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Corps écrit, corps écrivant

Le corps féminin dans les littératures francophones des Amériques

de Christine K. Duff (Éditeur de volume) Claudia Labrosse (Éditeur de volume)
Collections 220 Pages

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos des directeurs de la publication
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Introduction
  • I. Symbolique et imaginaire du corps féminin
  • Le corps féminin comme concept surdéterminé, entre lieu commun et symbolique identitaire dans quatre romans de Raphaël Confiant et Beloved de Toni Morrison
  • Le corps de la femme, une épopée ducharmienne : La fille de Christophe Colomb
  • Du corps socialisé au corps révolté : l’imaginaire du corps féminin dans Pluie et vent sur Télumée Miracle et Moi, Tituba sorcière… noire de Salem
  • II. Entre silence et expression
  • Vers la visibilité du corps dans l’écriture : les écrits féministes des années 1970
  • Les maux du corps dans les œuvres de Gisèle Pineau
  • III. Corps et sexualité
  • Le phénomène martiniquais du dorlis : quelles implications pour la sexualité féminine ?
  • À la recherche d’Éros : L’Homme-papier de Marguerite Andersen
  • IV. Corps idéalisés, corps maudits
  • Le corps édénique dans le roman féminin québécois
  • Le corps féminin maudit : réflexions dysphoriques sur la communauté rêvée dans L’espérance-macadam et Morne Câpresse de Gisèle Pineau
  • La quête de beauté dans les romans québécois : survivance et déconstruction du corps-objet féminin
  • V. Corps blessés, corps endeuillés
  • Écrire la mort et le deuil à corps perdu : Ce fauve, le Bonheur de Denise Desautels
  • Pulvérisation du corps, dissolution du maternel ? Lecture de deux textes d’Anne Hébert et de Marie-Claire Blais
  • Annexes
  • Collaborateurs
  • Titres de la collection

← vi | 7 →Introduction

Christine DUFF & Claudia LABROSSE

Dans son ouvrage Sur le corps romanesque, Roger Kempf affirme que « livres et corps, tout est texte d’égale dignité. Tout parle ou se parle, s’écrit, se lit » (7),1 posant le corps comme thématique littéraire, mais surtout comme objet et sujet d’écriture tout à la fois. En effet, si le corps peut générer un discours dans le texte – lorsqu’on parle de lui –, il s’avère également en être le producteur – puisqu’il se dit. Cette double appartenance à l’ordre de l’objet et du sujet – qui n’est pas sans rappeler les théories merleau-pontyennes – suppose une représentation diversifiée et foisonnante du corps romanesque qu’il convient d’explorer plus à fond.

En ce qui concerne les littératures francophones, l’interrogation des multiples représentations du corps humain prend de l’ampleur depuis quelques années. Un premier pas se fait en 2002 alors que paraît L’imaginaire du corps amoureux : lectures de Gabrielle Roy,2 une monographie que signe Marie-Pierre Andron, qui s’intéresse tant à la chair féminine que masculine dans les textes de l’une des écrivaines franco-canadiennes les plus connues. Suit, en 2005, un numéro d’Études françaises consacré à la représentation du corps que dirige Isaac Bazié. Dans sa présentation du dossier, celui-ci souligne la pénurie de réflexions critiques portées sur le sujet, pourtant bien exploré surtout par rapport aux littératures européennes. Parmi les études constituant le numéro d’Études françaises en question, il n’y en a qu’une seule qui aborde la problématique particulière du corps féminin,3 ce qui étonne quelque peu étant donné la prédilection qu’ont généralement les chercheurs pour la chair féminine dans les textes français. Quelques années plus tard, des spécialistes se penchent à nouveau sur la production littéraire au Québec dans le cadre d’un ouvrage collectif dirigé par Daniel Marcheix et Nathalie Watteyne. L’écriture du ← 7 | 8 →corps dans la littérature québécoise depuis 19804 ouvre l’espace de la recherche à l’exploration des interactions entre le somatique et la textualité, soulignant l’intérêt grandissant que manifeste la critique à l’égard du rôle joué par le corps dans la matière et le processus de l’écriture. Enfin, en 2010, paraît le collectif Francophone Women: Between Visibility and Invisibility5 dont les contributions traitent exclusivement de textes français, maghrébins et africains.

