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La Politique étrangère

À l’épreuve de la fragmentation

de Tanguy Struye de Swielande (Éditeur de volume) Tanguy de Wilde d'Estmael (Éditeur de volume) Valérie Rosoux (Éditeur de volume)
Collections 544 Pages

Résumé

La politique étrangère se présente aujourd’hui en pleine mutation. Habituée à un milieu strictement interétatique, elle est vouée à se développer et à s’adapter dans un environnement diversifié, au sein duquel interagissent de nouveaux acteurs. Ces transformations multiples affectent non seulement le nombre et la qualité des acteurs qui participent à son élaboration et à son application, mais aussi ses objets, ses préoccupations premières, ses références idéologiques et sa formulation. Habituellement marquée par la gestion des conflits, l’affirmation des oppositions, ou encore la recherche de l’avantage exclusif au détriment de l’autre, la politique étrangère mise en œuvre au vingt et unième siècle est en principe appelée à favoriser la coopération pour préserver la planète, la défense solidaire d’un patrimoine commun, la promotion collective du développement durable, le respect et l’application de règles universelles.
Le dessein principal du présent ouvrage est de contribuer à l’analyse renouvelée des processus liés à la conception et à la mise en œuvre de la politique étrangère. Les auteurs entendent mettre à la fois en relief les éléments de permanence qui ont façonné les développements de la politique étrangère et les facteurs de changement qui la touchent aujourd’hui. Sont ainsi passé en revue la manière d’analyser la politique étrangère, ses déterminants et instruments ainsi que la conduite de la politique étrangère élaborée par des Etats spécifiques.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Préface : les affaires étrangères ne sont plus étrangères
  • Introduction
  • PREMIÈRE PARTIE Essence et acteurs de la politique étrangère
  • Genèse philosophique de la politique étrangère: (CHRISTOPHE DUBOIS)
  • Le modèle d’élaboration et de gestion de la politique étrangère: (CLAUDE ROOSENS)
  • L’étude de la prise de décision en politique étrangère : trois générations: (VINCENT LEGRAND)
  • La relation décideur-conseiller : le cœur de la prise de décision: (TANGUY STRUYE DE SWIELANDE)
  • La bureaucratie: (DOROTHÉE VANDAMME ET TANGUY STRUYE DE SWIELANDE)
  • Analyse de politique étrangère et théorie du rôle : une complémentarité analytique: (DOROTHÉE VANDAMME)
  • La variable sociétale : « opinion publique », médias et démocratie: (VINCENT LEGRAND ET SIMON DESPLANQUE)
  • Groupes d’intérêt et lobbying: (SAMUEL DEFACQZ ET THEODOROS KOUTROUBAS)
  • Think tank, acteur non-étatique au cœur du processus décisionnel: (ROSETTA COLLURA)
  • DEUXIÈME PARTIE Déterminants et instruments)
  • La prise de décision en politique étrangère : une évaluation critique du champ d’études: (VINCENT LEGRAND)
  • Politique étrangère et religion : bénédictions plurielles de la politique étrangère des États-Unis en Bosnie-Herzégovine: (STIPE ODAK)
  • La diplomatie d’influence: (RAOUL DELCORDE)
  • La négociation comme instrument de politique étrangère: (VALÉRIE ROSOUX)
  • L’Union européenne : contrainte et opportunité pour la politique étrangère des États membres: (TANGUY DE WILDE D’ESTMAEL)
  • Les sanctions économiques comme moyens de politique étrangère: (TANGUY DE WILDE D’ESTMAEL)
  • La politique étrangère et l’instrument militaire: (MICHEL LIÉGEOIS)
  • L’instrumentalisation du droit en politique étrangère: (MARIA LUISA CESONI)
  • Les commissions d’historiens comme instruments de politique étrangère: (EMMANUELLE HÉBERT)
  • TROISIÈME PARTIE Conduite étatique de la politique étrangère)
  • Les principaux protagonistes de la politique étrangère américaine: (AMINE AIT-CHAALAL ET CHLOÉ DAELMAN)
  • La politique extérieure du Brésil : les évolutions du rôle de l’Itamaraty et l’émergence de nouveaux protagonistes: (AMINE AIT-CHAALAL)
  • L’élaboration de la politique étrangère russe: (XAVIER FOLLEBOUCKT)
  • Les acteurs de la prise de décision et son évolution en République populaire de Chine: (TANGUY STRUYE DE SWIELANDE)
  • La prise de décision et la politique étrangère en Iran : un processus dominé par le Guide: (VINCENT EIFFLING)
  • La politique étrangère du Pakistan: (DOROTHÉE VANDAMME)
  • Les mutations de la politique étrangère de l’Algérie: (AMINE AIT-CHAALAL)
  • Une politique étrangère interstitielle : le Liban au défi de ses vulnérabilités: (ELENA AOUN ET NADIM FARHAT)
  • L’État fédéral en Belgique et les évolutions de la conduite de la politique étrangère: (TANGUY DE WILDE D’ESTMAEL ET SIMON DESPLANQUE)
  • Les auteurs
  • Titres parus dans la collection

