Chargement...

Être nationaliste en régime de dictature

de Olivier Dard (Éditeur de volume) Didier Musiedlak (Éditeur de volume)
©2020 Collections 516 Pages

Résumé

Le nationalisme européen a souvent été interprété comme la principale matrice idéologique des dictatures et en particulier des fascismes. Prolongeant un premier volume consacré à Etre nationaliste à l’ère des masses en Europe (1900-1920) ce second volet s’attache à analyser les trajectoires et les attitudes comme les comportements des nationalistes au sein des régimes de dictature entre 1922 et 1945 dans l’Italie fasciste, l’Espagne de Primo de Rivera à Franco, l’Allemagne nazie et la France de Vichy. Sur bien des points, il s’agissait d’une gageure cette recherche collective s’est heurtée au fait que l’expérience même du vécu de la dictature ne s’est pas déroulé selon la même temporalité historique pour les contemporains.
Malgré cette difficulté inhérente au sujet, l’étude permet de tirer plusieurs enseignements sur la nature même de l’identité du nationalisme confronté à l’exercice du pouvoir. Bien des illusions sur ce point sont tombées pour tous ceux qui étaient convaincus que la nation pouvait rester une valeur immuable. L’intensité des crises qui a frappé le continent européen jusqu’en 1945 a représenté une épreuve redoutable. Le nationalisme a dû faire preuve d’une grande capacité d’adaptation pour répondre aux exigences de la gestion du nouveau pouvoir. Une véritable recomposition des élites s’est produite rendant plus fluide la circulation entre les tenants de la tradition et de la modernité. Les idéologies, même les plus structurées comme le fascisme et le nazisme, n’en sortirent pas indemnes.
C’est là un des effets paradoxaux légués par la dictature, celui d’avoir très souvent contribué à reconfigurer l’idéologie qui avait pourtant été à l’origine de la naissance même du régime. Le plus souvent, les accommodements l’ont emporté aux dépens de l’idéologie pour assurer le fonctionnement du nouvel Etat. Ce sont précisément ces phénomènes d’hybridation entre les élites dont il est question dans cet ouvrage dont l’ambition première est de mieux comprendre comment fonctionnent concrètement des dictatures marquées par le nationalisme.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Sommaire
  • Introduction (Didier Musiedlak)
  • Première partie La pesée globale de l’importance et du rôle des nationalistes dans les régimes
  • Section 1 L’expérience totalitaire italienne
  • Chapitre 1 Mythe national révolutionnaire, nationalisme et fascisme. Généalogie d’une mutation politique (Didier Musiedlak)
  • Section 2 L’Espagne à la recherche d’un modèle
  • Chapitre 2 Nación y nacionalismo español en la Dictadura de Primo de Rivera 1923–1930 (Prof. Miguel Ángel Perfecto)
  • Chapitre 3 Spanish nationalism in the Francoist state: theory and practice (Julio Ponce Alberca)
  • Section 3 La Révolution nationale et l’État français
  • Chapitre 4 Les nationalistes dans l’État français : une tentative de bilan (Olivier Dard)
  • Deuxième partie Les nationalistes, la machine politico-administrative et l’économie
  • Chapitre 5 « Une façon différente d’être fasciste ». Les nationalistes dans le Conseil d’État italien durant le régime fasciste (Giovanni Focardi)
  • Chapitre 6 Comment évaluer après 1945 la compromission des fonctionnaires nationalistes ayant travaillé dans les ministères nazis ? Le cas d’Otto Bräutigam à l’Ostministerium (Marie-Bénédicte Vincent)
  • Chapitre 7 Les nationalistes et la gouvernance de l’économie sous le fascisme à l’aune de la « troisième voie » du corporatisme (Giuseppe Conti)
  • Chapitre 8 Johannes Popitz, ministre des Finances prussien et conspirateur sous le « Troisième Reich » (Bernd Zielinski)
  • Chapitre 9 Jacques Le Roy Ladurie. Un nationaliste au service du régime de Vichy ? (Alain Chatriot)
  • Troisième partie Les intellectuels, entre engagement et neutralisation
  • Chapitre 10 D’Annunzio e il regime fascista: la neutralizzazione del poeta-soldato e il ruolo degli intellettuali durante il Ventennio (Raffaella Canovi)
  • Chapitre 11 Curzio Malaparte enrégimenté : le désenchantement d’un fasciste révolutionnaire (1921–1943) (Emmanuel Mattiato)
  • Chapitre 12 Les intellectuels de la « révolution conservatrice » face au régime nazi (Michel Grunewald)
  • Chapitre 13 L’engagement de Carl Schmitt dans le national-socialisme. Éléments sur sa contribution académique (David Cumin)
  • Chapitre 14 Acción Española después de Acción Española. Nacionalismo reaccionario y dictadura franquista (Ismael Saz Campos)
  • Chapitre 15 Le catalanisme conservateur et le fascisme espagnol, de la Seconde République au franquisme (Francisco Morente)
  • Conclusion
  • Bio-bibliographies des auteurs
  • Index
  • Titres parus dans la collection

