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Une diplomatie culturelle dans les tensions internationales

La France en Europe centrale et orientale (1936-1940 / 1944-1951)

de Annie Guenard (Auteur)
Monographies 364 Pages

Résumé

Au XXe siècle, l’Europe centrale et orientale a été l’épicentre de tensions internationales. Soumise aux ambitions de puissances totalitaires, elle a connu leur emprise idéologique. La diplomatie culturelle déployée par la France dans cet espace, de 1936 à 1940 puis dans les années succédant à la Seconde Guerre mondiale, a eu une double dimension : stratégique et idéologique.
À partir d’archives et d’entretiens, ce livre en étudie les enjeux, les modalités, les adaptations renouvelées, les limites. Il observe les continuités et les évolutions entre les deux temps, et, sous l’angle culturel, appréhende la complexité d’une entrée en guerre froide.
Dans la fin des années 1930, l’affirmation culturelle est ambitieuse, multiforme, face aux avancées de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste ; elle connaît des inflexions après « Munich », en particulier une symbiose entre « culture » et « information ». Ultérieurement, alors que les Alliés, vainqueurs, sont très présents, il s’agit d’une reconstruction pour retrouver une position d’influence. La France de 1945, affaiblie, mobilise ses ressources ; elle affiche sa proximité avec les mutations en cours à l’Est.
Rapidement, le contexte international, l’évolution des États sous tutelle soviétique, les choix de la France – intérieurs et en politique étrangère – s’interposent dans la poursuite de l’action. Aux espoirs de concordances succède un réalisme face à une « Normalisation ». Une diplomatie culturelle « en résistance » est confrontée à une élimination programmée par le Kominform et ses relais. L’éviction du Bloc de l’Est s’inscrit dans un processus qui atteint l’ensemble des puissances occidentales.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur
  • À propos du livre
  • Dédicace
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Remerciements
  • Préface
  • Introduction
  • Partie I Les années 1936-1940, d’une diplomatie culturelle au service de la paix à une propagande face aux risques de guerre
  • Première période : de juin 1936 à l’automne 1938, une expansion intellectuelle et culturelle aux multiples angles d’attaque
  • Chapitre I. Aux origines d’une diplomatie culturelle
  • Les intérêts français en Europe centrale et orientale, l’héritage du passé
  • Réagir : L’Europe centrale et orientale au cœur d’un programme « d’expansion intellectuelle à l’étranger »
  • Chapitre II. Moderniser, consolider le « rayonnement culturel » et « l’image française »
  • Le recours aux vecteurs traditionnels, l’enseignement, les associations
  • L’introduction des nouveaux médias et d’une « Information à l’étranger » ; riposter aux propagandes adverses
  • Seconde période : de Munich à la guerre : culture et propagande
  • Chapitre III. Les répercussions immédiates des Accords de Munich
  • Réactions en Europe centrale et orientale
  • Concentrer les moyens d’action à la Présidence du Conseil
  • Chapitre IV. Tensions internationales et inflexions de la diplomatie culturelle
  • De nouvelles cibles
  • L’« Information » gouvernementale
  • L’importance accordée à la zone balkanique
  • Chapitre V. D’une « stratégie culturelle » à une « propagande » ; Conception, limites et orientations
  • Au sommet de l’État, l’option d’une structure de coordination
  • Des choix d’exercice d’une diplomatie culturelle
  • Outils et messages
  • Partie II Les années 1944-1951 : dans une nouvelle europe centrale et orientale, d’une affirmation de concordances à une irrésistible éviction
  • Première période Automne 1944-printemps 1947 : la diplomatie culturelle au centre d’un rêve de puissance restaurée
  • Chapitre VI. Une traversée rapide des années de guerre. Reconstruire : volontarisme et pesanteurs diverses
  • Les « Œuvres françaises » dans la Seconde Guerre mondiale
  • Le GPRF et ses interlocuteurs
  • Reconstruire
  • Enjeux, instruments mis en œuvre, nominations
  • Intervenir dans une Europe dévastée
  • Chapitre VII. Se faire connaître, se faire reconnaître. Faire face à de nouveaux défis
  • Le Quai d’Orsay et le ministère de l’Information associés pour une diplomatie culturelle de grande puissance
  • L’enseignement : de nouveaux défis à relever
  • Une pierre d’achoppement : la commercialisation de l’écrit
  • Chapitre VIII. Croire ou vouloir croire au temps des concordances ; choix et limites. Concurrences culturelles étrangères
  • Un rêve de coopération
  • D’une image librement construite à une image réclamée
  • Être au plus près des populations et des classes montantes
  • Scruter l’action des puissances concurrentes
  • Une France confrontée à des ambiguïtés
  • Deuxième période : Printemps 1947-automne 1948, rassembler autour de la culture francaise : « un Rêve devenu une utopie »
  • Chapitre IX. L’année 1947 : d’une coopération difficile à un durcissement à l’Est
  • Au printemps 1947, une perte d’atouts
  • Une accumulation de désillusions
  • L’été et l’automne 1947, « un basculement de la situation »
  • Un constat nécessaire, des reculs français
  • Chapitre X. 1948, « À l’ère de la culture planifiée […], contrôlée par l’État », adaptations, concessions. Confrontés à une « Normalisation »
  • De nouveaux interlocuteurs
  • « Sous peine de consomption, s’adapter avec souplesse, prudence, mais sans hésitation »
  • Être présents
  • Une ambivalence française : neutralité ou compromissions ?
  • Sous la pression d’une « Normalisation »
  • Troisième période : de 1949 au printemps 1951, d’une « résistance » à une irrésistible élimination
  • Chapitre XI. Une diplomatie culturelle « en résistance »
  • Tensions de guerre froide
  • Axes majeurs d’une diplomatie culturelle « en résistance »
  • Dans l’automne 1949, une escalade
  • Chapitre XII. « Un rideau de fer culturel entre l’Est et l’Ouest ». Une éviction érigée en système
  • Un conflit ouvert : chassés de Pologne
  • Une éviction systémique
  • Rompre ou « tenir » ?
  • Chapitre XIII. À l’aube des années 1950, un présent contrasté : Tchécoslovaquie, Hongrie, Yougoslavie
  • En Tchécoslovaquie, une « réplique » d’épisodes antérieurs
  • Perdurer en Hongrie et en Yougoslavie
  • Chapitre XIV. Un bilan des années 1944-1951
  • Conclusion
  • Sigles
  • Sources
  • Orientations bibliographiques
  • Annexes
  • Documents (archives)
  • Index

