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Modes de gouvernance dans quatre métropoles latino-américaines (Buenos Aires, Caracas, Mexico et São Paulo)

Entre logiques institutionnelles et acteurs

de Christian Azaïs (Éditeur de volume) Marielle Pepin-Lehalleur (Éditeur de volume)
Collections 330 Pages

Table des matières

  • A
  • Sommaire
  • Introduction: Gouvernance et enjeux métropolitains dans la globalisation. Focales et échelles (Christian Azaïs & Marielle Pepin-Lehalleur)
  • Première partie: Le logement: enjeu de pouvoir dans la transformation des métropoles
  • Comprendre et donner du sens à la gouvernance : le logement en Amérique latine (Julien Rebotier & Hélène Rivière d’Arc)
  • São Paulo et Mexico, « chasse aux espaces » ou nouvelle dictature du foncier urbain (Hélène Rivière d’Arc)
  • Interventions publiques, financement et production du logement : comparaison São Paulo et Buenos Aires (Helena Menna Barreto Silva & Iliana Mignaqui)
  • De la lutte des places à Buenos Aires : crise du logement et boom immobilier (1990-2010) (Marie-France Prévôt-Schapira & Rodrigo Cattaneo Pineda)
  • Deuxième partie: Globalisation et construction métropolitaine
  • Mexico : de la ville moderne à la ville en cours de dé-modernisation (Catherine Bidou-Zachariasen)
  • Essor de l’économie populaire face à l’économie globale : effets spatiaux à São Paulo (Marina Regitz Montenegro)
  • Globalisation et construction métropolitaine : São Paulo et Mexico vus d’hélicoptère (Christian Azaïs)
  • Troisième partie: Jeux de pouvoir au quotidien
  • Les vendeurs ambulants à Mexico et São Paulo face aux politiques de réaménagement des centres historiques (Carlos Alba & Carlos Freire)
  • Derrière les hangars de l’aéroport de Mexico, la vie à Casitas (Arturo Alvarado & Úrsula Alanís)
  • Logements meublés ou organisation communale à Caracas ? Le cas de La Limonera (Silverio González & Henny Díaz)
  • Régulations au quotidien. Vendre des aliments préparés dans la rue à Mexico (Marielle Pepin-Lehalleur)
  • Conclusion (Christian Azaïs & Marielle Pepin-Lehalleur)
  • B

Sommaire

INTRODUCTION

Gouvernance et enjeux métropolitains dans la globalisation. Focales et échelles

Christian Azaïs & Marielle Pepin-Lehalleur

PREMIÈRE PARTIE
LE LOGEMENT : ENJEU DE POUVOIR DANS LA TRANSFORMATION DES MÉTROPOLES

Comprendre et donner du sens à la gouvernance : le logement en Amérique latine

Julien Rebotier & Hélène Rivière d’Arc

São Paulo et Mexico, « chasse aux espaces » ou nouvelle dictature du foncier urbain

Hélène Rivière d’Arc

Interventions publiques, financement et production du logement : comparaison São Paulo et Buenos Aires

Helena Menna Barreto Silva & Iliana Mignaqui

De la lutte des places à Buenos Aires : crise du logement et boom immobilier (1990-2010)

Marie-France Prévôt-Schapira & Rodrigo Cattaneo Pineda

DEUXIÈME PARTIE
GLOBALISATION ET CONSTRUCTION MÉTROPOLITAINE

Mexico : de la ville moderne à la ville en cours de dé-modernisation

Catherine Bidou-Zachariasen

Essor de l’économie populaire face à l’économie globale : effets spatiaux à São Paulo

Marina Regitz Montenegro

Globalisation et construction métropolitaine : São Paulo et Mexico vus d’hélicoptère

Christian Azaïs

TROISIÈME PARTIE
JEUX DE POUVOIR AU QUOTIDIEN

Les vendeurs ambulants à Mexico et São Paulo face aux politiques de réaménagement des centres historiques

Carlos Alba & Carlos Freire

Derrière les hangars de l’aéroport de Mexico, la vie à Casitas

Arturo Alvarado & Úrsula Alanís

Logements meublés ou organisation communale à Caracas ? Le cas de La Limonera

Silverio González & Henny Díaz

Régulations au quotidien. Vendre des aliments préparés dans la rue à Mexico

Marielle Pepin-Lehalleur

Conclusion

Christian Azaïs & Marielle Pepin-Lehalleur

INTRODUCTION

Gouvernance et enjeux métropolitains dans la globalisation

Focales et échelles

Christian AZAÏS & Marielle PEPIN-LEHALLEUR

Université de Picardie Jules Verne (Amiens) et Irisso (Institut de recherches interdisciplinaires en sciences sociales), UMR 7170, Université de Paris Dauphine
et
Centre national de la recherche scientifique

