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Pourquoi les migrants vivent-ils plus longtemps ?

Les inégalités face à la mort en Suisse (1990–2008)

de Jonathan Zufferey (Auteur)
Thèses XII, 436 Pages
Open Access

Table des matières


Avant-propos

J’aimerais remercier toutes les personnes qui ont, de près ou de loin, contribué à la réalisation de cette thèse. Mes premiers mots vont vers mes co-directeurs, Michel Oris et Gilbert Ritschard qui m’ont avant tout guidé et soutenu mais qui ont aussi relu attentivement mes feuilles. Ils m’ont en outre permis de réaliser ce long travail dans un cadre agréable et dynamique. Je remercie également les membres du jury, Matthias Bopp, Patrick Deboosere et Philippe Wanner, pour leur analyse critique de la première version de ce manuscrit.

Je me dois aussi d’évoquer le cadre institutionnel qui a permis un déroulement favorable à cette thèse. Le nccr LIVES m’a permis de participer à des écoles doctorales stimulantes et de rencontrer tant des chercheurs accomplis qu’en devenir. Sans la Swiss National Cohort1, cette thèse n’aurait simplement pas pu être possible, car elle a concédé à partager les riches données qu’elle a dû longuement préparer. Je remercie également l’Office fédéral de la statistique pour son soutien à la Swiss National Cohort et pour avoir donné accès aux registres de mortalité et aux recensements.

Je tiens aussi à remercier mes collègues de travail de différents horizons – du département des sciences économiques, au laboratoire de démographie, en passant par le centre interfacultaire de gérontologie et le département de sociologie – avec qui j’ai eu la chance d’échanger, de collaborer et surtout d’apprendre ; une pensée particulière pour William, Ilka, Alexandre, Nicolas, Reto S. et Manuela qui ont, chacun à leur manière, influencé positivement mes années de doctorat et sa réalisation. Encore un merci à mon frère Dimitri qui a notamment relu les quelques pages de ce manuscrit. ← XI | XII → ← XII | 1 →


1      Les membres du groupe d’étude de la Swiss National Cohort sont Matthias Egger (Chairman of the Executive Board), Adrian Spoerri and Marcel Zwahlen (tous de Berne), Milo Puhan (Chairman of the Scientific Board), Matthias Bopp (les deux de Zurich), Nino Künzli (Bâle), Fred Paccaud (Lausanne) et Michel Oris (Genève).

Préambule

Dans les sociétés postindustrielles contemporaines, les inégalités font partie intégrante d’un monde en mutation. Certains individus parviennent mieux à s’adapter à l’évolution, mais d’autres, n’ayant pas les ressources individuelles, sociales et/ou économiques, ne résistent pas à l’épreuve et tombent dans des fragilités. Ces populations vulnérables se retrouvent reléguées dans les bas-fonds de la hiérarchie sociale. Mais au-delà de cela, elles subissent la plus injuste conséquence de la stratification, l’inégalité face à la mort.

Au sein de dynamiques globale ou nationale, le monde académique s’est passablement intéressé à l’état de santé des populations étrangères. Si les migrants sont par essence vulnérables car ils présentent globalement des déficits dans les capitaux bourdieusiens – en capital humain et en capital social, le statut d’étranger et le processus migratoire sont spontanément considérés comme des facteurs de risque. Mais sans vouloir tuer le suspens d’entrée – même si le titre l’a peut-être déjà achevé, il apparait dans la plupart des pays occidentaux que les migrants ont des risques de décès inférieurs aux populations d’accueil. Nous allons revenir tout au long de ce travail sur ce résultat étonnant dans la mesure où les migrants se trouvent tendanciellement dans des situations de vulnérabilité. Il s’agit ainsi d’un véritable paradoxe épidémiologique car les facteurs sociaux sont prépondérants dans la compréhension des différentiels de mortalité.

Pour identifier les dynamiques sous-jacentes du paradoxe des migrants, la situation helvétique est à ce titre un parfait laboratoire. Derrière les monarchies pétrolières et des États de petite taille1, le pays, avec aujourd’hui 23 % d’étrangers pour quelques 8 millions d’habitants, est parmi ceux qui abritent la plus importante proportion de migrants. Ces populations ont des parcours très divers. La Suisse a en effet connu, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, d’importantes vague d’une migration peu qualifiée provenant essentiellement du Sud de l’Europe. Ces flux, ← 1 | 2 → tout comme les motifs de la migration, se sont profondément diversifiés durant les dernières décennies du deuxième millénaire.

Malgré l’abondance d’études, la recherche demeure lacunaire quant à l’explication du paradoxe. En outre, aucune étude d’ampleur ne traite de la situation suisse et peu de travaux de profondeur existent sur l’Europe, alors que les recherches américaines se focalisent essentiellement sur la situation des Hispaniques. Cette thèse entend combler ce manque en apportant des pierres à la construction de l’explication. Pour décrypter les mécanismes à l’origine des différentiels, une attention particulière a été dédiée aux spécificités des migrations, à travers une volonté d’appréhender le phénomène dans toute sa pluralité. Les questions de l’origine et du statut migratoire seront mises en perspective avec les attributs individuels et contextuels qui fixent la migration dans son rapport à la société d’accueil.

Huit chapitres garnissent cette thèse. Le premier d’entre eux propose une revue des études majeures traitant des différentiels de mortalité. L’objectif est de comprendre les causes sociales qui affectent l’état de santé. A partir de là et en se basant sur l’état de la littérature, nous sommes en mesure de proposer un cadre conceptuel qui intègre les principaux déterminants sociaux s’exprimant à des niveaux individuel et contextuel. Nous discutons ensuite les spécificités qui concernent la migration et ouvrons la discussion sur les questions d’intégration.

Le second chapitre décrit les bases de données auxquelles nous faisons appel dans ce travail. Ces données ont été compilées par la Swiss National Cohort, une plateforme de recherche sur la mortalité en Suisse. Le chapitre trois est consacré au phénomène migratoire. En retraçant d’abord les théories et l’histoire de la migration vers la Suisse, puis en décrivant les structures démographiques des populations étrangères, nous déterminons une typologie de la migration en fonction des origines. Dans un second temps, nous approchons les dimensions sociales, économiques, culturelles et juridiques qui caractérisent les groupes que nous avons définis.

Le quatrième chapitre présente de premières estimations de la mortalité à l’aide des méthodes de la démographie classique. Par des tables transversales, nous comparons la force de la mortalité parmi les communautés étrangères et les Suisses. Une discussion, suivie de tests empiriques, tentera d’éclaircir l’importance des biais dans le paradoxe des migrants. C’est dans le cinquième chapitre que nous intégrons les caracté ← 2 | 3 → ristiques individuelles pour affiner la compréhension des différentiels de mortalité. Par une méthodologie originale permettant de répondre à notre cadre théorique, nous mettons en évidence la conjonction de facteurs qui mène à la vulnérabilité ou qui, au contraire, a des effets protecteurs face à la mortalité. Nous plongeons, au sixième chapitre, dans les interstices médicaux en appréhendant les causes de décès. Nous cherchons ici à déterminer quelles sont les réalités épidémiologiques sous-jacentes aux différentiels entre les Suisses et les différentes communautés étrangères.

Le septième chapitre évalue d’abord l’impact du contexte social spatialisé sur la mortalité avant de dessiner les contours géographiques des inégalités de mortalité. Enfin, le huitième et dernier chapitre conclut ce travail à travers un retour sur les principaux résultats empiriques. Chaque chapitre est certes clôturé par une synthèse qui reprend les conclusions essentielles du chapitre, mais le lecteur devra atteindre la fin du document pour une discussion plus générale et globale. ← 3 | 4 → ← 4 | 5 →


1      Certes, la Suisse est aussi de « petite taille ».

Chapitre 1
Les déterminants de la mortalité

Why is Jason in the hospital ?

Because he has a bad infection in his leg.

       But why does he have an infection ?

Because he has a cut on his leg and it got infected.

       But why does he have a cut on his leg ?

Because he was playing in the junkyard next to his apartment building and there was some sharp, jagged steel there that he fell on.

       But why was he playing in a junk yard ?

Because his neighborhood is kind of run down. A lot of kids play there and there is no one to supervise them.

       But why does he live in that neighborhood ?

Because his parents can’t afford a nicer place to live.

       But why can’t his parents afford a nicer place to live ?

Because his Dad is unemployed and his Mom is sick.

       But why is his Dad unemployed ?

Because he doesn’t have much education and he can’t find a job.

But why … ?

Présente dans plusieurs publications de la santé publique canadienne1, la petite comptine qui débute ce chapitre illustre à propos la complexité des champs et des facteurs que nous tentons d’approcher dans ce travail. Quelle est la cause d’une infection à la jambe d’un enfant ? La coupure qui a engendré cette infection, un contexte précaire (environnement socioéconomique), l’absence d’adulte pour s’occuper des enfants (environnement socioculturel) ou les difficultés matérielles des parents (statut socioéconomique) ? Il suffit d’ajouter des effets de sexe et d’âge (rôle genré d’un petit garçon dans son environnement) et considérer qu’il s’agit d’un enfant de ← 5 | 6 → deuxième génération pour inclure l’ensemble des déterminants majeurs des inégalités de santé que nous tenterons d’approcher simultanément.

Ce premier chapitre discute les principaux déterminants de la mortalité au regard des recherches antérieures et propose un cadre conceptuel afin d’approcher les inégalités de longévité entre les migrants et les Suisses. Mais dans un premier temps, avant d’aborder les facteurs sociaux, nous présentons les mécanismes sous-jacents à travers lesquels s’expriment les inégalités, les déterminants proches de la mortalité.

1.1  La mortalité différentielle

L’étude des inégalités de mortalité a pris de la profondeur ces vingt dernières années avec la multiplication de la recherche académique sur le sujet. Après les travaux précurseurs de Kitagawa et Hauser (1973) aux États-Unis ou de Pamuk (1985) sur la Grande-Bretagne, les études sur les différences de mortalité selon des déterminants socioéconomiques se sont rapidement étendues à l’Australie (Turrell et al. 2007), l’Autriche (Doblhammer et al. 2005), la Belgique (Bossuyt et al. 2004), le Canada (Wilkins et al. 1988), l’Espagne (Regidor et al. 1995), la Finlande (Valkonen et al. 1990), la France (Desplanques et Mizrahi 1996), le Japon (Liang et al. 2002) et les PaysBas (Mackenbach 1992) notamment. Ces travaux ont été enrichis par d’intéressantes comparaisons internationales (Mackenbach et al. 1999 ; Huisman et al. 2004) qui ont permis de démontrer un impact systématique du niveau socioéconomique sur la mortalité dans les pays européens. Le champ des inégalités sociales de santé est actuellement très dynamique ; il y aurait annuellement plus de 230 publications sur le sujet (Hoffmann 2008, p. 116). Si dans un premier temps la vulnérabilité face à la mort a été abordée à un niveau individuel, sous l’angle des inégalités selon le genre et le statut socioéconomique, le champ d’étude s’est peu à peu ouvert à d’autres dimensions. Les travaux de recherche ont également considéré des variables sociales, culturelles, contextuelles et environnementales (Caselli et al. 2003 ; Bengtsson et al. 2009 ; Lerch et al. 2010, par exemple).

La Suisse n’est pas en reste. Les travaux sur la mortalité de Wanner et al. (1997) et de Bopp et Gutzwiller (1999) ont pu être approfondis par le ← 6 | 7 → projet de la Swiss National Cohort (SNC). La SNC est une plate-forme de recherche longitudinale qui consiste en l’appariement probabiliste des décès survenus en Suisse avec les recensements fédéraux de la population. Pour l’heure, les recensements de 1990 et de 2000 servent de référence auxquels ont été couplés les décès survenus entre 1990 et 2008. Le projet va encore s’étendre aux nouveaux dénombrements et se poursuivre à l’avenir avec un appariement régulier des décès annuels. La SNC permet de suivre longitudinalement une cohorte nationale, l’ensemble d’une population soumise au risque de décès, mais aussi de connaître les caractéristiques démographiques, socioéconomiques, culturelles et environnementales de cette cohorte. La SNC a d’abord étudié les inégalités de mortalité selon le niveau d’éducation (Bopp et Minder 2003 ; Huisman et al. 2004 ; Spoerri et al. 2006) mais a également abordé des dimensions écologiques avec des recherches sur les causes spatiales et culturelles des accidents de la route (Spoerri et al. 2011), le lien entre l’altitude et les maladies coronariennes (Faeh et al. 2009a) ou l’incidence des lignes à haute tension sur les maladies neurodégénératives (Huss et al. 2009). Pour des problématiques socio-démographiques, la SNC est une vaste base de données qui n’attend que d’être exploitée, comme en témoignent les travaux de Lerch et al. (2010) sur mortalité et affiliation religieuse, d’Oris et Lerch (2009) sur la mortalité aux grands âges, de Schumacher et Vilpert (2011) sur les différentiels de mortalité par genre ou de Wanner et Lerch (2012b) sur les inégalités socioéconomiques.

1.1.1  Les déterminants proches

Les sciences sociales ou l’épidémiologie distinguent généralement deux paliers aux déterminants de la santé et de la mortalité. Le premier comprend tous les facteurs qui ont une influence directe sur l’état de santé. Le second est celui des facteurs sociaux qui agissent indirectement au travers des premiers et, qui constituent la « cause fondamentale » des inégalités de santé (Phelan et al. 2010). Pour approcher et comprendre les différentiels de longévité, nous nous proposons dans cette première section de plonger aux sources de la mortalité en décrivant les facteurs directs qui permettront, dans un second temps, de mieux déchiffrer les causes sociales des inégalités en décryptant les mécanismes à travers lesquels s’expriment ces différentiels (Victora et al. 1997). ← 7 | 8 →

Initiés par Bongaarts et Potter pour interroger les différentiels de fécondité, les déterminants proches, proximate determinants, font référence aux variables intermédiaires qui explicitent les mécanismes sociaux du phénomène (Bongaarts 1978 ; Bongaarts et Potter 1983). Dans le cas de la fécondité, les déterminants proches sont les variables comportementales ou biologiques qui ont un impact direct sur le nombre de conceptions par femme, et qui renvoient aux écarts sociaux sous-jacents approchés par des variables sociales, économiques, psychologiques et environnementales (Schumacher 2010, p. 99).

Nous distinguons quatre types de déterminants proches de la mortalité. Ils sont relatifs à des comportements, des attitudes, des risques et à de la physiologie. Ces facteurs ont tous un lien avec un bon état de santé ou avec sa dégradation, et contribuent dans des logiques complexes à façonner la longévité. Les déterminants proches varient fortement d’une personne à l’autre et changent au cours du parcours de vie si bien qu’il est quasiment impossible d’en mesurer précisément l’impact, même si la (vaste) littérature spécialisée a largement pu dégager des tendances.

1.  Les comportements de santé (alimentation, utilisation de substance et activité physique) ont été classés comme un déterminant majeur des différentiels de mortalité dès les années 1980 (Townsend et Davidson 1982). Ils affectent la survie, que ce soit à travers des pathologies spécifiques ou sur un état de santé général. Une alimentation saine et équilibrée favorise une bonne santé. Par exemple, le fameux régime méditerranéen, une alimentation riche en fruits et légumes, en céréales complètes et en poissons, limite les maladies néoplasiques (tumeurs) et cardiovasculaires (Willett 2006), alors qu’une consommation de graisses saturées est associée avec une augmentation des risques cardiaques (Himes 2011). La consommation de tabac, d’alcool ou de drogue(s) fait aussi émerger certaines pathologies. L’organisation mondiale de la santé (WHO 2008) estime que, chaque année, plus de 5 millions de décès peuvent être attribués au tabac, principalement à travers les maladies cardiovasculaires et le cancer du poumon. La relation à l’alcool est un peu plus ambiguë car une consommation modérée n’est pas nocive pour la santé ; au contraire, une absorption régulière mais réduite de vin rouge diminuerait les risques de maladies cardiovasculaires (Kloner et Rezkalla 2007). En revanche, il est évident qu’une consommation excessive a un impact fort sur la mortalité (crise ← 8 | 9 → cardiaque et développement de différents cancers) et frappe notamment des individus peu âgés (Rehm et al. 2007). L’activité physique ou son contraire, l’inactivité qui peut notamment conduire à l’obésité, agissent également sur la longévité et ce, à travers de multiples causes (diabète de type II, maladies cardiovasculaires, différents cancers, etc.) (Blair et al. 1999).