← 12 | 13 → Remerciements

Mes remerciements s’adressent aux acteurs de cette diplomatie culturelle qui m’ont accordé un entretien, aux équipes des services d’archives et des bibliothèques, conservateurs et personnels. Bien sûr, mes remerciements vont à celles et ceux qui m’ont apporté un soutien précieux, les amies qui ont assuré une relecture du manuscrit, mon mari, les Professeurs Robert Frank et Antoine Marès. ← 13 | 14 →

← 14 | 15 → Préface

Robert FRANK

Soutenue en 1994, la thèse d’Annie Guénard-Maget livrait un travail pionnier qui défrichait un territoire nouveau : l’histoire de la diplomatie culturelle. Il s’agissait d’apprécier à quel point la culture, outil du soft power, pouvait être aussi efficace que les instruments du hard power – la force militaire et la force économique – pour assurer l’influence d’un pays au-delà de ses frontières. Cette recherche, effectuée sous la direction de René Girault, s’intégrait parfaitement dans le vaste programme international que ce dernier avait lancé sur la problématique de la « puissance » en Europe. Le terrain choisi par Annie Guénard pour la mesure de cette influence française était la partie centrale et orientale du continent, à deux périodes proches, mais différentes, séparées par la Seconde Guerre mondiale : les années 1936-1940 et les années 1945-1949.

Véritable référence, tant pour les historiens des relations internationales que pour les spécialistes de l’histoire culturelle, cette thèse, même non publiée, était lue et abondamment citée. C’est dire que sa publication était nécessaire, souhaitée, demandée. L’attente est récompensée : il en résulte ce bel ouvrage actualisé, qui prolonge le travail initial jusqu’au début des années 1950 et tient compte, dans la bibliographie, des recherches récentes. Ce livre nous apprend beaucoup sur les motivations et les composantes de la diplomatie culturelle française en Europe centrale et orientale à ces deux époques différentes que sont l’avant- et l’après-guerre. Bien fructueuse est la comparaison de ces deux périodes qui permet de mesurer l’état de la France et de son influence, ainsi que le poids de sa culture dans sa diplomatie, avant et après l’occupation allemande.

