacrés1. Le dynamisme de ce champ d’étude ne doit pourtant pas faire oublier sa relative jeunesse au sein de la discipline historique2. Comme le souligne Jeffrey Weeks, de manière un peu ← 1 | 2 → schématique peut-être, l’accession de la sexualité au rang d’objet d’étude pertinent pour les sciences humaines et sociales n’est intervenue que tardivement, dans le dernier tiers du XXe siècle :

It was taken for granted that the truths of sex were timeless. […] There was the world of social life, susceptible to understanding through learning the laws of society or of historical necessity ; and there was the domain of the essential, graspable only through uncovering the laws of nature. As a result, historians and sociologists […] left the quest for sexual knowledge to others : psychologists, mythologists, anthropologists, sexologists […]3.

Rompant avec une conception naturaliste, des ouvrages publiés au cours des années 1970 opèrent un tournant épistémologique majeur en établissant le caractère social et culturel de la sexualité. Ces travaux ouvrent les vannes de l’étude historique de ce thème. Leurs auteurs s’inscrivent pourtant davantage dans les champs de la sociologie et de la philosophie que dans celui de l’histoire. Véritables pionniers, les sociologues John Gagnon et William Simon développent en 1973 une théorie sociale de la sexualité qui réfute catégoriquement tout déterminisme biologique pour affirmer au contraire la prééminence du culturel dans la compréhension et la mise en acte du sexe :

La sexualité n’est pas une ‹ fonction emblématique › ni un phénomène universel qui traverserait les époques et les cultures. […] Cela veut dire que l’on ne peut pas traiter des constructions sociales et culturelles de la sexualité comme si elles n’étaient que des réponses à un impératif sexuel biologique ou comme si elles relevaient d’un développement personnel qui s’exprimerait en tout temps et en tout lieu. […] L’expérience réelle de la sexualité, de même que les pratiques sexuelles des individus, résulte d’apprentissages particuliers dans une culture particulière. Ces apprentissages concernent chaque aspect de la sexualité, et comprennent le décryptage d’événements physiologiques liés à l’excitation, le plaisir sexuel et l’orgasme4.

Le sociologue anglais Kenneth Plummer prend appui sur ces thèses dans son ouvrage, également pionnier, intitulé Sexual Stigma et paru en 1975. Affirmant la pertinence et la nécessité de développer une sociologie de la sexualité, il aborde son objet par le biais de la déviance et analyse les ← 2 | 3 → modèles de comportement sexuel qui se déploient en dehors des liens du mariage5. Un an plus tard, Michel Foucault publie en France La volonté de savoir, premier tome de son Histoire de la sexualité, lequel inscrit résolument la sexualité au cœur du social et du politique. Allant plus loin encore que ses prédécesseurs anglo-saxons, dont il ignore par ailleurs les travaux6, Foucault envisage la sexualité non seulement comme un construit historique et social, mais comme une pièce maîtresse du travail de normalisation et de disciplinarisation auquel sont soumises les sociétés occidentales7. Son analyse se conjugue avec une théorie originale des rapports de pouvoir dont la sexualité est un élément central :

Il ne faut pas décrire la sexualité comme une poussée rétive, étrangère par nature et indocile par nécessité à un pouvoir qui, de son côté, s’épuise à la soumettre et souvent échoue à la maîtriser entièrement. Elle apparaît plutôt comme un point de passage particulièrement dense pour les relations de pouvoir : entre hommes et femmes, entre jeunes et vieux, entre parents et progéniture, entre éducateurs et élèves, entre prêtres et laïcs, entre une administration et une population8.

Mais si ce tournant conceptuel est un préalable indispensable à l’essor de l’histoire de la sexualité, il ne suffit toutefois pas à l’expliquer entièrement. Il synthétise en fait une évolution déjà en cours, dont les racines et ramifications sont diverses. D’après Jeffrey Weeks, « Foucault’s work made such an impact in the early 1980s because, in part at least, it complemented and helped to systematize work already going on »9.