2.  Les attitudes envers le corps et les soins influencent également la santé et la survie. Par attitude s’entend l’hygiène de vie, la protection de son corps ou simplement être à l’écoute de ses besoins en prenant du repos. Ces gestes simples favorisent une bonne santé et évitent une fragilité (Vallin et al. 2002). Dans les attitudes, les chercheurs englobent aussi les recours aux soins médicaux ou la prise de médicaments ainsi que les connaissances médicales qui ont un impact direct sur la probabilité de décès.

3.  L’exposition à des risques, qu’ils soient professionnels, récréatifs ou environnementaux, augmente la vraisemblance de la mortalité. Certains secteurs d’activité sont plus exposés, comme le bâtiment, l’industrie chimique, les mines, la police ou l’armée (en temps de crise), mais les conditions de travail au sens large (rythme de travail, salubrité des lieux, dureté des tâches, stress) peuvent également créer des fragilités différentielles et un décès précoce (Vallin et al. 2002). Les risques récréatifs englobent toute une gamme de situations : il peut s’agir de sports exposés (alpinisme, automobilisme) mais aussi d’activités plus anodines comme une journée à la plage où l’individu encourt le risque de noyade ou d’une surexposition au soleil pouvant créer des mélanomes. L’environnement physique – que ce soit en termes de qualité de l’air ou de l’eau, qu’il y ait une pollution, une radioactivité trop élevée ou la surreprésentation d’un autre élément physique ou chimique (Sartor 2002) – peut menacer l’organisme et augmenter le risque de décès. Dans le même ordre d’idée, des facteurs physiques insoupçonnés entrent aussi en matière. Citons l’exemple de l’altitude du lieu de vie qui a un impact significatif sur la prévalence de maladies coronariennes (Faeh et al. 2009a). L’environnement est en outre passablement affecté par les actions humaines, par le contexte socioéconomique. Le développement des régions industrielles a par exemple engendré de graves contaminations des sols ; de même, l’air tend à être plus pollué dans les grandes agglomérations et ce, d’autant plus si la société n’a pas pris des mesures pour amoindrir son impact (Eggerickx et al. 2002, p. 125). ← 9 | 10 →

4.  Les caractéristiques physiologiques de l’individu affectent aussi les probabilités de survie. Il y a évidemment un aspect biologique qui ne comprend pas uniquement l’âge et le sexe mais aussi le bagage génétique qui détermine dans une certaine mesure la fragilité de l’organisme et sa capacité à surmonter ses vulnérabilités. Pour Christensen et Vaupel (1996), la dimension purement génétique, qui relève en partie de l’aléa, contribue à environ un quart des variations de la durée de vie dans les pays occidentaux. Il y a entre parents et enfants transmission héréditaire d’un capital génétique, une fragilité partagée entre des générations. Vaupel (1988) parvient à démontrer que même si les enfants héritent d’un niveau de fragilité, cette influence n’est pas prépondérante dans les différentiels de longévité entre individus. Mais d’autres aspects physiques et psychologiques, façonnés et modifiés au cours de la vie, ont une relation directe avec l’état de santé. Les aspects psychosociaux, la réaction à des stimuli (angoisse, stress, colère), provoquent aussi des fragilités (Bunker et al. 2003). D’autres, comme l’optimiste ou la motivation, créent au contraire des conditions favorables face à certaines causes ou pathologies. Enfin dans le même ordre d’idée, House et al. (1994) mettent en avant les avantages de la capacité à gérer des problèmes et à posséder un véritable contrôle de soi.

Les études qui approchent la mortalité par les déterminants proches dans une vision globale sont peu courantes. En raison de la difficulté à collecter ces informations et à les appréhender, la littérature discute plutôt d’un seul aspect ou prend parti d’analyser les caractéristiques sociales de l’individu qui sont intimement liées avec les déterminants proches. Feldman et al. (1989) et Laaksonen et al. (2008) sont parmi les rares à analyser les différentiels sociaux à l’appui de certains déterminants proches et à pouvoir ainsi déconstruire les processus qui sont à l’origine des inégalités. Les quatre types de déterminants proches que nous venons d’énoncer sont en effet les principaux mécanismes par lesquels s’expriment les différentiels de de santé et de durée de vie. Ces mécanismes renvoient, comme nous l’avons déjà évoqué, à des facteurs indirects socialement stratifiés. Pour une approche démographique des inégalités, c’est davantage les différentiels sociaux que les mécanismes qu’ils impliquent qui vont être l’objet d’intérêt. Nous pouvons ainsi parler d’inégalités sociales lorsque la distribution de ce que nous avons défini comme des déterminants proches n’est ← 10 | 11 → pas régie par l’aléatoire mais est construite par un processus social. Ce sont les variables que nous nous proposons de présenter dans les lignes qui suivent.

1.2  Les facteurs de la mortalité : un cadre conceptuel à deux niveaux

Cette partie discute des principaux facteurs sociaux de la mortalité. Ces dimensions sociales peuvent même être considérées les « causes fondamentales » des maladies en ce sens qu’elles déterminent les ressources à disposition et influencent de multiples facteurs de risque et l’émergence de différentes maladies (Link et Phelan 1995). Elles renvoient aux déterminants proches que nous venons de présenter et interviennent à deux niveaux d’analyse, l’individu et le contexte. Les caractéristiques de l’individu ont ainsi une signification sociale et peuvent induire de forts avantages ou désavantages de santé (Goldman 2001). Elles représentent la plus injuste conséquence de la stratification sociale, l’inégalité face à la mort.

1.2.1  Les individus

Le premier niveau, le plus fin et peut-être le plus déterminant sur les différentiels sociaux de longévité, est celui des facteurs individuels. En dehors de l’âge qui fait office de jalon temporel et de repère face au vieillissement biologique de l’humain, nous avons retenu quatre éléments : le sexe, le statut socioéconomique, le statut matrimonial et l’origine.

Sexe

On peut compter cinq à sept années d’écart d’espérance de vie entre femmes et hommes ces vingt dernières années en Suisse. Les écarts trouvent leurs origines dans des composantes biologiques et de style de vie (déterminants proches). Si l’aspect génétique est évident, les écarts biologiques restent relativement peu importants en comparaison avec la dimension sociale des différentiels par sexe, le genre (Vallin 2002). Par ← 11 | 12 → l’étude de la longévité des nonnes et des moines qui ont des styles de vie relativement similaires, Luy (2003, 2009) tente d’extraire l’apport du biologique. Il constate une augmentation des écarts à la fin du 20ème siècle. Il y a, selon Luy, une plus grande résistance biologique des femmes, même si des paramètres comportementaux ne sont pas totalement à exclure2. Comme dans la population générale, les écarts entre femmes et hommes sont bien plus importants que parmi les religieux, la nature sociale de ce différentiel peut être affirmée.

Les différences de longévité selon le genre s’expliquent par des styles de vie qui touchent les déterminants proches avec des effets négatifs de comportements pour les hommes et positifs pour les femmes (Vallin 2002). On a vu, lors de la troisième phase de la transition épidémiologique, l’émergence de maladies dégénératives et de maux typiquement masculins, de « man-made diseases » qui découlent de la modernisation de la société (Omran 1971). Il s’agit avant tout de l’alcoolisme, du tabagisme, des accidents de la circulation ou des professions à risques qui touchent principalement les hommes.

Avec l’émancipation des femmes, les changements de rôles sociaux et des normes culturelles, il y a un relâchement des restrictions sur les comportements féminins qui adoptent davantage des positions similaires aux hommes (comportements, attitudes et expositions aux risques) et les aléas qu’ils engendrent (Waldron 1995). Il n’y a toutefois pas une complète connexion des niveaux de la mortalité car tous les déterminants proches n’ont pas été affectés par ce changement sociétal : la relation entre les facteurs sociaux et les mécanismes sous-jacents de la mortalité ne sont pas identiques entre les sexes. Waldron (2000) explique que ce phénomène est en partie dû à une interaction entre le genre et le socioéconomique. Parallèlement à l’emploi des femmes, les hommes passent plus de temps à faire des travaux ménagers. Les écarts entre les rôles genrés dans le ménage tendent à se réduire, à une notable exception, le temps passé par les mères auprès de leur(s) enfant(s)3. Pour Waldron (2000), cet aspect fondamental des rôles familiaux continue de peser sur les activités des ← 12 | 13 → femmes et des hommes, en diminuant l’influence des comportements à risque pour les premières. En outre, les normes sociales, les rôles genrés traditionnels, encouragent les femmes à être plus protectrices envers leur propre santé et les rend aussi plus réceptives aux mesures de prévention (Waldron 2000).

Les différentiels de santé ou de mortalité sont par conséquent moins prononcés pour les femmes. Nous pouvons aussi nous attendre à ce que les facteurs sociaux (indirects) de la mortalité n’aient pas les mêmes relations avec les mécanismes (déterminants proches) et qu’ils se structurent différemment selon les sexes. Dans cette étude, et comme souvent en démographie, nous séparons les analyses selon le sexe afin d’offrir une interprétation genrée des causes des différentiels de mortalité.

Statut socioéconomique

Les différentiels de mortalité selon la catégorie socioéconomique ont largement été étudiés à partir des années 1980. La position socioéconomique renvoie à quatre dimensions fortement corrélées – richesse matérielle, pouvoir, prestige et connaissance – mais touche également les conditions de travail, de logement, d’environnement et de loisir (Hradil 1987). Selon Hoffmann (2008, p. 30), un haut niveau socioéconomique amène en outre des avantages en termes de capital social, sécurité et mobilité. Le statut socioéconomique possède ainsi une large envergure en étant associé avec de nombreux concepts sociologiques majeurs.

Dans une vaste étude comparative européenne, Mackenbach et al. (1999) soulignent l’existence généralisée des inégalités de mortalité selon le statut socioéconomique. Ces inégalités ont d’ailleurs tendance à croître ces dernières décennies et s’ancre sur le temps long comme le démontrent Schumacher et Oris (2011). Les causes des différentiels sont multiples et les chercheurs avancent différentes hypothèses parfois difficiles à tester empiriquement (Valkonen 2002). Le fameux « Black report » offre le premier un schéma explicatif des différences sociales de mortalité en proposant quatre composantes (Townsend et Davidson 1982). Les deux premières postulent que les inégalités sont dues soit à des erreurs de mesures statistiques, soit à des procédés de sélection direct, qui permettraient aux seuls individus en bonne santé d’accéder à des positions sociales élevées, et à de la sélection indirecte, par la transmission intergénérationnelle d’avantages de santé. Des recherches plus récentes (Davey Smith et al. ← 13 | 14 →1994) jugent ces deux explications peu convaincantes et militent pour une approche longitudinale prenant en compte les deux autre composantes : l’accumulation des expositions matérielles et comportementales. L’hypothèse matérialiste énonce que le statut socioéconomique détermine les ressources matérielles à disposition. Or, de faibles ressources peuvent entretenir une relation circulaire avec des conditions de travail difficiles, un logement précaire, une alimentation insuffisante ou encore des manques de soins de santé. L’optique comportementale, quant à elle, soutient que le statut social reflète des attitudes différenciées et que les comportements et les expositions à des risques se retrouvent davantage dans les catégories les plus défavorisées (Johansson 1991).

Depuis la publication du « Black report », des recherches empiriques sont parvenues à décomposer partiellement les différentiels en tenant compte des comportements à risque – cigarettes, alcool, inactivité, alimentation saine – (Ross et Wu 1995 ; Laaksonen et al. 2008) ou des ressources psychosociales – support social, capacité à se contrôler ou gérer des problèmes – (Ross et Wu 1995 ; Theorell et Karasek 1996 ; Kristenson 2006). Le statut socioéconomique touche par conséquent l’ensemble des déterminants proches définis plus haut. Les liens entre le mécanisme et le facteur social sont évidemment difficiles à déconstruire et varient en fonction des lieux, des générations et de la mesure du niveau socioéconomique.

La recherche sur les inégalités de santé et de mortalité est parvenue à montrer l’évidence d’un gradient selon le statut socioéconomique (Adler et al. 1994). Les Whitehall studies (Marmot et al. 1978, 1991) mettent en exergue des inégalités parmi les différents postes de civil servants, les employés de la fonction publique auprès du gouvernement anglais, qui ont pourtant des conditions de travail et de vie proches. Il n’y a ainsi pas une simple distinction dichotomique entre un haut et un bas niveau, mais bien toute une hiérarchie de positions qui connaissent des variations graduelles de santé et de mortalité. Ce gradient n’est pas forcément linéaire – il dépend en fait grandement de la façon dont on approche la position socioéconomique – et implique, au niveau des populations, une association négative entre des profils à risque, qui s’expriment à travers des relations complexes aux déterminants proches, et la position sociale. Lynch et Kaplan (2000) militent pour une conception néo-matérialiste des inégalités, en ce sens que dans les sociétés contemporaines occidentales, avec l’amélioration des conditions de vie et de la longévité, les individus ne se ← 14 | 15 → distinguent pas face à des besoins de survie (pouvoir manger à sa faim, disposer d’un logement) mais sur des nuances des déterminants proches (avoir une alimentation équilibrée, un logement de qualité, des vacances reposantes). Par conséquent, une légère augmentation dans la hiérarchie sociale (conditions matérielles) peut produire des gains de santé et longévité substantiels. Il en est de même pour les autres mécanismes de la mortalité. Les compétences psychosociales, les attitudes envers le corps et la santé ainsi que les expositions aux risques s’expriment dans des logiques graduelles : plus la position socioéconomique est élevée, plus les styles de vie sont favorables à une longue durée de vie (Link et Phelan 1995 ; Sorlie et al. 1995 ; Theorell et Karasek 1996). Pour appréhender les catégories socioéconomiques, les chercheurs s’accordent sur trois indicateurs : l’éducation, la profession et le revenu4 (Mackenbach et Kunst 1997).

Lynch et Kaplan, qui s’inscrivent dans la continuité des travaux de Marx et Weber, replacent la position socioéconomique dans une conceptualisation de classe avec une stratification qui englobe des ressources économiques, politiques, psychologiques, symboliques et comportementales. Ils estiment que même si la mesure de la position sociale a lieu au niveau individuel, elle est structurée par des processus économiques et sociaux qui déterminent la distribution des facteurs dans la population (Lynch et Kaplan 2000). Par conséquent, les trois indicateurs de position socioéconomique ne parviennent pas totalement à approcher les forces sociales et économiques qui dominent la société à travers l’aliénation, l’exclusion, l’exploitation et la subordination des autres. Même s’ils n’englobent pas la toute complexité économique et sociale, il demeure que le revenu, la profession et l’éducation structurent fortement la santé et la longévité des populations.

Le revenu est un indicateur concret qui exprime directement les conditions matérielles. Il influe sur la santé à travers ce que l’individu peut acquérir : conditions de vie, nourriture, activités récréatives ou sportives, soins des enfants et bien sûr médicaments et soins médicaux. Le revenu, en tant que mesure de la position socioéconomique, a l’inconvénient de fluctuer au cours des âges de la vie et n’est que peu pertinent pour les aînés (Huisman et al. 2004). Pour ces derniers, l’accumulation de l’argent, qui peut être mesurée par la fortune, peut être plus adéquat (Hummer et ← 15 | 16 → Lariscy 2011). Le revenu n’est en outre pas toujours une bonne mesure individuelle, en particulier pour les personnes restées en dehors du marché du travail, d’autant plus si les conditions de vie sont dictées par l’ensemble des revenus du ménage5(Hoffmann 2008). Cet indicateur de la position socioéconomique est préconisé dans de nombreuses recherches américaines mais demeure relativement absent dans les études européennes. En Suisse, où l’on est très peu à l’aise avec les questions monétaires relevant de la sphère privée6, l’information sur le revenu n’est que rarement documentée dans les enquêtes ou comprend de nombreuses données manquantes. Dans cette recherche, nous travaillons avec les deux autres aspects du statut socioéconomique qui sont certes très liés à la dimension financière. Les catégories socioprofessionnelles et les niveaux d’éducation renvoient en effet indirectement à la condition matérielle.