Chacune de ces deux phases commence de la même manière. Dans un premier temps, les Français font tout pour accroître ou reconstruire leur présence culturelle dans six États : Pologne, Tchécoslovaquie, Roumanie, Yougoslavie, Hongrie et Bulgarie, ces deux derniers pays ayant été vaincus lors de la Première Guerre mondiale, les quatre autres ayant été au contraire bénéficiaires des traités de paix. En 1936, le gouvernement de Front populaire donne une grande place à la culture dans sa politique, tant intérieure qu’extérieure : sur ce point, Annie Guénard confirme ← 15 | 16 → totalement la thèse de Pascal Ory1. Certes, il existait déjà dans la région toute une structure depuis les années 1920 : lycées et instituts français. Mais, à la fin des années 1930, les dépenses culturelles sont augmentées d’une façon sensible. L’urgence est d’autant plus grande que l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie déploient d’une façon de plus en plus efficace leur propagande dans cette partie de l’Europe. En 1945, il faut repartir de zéro ou presque ; et la France mise encore sur la culture pour retrouver sa place dans la région, face à une concurrence anglo-américaine et face surtout à la présence soviétique. L’infrastructure en place entre les deux guerres est une bonne base pour cette reconquête. Les résultats sont probants. Annie Guénard en donne un exemple significatif : à Bucarest en 1947, l’institut culturel de l’URSS, la puissance déjà dominante, ne réunit que 80 auditeurs, pendant que les cours de Jean Sirinelli et de Robert Régnier, titulaires des chaires de littérature et civilisation françaises à la Faculté de Lettres, attirent plus de 500 étudiants.

Mais, chacune des deux phases comporte un second temps, fait de difficultés et de crises. En 1938, à la conférence de Munich, Daladier ne peut éviter le début de dépècement de la Tchécoslovaquie, son alliée. Cette reculade de la France face à Hitler la discrédite gravement et sa diplomatie culturelle paraît dès lors vaine pour rétablir la confiance en elle dans la région. Dix ans plus tard, la Tchécoslovaquie est encore le pays clé par lequel tout bascule. En 1948, le coup de Prague et la prise du pouvoir par les communistes changent la donne : la culture française, comme les autres cultures occidentales, est jugée dangereuse par cette Europe de plus en plus soviétisée et nombreux sont les obstacles imaginés par les autorités pour neutraliser la présence culturelle de la France.

Autre point commun entre ces deux périodes. À la fin des années 1930, comme dans la deuxième moitié des années 1940, les Français tentent de moderniser et de rajeunir leur diplomatie culturelle. En particulier, ils comprennent que, face aux deux défis totalitaires, fasciste et nazi d’abord, communiste et stalinien ensuite, il est nécessaire d’entrer dans « l’ère des masses » et de toucher un public large qui ne se réduise pas aux élites traditionnelles. Nombreux sont les développements intéressants d’Annie Guénard sur la façon dont la politique de l’information est intégrée à la politique culturelle extérieure française.

Les différences sont cependant nombreuses. Avant sa défaite de 1940, la France est une grande puissance, ce qu’elle n’est plus après cette date. Il en résulte que, dans les années 1930, la politique extérieure française est encore complète et ambitieuse : la diplomatie culturelle est un outil complémentaire à la diplomatie économique et, en gros, à la politique ← 16 | 17 → d’alliances : elle se développe davantage chez les alliés de l’est-européen que dans les pays qui contestent l’ordre européen issu des traités de 1919-1920. La France dispose donc d’un système diplomatique qui, jouant sur plusieurs registres, a une certaine cohérence, même s’il comporte les graves faiblesses que l’on sait. Elle investit culturellement là où elle investit aussi économiquement et militairement. La faille n’est pas entre culture et économie, ni entre l’effort culturel et l’effort militaire en Europe centrale et orientale. Mais, c’est bien connu, la contradiction réside entre les alliances qui supposent une force armée capable de secourir les alliés relativement lointains et une stratégie défensive qui, derrière la ligne Maginot, prive cette grande puissance d’une telle capacité de projection. Après 1940, la France n’en est plus là : sa culture, c’est tout ce qui lui reste après avoir tout perdu. Elle conduit donc dans l’immédiat après-guerre une diplomatie culturelle qui est une diplomatie de substitution, faute de pouvoir reconstruire rapidement une diplomatie économique, faute aussi d’exercer un leadership dans un système d’alliances. Dans les années 1930, hard power et soft power se complètent pour les Français. Dans les années 1940, ceux-ci ne peuvent recourir qu’au second et ils s’y accrochent même. Ils tentent de maintenir le plus longtemps possible leur présence culturelle dans ce que l’on appelle désormais « l’Europe de l’Est ». Et ce, jusqu’au début des années 1950, au prix de compromis, voire de compromissions. Ils perçoivent tardivement en effet la réalité de la guerre froide et du rideau de fer par rapport aux Britanniques et aux Américains qui, face à l’emprise communiste, retirent assez vite leurs acteurs et vecteurs de culture jugés désormais inutiles dans un environnement si hostile.