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Préface
Les affaires étrangères ne sont plus étrangères

De nombreux voyages et visites à caractère officiel à l’étranger, mon passage au ministère des Affaires étrangères comme ministre et ma fréquentation de nombreux diplomates m’ont rempli d’une grande admiration pour le savoir-faire, le dévouement, l’intelligence et la sagacité de la plupart de nos représentants. Le mot « diplomatie » est d’origine grecque et veut dire étymologiquement : « plier en deux », une terminologie qui remonte à l’époque où les messages importants des gouvernants étaient confiés à des messagers qui devaient se déplacer à cheval ou en calèche. Les textes étaient écrits sur du parchemin, plié en deux une ou plusieurs fois et dûment scellé afin de préserver le caractère confidentiel de la communication.

Le terme « ambassade » s’est répandu depuis le XIIIe siècle, et fut d’abord prononcé comme ambaxada. Il fut emprunté à l’italien ambasciata et signifie « celui qui est envoyé autour ». La diplomatie est la mise en œuvre de la politique étrangère par l’intermédiaire des diplomates. La diplomatie du Saint-Siège est l’un des plus anciens services diplomatiques au monde, opérant depuis le Ve siècle.

I. Une diplomatie polyvalente

Aujourd’hui les diplomates jouent un rôle très varié, aux aspects multiples, qui a augmenté considérablement suite à l’internationalisation et la globalisation du monde. En principe la diplomatie est la mise en œuvre de la politique étrangère des gouvernements nationaux et d’institutions multilatérales par l’intermédiaire des diplomates. En réalité, les diplomates sont souvent, avec leurs ministres, les concepteurs de la politique extérieure de leur pays et cette tendance se renforce dans un contexte de mondialisation. Ce sont souvent les postes diplomatiques multilatéraux qui pèsent le plus lourd politiquement, comme la représentation permanente auprès de l’Union européenne, l’Otan, les ←11 | 12→Nations Unies à New York. Les diplomates sont appelés à arrondir les angles, à prévenir les conflits, à forger des compromis entre des points de vue divergents. Une tâche pour des humanistes et les défenseurs des valeurs civilisatrices. Un diplomate doit régulièrement marcher sur des œufs et planer, non pas au-dessus des nuages, mais entre des cumulus souvent menaçants. Un diplomate est quelqu’un qui se bat sans frapper et qui construit des ponts parfois avec ceux qui avaient l’intention de les dynamiter. Les Anglais ont une excellente définition de la diplomatie : « Diplomacy is the art of telling people to go to hell in such a way that they are looking forward to the trip ». Les diplomates contemplent le monde comme une pièce de théâtre, souvent shakespearienne dans laquelle chacun joue son rôle. Les diplomates doivent tirer les ficelles et faire danser les poupées. Beaucoup de traités internationaux sont leurs œuvres, bien que instiguées par les haut responsables politiques. Et chaque traité, qui tend à rendre une guerre impossible ou une prochaine guerre plus difficile, est une œuvre salvatrice, qui mérite que l’on en apprécie et considère leurs auteurs.

Il existe une distinction importante entre la diplomatie et la politique étrangère, même si elles sont étroitement liées, complémentaires et indispensables l’une à l’autre. La politique étrangère correspond aux choix stratégiques et politiques des plus hautes autorités de l’État. L’on constate que, suite à la globalisation du monde, les immenses défis auxquels il faut faire face et la nécessité d’une gouvernance de plus en plus internationale, la politique directe des États et de leurs gouvernements prend le pas sur la diplomatie traditionnelle. Il s’ajoute que dans beaucoup de pays c’est le Premier ministre ou le président de la république qui s’arrogent des compétences de plus en plus importantes en matière de politique étrangère, de gestion des affaires étrangères et dès lors de la diplomatie.

II. Un monde informatisé

La définition traditionnelle de la diplomatie stipule que celle-ci est la mise en œuvre de la politique étrangère par l’intermédiaire des diplomates. Force est de constater que cette conception s’est altérée considérablement suite à l’avènement de la globalisation.

