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Mariage et métissage dans les sociétés coloniales - Marriage and misgeneration in colonial societies

Amériques, Afrique et Iles de l’Océan Indien (XVI e –XX e siècles) - Americas, Africa and islands of the Indian ocean (XVI th –XX th centuries)

de Guy Brunet (Éditeur de volume)
Collections X, 358 Pages

Résumé

La conquête de vastes empires coloniaux par les puissances européennes, suivie par des mouvements migratoires d’ampleur variable selon les territoires et les époques, a donné naissance à de nouvelles sociétés. Les principaux groupes humains, indigènes, sous différentes appellations, colons d’origine européenne et leurs descendants, et parfois esclaves arrachés au continent africain, se sont mélangés parfois rapidement et avec une forte intensité, parfois plus tardivement ou marginalement. Les unions, officialisées par des mariages ou restées consensuelles, provoqué l’apparition de nouvelles générations métisses et ainsi qu’un phénomène de créolisation. L’effectif de chacun de ces groupes humains, et l’existence éventuelle de barrières entre eux, ont produit des degrés de métissage très divers que les administrateurs des sociétés coloniales ont tenté de classifier. Les seize textes réunis dans cet ouvrage abordent la manière dont les populations se sont mélangées, ainsi que la position des métis dans les nouvelles sociétés. Ces questions sont abordées dans une perspective de long terme, du XVIe au XXe siècle, et à propos de nombreux territoires, du Canada à la Bolivie, des Antilles à Madagascar, de l’Algérie à l’Angola.
The conquest of large colonial empires by European powers, followed by migratory flows, more or less important depending on places and periods, gave birth to new societies. The most important human groups, indigenous, European born settlers and their descendants, and sometimes slaves snatched from the African continent, mixed, more or less early, more or less intensely. Unions, legally registered or not, and misgeneration lead to the appearance of mixed-blood generations and to a process of creolisation. The numerical strength of these human groups, and the existence of barriers between them, produced various degrees of misgeneration that the authorities of the colonial societies tried to identify and to classify. The sixteen texts gathered in this book study the way that these populations got mixed, and the place of mixed-blood people in the new societies. These issues are tackled in a long-term perspective, about various territories, from Canada to Bolivia, from the French West Indies to Madagascar, from Algeria to Angola.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Tables des matières
  • Liste des auteurs
  • Remerciements
  • Logique classificatoire et métissage dans les sociétés coloniales, XVIe – XXe siècles
  • Catégoriser les populations : le concept de « race »
  • Le métissage : une logique classificatoire poussée à l’extrême
  • Métissage, entre nécessité et rejet
  • Métissage et créolisation
  • Mariage et métissage dans les sociétés coloniales
  • Références bibliographiques
  • Populations coloniales (XVIe–XXe siècles) : une pesée globale
  • Références bibliographiques
  • Catastrophe and success: Indios, Africans and Europeans in America
  • Founders, co-founders and miscegenation
  • A preliminary and macro approach
  • Europeans, high fitness for Conquerors and Colonists
  • The tragedy of the Africans
  • Mixing and Mestizaje: the origin
  • Aspects of the growth of the mixed population
  • A mission (almost) impossible: the demographic analysis of the ethnic and mixed groups and castas
  • Concluding remarks
  • References
  • Les populations française et amérindienne de la vallée laurentienne avant 1700
  • Sources d’information
  • Une immigration ténue
  • L’immigration amérindienne
  • Accroissement naturel et accroissement total
  • Le métissage
  • Conclusion
  • Références bibliographiques
  • La naissance de la première société coloniale au Mexique
  • La formation des premières familles « coloniales »
  • Une obligation et une nécessité : le mariage
  • Une priorité : le mariage avec une Espagnole
  • L’importance de l’homogamie
  • Le mariage avec une Indienne
  • Le non-respect de la norme
  • Assurer la descendance et la transmission des privilèges
  • Un taux de natalité modéré
  • Les enfants de conquistadores dans la société coloniale
  • Les enfants légitimes
  • Les enfants illégitimes
  • L’essor du métissage
  • Veuves et veufs
  • Une société urbaine
  • Les premières villes coloniales
  • La volonté d’une mainmise sur le pouvoir politique et économique
  • Conclusion
  • Sources manuscrites
  • Sources imprimées
  • Références bibliographiques
  • Le métissage des premières générations de colons en Guadeloupe et à l’Île Bourbon (Réunion)
  • Saisir les traces du métissage dans les populations pionnières de la Guadeloupe