L’historiographie s’accorde ainsi pour attribuer à l’histoire de la sexualité des origines multiples. Parmi les explications de l’émergence d’un regard historique sur le sexe, les auteur·e·s relèvent avant toute chose l’influence du climat politique des années 1970 et tout particulièrement la remise en cause des normes sexuelles portée par les mouvements féministes et homosexuels lors de cette période, qui permet d’envisager la ← 3 | 4 → sexualité sous un angle nouveau10. Ainsi, à bien des égards, l’histoire de la sexualité est tributaire de modes de penser nés en marge du monde universitaire, dans les milieux militants11. Ceci étant, les synthèses historiographiques associent néanmoins l’émergence de l’histoire de la sexualité à un certain nombre d’évolutions intervenues au cours du XXe siècle au sein même de la discipline historique, dont le principal effet est la naissance d’une curiosité historique à l’égard de la dimension sexuelle. La première de ces évolutions prend corps dans les champs de la démographie historique et de l’histoire de la famille, où les questions de sexualité émergent pour la première fois en tant qu’objet de recherche. Cette précocité relève pour une large part de la volonté, tant académique que politique, de comprendre le déclin observé de la fécondité, tout particulièrement dans le contexte français où il prend une ampleur notable12. L’exploration des ressorts de la fécondité porte les démographes et historiens de la famille à s’éloigner des études purement quantitatives qui dominaient la discipline jusqu’alors pour aborder les processus à une échelle plus proche des individus. Dès 1948, les travaux de Philippe Ariès ouvrent la voie en prenant pour objet d’étude la transformation des attitudes face à la vie et la procréation13. De là, ses recherches s’orientent vers les questions de contrôle des naissances et de contraception tandis que d’autres historiens lui emboîtent le pas14, si bien que dans les années 1970, ce champ d’investigation voit le nombre de ses publications augmenter considérablement15.

Le même glissement d’une perspective macro vers une approche davantage tournée vers les individus est perceptible au niveau de la discipline historique dans sa généralité et contribue à façonner les condi ← 4 | 5 → tions d’existence d’une histoire de la sexualité en tant que telle. Outre l’influence de la démographie historique et de l’histoire de la famille, l’histoire de la sexualité est redevable à une mutation du regard historique qui le porte à se tourner vers les dimensions encore inexplorées de l’ordinaire et du quotidien. Dès les années 1940, des voix se font entendre pour affirmer l’importance de produire, conjointement à l’histoire économique, politique et sociale des sociétés, une histoire des sentiments, des sensibilités et des mentalités. Une nouvelle génération d’historiens émerge, attachés à investir le champ de la vie privée et de l’intime et amenés de ce fait à explorer des thématiques originales, en recourant à des techniques d’investigation elles aussi novatrices. Georges Duby affirme ainsi dès 1961 le rôle central des mentalités dans l’histoire des sociétés et la nécessité pour l’historien d’aborder non seulement la dimension des faits mais également celle des idées et des représentations16. Figure emblématique de ce courant historique, Alain Corbin s’attelle, dans les années 1980, au défrichement d’une histoire des sens en prenant pour premier objet d’étude les mutations de la sensibilité aux odeurs17. Loin de constituer des traditions imperméables, ces courants historiographiques s’entremêlent, comme en témoigne le travail commun de Georges Duby et Philippe Ariès qui éditent au milieu de la même décennie une histoire de la vie privée dont les bornes chronologiques s’étendent de l’antiquité romaine au XXe siècle tardif18. De manière évidente, « si l’irruption de la sexualité dans l’espace public est fondamentale pour l’essor de son histoire, inversement, la reconnaissance du privé comme terrain légitime de l’historien est une étape tout aussi importante »19. ← 5 | 6 →

Le troisième terreau dans lequel s’enracine l’histoire de la sexualité est celui de l’histoire des femmes. Si le sujet femmes suppose d’emblée l’investigation des sphères de l’intime et du privé où elles sont majoritairement reléguées, le traitement de la sexualité n’est ni plus ni moins lacunaire dans ce champ que dans les veines historiographiques précédemment évoquées. Un petit corpus de travaux investigue dans les années 1980 les questions de reproduction et de maternité, notamment en observant la manière dont se sont élaborés des savoirs scientifiques et médicaux sur les femmes20. Au cours de la décennie suivante, la sexualité en tant que pratique est plus directement abordée, notamment par le biais des recherches d’Anne-Marie Sohn sur l’histoire des femmes dans l’espace privé21. Bien que directement concerné par l’enjeu de la construction sociale du féminin et du masculin, ce pan de l’histoire est longtemps resté relativement étranger, parfois même réticent, au concept de genre22. Toutefois, suite à la diffusion des théories féministes américaines qui affirment l’inscription des comportements sexuels au cœur des rapports de pouvoir entre hommes et femmes23 et dans la continuité des critiques formulées à l’encontre d’une histoire de la sexualité aveugle en matière de rapports sociaux de sexes24, la conviction s’est progressivement établie d’une étroite interdépendance entre genre et sexualité. Peut-être plus encore dans le champ de la sociologie que dans celui de l’histoire où il reste discuté25, le concept de genre fait désormais partie intégrante de ← 6 | 7 → l’analyse de la sexualité, entretenant avec elle un rapport d’influence réciproque :

En définitive, aussi bien les rapports de genre que la sexualité humaine résultent de constructions, unies par une relation dialectique. D’une part, le genre structure la sexualité humaine, en inscrivant les actes et les significations de la sexualité dans une logique de rapports inégaux. D’autre part, la sexualité représente, stabilise et légitime les rapports de genre, en figeant les rapports entre hommes et femmes dans une nature (qui est ici une nature travaillée, seconde)26.

