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La misogynie

Des vestiges du passé aux combats d’aujourd'hui

de Maurice Daumas (Éditeur de volume) Nadia Mékouar-Hertzberg (Éditeur de volume)
Collections 227 Pages

Table des matières

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  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Introduction : Une anthropologie de la conflictualité
  • Partie 1: L’héritage
  • Le féminin est-il l’ennemi intérieur de la démocratie athénienne ? Misogynie et domination masculine à Athènes à l’époque classique
  • Âge disqualifiant. Incidences du vieillissement féminin dans la comédie ancienne
  • La fonction de la misogynie dans la pensée d’Otto Weininger
  • Margarita Nelken : de l’admiration à l’hostilité
  • Misogynie et « idéal de compensation ». Le cas de la Section Féminine de la Phalange
  • Partie II: La misogynie dans son environnement
  • La misogynie comme relation de genres. L’exemple des inégalités dans l’éducation
  • Misogynie au Japon : discours autour d’un fait divers
  • Sois belle et tais-toi !? – La participation féminine dans l’histoire de l’art contemporaine du Moyen-Orient
  • Partie III: Enjeux actuels
  • Sexisme, misogynie, violence de genre ?
  • La neuro-éthique contre le neuro-sexisme
  • « Sportive, mais féminine ». Des formes de la domination masculine dans le sport
  • Conclusion : La misogynie ? « Franchir de hauts barrages … »
  • Titres de la collection

MAURICE DAUMAS

Université de Pau et des Pays de l’Adour

Introduction : Une anthropologie de la conflictualité

Ce n’est pas le mot misogynie, mais les inégalités femmes-hommes qui forment le socle du programme de recherche1 dont est issu ce volume de contributions2. Pour comprendre le choix de ce mot comme support de la réflexion de ses organisateurs3, il faut d’abord admettre la réalité présente de ces inégalités et les reconnaître comme des injustices. Or, pour nombre d’entre nous, cette approche n’est pas une vérité d’évidence.

On rencontre tout d’abord l’idée que ces prétendues inégalités ne seraient rien d’autre que les différences naturelles qui séparent les sexes, différences sur lesquelles notre époque ferait peser un regard improprement moralisateur. Les inégalités fourniraient une image infidèle de la réalité, les femmes ayant toujours eu des pouvoirs méconnus et non négligeables, du moins depuis la Renaissance4. D’ailleurs, victimiser les femmes ne leur rendrait pas justice et contribuerait au contraire à les rabaisser et à les maintenir dans une position subordonnée. L’insistance sur les inégalités serait la conséquence du mouvement féministe du XXe siècle, notamment dans ses flamboyantes décennies 1960–1990. Historiquement parlant, l’accent placé sur les inégalités correspondrait donc à un moment de sensibilisation exacerbée, une sorte de bulle affective ← 7 | 8 → découlant de la féminisation de la société contemporaine. Depuis le XIXe siècle, ceux qu’on appelle aujourd’hui les masculinistes ont bâti leur combat sur ce thème de la féminisation, une crainte qui a largement précédé l’idée que les femmes étaient victimes d’inégalités, puisqu’elle repose sur la peur de l’indifférenciation sexuelle, « l’un des moteurs de l’Histoire » selon Christine Bard5. Non seulement les inégalités dont sont victimes les femmes auraient été très exagérées, mais ces injustices seraient aujourd’hui en voie d’extinction, en raison des nombreuses conquêtes du féminisme dans le dernier tiers du XXe siècle. Les inégalités résiduelles, telles qu’elles subsistent dans le domaine du travail ou de la représentation politique, devraient se résorber progressivement, à l’exception de celles, incompressibles, résultant des contraintes naturelles qui sont le lot des femmes (la maternité). En somme, répète-t-on depuis vingt ans, « le féminisme a gagné6 » et rien ne justifierait plus la poursuite d’un combat anachronique et improductif contre les derniers vestiges du patriarcat. D’autant plus, estime-t-on parfois, que la balance penche désormais dangereusement en faveur des femmes, qui par leurs revendications excessives (la parité, notamment), menacent d’entraver le libre jeu des rapports sociaux et mettent en péril les valeurs républicaines (l’égalité, le mérite).