  • Pionniers européens et femmes malgaches et indiennes à la Réunion
  • Les hésitations des autorités coloniales dans la gestion des métissages
  • Références bibliographiques
  • Le métissage dans la Martinique de l’époque esclavagiste : un phénomène ordinaire entre déni et acceptation
  • Des métissages pionniers aux premières crispations
  • L’apport amérindien
  • Le métissage des premières générations
  • Créolisation et nouveaux équilibres socio-démographiques
  • Libres de couleur et métissage
  • Le degré de métissage des enfants libres de couleur
  • Mères et pères des enfants libres de couleur
  • Mères esclaves et métissage
  • Le degré de métissage servile aux XVIIe et XVIIIe s.
  • Les partenaires des femmes esclaves (XVIIIe et début du XIXe siècles)
  • Esclaves et métissage dans la période pré-abolitionniste (1836–1848).
  • Conclusion
  • Références bibliographiques
  • Populations pionnières et métissage en Guyane (1680–1737)
  • L’espace colonial français sur le plateau des Guyanes, 1676–1737
  • Populations pionnières, les données administratives coloniales
  • Les sources
  • Un déséquilibre de « genre » fondateur
  • Un métissage par genre inégalement réparti
  • Esclavage et métissage, l’appareil juridique colonial
  • Un exemple familial : les Tirel
  • L’histoire singulière de Suzanne Amomba (1670 ? – 1755)
  • Quelle descendance ?
  • Métissage du quotidien et processus de créolisation
  • La cassave et le pain
  • Métissage linguistique et diversité des toponymes
  • La toponymie constitue un héritage multiculturel
  • Coffre aux remèdes et flore médicinale, entre tradition et nécessité
  • Conclusion
  • Sources
  • Références bibliographiques / Sitographie
  • Population and Economy in Present-day Bolivia – 18th century
  • The models
  • Principal Andean demographic processes
  • The 1778 Census
  • Coverage and quality of the data
  • The 1778 population
  • The 1778 migration
  • Population and economy
  • Conclusions
  • References
  • The aboriginal and mixed-race population in Canada, 1871–1901
  • Appendix 1: Census Instructions
  • Sources
  • References
  • Les frontières de l’intime / Unions et alliances matrimoniales des travailleurs africains engagés en Martinique post-esclavagiste (1862–1902)
  • Présentation du corpus : les « immigrants » africains de la commune du Diamant
  • S’unir dans son milieu professionnel et social
  • Mariage, insertion sociale et différenciation
  • S’unir en dehors de son groupe
  • Conclusion
  • Références bibliographiques
  • Le métissage à Bourbon / La Réunion au sein de la population esclave et de la population engagée
  • Bourbon, terre de rencontres
  • Origines des esclaves importés.
  • Un résultat inattendu : la tolérance
  • Le poids de la créolisation
  • Le temps des engagés : le rigorisme et la diversité des apports
  • Le repli sur soi
  • Références bibliographiques
  • Le métissage entre Européens et Malgaches à Antsirabe (Madagascar) sous la colonisation (1896–1960) : des liens entre ouverture et fermeture
  • La mesure du métissage
  • La « question des métis », productrice de chiffres
  • Les sources et leurs limites : présentation de l’état civil européen
  • Evolution du métissage à Antsirabe
  • La pratique du métissage au cours du temps
  • Les formes des unions mixtes
  • Réseaux, visibilité sociale et métissage
  • La plus ou moins grande publicité du métissage
  • Le mariage : inscription et stratégies dans l’espace social
  • Conclusion
  • Références bibliographiques
  • Assimilation et exclusion des populations dans l’Empire colonial français : le cas de l’Algérie (1830–1962)
  • Une situation particulière dans l’Empire colonial français
  • Une colonie de peuplement astreinte à l’assimilation de populations dont la présence était la moins souhaitable
  • Quel rôle a joué la nuptialité ? Quid du métissage ?
  • Les populations de confession israélite : de l’indigénat à l’exode
  • De l’indigène « sujet français » à l’Algérien
  • Quel statut pour les habitants de l’Algérie ?
  • Les indigènes algériens face à la politique d’assimilation
  • Conclusion
  • Sources
  • Références bibliographiques
  • Race as a Myth. The Empire, Mixed-Blood People, Apartheid, Fascist Racism
  • A male-only colony
  • The empire as a myth and fascist racism
  • The Racism as an Official State Policy and the Apartheid
  • References
  • Métissage et relations sociales en Angola
  • L’Angola, espace et société
  • L’Angola et son espace
  • Présence des Portugais et des autres Européens sur l’espace de l’Angola
  • Occupation des terres et formation de l’Angola
  • Terres et société angolaises au XIXe siècle
  • Présence portugaise et métissage dans l’espace de l’Angola
  • Evolution historique du processus du métissage et tendances actuelles
  • Conclusion
  • Références bibliographiques
  • Titres de la collection