Le programme ANR Metraljeux1, à l’origine des publications ici présentées, proposait une comparaison de la gouvernance urbaine dans quatre métropoles latino-américaines, Buenos Aires, Caracas, Mexico et São Paulo, autour d’enjeux où se trouvent confrontés des acteurs privés et publics emblématiques de ces grandes villes traversées par les flux de la globalisation. À travers plusieurs approches disciplinaires (anthropologie, géographie, sociologie, socio-économie) et dans une perspective comparatiste, nous avons cherché à comprendre auprès de divers types d’acteurs urbains comment se construisent les lignes de force qui départagent l’accès aux biens publics et quelle en est leur perception, fondée sur leur expérience quotidienne comme sur la pratique sociale. Notre analyse s’appuie sur l’hypothèse que les systèmes d’acteurs s’agencent et se transforment dans le cadre prégnant des changements économiques et sociaux exigés par la globalisation aux métropoles qui veulent s’y faire une place.

Nous avons imaginé la recherche collective autour de quelques processus de production de ces nouveaux ordres urbains en sélectionnant des enjeux représentatifs des « problèmes » qui se posent dans toutes les villes mais qui prennent une acuité et une ampleur particulières dans les métropoles dans la mesure où les connexions privilégiées avec les réseaux globalisés accentuent les déséquilibres économiques et les contradictions sociales. Les questionnements convergeaient autour de quatre thèmes : le logement, le travail, le commerce et la sécurité. Au cours de la recherche, nos parcours se sont diversifiés et recentrés, selon les intérêts et les méthodes disciplinaires de chacun, transformant la mosaïque initiale en recoupements multiscalaires inégalement distribués dans les quatre villes, sur des points délimités2.

Nous avons privilégié l’analyse des litiges à propos de l’usage du sol, de la définition urbaine des lieux et de la mise en place de programmes de construction ; de l’interprétation de formes de mise au travail, de l’émergence d’activités nouvelles et de la multiplication d’activités informelles, qui redessinent le paysage social métropolitain ; de la demande généralisée mais contradictoire de sécurisation des activités et des lieux ; du brouillage croissant des frontières entre formel et informel dont il faut interroger le rapport avec les nouvelles dynamiques urbaines. On s’est efforcé de comprendre comment diverses catégories d’habitants des métropoles perçoivent leurs situations et formulent leurs projets et à quelles échelles ils évaluent leur capacité de négociation directe, de pression ou de recours aux autorités.

Nos questions se portent donc sur des objets concrets, des enjeux reconnus et disputés, des projets, des actions, des relations, des opinions exprimées, mais elles s’attachent moins à démontrer la prévalence de telle ou telle option d’urbanisme, de telle forme de financement des politiques publiques ou de telle réglementation du travail ou de l’ordre public que la façon dont certains problèmes en arrivent à être socialement définis et les orientations que les acteurs sociaux cherchent à faire valoir, comment et pourquoi. Non pas que les alternatives politiques soient d’importance mineure ou que les succès et les échecs ne s’imposent, à un moment donné, sur les processus qui les ont produits mais, dans une période où les diverses options d’urbanisme disputées depuis vingt-cinq ans trouvent toutes, à différents degrés, leur mode de réalisation, où les marchés jouent un rôle croissant et que les pouvoirs publics continuent cependant de chercher à orienter certaines dynamiques, où les groupes sociaux entendent tous, d’une façon ou d’une autre, participer aux décisions, il paraît important de comprendre assez précisément comment se nouent les arrangements ou les luttes qui conduisent à de tels résultats toujours provisoires. Diverses études récemment menées par des collègues offrent des analyses dont nous nous sommes inspirés3. Ce que nous appelons la gouvernance est ainsi apprécié dans sa qualité de processus et mode de régulation et d’expression des rapports entre acteurs sociaux, mais aussi entre eux et les pouvoirs publics ; elle s’inscrit dans cet espace élargi. Pour autant, nous ne cherchons pas à y trouver un nouveau modèle de gouvernement, qui ferait suite à celui de la démocratie locale inspiratrice des injonctions de décentralisation (Le Galès, 1995 ; Gaudin, 2002), et nous nous démarquons également de la vision normative des best practices développée par les organisations internationales (Le Duff, Rigal, 2004). À distance des mécanismes de gouvernement analysés par les théoriciens du politique et des modes de gestion issus du management, notre démarche est avant tout attentive aux processus sociaux et aux rapports de pouvoirs qui se nouent au sein de la société et s’apparente plutôt aux recherches menées sur les formes, parfois diffuses ou éphémères, d’ordre local, vers lesquelles nos disciplines nous offrent des outils pour mieux converger (Bourdin et al., 2006 ; Duhau, Giglia, 2008).