Les contatcs entre responsables politiques et acteurs du processus décisionnel se sont considérablement accrus à la suite de la révolution numérique et de l’émergence de moyens de communication digitaux au ←12 | 13→niveau de la planète. Des contacts beaucoup plus directs et instantanés entre les décideurs de la politique étrangère se sont donc développés de manière spectaculaire. Les communications numérisées ont submergé les centres de décision d’un tsunami d’informations dont l’exactitude et l’objectivité ne sont d’ailleurs pas toujours garanties.

J’ai depuis longtemps la conviction que l’histoire de l’humanité est en grande partie déterminée par les découvertes et les inventions de l’homme, surtout depuis l’avènement de l’ère scientifique.

Depuis la naissance du Christ, les historiens ont l’habitude de diviser l’histoire de l’humanité en deux ères : before Christ and after Christ ou en abrégé BC et AC. Aujourd’hui, cela signifie before computer and after computer. L’informatique au sens large du terme a complètement révolutionné la civilisation actuelle, notre façon de vivre et même de penser. Si le progrès des technologies est devenu exponentiel, l’avancée de la pensée humaine n’est souvent que linéaire. Sous l’ancien régime, les changements étaient tellement lents que peu de personnes ne les remarquaient. Aujourd’hui, le déferlement de changements tous azimuts est tellement intense que la plupart des gens ne prennent pas pleinement la mesure de leurs conséquences. Cette évolution pose de formidables défis à la politique étrangère et à la diplomatie.

III. VICA

La politique étrangère d’aujourd’hui baigne dans ce qu’on appelle, par un acronyme, la VICA, à savoir la volatilité, l’incertitude, la complexité et l’ambiguïté. Tout cela dans un contexte de surinformations qui souvent conduit à la désinformation.

Il est vrai qu’au cours des siècles écoulés et particulièrement plus récemment, la connaissance s’est répartie mondialement à travers l’alphabétisation, l’enseignement, les médias, la démocratisation des hautes études et, depuis quelque temps, la révolution numérique. Ce phénomène extrêmement positif est également de nature à promouvoir l’émergence de la démocratie politique dont bénéficient toujours plus de pays, nonobstant les problèmes d’organisation et d’efficacité, auxquels les gouvernements démocratiques doivent faire face. Il est évident que les relations entre États souverains s’en trouvent également impactées. Information, connaissance, coopération internationale et progression de la gouvernance multilatérale constituent un énorme défi pour les ←13 | 14→dirigeants actuels. S’ajoute à cela la nécessité pour les responsables politiques en démocratie de constamment rallier l’opinion publique et de convaincre les électeurs que les solutions proposées sont dans leur intérêt.

Or, les conflits d’intérêts ne manquent pas. Ils s’expriment sur ce qu’on appelle le marché politique où l’on constate une polarisation croissante entre la gauche et la droite, les conservateurs et les progressistes, les nationalistes et les solidaristes.

La gestion efficace d’une telle société devient dès lors de plus en plus compliquée. Il faut en outre tenir compte de ce que j’ai appelé « la loi de la décroissance du savoir relatif ». Il est vrai que le commun des mortels, même dans les pays en voie de développement, voit augmenter ses connaissances de la réalité, des événements, de sa vie, de l’environnement, grâce entre autres à l’impact des médias et de l’amélioration de l’éducation scolaire. La connaissance s’accroît, les enfants savent souvent plus que leurs parents. Le « connu » augmente. Mais ce que l’on pourrait ou devrait connaître augmente bien davantage en raison de l’explosion des connaissances scientifiques, de leurs applications et des mutations qu’elles provoquent dans la vie quotidienne de chacun. La connaissance du citoyen moyen suit une expansion assez constante et linéaire. Mais le connaissable rendu disponible évolue de manière accélérée et accuse une progression exponentielle. Un gouffre se creuse entre ce que l’on connaît et comprend d’une part, et ce qui peut être connu d’autre part. La société de la connaissance est dès lors marquée par beaucoup d’ignorance relative, de méconnaissance et de confusion. Une ignorance d’ailleurs largement ignorée ou avouée, ce qui suscite surtout au niveau des médias la propagation de fausses nouvelles, de demi- et de contrevérités. Le citoyen suffisamment lucide, mais désemparé se complaint, considérant que le choix n’est pas entre « right » et « left », mais plus fondamentalement entre « right » et « wrong ». L’électeur semble avoir besoin de vérité en ce qui concerne les problèmes qui se posent et les possibles solutions et leurs conséquences. Il se méfie de plus en plus des débats partisans entre groupes et personnalités politiques trop empreints de propagande et de polémiques.

