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La réciprocité et l’alternance

de Pierre-André Stucki (Auteur)
Monographies 219 Pages

Résumé

La réciprocité est habituellement conçue comme une structure d'échange où ce que l'on rend est de valeur à peu près équivalente à ce que l'on reçoit. Il en est ainsi de la traditionnelle règle d'or, «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fasse», et de la loi du Talion, «Œil pour œil, dent pour dent». L'idée très répandue de la juste rétribution exprime cette manière de penser. Dès l'origine, le christianisme fait valoir une autre optique : le don ne récompense pas forcément le mérite, il arrive qu'il soit gratuit, et le pardon répond à la faute. C'est donc une interaction asymétrique qui est ainsi impliquée par cette tradition et notre logique habituelle s'en trouve déroutée. Pour pallier cette carence, le présent ouvrage propose de recourir au calcul matriciel élémentaire. Il y puise une petite série de modèles assez simples et il examine s'il est plausible de les appliquer à des manifestations typiques de la pensée chrétienne. Il en résulte l'idée de l'alternance : à tel moment, la conscience est focalisée sur le monde, à tel autre, sur l'écoute de l'Evangile. Un tableau métaphysique intégral est hors de portée.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur/l’éditeur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Introduction
  • Chapitre I : L’équivalence et l’alternative : les systèmes 1 et
  • 1 De l’échange des biens à l’échange des coups : le système de l’équivalence
  • 2 La réciprocité de la malveillance : le système de l’alternative
  • 3 Symétrie et liberté
  • 3.1 La conscience des acteurs et les différences d’échelle
  • 3.2 La contingence de la négativité et l’instabilité systémique
  • Chapitre II : Le marasme, l’identité et la croissance : les systèmes 3 et 4
  • 1 Le marasme : le système 3
  • 2 L’identité personnelle et l’auto-contradiction
  • 3 La prolifération des valeurs positives : le système 4
  • 4 L’énigme de l’horizon : la justice et la destinée
  • Chapitre III : Le maître et l’esclave : les systèmes 5 et 6
  • 1 Les systèmes 5 et 6 : les deux formes de l’aliénation : la rébellion et l’humiliation
  • 2 Le système de la rébellion
  • 2.1 Lecture ligne à ligne de E5 : le point de vue de l’observateur
  • 2.2 Relecture de E5 : le point de vue des acteurs
  • 2.3 La possibilité de la reconnaissance mutuelle
  • 3 Le système de l’humiliation
  • 3.1 Lecture de E6
  • 3.2 L’inversion des rôles : les matrices inverses
  • 3.3 Les traits typiques du système 6 en regard de ceux du système 5
  • 4 La topographie
  • Chapitre IV : La transcendance de la source : les systèmes 9 et 10
  • 1 Du système de la rébellion à son enracinement : le système 9
  • 1.1 La question de la transcendance de la source
  • 1.2 La question des applications du modèle 9
  • 1.2.1 La Réforme et les Lumières
  • 2 De l’humiliation au fondement du refus : le système 10
  • 2.1 La question des applications du modèle 10
  • 3 La nécessité du refus : le conflit des mentalités
  • 4 Le phénomène de l’Evangile : les trois cycles de type E9
  • Chapitre V : La rébellion du monde
  • 1 Le schéma métaphysique à deux branches
  • 2 La dérive de la rétribution et l’appel à la repentance
  • 3 L’influence de Dieu et l’influence du monde
  • 4 Le problème de Job
  • 5 Le problème de la Providence, première approche
  • 6 La couche des significations indépendantes : l’extension et la compréhension
  • Chapitre VI : De la réciprocité à la Providence
  • 1 Le point fixe du théisme et son opposé : le système 11
  • 2 La réduction à l’immanence : le système 11.1
  • 3 L’alternative du théisme et du déterminisme métaphysique
  • 4 La réalité de la chance et les statistiques : le retour au modèle 9
  • 5 La question de l’action de Dieu dans le monde
  • 6 La Providence et le hasard
  • 7 La réception du don et la réponse de la prière
  • 8 L’événement et l’harmonie universelle
  • Chapitre VII : Le système 12 et l’émergence d’un modèle d’alternance
  • 1 Le système 12 et son premier circuit
  • 2 Le deuxième circuit du système 12
  • 3 D’une borne à l’autre : l’alternance
  • 4 Une illustration : la reformulation évangélique de la Loi (Mt 22, 37–40)
  • 5 Une autre illustration : la structure de la temporalité
  • 6 L’alternance, la confusion et l’effet de surface
  • 7 Appendice : les circuits de S12
  • Chapitre VIII : Les systèmes 13 et 14, et la cyclothymie
  • 1 Le système 13
  • 1.1 La question de l’application du système 13
  • 2 Le système 14
  • 2.1 La question de l’application du système 14
  • 3 La centration et la décentration de l’alternance
  • 3.1 De l’enthousiasme à la mélancolie
  • 4 La leçon des modèles d’alternance
  • Chapitre IX : L’aspect englobant de l’alternance
  • 1 La limitation de l’intelligence
  • 2 L’intelligence, les cycles et la négativité
  • 3 L’englobant de la bi-polarité et la problématique du fondement
  • 4 L’aspect catastrophique de l’alternance
  • 5 Les structures locales et la structure globale
  • 6 De la réciprocité à l’alternance
  • Chapitre X : L’alternance comme paradigme doctrinal
  • 1 Point de départ : l’alternance de l’équivalence
  • 2 Passage à la dualité de la justice et de la destinée
  • 3 L’émergence de la question de Dieu
  • 4 Le malheur du naturalisme et l’alternance de la science
  • 5 La thèse de l’Alliance et le règne de la justice
  • 6 L’équivoque du monde et la thèse de l’Evangile
  • 6.1 La question de la vérité
  • 6.2 La dissociation de la parole et des données de fait
  • 6.3 La proximité de la réalité et la finitude de la responsabilité
  • 6.4 La question de la liberté
  • 6.4.1 La petite alternance de la justice et de la liberté
  • 6.5 La question de la Providence
  • 6.6 L’alternance de la thèse de l’Evangile et du devenir de l’humanité
  • 6.7 Humanisme et christianisme : l’alternance
  • Appendice : Liste des systèmes
  • Références bibliographiques
  • 1. A propos des relations interpersonnelles
  • 2. A propos du mouvement de la conscience
  • 3. A propos de la modélisation systémique
  • 4. A propos de l’aliénation historique
  • 5. A propos de la doctrine chrétienne

