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Le texte comme présence

Contribution à l’histoire de la réflexion sur le texte et le livre

de Juliusz Domański (Auteur)
Monographies 213 Pages

Résumé

Commençant par Homère et finissant avec les héritiers de l’humanisme de la Renaissance au XVIIe siècle, on suit ici les réflexions sur la puissance particulière des mots écrits, donc du texte. Grâce à sa puissance, il rend effectivement présents pour ses lecteurs tous ceux dont il parle, et qui sont, d'une façon ou d’une autre, absents, soit en raison de leur distance spatiale, soit à la suite de leur mort. De même il rend présent également son auteur. On esquisse ici la naissance de cette idée à l’époque de la littérature orale de la Grèce archaïque, ses métamorphoses dans la poésie et la prose grecques et latines de l’Antiquité, sa continuation au Moyen Âge, son sommet à la Renaissance, mais à la fois sa crise, commençant déjà à cette époque.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur/l’éditeur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table Des matières
  • Préface à l’édition française
  • Prolégomènes
  • I – Les origines grecques : la présence du héros dans le chant
  • II – « La révolution livresque » grecque et les écrits philosophiques
  • III – « La culture du livre » de l’époque hellénistique et la Bible
  • IV – Quelques particularités de l’idée du texte comme présence dans la littérature romaine
  • V – L’interlude patristique
  • VI – Le livre – la source du savoir révéré au Moyen-Âge
  • VII – Quelques exemples de l’idée de la présence par le texte dans le haut Moyen-Âge
  • VIII – L’éloge du livre au XIVe siècle : Philobiblion de Richard de Bury
  • IX – Les humanistes du Quattrocento italien
  • X – Marcile Ficin : la réalité de l’âme immortelle et l’illusion de l’immortalité littéraire
  • XI – Thomas à Kempis et la présence plus parfaite du Christ dans l’Écriture sainte
  • XII – Érasme et sa praesentia Christi in sacris litteris
  • XIII – Continuation et appauvrissement de l’idée à la fin du XVIe siècle : Guy Le Fèvre de la Boderie
  • XIV – Respublica litteraria entre la présence textuelle et une rêverie
  • Remarques finales 1
  • Remarques finales 2
  • Bibliographie
  • Index
  • Titres de la collection

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Préface à l’édition française

Ce petit livre est une série de réflexions et de remarques suscitées par les morceaux recueillis qui attestent la puissance particulière des mots, surtout des mots écrits, de l’écriture et par conséquent du texte. Disposé selon l’ordre chronologique, le recueil de ces morceaux commence par Homère et Théognis et finit avec les humanistes de la Renaissance et leurs héritiers de la seconde moitié du XVIe et du XVIIe siècles. Il a pour but d’esquisser la naissance, le développement et la mise en question d’une idée que son titre exprime de façon on ne peut plus claire : l’idée de la « présence dans le texte littéraire » d’une seule ou de plusieurs personnes avec toute la richesse de leurs qualités et leurs pensées, leurs activités et leurs œuvres. Pour le lecteur des textes littéraires elles y sont présentes malgré leur absence causée soit par la distance qui les en sépare, soit par leur mort. De plus, le texte littéraire assure cette présence aussi bien aux personnes dont il parle qu’à son auteur lui-même.

Le contenu le plus important de ce livre réside dans les riches citations, prises presque exclusivement de la littérature grecque antique et de la littérature latine — antique, médiévale et moderne. L’idée de la présence y est clairement exposée. Ainsi notre tâche dans ce livre n’était que d’esquisser une brève histoire de ladite idée. La simple explication des morceaux cités est notre instrument préféré. De ces explications se compose un discours non seulement monothématique — car l’homme dont la présence se perpétue grâce à l’écriture est son objet unique — mais aussi discret et modéré, se limitant aux remarques et réflexions absolument nécessaires pour sa cohérence. D’autres commentaires, plus autonomes envers les citations analysées, très peu nombreux d’ailleurs, ont trouvé leur place soit dans les Prolégomènes, soit dans les Remarques finales.

Ainsi pensé et publié en polonais pour la première fois il y a vingt ans, le présent ouvrage va maintenant, traduit en français, être confronté avec la littérature consacrée aux problèmes parallèles de l’écriture comme présence, littérature fortement inspirée par la philosophie et même par la théologie contemporaines. Mis à part, par exemple, les ouvrages de George Steiner, où il est question plutôt de la présence des œuvres que des hommes dans leurs œuvres, il va être confronté au livre de Gérard Défaux, Marot, Rabelais, Montaigne, l’écriture comme présence. L’introduction de ce livre a été consacrée à Érasme, dont traite aussi un chapitre de mon ouvrage. Ce qu’aborde le présent ouvrage, et ce qui, par conséquent, peut se confronter avec la profondeur des analyses de Gérard Défaux, c’est la longue période dont proviennent les textes ici examinés ainsi que leur ← 11 | 12 → considérable richesse. Celle-ci m’a permis d’esquisser un tableau historique de la réflexion « humaniste » sur le texte considéré comme une présence, depuis l’Antiquité jusqu’au Baroque. Un tel essai ne s’avérera peut-être pas totalement inutile.