Mais qu’en est-il des espaces postcoloniaux francophones du Nouveau Monde (c’est-à-dire non limités au territoire québécois ou franco-canadien) ? Y aurait-il des liens à tisser entre les productions littéraires des principales régions francophones du Nouveau Monde, à savoir les îles caribéennes d’Haïti, de la Martinique, et de la Guadeloupe, et le Canada français ? L’écriture du corps féminin, qu’elle définisse la position d’un sujet-corps dans la narration ou l’ensemble de ses représentations textuelles, se transforme-t-elle en fonction d’autres lieux lui étant extérieurs comme l’emplacement géographique, la période historique, le contexte culturel ? Conserve-t-elle, en dépit de ces variables, des éléments communs ? Telles sont les questions qui ont inspiré un colloque international à l’Université Carleton au Canada en 2011 réunissant chercheurs et chercheuses pour se pencher sur le discours littéraire de la corporéité spécifiquement féminine dans l’aire culturelle francophone des Amériques. À notre connaissance, il n’y avait jamais eu de colloque mettant en rapport la problématique spécifique du corps féminin dans la littérature francophone des Amériques et ce, du Canada jusqu’à la Caraïbe.6 Étudier ces littératures ensemble, sous quelque optique que ce soit, est une méthodologie qui commence actuellement à gagner du terrain. Méthodologie toujours dans sa toute petite enfance, mais pas tout à fait orpheline : à partir ← 8 | 9 →des années 1990 se dessinent les premiers contours d’une approche qui met en dialogue textes québécois et textes caribéens. Pour ne citer qu’un exemple, une étude issue de la plume d’Elisabeth Mudimbe-Boyi en 19967 signale des rapports entre littératures féminines du Québec et de la Caraïbe francophone. Entre le roman québécois Kamouraska d’Anne Hébert et Juletane de la Guadeloupéenne Myriam Warner-Vieyra, Mudimbe-Boyi décèle des enjeux communs, surtout en ce qui a trait à la structure narrative. Nous constatons, à notre tour, que malgré les distances géographiques et culturelles, il existe un intérêt partagé par les littératures caribéennes et nord-américaines d’expression française pour le corps de la femme, soit en tant que représentation discursive, soit en tant que motif symbolique. La prémisse de départ de notre réflexion est que le corps féminin, en tant qu’objet et sujet du discours, constitue un lieu important d’articulation sur les plans esthétique et idéologique. Les thèmes abordés dans le présent ouvrage collectif, qui propose des versions augmentées des communications présentées lors du colloque, permettent de mieux cerner la place qu’occupe le corps féminin, sous de multiples optiques, dans la production littéraire francophone des Amériques.