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Introduction

Laissée en friche bien qu’éminemment familière au sens commun, la réflexion sur la réciprocité a été réanimée par le livre de Mark Rogin Anspach1, évoqué et discuté dans le dernier livre de Ricoeur2. Si la reconnaissance fait problème, dans la culture contemporaine, c’est évidemment par l’effet de la rationalisation sociale et économique, qui enseigne partout à faire abstraction de la présence des personnes pour centrer l’attention sur les résultats de leurs actions. La réaction contre cette réification ne date pas de ce début du troisième millénaire : l’importance des relations interpersonnelles et du moment de la rencontre d’autrui a été, dans la première moitié du XXe, rappelée par la philosophie de Martin Buber, qui reformulait en un schéma éclairant, la dualité des relations Je-Tu et Je-Cela, une ligne majeure de la tradition judéo-chrétienne. La réification s’est infiltrée en de bien nombreuses régions du monde humain, jusqu’en psychothérapie, quelquefois, où le renvoi au face-à-face se révèle insuffisant ou inopérant, notamment dans les cas où c’est précisément lui qui fait problème. On ne se serait pas attendu, dans ce contexte et dans cette atmosphère, à pouvoir aller trouver dans un calcul un moyen de faciliter le renvoi au face-à-face existentiel : c’est pourtant ce qui s’est fait jour dans l’école systémique de Palo Alto3. Le calcul peut se trouver intégré à l’intention de comprendre, ou, au moins, d’éclairer quelque peu, le champ broussailleux des relations humaines : on ne s’inscrit pas en faux contre la leçon de Buber du seul fait de prendre le temps de se représenter la géométrie d’un réseau ou d’un système ; on peut s’y oublier, bien sûr, voire même s’y égarer au point d’y annoncer la clef de l’énigme. Mais il s’agit alors d’intempérance. Quand il est question de la réalité← 9 | 10 → humaine, le calcul s’inscrit comme un moment, peut-être nécessaire, de l’intention de comprendre. En ce qui concerne la réciprocité, telle est la voie que le livre d’Anspach engage à explorer.