Liste des auteurs

BRUNET, Guy : Université Lyon 2, France

CHARBONNEAU, Hubert : Université de Montréal, Québec, Canada

COUSSEAU, Vincent : Université de Limoges, France

ETEMAD, Bouda : Université de Genève, Suisse

EVE, Prosper : Université de La Réunion, France

FLORY, Céline : CNRS, Mondes Américains, CERMA, CIRESC France

GIL-MONTERO, Raquel: Instituto Superior de Estudias Sociales CONICET UNT, San Miguel de Tucuman, Argentina

GRUNBERG, Bernard : Université de Reims Champagne-Ardenne, France

HAMILTON, Michelle: Western University, Ontario, Canada

INWOOD, Kris: Guelph University, Ontario, Canada

KATEB, Kamel : Institut National d’Etudes Démographiques, France

LIVI BACCI, Massimo: Universita di Firenze, Italia

MBALA LUSSUNZI Vita: Centro Nacional da Investigação Cientifica et Instituto de Ciências da Educação (ISCED) do Uige, Angola.

PODESTA, Gian Luca: Universita Bocconi, Milano, Italia

POLDERMAN, Marie : FRA.M.ESPA, Université de Toulouse Le Mirail, France

RÉGENT, Frédéric : Université Paris 1 Panthéon – Sorbonne, France

TISSEAU, Violaine : Institut des Mondes Africains, France ← X | XI →

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Remerciements

Mes remerciements vont au Centre Jacques Cartier, et en particulier à son délégué général, Alain Bideau, qui a soutenu l’organisation du colloque « Populations pionnières, populations coloniales, populations métisses », qui s’est tenu à Lyon les 25 et 26 novembre 2013. Des versions préliminaires des textes publiés dans cette ouvrage ont été présentées et discutées lors de ce colloque organisé dans le cadre des XXVIe Entretiens du Centre Jacques Cartier.

Je remercie également le comité de Démographie Historique de l’Union Internationale pour l’Etude Scientifique des Populations (UIESP/IUSSP) et l’Institut National d’Etudes Démographiques (INED), qui ont parrainé ce colloque et à l’organisation duquel plusieurs de leurs membres ont participé.

Je tiens à remercier les collègues ayant contribué directement à l’organisation de ce colloque : Alain Gagnon (Université de Montréal), Raquel Gil-Montero (CONICET, San Miguel de Tucuman), Kamel Kateb (INED, Paris), Michel Oris (Université de Genève), et en particulier François-Joseph Ruggiu (Université Paris IV – Sorbonne), qui avait proposé d’intéressantes pistes de réflexion dans son intervention lors de la conclusion du colloque.