←10 | 11→

Introduction

Didier Musiedlak

Le nationalisme européen a souvent été interprété comme la principale matrice idéologique des dictatures et en particulier des fascismes. Une première approche collective avait eu pour ambition d’appréhender ce que signifiait « être nationaliste » des années 1900 jusqu’aux lendemains de la Première Guerre mondiale en considérant le phénomène dans sa singularité, à un moment critique de l’histoire de l’Europe, le passage à la société de masse1. Le travail avait surtout consisté à privilégier l’étude des éléments constitutifs de « l’être nationaliste » : le registre du rapport au monde (sensibilité, culte du moi, dimension occupée par l’esthétique), mais aussi, les échanges entre diverses nations, la diversité des itinéraires, sans omettre la part dévolue à l’action politique au moment même où la guerre apparaît pour tous comme la grande épreuve de vérité.

Cette seconde enquête qui réunit des contributions en provenance d’Italie, de France, d’Allemagne, et de l’Espagne, porte sur le comportement des nationalistes au sein des régimes de dictature entre 1922 et 1945. Ainsi énoncé, l’objet en lui-même peut paraître simple à appréhender. En fait, il apparaît nettement plus complexe en raison des nombreuses difficultés qu’il recèle. C’est sans doute pour cette raison qu’il a été jusqu’à présent insuffisamment étudié2.

←11 | 12→

La première difficulté tient naturellement au fait que l’expérience même du vécu de la dictature ne s’est pas déroulée selon la même temporalité historique pour les contemporains. Contrairement au monde d’avant 1914 dans lequel il y avait une forme d’unité forgée par le passage à la société de masse, les membres des familles nationalistes européennes firent l’apprentissage de la dictature entre 1919 et 1945 en ordre dispersé selon une chronologie nationale qui leur était propre. En Italie, la Marche sur Rome ouvre l’accès du pouvoir à Mussolini dès octobre 1922 pour une expérience de plus de vingt ans. En Espagne, le système politique est ébranlé par la dictature de Miguel Primo de Rivera dès 1923 qui dure six ans et demi. Lorsque la République est proclamée en 1931, on crut y percevoir l’aboutissement de la modernité. En réalité, l’Espagne était plus divisée que jamais et ne tarda pas à sombrer dans la guerre civile qui se termina avec le Pronunciamiento de Franco. Lorsqu’Hitler arrive au pouvoir, le 30 janvier 1933, il pense contribuer à l’édification d’un Reich de mille ans. En douze ans, il mène l’Allemagne au désastre. Quant à la France, son sort est scellé quand le Parlement concède les pleins pouvoirs au maréchal Pétain le 10 juillet 1940 pour commencer une éphémère « Révolution nationale » qui tourne rapidement court avec la chute du régime en 1944.

La seconde difficulté tient au fait que le passage à la dictature a été perçu différemment par les contemporains en raison aussi des singularités nationales. Certes, les désordres politiques, économiques et sociaux ont conduit dans chacun des pays à un traumatisme national. Le recours à un pouvoir fort et à la dictature a de ce fait été perçu par une partie des élites en Europe comme le moyen le plus adéquat pour répondre une crise polymorphe avec des principes fondés sur l’action, la décision, la lutte contre les ennemis internes et le thème du redressement.

Mais bien des différences nationales ont subsisté. L’Espagne a affiché sa neutralité dans les deux conflits mondiaux tandis que la France, l’Allemagne et l’Italie y ont joué à l’inverse un rôle déterminant. Chaque pays arrive à la dictature avec ses propres blessures. Pour l’Allemagne, le traumatisme avait existé dès le début de la République de Weimar avec une société anéantie par la défaite et le traité de Versailles, lacérée ←12 | 13→par les crises, incapable de refaire du lien social. L’Italie est humiliée par le la victoire mutilée. Après la perte de Cuba en 1898, l’Espagne vit douloureusement la défaite d’Anoual du 21 juillet 1921 face à Abd el-Krim et la proclamation de la République du Rif au Maroc. La France considérée comme la première puissance militaire en Europe s’effondre en juin 1940.