IV. Le règne du « on »

Un monde globalisé grâce aux avancées technologiques offre beaucoup d’opportunités à condition que les acteurs politiques et économiques ←14 | 15→agissent rationnellement et dans l’intérêt général. Le défi est de donner un sens concret à cette norme comportementale. Or il s’avère que les citoyens se sentent victimes d’une nouvelle forme d’aliénation que j’ai appelée « l’onitude ». Il s’agit des conséquences d’une gouvernance, également dans les pays démocratiques, devenue extrêmement complexe, technocratique et impersonnelle. Le Gouvernement, le Parlement décident, mais en fait c’est ON qui décide. On décrète, on impose, on autorise, on interdit, on accorde. Le pouvoir s’exerce, de par sa complexité intrinsèque, d’une manière dépersonnalisée, non transparente et ressemble à un tableau abstrait, non-figuratif. Et cela nonobstant le fait que les hommes et femmes politiques tentent de se montrer tous les soirs à la télévision afin de prouver qu’ils existent et qu’ils importent. Le citoyen également électeur se sent désarçonné et s’exclame. « We have a vote but we don’t have a voice », un cri d’alarme qui en plus se propage à travers les réseaux sociaux et alimente les sentiments anti-politiques. Il en résulte une fréquence accrue de manifestations de masse comme « les gilets jaunes » en France et les nombreuses démonstrations de mécontentement un peu partout dans le monde. Ce phénomène « d’onification » pèse sur la prise de décision dans les pays démocratiques, mais n’exempte pas non plus les pays autoritaires de protestations populaires, qui contestent les régimes en place. Ce qui se passe à Hong Kong en est la preuve.

V. L’anti-globalisme

La dialectique hégélienne, érigée en doctrine argue que chaque thèse génère son antithèse, afin de faciliter l’émergence d’une synthèse, voire un compromis pouvant, dans le domaine sociétal, conduire à une nouvelle phase de la civilisation. Aujourd’hui, la globalisation semble de plus en plus être désapprouvée par un vaste sentiment d’anti-globalisme. La synthèse, toutefois, n’est pas encore en vue. Le citoyen et donc l’électeur ressent davantage les ombres projetées par la mondialisation sans qu’il n’en perçoive les avantages. La globalisation contraint à une grande mobilité professionnelle et géographique, à un apprentissage permanent, à la multiculturalité, à la menace constante de perdre son emploi, à une concurrence internationale qui perturbe les marchés, à des innovations technologiques qui requièrent une grande adaptabilité professionnelle, souvent dominée par la dictature du quotient intellectuel. Une conséquence supplémentaire des mutations en cours est que le statut de salarié s’effrite de plus en plus sur le marché du travail, les travailleurs ←15 | 16→et employés se convertissant en indépendants. L’avenir est à ceux qui sont capables de se conformer rapidement à de nouvelles situations et à exercer plusieurs tâches, successivement ou en même temps. Ce que les Anglo-Saxons appellent le multitasking. Les experts estiment que, si ces changements comportementaux et organisationnels n’interviennent pas au cours de la prochaine décennie, au moins 15 à 20 % des emplois actuels pourraient disparaître. Tous les emplois sont devenus quelque peu précaires. Les entreprises sont soumises à d’énormes pressions concurrentielles et les multinationales, qui opèrent sur le marché mondial, constituent des oligopoles toujours plus grands impliqués constamment dans une guerre de conquête de nouvelles parts de marché. Leur « struggle for life » darwinien n’a jamais été aussi intense. Leur lutte acharnée peut être quelque peu comparée à celle des dinosaures, magistralement décrite dans le film « Jurassic Park » par S. Spiegelberg.

Pour une élite sociale qui réussit à s’adapter aux mutations et à profiter des nouvelles opportunités, le monde devient leur village et leur apporte satisfaction, considération et prospérité. Mais le commun des mortels est soumis à une exigence d’adaptation souvent intolérable. Les inégalités s’aggravent et deviennent plus visibles et transparentes grâce aux nouveaux moyens de communication. Pour eux, le monde ne deviendra pas leur village, mais bien au contraire c’est leur village qu’ils considérent comme leur monde à eux, leur cadre de vie. Ils s’attachent à leur région, à leur culture, à leur identité. Cette réaction faite d’anxiété et d’autodéfense est explicable. L’exaspération d’une partie de l’opinion publique est en plus aggravée par le phénomène de l’immigration, lui-même la conséquence de l’expansion démographique, de l’instabilité politique, voire de la violence armée à l’intérieur de beaucoup de pays.

Cette nouvelle donne sociétale a elle aussi un impact considérable tant sur la diplomatie préventive que sur celle qui tente de mettre fin aux conflits.