Annie Guénard montre aussi l’importance des « sociétés civiles » que la diplomatie culturelle entend toucher, une diplomatie d’influence qui entend remplacer désormais une diplomatie de puissance. Les intellectuels communistes français de renom auraient pu être un atout dans cette conquête des « cœurs et des esprits » dans cette partie de l’Europe après 1945. Il n’en a rien été, puisqu’ils ont agi selon l’idéologie de leur parti plutôt que selon les intérêts de leur pays dont ils se sont désolidarisés. À l’heure où certains Tchécoslovaques, communistes compris, auraient bien voulu profiter du plan Marshall, Louis Aragon, en visite dans la capitale tchèque, proclame sans honte ni hésitation à propos de « l’atmosphère à Prague » : « ici l’on respire la liberté […], à Paris on respire le dollar […] ». On l’aura compris, le livre d’Annie Guénard est riche en informations précieuses de ce genre, sur la France, sur l’Europe centrale et orientale, en même temps qu’il nous fait réfléchir sur les forces, les limites et les conditions de développement d’une bonne diplomatie culturelle. ← 17 | 18 →

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1 Pascal Ory, La belle illusion. Culture et politique sous le signe du Front populaire, 1935-1938, Paris, Plon, 1994.

← 18 | 19 → Introduction

Cet ouvrage est issu d’une thèse de doctorat de l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne : La présence culturelle française en Europe centrale et orientale, 1936-1940 ; 1944-19491. Il prolonge la recherche en s’intéressant aux années 1950 et 1951, celles d’une « guerre froide » intensifiée, aux répercussions directes et profondes sur l’affirmation culturelle et intellectuelle reconstruite par la France après la Seconde Guerre mondiale ; les instruments d’une diplomatie culturelle dans le « Bloc de l’Est » sont alors attaqués et laminés.

Le travail initial s’insérait dans un programme de recherche en Histoire des Relations internationales, « La Puissance en Europe » au XXe siècle, conduit par le Professeur René Girault et mené en collaboration avec plusieurs universités européennes. La part de différents instruments dans une politique étrangère avait été mesurée, notamment par des approches politiques, économiques, militaires2. Pour la dimension culturelle et dans le cas français, l’analyse était juste ébauchée3. Un thème de recherche était ouvert : évaluer la place accordée à la dimension culturelle dans la diplomatie, analyser dans quelle mesure elle avait été reconnue comme un vecteur participant à l’affirmation de la « puissance ».

Dans cette perspective, orienter la recherche vers l’Europe centrale et orientale s’imposait rapidement. Cet espace a constitué dans les années ← 19 | 20 → 1920 et 1930 un pôle privilégié de la diplomatie française ; après 1945, la France a cherché à s’y positionner à nouveau comme « puissance ». À deux reprises au cours de ce XXe siècle, cette partie du continent européen a été l’épicentre de tensions internationales : dans la seconde moitié des années 1930, dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Travailler sur ces deux périodes de turbulences séparées par les années de conflit mondial présentait à priori un double intérêt : mesurer la place accordée à la dimension culturelle quand tous les instruments disponibles d’une politique étrangère devaient être particulièrement mobilisés, observer les permanences et les évolutions d’une action gouvernementale.