Ces attitudes prises en réaction contre la « Révolution du féminin7 » ne sont pas toutes d’essence réactionnaire. Les conquêtes des femmes sont largement acceptées et entrées dans les mœurs. Ceux et celles qui repoussent ou minimisent la question des inégalités entre les sexes aujourd’hui n’entendent pas revenir en arrière, mais se réclament de l’équilibre, de la mesure, du bon sens. Ils ne considèrent pas comme une évidence que ces inégalités ont une origine profonde, qu’elles persistent en se renouvelant et constituent une source d’injustice majeure dans nos sociétés. On ne saurait leur donner tort sur un point : il n’y a aucune évidence dans tout ceci. Ou plus exactement : ceci ne relève pas du régime de l’évidence, mais de la prise de position assumée.

Quelle que soit la discipline scientifique concernée, prétendre partir d’une évidence est une aberration. Les évidences ont partie liée avec le ← 8 | 9 → bon sens, les stéréotypes et l’inertie8. C’est pourquoi nous reconnaissons que l’idée selon laquelle les inégalités femmes-hommes appartiennent à toutes les époques, à toutes les cultures et qu’elles ne sont nullement en voie de disparition, constitue une opinion, que nous partageons et défendons avec de nombreux chercheurs de toutes disciplines et de tous sexes.

Ce « contrat de vérité » étant établi, il convient maintenant d’expliquer pourquoi un programme de recherche sur les inégalités femmes-hommes se trouve placé sous le signe de la misogynie. D’usage sporadique, mais en progression constante9, ce mot plutôt savant10 semble inapte à rendre compte du phénomène universel que constitue la discrimination féminine. La « haine ou le mépris des femmes » (qui en est la définition la plus courante) fait du misogyne une rareté et de la culture ou de l’institution misogynes des exceptions. Seuls les psychanalystes sont prêts à admettre que la misogynie est au contraire la chose au monde la mieux partagée et qu’il ne suffit pas d’aimer les femmes pour ne point les haïr. Mais en l’occurrence leur opinion doit être tenue sous le boisseau, puisqu’il est débattu ici d’un mot destiné à un emploi généralisé. Un autre obstacle paraît rédhibitoire : misogyne est une injure. Rares aujourd’hui sont les individus qui revendiquent leur aversion des femmes. Comme le racisme, la misogynie est un vice ou une pathologie que l’on projette à l’extérieur. Le misogyne, c’est l’autre : le malade mental, le célibataire attardé, le complexé, l’immigré. Les cultures misogynes sont ailleurs : dans le passé (où les femmes étaient moins bien traitées que maintenant) et à l’étranger (où elles ne seront jamais mieux traitées que chez nous).

Ces arguments en défaveur d’une utilisation étendue du mot misogynie dénotent une forte résistance à l’égard de la reconnaissance, même timide, des injustices subies par les femmes. Notre opinion et notre raisonnement sont tout autres : reconnaître la discrimination fémi ← 9 | 10 → nine comme un phénomène universel implique de nommer l’agent qui en est à l’origine. Toute position qui mettrait en doute l’existence d’un agent universel en l’estimant, par exemple, variable, relatif, contingent, multiple, fragmentaire, ruinerait l’hypothèse de départ. À phénomène général, sentiment général – et un mot pour le dire. Ce n’est pas abuser de l’interprétation fonctionnaliste que d’estimer que les mots s’adossent à des besoins. S’il en manque un pour nommer l’agent responsable des inégalités entre les femmes et les hommes, c’est – nous semble-t-il – parce que la langue se fait complice de ces discriminations en péchant par omission. Il n’est nul besoin d’un mot, en effet, pour désigner quelque chose dont on ne veut pas reconnaître l’existence.