VI. Un monde disruptif

La technification du monde, de la civilisation et de la société rend la vision du monde très mécaniste et déterministe. L’homme du vingt et unième siècle, qui réfléchit, se sent par moments à la fois apprenti sorcier et lutin enchanté. Le scientifique explore avec passion et de plus en plus de succès la réalité mystérieuse dont il découvre les aspects ←16 | 17→inconnus et parfois incongrus, par exemple en physique quantique, en cosmologie ou en biogénétique. Il tombe d’une surprise dans l’autre et se sent comme Alice au pays des merveilles. Le monde sort de ses gonds et devient disruptif. En même temps, la société moderne, généralement à travers ses médias, exhale beaucoup de superficialité en se complaisant dans de soi-disant évidences. La démocratie, qui exerce la gestion des différences d’opinions par la conclusion d’accords majoritaires, fait preuve de dysfonctionnements au point que certains dirigeants politiques et une fraction de l’opinion publique commencent à sympathiser avec des formes de gouvernement plus autoritaires. Le citoyen contemporain se trouve ainsi de plus en plus instrumentalisé, même en démocratie. Il devient un homo instrumens, nouvelle branche à l’arbre généalogique de l’espèce humaine.

Les rouleaux compresseurs des médias modernes conduisent à un certain engourdissement de l’opinion publique. Les mutations déferlent. Tels les réseaux sociaux sans frontières, les marchés mondiaux, qui dominent le Globalistan, un certain président Donald Trump qui sape le multilatéralisme entre les nations, l’émergence d’un monde multipolaire après la fin de la Guerre froide, l’interdépendance des gouvernements nationaux, l’immense pouvoir planétaire des multinatonales, des institutions financières et les acteurs numériques qui modifient complètement les conditions de vie collective et individuelle. Beaucoup de gens se sentent mal à l’aise et tentent de se réfugier mentalement sur l’île de leur individualisme pour y cultiver la mythologie de leur identité inaltérable. Les cyniques saisissent l’opportunité, offerte par les médias digitaux, pour ventiler leur aigreur. Selon eux, la réalité est une hallucination qu’on ne peut combattre qu’en se livrant corps et âme au plaisir éphémère de la société de consommation et en se soûlant à ses illusions.

VII. Miracles et apocalypse

« Only bad news is news » est le principe qui semble dominer les médias. De fortes sensations généralement suscitées par l’angoisse et le pessimisme, semblent être rentables sur le marché des informations. L’émocratie domine. Le breaking news est presque toujours annonceur de mauvaises nouvelles, voire de catastrophes. Les bonnes nouvelles, qui arrivent aussi, sont rarement mises en exergue ou rappelées aux générations actuelles. Il est toutefois important de souligner l’arrivée de plusieurs ←17 | 18→miracles, assez récemment et qui ont changé le cours de l’histoire. C’est ainsi qu’après la Seconde Guerre mondiale, au lieu d’imposer à l’Allemagne défaite une version bis du traité de Versailles, décrétant la destruction industrielle et économique de l’Allemagne, les alliés au cours des années 1946–1950 ont lancé une dynamique de coopération avec l’Allemagne défaite. Ce fut le début de l’incomparable intégration européenne, préconisée par quelques dirigeants visionnaires, tels Robert Schuman, Jean Monnet, Konrad Adenauer, Alcide De Gasperi, Paul-Henri Spaak, Joseph Bech. Au lieu d’humilier et de détruire l’Allemagne, il fut décidé de jeter les fondements d’une construction européenne basée initialement sur la gestion en commun les secteurs de base industriels du moment : le charbon et l’acier (CECA). Si ce projet avait été soumis à l’époque à un vote populaire ou un référendum, il est évident qu’une majorité importante des électeurs tant en France, en Italie et dans le Benelux aurait rejeté cette idée saugrenue, consistant à aller collaborer avec l’ennemi mortel d’hier. Ce premier miracle de l’après-guerre a rendu possible d’autres bienfaits presque improbables, tels celui de la paix en Europe depuis 75 années, une formidable croissance de la prospérité et du bien-être des citoyens, la chute du mur de Berlin, la fin de la guerre froide sans coup férir et grâce au soutien de l’OTAN. Un autre miracle fut sans aucun doute l’érection au niveau mondial d’un monument de morale universelle appelée : « La Déclaration Universelle des droits de l’homme » et bien entendu, les merveilleuses innovations technologiques et la spectaculaire prolongation de la durée de vie de l’homo sapiens.