Si on admet pour point de départ la réciprocité de la vengeance, on s’assigne ensuite la tâche de se prononcer sur le changement de système qui fait passer à la réciprocité du don. Anspach définit ce chemin, en contexte ethnologique ; il y montre que le passage met en jeu, à ce qu’en disent les témoins, « l’esprit de vengeance » et « l’esprit du don » : les acteurs ont donc conscience, plus ou moins adéquate, du système au sein duquel ils interagissent. Il s’agit là d’un principe faute duquel l’application d’un calcul à la réciprocité interpersonnelle sombrerait dans l’égarement. De la réciprocité de la vengeance à celle du don, le passage ne se comprend que par la réflexion sur « l’esprit », et c’est encore cette même réflexion qui permet de comprendre que la forme de la réciprocité s’étende à d’autres acteurs, à partir de la situation de couple où elle se définit d’abord, jusqu’à des acteurs collectifs, des communautés et même, à la limite, la société entière ou le système économique.

La réciprocité de la vengeance et celle du don ont ceci de commun que l’on s’y sent tenu de rendre l’équivalent approximatif de ce que l’on a reçu. On peut mettre cette caractéristique en évidence en définissant le système de l’équivalence et en admettant qu’il inclut les modes opposés de l’échange des biens et de l’échange des coups. Mais si l’on passe de l’un à l’autre, si l’on rend le bien pour le mal ou le mal pour le bien, se trouve-t-on encore en condition de réciprocité ? Ricoeur proposait de voir le foyer de la réciprocité dans la manière de rendre en fonction de ce que l’on a reçu4. Si l’on en croit cette indication, l’enquête sur la réciprocité doit inclure les réactions asymétriques, c’est-à-dire les cas de réaction négative à une action positive et de réaction positive à une action négative.

Les phénomènes d’aliénation ont été mis en évidence, dans les temps modernes, par la tradition de la philosophie dialectique qui remonte à Hegel. Il s’agit, pour l’essentiel, du mouvement typique de la « conscience malheureuse », qui, au cours de son devenir, tente de se stabiliser dans le monde en se trouvant un vis-à-vis, mais qui ne tarde guère à en subir un effet négatif en retour qui la met en crise. Réduite ← 10 | 11 → à sa forme la plus simple, l’aliénation se range ainsi dans les cas de réciprocité asymétrique, et notamment, en première approche, de réaction négative à une action positive. Si l’on en reste à la dominance de l’équivalence, dans la réflexion sur la réciprocité, on voit bien qu’il faudra faire halte avant d’affronter les phénomènes d’aliénation. Si, en revanche, on donne la préférence à la conception plus rudimentaire suggérée par Ricoeur, alors l’aliénation doit trouver place, dans la foulée, à la suite de la considération des échanges équivalents.

Quand la conscience entre en crise, à ce que voulait montrer Hegel, elle ne tarde guère à trouver la possibilité de la dépasser, et, par là même, de se dépasser. Elle laisse ainsi derrière soi, dans son sillage, une série de problèmes élémentaires qu’elle a résolus et qui ne reparaîtront pas comme perturbateurs du point de vue plus large et plus vrai auquel elle aura su accéder. Ainsi s’explique le devenir de l’histoire mondiale. Des esprits chagrins, toutefois, au nombre desquels Kierkegaard, ont jugé bon de souligner que certains problèmes « élémentaires » ne sont jamais dépassés, de sorte qu’ils reviennent avec insistance, qu’ils se « répètent » alors qu’on pensait avoir réussi à les évacuer dans le passé. Si de telles considérations sont à prendre au sérieux, il faut admettre que ces problèmes reviennent après avoir été résolus, mais selon toute vraisemblance sous un autre aspect ou sous un autre vêtement. La forme de la crise et de son issue est, en ce sens, une forme cyclique, mais repérable au sein de données qui se succèdent conformément à la flèche du temps et au devenir de l’histoire. La réflexion sur la réciprocité conduit à définir plusieurs systèmes qui découlent de ce principe.

Si elle doit inclure les phénomènes d’aliénation, en dépit des habitudes, quand donc s’arrêtera-t-elle pour revenir, à son tour, en arrière ? Aura-t-elle un aspect cyclique, elle aussi ? Dans la série des systèmes qui sont définis dans les pages qui suivent, ils sont au nombre de 14, il se trouve que les trois derniers comportent des phénomènes qui dissuadent d’aller poursuivre au-delà. Ce sont des systèmes à trois éléments, au sein desquels se manifestent des formes d’alternance dont on peut penser qu’elles constituent l’horizon indépassable de la réflexion. Si on en arrive là et s’il est déconseillé de vouloir encore avancer, alors il est loisible de revenir en arrière pour prêter une plus grande attention à ce que l’on avait peut-être laissé de côté dans le souci d’aller au plus vite au point final. Bien qu’elles émergent d’un calcul, ces formes sont ← 11 | 12 → familières au sens commun. Heureusement expulsée aujourd’hui de la philosophie, après y avoir pris naissance, la spéculation historique a passé aux mains des vulgarisateurs qui se plaisent à la fresque de l’alternance de la gauche et de la droite, de la religiosité et de l’incroyance, etc. On le voit sans peine à de tels exemples, si on en veut dire plus, quand on en est arrivé là, il faut se montrer plus précis, et on ne le peut qu’en revenant en arrière. Mais ce que l’on a posé à l’horizon n’est pas sans importance pour autant : assurément, en effet, mieux vaut l’alternance de la gauche et de la droite que la dictature de l’une ou de l’autre, et mieux vaut l’alternance de la religiosité et de l’incroyance que le durcissement idéologique d’un côté ou de l’autre. Si l’aliénation est à l’oeuvre dans le monde humain, à l’origine des phénomènes d’alternance, aucune hiérarchie stable n’est à redouter, ni dans l’ordre des phénomènes sociaux ni dans l’ordre des idées.