Enfin, je remercie très chaleureusement Michel Oris, professeur à l’Université de Genève, qui a bien voulu accueillir cet ouvrage dans la collection qu’il dirige et en rendre possible la publication. ← XII | XIII →

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Logique classificatoire et métissage dans les sociétés coloniales, XVIe–XXe siècles

Guy BRUNET
Université Lyon 2

L’étude des populations et des sociétés coloniales a connu, dans de nombreux pays, un net regain depuis une quinzaine d’années, avec la production de thèses, d’articles et d’ouvrages1. Nombreuses à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, alors que certains empires coloniaux étaient encore une réalité, les publications avaient décliné en même temps que ces empires étaient remis en cause. Pour prendre la cas du territoire algérien, nous disposons ainsi d’importantes études, dont celles du docteur Ricoux (1880), de Maurice Wahl (1889) ou de Victor Demontès (1906), contemporaines du développement de la société coloniale sur ce territoire. Par la suite, et jusqu’à une date récente, la production a été très majoritairement consacrée à l’étude de la guerre d’Indépendance qui marqua la disparition de cette société coloniale. Il faut attendre la dernière décennie du XXe siècle et le début du XXIe siècle pour voir paraître des ouvrages s’intéressant, au moins partiellement, au fonctionnement de cette société disparue (Abécassis et Meynier, 2008 ; Prochaska, 1990 ; Robert-Guiart, 2009 ; Verdès-Leroux, 2001).

Par ailleurs, les recherches de démographie historique ont montré tout le parti qui pouvait être tiré de l’analyse du choix du conjoint, en particulier lorsque sont en présence des groupes humains classés dans des catégories différentes, que cela soit dans un contexte de tension religieuse (Gruber, 2014 ; Bolovan et Eppel, 2014), de rivalité politique (Uberfill, 1998 ; Craciun et Marza, 2014) ou dans un contexte colonial2.

S’intéresser au mariage et au métissage dans les sociétés coloniales, c’est tenter de percevoir la manière dont ces groupes humains, se sont ← 1 | 2 → organisés et quels ont été les rapports entre les différentes composantes des populations. Bouda Etemad rappelle ci-dessous l’importance des flux migratoires intercontinentaux du XVIe au XXe siècle. Tous les Européens qui ont quitté leur continent d’origine ne l’ont pas fait dans un cadre de colonisation, mais ce mouvement massif a modifié la composition de la population des autres continents. Dans le cadre impérial on distingue en général plusieurs catégories de populations impliquées dans le processus de peuplement et éventuellement dans le processus subséquent de métissage : colonisateurs d’origine européenne, colonisés indigènes, esclaves ou anciens esclaves arrachés au continent africain, et multiples catégories intermédiaires issues du métissage. Pour parler des colons venus d’Europe plusieurs termes sont utilisés. On parle parfois de populations pionnières, définies comme des populations d’origine européenne implantées durablement sur un territoire éloigné de la métropole d’origine. Par exemple, dans l’historiographie canadienne, on distingue ainsi migrants et pionniers : les premiers sont pour la plupart retournés en métropole, tandis que les seconds ont fait souche sur le nouveau territoire (Charbonneau et al., 1987), donnant naissance à une population parfois qualifiée de créole (Bideau et al., 1998).

A côté de ces pionniers, sont prises en considération les populations déjà présentes lors de l’arrivée des colons. Là encore les termes utilisés pour les désigner varient : Autochtones, Aborigènes, Indigènes, et dans le cas des Amériques Amérindiens. Quel que soit le terme utilisé, les interrogations majeures portent sur le devenir de ces populations et sur leurs relations avec les colons. Présents sur les territoires avant l’arrivée des colons, ces Indigènes se sont presque toujours trouvés en situation d’infériorité politique et économique, victimes d’exclusions de toutes natures, marginalisées, certaines de ces populations ayant connu une dramatique diminution de leur effectif, notamment en raison du choc épidémiologique. Les populations qui habitaient les îles des Caraïbes ou le centre de l’actuel Mexique constituent des exemples bien connus de ce fait, comme le rappelle ci-dessous Massimo Livi Bacci.

Avec le système colonial les puissances européennes ont aussi pratiqué une traite négrière massive. Initiée dès la fin du XVe siècle par le Portugal, cette traite esclavagiste occidentale s’est amplifiée et a causé le transfert aux Amériques d’une douzaine de millions d’hommes et de femmes prélevés sur le continent africain (Pétré-Grenouilleau, 2004). Cette traite a fourni une main d’œuvre de faible coût, mais elle a aussi ← 2 | 3 → entraîné la présence, aux côtés des Colons et des Indigènes, d’une troisième composante humaine impliquée dans le processus de métissage.