Tout cela n’empêche que l’état du monde reste inquiétant. De nouvelles « armes du jugement dernier » sont développées : il s’agit principalement des armes atomiques, mais aussi biologiques et biochimiques de destruction massive, dont une infime quantité peut exterminer des centaines de milliers d’habitants sur terre. La guerre cybernétique, déjà menée aujourd’hui par des attaques très ciblées, parviendra à désarçonner complètement les systèmes digitaux des individus, des institutions et des États. L’on annonce l’arrivée sur le marché de l’armement de « robots tueurs » qui remplaceront les soldats en chair et en os et qui pourront éliminer l’ennemi beaucoup plus facilement sans hésitations ni remords, dépourvus de toute considération à caractère moral. La prolifération des armes de destruction massive confronte les générations contemporaines et futures avec l’éventualité d’une apocalypse, capable d’exterminer l’humanité. Ceux qui essaient de promouvoir la limitation, voire ←18 | 19→l’élimination des armes de destruction massive pour les remplacer par des « armes de coopération massive », prêchent très souvent dans le désert.

S’ajoutent à cela les énormes « ombres du progrès », les effets externes négatifs qui résultent de la croissance économique et de l’hyperconsommation. Il s’agit de la dégradation de l’environnement, de la surpopulation, des flux d’immigration chaotiques, des nouvelles maladies résultant de l’usage abusif de pesticides, d’antibiotiques et de polluants. L’inégalité croît entre les gens aisés et les démunis, même au sein des sociétés prospères, où le taux de pauvreté continue à fluctuer autour de 10 à 15 %. Au niveau planétaire, il s’avère que 1 % de la population mondiale la plus riche, possède autant que la moitié de l’humanité, lisez que 50 % de ses membres, soit 3,3 milliards d’hommes et de femmes.

VIII. Le néo-nationalisme

Depuis la fin de la guerre froide, une prise de conscience nationale s’est largement et profondément manifestée au sein des pays ayant appartenu à la sphère d’influence de l’Union Soviétique. Il s’agit là d’une réaction psychologique parfois véhémente contre la répression par les dictatures communistes de toute velléité autonomiste. Dans les pays de l’Europe de l’Est, la fierté nationale est cultivée depuis l’effondrement du communisme afin de souder l’indépendance retrouvée, qu’on n’est pas prêt à hypothéquer par une tutelle plus ou moins supranationale imposée de la part de l’Union Européenne. Sur d’autres continents, la dislocation des deux grands blocs opposés au cours de la guerre froide donna également lieu à la libération de tendances autonomistes, souvent basées sur des appartenances ethniques, comme cela est le cas particulièrement en Afrique, tels la Somalie, le Rwanda, l’Angola, le Soudan, le Congo, le Mali.

Au sein du monde occidental, la fin de la guerre froide et la disparition de l’antinomie entre les blocs de l’Est et l’Ouest ont également modifié la nature même de la coopération entre pays et la concrétisation de leurs solidarités mutuelles. L’affirmation de l’intérêt national après la chute du mur de Berlin en 1989 n’était plus nécessairement contraire aux intérêts de l’Alliance atlantique. L’intérêt national fut confirmé également lors des travaux à la fin des années 90 de la Convention européenne chargée d’élaborer un projet de constitution européenne, au cours desquels l’inter-gouvernementalisme et le souverainisme des États ←19 | 20→membres étaient davantage mis en exergue que le communautarisme intégrationniste. Le projet de constitution européenne fut finalement rejeté par référendum dans des pays aussi importants que la France et les Pays-Bas. C’est finalement grâce au traité de Lisbonne (2007) que les dirigeants politiques de l’Europe ont essayé de sauver l’essentiel en tentant d’améliorer le fonctionnement de l’Union en état d’élargissement. Ainsi l’approfondissement institutionnel de l’Union devint quelque peu secondaire à l’inévitable nécessité d’étendre le nombre des pays membres de l’Union.

Aujourd’hui au sein de bon nombre de pays européens, l’opinion publique a subi d’importantes mutations par rapport à la construction européenne, considérée comme trop distante, un peu abstraite et surtout inefficace. La nostalgie de l’État-nation se manifeste à nouveau un peu comme antidote suite aux menaces tutélaires exercées par l’internationalisation et la globalisation.

Une autre manifestation du neo-nationalisme est le plaidoyer protectionniste contre le libre-échange, contre l’importation de produits venant de l’étranger, contre la concurrence des entreprises transnationales, les investisseurs étrangers, la reprise d’entreprises nationales par des groupes étrangers, même si cela permet d’éviter une mise en faillite, contre la diffusion des langues étrangères et particulièrement l’anglais dans l’enseignement et contre la transmission de programmes culturels et de divertissements étrangers sur les radios et TV nationales en faisant appel à l’exception culturelle. Le fameux Brexit, qui ébranle la consistance du Royaume-Uni et ses relations avec l’Europe est un autre exemple à la fois tragique et rocambolesque des conséquences inconséquentes du nationalisme et du souveranisme désuet. À l’intérieur des États, la composition multi-ethnique de la société actuelle promeut la résurgence des réflexes identitaires et des égoïsmes collectifs, comme cela est le cas en Catalogne, au Pays Basque, en Écosse, en Flandre, au Québec…, où l’on évoque la nécessité de pouvoir décider souverainement des politiques à suivre.