La relation entre profession exercée et inégalité de santé a fait très tôt l’objet d’intérêt. Dès les premières phases de l’industrialisation, en raison de conditions de travail épouvantables, les travailleurs exploités dans les usines, dans les champs, dans les mines ont vu leur santé rapidement décroître en comparaison aux nantis (Alter et al. 1999). Dans les sociétés post-industrielles contemporaines tournées vers le tertiaire, les conditions de travail ne sont de loin pas aussi déplorables mais la profession exprime toujours des inégalités en ce qui concerne l’exposition à des risques. En dehors des aspects physiques des conditions de travail (exposition à des produits chimiques ou biologiques, à des polluants ou de la poussière, au bruit, au froid ou au chaud, horaires nocturnes), l’environnement professionnel implique aussi des risques psychosociaux (fatigue, angoisse, stress, absence de soutien social, manque de contrôle) (Theorell et Karasek 1996 ; Stansfeld et Candy 2006). Les inégalités selon la profession font ainsi référence au lieu et au type d’activité exercés mais aussi à la position dans une hiérarchie. Les Whitehall studies citées précédemment ont montré des différentiels importants parmi des fonctionnaires anglais partageant le même lieu de travail. ← 16 | 17 →

Les études abordant les inégalités de santé selon la profession privilégient la catégorie socioprofessionnelle (CSP), une typologie hiérarchisant les activités (pour la Suisse, voir Joye et Schuler 1995). Ces catégories comportent certes des groupes hétérogènes mais expriment bien le gradient social et les risques différenciés sous-jacents (Mackenbach et Kunst 1997). En Suisse, Gubéran et Usel (2000) constatent une graduation des probabilités de verser dans l’invalidité selon la catégorie socioprofessionnelle7, qui renvoie particulièrement aux causes qui expriment des risques professionnels (maladie cardio-vasculaires, maladies des os et articulations, cancers, troubles mentaux, accidents, maladies respiratoires). La recherche de Forney (2011) montre également de fortes inégalités de mortalité en Suisse selon la catégorie socioprofessionnelle.

L’approche par la profession a cependant le désavantage d’exclure les personnes âgées (retraitées) mais aussi des femmes, les chômeurs ou les malades qui seraient sortis, temporairement ou définitivement, du marché de l’emploi. Or l’inactivité est un révélateur de vulnérabilité et s’exprime à travers des mécanismes de sélection (les personnes en moins bonne santé ont plus de peine à intégrer le marché du travail) mais aussi de causalité (ressources matérielles, stress social).

L’éducation est la dimension du statut socioéconomique la plus utilisée dans les études sur les inégalités de santé et de mortalité, principalement pour des raisons pratiques : cette information est facilement disponible (recensements, enquêtes), applicable auprès de toute la population et est à peu près comparable internationalement, ce qui est crucial dans une étude sur les immigrés. Bien que généralement déterminée au début de l’âge adulte, l’éducation reflète bien les positions socioéconomiques et a encore l’avantage d’être robuste aux aléas de la vie (Berkman et Macintyre 1997). Ensuite, le niveau d’éducation est lié aux différentiels de santé par le capital humain et le capital économique. Le capital humain offre des effets protecteurs sur le style de vie à travers des mécanismes de capacité d’apprentissage, d’accès à l’information, de conscience des dangers encourus ← 17 | 18 → par des comportements à risque déraisonnables ainsi qu’à travers de plus vastes ressources psychosociales (Ross et Wu 1995 ; Lynch et Kaplan 2000 ; Deboosere et al. 2009). Par une chaîne de causalité, le niveau d’éducation est également très lié au capital économique et aux deux mesures précédentes, puisqu’il s’agit d’un déterminant majeur de l’emploi et du revenu. Il implique aussi de mêmes relations aux mécanismes à l’origine des différences de santé. Ross et Mirowsky (2010), par un modèle structurel, parviennent à déconstruire les effets médiateurs de l’éducation et démontrent ensuite son rôle clé dans les inégalités de santé. Si le niveau d’éducation a donc de nombreux atouts comme prédicteur du niveau socioéconomique, il ne se traduit cependant que dans une petite gamme de catégories. Une importante variabilité ou incertitude demeure dans les bas niveaux d’éducation (Van Raalte et al. 2011) car des parcours très différenciés peuvent apparaître.

Pour conclure, soulignons que les trois mesures sont très proches et fortement corrélées (Oakes et Rossi 2003). Les liens entre ces facteurs s’enchevêtrent si bien que, lors de l’analyse, il convient de considérer la signification du socioéconomique au-delà des mécanismes, comme une stratification sociale de la population qui engendre des avantages et des désavantages pour la santé et la mortalité.

Statut matrimonial

La littérature démographique a maintes fois démontré l’influence du statut matrimonial sur la longévité à travers un effet protecteur du mariage mais aussi par des logiques de sélection. Les époux bénéficient d’un appui social et psychologique ainsi que d’un style de vie plus sain. Ils sont par exemple moins enclins à fumer, à boire ou à avoir des accidents de la route tout comme plus disposés à faire appel aux services de soins que des personnes célibataires, divorcées ou veuves (Vallin et al. 2002). Au delà de la dimension comportementale, pour Koskinen et al. (2007), l’effet de l’union s’exprime aussi à travers des mécanismes psychosociaux avec la réduction du stress et le soutien mutuel fourni entre les époux. Lillard et Panis (1996) font également référence aux travaux de Gary Becker et mentionnent que les mariés développent des mécanismes économiques protecteurs ; les couples disposant de plus grandes ressources financières et possédant de meilleures conditions matérielles. Le mariage agit encore à travers des processus de sélection. Les individus en mauvaise santé ← 18 | 19 → (sélection directe), de même que des personnes ayant des comportements à risques (sélection indirecte), vont avoir moins de chance d’accéder au mariage. S’ils y parviennent néanmoins, ils encourent un risque plus élevé d’abréger leur union (Lillard et Panis 1996). Ce n’est donc pas la bénédiction du seigneur qui protège les époux mais, une fois encore, des logiques sociales.

Avec le recul du mariage et la montée du divorce, de plus en plus de couples privilégient la cohabitation à l’union formelle. Le statut matrimonial n’est par conséquent plus l’unique variable pour approcher les bénéfices d’une vie à deux. L’intérêt de la recherche s’est donc orienté sur les effets protecteurs du concubinage envers la santé. Il en résulte que pour les couples cohabitant, les effets discutés ci-dessus sont moins importants que pour ceux qui se sont passé la bague au doigt (Robert-Bobée et Monteil 2006 ; Koskinen et al. 2007 ; Schumacher et Vilpert 2011 ; Staehelin et al. 2012). Cette différence n’est pour l’heure que peu expliquée mais on a avancé que la cohabitation a une nature plus éphémère et aurait un impact moins prononcé en termes de soutiens psychologique, économique et social.

Origine

L’origine est l’enjeu majeur de cette étude sur les différentiels de mortalité entre les communautés étrangères et les Suisses. Nous l’avons évoqué dès l’introduction, les migrants ont en général une plus grande longévité que les citoyens de la société d’accueil. Or paradoxalement, ils ont en moyenne un statut socioéconomique plus bas, et donc des risques de mortalité potentiellement plus élevés. Observé pour la première fois il y a plus de 35 ans (Markides et Coreil 1986), le paradoxe de l’avantage de mortalité des migrants a largement été étudié aux États-Unis où il est souvent appelé hispanic8 mortality paradox pour faire référence à la forte population d’Amérique centrale (latine) qui y a émigré et qui vit « étonnamment » plus longtemps que Tante Jane et Oncle Sam. En Europe, les études sur les migrants sont moins nombreuses et si Brahimi (1980) en France a observé très tôt des avantages pour les étrangers, Khlat et Darmon (2003) se sont interrogés sur l’existence d’un paradoxe méditerranéen concernant les populations migrantes provenant du pourtour de la Méditerranée. Or nous aurons l’occasion de le voir, mais d’autres l’ont déjà constaté – Wanner et ← 19 | 20 → al. (2000) pour la Suisse, Uitenbroek et Verhoeff (2002) aux Pays-Bas, Deboosere et Gadeyne (2005) en Belgique, Zhao et al. (2010) au Canada, Kohls (2010) en Allemagne – le paradoxe des migrants, nonobstant de rares exceptions, ne touche pas qu’une origine mais embrasse l’ensemble du phénomène migratoire. Les recherches américaines qui raisonnent en termes d’ethnie ou de race continuent à se focaliser sur le paradoxe hispanique9 mais en admettent l’universalité (Dubowitz et al. 2010 ; Singh et Hiatt 2006 ; Singh et Siahpush 2002).

En Suisse, la recherche sur la mortalité a pointé le risque de décès moins élevé pour les étrangers comparés aux personnes de nationalité suisse (Wanner et al. 2000). En revanche, les travaux sont plus ambigus concernant l’état de santé des migrants qui n’est pas nécessairement meilleur que celui des autochtones (OFSP 2007, 2012). Il y a passablement de variabilité selon les origines sans que se dégage une tendance claire qui démontrerait une meilleure santé des migrants. La non convergence entre santé et mortalité des étrangers a également été observée dans plusieurs pays : aux Pays-Bas par Uitenbroek et Verhoeff (2002), en Australie par Kouris-Blazos (2002) et même aux Etats-Unis par Hayward et al. (2007). Elle pourrait s’expliquer par un rapport culturel différencié à la perception de l’état de santé (Jasso et al. 2004) : les études sur la santé se basent en effet sur une mesure auto-évaluée qui peut être interprétée différemment par les individus selon leur origine et ne pas décrire les mêmes risques de mortalité.

Si le monde académique s’accorde aujourd’hui sur l’existence du paradoxe, les mécanismes sous-jacents demeurent encore passablement méconnus (Markides et Eschbach 2011). Dès les premiers travaux, les facteurs avancés touchent d’abord aux déterminants proches en termes de pratique culturelle : comportements de santé et soutien social. Des arguments génétiques ont aussi été suggérés à travers un déterminisme biologique mais ces thèses pour expliquer les différences ne sont aujourd’hui plus soutenus par la littérature scientifique (Takeuchi et al. 2010). Par ailleurs, les chercheurs ont voulu déterminer s’il ne fallait pas considérer des biais – un effet de sélection à l’entrée et à la sortie – et si ces biais n’expliquaient pas en eux-mêmes le paradoxe. ← 20 | 21 →

Aux États-Unis, la recherche d’Abraido-Lanza et al. (2005) sur les Hispaniques a démontré que ces derniers ont des comportements de santé plus sains que les Américains blancs concernant l’alimentation, l’utilisation de substance (cigarettes, alcool) et en matière d’obésité. Singh et Hiatt (2006) confirment ces résultats et montrent aussi que les migrants sont moins affectés par des maladies chroniques. En Europe, les études sur les comportements concluent parfois à des facteurs favorables pour les migrants (Sundquist 1995 ; Wanner et al. 1995 ; Carrasco-Garrido et al. 2007) alors que d’autres ne mettent pas en évidence des avantages systématiques. A partir du « Survey of Health, Aging and Retirement in Europe » (SHARE), Solé-Auró et Crimmins (2008) montrent que les facteurs comportementaux sont au contraire défavorables pour la plupart des migrants. Mais il est vrai que l’on peut s’interroger sur la qualité des échantillons étudiés (Munkhdorj 2012).

En Suisse, l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a mandaté plusieurs travaux sur la santé et les comportements des migrants. Du point de vue de l’alimentation, de la cigarette et de l’exercice physique, les personnes issues de la migration ont des comportements tendanciellement moins sains. Ils sont néanmoins moins nombreux à consommer de l’alcool (OFSP 2007, 2012). Wanner et al. (1998) avaient observé des tendances similaires une décennie plus tôt et avaient aussi constaté une moindre conscience des populations étrangères envers les aspects préventifs (faire attention de ne pas avaler trop de calories, souci d’une alimentation équilibrée). L’étude de Wanner et al. souligne encore que les écarts concernent surtout des pays fournisseurs de mains d’œuvre (Italie, Portugal, Espagne et Yougoslavie) alors que les étrangers de l’Europe germanophone et de France ont des comportements proches des Suisses. Ainsi, même si de nombreuses recherches postulent des avantages pour les migrants en matière de comportements de santé, ce n’est pas systématiquement le cas en Europe et tout particulièrement en Suisse.

De nombreux travaux soulignent le rôle du soutien social et affirment qu’il est sensiblement plus élevé dans les communautés de migrants. Palloni et Arias (2004) font référence à la thèse de doctorat de la seconde sur les Cubains aux États-Unis et soutiennent que la densité des réseaux sociaux, la conviction de pouvoir compter sur la solidarité et le sentiment de contrôle et d’efficacité sont plus forts chez les migrants. Rares sont les études qui ont pu opérationnaliser le concept du capital social mais, ceux qui s’y sont essayé concluent à la prépondérance du soutien pour favori ← 21 | 22 → ser la santé au sein des populations migrantes (Zhao et al. 2010 ; Puyat 2012).

Comme évoqué, certains ont fait l’hypothèse que l’avantage des migrants n’était pas réel mais dû à des biais de sélection. Il y a d’une part la sélection à l’entrée qui postule que les personnes en bonne santé entreprennent davantage une migration. Cela signifie également que les individus en mauvaise santé sont moins enclins à partir. Par conséquent, la sous-population des migrants possède un bon état de santé à son arrivée dans le pays d’accueil. D’autre part, la sélection à la sortie stipule que les migrants en moins bonne santé ont une plus forte probabilité de quitter le pays pour rentrer, être soigné et mourir chez eux. Palloni et Arias (2004) sont convaincus que la sélection à la sortie explique ce qu’il y a de paradoxal chez les migrants mexicains. Pourtant ces deux auteurs ne peuvent élucider l’avantage observé pour d’autres communautés hispaniques, si bien que leur argumentaire perd de la force et n’a plus une valeur d’universalité. AbraidoLanza et al. (1999) avaient, quelques années auparavant, montré que les biais de sélection (entrée et sortie) réduisent l’hétérogénéité mais ne sont pas suffisants pour expliquer l’ensemble du paradoxe observé. Ils militent pour une explication de type culturel. Dans une étude plus récente avec des données tant sur le pays d’accueil (États-Unis) que sur le pays d’origine (Mexique), Bostean (2013) constate que la sélection est présente à l’entrée et à la sortie mais touche principalement les aspects de santé qui engendrent des restrictions au travail. Elle insiste ainsi sur le fait que la sélection de la migration est tournée sur les aspects professionnels et ne concerne pas d’autres dimensions.

Au final, il est aujourd’hui encore délicat de trancher entre des explications de type culturel ou de sélection. La bonne réponse se situe probablement dans la nuance.

1.2.2  Les contextes

Le second niveau d’analyse est l’environnement proche de l’individu et se décline principalement à travers des déterminants socioéconomiques et socioculturels du lieu de vie. Le contexte socioéconomique est parfois analysé comme l’agrégation des caractéristiques des individus qui vivent dans une zone déterminée. Les analyses de type purement écologique ont très souvent leurs limites et peuvent être confrontées à des biais impor ← 22 | 23 → tants. Caselli et al. (2003) démontrent néanmoins l’importance du contexte dans l’état de santé des individus en combinant la dimension individuelle mais aussi sociétale. Dans ce travail, nous tenterons de démontrer, comme Curtis et Rees Jones (1998), qu’il y a une place pour la géographie dans les inégalités de mortalité à travers deux dynamiques qui lient l’individu à son contexte : l’inscription et l’interaction sociales.

Environnement socioéconomique

Les caractéristiques individuelles s’inscrivent et s’expriment en fonction de leur environnement social. Pour Levy et al. (1997, p. 165), « la position sociale ne prend totalement sens que dans un contexte géographique donné ». Les inégalités de sexe (de genre) ou de statut socioéconomique s’inscrivent dans un cadre social, culturel et économique qui détermine la forme des différentiels et agit sur la longévité.

Pickett et Pearl (2001) recensent une trentaine d’articles parus dans les années 1990 qui ont exploré l’impact de l’environnement social, soit les caractéristiques du lieu d’habitation comme agrégation des dimensions individuelles, sur la santé. Dans de nombreux cas, il y a un effet propre du contexte malgré le contrôle des facteurs individuels. Les chercheurs anglo-saxons ont approfondi cette idée en développant des indices de deprivation10 au niveau des quartiers ou des régions (Carstairs 1995). Vivre dans un environnement précaire, toute chose égale par ailleurs, est défavorable pour la longévité. Les facteurs sont multiples et sont liés à des expositions à des risques plus importants dus aux faibles ressources économiques communautaires (service de soins de moins bonne qualité), à l’insécurité (trafic, violence) et à l’environnement physique (pollution, absence d’espace verts) (Robert 1999). Cet effet n’a cependant pu être observé systématiquement comme le constatent à nouveau Meijer et al. (2012) dans une méta-analyse reprenant les résultats de 18 études. Si le bilan empirique peut donc laisser une certaine ambiguïté, Panczak et al. (2012) montrent qu’en Suisse le niveau socioéconomique du quartier agit positivement sur la longévité – effet qui demeure après contrôle de la position individuelle.