Un autre axe de la recherche provenait de la lecture de la thèse d’Albert Salon, « L’action culturelle de la France dans le monde. Analyse critique »4 ; il s’agissait de répondre à une interrogation ouverte par ce travail. Se situant à une échelle mondiale et sur une perspective de deux siècles, XIXe et XXe siècles, Albert Salon arrivait à la réflexion suivante : jamais, dans l’action culturelle de la France à l’étranger, « n’a existé au sommet de l’État et aux postes de responsabilité, une unité de pensée et de comportement » ; selon lui, au contraire, se sont multipliés des faisceaux d’actions dispersées qu’il traduisait en termes « d’empirisme » et de « politique virtuelle ». Opposant la pratique française à celles des États fascistes il écrivait : « À aucun moment de son histoire, la France n’a complètement et efficacement rassemblé, mobilisé ses acteurs culturels pour les faire agir selon une politique, un plan, une stratégie unitaire, voire totalitaire. Ce que Mussolini en Italie, Hitler en Allemagne ont pu réaliser n’a jamais été approché en France même par des gouvernements de crise. Il faudrait d’ailleurs de sérieuses recherches pour voir si ces gouvernements l’ont vraiment voulu. » Si la négation d’une volonté « totalitaire » m’a paru incontestable, une approche préliminaire dans les archives du Quai d’Orsay m’a fait douter du reste de l’affirmation, « empirisme », « politique virtuelle », pour deux périodes au moins, celle du Front populaire et celle des années de l’immédiat après-guerre (1945-1947). Dès lors, restait à établir par une étude de cas, comme y invitait d’ailleurs Albert Salon, la démonstration d’une mobilisation des énergies autour d’une « stratégie culturelle unitaire », d’une diplomatie culturelle aux objectifs précis. Et voir si elle avait perduré quand les tensions internationales s’accentuaient, en particulier dans les années de guerre froide.

Dans ces deux périodes marquées par une effervescence intellectuelle en Europe, mais aussi par la pesanteur extrême d’idéologies, fascisme et communisme, l’espace Centre et Est européen a connu une pression exercée par les deux puissances porteuses de ces idéologies, successivement l’Allemagne nazie et l’Union soviétique. La diplomatie culturelle ← 20 | 21 → déployée par la France a pris une dimension particulière, stratégique mais aussi idéologique, également objet d’étude.

Travaillant sur deux périodes distinctes et dans une perspective dépassant une décennie, il était nécessaire de conserver une cohérence interne à l’analyse. L’Autriche constitue un cas isolé qui n’a pas été retenu. Intégrée au Reich allemand au printemps 1938, contrôlée par les armées d’occupation alliées après la fin du conflit mondial, sa situation diffère de celle des autres États. En particulier, dès 1945, la présence culturelle, sous le commandement du général Béthouard, s’organisait autour d’une logique de « dénazification » et de « fraternisation »5. Un ensemble géopolitique a été pris en considération, une Europe centrale et orientale comprenant six États : Bulgarie, Hongrie, Pologne, Roumanie, Tchécoslovaquie, Yougoslavie. Ils ont constitué dans les années 1920 et 1930 un pôle privilégié de la diplomatie française. Dans la période de transition vers un « second vingtième siècle », après la Seconde Guerre mondiale, ils ont eu en commun le fait d’évoluer vers des régimes de « Démocraties populaires » placés sous une domination soviétique6.

Les limites chronologiques se sont imposées d’elles-mêmes. Dans les années 1930, l’installation du gouvernement de Front populaire correspond au lancement d’une intense expansion intellectuelle et culturelle dans le monde qui tranche avec la réalité des années précédentes ; le printemps 1940 étant une date butoir pour cette première période. Dans les années de l’après-guerre, la progression dans la recherche a dégagé la nécessité de prendre en compte une vaste période, de la fin de l’année 1944 à l’entrée dans les années 1950. L’hiver 1949-1950 représente déjà la concrétisation, dans le champ intellectuel et culturel, du « rideau de fer », laminant une présence occidentale. Poursuivre l’étude au-delà permet d’analyser un processus d’anéantissement généralisé à toutes les puissances occidentales, conduit par l’URSS et par les rouages du Kominform dans tous les États satellites. L’étude s’achève sur l’année 1951, marquée par la fermeture, sous la contrainte, des implantations culturelles en Tchécoslovaquie, dont l’Institut français de Prague ; un épisode qui apparaît comme inexorable dans ces années d’intense guerre froide.

Le temps de la Seconde Guerre mondiale sépare les deux moments étudiés. De la défaite de juin 1940 jusqu’à la Libération de la France et de celles des États sous occupation nazie dans la partie orientale de l’Europe, des ← 21 | 22 → années de présence culturelle se déroulent, en Bulgarie, Hongrie, Roumanie, Slovénie, dans le cadre du régime de Vichy. Au sein des postes diplomatiques, les positions à l’égard de l’État français ont varié. Au sein des institutions culturelles qui ont pu perdurer, les hommes ont agi à leur niveau pour préserver l’affirmation des valeurs de la démocratie, ces lieux sont devenus des espaces de liberté pour leurs publics. Certains acteurs choisirent de rejoindre les Forces Françaises Libres, d’autres participèrent à des libérations nationales. Cette période qui présente des situations extrêmement diverses, et souvent une mise en veille, n’est pas étudiée. Seule une évocation rapide en est faite en introduction à la deuxième partie de ce travail, permettant de dresser un bilan des moyens culturels dont dispose la France à la fin du conflit mondial.