Catégoriser les populations : le concept de « race »

Les populations des siècles passés ont largement utilisé le terme de « race »3, et le mot se trouve sous la plume de nombreux administrateurs et de scientifiques du XVIIIe et du XIXe siècle. Ce concept permettait de délimiter des groupes humains à partir de critères réputés évidents, visibles, tels que la couleur de la peau ou la texture des cheveux. La définition de « races » permettait de fait d’affirmer une différence entre les trois principaux groupes humains en interrelation dans les sociétés coloniales, colons, indigènes et esclaves.

Rappelons que, selon les auteurs, le nombre de « races » a pu varier de quatre à quelques centaines. Par exemple, au XVIIIe siècle, le naturaliste suédois Linné proposait de définir quatre « races » principales, en combinant traits physiques et continent d’origine : africanus niger, américanus rubescens, asiaticus fuscus et europeus albescens. De nombreux auteurs européens se sont interrogés sur les limites de ces catégories et notamment sur celles de la « race blanche » : inclut-elle les habitants du nord de l’Afrique dont la peau est assez claire ? Inclut-elle les habitants de l’est du continent européen dont certains traits physiques les rapprochent des Asiatiques ? Inclut-elle les populations définies comme juives vivant sur le continent européen ?

Les réflexions autour de cette notion de « race » se sont accompagnées de développements sur les caractéristiques morales et physiques de leurs membres. Certains ont avancé l’idée que l’esclavage pouvait se justifier par la moindre intelligence des « Noirs ». Dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, l’article Nègre a été rédigé par un planteur des Antilles et reflète l’opinion dominante dans cette société coloniale : « Si par hasard on rencontre d’honnêtes gens parmi les Nègres de Guinée, le plus ← 3 | 4 → grand nombre est toujours vicieux. Ils sont pour la plupart enclins au libertinage, à la vengeance, au vol et au mensonge » (cité par Schmidt, 2003). Dans le contexte d’exploitation coloniale, les mentalités sont lentes à évoluer comme le montrent la difficile abolition de l’esclavage aux Antilles françaises et l’attribution de noms, parfois stigmatisants, aux esclaves qui en étaient jusqu’alors dépourvus (Degras, 2001). Encore, cette abolition conduit-elle parfois à théoriser l’infériorité des « Noirs » lorsque le statut d’esclave ne matérialise plus leur infériorité sociale. Se développe alors un discours visant à souligner leur infériorité intellectuelle et leur incapacité à agir de manière responsable et autonome.

Le XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle, période étudiée dans plusieurs des articles de cet ouvrage, sont marqués par les pires théories raciales. Chacun à leur manière, les travaux de Galton, de Gobineau, de Vacher de Lapouge, de Renan, de Madison Grant et de bien d’autres, accréditent l’idée qu’il existe des « races » et que ces « races » sont inégales entre elles. Ces théories ne sont pas cohérentes les unes avec les autres, ne s’accordant ni sur les critères utilisés pour définir les « races » ni sur la hiérarchie supposée exister entre elles. Mais elles constituent une trame pseudo-scientifique qui a pu servir pour justifier l’esclavage, le colonialisme, l’apartheid, voire les génocides. Un discours, reprenant partiellement cette supposée hiérarchie raciale et prononcé par Jules Ferry en juillet 1885, dans un contexte de colonisation de l’Afrique, devant la Chambre est resté célèbre : « Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures […] parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures » (cité par Suret-Canale, 1958, 244).

Quelques intellectuels ont tenté de remettre en cause ces évidences. Au XVIIIe siècle, alors que les empires coloniaux européens prospéraient, Buffon suggérait également de classer les groupes humains en croisant la couleur de la peau, la stature et la longueur des membres, ainsi que le « naturel ». Toutefois, il considérait que l’être humain constituait à l’origine une seule espèce : « Il n’y a eu initialement qu’une seule espèce d’hommes qui, s’étant multipliée et répandue sur toute la surface de la terre, a subi différents changements, dus par exemple au climat, à l’alimentation au mode de vie, aux maladies ». Son contemporain, le philosophe allemand Johann G. Herder est encore plus explicite en considérant que les populations humaines forment une continuité et en affirmant qu’il n’existe aucune caractéristique permettant de délimiter des « races » : « Il ← 4 | 5 → n’existe ni quatre ni cinq races humaines. Les populations forment une immense nappe continue à travers les continents et ne sont jamais que les ombres d’une grande image qui s’étend sur tous les temps et sur tous les continents ». Denis Diderot affirmait également l’unicité du genre humain dans l’article Espèce humaine de l’Encyclopédie : « Il n’y a donc eu originairement qu’une seule race d’hommes, qui s’étant multipliée et répandue sur la surface de la terre, a donné à la longue toutes les variétés dont nous venons de faire mention, variétés qui disparaîtront à la longue si l’on pouvait supposer que les peuples se déplaçassent tout à coup et que les uns se trouvassent ou nécessairement ou volontairement assujettis aux mêmes causes qui ont agi sur ceux dont ils croient occuper les contrées » (cité par Schmidt, 2003).