Si certaines recherches n’ont pas relevé un impact du contexte socioéconomique, Veugelers et al. (2001) constatent néanmoins une plus grande ← 23 | 24 → importance des caractéristiques socioéconomiques individuelles dans les quartiers les plus défavorisés. Cela reflète l’inscription de la position sociale qui prend forme selon la stratification de l’environnement. D’autres théoriciens ont développé cet aspect et ne voient pas seulement des risques de décès plus importants dans des communautés à bas niveau socioéconomique mais conceptualisent aussi l’importance des inégalités sociales entre les individus qui composent la communauté (Wilkinson et Pickett 2006). En d’autres mots, ce n’est pas uniquement le niveau de ressources matérielles qui compte mais également la distribution de cette richesse dans la communauté. Davey Smith (1996) argumente que l’inégalité implique des processus de comparaisons sociale et cognitive qui défavorisent les individus qui se situent en bas de l’échelle sociale de la communauté et créent un climat inégalitaire malsain car diminuant la cohésion, l’interaction et la confiance sociales. Même si les résultats trouvés dans les études récentes sont modestes, une relation entre l’état de santé et un contexte inégalitaire demeure dans la plupart des contextes (Wilkinson et Pickett 2006 ; Kondo et al. 2009).

Environnement socioculturel

Le contexte social n’est pas seulement l’environnement dans lequel s’inscrivent les différentiels, il va aussi transmettre les valeurs et les représentations collectives du milieu. Il y a un apprentissage social, social learning, une interaction entre l’individu qui observe, imite et sert de modèle aux pairs qui composent son environnement (Bandura 1971). Nous pouvons ainsi voir une relation dialectique entre le contexte et l’individu qui apprend et modifie ses comportements en fonction de son environnement mais qui parallèlement le façonne (Levy et al. 1997).

La dimension culturelle à travers des normes, des valeurs et des attitudes, en est la meilleure représentation puisque l’environnement culturel interagit avec le capital culturel des individus pour en adapter les formes. Les déterminants proches qui touchent aux pratiques culturelles (comportement de santé et attitude envers le corps) sont profondément modulés par le pays et la région d’habitation. La communauté et le réseau influencent les comportements de santé que ce soit en matière de pratiques physiques, de consommation de tabac ou d’alcool, d’habitudes alimentaires ou de comportements face aux risques (Marsden et Friedkin 1994). L’environnement culturel renvoie en outre aux caractéristiques des habitants à ← 24 | 25 → l’échelle communautaire ainsi qu’à la diversité de ces caractéristiques, qu’elles soient par exemple religieuse ou ethnique. Par conséquent, une société multiculturelle interagit différemment avec la population qui la compose, renvoyant des normes et des habitudes d’ailleurs. Dans la Confédération helvétique, un pays qui abrite quatre idiomes différents et qui est marqué par une forte décentralisation, les habitudes culturelles sont ancrées dans les régions. Néanmoins, les différentiels d’espérance de vie entre les cantons sont relativement faibles, le pays semble plutôt homogène sur la longévité (Wanner et al. 1997 ; Wanner et Lerch 2012a). Pourtant, en comparant les causes de décès entre la Suisse romande et la Suisse alémanique, Faeh et al. (2009b) font le lien avec des différentiels analogues entre la France et l’Allemagne et affirment qu’une partie des écarts sont dus à des pratiques culturelles.

Dans la vision bourdieusienne, le concept du capital social renvoie au réseau de relations qu’un individu peut mobiliser et transformer en d’autres formes de capital, du culturel ou de l’économique. D’autres théoriciens comme Coleman voient aussi un rôle facilitateur dans la réalisation d’actions mais le situent dans la structure inhérente des relations sociales qui agit notamment à travers la confiance, les normes et les échanges. Le politologue Putnam va encore plus loin dans la définition collective de ce capital et le considère comme un bien public qui dépend avant tout de la confiance et d’une participation civique et civile.

Le capital social a été mis en relation avec la santé par des mécanismes de soutien et de cohésion (Szreter et Woolcock 2004). Par exemple, la confiance en autrui, des amis fiables favorisent la longévité par des pratiques de soutien tant subjectif qu’objectif (Hyyppä et Mäki 2001). Certains théoriciens s’inscrivent dans la vision de Putnam et voient davantage le rôle du capital social à un niveau collectif (Andrew 2005). Ainsi, si comme Kawachi et Berkman (2000), on estime que « le capital social est inhérent à la structure des relations sociales ; en d’autres termes, [qu’] il s’agit d’une caractéristique écologique […] et doit être considérée comme un attribut du collectif (quartier, communauté, société) auquel un individu appartient », il convient d’en prendre la mesure au niveau environnemental. C’est ainsi, par l’interaction entre l’individu et la société, que se manifeste la cohésion sociale. Nous souhaitons justement développer cette vision du capital social en analysant la dimension communautaire et son impact sur la santé des individus. La cohésion sociale est renforcée, développée par l’affiliation à un groupe. Lochner et al. (2003) ← 25 | 26 → le montrent lorsqu’ils constatent que l’appartenance à une communauté ethnique ou à diverses activités associatives a un effet positif sur la durée de vie.

1.2.3  Les individus et les contextes

En se basant sur les principaux facteurs sociaux de la mortalité, nous proposons un cadre explicatif reposant sur deux niveaux interdépendants : le contexte et les caractéristiques individuelles. Le modèle théorique hiérarchique que nous proposons ici a pour ambition d’offrir une vision compréhensive des inégalités de santé. Comme Victora et al. (1997), nous pensons qu’il est fondamental de poser un cadre conceptuel complet en tenant compte des facteurs sous-jacents et de leurs interconnexions, que ce soit de façon parallèle ou hiérarchique.

La figure 1.1 permet de visualiser la position de ces différents facteurs et leurs relations. Il explicite des effets que d’autres recherches ont observés et que nous venons de présenter. Tout d’abord, chaque facteur, qu’il soit individuel ou environnemental, contribue directement aux déterminants proches. Le schéma reproduit aussi les effets d’inscription et d’interaction qui relient les deux niveaux.

Le statut socioéconomique s’inscrit dans un environnement qu’il définit. Ce contexte socioéconomique influence les déterminants proches, en particulier l’exposition à des risques. Habiter dans un quartier précaire est associé avec une qualité des services sociaux et communautaires plus faible, un manque de cohésion, de la délinquance mais aussi un environnement physique (pollution, espaces verts) moins favorable (Robert 1999). Le contexte socioéconomique module en outre la relation entre l’individu et les déterminants proches qui concernent les dimensions psychosociales et les facteurs de risques. Selon le degré d’égalité et le niveau de prospérité du contexte, la position de l’individu dans la stratification sociale prend un autre sens. Par exemple, un individu qui se situe dans une position socioéconomique intermédiaire n’aura pas la même relation aux déterminants proches s’il habite dans un environnement favorisé – il sera un pauvre parmi des riches – ou dans un quartier déshérité – il sera un aisé parmi des pauvres. Enfin, par reproduction sociale, l’environnement socioéconomique conditionne le statut et les opportunités des individus qui partagent un même contexte. Le fait de vivre dans une communauté ← 26 | 27 → aisée favorise l’accès à une position sociale et économique supérieure ainsi qu’à des relations, un réseau social.

S’il renvoie au niveau socioéconomique, à des aspects communautaires (origine) et à la structure de la population (âge et sexe), l’environnement socioculturel interagit avec les normes, les représentations et les habitudes du milieu. Il s’agit des aspects comportementaux, des attitudes mais aussi des facteurs psychosociaux des déterminants proches. Robert (1999) souligne que vivre dans un quartier pauvre augmente les comportements à risques (cigarette, alimentation riche) mais affecte aussi les attitudes corporelles (moindre réceptivité à la prévention). A l’inverse, un environnement aisé encourage des valeurs et des normes qui valorisent des parcours de vie sains ou ayant des effets protecteurs sur la santé. En outre, la cohésion et le capital social s’exprime au sein de la communauté et dépend des liens tissés par les individus qui la composent.

Enfin, avant de poursuivre cette discussion sur les aspects propres à la migration et sur la nécessité de ce cadre conceptuel à deux niveaux pour les personnes d’origine étrangère, précisons encore que les différents ← 27 | 28 → déterminants individuels sont connectés entre eux. Le statut socioéconomique est lié au sexe, au statut matrimonial et aussi à l’origine. Dans le cadre conceptuel, une dernière relation relie directement l’origine à la santé et à la mortalité afin de prendre en considération la sélectivité de la migration que nous avons précédemment évoquée.

1.3  La mortalité des migrants ou la nécessité d’une approche multiniveau

Nous venons d’entrevoir les principaux facteurs sociaux de la mortalité aux niveaux individuel et contextuel. Nous avons situé l’origine par rapport aux autres champs, dans une relation directe avec les déterminants proches, sans toutefois considérer ses spécificités. En effet, les migrants, avant leur départ, se trouvent dans une grille de relations qui est propre à la société d’origine. Les liens entre les déterminants proches et les différents facteurs de la mortalité ne sont pourtant pas transposables universellement : les forces sociales, politiques et institutionnelles créent un cadre qui est caractéristique d’un pays, d’une région et d’une société. A leur arrivée dans le pays d’accueil, les migrants s’insèrent dans un environnement local, un système avec ses propres dynamiques et contraintes, un nouvel espace social. Or, ils y accèdent avec leur schème de relations qui est appelé à se modifier mais peut aussi perdurer inchangé. Il en découle une notion jusqu’alors absente de notre vocabulaire mais qui est extrêmement liée au rapport entre la migration et les facteurs individuels et collectifs : l’intégration.

Dans la suite de cette section, nous présenterons tout d’abord les travaux sur l’acculturation et la santé des migrants en opposant un regard critique afin d’offrir une clé de lecture plus complète des différentiels. Dans un second temps, nous replacerons le migrant dans son contexte en explicitant les dynamiques individuelles et environnementales qui, conjointement, influent spécifiquement sur l’état de santé des migrants. ← 28 | 29 →

1.3.1  Migration et intégration

La problématique qui découle des différentiels selon l’origine est de déterminer dans quelle mesure l’impact de la migration demeure dans le temps : est-ce que les relations aux déterminants proches changent selon la durée de séjour ? Y-a-t-il une transmission entre les générations ? Est-ce que les différentiels sont dus à la migration ou à la nationalité ? Qu’en est-il des personnes naturalisées ou des individus ayant plusieurs passeports ?

Ces différentes questions sont appréhendées dans la littérature américaine dominante à travers un angle unique (ou presque), l’acculturation. L’acculturation a d’abord été perçue comme un processus linéaire de changement de comportements, allant, au fil du temps, jusqu’à l’assimilation des personnes étrangères au courant majoritaire. Cette vision a par la suite été nuancée avec les travaux de Portes et Zhou (1993) notamment, montrant toute une gamme de résultats possibles à l’acculturation. En outre, si le processus d’acculturation est « facile » à conceptualiser, il est en revanche très délicat à opérationnaliser et à approcher empiriquement. Faute de mesures adéquates et de recherche sur les modèles théoriques, les mécanismes par lesquels elle influence la santé ne sont toujours pas très clairs (Abraido-Lanza et al. 2006).

Après avoir référencé 69 travaux traitant de santé et d’acculturation, Hunt et al. (2004) constatent que la plupart des recherches l’approchent par des proxys (langue parlée, durée de séjour, âge à l’arrivée, lieu de naissance, citoyenneté) sans pouvoir expliciter la relation avec les déterminants proches. Dubowitz et al. (2010) vont dans le même sens et critiquent les explications qui affirment – alors que cela n’a pas été démontré – que, de pair avec une intégration, les migrants vivent un déclin du soutien social, de la ferveur religieuse, de liens familiaux et de normes reliés à des comportements de santé protecteurs. Dans la plupart des travaux académiques qui font ces postulats, on ne prouve pas ou on ne discute même pas le fait que ces comportements prétendument associés aux migrants sont plus importants dans les sociétés d’origine (Hunt et al. 2004). Étant donné les évidences de l’universalité du paradoxe des migrants dans les pays occidentaux, et en tout cas pour les migrations Nord-Nord, il n’est pas possible d’affirmer que tous les déterminants proches prétendument associés aux migrants soient plus favorables dans l’ensemble des pays d’origine. Un pays d’origine d’un migrant correspond au pays d’accueil d’un autre. Par conséquent, l’acculturation, en tant que ← 29 | 30 → phénomène culturel, le passage unilatéral d’une culture d’origine, ayant des attributs favorables pour la santé, vers la culture d’accueil, est conceptuellement peu solide. En effet, les recherches, américaines surtout, omettent un peu facilement que les personnes d’origine étrangère sont très hétérogènes, y compris parmi les Hispaniques, et que leurs trajectoires s’insèrent dans un contexte historique, politique et social. Acevedo-Garcia et al. (2012) appellent ainsi à une recherche qui distingue les facteurs culturels des dimensions structurelles en considérant simultanément le socioéconomique, le contexte, l’histoire et le politique.

Pour tout ce qu’il implique, nous rejetons le paradigme de l’acculturation et, lorsque nous évoquons l’intégration, nous préférons faire référence à un changement partiel et variable, qui dépend certes des ressources individuelles, mais qui se déroule sous l’influence d’un nouvel environnement socioculturel, socioéconomique et institutionnel. Pour saisir l’intégration et sa relation avec l’état de santé, il convient de se situer à l’intersection de différents champs. Dans l’étude des inégalités, Crenshaw (1991) a plaidé la première pour une intersectionnalité des systèmes sociaux d’oppression – comme la position socioéconomique, le genre et l’origine ethnique – qui, selon elle, se constituent mutuellement pour former les inégalités. D’autres ont repris plus tard cette grille de lecture et militent pour plus d’intersectionnalité dans les études sur la santé en explicitant les intersections entre la migration, la classe sociale, l’ethnie et le genre (Viruell-Fuentes et al. 2012). Il apparaît dès lors fondamental de ne pas homogénéiser les migrants et de les séparer selon l’origine. L’intégration, ou le rapport des migrants à la société d’accueil, se situe à l’intersection de plusieurs champs sociaux individuels qui influencent les relations aux déterminants proches. Or, ces interactions prennent forme dans un cadre structurel qui les influence et leur donne un sens. C’est pourquoi le migrant s’inscrit dans un contexte dont il faut tenir compte.

1.3.2  Le migrant et son contexte

C’est seulement dans des recherches récentes que l’on s’est intéressé à la position des migrants au regard de leur environnement. Nous avons parlé d’intégration, et si nous voulons éviter une approche normative avec une acculturation linéaire et identique pour tous les migrants, il convient de considérer le parcours des migrants mais aussi l’environnement dans ← 30 | 31 → lequel ils s’insèrent. Le contexte est à ce titre fondamental puisqu’il exprime des attributs économiques, culturels et sociaux mais aussi des composantes historiques et politiques.

Ces dernières ont une importance particulière dans un pays aussi décentralisé que la Suisse où les politiques d’intégration sont souvent prises à l’échelon communal. Il y a par conséquent des variations institutionnelles selon le territoire qui produisent des rapports différenciés à la communauté et aux personnes d’origine étrangère. Les mesures d’intégration sociale (aux niveaux scolaire, sanitaire et culturelle) ou politique (participation politique, soutien associatif, accès à la citoyenneté) varient ainsi fortement à l’échelle locale (Cattacin et Kaya 2005). Ces facteurs ont un impact sur la représentation des migrants et sur les résultats de l’intégration. Or l’intégration et la compréhension de la société sont fondamentales pour la santé, elles augmentent la connaissance du fonctionnement de la société, l’accès aux soins, les échanges sociaux et diminuent les risques de discrimination et de stress social (Halpern et Nazroo 2000).

Le contexte socioculturel, notamment à travers l’importance de la communauté étrangère, est le lieu où les habitus culturels de l’individu et ceux de son environnement interagissent. Comme mentionné plus haut, les migrants à leur arrivée débarquent avec leur propre système de relations aux déterminants proches qu’ils confrontent aux normes et pratiques du milieu. Ainsi un contexte social de type urbain ou rural mais aussi sa composition multiculturelle, économique et démographique touche le migrant, son intégration et son rapport à la santé. Nous avons souligné précédemment les effets protecteurs du capital social à travers les réseaux de relations qui apportent soutien et entraide. Selon Portes (1999), des liens solidaires et forts se tissent entre migrants en raison de l’incertitude qui gouverne leur condition. Ainsi, de par sa condition, le migrant développe un réseau social plus intense et plus dense. Puyat (2012) va plus loin en supposant que ces réseaux sociaux ont une relation plus forte sur la santé pour les migrants que pour les natifs. Simich et al. (2005) insistent sur l’importance du support social à l’arrivée des migrants, que ce soit à travers des membres de la famille ou de la collectivité, car ces relations permettent de diminuer le stress de la migration et faciliter l’installation dans un nouvel environnement. Van Kemenade et al. (2006) soutiennent à leur tour que l’accès à des réseaux sociaux basés sur l’ethnicité favorise l’intégration économique et sociale mais aussi le bien-être des immigrants. ← 31 | 32 →

Ces différentes constatations permettent de conclure que l’environnement, que ce soit à travers des dynamiques politiques, institutionnelles et d’intégration ou à travers ses caractéristiques socioculturelles, est fondamental dans la compréhension de la mortalité des migrants. De plus, la population migrante n’est de loin pas homogène et a, comme le constatent Jasso et al. (2004), des caractéristiques plus différenciées que les natifs. Les migrants proviennent en effet d’origines très diverses et leurs relations aux déterminants proches nécessitent davantage de dimensions pour pouvoir saisir la complexité du phénomène. Les dimensions individuelles seules ne suffisent pas. Nous avons d’ailleurs démontré dans des travaux préliminaires que l’environnement joue un rôle prépondérant pour les étrangers en Suisse alors que le gradient spatial pour les Suisses de nationalité est modeste (Zufferey 2012) : il semble que pour les migrants, l’interaction et l’inscription des composantes sociales et culturelles sont exacerbées par le contexte.