Ce n’est pas le lieu ici d’un historique des mouvements féministes. Il faut toutefois souligner une étape cruciale dans l’évolution de la réflexion féministe dont les répercussions sont énormes pour les sociétés postcoloniales. L’être humain de sexe féminin est réduit à sa seule biologie et à sa fonction reproductrice depuis des lustres. Il s’ensuit que les différentes vagues de réflexion féministe accordent toutes une place centrale à la question du corps. Le développement simultané au XIXe siècle des sciences humaines et de l’activité colonisatrice des Européens a donné lieu à une comparaison entre territoires à conquérir aussi mystérieux que redoutables : le continent africain et le corps de la femme. La féminité euro-américaine s’est dessinée selon une logique mettant en opposition la femme blanche et la femme noire : la pureté de cette première s’est établie grâce à un rapport de contraste avec cette dernière. L’oppression dénoncée par les mouvements féministes en Europe et en Amérique du Nord s’est avérée plus complexe que la seule dimension du genre. C’est à des théoriciennes américaines telles que Angela Y. Davis, bell hooks, Barbara Christian, Gloria Anzaldúa, Audre ← 9 | 10 →Lorde, pour ne nommer que quelques-unes, que l’on doit un raffinement de la pensée féministe qui va au-delà de la seule question de sexe. Elles ont souligné l’intersection – la nature étroitement imbriquée – des questions de sexe, race et classe sociale, surtout par rapport à la femme en situation coloniale ou néocoloniale. Les privilèges socioéconomiques accordés à ceux et à celles de peau claire faisaient que la libération de la femme blanche n’avait en rien le même profil que celle de la femme dite « de couleur ». Au cours des années 1980 et 1990, de nombreuses études ont paru en l’espace de quelques années (citons à titre d’exemples « Under Western Eyes : Feminist Scholarship and Colonial Discourses » de Chandra Tolpade Mohanty en 1984, Woman, Native, Other de Trin Minh-ha en 1989, Third World Women and the Politics of Feminism sous la direction de Chandra Tolpade Mohanty, Ann Russo, et Lourdes Torres en 1991), faisant avancer la réflexion féministe dudit « Tiers Monde ».

Pour situer brièvement la problématique du corps féminin dans les littératures des Amériques, nous nous contenterons ici de souligner deux réalités sociohistoriques qui informent les analyses du présent volume : l’esclavage et l’Église catholique. Dans le contexte caribéen, le corps était au centre du système esclavagiste, un système qui a profondément marqué la plupart des sociétés du Nouveau Monde. Vendu, acheté, exploité, abusé, l’Africain de sexe masculin ou féminin a subi une réification totale qui ne faisait de lui qu’un objet à exploiter, qu’une machine à travail dont les labeurs bénéficiaient aux maîtres. L’infâme Code noir, promulgué par Louis XIV en 1685 en vigueur dans les îles de l’Amérique française, résume le statut civil et juridique de l’esclave : « Déclarons les esclaves être meubles » (alinéa 44). Les différentes expériences de l’esclavage de la part des esclaves masculins et féminins, à part la capacité reproductrice de ces derniers, n’ont pas fait l’objet d’étude détaillée avant les années 1980. Antérieurement aux travaux d’Arlette Gautier (1985), Barbara Bush (1990), Gisèle Pineau et Marie Abraham (1998), et Bernard Moitt (2001), le vécu de la femme esclave était subsumé sous celui de l’esclave de sexe masculin. Tout ce qui relevait de l’expérience féminine de la condition servile, par exemple la très fréquente exploitation sexuelle, est passé sous silence avant la fin du XXe siècle.8

← 10 | 11 →En ce qui concerne la littérature québécoise, si on avait à identifier un élément clé pour contextualiser toute réflexion sur le corps de la femme, ce serait l’influence de l’Église catholique, à son apogée pendant les années 1940 et 1950 pendant le régime hautement conservateur de Maurice Duplessis. Cette période, connue sous le nom révélateur de la Grande Noirceur, était profondément marquée par, entre autres, l’influence de l’Église catholique et la négation du corps qu’elle prêchait. Dans l’imaginaire religieux, la fameuse dyade féminine de la vierge et la prostituée régnait, laissant peu de place à la femme pour se définir ou même concevoir son existence en dehors des normes sociales. La femme était définie avant tout par son comportement sexuel, la réduisant non seulement à son existence physique mais à une seule de ses facettes. La sexualité féminine restait tronquée en ce qu’elle ne servait qu’à la reproduction.