Ces réflexions ont été suivies au XIXe siècle par les théories de Lamarck sur la genèse des espèces puis par celles de Darwin sur le processus évolutif, théories qui sont venu affirmer qu’il existe une histoire naturelle, s’opposant ainsi au fixisme ou au créationnisme inspirés par la Bible. Rappelons que les lois de l’hérédité énoncées par Gregor Mendel en 1865 ne furent largement admises, en quelque sorte redécouvertes, qu’au début du XXe siècle (Buican, 1987).

Les progrès de la génétique ont permis, vers le milieu du XXe siècle, de réfuter la notion de « races » au sein de l’espèce humaine. Par exemple, Albert Jacquard, spécialiste de démographie et de génétique des populations, souligne, au-delà de la couleur de la peau ou des caractéristiques physiques, l’hétérogénéité des populations. Il rappelle que, pour en rester à l’aspect physique, combiner quelques critères simples comme la couleur de peau, la texture des cheveux, la forme du crâne ou la longueur des membres entraînerait déjà à répartir les hommes entre plusieurs centaines de « races », des hommes appartenant à une même population pouvant se trouver répartis entre plusieurs « races » car différant sur l’un ou l’autre de ces critères. Mais surtout, la génétique a montré qu’aucun critère phénotypique ou génotypique permettant d’affirmer l’appartenance ou la non appartenance à une « race » ne pouvait être identifié. Certes, certains gènes sont plus largement présents dans telle ou telle région de la planète, mais sans être totalement absents des autres régions. Concernant les populations humaines, il faut donc, comme le pressentaient Herder et Diderot, raisonner en termes de fréquences et de continuité, et non en terme de rupture ou de frontière. Ainsi Albert Jacquard peut-il écrire : « Dans une proportion très élevée des cas la distance entre moi et un Français est supérieure à ← 5 | 6 → la distance entre moi et un Jaune. Selon les critères retenus, je peux être plus proche de tel Mélanésien ou de tel Lapon que du garde-champêtre de mon village » (Jacquard, 1992, 36). L‘identification des groupes sanguins et la connaissance des compatibilités et incompatibilités entre ceux-ci a ruiné le mythe du sang, souvent pris comme emblème des origines et des différences au sein des populations humaines : « Une relation est admise, postulée, entre la valeur du sang d’une part, et d’autre part la valeur de l’homme, son intelligence, sa force, son courage, ses vertus physiques et morales […] Ces affirmations fallacieuses et périlleuses ne reposent sur rien », peut affirmer Jean Bernard, médecin spécialiste des maladies du sang (Bernard, 1983, 17). Evoquant la variabilité des caractères humains, François Jacob souligne que « la distance biologique entre deux personnes d’un même groupe, d’un même village, est si grande qu’elle rend insignifiante la distance entre les moyennes de deux groupes, ce qui enlève tout contenu au concept de race » (Jacob, 1981, 108). Jacques Ruffié considère que « le concept typologique s’est effondré le jour où l’on a découvert que dans toute population naturelle […] tous les individus portent un patrimoine génétique différent » (Ruffié, 1981, 361). L’idée est reprise par André Langaney, spécialiste d’anthropologie biologique, qui réfute toute notion de « race », avançant l’idée que la seule classification raciale pertinente serait de considérer qu’il y a autant de « races » que d’individus, « parce que tout le monde est différent de tout le monde […] Mis à part les vrais jumeaux, on n’a jamais deux fois le même patrimoine génétique, et on ne pourra donc jamais classer deux individus dans la même boite » (Langaney, 1992).