1.3.3  L’impact de la mobilité sur les caractéristiques géographiques

Avant de conclure sur les déterminants de mortalité des migrants internationaux et puisque nous souhaitons étudier l’importance du contexte pour expliquer la mortalité, un excursus sur la relation entre mobilité et géographie de la mortalité se justifie.

La mobilité, qu’elle soit due à une migration interne ou internationale, provoque une modification de la composition de la communauté. De nouveaux individus arrivent, d’autres quittent leur environnement et ils n’ont pas forcément les mêmes caractéristiques. Or ces mouvements ne sont pas neutres mais suivent des dynamiques de sélection, notamment selon l’état de santé. Le choix de quitter un quartier, le choix du quartier de destination se fait en fonction de contraintes personnelles et structurelles. Cette idée que les migrants influencent la distribution géographique de la mortalité n’est pas nouvelle. Sur des données du milieu du 19ème siècle, Welton (1871) s’intéresse déjà au changement de mortalité en fonction des déplacements des populations. Beaucoup plus récemment, Norman et al. (2005) analysent les effets de sélection à la migration en relation avec la santé et la déprivation. Ils relèvent des déplacements coïncidant à une dégradation du niveau de déprivation lorsque l’état de santé est plutôt bas. En revanche, les personnes en meilleur santé feront davantage le mouvement inverse : ← 32 | 33 → se diriger vers des quartiers moins précarisés. Notons donc qu’il y a non seulement une sélection au départ mais aussi sur le lieu de destination. La relation entre santé et contexte socioéconomique est ainsi amplifiée par la mobilité.

1.4  Synthèse

A travers une vaste revue de la littérature, ce premier chapitre a été l’occasion de présenter les articulations théoriques qui lient les facteurs sociaux à la mortalité. Nous avons pris l’angle des déterminants proches en identifiant les quatre dimensions intermédiaires qui façonnent la longévité : les comportements de santé, les attitudes, l’exposition à des risques et les caractéristiques physiologiques. Ces mécanismes sous-jacents ont ensuite largement été mis en lien avec les principaux facteurs sociaux individuels et contextuels.

C’est en effet sur une perspective intégrative de l’individu et de son contexte que repose le cadre théorique de notre thèse. Les inégalités de longévité sont dues avant tout à des dimensions individuelles mais elles s’inscrivent également dans un contexte. L’environnement socioéconomique et socioculturel module la relation aux déterminants proches. L’apport de ces deux dimensions est évident pour les communautés migrantes qui doivent s’insérer dans un environnement local, un système avec ses propres dynamiques et contraintes, un nouvel espace social.

Nous y reviendrons plus amplement dès le chapitre 3 mais la migration est plurielle. Cette hétérogénéité est intrinsèque à la multiplicité des origines et influence les rapports aux déterminants proches. Lorsque les migrants s’installent dans le pays d’accueil, ils y accèdent avec leur schème de relations qui est appelé à interagir avec le milieu.

Sur la base de ces constations théorique et en étudiant la situation suisse à l’aube du deuxième millénaire, nous posons les hypothèses suivantes que ce long travail validera ou falsifiera.


1      Voir par exemple le site internet www.phac-aspc.gc.ca (site consulté le 15 décembre 2014).

2      Des moines se sont mis à la cigarette après la seconde guerre mondiale alors que ce comportement déviant était interdit parmi les nonnes (Luy 2003). En outre, comme les morts violentes sont plus importantes parmi les moines le biologique (hormonal) influencerait les comportements (Luy 2009).

3      Le temps consacré aux enfants est certes tendanciellement à la baisse, mais l’écart entre les femmes et les hommes demeure.

4      D’autres en voient plutôt quatre et considèrent encore la richesse (Hummer et Lariscy 2011).

5      Il en résulte la délicate question de la répartition du revenu entre les membres du ménage.

6      L’écrivain anglais, Diccon Bewes, qui pose dans un livre un regard empli d’ironie sur la Suisse, le constate à travers divers exemples du quotidien. Il cite le poète Alfred Douglas, « L’argent est l’amour qui n’ose pas dire son nom », pour conclure sur les Suisses « quoi que vous fassiez, ne parlez pas d’argent » (Bewes 2013, pp. 124-125).

7      Ils font de même avec une sélection de professions qui se hiérarchise de la façon suivante selon la proportion d’individus ayant passé à l’invalidité entre 45 et 64 ans : 1. Architectes, ingénieurs, techniciens ; 2. Directeurs, cadres supérieurs ; 3. Employés de bureau ; 4. Commerçants, représentants, vendeurs ; 5. Métallurgie, construction de machines ; 6. Chauffeurs professionnels ; 7. Manœuvres d’usine ; 8. Travailleurs du bâtiment. La proportion d’invalides dans le premier groupe est d’à peine 4 % mais monte à 40 % pour le dernier !

8      Ou latino.

9      Cela est aussi explicable par la prépondérance de la communauté hispanique au regard des autres populations migrantes.

10    Terme difficile à traduire en français évoquant la carence ou la privation : la précarité environnementale.

Chapitre 2
Présentation des données

Pour étudier les inégalités de longévité en Suisse, nous faisons appel, tout au long de cette recherche quantitative, à différentes bases de données. Ce court chapitre a pour objectif d’en présenter les principaux contours et spécificités. Nos données proviennent essentiellement de la Swiss National Cohort (SNC), un réseau de de chercheurs des Universités de Berne, Zurich, Lausanne, Bâle et Genève. La SNC a savamment couplé différentes ressources individuelles avec les recensements fédéraux de la population de 1990 et de 2000 (Bopp et al. 2009). L’appariement des recensements et des registres de décès permet de déterminer la population soumise au risque de décès, mais aussi d’en connaître les caractéristiques démographiques, socioéconomiques, culturelles et environnementales. Nos analyses se concentreront sur la cohorte nationale de 2000 à 2008, c’est-à-dire la population recensée en 2000 et suivie longitudinalement jusqu’en 2008.

2.1  Les sources

Les données initiales proviennent des registres fondamentaux de la connaissance de la population résidante : les recensements fédéraux de la population (RFP), la statistique du mouvement naturel de la population (BEVNAT) et un extrait de la statistique de la population résidante de nationalité étrangère (PETRA).

Le recensement fédéral de la population

Après une première tentative en 1850, la pratique des recensements est instituée en Suisse par une loi qui instaure une périodicité décennale à sa mise en œuvre (Busset 1993). Les recensements offrent une statistique de ← 35 | 36 → l’état de l’ensemble de la population et des attributs qui la caractérisent. Jugée trop lourde et trop peu flexible, cette structure est remplacée en 2010 par un nouveau système qui prend une forme annuelle et est réalisé à partir de l’exploitation des registres des habitants1.

Nos données proviennent d’avant cette ère de changement et consistent en les recensements fédéraux du 4 décembre 1990 et du 5 décembre 2000. Ils ont pour vocation d’établir une photographie de la population résidente et d’en décrire largement les attributs. Les caractéristiques individuelles recensées sont larges et comprennent le sexe, la date de naissance, l’état civil, la nationalité, le lieu de naissance, la commune de résidence, la religion, la langue, la formation, la profession apprise, la profession exercée, le statut sur le marché de l’emploi, etc. Précisons que parallèlement au recensement de la population, l’office de statistique établit un recensement des logements et des bâtiments permettant de dénombrer les ménages et de connaître leurs spécificités.

La statistique du mouvement naturel de la population

La statistique du mouvement naturel de la population dresse les mouvements annuels des naissances, des mariages, des divorces, des décès, des reconnaissances de paternité, des adoptions et des partenariats enregistrés. Tirés des registres d’état civil, ce n’est que la connaissance des statistiques de décès qui nous intéressent ici. Elle couvre tous les décès qui ont eu lieu en Suisse. Les personnes ayant leur domicile permanent en Suisse mais qui décèdent à l’étranger ne sont pas saisis de manière exhaustive même si on s’y approche2.

Le registre des décès comprend, en plus de la date et la nature du décès, le sexe, la date de naissance, l’état civil, la nationalité et la commune de résidence. Nous disposons pour cette thèse de tous les décès survenus entre 1990 et 2008. ← 36 | 37 →

La statistique de la population résidante de nationalité étrangère

La statistique de la population résidante de nationalité étrangère se compose de deux parties. La première évalue la structure de la population étrangère au 31 décembre de chaque année. La seconde enregistre les mouvements (émigration, immigration ainsi que les changements de permis, de résidence ou toute autre modification dans la statistique de l’état civil) survenus pendant l’année. Petra est une statistique de synthèse basée sur l’exploitation des registres officiels et des données administratives suivants3 : le registre central des étrangers de l’Office fédéral des migrations4, le registre ORDIPRO du Département fédéral des affaires étrangères5, le registre AUPER de l’Office fédéral des migrations6 et les résultats de la statistique du mouvement naturel de la population. Toutefois, la base que nous avons pu exploiter est un extrait, et elle ne comprend pas les données ORDIPRO et AUPER.

Petra collectionne des informations sur l’état et les mouvements de la population (naissances, décès, arrivées, départs, acquisitions de la nationalité suisse) mais comprend également le sexe, la date de naissance, l’état civil, la nationalité, la commune de résidence, le permis de séjour et la durée de résidence. Nous disposons de cette base sur la période 2000 à 2008.

2.2  La population

Dès les premiers dénombrements, la définition même de la population a posé problèmes aux démographes. Jusqu’en 1941, on y distingue la population de fait (effectivement présente au moment du recensement) de la population résidente (qui y réside au moment du recensement) (Busset 1993, p. 65). Si par la suite, la définition de la population rési ← 37 | 38 → dente a pris le dessus par son bon sens, une distinction un peu plus subtile persiste dans la statistique suisse ; on définit (Wanders et Heiniger 2003, p. 8) :

Cette différence entre population résidente et population résidente permanente pourrait être anecdotique si nos différentes sources se basaient sur la même définition. Or, le RFP dénombre l’ensemble de la population résidente, l’extrait de Petra informe de la population résidente de nationalité étrangère mais sans les permis diplomatiques et les individus dans le processus d’asile (bien qu’avec les frontaliers qui ne sont pourtant pas résidents), alors que BEVNAT a changé de définition durant la période d’étude. Elle décompte, à partir de 2001, uniquement les mouvements de la population résidente permanente alors qu’auparavant, elle enregistrait les décès dans la population résidente. Ces divergences de définitions compliquent évidemment la mise en oeuvre et la fusion de ces bases.

Dans cette section sur la population, il convient encore de préciser que dans les recensements, on fait une distinction entre le domicile civil (le lieu d’enregistrement) et le domicile économique (le lieu où l’individu réside durant la majeure partie de la semaine). Puisqu’il s’agit du lieu de vie, nos fournisseurs de données, la Swiss National Cohort, ont choisi de définir le lieu de résidence selon le domicile économique énoncé dans le recensement. Notons toutefois que la définition du domicile selon les autres sources est celle du domicile civil. ← 38 | 39 →

2.3  Les données longitudinales

C’est à partir des trois sources mentionnées, qui relèvent des états et/ou des mouvements de la population, que la Swiss National Cohort a créé une base longitudinale (Bopp 2003). Comme la Suisse n’avait pas encore opté pour un identifiant unique, la SNC a effectué un appariement probabiliste pour relier l’information des stocks (les recensements de 1990 et 2000) aux mouvements (les décès survenus entre 1990 et 2008)7. La SNC n’a pu débuté son étude qu’à partir de 1990 car, dans les précédents recensements, la date de naissance exacte n’avait pas été enregistrée.

Le fond de commerce de la SNC est l’étude de la mortalité. La base Petra n’a été ajoutée que dans une optique de contrôle : tenir compte de l’émigration des étrangers et de leur retrait de la population. Cela permet de ne pas biaiser les estimations en considérant une population plus large qu’elle ne l’est réellement. Petra existe depuis 1991 mais un identifiant unique n’a été introduit qu’en 1995. Par conséquent, un appariement n’était pas possible entre le Petra des années 1990 et le recensement de 1990.

Appariement et imputations

Pour apparier les recensements aux registres des décès, la SNC a tenu compte des caractéristiques qui étaient présentes dans les deux sources : le sexe, la date de naissance, le statut matrimonial, la nationalité, la religion et le lieu de résidence. Pour faciliter ce couplage, les chercheurs ont également appareillé d’une part, les deux recensements entre eux8 et, d’autre part Petra avec le RFP de 2000. La SNC peut se targuer d’avoir obtenu un haut taux d’appariement ; entre 1991 et 2007 seulement 5.4 % des décès n’ont pas pu être reliés en utilisant des critères « stricts » (Schmidlin et al. 2013).

Certaines sous-populations sont en réalité plus difficiles à cibler, en particulier les jeunes et les étrangers car plus mobiles et avec des caracté ← 39 | 40 → ristiques qui changent dans le temps. Par conséquent, les individus non appariés ne le doivent pas uniquement au hasard mais sont sur-représentés en particulier parmi les 25-64 ans. C’est pourquoi, afin d’avoir une estimation plus précise de la force de la mortalité, la SNC a choisi d’imputer les décès non appariés. Ces imputations des décès restants améliorent la précision de la mesure de la mortalité (Schmidlin et al. 2013).

Les défis de la migration

La population étrangère est régie par ses propres logiques et est caractérisée par une forte mobilité. Cette mobilité la rend évidemment beaucoup plus difficile à saisir. Si le travail de la SNC est sans doute excellent pour l’ensemble de la population, deux lacunes importantes apparaissent chez les étrangers. La première est un péché d’excès lors de l’appariement des deux recensements. La seconde est de ne pas avoir considéré les flux d’immigration lors de l’imputation.

Pour faciliter l’appariement des décès (1990-2000) avec le recensement de 1990, la SNC a tout d’abord apparié le recensement de 1990 avec celui de 2000 ; les individus présents les deux fois n’étant pas des candidats crédibles au décès. Dans la procédure d’appariement, les scientifiques tiennent compte d’informations non modifiables (date de naissance, lieu de naissance, sexe) et de critères qui peuvent évoluer dans le temps (état civil, commune de résidence, nationalité). Le matching doit être strict pour les premiers mais peut varier pour les seconds.

Et c’est justement avec la nationalité qu’un problème apparaît. S’il s’agit d’un caractère modifiable, tout changement est plutôt rare et il devrait s’effectuer à travers la naturalisation ; dans le sens d’une nationalité étrangère vers la nationalité suisse. Or, la SNC a été trop lâche avec ce critère, la mobilité de nationalité entre les deux recensements est trop importante pour certains groupes pour être plausible. Parmi les 950 000 étrangers qui sont appariés entre le RFP de 1990 et celui de 2000, 16 % d’entre eux deviennent suisses (cela représente environ 150 000 personnes et correspond au nombre de naturalisés pendant la décennie), 79 % ont la même nationalité entre les deux recensements et pour 5 % il y a une modification. Ces 5 % pourraient être négligeables ou explicables par des erreurs de retranscription ou des personnes binationales, mais les mobilités sont distribuées de façon très inégalitaires au sein des nationalités étrangères. Parmi les groupes majeurs, les changements sont mineurs. Ils ← 40 | 41 → deviennent importants chez des groupes de taille moyenne et explosent parfois chez les petites communautés. Par exemple, pour des sous-populations qui sont déjà importantes en Suisse, les Sri-lankais (dixième communauté la plus importante en 1990 avec près de 14 000 représentants), les Américains (douzième), les Vietnamiens (quinzième), on se situe à près de 30 % de mobilité de nationalité – ce chiffre atteint même les 83 % pour les Libanais (quatorzième) !