Les dangers qui menacent l’intégrité de la nation apportent en revanche aux droites radicales incontestablement un ferment d’unité. L’ensemble du continent est habité par le même spectre de la guerre civile alimenté par l’essor des idéologies. Sur ce point, la révolution russe de 1917 a constitué sans nul doute le mouvement le plus important de l’histoire contemporaine. Il est incontestable que l’appel à la formation d’un parti armé a modifié le cours de l’histoire en appelant à une guerre civile généralisée3. C’est désormais l’affrontement entre idéologies concurrentes qui détermine le sens des luttes à l’échelle planétaire. L’arrivée au pouvoir de Mussolini en octobre 1922 est inséparable de la crise des années 1920 du Bienno Rosso avec les occupations de terre et d’usines qui arment ce qu’Angelo Tasca a dénommé la contre-révolution préventive. Oliveira Salazar justifie sa prise du pouvoir par le chaos politique lié à l’instabilité chronique du régime républicain. Hitler est nommé chancelier le 30 janvier 1933 à un moment où la République de Weimar est atteinte de paralysie et dans un contexte, pour reprendre la formule utilisée par Theodor Geiger, de panique des classes moyennes allemandes face au péril rouge4. La crise ouverte au sein de la république espagnole (novembre 1933-février 1936) correspond à un raidissement catholique conservateur qui se concrétise dans une admiration envers le salazarisme qui ouvre ainsi la voie au franquisme. Quant à la France, avec sa division de plus en plus tranchée de l’opinion, elle vit une forme de guerre civile larvée depuis 1934 ressemblant ainsi par bien des traits au cas espagnol avec des divisions très marquées entre la droite et la gauche5.

←13 | 14→

L’intensité de cette crise a ainsi ouvert ainsi un nouvel espace aux nationalistes, hantés par le déclin et la décadence, et à tous ceux qui souhaitaient redonner vie au mythe de la refondation avec le recours à un temps primordial6. Dans un tel contexte, le nationalisme des années 1920 et 1930 s’est en conséquence profondément transformé.

Le fait d’avoir vécu la guerre a signifié pour nombre de nationalistes qui y avaient participé une modification profonde de leur être, un culte nouveau dédié à la virilité, magnifié par la violence, face à une bourgeoisie qui était considérée comme ne sachant ni vivre ni mourir. Le nationaliste ne pouvait plus se comporter comme l’individualiste idéalisé de l’avant-1914. La camaraderie de guerre était à l’origine d’un nouveau regard porté sur la société et l’État. Dans la plupart des pays d’Europe qui avaient été livrés à la guerre, un nouveau mouvement émanant des droites radicales avait vu le jour en se réclamant de l’élitisme et de la nécessaire régénération des valeurs liées à l’ancienne grandeur nationale. Le rapport au temps avait bouleversé la perception des nationalistes. Si avant 1914 une grande partie du nationalisme du XXe siècle se référait encore majoritairement à la nation conçue comme une force permanente et immuable, avec l’après-guerre la référence au passé devait se conjuguer désormais avec le temps présent et les exigences de la modernité. Le nationalisme ne se confondait plus avec le monde de l’establishment. Le périmètre occupé par le nationalisme s’était nettement élargi. Un nouveau nationalisme qui acceptait la technologie était né et était prêt à utiliser les ressources apportées par la modernité pour intégrer les hommes à la nation. Ce nouveau rapport au temps fut sans doute la clé d’une nouvelle circulation entre les élites. Nombre d’intellectuels dans les années 1920 et 1930 passèrent ainsi de l’avant-garde à la tradition, ou à l’inverse du culte de la modernité à l’apologie de la tradition. Le nationalisme offrit ainsi un éventail inédit de figures allant du modèle autoritaire-de type traditionnel jusqu’au fascisme ou à la collaboration. Une idéologie antibourgeoise et révolutionnaire établit ainsi une nouvelle alternative au sein de la droite qui permit ainsi d’explorer d’autres voies en direction des régimes autoritaires et totalitaires7. Même si le nationalisme traditionnel ←14 | 15→était en soi particulièrement à même de renforcer le caractère défensif de la nation, la gloire et la quête de suprématie, le nouveau nationalisme considérait la guerre comme un mode permanent d’existence. Les deux attitudes ne s’excluaient pas nécessairement. La droite radicale de la première période d’après-guerre dans une grande partie de l’Europe fut ainsi une synthèse instable et conflictuelle entre les deux types de nationalisme. Le culte rendu à la technologie, la fascination de la vitesse, l’ivresse provoquée par l’essor des machines étaient certes communs aux fascismes à travers l’Europe mais étaient aussi partagés par de nombreux conservateurs8. Nombre d’ingénieurs et techniciens qui adhérèrent au fascisme, au nazisme ou au régime de Vichy n’étaient pas simplement des « technocrates » mais aussi des individus qui pensaient que les nouveaux régimes offraient de nouvelles solutions pour l’avenir. Le nouveau nationalisme ainsi conçu n’était plus seulement une doctrine tournée vers le passé pour rejeter le présent, mais se posait comme réelle alternative pour concevoir le futur, considérant l’industrialisation comme un processus inévitable pour consolider la nation et accroître sa puissance. En raison de cette complexité même revêtue sur le plan doctrinal, la délimitation de catégories précises au sein du nationalisme a fait l’objet d’une critique en dénonçant les excès dus au nominalisme9.