Ayant décrit, dans l’édition originale polonaise, la genèse du livre, qui remonte aux années quatre-vingts du XXe siècle, et l’importance de la contribution de mes collègues polonais, j’adresse aujourd’hui mes chaleureux remerciements à M. Benedetto Bravo, †Mme Maria Pąkcińska, M. Antoni Podsiad, M. Władysław Seńko, M. Władysław Stróżewski. Finalement, j’adresse mon immense gratitude à mon cher Collègue et Ami français, Monsieur le professeur Michel Fattal, pour avoir lu cet ouvrage, recommandé sa traduction et patronné son édition.

Varsovie, en mai 2013

Juliusz Domański

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Prolégomènes

Nous parlerons ici des diverses variantes de la même idée, selon laquelle l’écriture et l’œuvre littéraire rendent possible une présence, autre que la présence physique, des gens physiquement absents, soit à cause de la distance spatiale, soit – particulièrement – à cause de leur mort biologique. Une telle présence peut paraître purement métaphorique, un décor du style que l’on ne peut pas comprendre littéralement. Effectivement, elle est, du moins au début de son existence, seulement un synonyme de la gloire dont peuvent jouir et jouissent aussi bien ceux qui sont en vie et physiquement présents. Elle est également un synonyme de la mémoire qui rend présent tout ce qui est du passé, ça veut dire tout ce qui n’est plus et qui est rendu présent. Dans ce sens la mémoire ressemble à l’imagination et à la fantaisie. Elle leur ressemble sans y être identique cependant, car l’imagination et la fantaisie servent plutôt à créer, tandis que la mémoire recrée, en conviant les choses autrefois réelles. La présence dont nous parlons est aussi parfois un synonyme de l’immortalité. Dans ce contexte-là elle a des connotations pareilles à celles de la mémoire : l’immortalité de quelqu’un qui a trépassé est ici comprise comme sa perpétuation dans la mémoire des vivants. Parfois cependant ces métaphores apparaissent dans le contexte de la philosophie de l’homme, touchant plus ou moins distinctement à son dualisme psychosomatique. Les métaphores en question se laissent comprendre littéralement, si l’on considère que la présence dans un texte est une incarnation spéciale de l’esprit humain. Le composant spirituel de l’homme absent physiquement ou défunt, ses pensées et ses sentiments sont présents dans un texte autrement que ne l’est cet homme tout entier, un être psychosomatique, esprit et corps, vivant parmi les vivants. Tout cet éventail des acceptions de la présence, avec la direction dans laquelle elles se développaient, est à trouver dans les propos d’anciens écrivains et penseurs, cités dans ce livre.

Ces propos viennent d’époques diverses – à partir de l’antiquité, classique et biblique, jusqu’au XVIe siècle. Malgré l’étendue chronologique bien vaste j’ai rassemblé un nombre d’exemples plutôt restreint. C’est tout ce que j’ai pu relever de mes lectures et garder en mémoire, souvent d’ailleurs étayée par l’érudition des autres. Était-ce un nombre suffisant pour entreprendre une telle étude ? Que ce livre réponde lui-même. D’autres ouvrages qui lui ressemblent et que j’ai pu connaître n’ont pas réuni d’exemples plus nombreux1. ← 13 | 14 →

Une bonne partie des propos que j’ai recueillis, ce sont les éloges de deux genres littéraires : épistolaire et historiographique au sens large. Le premier rend présents les gens vivants et contemporains mais éloignés. L’autre – ceux qui sont morts et passés. Les uns et les autres deviennent ou au moins peuvent devenir présents par le texte, entourés de leur monde extérieur, le monde des choses et événements. Mais la réflexion métalittéraire qui nous intéresse ici n’a pas commencé avec un de ces deux genres. Elle n’a même pas commencé avec l’écriture. Son premier objet, c’était « le chant » – épique dans la première phase de cette réflexion, et lyrique dans la phase suivante. Ceux qui ont initié cette réflexion se sont rendu compte du fait que le chant rend présent non seulement son objet mais aussi son sujet, et particulièrement il rend présents les sentiments, les émotions et les pensées qui, par leur nature, ne sont pas intersubjectifs. Grâce à cette prise de conscience le sens de la présence par le texte s’est élargi en incorporant toute la catégorie des phénomènes qui sont bien plus internes du point de vue de l’homme que les choses et les événements, même ceux qui dépendent directement des actions des hommes. La parole est capable de rendre cette catégorie intersubjective. Et l’écriture renforce et élargit cette capacité de la parole. Par conséquent, dans le domaine de la réflexion sur la présence par le texte et dans le texte, ce sont aussi bien les héros que les auteurs qui apparaissent. Les œuvres elles-mêmes peuvent être écoutées ou lues et l’échelle de leur appartenance à tel ou tel genre s’étend considérablement. Secondairement, notre réflexion dégage – d’un ensemble des notions que l’on peut grouper dans une catégorie commune de la « pensée » – une conception particulière : le savoir. Le savoir, dont la relation avec le sujet rendu présent – grâce à son intersubjectivité – devient aussi relâchée que la relation entre ce même sujet et les choses et événements résultant de ses actions. ← 14 | 15 →

