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Une figure de l’expansion

La périphrase chez Charles Baudelaire

de Federica Locatelli (Auteur)
©2015 Thèses 194 Pages

Résumé

L’enjeu de cet essai est d’entrer dans la poétique de Baudelaire par la voie du langage, spécifiquement par l’analyse d’une figure rhétorique dont la fréquence témoigne d’une nouvelle attitude poétique : la périphrase. Célébrée en tant que source du sublime par Aristote et Longin, mais successivement délaissée, au fil des siècles, en tant qu’instrument anodin de l’ornatus, la figure assume une dignité nouvelle sous la plume de Baudelaire : figure d’expansion par excellence – lexicale, syntaxique et sémantique – la périphrase est exploitée en tant qu’outil propice à l’extension des confins de la poésie, au niveau de forme comme du contenu.
La fréquence et la pertinence de la périphrase chez Baudelaire donnent à voir l’essence de la quête littéraire moderne, à savoir l’aporétique recherche de l’Inconnu. Intimement liée au faire (poïein) poétique, elle conduit à nous interroger sur le sens du langage, ou plutôt sur la question du sens que le geste artistique laisse en suspens. Comme l’écrit Michel Deguy, en introduisant notre parcours par une préface, « la poésie (la périphrase) nomme, appelle périphrastiquement l’Inconnu. Elle y plonge, dit Baudelaire ».

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur/l’éditeur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Remerciements
  • Table des matières
  • Table des abréviations
  • Préface
  • L’admirable faculté de poésie
  • Introduction
  • 1. Un langage de l’expansion
  • 1.1 Élargir les possibilités du langage
  • 1.2 Élargir les confins de la rhétorique
  • 2. Une figure de l’expansion
  • 2.1 Élargir le rôle de la périphrase
  • 2.1.1 D’ornatusà necessitas
  • 2.1.2 De la fleur de rhétorique à la fleur du thyrse
  • 2.2 Élargir la définition de la périphrase
  • 2.2.1 Une expansion syntaxique et lexicale
  • 2.2.2 L’Albatros et ses périphrases
  • 2.2.3 Une expansion sémantique
  • 2.2.4 Une expansion poétique
  • 3. L’expansion de l’individualité
  • 3.1 Briser la justesse du nom
  • 3.1.1 Entre cratylisme et arbitraire
  • 3.1.2 Baudelaire et l’onoma
  • 3.2 Élargir l’activité de nomination
  • 3.3 Au-delà des noms bibliques
  • 3.3.1 Au-delà du nom de l’éros
  • 3.4 Invoquer le nom de la Madone
  • 3.4.1 Au-delà du nom du mal
  • 3.5 Au-delà du nom
  • 4. Dilater le temps
  • 4.1 Dilater la perception du temps
  • 4.2 Percevoir une éternité fictive
  • 4.2.1 L’éternité de L’Horloge
  • 4.2.2 L’éternité du Phénix
  • 4.2.3 L’éternité du mal
  • 4.2.4 L’éternité du rêve
  • 4.3 Découvrir une éternité durable
  • 4.3.1 Le temps du crépuscule
  • 4.3.2 La périphrase du crépuscule
  • 4.4 Découvrir le temps de la Poésie
  • 5. Dilater l’espace
  • 5.1 Dilater la perception de l’espace
  • 5.2 Prolonger le fini vers l’Infini
  • 5.3 Se plonger dans l’espace poétique
  • 5.4 Découvrir les lieux du chercheur d’Infini
  • 5.4.1 Se plonger dans la ville
  • 5.4.2 Se plonger dans la mer
  • 5.4.3 Se plonger dans le gouffre
  • Conclusion
  • Annexes
  • Annexe 1
  • Les aspects linguistiques du texte poétique : du Parnasse au symbolisme
  • Annexe 2
  • Les noms propres dans les Fleurs du Mal
  • Annexe 3
  • La Synonymie et la Périphrase
  • 1. Les signes mono-verbaux et les synthèmes
  • 2. Les périphrases
  • Bibliographie sélective
  • 1. Bibliographie baudelairienne
  • Les Œuvres
  • Éditions des Œuvres complètes
  • Éditions critiques des Fleurs du Mal et du Spleen de Paris
  • Correspondance
  • Biographie
  • Études baudelairiennes
  • Poétique et débat sur l’art : articles et monographies
  • L’imaginaire baudelairien : articles et monographies
  • Études sur Les Fleurs du Mal et explication de poèmes : articles et monographies
  • Études stylistiques sur l’écriture baudelairienne : articles et monographies
  • 2. Bibliographie générale
  • Littérature et critique littéraire
  • Rhétorique et définitions de périphrase : ouvrages et articles critiques
  • Linguistique et sémantique : articles et monographies
  • Dictionnaires et grammaires
  • Philosophie et religion : ouvrages et articles critiques
  • Index des poèmes cités
  • Les Fleurs du Mal
  • Les Épaves
  • Pièces diverses
  • Poèmes apportés par l’édition de 1868
  • Le Spleen de Paris