Il importe de constater qu’à travers la réalité de l’esclavage et de la soumission d’un peuple à l’Église catholique, on retrouve l’un des nombreux recoupements des littératures en question : une sexualité féminine d’abord réprimée et fortement dénigrée qui, dans les textes, se déclare enfin et se définit à l’encontre de tout discours sexiste et raciste, ce qu’ont d’ailleurs soulevé les interventions des deux conférenciers invités du colloque dont s’inspire le présent ouvrage. On voit émerger une expression littéraire féminine au Québec dans les années 1970 qui invente un nouveau langage apte à articuler des réalités jusque-là réprimées ou carrément niées, comme le montre si clairement Patricia Smart dans sa contribution. Le corps féminin et ses affects deviennent langage et discours par lesquels le désir des femmes s’exprime dans les œuvres littéraires de l’époque. L’intervention d’Ernest Pépin entre en dialogue avec celle de Smart en ce que ce premier aborde lui aussi la question de la sexualité féminine, cette fois en s’attardant sur une figure de l’imaginaire caribéen, le dorlis, né dans le contexte sociohistorique de l’esclavage dont les traces perdurent jusqu’à nos jours. Dans les deux cas, la subversion est à l’ordre du jour et le corps féminin se représente non comme objet passif mais comme totalité active et dynamique.

Il n’est sans doute pas fortuit, considérant le double contexte de l’esclavage et du pouvoir détenu par le catholicisme dans les Amériques francophones, que les analyses colligées dans ce collectif mettent au jour un phénomène paraissant s’attacher à l’enveloppe charnelle féminine dans les littératures du Nouveau Monde : la malédiction. En effet, qu’elle occupe le premier plan des œuvres étudiées (ou des articles eux-mêmes) ou qu’elle ← 11 | 12 →ne soit évoquée que de façon indirecte, une certaine malédiction semble s’acharner sur le corps des personnages ou narratrices. Dans l’évocation sans cesse renouvelée de sa présence au sein des textes de fiction, la malédiction du corps féminin se fait lancinante, terrible de par les multiples visages qu’elle prend sous la plume d’écrivaines et d’écrivains de toutes origines. Écho d’un héritage que l’abolitionnisme et les révolutions ont voulu taire, le malheur attaché au corps féminin alimente l’écriture, non pour qu’il nourrisse la victimisation des femmes, mais peut-être pour qu’il inscrive dans une histoire ce qui a fait, et ce qui fait peut-être toujours, partie de l’Histoire.

Les articles ici réunis présentent un éventail d’approches et de perspectives, donnant lieu à des intersections et à des divergences aussi révélatrices que fructueuses, s’organisant autour de cinq thèmes ou enjeux, à savoir : « symbolique et imaginaire du corps féminin » ; « entre silence et expression » ; « corps et sexualité » ; « corps idéalisés, corps maudits » ; « corps blessés, corps endeuillés ». Loin d’être une liste exhaustive d’angles éventuels sous lesquels aborder la question du corps féminin dans les écrits du monde francophone, elle présente néanmoins plusieurs points de départ. À vrai dire, chaque section pourrait inclure d’innombrables sous-sections. Les écrivaines et les écrivains représentés dans ces pages sont originaires d’horizons aussi variés que l’Ontario, le Québec, la Guadeloupe, la Martinique et Haïti, mais ils placent tous le corps féminin au centre de leurs écrits, nous invitant à créer des ponts dans la réflexion critique. Traverser ces ponts et examiner les nouvelles perspectives qu’ils nous accordent, voici le travail qu’entame le présent volume qui collige des analyses de chercheuses, mais aussi de chercheurs dont les contributions, bien que peu nombreuses, n’en sont pas moins des plus intéressantes.

Résumé des informations

Pages
220
ISBN (PDF)
9783035108798
ISBN (ePUB)
9783035192933
ISBN (MOBI)
9783035192926
ISBN (Livre)
9783034316989
Langue
Français
Date de parution
2015 (Décembre)
Published
Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2015. 220 p.

Notes biographiques

Christine K. Duff (Éditeur de volume) Claudia Labrosse (Éditeur de volume)

Christine Duff est professeure agrégée au Département de français à Carleton University où elle enseigne la littérature. Claudia Labrosse est chargée de cours à Carleton University où elle enseigne le français et la littérature.

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Titre: Corps écrit, corps écrivant