Quels que soient les genres littéraires concernés par la réflexion en question, celle-ci a toujours un trait bien spécial, que l’on décrit le plus aisément par le contraste avec la manière de concevoir la présence par le texte, propre aux conceptions littéraires d’aujourd’hui. Aujourd’hui en fait l’idée la plus répandue est que dans un texte littéraire sont présents les personnages créés par l’auteur, inventés par son imagination. Ce sont, dit André Malraux, les « personnage[s] d’imaginaire » car, selon lui, « la littérature est un imaginaire dans sa totalité, et de quelque réalisme qu’elle se réclame »2. Le mode de penser des auteurs dont les propos seront analysés ici, est tout à fait différent. Ils ne prennent pas en compte l’essence imaginaire des personnages que le texte rend présents. Ils les considèrent comme des gens réels, non comme les figures d’un imaginaire littéraire. Ce fait est sans doute lié non seulement aux propriétés des genres littéraires qui font objet de la réflexion des auteurs anciens. Il est également lié – si l’on adopte la formule qui devrait par ailleurs être développée et justifiée – à l’essence de la création littéraire qui consiste dans l’imitation et non pas dans la création. Car c’est ainsi que l’on y a pensé autrefois. C’est ainsi qu’en a parlé Platon, et Aristote également. Et répétons encore une fois que la réflexion concernant le caractère passager de la vie biologique d’une part et la perpétuation littéraire et textuelle de l’autre (ou encore la distance physique d’une part et la proximité spirituelle de l’autre) est centrée principalement autour de deux genres littéraires : l’historiographie et l’épistolographie. Elle touche rarement à d’autres domaines des lettres, plus « imaginaires ». C’est pourquoi il faut toujours garder à l’esprit que la distinction entre « les lettres » et « les sciences », entre les œuvres « littéraires » et « non littéraires », était autre à l’époque qu’aujourd’hui. Ce sujet aussi mérite ← 15 | 16 → d’être développé, mais nous l’omettrons ici, prenant pour le sujet principal de ce livre la revue de la topique des textes eux-mêmes3.


1 E.-W. Kohls, Die Theologie des Erasmus, vol. I, Basel, 1966, p. 210–221 (Exkurs IV: « Der erasmische Gedanke von der besonderen Bedeutung literarischer Quellen in seiner Ausprägung, Auswirkung und Vorgeschichte ») ; S. Dresden, Présence d’Érasme, dans : Actes du Congrès Érasme, organisé par la Municipalité de Rotterdam, sous les auspices de L’Académie Royale Néerlandaise des Sciences et des Sciences Humaines, Rotterdam, 27–29 octobre 1969, éd. C. Reedijk, Amsterdam, 1971, p. 1–13. Ces deux textes ont été l’inspiration essentielle de ce livre. On peut y ajouter aussi un livre polonais, concernant des notions semblables, mais s’occupant seulement des temps postérieurs : P. Szydłowski, Między renesansem a kontrreformacją. Poglądy filozoficzne Szymona Starowolskiego. 1588–1656 (« Entre la Renaissance et la Reforme. Les idées philosophiques de Szymon Starowolski. 1588–1656 ») Warszawa, 1978 (« Zeszyty Naukowe Uniwersytetu Jagiellońskiego », CCCCLXXI, « Studia Religiologica », z. 2), p. 71–98.

Résumé des informations

Pages
213
ISBN (ePUB)
9783631702703
ISBN (PDF)
9783653062502
ISBN (MOBI)
9783631702710
ISBN (Relié)
9783631670392
Langue
Français
Date de parution
2017 (Août)
mots-clé
Littérature Philosophie de l’homme Mémoire Tradition
Published
Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2017. 213 p.

Notes biographiques

Juliusz Domański (Auteur)

Juliusz Domański est professeur émérite à l’Institut de la philologie classique de l’Université de Varsovie. Il était chercheur en philosophie du Moyen-Âge et de la Renaissance à l’Académie Polonaise des Sciences.

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