Il est évident qu’il existe une interaction entre immigrations, tant économique que démographique d’une part, et le nationalisme, d’autre part. L’afflux d’étrangers a raffermi la conviction de beaucoup de citoyens que les immigrés qui arrivent dans nos pays, bénéficient d’un traitement de faveur au détriment de la population autochtone. Il ne faut pas se voiler la face. L’immigration pose problème dans la mesure où l’intégration des étrangers se fait lentement et souvent de manière inefficace et insuffisante. ←20 | 21→Une situation qui va parfois de pair avec des formes de discrimination dont les immigrés se sentent être les victimes, particulièrement sur le marché du travail. Mais si l’immigration est un problème, l’absence de toute immigration dans les pays européens poserait un problème encore plus grave. Car étant donné le ressac démographique qui se précise en Europe, le marché du travail européen aura besoin d’une immigration accrue de travailleurs étrangers au cours des prochaines décennies, dont la Commission européenne estime le nombre à des millions de personnes à moyen terme. Cette vérité est mentalement rejetée par une fraction importante de l’opinion publique, qui se hérisse davantage si l’on explique que le financement de la sécurité sociale des personnes âgées, à commencer par leurs pensions, n’est possible que si l’on augmente l’accès au marché du travail de plus de jeunes d’origine allochtone, les autochtones belges faisant défaut. Il faudra donc dans notre pays, mais aussi à l’échelle de l’Union européenne une politique d’immigration sélective et bien organisée. Un vaste terrain d’action pour les politiques et les diplomates.

Une évidence saute aux yeux, mais qui n’est pas toujours correctement perçue. La terre est toujours ronde, mais le monde est devenu plat et fluide, conséquence des percées technologiques, de l’augmentation du niveau de vie pour de nombreux habitants de cette terre, nonobstant un taux de pauvreté important et grâce à la croissance démographique. La population mondiale passera de 7,5 milliards d’habitants aujourd’hui à 10 milliards avant la fin du siècle. La pression démographique se concentrera surtout sur l’Afrique. Si la détérioration climatique continue à détruire l’agriculture dans de nombreux pays africains, les flux migratoires, qui en résulteront, déferleront sur l’Europe, avec tous les problèmes, humains, économiques, sécuritaires et politiques qui en découleront. L’Europe est le seul continent dont la population se rétrécit, ce qui renforce les arguments en faveur d’une politique d’immigration sélective et économiquement motivée, bien que celle-ci rencontre une résistance coriace auprès de très nombreux électeurs.

Les internationalistes sont dès lors souvent considérés comme des traîtres aux intérêts nationaux de leur pays. Or toutes les études prouvent qu’à une époque de grande interdépendance, la coopération, voire l’intégration internationale, est le seul moyen de surmonter les immenses défis d’aujourd’hui et de demain. Les internationalistes ont la chance de pouvoir fonder la « percutance » de leurs arguments sur l’énorme problème climatique qui requiert un changement fondamental des ←21 | 22→systèmes décisionnels à l’échelle du monde et une mutation profonde des comportements sociétaux. L’attitude de ceux qui prétendent : « mon village est toujours mon monde, car je m’y trouve bien » est une réaction compréhensible, mais le repli sur soi est, aujourd’hui et davantage encore demain, totalement incompatible avec la marche du temps et la flèche de l’histoire. L’isolationnisme et le protectionnisme sont de très mauvaises réponses.

Les gouvernements nationaux sont devenus trop petits pour les grands problèmes et trop grands pour les petits problèmes. L’interdépendance est le principe qui gère en fait les relations entre les pays. Les pédagogues devraient remplacer les démagogues afin de combler le déficit d’information de la population. Le populisme devient nationaliste dès lors qu’il incrimine les difficultés de l’existence moderne et les défis sociétaux à la présence des étrangers et à ceux qui acquièrent facilement la nationalité. La xénophobie et le racisme sont de nature à plaire à une partie de l’électorat. Et ceux qui répandent le slogan : « notre propre peuple d’abord », « eigen volk eerst », savent très bien qu’ils touchent une fibre sensible, qui résonne dans beaucoup de consciences. Construire des murs après avoir démoli des ponts comme programme politique rencontre pas mal de sympathie. Les dirigeants lucides et courageux ne disent pas assez que les nationalistes d’aujourd’hui sont les successeurs des troglodytes d’il y a longtemps. Ils se retiraient dans leurs cavernes après avoir tiré leurs échelles en s’imaginant qu’ils étaient sains et saufs.