D’un enjeu à l’autre, les modes de gouvernance révèlent le poids des contextes nationaux et mondiaux, ce qui conforte l’idée d’une globalisation productrice de deux processus indissociables, l’uniformisation et la différenciation. Nous l’avons vérifié dans le domaine de l’habitat, mais aussi dans celui du travail, de la consommation ou des illégalismes. L’influence des modèles mondialisés se fait sentir dans l’aspiration à la propriété du logement, au détriment de la location, autant que dans la préoccupation pour la sécurité des espaces de vie et de circulation, modulée par les perceptions du risque selon les individus et les groupes sociaux, et par leur niveau de ressources. C’est de plus en plus vers ces enjeux de sécurité ainsi que vers la dotation de services – en voie de privatisation – que se tournent les demandes d’habitants organisés au niveau du quartier auprès des autorités publiques, tandis que l’offre de bâti tend à relever quasi exclusivement du marché. On observe dans ce domaine la participation croissante et de plus en plus directe d’acteurs corporatifs, internationaux, financiers jusque-là moins intéressés ou qui ne jouaient qu’un rôle plus lointain et médiatisé par le politique, en particulier en ce qui concerne l’habitat des secteurs populaires.

D’autres formes d’influence de la globalisation s’exercent sur deux modes de rapport au travail, l’un émergent, l’autre en expansion, qui révèlent des configurations d’emprise et de privatisation de l’espace public. Dans le cas des pilotes d’hélicoptères choisi comme représentatif d’un secteur spécialisé hautement qualifié et de son inscription dans le rapport salarial, la gouvernance passe plutôt par des négociations entre instances gouvernementales (civiles et militaires) et privées. De leur côté, c’est en multitude dispersée que les petits acteurs du commerce de rue contribuent activement au développement des réseaux internationaux, sans être en mesure de peser sur les termes de l’échange. Ils s’insèrent dans cette trame à des niveaux divers qui les différencient quant à leur approvisionnement et à la façon dont s’opère la distribution des marchandises. Jusqu’au moment final de l’offre au consommateur, dans des lieux souvent centraux ou péricentraux des villes, les formes d’illégalismes où participent les acteurs commerciaux et de nombreux représentants des instances officielles dessinent un panorama complexe et dynamique auquel concourent leurs clients. Les modes d’organisation et les stratégies relationnelles mis en place par les camelots varient largement d’une métropole et d’une tradition politique à l’autre, mais aussi selon les fonctionnalités marchandes et les rapports de pouvoir ancrés en chaque lieu. Ces insertions urbaines variées se reflètent dans les différentes représentations construites autour de l’ambulantage et les politiques qu’elles appellent. Les types de commerce favorisés par l’amplification des transferts mondiaux incluent aussi les grandes surfaces dont la localisation s’étend de plus en plus vers les espaces périphériques auparavant relégués. Leur capacité à générer des gains par le développement de la consommation des couches sociales plus pauvres et en particulier par l’offre de crédit est désormais considérée comme un élément moteur de la croissance économique. La recherche de sécurité par les diverses catégories de citadins se joue à des échelles différentes, liées à leur insertion sociale, à leurs activités et aux risques qu’eux-mêmes perçoivent ainsi qu’à l’image menaçante ou bénévole que les autres habitants, à tort ou à raison, projettent sur eux. Les expériences de vie de chacun font l’objet d’élaborations plus ou moins partagées et codées qui brossent le cadre social et territorial de leurs possibilités d’action. Elles se reflètent dans leurs exigences envers les pouvoirs publics et les relations plutôt individuelles et directes, ou collectives, organisées mais aussi médiatisées, qu’ils établissent avec leurs agents. On peut aussi en trouver la trace dans la façon dont certains recherchent ou évitent le contact avec les réseaux globalisés.