La nature de la prise du pouvoir qui a pris l’aspect d’une forme de révolution légale, au moins en Italie, en Allemagne et dans une certaine mesure en France, n’a pas simplifié les choses. Bien au contraire. Pour les contemporains, la tendance lourde a été de sous-estimer le changement. ←15 | 16→À leur arrivée au pouvoir, Mussolini comme Hitler durent composer avec les institutions. Les deux dictateurs considéraient qu’ils accomplissaient tous deux une Révolution légale. Mal perçu par les contemporains et ensuite par les historiens, ce concept signifiait simplement que la révolution devait se faire à l’intérieur des institutions existantes sans qu’il y eût de rupture apparente. Les cadres constitutionnels se prêtaient à d’éventuelles transformations et déformations. L’Italie restait régie par la constitution piémontaise monarchique de 1848 qui, à la suite de la constitution de l’Unité (1861), avait été étendue à l’ensemble du pays. Dans le cas de l’Allemagne, la République de Weimar fondée en 1918 reposait sur un compromis. Les constituants avaient opté pour un exécutif fort pour conjurer les risques de révolution et de séparatisme. Les deux constitutions se prêtaient à de possibles dérives autoritaires. Pour la France, le Parlement réuni à Vichy permit en accordant les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940 d’utiliser ce recours à la révolution légale pour jeter les fondements de l’État français. Entre 1940 et 1942, 200 à 300 parlementaires adhérèrent à l’Ordre Nouveau soit un tiers de l’effectif théorique10. Seule l’Espagne présenta sur ce point une rupture radicale. Le soulèvement du 17 juillet 1936 partagea les Espagnols en deux camps bien distincts, avec d’un côté ceux qui relevaient de la Constitution républicaine de 1931 et de l’autre, ceux qui se ralliaient au nouvel État en formation avec la Junta de Defensa Nacional constituée le 24 juillet 1936. C’est en fait le général Miguel Ferrer Cabanellas qui nomma Franco le 29 septembre chef du gouvernement espagnol, en vue de constituer tous les pouvoirs de nouvel État. Le régime franquiste ne disposa en réalité ainsi d’aucune Constitution mais de plusieurs lois qui jouèrent le rôle de lois fondamentales.

D’une façon globale, une fois la conquête du pouvoir assurée, nombre de membres de l’élite souscrivirent au nouveau pacte national qui excluait « les traîtres à la Patrie » (résistants, socialistes, juifs, républicains, francs-maçons….). Ceci valait surtout pour la haute fonction publique. La plupart des hauts fonctionnaires au moins en Allemagne méprisaient la république et accueillirent favorablement la Gleichschaltung (synchronisation)11. La majorité des fonctionnaires, particulièrement dans les plus hauts ←16 | 17→échelons étaient acquis aux idées nationalistes et conservatrices. La haute administration française était elle aussi régie par une culture conservatrice comme au Conseil d’État ou pour les préfets. Après épuration, un grand nombre d’institutions ont pu ainsi se maintenir y compris les églises dont le rôle a été redimensionné par le nouveau pouvoir. Certains membres de l’élite ont renoncé à participer au nouveau régime. Mais dans leur majorité, beaucoup d’entre eux acceptèrent non seulement de rallier le nouveau régime mais d’y jouer un rôle plus ou moins important en particulier lors de l’accélération de la phase autoritaire et totalitaire. Une fois l’État nouveau installé, se posait la question de la cohabitation ou de la pure intégration des nationalistes dans les nouveaux États.

La présente étude a principalement pour objectif de mieux cerner leur comportement dans le cadre de ces dictatures. Les nationalistes ont-ils exercé des fonctions fondamentalement différentes en comparaison avec les représentants attitrés du régime ? Ou ont-ils contribué à freiner la marche de la dictature ? Se sont-ils transformés en soutiens passifs du régime ?