On s’éloigne quelque peu de la considération des relations interpersonnelles, avec cet aboutissement à l’alternance ; on n’a pas quitté pour autant le domaine de la réflexion sur la réciprocité. Celle-ci intègre les idées des acteurs, la manière dont ils comprennent leur situation ; Anspach le montrait : déjà en contexte ethnologique, « l’esprit de vengeance » et « l’esprit du don » ont une fonction décisive dans l’interaction. L’idée de la justice et celle de la liberté, ne serait-ce qu’elles, en font autant aujourd’hui, de toute évidence : voici donc encore un cas d’alternance dans un système à trois éléments : tantôt « je » « te » regarde, tantôt je pense à « la liberté » : espérons que ces deux moments puissent être tous deux vécus comme positifs.

Il se trouve des cas où le sujet central de la triade est en relation avec deux idées, où la personne d’autrui a en quelque sorte cédé sa place, momentanément, à une idée. L’examen des phénomènes d’alternance rejoint alors quelques situations intellectuelles bien connues de la tradition philosophique, notamment la mise en opposition des sceptiques et la dialectique transcendantale de Kant : quand on focalise l’attention sur une idée englobante, on ne voit plus qu’elle, à ce moment, mais à la bien regarder, elle s’efface pour laisser place à une autre, qui à son tour, le moment venu, renverra à la première. On pourrait dire que l’on se trouve alors dans une situation intellectuelle typique disjointe du champ de la réciprocité. Supposons toutefois que ces idées soient celles de la justice et de la liberté : elles n’ont de sens que par leurs ← 12 | 13 → retombées dans la région des relations interpersonnelles, où elles assument la fonction de point de repère qui permet de s’orienter. On peut en dire plus, toutefois, si l’on est attentif à la manière dont de telles idées se donnent à rencontrer : elles nous appellent par la puissance de leur rayonnement et nous leur répondons par nos engagements. Buber le disait : il y a là l’analogue d’une relation Je-Tu ; bien sûr, on peut aussi les traiter comme un Cela dont on se débarrasse.

On prend place dans le contexte de la tradition métaphysique quand on en vient à poser que les idées englobantes s’inscrivent dans une forme d’alternance : on y rejoint la leçon de Kant. L’ambition de la dogmatique classique était de se prononcer d’abord sur les relations entre Dieu et le monde pour en déduire ensuite quelques conséquences relatives à la condition humaine. Ce qui s’impose à l’esprit, maintenant, c’est que la relation de l’homme au monde alterne, le cas échéant, avec sa relation à Dieu, et comme rien ne permet de décréter qu’il s’agisse alors d’une relation Je-Cela plutôt que d’une relation Je-Tu, rien ne permet non plus d’expulser ce genre de questions hors du champ de la réciprocité.

1 Mark Rogin Anspach, A charge de revanche, Figures élémentaires de la réciprocité, Paris, Seuil, 2002.

Résumé des informations

Pages
219
ISBN (PDF)
9783035108286
ISBN (ePUB)
9783035194647
ISBN (MOBI)
9783035194630
ISBN (Broché)
9783034315982
Langue
Français
Date de parution
2015 (Mars)
Published
Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2015. 219 p., 90 graph.

Notes biographiques

Pierre-André Stucki (Auteur)

Pierre-André Stucki s'est intéressé à la connexion de la théologie d'orientation bultmannienne avec la phénoménologie husserlienne. Il a été professeur de philosophie à Lausanne et Neuchâtel. Il a notamment publié Herméneutique et Dialectique (1970), La clarté des intentions (1996) et Les ruines de la chrétienté (2013).

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Titre: La réciprocité et l’alternance