Expliciter les processus, heurts et arrangements par lesquels s’établissent ici et là des formes de gouvernance plutôt que les modes dominants, qui en lisseraient les détails et les différences, offre une vision forcément atomisée de la gouvernance qui ne permet pas une évaluation d’ensemble aisée. L’objectif de comparaison de la construction de quelques ordres urbains que nous nous sommes fixé se poursuit plutôt par la caractérisation de situations choisies et par le croisement des vues qu’apportent les héritages historiques, les processus structurants et le jeu des interactions perçu, voulu, subi par les acteurs. Loin des modèles applicables urbi et orbi, l’image ainsi esquissée peut gagner en richesse ce qu’elle perd en généralisation.

Notre définition de la gouvernance est descriptive et ne doit pas être confondue avec les approches d’auteurs qui en font une recommandation politique, ou de gouvernants qui prétendent que la « bonne gouvernance » caractérise leur action. Mais il faut bien reconnaître que la question de l’incorporation explicite dans le gouvernement de diverses formes de participation des forces sociales, en tant que telles, n’est concevable que depuis peu et qu’elle est publiquement revendiquée comme une forme démocratique « avancée ». Il convient donc d’en examiner les manifestations et éventuellement d’en soulever les usages médiatiques4.

Il nous a semblé utile de distinguer quatre formes différentes de gouvernance, correspondant à des logiques ou des économies politiques différentes, qui peuvent se combiner dans la pratique. L’une de ces formes de gouvernance est réglementaire, les rapports des acteurs avec les autorités et des acteurs entre eux sont régulés dans les faits par la loi. Une autre forme est négociée, de mille façons, entre individus ou entre groupes, au coup par coup ou à long terme, ce qui implique plutôt la participation de grands ensembles plus ou moins solidaires et l’entremise de leaders, coordinateurs, intermédiaires. On peut y classer les négociations entre classes ou entre corporations, où interviennent généralement des partis, qui donnent leur caractère particulier à des régimes politiques. Un troisième type de relations entre groupes, face et en rapport à l’autorité publique, est celui de l’imposition de fait, soit par la richesse économique, par l’extorsion de la part de l’administration au pouvoir, par la violence ou la menace de la part des mêmes ou de certains acteurs ou groupes sociaux. Une quatrième variété se caractérise par le fait qu’elle est toujours brouillée, floue, frontalière, interstitielle. Nous parlons à son sujet d’« illégalismes ».

Nous n’en faisons pas des définitions de la gouvernance, ce sont simplement quatre modalités qu’il nous a semblé utile de systématiser de la sorte, comme des facettes de situations locales plus vastes. On les présente ici de façon assez vague et à une échelle non définie qui va du très large au plus restreint : les deux premières sont censées se combiner dans ce qui est considéré comme la norme démocratique mais peuvent aussi caractériser des rapports entre acteurs locaux, voire individuels. Les deux dernières ne sont pas revendiquées comme définitoires par des régimes politiques mais caractérisent nombre de situations économiques généralisées et de situations de pouvoir de fait. Nous proposons de les appeler formes de gouvernance lorsque nous pouvons les identifier dans des situations particulières, par exemple liées aux rapports noués autour d’un enjeu ; et de parler de régimes de gouvernance lorsque l’on parvient à caractériser de façon plus large (forcément plus complexe, hypothétique, sans doute contradictoire) un ou des modes prédominants s’imposant au niveau local. Il s’agit donc plutôt des logiques sociales et politiques qui inspirent les formes de gouvernement propres à chaque lieu et non pas un mode de gouvernement en particulier – définition qui serait d’ailleurs contradictoire avec un trait spécifique des métropoles dont les territoires, autant que la puissance de centralité, dépassent leurs limites administratives et politiques.

L’insertion de nos quatre métropoles dans la globalisation, second axe directeur du programme Metraljeux, agit comme un cadre prégnant parce qu’elles cherchent activement à s’y tailler une place et sollicitent les investissements extérieurs : tout ce mouvement favorise les nouveaux modes de vie, l’importance de la communication, le souci de la sécurité, la recherche de l’accession à la propriété individuelle, le développement d’un marché du travail multiforme, volatile, individualisé, hors de la structuration des corporations ou alors délocalisé par elles-mêmes. Les adaptations et les hybridations qui en résultent sont autant le fait des acteurs obligés de se positionner que de l’inscription des processus sociaux dans des territoires tendant à se différencier et à se spécialiser. La globalisation pénètre au cœur des processus politiques en agissant sur les perceptions des acteurs et leurs rapports au quotidien aussi bien que sur les rapports de force institués et structurés (Giraud, 2012). Les impulsions et les exigences des flux internationaux contribuent à modeler les enjeux urbains et imposent des contraintes qui se reflètent dans les modes de gouvernance : nous avons donc choisi d’analyser comment se déclinent diverses formes de régulation sociale et politique autour des enjeux choisis et de tenter la comparaison de ces formes au cœur des dynamiques locales des métropoles.