Pour répondre à ces questions, un certain nombre de travaux existent mais ils relèvent d’une approche très partielle12. C’est pour cette raison qu’il a été jugé opportun de s’appesantir sur l’étendue de cette participation en s’attachant à la périodiser et à en dégager la pesée globale dans le fonctionnement et l’évolution des régimes. L’étude a été centrée sur les organisations et les institutions intervenant dans le fonctionnement de la machine politique et administrative, sans omettre l’économique et le culturel ; à la fois à l’échelle centrale (Chambres, Conseils par exemple) ou sectorielle, dans différents ministères. À l’aune de cet examen, la question de la nature de leur investissement dans les différents appareils peut être mieux appréhendée. Il a également été jugé utile de voir de quelle façon ces dictatures sont parvenues après épuration à mettre en place une politique de neutralisation afin d’apaiser les crises de conscience pour ceux qui parmi les nationalistes avaient adhéré. Le recours à la corruption et aux charges honorifiques pour faire taire un certain nombre de voix importantes mais ←17 | 18→discordantes est abordé dans la présente étude. En somme, c’est bien le degré d’attraction du nouvel État sur ces élites nationalistes qu’on a cherché à inventorier dans cette enquête.

Le second temps fort de la recherche concerne la nature de l’engagement des nationalistes sur le plan de leur contribution idéologique. Une telle opération s’avère difficile à mener en raison même de la transformation de la substance doctrinale du nationalisme sous l’influence de la nouvelle idéologie du régime et du culte rendu au chef. Les intellectuels nationalistes ont été partie prenante de la machine politico-culturelle qui a été créée par le régime. Selon la formulation utilisée par Mario Isnenghi dès 1979, dans son ouvrage Intellettuali militanti e militanti funzionari, les intellectuels italiens ont été les producteurs et des diffuseurs de sens du fascisme13. L’étude de certaines individualités examinées dans le présent travail à l’échelle de plusieurs pays européens permet ainsi d’étendre ce questionnement.

Pour finir, l’Italie a été privilégiée dans ce travail comme la première terre d’expérimentation de la dictature. D’aucuns peuvent s’en étonner. Mais, comme le rappelait Gaetano Salvemini en 1935, on voyait accourir de tous les coins du monde des intellectuels, des journalistes, fascinés par les nouvelles créations qui suscitaient l’admiration et même une certaine dévotion comme les pèlerins se rendant à la Mecque. Il a de ce fait été jugé légitime d’accorder à la péninsule une place plus grande en raison de la place exceptionnelle qu’elle a occupée dans l’imaginaire des droites radicales.

Il serait bien sûr illusoire de prétendre que cette présente enquête est en mesure de répondre de façon exhaustive à ces interrogations. Son ambition vise à apporter un peu plus de clarté sur la contribution des nationalistes aux élites des dictatures en essayant de mieux faire apparaître les phénomènes d’accommodement et d’hybridation entre anciennes et nouvelles élites14.


1 Olivier Dard, Didier Musiedlak et Éric Anceau (dir.), Être nationaliste à l’ère des masses en Europe (1900–1920), Bruxelles, Peter Lang, 2017.

2 Hans Rogger et Eugen Weber, The European Right : A Historical Profile, Berkeley, University of California Press, 1965 ; Martin Blinkhorn, Conservatives : The Radical Right and the Establishment in Twentieth-Century Europe, London, Allen & Unwin, 1990 ; Id., Fascism and the Right in Europe 1919–1945, London, Routledge, 2014 ; Ismael Saz, Zira Box, Toni Morant et Julián Sanz (dir.), Reactionary Nationalists, Fascists and Dictatorships in the Twentieth Century, Cham, Palgrave Macmillan, 2019 ; Diethelm Prowe, « “Classic” Fascism and the New Radical Right in Western Europe : Comparisons and Contrats », Contemporary European History, vol. 3, n° 3, novembre 1994, p. 289–314.

3 Ernst Nolte, La guerre civile européenne : national-socialisme et bolchevisme, 1917–1945 (trad. Jean-Marie Argelès), Paris, Perrin, coll. « Tempus », 2011, p. 33 et suiv. ; Eric J. Hobsbawm, L’âge des extrêmes : le court vingtième siècle, 1914–1991, Bruxelles, Complexe, 1994.

4 Theodor Geiger, « Panik im Mittelstand », Die Arbeit, 7, 1930, p. 637–654.

5 Stanley G. Payne, Civil War in Europe, 1905–1949, New York, Cambridge University Press, 2011, p. 160.

6 Roger Griffin, The nature of fascism, London, Routledge, 2003 (éd. or. 1991), p. 32–36 ; Richard Wolin, The Seduction of Unreason. The intellectual Romance with Fascism from Nietzsche to Postmodernism, Princeton, Princeton University Press, 2004, p. 30.