Il y a clairement eu un surappariement pour ces populations entre les deux recensements. On a sous-estimé la migration : des étrangers ont quitté la Suisse9 et d’autres, venus d’ailleurs, les ont remplacé. Ces erreurs, trop marginales pour perturber les analyses sur l’ensemble de la population, deviennent problématiques lorsqu’il s’agit d’évaluer spécifiquement la mortalité de ces sous-populations. D’une part, on surestime leur exposition au risque de décès (alors qu’ils ont quitté la Suisse) et d’autre part, certaines de leurs caractéristiques figées ont été modifiées par souci d’uniformité (par exemple le lieu de naissance). Cette première erreur rend ces données inutilisables pour suivre longitudinalement les populations migrantes durant la décennie 1990. Par conséquent, les analyses qui portent sur la cohorte nationale ne seront exploitées que sur les années 2000 à 2008. Pour cette seconde décennie d’étude, les problèmes de l’émigration ont pu être précisément contrôlés grâce à l’appariement avec Petra10.

La population suivie à partir de 2000 est semi-fermée : on peut en sortir par décès ou émigration mais on ne peut pas y entrer. Les immigrants arrivés après la date du recensement, le 5 décembre 2000, sont par conséquent omis de cette étude. Cela concerne les quelques 900 000 étrangers qui entrent en Suisse entre 2001 et 2008. Ce choix méthodologique n’aurait pas une grande implication si les décès non appariés n’avaient pas été imputés. Cela signifie que tous les décès des dernières vagues d’immigrants ont été attribués11 à la population résidente étrangère de 2000. En raison du design de l’étude, il n’est pas possible de séparer les décès des nouveaux arrivants des autres. Si certaines imputations corres ← 41 | 42 → pondent à des décès de personnes hors de la cohorte et n’ont pas lieu d’être, d’autres sont parfaitement justifiées. Ces imputations sont non négligeables : pour la période 2000 à 2008, on dénombre 30 802 imputations dont 5 384 étrangers pour respectivement 455 928 et 37 067 décès. Cela représente des taux d’imputation de 6.76 % pour les Suisses et 14.52 % pour les étrangers. Une fausse imputation surestime la mortalité en touchant à la fois au dénominateur (diminution de l’exposition) et au numérateur (augmentation du nombre de décès).

Nous avons pris le parti de corriger certaines de ces erreurs en validant, infirmant et pondérant ces imputations grâce aux informations disponibles dans Petra. La stratégie, décrite par la figure 2.1, est la suivante.

1.  Nous comparons tout d’abord l’occurrence des décès dans la base de données Petra et la SNC. Cela nous permet de confirmer avec certitude une part des décès et des imputations et de déduire un taux d’imputation.

2.  Les personnes qui se naturalisent durant la période d’observation ne sont plus observées dans le registre des étrangers et leur décès ne peut pas conséquent pas être confirmé par Petra. Nous prenons le parti de considérer comme justifiées les imputations et appariements des personnes naturalisées, comme le sont les imputations et appariements de tous les Suisses.

3.  Il reste alors des décès appariés selon la SNC mais que le registre des étrangers n’aurait pas enregistré et des décès imputés dont une part est attribuable à la population de 2000 (et qui n’auraient pas été enregistrés dans Petra) et l’autre à de l’immigration (de fausses imputations).

4.  Certaines imputations peuvent être directement exclues en regardant plus en détails les mouvements dans Petra. En effet, des mariages, des changements de domicile et de permis sont détaillés dans cette base de données. Or, certains ont lieu après la date du décès imputé, ce qui permet de rejeter la pertinence de cette opération.

5.  Pour les décès appariés restant, décès qui n’ont pas été reconnus dans Petra, nous postulons que l’appariement de la SNC entre le recensement et le registre des décès fait foi et qu’il y a un nombre d’imputations correctes correspondant au taux précédemment calculé. Nous pondérons les imputations restantes jusqu’à obtenir ce taux. ← 42 | 43 →

Au final, la plupart des décès de la SNC (86 %) ont été confirmés dans la base de données Petra et une faible part (3 %) ne peut l’être car il s’agit de personnes naturalisées qui n’y apparaissent plus. Sur ces individus, le taux d’imputation est de 4.3 % (un taux inférieur aux imputations dans la population suisse et largement inférieur au taux initial de 14.5 % pour les étrangers). Quelques 4000 décès ne concordent pas entre le registre des étrangers et la Swiss National Cohort : 722 sont issus de l’appariement probabiliste et 3314 sont des imputations. Nous l’avons démontré, le nombre d’imputations est déraisonnable. D’emblée, nous pouvons en infirmer 386, des personnes qui ont des mouvements (changement de permis, émigration, mariage, déménagement, etc.) à une date postérieure au prétendu décès. Si le taux d’imputation est équivalent dans toute la population étrangère, nous pouvons nous attendre à 31 imputations (722 · 0.043 = 31) correctes parmi les 2928 imputations restantes. Ces 2928 individus vont être considérés à double : une fois comme un décès avec un ← 43 | 44 → poids de 1.1 % et une fois comme un survivant avec un poids de 98.9 %12. Les imputations incertaines sont mineures dans l’ensemble des décès ; elles représentent moins de 0.1 % de tous les décès retenus alors que le taux total d’imputation demeure à 4.3 %.

Ce raisonnement fait sens pour autant que l’enregistrement du décès dans Petra soit régi par l’aléatoire. Cette concession semble raisonnable et, faute de mieux, nous l’accepterons comme tel. Le tableau 2.1 montre les effectifs pour chacune des issues possibles. Ces choix pour traiter les données longitudinales ont évidemment des limites, mais ils constituent, probablement, la façon la plus sure d’exploiter les informations de la SNC et interroger spécifiquement la longévité des populations étrangères.

Tableau 2.1 – Effectifs des décès de la SNC selon les enregistrements Petra, 2000-2008

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2.4  L’exploitation des données

Les données brutes

Pour notre thèse, nous avons exploité ces données sous différentes formes. Dans les chapitres 3 et 4, nous faisons appel aux sources initiales (brutes et indépendantes). Pour ces données, nous n’avons pas effectué de traitement particulier. Nous proposons des statistiques descriptives ou une analyse de la mortalité au niveau agrégé.

Les données de la SNC

Dans la seconde moitié du chapitre 4 et pour tous les chapitres ultérieurs, c’est le longitudinal qui va nous intéresser. La SNC apporte en effet une véritable plus-value à l’analyse de la mortalité grâce au couplage des données de mortalité et des attributs individuels.

Les données de la SNC s’étendent sur deux décennies, mais nous n’avons retenu que la période s’étalant du recensement de 2000 au 31 décembre 2008. Nous avons choisi de travailler avec toute la population de nationalité suisse (5 786 457 personnes) et de garder uniquement les 1 300 075 étrangers qui ont été appariés entre le recensement et Petra car il n’y a que pour ces personnes que nous connaissons la date de fin d’observation. Pour tous les autres, une incertitude plane sur une censure causée par une potentielle émigration. Concernant les Suisses, nous postulons que l’émigration des compatriotes est très marginale et que toute personne non décédée est toujours présente à la fin de la période d’observation.

La figure 2.2 illustre les effectifs des populations étrangères issues des deux bases et permet de visualiser la population que nous avons retenue et celle qui ne poursuivra pas l’aventure avec nous. Nous excluons ainsi 193 714 personnes pour lesquels nous ne connaissons pas l’exposition exacte. Il s’agit des requérants d’asile, des permis diplomatiques, des individus qui ont des statuts particuliers (notamment des très cours séjours) et des individus qui n’ont pas été appariés car leurs caractéristiques divergeaient trop fortement entre les deux sources.

Pour traiter ces vastes données et leur donner une posture longitudinale, nous passons d’un fichier individuel de quelques 7 millions de lignes (comme l’exemple dans le tableau 2.2) à un fichier personneannée (voir le tableau 2.3). Ce second fichier comprend une ligne par individu et par ← 45 | 46 → année de suivi à partir du 1er janvier 2001 – Le recensement ayant eu lieu le 5 décembre 2000, nous avons choisi de débuter le suivi annuel à partir du début de l’année 2001. Ce procédé qui a l’inconvénient de démultiplier le nombre de lignes et la taille du fichier – on passe à plus de 54 millions de lignes – offre pour chaque individu et chaque année de suivi une évaluation de l’âge (au premier janvier), l’exposition sur l’année et la survenance ou non du décès et de l’émigration.

Ce procédé permet de disposer d’une vision longitudinale avec des caractéristiques qui évoluent dans le temps. Cela concerne l’âge mais aussi la nationalité. Nous avons en effet modifié les attributs des étrangers qui se naturalisent durant la période d’observation en corrigeant leurs caractéristiques en conséquence dès l’année suivant l’acquisition de la nationalité suisse.

Logiciel

Le principal défi avec des données aussi importantes consiste, même à l’heure de l’informatique, à pouvoir gérer une telle base car le moindre calcul prend vite passablement de temps. Même si nous avons fait preuve de patience, mise parfois à rude épreuve, nous avons pu compter sur les performances du logiciel R (R Core Team 2014) et nous appuyer sur la suite de packages bigmemory développée par Kane et Emerson (2013) pour gérer des jeux de données d’une extrêmement grande dimension.

2.5  Synthèse

Ce chapitre présente les principales sources exploitées au fil de notre thèse, à savoir les recensements fédéraux de la population de 1990 et 2000, le registre des décès (1990 à 2008) et le registre des étrangers (2000 à 2008). Ces vastes bases de données individuelles qui considèrent l’ensemble des individus résidant en Suisse ont été appariées, selon une procédure probabiliste, par la Swiss National Cohort. La SNC leur offre ainsi une envergure individuelle et longitudinale. Cet appariement étend considérablement les possibilités d’analyses et la compréhension des inégalités de mortalité. Il permet essentiellement de mesurer les risques de décès selon des attributs démographiques, socioéconomiques et environnementales.

En raison de la mobilité des populations étrangères et de la difficulté à en capter les caractéristiques, nous avons dû opérer à des choix et restreindre les analyses longitudinales à une période s’étalant du 1 janvier 2001 au 31 décembre 2008. Au final, nous avons gardé toute la population suisse et considéré uniquement les étrangers appariés avec Petra afin ← 48 | 49 → d’avoir une estimation précise de leur exposition individuelle. Par ailleurs, comme la SNC ne prend pas en compte les flux d’immigration, certains décès ont été faussement imputés à la population résidente du recensement. Avant de lancer les analyses sur la mortalité, nous avons encore validé, réfuté ou pondéré ces imputations. ← 49 | 50 → ← 50 | 51 →


1      Ce nouveau « recensement » est complété par des enquêtes de grandes ampleurs.

2      Pour plus de détails, voir la fiche signalétique de BEVNAT : www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/infothek/erhebungen__quellen/blank/blank/bevnat/01.html (site consulté le 15 décembre 2014).

3      Voir aussi la fiche signalétique de Petra : www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/infothek/erhebungen__quellen/blank/blank/petra/01.html (site consulté le 15 décembre 2014).

4      Ce registre comprend également les frontaliers.

5      Il s’agit des permis diplomatiques.

6      Il s’agit des individus dans le processus d’asile (donc sans les réfugiés reconnus).

7      Pour l’heure l’appariement des décès ne s’est déroulé que jusqu’à fin décembre 2008 mais il entend bien s’étendre à l’avenir.

8      L’absence de la prise en compte d’un dénombrement à la fin des années 2000 (ces données n’étaient pas encore prêtes en décembre§ 2014) rend les appariements moins certains car cela aurait permis de s’assurer de la présence ou de l’absence (décès ou émigration) des individus en fin d’observation.

9      Des émigrations sont assez évidentes pour les populations que nous avons mentionnées. Par exemple la guerre civile au Liban s’achève à la fin de l’année 1980. La stabilité étant revenue, une part importante de la communauté est rentrée au pays.

10    Petra enregistre en effet, la date de l’émigration pour tous les étrangers.

11    Par une rapide estimation en appliquant des taux de mortalité par âge et sexe aux nouveaux immigrants, on peut s’attendre à environ 4000 décès parmi les nouveaux arrivants.

12    Les expositions sont évidemment corrigées en conséquence.

Chapitre 3
La migration vers la Suisse

En 2007, mandaté par le Conseil fédéral, l’Office fédéral de la statistique (OFS) lance un monitoring pour la construction d’un système d’indicateurs d’intégration de la population issue de la migration. L’objectif de cette recherche est de déterminer si l’on observe aujourd’hui des inégalités ou des discriminations chez les migrants et leurs descendants.

La législation suisse stipule que l’intégration vise à établir l’égalité des chances entre Suisses et étrangers, dont le séjour est légal et durable, dans la participation à la vie économique, sociale et culturelle. Processus lent qui se joue tant du côté des personnes au niveau individuel que de celui de la société d’accueil, l’évolution de l’intégration se mesure en comparant les valeurs statistiques affichées à un moment donné par les étrangers […] en termes de chances d’accès dans divers domaines de la vie, avec celles enregistrées par les nationaux […], se trouvant dans la même situation socioéconomique et familiale1.

A partir d’une quinzaine de sources, l’OFS a développé 67 indicateurs afin de saisir la pluralité des domaines touchant aux questions d’intégration : de l’aide sociale et la pauvreté, à la criminalité, la sécurité, le racisme et la discrimination, la culture, la religion et les médias, l’éducation et la formation, la famille et la démographie, la langue, le logement, le marché du travail, la politique, la santé et le sport (Office fédéral de la statistique 2013). Les résultats tombent courant 2013 ; on est bien loin de l’égalité des chances, les personnes issues de la migration ressortent clairement discriminées dans le paysage social helvétique. En quoi et pourquoi cette population n’est-elle pas intégrée dans les structures économiques, sociales et culturelles du pays ? Quelles sont les conséquences de ces inégalités ?

Ce chapitre tentera d’apporter des pistes de réflexion pour répondre à ces questions en abordant le phénomène migratoire vers la Suisse. Nous verrons en quoi se distinguent les caractéristiques majeures des migrants dans une approche comparative avec les personnes d’origine suisse. Nous pourrons ainsi mieux saisir la complexité des situations migratoires et ← 51 | 52 → tenter de comprendre pourquoi ils se différencient des locaux. La question des caractéristiques nous mènera finalement à la problématique sensible de l’intégration que nous tenterons d’approcher malgré des sources transversales. Ce chapitre est aussi l’occasion de proposer une typologie des immigrants selon les origines. La migration est tellement plurielle qu’il nous importe de l’approcher en se basant sur des groupes cohérents. Mais auparavant, nous nous devons de définir la migration et de plonger dans les articulations théoriques du phénomène pour ensuite aborder les contours historiques des flux migratoires vers la Suisse.

3.1  Définir la migration

Définir la migration est plus délicat qu’il n’y paraît de prime abord. Formellement, elle consiste en un simple mouvement de population. Pour l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), le terme migration s’applique « aux personnes se déplaçant vers un autre pays ou une autre région aux fins d’améliorer leurs conditions matérielles et sociales, leurs perspectives d’avenir ou celles de leur famille » (Perruchoud 2004, p. 40). Cette définition est particulièrement aboutie car elle ajoute une dimension sociale et surtout une finalité à la migration.

En Suisse, l’Office fédéral de la statistique considère la migration sous un angle administratif : un migrant est une personne qui a transféré son domicile civil d’un lieu à un autre. Il peut s’agir d’une migration interne ou internationale ; il n’y a pas de temporalité ni de finalité dans cette définition. Par le terme immigré, l’OFS fait référence aux personnes qui sont nées à l’étranger et qui ont immigré en Suisse. C’est donc par le lieu de naissance que se définirait la condition d’un migrant.

Comme le qualificatif du migrant n’est que rarement disponible dans les bases administratives ou dans les enquêtes sociales, c’est la variable, très politique, d’étranger qui domine dans toutes les recherches migratoires sur la Suisse. On tend ainsi à faire l’amalgame entre l’étranger et le migrant. La raison en est historique et idéologique. Pendant longtemps, l’autre a été distingué par sa nationalité : on parle des travailleurs étrangers, on établit une loi sur les étrangers et une police des étrangers. Il est vrai qu’à une certaine époque, migrants et étrangers étaient quasiment ← 52 | 53 → indissociables. Le passeport était le moyen le plus aisé pour différencier cette population et pour lui appliquer des droits politiques et sociaux différents. Ce n’est que vers la fin des années 1970 que le migrant fait son apparition dans le vocabulaire et commence à suppléer systématiquement l’étranger, comme s’en étonne Wicker (2003, p. 14). Ce changement sémiotique a lieu alors que ces notions deviennent floues et interchangeables, le terme migrant étant utilisé pour parler de l’étranger et l’étranger pour évoquer le migrant, bien qu’il s’agisse de plus en plus de deux groupes distincts. Au final, comme nous allons l’entrevoir, les liens entre nationalité2, naturalisation3 et pays de naissance4 sont complexes et varient en fonction du temps et des pays d’origine.