L’étude est présentée en deux « livres », correspondant aux deux périodes étudiées. Chacun est scindé en séquences déterminées par les relations internationales et par les inflexions d’une diplomatie culturelle face à des situations en permanente évolution. Pour connaître la réalité de celle-ci, le poids qui lui était accordé, il était nécessaire de dresser un état des lieux au départ de chaque période, puis d’établir des bilans de l’action gouvernementale, à la fois globaux et spécifiques à la zone étudiée. Très vite, il est apparu que la notion de diplomatie culturelle ne pouvait s’entendre qu’au sens large, en intégrant bien évidemment l’aspect intellectuel et universitaire, et, de plus en plus nettement, scientifique et technique, mais aussi les liens entre culture et information, culture et propagande. Il n’existait pas de frontière étanche entre ces différents modes d’affirmation, surtout en temps de crise ; dès la fin des années 1930, les gouvernements reconnaissaient la nécessité de leur conjugaison dans l’action à conduire.

Au ministère des Affaires étrangères, les archives du « Service des Œuvres françaises à l’étranger » (SOFE) et de la « Direction générale des Relations culturelles » (DGRC) ont été essentielles ainsi que celles de la correspondance diplomatique (Europe 1944-1949 et 1949-1955). Aux Archives nationales (CARAN), quatre fonds se sont révélés particulièrement riches : Secrétariat général de la Présidence du Conseil ; Académie de Paris ; structures ministérielles de l’Information dans l’après-guerre ; Papiers de Marcel Abraham, chef de cabinet du ministre de l’Éducation nationale Jean Zay. Mentionnons enfin les archives de l’Institut d’Études Slaves et celles de l’Alliance française. À l’automne 2010, la seconde partie du « Journal » d’Étienne Manac’h, consul général à Bratislava entre 1946 et 1951, a été publiée7. Sa lecture a apporté un supplément de dimension humaine à l’étude d’archives extrêmement riches et précises, de même que les entretiens obtenus de lui-même et de divers acteurs de la diplomatie culturelle.

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1 Thèse de doctorat dirigée par le Professeur René Girault (Institut Renouvin), soutenue en novembre 1994. Depuis cette recherche, le champ d’étude des « relations culturelles » s’est élargi ; les numéros 115 et 116 (2003) de la revue Relations Internationales en donnent un panorama ; Anne Dulphy, Robert Frank, Marie-Anne Matard-Bonucci, Pascal Ory (dir.), Les relations culturelles internationales au XXe siècle. De la diplomatie culturelle à l’acculturation, Bruxelles, PIE Peter Lang, 2010 ; Robert Frank (dir.), Pour l’histoire des relations internationales, Paris, PUF, collection « Le Nœud gordien », 2012.

2 Colloque international de Sèvres, 14-18 Avril 1982 : La perception de la puissance à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Cf. La puissance en Europe, 1938-1940, René Girault et Robert Frank (dir.), Paris, Publications de la Sorbonne, 1984 ; Colloque international, 1984 : La perception de la puissance en Europe vers 1948, Ausburg. Cf. La puissance française en question ! 1945-1949, René Girault et Robert Frank (dir.), Paris, Publications de la Sorbonne, 1988.

3 Antoine Marès, « Puissance et présence culturelle de la France ; l’exemple du Service des Œuvres françaises à l’étranger dans les années 30 », Relations Internationales, 33, printemps 1983, p. 65-80 ; Colette Barbier de Bonnay, Le Service des Œuvres Françaises à l’Étranger du ministère des Affaires étrangères dans l’Entre-deux-guerres, mémoire de maîtrise, directeur Jean-Baptiste Duroselle, Université Paris I, 1983.

Résumé des informations

Pages
364
ISBN (PDF)
9783035264494
ISBN (ePUB)
9783035295832
ISBN (MOBI)
9783035295825
ISBN (Broché)
9782875741691
Langue
Français
Date de parution
2014 (Août)
Published
Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2014. 364 p., 18 ill., 18 tabl.

Notes biographiques

Annie Guenard (Auteur)

Annie Guénard-Maget est docteur en Histoire de l’Université Paris I-Panthéon-Sorbonne. Elle a enseigné en lycée dans la région parisienne et assuré des formations dans les universités de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et de Cergy-Pontoise.

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Titre: Une diplomatie culturelle dans les tensions internationales