Une version un peu moins agressive est de proclamer tout haut : « Nous faisons mieux ce que nous faisons nous-mêmes », un slogan qui souligne évidemment la nécessité de mettre les hommes et les femmes politiques devant leurs responsabilités à tous les niveaux du pouvoir. Mais il s’agit là d’un programme qui devient dangereux à une époque où la coopération internationale est une nécessité absolue. Dans le contexte de plus en plus globalisé et interdépendant entre pays, il serait plus convaincant de proclamer : « Nous faisons mieux ce que nous décidons nous-mêmes de faire ensemble avec les autres ». C’est au fond le principe qui depuis 75 ans préside à l’intégration européenne. Il en résulte qu’à peu près 70 % des mesures prises par les gouvernements nationaux sont en fait dérivées de ou impactées par des décisions prises au niveau européen.

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IX. Plus d’Europe

Le Parlement européen a acquis des compétences très étendues souvent en codécision avec le Conseil de l’UE. Ce dernier est au fond un organe confédéral qui fonctionne au niveau des négociations intergouvernementales, sauf pour les problèmes soumis à un vote à la majorité qualifiée. Pour l’instant, l’Union européenne est une construction faite de compétences exercées selon les cas, horizontalement ou verticalement. C’est-à-dire de manière confédérale ou fédérale, ce qui donne souvent lieu à un manque de cohérence et d’efficacité. C’est la raison pour laquelle il faut envisager d’européaniser une série de compétences, qui sont encore nationales. Il s’agit des poltiques climatiques et énergétiques, de la sécurité et de la défense, de la lutte contre le terrorisme, de l’immigration et de l’intégration des réfugiés, de certains aspects de la politique scientifique et de la recherche fondamentale, de la digitalisation, des grands travaux d’infrastructure, etc. Le plan Juncker est un début, mais largement insuffisant.

Les citoyens en général ne réalisent pas que l’Europe est très bon marché. Le budget annuel de l’UE atteint à peine 1 % du produit intérieur brut de l’Union et ce montant est bien entendu destiné à être redistribué aux pays membres sous forme de subsides ou de soutiens multiples. Il va de soi que dans une organisation aussi complexe que l’Union européenne il y a toujours moyen de restreindre les dépenses de fonctionnement (par exemple les deux sièges respectivement à Bruxelles et Strasbourg, ou les frais de traduction), mais cela n’entraînerait pas de très sérieuses économies. Notons qu’aux États-Unis les dépenses fédérales atteignent 17 % du PIB.

En européanisant une série de dépenses publiques, qui aujourd’hui sont nationales, le budget de l’Union serait augmenté de manière conséquente. Mais en même temps les budgets nationaux au niveau des États membres pourraient être allégés, y compris la pression fiscale. Les dépenses européennes plus élevées devraient bien entendu être financées par un impôt européen, de préférence à caractère indirect et ayant une utilité sociétale et environnementale, comme par exemple un impôt sur les émissions CO2, sur l’essence, le diesel, etc. Il s’en suit que dans cette hypothèse le Parlement européen acquerrait une compétence essentielle, à savoir la levée d’un impôt européen afin de financer un budget annuel d’importance et de décider de son allocation. Le Parlement européen serait dès lors investi d’une très grande responsabilité à caractère ←23 | 24→démocratique tout en permettant aux gouvernements nationaux de se rendre populaires en réduisant leurs dépenses et donc leurs impôts.

Résumé des informations

Pages
544
ISBN (PDF)
9782807617773
ISBN (ePUB)
9782807617780
ISBN (MOBI)
9782807617797
ISBN (Broché)
9782807617766
Langue
Français
Date de parution
2021 (Janvier)
Published
Bruxelles, Berlin, Bern, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2021. 544 p., 1 ill. n/b, 2 tabl.

Notes biographiques

Tanguy Struye de Swielande (Éditeur de volume) Tanguy de Wilde d'Estmael (Éditeur de volume) Valérie Rosoux (Éditeur de volume)

Cet ouvrage rassemble plusieurs auteurs, pour la plupart issus du Centre d’études des crises et de conflits internationaux (CECRI-UCLouvain), sous la direction de Tanguy Struye de Swielande, Valérie Rosoux et Tanguy de Wilde d’Estmael. Il bénéficie d’une préface de Mark Eyskens, ancien Premier ministre be et ministre des Affaires étrangères de la Belgique.

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Titre: La Politique étrangère