7 George L. Mosse, Masses and Man. Nationalist and Fascist Perceptions of Reality, New York, Howard Fertig, 1980 ; Id., The Image of Man. The Creation of Modern Masculinity, New York, Oxford University Press, 1996 ; Id., The Fascist Revolution. Toward a General Theory of Fascism, New York, Howard Fertig, 1999 ; Stefan Breuer, Ordnungen der Ungleichheit : die deutsche Rechte im Widerstreit irher ideen 1871–1945, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 2001 ; Id., Nationalismus und Faschismus. Frankreich, Italien und Deutschland, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1999 ; Patricia Chiantera-Stutte, Von der Avantgarde zum Traditionalismus. Die radikalen Futuristen im italienischen Faschismus (1919–1933), Frankfurt, Campus, 2002 ; David Carroll, French Literary Fascism. Nationalism, Anti-semitism, and the Ideology of Culture, Princeton, Princeton University Press, 1995.

8 Cf., sur ce point, la distinction opérée entre « spiritualistes » et « réalistes » par Olivier Dard au sein des nouvelles relèves des années 1930, cf. Olivier Dard, Le rendez-vous manqué des relèves des années 30, Paris, PUF, coll. « Le nœud gordien », 2002.

9 Carl Levy, « Fascism, National Socialism and Conservatives : Comparativist Issues », Contemporary European History, vol. 8, n° 1, 1999, p. 116. L’auteur critique sur ce point les travaux de Roger Griffin (Fascism, Oxford, Oxford University Press, 1995) et Stanley Payne (A History of Fascism 1914–1945, London, UCL Press, 1996).

10 Olivier Wieviorka, Les Orphelins de la République : destinées des députés et sénateurs français (1940–1945), Paris, Seuil, 2001.

11 Hans Mommsen, Beamtentum im Dritten Reich, Stuttgart, Deutsch Verlags-Anstalt GMBH, 1966, p. 14.

12 Paul H. Lewis, Latin Fascist Elites. The Mussolini, Franco, and Salazar Regimes, London, Praeger, 2002 ; Dirk Berg-Schlosser et Jeremy Mitchell (dir.), The Conditions of Democracy in Europe 1919–39. Systematic Case Studies, Basingstoke, Macmillan, coll. « Advances in Political Science », 2000 ; António Costa Pinto, Ruling Elites and Decision-Making in Fascist-Era Dictatorships, New York, Columbia University Press, 2009.

13 Mario Isnenghi, Intellettuali militanti e intellettuali funzionari. Appunti sulla cultura fascista, Torino, Einaudi, 1979.

14 Philippe Burrin, La Dérive fasciste. Doriot, Déat, Bergery 1933–1945, Paris, Seuil, 1986 ; Aristotle Kallis, « The “Fascist Effect” : On the Dynamics of Political Hybridization in Inter-War Europe », dans Antonio Costa Pinto et Aristotle Kallis, Rethinking Fascism and Dictatorship in Europe, London, Palgrave, 2014, p. 13–41 ; David. D. Roberts, Fascist interactions. Proposal for a New Appraoach to Fascism and its Era, 1919–1945, New York, Berghan, 2016, p. 118 ; Lorenzo Benadusi, « “Fellow Travelers” : The History and Evolution of the Relationship Between the Nationalists and the Fascists », dans I. Saz, Z. Box, T. Morant et J. Sanz (dir.), Reactionary Nationalists, Fascists and Dictatorships in the Twentieth Century, op. cit, p. 49–66.

←20 | 21→

Chapitre 1

Mythe national révolutionnaire, nationalisme et
fascisme. Généalogie d’une mutation politique

Didier Musiedlak

À l’échelle de l’Europe, la galaxie nationaliste avait ressenti des difficultés à appréhender la réalité de la gestion du pouvoir avant 1914. Cette critique valait pleinement pour l’Italie. Dans sa première phase, le nationalisme italien avait été un formidable creuset idéologique mais était resté très éloigné des questions posées par l’exercice du pouvoir.

Cette appréciation avait été confirmée dans les premières grandes études dédiées au mouvement (Franco Gaeta, Francesco Perfetti, Emilio Gentile) en accordant la plus grande place aux aspects littéraires et doctrinaux. Le discours avait été ensuite infléchi en direction de l’économie en montrant l’influence du mouvement auprès des banquiers et des industriels notamment lors de la guerre de Libye en 1911. L’Américain Richard Webster, quoique très critiqué à la sortie de son livre en 1974, avait été un des premiers à s’interroger sur ce qu’il définissait comme « un pré-fascisme » entre 1908 et 1915, propre à assurer le succès concret de la politique de grandeur voulue par la famille nationaliste italienne. Cette présence des nationalistes s’était ensuite élargie à la faveur du débat sur l’entrée dans la Première Guerre mondiale et des rumeurs de coup d’État aux pires moments du conflit. Mais la mobilisation était restée très minoritaire devant une opinion passive.