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Table des abréviations

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Préface

L’admirable faculté de poésie

La poésie, en amont de sa réduction structuraliste (utile) à une «fonction poétique», est un mode d’être, une capacité «existentiale». Ainsi dans une lettre à sa mère de 1855, Charles Baudelaire tente de lui faire partager sa vocation, son être tout dévoué à «l’admirable faculté de poésie», qui le doue de sa «netteté d’idées» et de son «espérance».

Baudelaire est un «poète». Que fait-il donc ? Il le dit dans la 87ème Fleur (édition 1861) : «Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime/ Flairant dans tous les coins les hasards de la rime/ Trébuchant sur les mots comme sur les pavés/ Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés». Rappelons-nous que pour Marcel Proust, un baudelairien, toute la «félicité» du temps retrouvé naît du trébuchement de Venise sur les pavés de la cour des Guermantes.

Le mot d’exercice, si litotique qu’il puisse paraître, convient, par exemple, à Valéry dédiant à Gide sa Jeune Parque, cet «exercice». La «netteté d’idées» traduit le terme grec essentiel «technè», ou «savoir-faire» : ce qu’on appelle aujourd’hui l’écriture, ou «le travail», l’ouvragement. Le même Gide, au début de Paludes, répond au «que fais-tu ?» par son «J’écris Paludes».

L’opération poétique demande à chaque génération (c’est-à-dire à ceux qui arrivent chaque année à maturité) d’être reprise en compte, au sérieux, dans sa complexité et son désir, en analyse, en affection… Enflammant les polémiques, le «combat spirituel» (Rimbaud), la gigantomachie idéelle ; ou, en un mot d’aujourd’hui ; le Débat. Il s’agit de remettre la poétique au cœur des débats du débat.

Donc je dis quelques mots ici, dans le plaisir que je prends à accompagner, à soutenir, l’essai de Federica Locatelli – où elle me fait l’honneur de mentionner l’influence de ma lecture. Depuis quatre décennies, je ne fais que proclamer l’exigence d’une analyse rhétorique-linguistique ; de Choses de la poésie et affaire culturelle (Hachette, 1985), à L’Impair (Farrago, 2001), en passant par maintes analyses de poèmes publiées dans ← 13 | 14 → la revue Poétique de l’ENS, jusqu’au tout récent La Pietà Baudelaire (Belin, 2012), livre dans lequel je salue et «débats», précisément, les Baudelairiana d’Yves Bonnefoy et d’Émile Benveniste.

*

Il y va de l’expansion et de la périphrase. J’ai failli écrire «l’expansion» et «la péri-para-phrase».

Recommençons par «l’élastique ondulation», en quoi consiste le poème lyrique, que le projet de préface aux Fleurs du mal cerne ainsi : «[…] la poésie française possède une prosodie mystérieuse et méconnue, comme les langues latine et anglaise». Autrement dit, la prosodie française (non sa métrique, mais sa rythmique, que seule respecte la considération des «pieds» en terminologie gréco-latine – iambe, anapeste, péons etc…) est quantitative et accentuelle : la différence diérétique entre élongation et précipitation, et la différence entre prononciation, amuïssement et élision du ‘e’ enveloppent le secret de la prosodie française – que la plupart des traités de «versification» n’abordent même pas !

Le vers 12 du fameux sonnet Correspondances met en diérèse «l’expansion des choses infinies». La diérèse est la figure de l’infini dans la diction. L’infinité, venue de l’imagination, se fait entendre dans la diction par la distension, l’extensibilité des unités (phonétiques, lexicales, phrastiques, et intervalles, et coupes) où se retient l’unité dans la diérèse de son liant.