Mais les temps ont changé. La révolution du féminin a introduit un vocabulaire neuf, signe de nouvelles manières de penser les inégalités. Avec des phénomènes d’accélération et de ralentissement, ce processus se poursuit sous nos yeux. Ce nouveau vocabulaire cible les individus masculins, dont il faut noter au passage qu’ils ne sont qu’une des identités sous lesquelles se présente l’agent universel dont il est question. Machisme, phallocratisme, sexisme sont entrés dans le vocabulaire courant. Pour diverses raisons, aucun de ces mots ne possède une dimension universelle ou ne recouvre convenablement les inégalités femmes-hommes. Sexisme, qui est le plus utilisé dans ce sens, ne répond pas à cette fonction. Au contraire, il induit en erreur en opérant un amalgame entre des comportements individuels que partagent les deux sexes et un phénomène massif d’influence unilatérale. Les femmes peuvent être sexistes comme les hommes, c’est-à-dire privilégier leur sexe dans une situation où elles devraient agir selon l’équité. Mais il est question ici de l’antique et planétaire discrimination qui pèse sur elles. Comment sexisme pourrait-il désigner deux phénomènes de nature différente ? En contribuant à brouiller les cartes, le mot révèle sa vraie nature : sexisme appartient au vocabulaire misogyne.

Misogynie est apparu à un moment particulier de l’histoire des relations entre les sexes : au XVIe siècle, dans le contexte protoféministe de la Querelle des femmes. Le mot ne s’est banalisé qu’au XIXe siècle, mais son émergence à la Renaissance ne doit rien au hasard, car les femmes ont acquis à cette époque une visibilité nouvelle dans les domaines de la vie de cour et de la littérature. Il n’en fallait pas moins pour déclencher ← 10 | 11 → une levée de boucliers qui culmina dans les années 1580–1625 par un déferlement d’écrits invectivant les femmes et dénigrant le mariage11. On considère généralement cet épisode comme un prolongement de la misogynie virulente de la fin du Moyen Âge, non sans lien avec la chasse aux sorcières qui bat son plein à la même époque. Nous préférons y voir l’une des premières vagues assurées d’antiféminisme, c’est-à-dire une réaction contre les « avancées » des femmes à la Renaissance. Le terme peut paraître excessif, tant la promotion féminine reste modeste et inoffensive. Mais la réaction qu’elle a suscitée montre que certains hommes se sont sentis menacés et l’ont fait savoir avec cette hargne et cette violence que l’on retrouvera tout au long de l’histoire de l’antiféminisme.

À moins de forger un terme neuf ou de découvrir un mot adéquat dans une langue étrangère, il nous semble que misogynie peut être utilisé sans trop d’inconvénients pour désigner toute attitude, comportement ou situation discriminatoires à lencontre des femmes, que les faits soient intentionnels ou non, conscients ou inconscients, perpétrés par des individus, des groupes ou des institutions.

Cette définition très étendue de la misogynie a pour objet d’élargir la recherche de l’agent causal des discriminations au-delà de l’action individuelle. Il ne s’agit pas de renoncer à l’hypothèse de la domination masculine, mais de souligner que dans ses cheminements, la responsabilité des hommes est parfois si diluée qu’elle en devient insoupçonnable. Si la misogynie des mâles dominants fait souvent scandale, notamment dans ces bastions que sont la vie politique et le sport, il existe deux formes de misogynie qui échappent largement aux regards : celle des institutions, qui demande à être dénoncée ; celle de notre milieu, qui réclame d’être dévoilée.

La politique que suivent les institutions découle à la fois de leur constitution systémique et de l’addition des comportements individuels. Parce que ces derniers, quelles que soient la nature, la taille et la complexité de l’institution, sont des agents actifs, la discrimination – lorsqu’elle est prouvée – peut et doit faire l’objet d’une dénonciation. Derrière chaque institution se trouvent des individus et c’est leur présence ← 11 | 12 → qui permet de déclarer qu’une institution est misogyne, même si ses membres ne sont pas impliqués en tant qu’individus.

Si le régime de la dénonciation convient à ce qui est caché et contraire à la loi (ou devrait l’être), c’est celui du dévoilement qui doit être adopté à l’égard de la misogynie invisible, dans laquelle nous baignons sans en avoir conscience. Des travaux récents12 nous ont ainsi révélé que l’espace urbain ne présentait pas la même apparence pour les deux sexes, qu’il était genré et dominé par la puissance masculine. Dévoiler, informer, préconiser est le chemin à suivre pour lutter contre cette misogynie silencieuse, quasi indétectable. Sans les enquêtes provenant des gouvernants, des milieux professionnels, de l’université ou des associations13, les inégalités sont ignorées, contestées, minimisées. Connaître et faire connaître les comportements et les situations misogynes au travers d’une démarche scientifique paraît aujourd’hui une nécessité, mais il s’agit en réalité d’une attitude très récente14.