Pour Gagnon, l’articulation entre genre et sexualité est si prégnante qu’elle constitue l’une des conceptualisations fondamentales de la théorie des scripts qu’il élabore :

Dans la plupart des sociétés, les conduites sexuelles et les conduites de genre sont liées à un certain degré. C’est-à-dire que ce que les hommes et les femmes font au plan sexuel est souvent différent, et qu’il existe des prescriptions sociales et des expériences qui sont associées aux conduites sexuelles selon le genre […]27.

À partir des années 1990, des investigations approfondies de l’articulation entre genre et sexualité ont été menées, qui ont ajouté la notion supplémentaire de sexe biologique, pour remettre précisément en cause la nature biologique du sexe physique et entamer le décryptage de sa construction sociohistorique. Après la dénaturalisation de la pulsion sexuelle et des rapports entre les sexes, c’est la fabrique sociale et historique du corps sexué lui-même qui draine l’attention des chercheurs et chercheuses depuis deux décennies28. ← 7 | 8 →

De ces origines et influences multiples découle un champ d’études composite. Mais, pour hétérogène qu’apparaisse la production scientifique sur la sexualité, des tendances peuvent néanmoins être dégagées, notamment parmi les thématiques investiguées. L’historiographie française distingue ainsi des espaces bien défrichés d’autres secteurs encore relativement inexplorés29. Les thématiques aujourd’hui les mieux connues sont aussi celles qui ont suscité les premiers intérêts des historiens, non sans lien d’ailleurs avec les enjeux politiques auxquels elles sont liées. Maladies vénériennes et prostitution constituent ainsi l’un des champs les mieux balisés de l’histoire de la sexualité. Le même constat peut être fait à l’égard de la contraception, qui a fait l’objet de nombreuses recherches. La vie affective concentre à son tour une large part de l’attention des chercheur·se·s, avec pour résultat la constitution d’une histoire du couple, du flirt ou encore de l’éducation sentimentale30. Érotisme et violences sexuelles ont également fait l’objet de travaux, dans une proportion cependant nettement moindre. Les dernières décennies du XXe siècle, enfin, ont connu l’ouverture de nouveaux chantiers parmi lesquels on peut citer l’histoire de la sexologie31 ou encore celle de la virilité32.

Si l’histoire de la sexualité est un champ de recherche peu développé en France, sa progression en Suisse est encore bien plus timide. Dans l’historiographie suisse, tant francophone que germanophone, peu d’ouvrages abordent la thématique sexuelle. Pour limitée qu’elle soit, la ← 8 | 9 → production helvétique présente toutefois certaines similarités avec celle de la France, notamment en matière d’objets d’étude. L’histoire de la prostitution et de la prévention face aux maladies vénériennes commence ainsi à être bien investiguée33. Des travaux se sont également penchés sur la contraception, notamment par le biais des évolutions législatives concernant l’avortement34. La période contemporaine concentre une large part de l’attention des historien·ne·s en Suisse, avec un intérêt encore accru pour le tournant du XIXe au XXe siècle. Plusieurs recherches se sont employées à retracer les politiques mises en œuvre par les cantons et la confédération à l’égard de la sexualité en se concentrant par exemple sur le cheminement politique ayant conduit à l’unification du code pénal suisse, entré en vigueur en 194235. Le rôle particulier joué par la Suisse en matière d’eugénisme a par ailleurs conduit les historiens à investiguer ce pan de l’histoire helvétique, avec pour résultat un corpus d’ouvrages ← 9 | 10 → et d’articles aujourd’hui non négligeable sur la question36. L’histoire des homosexualités en reste quant à elle encore à ses prémisses, en dépit de nouvelles études menées à son sujet au cours de la décennie écoulée. Au travail pionnier de Hélène Joly en 1998 se sont ainsi additionnées de nouvelles investigations, dont la récente thèse réalisée sur l’histoire de l’homosexualité masculine en Suisse dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale37.