Quels enjeux avons-nous privilégié ? Nos approches disciplinaires tendent à les considérer à différentes échelles et favorisent plutôt pour certaines les points de vue des acteurs, ou plutôt les institutions ou les processus structurels. De fait, les enjeux peuvent être définis par les différents habitants et usagers de la ville en termes de biens ou de situations auxquels ils aspirent. Mais ils sont perçus par les forces du marché comme des investissements plus ou moins rentables. Les pouvoirs publics leur concèdent une priorité plus ou moins grande liée à leur capacité à y répondre et à l’efficacité politique de leurs efforts et il est loisible de percevoir combien, à travers le temps, des perceptions collectives se forgent, en accord ou désaccord avec la façon dont il convient de traiter la question. Ces différences révèlent pour une bonne part le conflit sous-jacent dans la définition même de tout enjeu, qu’on a étudié plutôt en termes de luttes d’acteurs, de compétition économique ou de choix de politiques publiques. Des définitions qui ne sont évidemment pas exclusives mais peuvent et doivent être complémentaires et se retrouvent toujours dans une forte dimension spatiale où se jouent les ancrages anciens comme les transformations liées à la globalisation. Nos études ont cherché à les combiner tout en développant de préférence soit les forces structurantes des processus historiques, soit la dimension du quotidien dans la perception des acteurs et la construction de leur pratique sociale. Elles ont exploré trois domaines critiques où se jouent la compétitivité des villes et leur attrait comme lieux de vie et centres d’activités : l’habitat, le travail et le commerce, tantôt en y sélectionnant des cas illustratifs de conflits, tantôt en brossant le tableau des formes dominantes ou émergentes des transactions sociales et de la mise en place des politiques publiques, ou encore en cherchant à comprendre et transmettre l’intériorité de certaines expériences de vie. La demande de sécurité en contexte urbain que nous avions pensé distinguer comme un enjeu particulier s’est transformée en une problématique transversale autour des formes d’illégalismes qui se développent dans les contextes actuels.

La prégnance croissante des capitaux internationaux dans l’habitat

Autour de l’usage du sol et de la définition urbaine des lieux, on pose la question du logement, de l’appropriation des espaces publics (en particulier par les vendeurs de rue), des contraintes de la valorisation foncière. La question du logement, et plus largement de l’habitat, a été abordée dans les quatre lieux de notre programme. Elle est déclinée sous les trois angles majeurs d’une pression populaire – qui garde son poids mais change de forme – pour une accession au logement en propriété, d’une offre agressive des capitaux internationaux pour investir dans le foncier et l’immobilier (à São Paulo et Mexico, nettement plus qu’à Buenos Aires et Caracas) et d’une tendance affirmée des pouvoirs publics à rechercher des formes mixtes d’investissement qui leur ôtent, du même coup, une part de responsabilité – et de pouvoir – dans la définition des objectifs. L’édification des formes de gouvernance s’en trouve ainsi modifiée et doit être réévaluée.

Par son ampleur, la question de l’habitat met directement en cause la forme urbaine, son extension et les rapports sociaux et politiques au sein de la configuration métropolitaine. Le logement a longtemps été, en Amérique latine plus qu’ailleurs, un terrain privilégié des programmes institutionnels et des mouvements sociaux. Récemment, la compétition foncière s’est développée sous l’aiguillon des capitaux d’investissement et des mouvements spéculatifs internationaux. Elle élève considérablement le prix du sol et rend plus difficiles les efforts publics de constitution de réserves foncières ou d’autres mesures de régulation.

La présence internationale agit désormais jusqu’au cœur de la problématique de la construction et du financement du logement social à travers la part accordée depuis une quinzaine d’années aux promoteurs privés dans l’exploitation de ce nouveau marché. Il faudra comprendre et montrer comment s’est opéré ce retournement, d’abord à Mexico, puis à Buenos Aires avec moins de succès. Dans ces capitales dont l’urbanisme a été fortement marqué par les politiques publiques de construction de logement social, c’est aux grands constructeurs qu’est à présent délégué le soin de concevoir et mettre en place de nouveaux développements urbains pour les secteurs les plus modestes des nouvelles classes moyennes, élargies à des secteurs considérés auparavant populaires, c’est-à-dire à l’ensemble des salariés susceptibles de recevoir du crédit avec le soutien institutionnel. Dans la vallée de Mexico, d’immenses cités composées de lignes de petites maisons unifamiliales sont construites dans les banlieues lointaines, sur des territoires n’appartenant plus à la capitale et relevant de juridictions et de partis politiques différents.