Ainsi, on ne saurait réduire la lutte contre les discriminations qui affectent les femmes à un combat contre les individus misogynes – d’autant plus que l’extension du « politiquement correct » menace de leur ôter de la visibilité. La misogynie recouvre un terrain beaucoup plus vaste et beaucoup plus ardu à déminer, comme en témoigne la lenteur ← 12 | 13 → avec laquelle reculent les inégalités dans les champs du domestique, du politique, de l’éducation et du sport. L’approche de ces inégalités sous l’angle de la misogynie s’inscrit dans une double perspective. Celle, tout d’abord, des combats menés par les féministes depuis le siècle dernier. Même si les femmes ont conquis des droits fondamentaux, les discriminations qui les visent donnent encore bien des motifs de se battre. Les mots féminisme et féministe sentent encore le soufre pour nos contemporain.e.s15, preuve que la cause des femmes reste d’actualité.

La seconde perspective est plus profonde et plus ancienne. Les relations entre les femmes et les hommes – réelles et symboliques, historiques et mythiques, quotidiennes et festives – dessinent une anthropologie de la conflictualité, c’est-à-dire un système de représentations fondé sur une conception agonistique de l’existence, où la lutte, y compris sous ses formes les plus paradoxales16, joue un rôle moteur et génératif17. Ce système est binaire et hiérarchisé. Pour le nommer et le décrire, on peut emprunter au théâtre et au cinéma la notion de premier et second rôles. Leur interdépendance et leur complémentarité sont naturelles, comme il en va pour les deux sexes. Le premier rôle occupe le devant de la scène, mais il n’en possède pas l’exclusivité. Chacun a des préroga ← 13 | 14 → tives, mais celles du premier rôle sont plus étendues et surdéterminantes. Nombreuses sont les fonctions, notamment identitaires, que le second rôle remplit au service du premier : alter-ego, compagnon, faire-valoir, auxiliaire, concurrent, domestique, souffre-douleur, bouc émissaire… Les hommes se sont arrogés le premier rôle et ont assigné aux femmes le second. Dominant la parole depuis des siècles, ils ont imposé une dramaturgie qui leur donne la prééminence sans monopoliser la scène. Dans un sens très large du terme, la misogynie est le ciment idéologique, embrassé par tous et par toutes18, qui donne sa cohésion à ce système de domination et le perpétue. ← 14 | 15 →


1       Le programme « Misogynie » est consultable sur le site de la Fédération Espaces Frontières Métissages de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour <http://frontieres-metissages.univ-pau.fr/live/recherche/misogynie>.

2       Ces contributions proviennent des journées d’étude et des conférences réalisées dans le cadre du premier volet du programme de recherche « Misogynie » : « Figures et fondements de la misogynie (2014–2015) ».

Résumé des informations

Pages
227
ISBN (PDF)
9783034322850
ISBN (ePUB)
9783034322867
ISBN (Livre)
9783034321983
Langue
Français
Published
Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2016. 227 p., 11 tabl. n/b

Notes biographiques

Maurice Daumas (Éditeur de volume) Nadia Mékouar-Hertzberg (Éditeur de volume)

Maurice Daumas est professeur émérite d’histoire moderne à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour. Ses champs de recherche sont l’amour, la conjugalité et l’histoire de la misogynie avec, parmi d’autres, les publications suivantes : Le mariage amoureux. Histoire du lien conjugal. XVe – XVIIIe s., 2004 ; Au bonheur des mâles. Adultère et cocuage à la Renaissance, 2007. Nadia Mékouar-Hertzberg est professeure à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour. Elle est spécialiste de littérature espagnole. Ses travaux se centrent sur la littérature produite par les femmes et sur les questions de genre dans la culture hispanique. Ses récentes publications portent sur le concept de genre (Le genre, effet de mode ou concept pertinent ?, Peter Lang, 2016).

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