Dans cette étude, pour des raisons pragmatiques – meilleures disponibilité et qualité des sources – mais aussi dans un souci de comparabilité avec les travaux antérieurs, nous approcherons la migration par la nationalité, en nous intéressant aux étrangers. Nous nous permettrons l’usage du terme migrant en faisant référence à des étrangers bien que de fait, la deuxième ou troisième génération – la descendance des migrants – n’a pas migré à proprement parler. L’intérêt de travailler sur la nationalité est que cela nous amène à approcher les chemins de l’intégration, en étudiant les caractéristiques des personnes d’origines étrangères sur plusieurs générations – pour autant qu’elles n’aient pas acquis la nationalité suisse. Par conséquent, nous analysons tant les individus qui ont expérimenté la migration que leurs descendants, pour déterminer dans quelle mesure, ils partagent une culture et des comportements communs. Cela nous mènera aux questions très actuelles mais aussi très sensibles d’intégration et d’assimilation dont le processus s’étend sur plusieurs générations.

3.1.1  Les théories de la migration

Les théories de la migration internationale offrent un regard compréhensif sur les mouvements de populations. Ce sont différentes disciplines qui ont apporté peu à peu des contributions significatives à la théorisation de la ← 53 | 54 → migration. A la fin du 19e, le très sérieux Ernst Ravenstein formalise le premier une série de lois de la migration à partir d’une observation empirique. Il souligne déjà l’importance du travail et soutient que les principales causes de la migration sont économiques.

Les économistes ont pendant longtemps vu la migration sous l’angle unique de l’allocation de la main-d’œuvre. Leurs théories tentent d’expliquer les mouvements de population tant au niveau global qu’individuel. Au niveau macro, les théories classiques et néoclassiques postulent que les mouvements de populations proviennent de l’écart entre l’offre et la demande de travail. Les individus se déplacent pour répondre à la loi du marché ; ils permettent ainsi une allocation optimale de la ressource « travail ». Pour Harris et Todaro (1970), ce sont par les conditions écorégionales, le salaire en particulier, que la migration peut combler les écarts entre l’offre et la demande de travail. Au niveau individuel, on retrouve la même logique avec la théorie du capital humain. Un individu prend la décision de migrer après avoir fait un calcul rationnel de coût et de bénéfice. Les économistes comme Schultz (1961) pensent ces coûts et bénéficies en termes économiques uniquement, c’est-à-dire en espérance de rémunération. La migration, au niveau micro, permettrait une allocation spatiale optimale du capital humain (compétences, expériences et savoirs) qui maximise le revenu des individus.

Ces deux approches sont évidemment trop restrictives car elles considèrent que les choix sont toujours rationnels et individuels. Pour répondre à une partie de ces critiques et à la complexité croissante des phénomènes migratoires, de nouvelles théories économiques ont vu le jour. Mincer (1978) s’est penché sur la question de la migration familiale, constatant que la migration ne concernait pas seulement un travailleur mais bien souvent une famille entière. L’espérance de gains n’est pas au même niveau pour tous les membres du ménage : le choix de migrer est alors plus complexe et doit répondre à une cohérence dans les bénéfices attendus pour tous. En cas d’asymétrie dans les attentes, l’allocation de la main-d’œuvre n’atteint plus son optimum. Ce genre d’asymétrie peut apparaître typiquement lors d’un regroupement familial, lorsque la famille rejoint un travailleur dans un autre pays. La théorie de la nouvelle économie des migrations (Stark 1991) prend date ensuite. Elle fait écho aux modifications des trajectoires migratoires du monde globalisé de la fin du siècle dernier. Elle comprend davantage les stratégies migratoires comme étant des choix familiaux ou collectifs, ce qui cadre particulièrement bien ← 54 | 55 → avec l’essor que connaissent les migrations Sud-Nord. Ce cadre théorique ajoute une dimension collective à la migration, en ce sens où des individus quittent leur pays moins avec une stratégie de travail stricto sensu (calcul coût-bénéfice individuel), que pour répondre aux besoins de leur réseau (calcul coût-bénéfice collectif). Des groupes, souvent des familles, investissent dans un membre pour lui permettre de migrer vers un pays où l’emploi est mieux rémunéré. Le migrant peut ensuite y travailler et renvoyer des capitaux, des remittances, à son groupe resté dans le pays d’origine.

Le sociologue Alejandro Portes voit la migration sous un angle structurel à travers l’expansion d’un modèle capitaliste qui génère deux forces. D’une part, il y a l’aspect économique avec l’offre de travail des pays riches pour une main-d’œuvre bon marché et renouvelable ; l’offre de travail est plutôt décryptée comme un besoin de l’occident, une demande de main-d’œuvre. D’autre part, la diffusion de la culture occidentale dans les pays du Sud change les mentalités et donne de nouvelles aspirations consuméristes à des individus qui ne peuvent les réaliser, faute de moyens financiers (Portes 1978). Ce sont ces deux forces qui encouragent les migrants à partir travailler dans les pays riches bien, que dans la vision de Portes, le migrant se déplace plus parce qu’on a besoin de lui que parce qu’il le souhaite vraiment.

Ces quelques théories tentent d’expliquer la répartition spatiale des populations par le biais du travail et de la rémunération principalement. Elles ont donc passablement de limites. On leur a notamment reproché de faire abstraction de la réalité politique et des barrières à la circulation des personnes (Zolberg 2006). La dimension politique joue un rôle essentiel dans la mobilité internationale et, bien que les déplacements internationaux de personnes s’amplifient dans la deuxième moitié du 20e siècle, la libre circulation est loin d’être une réalité. L’absence d’accord entre deux nations freine, et même dans certains cas bloque, les opportunités de migration. La politique internationale, ce sont aussi les conflits armés ou des persécutions qui contraignent des populations civiles à prendre la fuite pour chercher refuge dans des contrées plus sures. Ces mouvements forcés ont gagné en intensité dans le dernier quart du siècle dernier avec des personnes cherchant un asile dans un autre pays à la suite de craintes politiques ou sociales dans leur pays d’origine (Zolberg 2006).

Selon une autre approche, d’abord développée en géographie, la migration dépendrait en quelque sorte de deux types de paramètres : des fac ← 55 | 56 → teurs d’attraction qui encouragent les individus à partir et, parallèlement, des facteurs de répulsions ou des contraintes qui freinent les velléités migratoires. Cette théorie de « push and pull » a ensuite largement été développée par Lee (1966) qui a étendu les facteurs d’attraction (perspectives de carrière, condition de vie, formation, sécurité, liberté, culture) et de répulsion (distance, coût, barrière politique, réseau social, imaginaire) à tout le champ sociologique, psychologique et économique. Pour lui, l’humain est sédentaire, et il lui faut des incitations à se déplacer. Ces incitations s’exercent tant à l’origine qu’à la destination, offrant ainsi une vision plus nuancée des raisons individuelles des mouvements de population. Lee estime que chaque individu réagit différemment aux incitations ; elles demeurent davantage à un niveau de perceptions, d’attentes, d’espoirs qu’à un calcul coût-bénéfice totalement objectif et rationnel. La migration est ainsi sélective, elle dépend passablement de la perception et de la psychologie des individus vis à vis des facteurs économiques, familiaux, sanitaires, politiques et sociaux mais aussi des barrières existantes à la migration tels que la distance, le coût ou encore la législation. Cette théorie est par conséquent plus à même d’expliquer le phénomène migratoire dans sa globalité puisqu’elle intègre à la fois la dimension économique, qui est primordiale, et des facteurs sociologiques et psychologiques.

3.1.2  La dimension politique et historique de la migration en Suisse

Nous voyons quatre phases dans l’histoire migratoire de la Suisse durant la seconde moitié du 20e siècle, quatre types de migration qui s’alternent et se superposent. Elles correspondent aux théories énoncées ci-dessus. La dimension économique, la migration de travail, c’est-à-dire le besoin d’une main-d’œuvre d’abord non qualifiée puis, vers la fin du siècle dernier, hautement qualifiée, est le moteur du phénomène migratoire en Suisse. La politique a également joué un rôle primordial mais allant dans un sens opposé, puisque, dès les années 1960, elle a cherché à freiner les flux à travers une législation restrictive et l’octroi des permis d’établissement. A l’après-guerre, la Suisse connaît d’abord une migration de travail temporaire et peu qualifiée. Elle est ensuite supplée par une migration plus durable et par le regroupement familial. Dans une troisième phase, la Suisse accueille également des réfugiés, une migration humanitaire qui ← 56 | 57 → est, comme nous allons le découvrir, légèrement teintée d’une dimension économique. Enfin, la dernière phase est celle d’un renouveau de la migration de travail mais elle consacre cette fois des migrants hautement qualifiés. Ces différentes phases traversent l’histoire suisse alors qu’en trame de fond, il y a cette volonté politique, presque permanente, d’éviter une installation de longue durée des immigrants en luttant contre la surpopulation étrangère5 et l’importation du chômage. A titre d’illustration, le Conseil fédéral, dans un message à la population, le 2 juin 1924, énonce clairement qu’« il n’y aura […] rien à objecter à l’afflux des étrangers, mais à condition seulement que ceux-ci ne songent pas à s’établir » (Piguet 2009, p. 19).

L’économie suisse est en pleine croissance à la sortie de la Seconde guerre mondiale, et certains secteurs peinent à recruter. Les milieux économiques pressent pour faciliter l’accès des étrangers au marché du travail helvétique. Avec des salaires attractifs mais aussi en offrant des logements (pas toujours très salubres) et des facilités de transports, une manne de travailleurs des pays du Sud de l’Europe, principalement d’Italie, d’Espagne dans une moindre mesure, répond présent à la demande de l’économie pour une main-d’œuvre peu qualifiée. Avec ce type de migration, on se situe dans le paradigme de Portes, ou mieux encore de Sassen (1988, pp. 26-54), lorsque cette dernière identifie des périodes de pénurie de main-d’œuvre dans certaines branches des économies capitalistes, que seuls des flux de migrants parviennent à combler. Elle évoque ainsi la constitution de stocks de travailleurs migrants dans des secteurs à bas salaire, indispensables à l’économie car il s’agit d’emplois dévalorisés et délaissés par les nationaux. La moitié des travailleurs qui entrent en Suisse chaque année entre 1948 et 1960 sont des saisonniers pouvant rester neuf mois consécutifs (permis A), l’autre moitié se répartit entre des permis d’une année renouvelable (permis B) et des permis de longue durée (permis C) (Piguet 2005b, p. 26). Le cas suisse est en ce sens particulier car le politique veille à ce que le caractère de cette migration reste temporaire en faisant appel aux migrants lorsque l’économie en a besoin mais en limitant les permis de longue durée pour obliger les retours. C’est ainsi que jusque dans les années 1960, la Suisse parvient à imposer un modèle ← 57 | 58 → unique6, le paradigme d’une migration de rotation s’adaptant aux besoins de l’économie, à l’offre de travail.

Dès 1960, ce modèle est légèrement reconsidéré par des directives qui élargissent le champ de la migration : on autorise la venue des membres de la famille d’un travailleur étranger resté trois ans sans interruption en Suisse. La migration dépasse alors la théorie économique classique et s’étend au groupe familial. Elle ne répond plus au seul besoin de l’économie pour des travailleurs peu qualifiés mais aussi à des considérations d’ordre humain. Cette directive correspond aussi à l’intérêt des patrons qui peuvent fixer une main-d’œuvre plus productive car déjà formée (Niederberger 2005). Pourtant, la perception de la menace d’une surpopulation étrangère prend de l’ampleur auprès des Helvètes et les mouvements xénophobes lancent des initiatives contre « l’emprise étrangère »7. Mis sous pression, le gouvernement instaure en 1970 des quotas de travailleurs étrangers qu’il compte ajuster annuellement : en somme, il tente de prendre le contrôle sur la migration. Un registre informatisé décompte désormais les entrées et les sorties des étrangers ainsi que tous les permis distribués. Pourtant, malgré les quotas, la population étrangère continue d’augmenter. Les modèles de la migration économique et du regroupement familial l’emportent sur le politique car certains secteurs (santé, éducation, agriculture) restent hors quotas et le regroupement familial n’est pas non plus soumis au contingentement (Mahnig et Piguet 2003, pp. 67-78).

Les crises pétrolières engendrent un ralentissement économique, l’eldorado suisse s’effondre. Le chômage touche plus fortement les étrangers qui émigrent pour trouver de meilleures conditions de travail ailleurs. Si les étrangers sont nombreux à quitter le pays et que les Suisses demeurent, c’est parce que le système politique les a rendu plus vulnérables : les saisonniers ou les permis B sont contraints de garder ou retrouver un emploi pour pouvoir rester. Le pays parvient ainsi en quelque sorte à exporter son chômage avec les départs des migrants qui n’ont plus place dans le marché du travail suisse et qui ne disposaient pas d’une assurance chômage. Ces retours concernent même des personnes installées durablement voire déjà ← 58 | 59 → bien implantées en Suisse. En 1976, lors du maximum des retours, 39 % des étrangers qui quittent le pays détiennent un permis C (Piguet 2005b, pp. 69-75). Pour l’administration fédérale, il s’agit, avec un peu de retard, des ajustements attendus par son modèle économique d’une migration de rotation. Après la crise, la poursuite de la politique des quotas a pour conséquence une diminution des saisonniers au profit de permis de plus longue durée. Peu à peu, les origines des migrants se diversifient, l’immigration traditionnelle peu qualifiée d’Italie et d’Espagne diminue au profit de nouveaux flux issus du Portugal, de Turquie et de Yougoslavie. Les travailleurs se fixent peu à peu. Ils entrevoient davantage un établissement sur le long terme et font venir leur famille. La migration à motifs familiaux représente dès lors la plus grande part des entrées d’étranger en Suisse par effet multiplicateur : un travailleur peut faire venir son conjoint et ses enfants mineurs (Piguet 2005b, p. 82).

Dans les années 1980, après la migration de travail et le regroupement familial, un troisième type de migrants fait son apparition : les réfugiés. Auparavant, ils étaient originaires d’Europe de l’Est (crises hongroise et tchécoslovaque principalement), du Tibet, d’Indochine dans la logique de confrontation des blocs Est-Ouest. En 1972 et 1973, des Ougandais expulsés par Idi Amin Dada, puis des Chiliens fuyant le pays après le coup d’état de Pinochet, entrent en Suisse. L’accueil est cette fois plus timoré, il n’y a plus un consensus de solidarité dans la population suisse car l’asile ne s’inscrit plus dans la lutte contre le communisme (Piguet 2009, p. 76). Une première loi sur l’asile émerge en 1981 mais c’est quelques années plus tard, avec l’augmentation des flux de requérants, que l’asile commence à constituer un « problème » mis en permanence à l’agenda politique. La législation se durcit et, en 1990, le parlement ajoute dans la loi la possibilité de ne pas entrer en matière sur des demandes jugées infondées et de renvoyer directement ces demandeurs. Une majorité des élus craint que sous le couvert de l’asile se cache une migration de travail : des migrants venus des pays du Sud, sous le modèle de la nouvelle économie des migrations, tenteraient d’obtenir par l’asile un permis de séjour qui leur ouvrirait les portes du marché du travail helvétique.

Il faut que les demandes d’asile explosent à la suite d’une série de crises internationales (Turquie, Yougoslavie, Liban, Sri Lanka) pour qu’on parle en 1991 de la « première crise de l’asile » lorsque près de 42 000 personnes posent une demande (Piguet 2009, p. 78). En 1999, la Suisse connaît une « deuxième crise de l’asile », avec un nouveau record de ← 59 | 60 → demandeurs (46 000), dont les 2/3 proviennent de Yougoslavie. Des procédures d’urgence sont mises en place et un statut d’admission provisoire est octroyé pour ne pas refouler ces migrants vers des régions dangereuses, mais sans leur accorder immédiatement le statut de réfugié. Dans les années qui suivent, les demandes d’asile baissent fortement, se situant annuellement entre 10 000 et 25 000 (Piguet 2009, pp. 81-83). Les contrées d’origine des requérants deviennent très diverses, ce qui rend les procédures complexes. Par la suite, le débat public et politique se tend, l’asile est souvent vu sous l’angle des abus, avec toujours l’idée de réfugiés économiques tentant d’entrer en Suisse par ce biais. Sous la pression de la droite dure qui parvient à centrer le débat sur ce faux problème, les politiques et le peuple serrent la vis : les taux d’admission sont faibles, les conditions de vie des requérants sont dures, on tente de décourager par tous les moyens la migration d’asile.