1.2La sexualité dans l’étude du temps présent

Si les recherches sur la sexualité ont leurs thématiques privilégiées, elles ont aussi leurs périodes de prédilection. De sorte que les auteur·e·s de bilans historiographiques s’accordent pour souligner l’investissement précoce du champ par les historien·ne·s de l’Antiquité, du Moyen Âge et de l’époque moderne, précocité qui contraste avec le retard accumulé par ← 10 | 11 → l’histoire contemporaine des sexualités38. Cette dernière connaît toutefois un notable essor depuis le début des années 2000 et le nombre de publications va croissant. Citons entre autres l’article de Sylvie Chaperon sur l’histoire de la contestation des normes et des savoirs sur la sexualité39, le travail mené sur les transformations législatives en France de Janine Mossuz-Lavau40, l’ouvrage collectif La modernisation de la sexualité41 ou encore le tout récent volume en anglais intitulé Sexuality in Europe. A Twentieth-Century History42.

Plus encore que l’ère contemporaine, la période récente, et tout particulièrement les années post-68, pourtant dites de la libération sexuelle, apparaissent comme le parent pauvre de l’histoire de la sexualité43. Au sein de la « fièvre interprétative »44 dont 1968 a fait l’objet, la question de la sexualité reste curieusement peu abordée. L’historiographie de mai 68, qu’on pourrait pourtant croire concernée au premier chef par cette thématique, lui consacre une place des plus limitées. L’idée est pourtant aujourd’hui admise que l’étude de 68 ne peut se limiter à celle des seuls événements de mai à Paris. La plupart des auteur·e·s s’accordent sur la nécessité de les inscrire au contraire dans la durée et de considérer, en d’autres termes, la période de mai-juin 1968 comme « l’épicentre d’une large contestation, galaxie de mouvements sociaux, politiques et culturels très divers qui se juxtaposent dans le temps et interfèrent avec des mutations profondes dont certaines sont lisibles bien avant mai ← 11 | 12 → 1968 »45. Ceci semble ouvrir la voie vers l’exploration de la sexualité durant les « années 68 »46. Or rares sont les ouvrages qui, comme l’imposant volume récemment publié par Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel, intègrent à leur champ d’investigation les enjeux de sexualité, de reproduction ou encore de féminisme47. Ce dernier thème, souvent associé à la thématique du genre, est celui qui apparaît le plus fréquemment dans l’historiographie des années 6848 et, en marge de cette veine historiographique à proprement parler, l’histoire des mouvements féministes et homosexuels des années 1970, histoire quasiment immédiate qui émerge dès la fin de la décennie, est bien celle qui concentre la majeure partie des réflexions historiques sur la sexualité pendant cette période49. L’histoire du mouvement de libération des femmes (MLF) retrace les nouvelles perspectives théoriques adoptées par les militantes et explore certains pans de l’histoire sexuelle au travers des luttes menées pour l’émancipation des femmes50. Il en va de même pour les travaux ← 12 | 13 → réalisés sur l’histoire des mouvements homosexuels51. Dans le contexte helvétique, où les lacunes en matière d’histoire récente de la sexualité ne sont pas moindres, la trajectoire des mouvements féministes dans les années 1970 est également le champ le mieux défriché par les historien·ne·s, ayant connu au cours des dernières années une relative envolée52.

En dépit de ces avancées, le bilan historiographique reste maigre si bien qu’Anne-Claire Rebreyend déclare en 2005 que « la réflexion sur la ‹ révolution sexuelle › et plus largement, sur les sexualités en histoire du temps présent, est à peine entamée et gagnerait à s’inspirer des nombreuses productions des sociologues »53. En effet, si les lacunes sont ← 13 | 14 → conséquentes dans le champ de l’histoire, d’autres disciplines, et tout particulièrement la sociologie, démontrent un vif intérêt pour les évolutions de la sexualité au cours des dernières décennies. Des sociologues contribuent ainsi à alimenter un flux de synthèses et bilans largement controversés sur la période 68. La question de la sexualité tend ici encore à se limiter à l’histoire du Mouvement de libération des femmes dans le contexte français, voire parisien, faisant état d’un point de vue particulièrement critique54. La portée des bouleversements de 68 en matière de sexualité est également abordée, avec davantage de nuance, par la revue Mouvements dans un dossier intitulé « Sexe : sous la révolution, les normes »55.

Résumé des informations

Pages
XVI, 368
ISBN (ePUB)
9783035195613
ISBN (PDF)
9783035203004
ISBN (MOBI)
9783035195606
ISBN (Broché)
9783034315371
Langue
Français
Date de parution
2015 (Février)
Published
Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2015. 368 p.

Notes biographiques

Sylvie Burgnard (Auteur)

Sylvie Burgnard est Dr en sociologie. Actuellement maître-assistante à l’Université de Genève, elle y enseigne l’histoire sociale et la socioéconomie de la sexualité. Ses recherches portent sur l’histoire de la sexualité au sens large : histoire de la sexologie, des politiques de population, de la contraception, de l’éducation sexuelle, des mouvements féministes et homosexuels.

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Titre: Produire, diffuser et contester les savoirs sur le sexe