À São Paulo, le revirement des politiques d’urbanisme a été plus accusé en l’absence d’une institution spécifiquement chargée du logement social. Le remplacement de l’équipe de Marta Suplicy à la mairie a signifié l’abandon des tentatives d’aménager une place pour les habitants pauvres des quartiers centraux dégradés et la volonté de son successeur, de couleur politique opposée, d’entreprendre leur modernisation, fût-ce au prix de leur exclusion. Mais l’extension du programme Minha Casa, Minha Vida, dispensé au niveau fédéral aux familles les plus pauvres, vient apporter un palliatif aux clivages que les opérations immobilières d’envergure ou les mesures officielles telles que les expulsions des squatts accentuent. Ainsi les acteurs se multiplient dans ce paysage politique de plus en plus complexe.

Quant à Caracas, l’absence d’une ligne claire de politique urbanistique peut être imputée au manque de coordination et de suivi dont souffrent les institutions urbaines depuis des décennies. Cette tradition d’actions ponctuelles renforcée par les oppositions partisanes à différents niveaux des juridictions se voit actuellement amplifiée par la volonté du pouvoir gouvernemental d’intervenir directement sur tous les enjeux en sollicitant la participation citoyenne. Dans le domaine du logement comme dans ceux de la santé ou du ravitaillement, les opérations « coups de poings » censées lui donner plus d’efficacité tendent à diviser les forces et à rendre grandement aléatoire toute négociation.

Dans les quatre villes, les habitants pauvres et les très pauvres – auxquels se limite maintenant l’appellation de secteur populaire – poursuivent leurs efforts pour l’accès au logement dans les quartiers d’auto-construction ou dans des immeubles abandonnés en centre-ville. Le temps n’est plus aux grandes mobilisations pour l’habitat pouvant fédérer l’ensemble des organisations populaires de locataires, à la manière du Conamup (Coordinadora Nacional del Movimiento Urbano Popular) mexicain des années 1980 et 1990. Mais les habitants se regroupent parfois en collectifs et comités pour la réhabilitation des immeubles délabrés qu’ils occupent en centre-ville (São Paulo) ou pour l’urbanisation de leurs quartiers (Consejos communales à Caracas). Les villas, favelas et autres barrios de ranchos se concentrent dans les périphéries des quatre métropoles et se trouvent parfois aussi en localisations éparpillées au travers de la ville où la présence de terrains fédéraux empêche la municipalité d’intervenir (Buenos Aires). Ces quartiers peuvent être des lieux de grande activité économique, mais leur incorporation au tissu urbain est oblitérée, entre autres facteurs, par l’informalité de la tenure foncière et l’empilement de rapports extra-légaux qui en découlent. Même dans les zones centrales de Buenos Aires, Caracas ou Mexico, les propriétaires occupants d’appartements anciens qu’ils ont achetés ou qui leur ont été attribués des décennies plus tôt obtiennent très difficilement l’aide officielle.

Résumé des informations

Pages
330
ISBN (PDF)
9783035264050
ISBN (ePUB)
9783035296594
ISBN (MOBI)
9783035296587
ISBN (Livre)
9782875741295
Langue
Français
Date de parution
2014 (Avril)
Published
Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2014. 330 p., 31 ill., 9 tabl.

Notes biographiques

Christian Azaïs (Éditeur de volume) Marielle Pepin-Lehalleur (Éditeur de volume)

Christian Azaïs est socio-économiste, enseignant-chercheur à l’Université d’Amiens (France) et à l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (Irisso) à Paris Dauphine. Ses thèmes de recherche portent sur la comparaison des formes de travail entre la France, le Brésil et le Mexique. Marielle Pepin-Lehalleur est anthropologue au CNRS, spécialiste du Mexique. Elle a étudié les transformations de la vie des paysans mexicains dans les dernières décennies pour en comprendre les persistances comme les traits nouveaux et a accompagné leurs trajectoires de migrants et nouveaux citadins à Mexico et aux États-Unis.

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Titre: Modes de gouvernance dans quatre métropoles latino-américaines (Buenos Aires, Caracas, Mexico et São Paulo)