C’est avec la crise des années 1920 et l’avènement du fascisme que la doctrine nationaliste est cette fois confrontée à la réalité de la gestion du pouvoir dès lors que s’est opérée la fusion en mars 1923 avec le PNF (Partito Nazionale Fascista) et l’Associazione Nazionalista Italiana ←21 | 22→(ANI) fondée en 19101. Cette question n’est pas sans poser de réelles difficultés d’interprétation. Le fascisme se définissait comme une forme de dépassement du nationalisme originel au nom du mythe national révolutionnaire. Dans ce contexte, le nationalisme était ainsi condamné à modifier sa substance interne pour répondre à la nouvelle réalité du pouvoir. Il s’agit par conséquent d’essayer de mieux comprendre le comportement des acteurs politiques dans leur rapport au nationalisme afin de mesurer l’influence de ce mythe national tel qu’il s’est exprimé dans la longue durée jusqu’à la chute du régime le 25 juillet 19432.

1. L’ampleur de la mutation

L’expérience de la Première Guerre mondiale et la Révolution de 1917 ont bouleversé les fondements idéologiques de la pratique politique révolutionnaire avec le passage du mythe de la révolution sociale au mythe de la Révolution nationale italienne (E. Gentile). À l’instar de nombre de révolutionnaires, Mussolini est sorti de la guerre convaincu qu’il était impossible d’ignorer deux éléments centraux de l’époque : la nation et le capitalisme3. Dans ce creuset émerge le mouvement fasciste qui apparaît de sa naissance jusqu’aux débuts des années 1920 en constante mutation sous l’influence de forces antagonistes qui n’ont pas cessé de le remodeler. À la différence du nationalisme classique, le nationalisme fasciste n’a pas cessé d’osciller entre archaïsme et modernité, appelant à la recherche de nouvelles traditions et civilisation. Il a présenté de ce fait une très grande ←22 | 23→plasticité faite de son caractère malléable et d’une grande capacité à muter de sa naissance comme Mouvement jusqu’à la constitution de l’État totalitaire4.

Cette modification dans sa substance a été dans le même temps légitimée par la naissance d’un nouvel imaginaire national qui a affecté non seulement le fascisme mouvement et le fascisme régime mas l’ensemble de la société italienne5. Ce processus a tout d’abord concerné les conditions mêmes de la production de cet imaginaire qui a revêtu la forme d’une narration fasciste une fois la dictature établie, qui acquiert une forme de maturité avec la Mostra della Rivoluzione Fascista en 19326. Ce récit vit le jour essentiellement à la fin des années 1920 et au début des années 19307.

Dédiée à la naissance du mouvement et surtout au fascisme originel (Primogenito), ce rappel au passé fit l’objet d’une lutte intense entre tous ceux qui se réclamaient de la pureté révolutionnaire originelle au sein même du PNF8. Les Sansepolcristi (présents lors de la fondation le 23 mars 1919) ont été les plus prompts à réagir lors de la consolidation de la dictature. L’ancien syndicaliste révolutionnaire, membre fondateur du faisceau de Milan, Mario Giampaoli avait écrit en 1928 un livre ←23 | 24→intitulé 1919 dans lequel il se posait en gardien scrupuleux du respect de la mémoire9. De 1925 à 1929, en tant qu’animateur et directeur de la revue mensuelle Rassegna mensile illustrata della vecchia guardia fascista, Giampaoli se considérait comme le gardien de l’orthodoxie doctrinale du Mouvement et se situait nettement à gauche. La Storia della Rivoluzione fascista (1919–1922) publiée chez Vallecchi en 1929 par Giorgio Alberto Chiurco avait de façon plus précise pour objectif de dresser une sorte d’inventaire des martyrs de la Révolution en retraçant l’époque du squadrisme. En 1925, Chiurco, lui-même squadriste, avait été investi par le représentant du bureau de la propagande du PNF, Giorgio Masi, pour effectuer cette tâche sous les ordres de Roberto Farinacci et de la haute autorité de Mussolini10. De façon plus prosaïque, Masi était le plus proche collaborateur de Roberto Farinacci au point d’en devenir sa plume pour une partie des articles et des publications concernant le Parti11. Dans sa contribution à caractère historique, Farinacci estimait qu’il s’était seulement astreint à un simple devoir de mémoire dans sa Storia del Fascismo, son ambition se limitant seulement à fournir le « suc essentiel » de la Révolution au prix d’amputations qu’il jugeait néanmoins nécessaires pour mieux rendre compte de la victoire fasciste12. De façon générale, les publications liées au squadrisme fleurirent après 193013. Avec la constitution de l’État totalitaire, la figure du squadriste changea au profit de celle du soldat, estompant le caractère rebelle et anarchique du mouvement à sa naissance14.