Ainsi réfuté dans son aspect pseudo-scientifique, le concept de « race » reste toutefois opérationnel pour étudier le fonctionnement des sociétés du passé qui ont vécu avec une conviction raciale. Céline Flory nous rappelle ci-dessous, à propos du système engagiste à la fin du XIXe siècle, que si le terme de « race » disparaît des documents officiels, la « race » subsiste en tant que construction sociale efficiente qui structure durablement les rapports sociaux dans les anciennes sociétés esclavagistes. Comme le souligne l’historien F.-X. Fauvelle-Aymard à propos de l’Afrique du Sud, « les catégories de ‘Noirs’ et ‘Blancs’ ne sont pas des catégories ‘naturelles’ de la perception mais des catégories déterminées par un mode classificatoire idéologiquement inscrit qui leur donne leur valeur sociale et politique » (Fauvelle-Aymard, 2006). ← 6 | 7 →

Rappelons que le terme de « race » est encore présent dans la Constitution de la Ve République française (Bonnafous et al., 1992). Il est également largement utilisé dans le cadre de nombreuses sociétés, comme dans l’Angola actuel, pays qui se conçoit comme étant une société « multiraciale », ce qui revient encore à valider l’existence de « races » (voir Mbala Lussunzi Vita infra).

Le métissage : une logique classificatoire poussée à l’extrême

Le concept de métissage découle de celui de « race ». Il a été utilisé au cours des siècles passés pour évoquer la naissance d’individus dont les parents relevaient de « races » différentes. Encore dans les années 1970 l’historien américain Magnus Mörner utilisait-il abondamment le concept de « race » et celui afférent de métissage, notamment dans son célèbre ouvrage Le métissage dans l’histoire de l’Amérique latine (1971), dont le titre original était Race mixture (1967).

Le concept de « race » étant réfuté, celui de métissage tombe également : tout individu peut être considéré comme étant un métis, puisque né d’un père et d’une mère qui sont différents l’un de l’autre. La notion de métissage, supposant le mélange de « races », renvoie à la notion de pureté raciale. Ainsi, l’historien Fauvelle-Aymard souligne-t-il les pièges du vocabulaire : « Le discours bien-pensant du ‘métissage’ s’appuie encore sur les présupposés de la pureté des groupes en présence » (Fauvelle-Aymard, 2006, 64).

Les administrateurs et les savants de la période moderne ont poussé très loin la logique classificatoire des individus issus des relations entre hommes et femmes répartis dans des catégories différentes. Par exemple, pour la France, le Dictionnaire de Richelet (1759, cité par Schmidt, 2003) définit des catégories, en apparence précises, prenant en considération plusieurs générations ancestrales:

Au début du XIXe siècle, le naturaliste von Humboldt détermine aux Amériques l’existence de sept classes différentes, depuis les individus nés en Europe jusqu’aux Indiens autochtones et aux Noirs venus d’Afrique. Entre ces extrêmes il énumère les criollos, les mestizos, les mulatos et les zambos, nés des différents croisements qu’il retient.

Le système peut se décliner presque à l’infini, au fil des générations et de la reproduction des individus réputés appartenir aux différentes catégories. Dans l’empire espagnol, Magnus Mörner (1971, 73–74) rappelle l’existence de 16 catégories définies par le pouvoir impérial :

Notes biographiques

Guy Brunet (Éditeur de volume)

Guy Brunet est vice-président de la Société de Démographie Historique (Paris) et professeur à l’Université Lyon 2 où il enseigne l’histoire de la famille, l’histoire des migrations et des sociétés coloniales, et la démographie. Ses recherches actuelles portent notamment sur la société et les populations européennes sur le territoire algérien au XIXe siècle ainsi que sur la construction des identités en contexte colonial. Guy Brunet is vice-president of Société de Démographie Historique (Paris) and professor at the University Lyon 2, where he teaches history of the family, history of migrations and of colonial societies, and demography. His most recent researches concern the European populations and the colonial society in Algeria during the XIXth century.

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Titre: Mariage et métissage dans les sociétés coloniales - Marriage and misgeneration in colonial societies