Sa diction (son «oralité» ?) est interne, intrinsèque à, constitutive de, l’unité, ou élément (vers ou alinéa) d’un «poème». La pause, ou blanc virtuel, qui disjoint, si prompte qu’en soit la syncope, le temps fort du temps faible (le marqué du moins marqué) ; puis disjoint le pied du suivant, et leur itération irrégulière (sans parler de l’intervalle des syntagmes et des séquences), permettant à tout lecteur (et, bien sûr, d’abord au lecteur silencieux) d’en varier infinitésimalement le laps, introduit la «distensio animi» (Saint-Augustin), ou temps, dans la matière phonique. Le temps passe par un poème. La fameuse locution d’Augustin le dit : c’est comme si par lui l’âme entrait au-dedans de sa propre distensio, l’âme qui n’a pas d’autre substance de sa temporalité que cette entente poétique (attentive, «ralentie», précautionneuse) de son parler. Le rythme procure à l’âme l’expérience de sa distension.

*

J’ai parlé à l’instant de la diérèse comme d’une figure, «figure de pensée», ou de l’imagination. Ce que n’admettent pas, bien sûr, les traités de figures ← 14 | 15 → (ou dictionnaires de poétique et rhétorique) classiques. Parce qu’ils secondarisent «la figure», la subordonnent au préjugé du propre. Mais disons plutôt que le figurant est le propre ; ou que le propre est le figurant. Il n’y a pas l’imagination d’un côté, avec sa figurativité ou figuralité, et la pensée de l’autre. La leçon de Kant, c’est que l’imagination est la pensée, et ses figures sont les tours du langage : la pensée est «tropologique».

Et une figure vaut pour toutes, mobilisant toute la puissance schématistique, métonymie ou synecdoque ou catachrèse, tout le lexique de la rhétorique. Ce que j’avais, il y a fort longtemps, soutenu sous l’intitulé de «la figure généralisée» ou de la métaphoricité, m’attirant la réplique de Gérard Genette qui y voyait plutôt une «restriction».

Le fond de l’affaire, comme on dit, que je ne puis ici reprendre à loisir, est «ontologique». Le principe poétique de non-identité peut s’énoncer : il y a du comme dans l’être. L’être «qu’il y a» en étants (combien de grands poèmes déploient anaphoriquement le «il y a», de Rimbaud à Eluard en passant par Apollinaire…) ; l’être-en-étant est en étant-semblable. La façon qu’a une chose de «ressembler», en rassemblant «hypallagiquement» ses autres, voisines inattendues, fait qu’elle devient elle-même, dans une «mêmeté» labile métamorphosable. La poétique est une théorie du voisinage ou éloignement ou rapprochement(s) : l’ontologique reprend son bien à la rhétorique par la poétique.

Ainsi la périphrase, que Federica Locatelli va chercher au cœur de la poétique baudelairienne, est-elle une figure – et j’allais dire une figure de la figuralité. Sans doute parce que dans sa mémoire profonde comme en celle de tout poéticien italien il y a le poème de Dante, maître de la périphrase.

La périphrase est au service de la semblance générale : elle s’approche de ce qui est à dire ; elle tourne autour ; elle «plonge au fond de l’inconnu/ pour trouver du nouveau». Ce qui est à dire (le dicible) se retire, se soustrait – ce qui ne signifie pas qu’il est «indicible», ineffable. Le langage d’une langue donne à la parole de pouvoir phraser. La phrase s’approche, tourne autour du difficile à dire, qui ne se dit que par figure : c’est notre «voir face à face», que saint Paul renvoyait à l’au-delà. Elle accompagne, ou commente, ce que l’intuition lui donne d’approcher : pensée approximative. La périphrase est péri-para-phrase, et je crois bien que l’ekphrasis pourrait passer pour une périphrase…

Il s’agit bien d’expansion ; d’invention, plus que de «communication», du sensible de l’insensé.

Michel Deguy

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Résumé des informations

Pages
194
Année
2015
ISBN (PDF)
9783035107692
ISBN (ePUB)
9783035194784
ISBN (MOBI)
9783035194777
ISBN (Broché)
9783034315890
DOI
10.3726/978-3-0351-0769-2
Langue
français
Date de parution
2014 (Décembre)
Mots clés
poétique sens l¿Inconnu forme contenu
Published
Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2015. 194 p.

Notes biographiques

Federica Locatelli (Auteur)

Federica Locatelli travaille à l’Université Catholique de Milan et Brescia. Elle est spécialiste de la poésie des XIXe et XXe siècles : ses travaux concernent en particulier la production de Baudelaire, Mallarmé et Apollinaire.

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