←24 | 25→

Les enjeux de la mémoire de la révolution

La constitution de cette tradition mémorielle fasciste recelait en réalité toute une série d’enjeux fondamentaux. Ces derniers étaient étroitement imbriqués aux luttes contemporaines pour la maîtrise du pouvoir lors de la consolidation de la dictature. Renzo De Felice avait en son temps mis en garde contre cette production littéraire publiée avant et après 1932 qu’il considérait légitimement comme entachée de propagande15. Retracer les luttes du passé permettait de légitimer le présent et préparer l’avenir.

La nécessité de défendre la légitimité du fascisme à l’intérieur comme à l’extérieur à travers la mise en récit du fascisme s’était imposée d’emblée16. Ce double front contre l’ennemi interne et externe avait pris corps sous l’influence du secrétaire du PNF Roberto Farinacci. Le squadrisme occupa une position éminente dans la généalogie du mouvement en permettant au régime d’identifier le fascisme avec le mythe de la régénération de la nation au moyen du sang versé pour la patrie. Pour nombre de hiérarques, le fait d’avoir appartenu au premier squadrisme dans les années 1920 et 1930 permettait de figurer dans la liste des héros de la nation que le peuple italien se devait d’honorer. Mais les avantages attachés à cet honneur ne s’arrêtaient pas là. La détention du brevet de squadriste offrait la possibilité d’accéder aux sommets de la carrière ou de bénéficier de charges élevées à hauts rendements. Dans ←25 | 26→ces conditions, posséder une importante documentation sur l’histoire du mouvement pour témoigner de la qualité de son engagement (Sansepolcristi, Dicianovisti, Squadristi) dépassait largement le registre classique qui permettait de disqualifier symboliquement les adversaires. C’était aussi le moyen le plus sûr d’accéder à un territoire ouvert à la circulation des biens et des services avec les industriels et les banques qui finançaient tel ou tel clan au sein du PNF.

C’est pour cette raison que la création de la tradition mémorielle de l’histoire du mouvement prit concrètement la forme d’un véritable combat lorsque la bataille opposait des squadristes entre eux, comme à Milan entre Mario Giampaoli et Roberto Farinacci.

Mario Giampaoli, sansepolcriste, était parvenu à se tailler un véritable fief dans la capitale lombarde qu’il avait mis en coupe réglée au grand dam du camp représenté par Roberto Farinacci qui souhaitait s’en emparer. La domination de Giampaoli prit brutalement fin en décembre 1928 lorsque la direction du fascisme milanais fut décapitée à la suite de la grande purge menée par le commissaire extraordinaire du PNF, Achille Starace. Son plaidoyer présenté dans son livre à cette date en faveur de son action personnelle dans l’histoire du Mouvement n’empêcha pas sa disgrâce et son éviction du Parti en 1929. Le Vénitien Piero Marsich, dannunzien, membre du Comité central des Faisceaux depuis octobre 1919, s’était opposé au pacte de pacification avec les socialistes et à la création du Parti. Mussolini ne lui pardonna jamais. Exclu de la vie politique avant 1922, il fut victime d’une damnatio memoriae lors de sa mort prématurée en décembre 1928. On évita le plus possible de le mentionner comme un des protagonistes de la fondation des faisceaux de Venise17.

De façon globale, le passé de squadriste constitua le sésame nécessaire pour pénétrer les plus hautes sphères de l’État y compris pour Galeazzo Ciano. Lorsque Mussolini avait commencé dans les années 1930 à envisager sa succession, son choix s’était porté officieusement sur son père Costanzo Ciano, jugé assez terne, appelé entre avril 1934 et à la présidence de la Chambre des députés jusqu’à sa mort en 1939. Malgré les demandes incessantes des hiérarques, Mussolini s’était cependant toujours refusé à respecter l’ordonnancement du Grand Conseil qui stipulait l’existence d’une liste de dauphins dans l’hypothèse d’une vacance du pouvoir. Un ←26 | 27→ordre de succession avait bel et bien été établi. Mais il était jalousement gardé, parfois exhibé volontairement, avec pour seul but de neutraliser les appétits potentiels des hiérarques.

Résumé des informations

Pages
516
Année
2020
ISBN (PDF)
9782807616578
ISBN (ePUB)
9782807616585
ISBN (MOBI)
9782807616592
ISBN (Broché)
9782807606784
DOI
10.3726/b17503
Langue
Français
Date de parution
2020 (Octobre)
Published
Bruxelles, Berlin, Bern, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2020. 516 p.

Notes biographiques

Olivier Dard (Éditeur de volume) Didier Musiedlak (Éditeur de volume)

Olivier Dard est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université. Didier Musiedlak est professeur émérite à l’Université Paris-Nanterre.

Précédent

Titre: Être nationaliste en régime de dictature