Durant la décennie 1990, l’enjeu majeur de la politique extérieure de la Suisse consiste à se rapprocher de l’Union Européenne (UE) afin d’éviter l’isolement du pays. Mais ce rapprochement implique aussi des concessions en matière de libre circulation des personnes alors qu’un courant xénophobe s’ancre dans la population. L’Europe libérale a pour modèle économique un marché du travail intérieur libre, sans intervention des états, alors que la Suisse s’est efforcée, pendant les quatre décennies précédentes, de limiter le nombre de travailleurs étrangers. Comment se rapprocher de l’UE si le peuple craint la surpopulation étrangère ? C’est le modèle des « trois cercles » qui va servir de réponse. Il repose sur l’idée que ce n’est pas le nombre d’étrangers qui importe mais la proximité culturelle. Ce modèle facilite l’accès au marché du travail suisse à des cultures proches mais diminue les opportunités migratoires pour les autres origines. Le « cercle intérieur » comprend l’Union européenne et l’Association européenne de libre-échange (AELE), le « cercle médian » est composé des États-Unis, du Canada et des pays d’Europe de l’Est alors que le « cercle extérieur » englobe les autres états dont les ressortissants ne sont admis qu’exceptionnellement. Ce principe correspond déjà à la politique de recrutement que suivait la Suisse, mais il est dès lors explicite que des facteurs ethno-culturels déterminent l’admission des travailleurs étrangers (Mahnig et Piguet 2003, p. 90). En 1998, le gouvernement abandonne les trois cercles et passe de fait à deux cercles – un cercle européen et un extra-européen – dans le but de préparer le rapprochement avec l’Europe. En 2000, le peuple accepte la libre circulation dans et avec ← 60 | 61 → l’Union8 à près de 67 % des votants et elle entre en vigueur en 2002. Elle sera étendue par la suite, avec certes des réserves, aux nouveaux membres de l’UE9. Avec ces deux cercles, il n’y a à terme plus de quotas10, la Suisse s’ouvre à tous les travailleurs européens et sélectionne selon les qualifications la main-d’œuvre extra-européenne. Cette ouverture sur l’Europe va dans les intérêts des milieux économiques suisses qui peuvent toujours faire appel à une main-d’œuvre peu qualifiée en puisant ses travailleurs dans les pays traditionnels de migration et en en accueillant de nouveaux avec le glissement de l’Europe vers l’Est. Mais l’économie qui se modifie et se tertiarise davantage peut aussi s’appuyer sur de nouvelles vagues de migrants, des actifs hautement qualifiés. Ainsi les caractéristiques des travailleurs qui entrent en Suisse pendant la première décennie du 21e siècle changent radicalement, de travailleurs peu qualifiés du Sud de l’Europe, on passe à des actifs hautement qualifiés de tout le continent (Wanner et Steiner 2011).

Depuis 1945, la Confédération s’est efforcée de limiter l’immigration tout en octroyant suffisamment de permis de séjour pour répondre à la demande de main-d’œuvre de l’économie. La dualité entre les forces économiques et politiques, la lutte entre l’offre de travail et la limitation du nombre d’étrangers, a tourné à l’avantage du monde économique. Si la tentative de prise de contrôle de la migration par le politique a été vaine quant au nombre de migrants, elle s’est montrée redoutablement efficace quant à la sélection des origines : en centrant très tôt son bassin de recrutement sur les états européens et en limitant les autres origines, la Suisse multiculturelle d’aujourd’hui se compose d’une large majorité d’Européens. ← 61 | 62 →

3.2  Démographie de la population étrangère

3.2.1  Les flux migratoires

Nous venons de le voir, les mouvements migratoires à destination de la Suisse dépendent fortement de choix politiques et de la demande de main-d’œuvre étrangère par l’économie. La figure 3.1 présente l’importance de ces flux et fait ressortir la forte dynamique migratoire durant toute la période des trente glorieuses11. Le flux d’immigration connaît ensuite une baisse importante, on passe de 210 000 immigrants en 1962 à 90 000 dix ans plus tard pour atteindre un plancher en 1975-1976 au plus fort de la crise (moins de 55 000 entrées). Au début des années 1990, avec notamment l’augmentation des demandes d’asile, et à la fin des années 2000 lorsque la libre circulation se généralise, la Suisse connaît à nouveau des vagues importantes d’immigrants.

Figure 3.1 – Évolution des flux d’émigration et d’immigration de la population résidente permanente étrangère, 1950 à 2010

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Sources tirées du site internet de l’OFS : OFIAMT, RCE, PETRA ← 62 | 63 →

Ce graphique sur les flux permet aussi d’aborder un sujet dont nous avons peu discuté jusqu’alors, bien qu’il s’agisse d’un phénomène important : l’émigration des étrangers ou, dans la plupart des cas, la remigration. La base de l’approche économique postule que le travail et le salaire régulent tant les arrivées que les départs. La remigration s’inscrit donc dans une logique d’optimisation des cycles de vie (niveau micro) ou de l’offre et la demande de travail (niveau macro) comme tend à le montrer la forte vague d’émigration de la deuxième moitié des années 1970. En pleine crises pétrolières et sous le coup de la morosité économique, la Suisse enregistre plus de 100 000 départs d’étrangers. Ces départs ne peuvent être analysés du seul point de vue économique puisque la législation astreint les étrangers à occuper un emploi pour obtenir le renouvellement d’un permis de saisonnier ou d’un permis de séjour. Faute de permis, les migrants n’ont d’autres choix que de retourner dans leur contrée d’origine ou de migrer vers un autre pays. Les mouvements migratoires de cette période de crise économique doivent par conséquent plutôt être vus sous l’angle de la contrainte que du choix. Par ailleurs, depuis la fin des années 1980, les flux de départs demeurent plus ou moins constants, à plus de 60 000 émigrés par année, et ce, quelque soit le cycle conjoncturel. La macroéconomique semble a priori avoir un faible impact sur les motivations de départs dans la Suisse de la fin du 20e siècle. Pecoraro (2012b) va dans ce sens lorsqu’il montre que les déterminants de la remigration vont au-delà du seul aspect économique – il est seulement au troisième rang des motivations dans une étude sur les émigrés allemands.

La population étrangère qui a élu domicile en Suisse est hétérogène et, les caractéristiques socio-démographiques des immigrants varient selon le contexte et le pays d’origine. Les flux de migration dépendent fortement des dimensions politique et économique mais également de la relation culturelle, sociale ou historique qui relie plus ou moins fortement les deux états.

Entre 1990 et 2010, nous assistons à une immigration provenant en très grande partie des pays européens (75 % des immigrants). Le rapport au temps et essentiel et il ressort clairement des figures 3.2 et 3.3 : les flux d’arrivée et de départ changent continuellement. A la forte immigration des pays d’ex-Yougoslavie dans les années 1990, c’est une migration d’Allemagne et d’autres pays européens qui prend le relais dans les années 2000 avec des travailleurs hautement qualifiés. Très affaiblis économiquement dans leur pays, les Portugais sont nombreux à venir en ce début ← 63 | 64 → du 21e siècle. Concernant les retours, les ressortissants de trois pays de l’immigration traditionnelle (Italie, Espagne et Portugal) quittent nombreux la Suisse. Pour les Italiens et les Espagnols qui retournent au pays, il s’agit de migrants plutôt âgés : 45 à 55 % d’entre eux ont plus de 40 ans alors que ce groupe représente au plus 30 à 35 % pour l’ensemble des émigrants (OFS : PETRA). Ces retours pourraient ainsi concerner davantage des migrants installés de longue date qui, arrivant au terme de leur vie professionnelle en Suisse, retournent dans leur pays d’origine.

3.2.2  Les résidents étrangers

Nous avons parlé des flux récents de migrants, mais qu’en est-il des stocks dans la population résidente ? Ceux qui viennent et ceux qui restent ne sont pas les mêmes, les motifs et les opportunités évoluent passablement avec le temps. La population étrangère est par conséquent en perpétuelle mutation et change continuellement. Les photographies de la population évoluent lors de chaque recensement. La figure 3.4 permet de la sorte de replacer la situation actuelle dans l’histoire. La Suisse abritait, déjà au début du 20e siècle, des effectifs importants de citoyens étrangers provenant essentiellement des pays voisins. Mais c’est surtout la forte croissance de résidents italiens de 1950 à 1970 qui ressort. Pour les décennies qui suivent, nous constatons que l’éventail des origines s’élargit, ce qui illustre la diversification des flux discutés plus haut.

Si la population étrangère a passablement changé selon les périodes, le rapport du nombre d’étrangers sur les résidents suisses devient de plus en plus grand depuis la fin de la Seconde guerre mondiale (tableau 3.1). De 6 % en 1950, la proportion d’étrangers atteint 23 % en 2010, l’un des taux les plus élevés au monde. Nous évoquions à raison la diversification des origines – la Suisse accueille des migrants de tous les pays du monde – et l’efficacité des politiques des trois cercles (puis des deux cercles), puisqu’il y a dominance des origines européennes qui représentent, vers la fin du 20e siècle, plus de 85 % de tous les étrangers résidants. La variété des origines est certes caractéristique de la Suisse de la fin du siècle dernier, mais les mondes proches de la culture helvétique dominent largement. ← 65 | 66 →

3.2.3  Le coin des pyramides

La structure par âge et sexe de la population de nationalité suisse est assez commune pour un pays occidental d’aujourd’hui (figure 3.5). On y retrouve les marques de l’histoire du 20e siècle, certes moins prononcées qu’ailleurs, avec des baisses de fécondité durant les guerres mondiales suivies d’un rattrapage des naissances. Les trente glorieuses et le baby-boom engendrent un regain des naissances pour atteindre un maximum dans la génération 1965. La seconde transition démographique démarre ensuite, la fécondité diminue jusqu’en 1975 où l’indice conjoncturel de fécondité se stabilise sous le seuil de reproduction, autour de 1.5 enfant par femme. La comparaison entre des pyramides de 1990 et 2000 fait ressortir un vieillissement progressif qui ne devrait d’ailleurs qu’augmenter dans les années à venir. Le rapport de dépendance des aînés (65 ans et plus) sur les actifs (20 à 64 ans) passe de 27.5 % à 29.8 % entre 1990 et 2000. ← 66 | 67 →

Les populations de nationalité étrangère (aussi sur la figure 3.5) se distinguent par une structure plus originale avec un large bombement de jeunes actifs et, au-delà et en deçà de ces âges, une diminution progressive des effectifs de chaque génération. Il convient de s’arrêter sur plusieurs singularités de ces pyramides qui mettent en lumière les caractéristiques des étrangers vivant en Suisse.

La pyramide de 1990 semble mal équilibrée, elle montre un déficit de femmes qui, même s’il est moins visible12, perdure en 2000. En 1990, le rapport de masculinité atteint un maximum de 180 hommes pour 100 femmes à l’âge de 34 ans alors qu’il est à peine supérieur à 110 dix ans ← 67 | 68 → plus tard (voir figure 3.6). Ces écarts entre sexes s’expliquent principalement par deux facteurs. Le premier est que la migration de travail vers la Suisse a pendant longtemps été majoritairement masculine – le regroupement familial n’a pas suffi à rééquilibrer les effectifs par genre. Or, dès le milieu des années 1990, davantage de femmes entrent sur le marché du travail (mais aussi sur le marché matrimonial) suisse. Le second est insti ← 68 | 69 → tutionnel : jusqu’au début de la décennie 1990, les femmes étrangères obtenaient automatiquement la nationalité helvétique lors d’un mariage avec un Suisse. L’abandon de cet accès facilité à la nationalité et la féminisation progressive de la migration a eu pour conséquence un rééquilibre des effectifs des femmes et des hommes de moins de 35 ans lors du recensement de 2000.

La pyramide des étrangers présente un socle jeune d’envergure bien que la migration soit faible aux jeunes âges. Ces jeunes étrangers ne sont pas des migrants à proprement parler mais des enfants d’étrangers, des personnes de deuxième ou troisième génération qui, malgré le fait d’être né en Suisse, n’ont que la nationalité de leurs parents.

Enfin, la dernière particularité de cette pyramide, peut-être un peu plus subtile, provient d’un décalage dans le bombement des actifs. Il se situe autour de 25-34 ans en 1990 et autour de 30-39 ans en 2000. Il y a donc un léger vieillissement chez les actifs mais il n’est que de 5 ans, alors que la période couvre une décennie. Cela s’explique par le renouvellement de la migration. Des migrants arrivent, d’autres partent et, en général, ces ← 69 | 70 → mouvements atteignent leur maximum à la trentaine. Or, entre 1990 et 2000, s’observe un vieillissement des courants migratoires. D’une part, les migrants installés en Suisse remigrent plus tardivement et tendent à prolonger leur séjour : ils « vieillissent » plus longtemps en Suisse. D’autre part, les migrants qui arrivent sont aussi plus âgés, vieillissant ainsi sensiblement la population étrangère moyenne (voir aussi figure 3.8). Ce vieillissement peut s’interpréter par une modification du type de travailleurs migrants qui tend de plus en plus vers des personnes hautement qualifiées. Ces migrants ont, par conséquent, rallongé leurs études et investi dans le capital humain ; ils entrent plus tardivement sur le marché du travail.

Les immigrants dans le sens strict du terme, c’est-à-dire les personnes qui sont nées hors de Suisse, ont une pyramide singulière. Elle se distingue sensiblement de celle de la population de nationalité étrangère (figure 3.7) : parmi les personnes nées à l’étranger, le socle de la pyramide est presque absent (il y a très peu de jeunes), mais leurs effectifs sont plus importants au dessus de 25-34 ans, et ce, surtout pour les femmes. Ces ← 70 | 71 → deux caractéristiques rejoignent des considérations émises plus tôt. La plupart des jeunes étrangers n’ont pas migré mais sont des enfants de deuxième ou troisième génération nés en Suisse13. Enfin, au-delà de la trentaine, à cause de la législation sur les naturalisations, il y a davantage de femmes nées à l’étranger que de femmes qui possèdent un passeport étranger (pour les hommes, il faut attendre la quarantaine et cet écart est moins grand). En effet, jusqu’en 1992, les femmes étrangères qui épousaient un Suisse bénéficiaient d’une acquisition automatique par mariage ; les hommes étrangers mariés à une Suissesses devaient eux passer par tout le processus de naturalisation pour obtenir le passeport à croix blanche.

Figure 3.8 – Pyramides des âges des étrangers arrivés peu avant le recensement (domiciliés à l’étranger 5 ans auparavant), en pour mille, 1990 et 2000

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Sources OFS/SNC : RFP 1990 et 2000

Pour conclure cette section sur les structures par âge et sexe des étrangers, la figure 3.8 montre la pyramide des migrants qui sont arrivés durant les 5 années qui précèdent le recensement. Il s’agit du renouvellement de ← 71 | 72 → la population étrangère par la migration et nous éclaire sur les caractéristiques des derniers flux migratoires. Les immigrants sont à leur arrivée plutôt jeunes14 – même si s’observe un léger vieillissement entre 1990 et 2000 et, si la migration à la fin des années 1980 était plutôt masculine, elle se féminise15 à la fin des années 1990.

3.3  Des groupes de migrants par origine

La Confédération abrite une importante population étrangère qui n’a cessé de croître depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Cette population est certes conséquente mais elle est aussi hétérogène en termes de parcours migratoires et de caractéristiques. En 2000, la Suisse était peuplée par quelques 189 nationalités différentes qu’il n’est évidemment pas possible de traiter séparément. La plupart des études sur la migration en Suisse ont ainsi été contraintes de ne travailler qu’avec les groupes majeurs de migrants. C’est un modèle que nous souhaitons éviter afin d’embrasser au plus près la réalité multiforme du phénomène. Mais comment tenir compte de toute la migration si les groupes sont justement très hétérogènes ?

Pour répondre à ce dilemme, nous avons dans un premier temps privilégié une approche statistique, l’analyse cluster. Nous regroupons par nationalité la population étrangère présente en 1990 et en 2000 selon les trois axes suivants : la structure démographique, la dynamique migratoire et le statut en Suisse. La méthodologie et la discussion des résultats sont présentés dans l’annexe A aux pages 316 et suivantes. Cette analyse statistique fait concrètement ressortir l’hétérogénéité des étrangers établis en Suisse en termes de structures démographiques, de dynamiques migratoires et de statuts en Suisse. Ce travail a néanmoins une limite importante, le manque de visibilité ou d’homogénéité dans certains clusters créant une instabilité des résultats16. Certains groupes se composent en ← 72 | 73 → effet de pays très distincts avec des dynamiques sous-jacentes qu’une telle analyse quantitative ne peut capturer. Il manque en particulier la dimension culturelle, exprimée par une même base régionale. C’est pourquoi, tout en nous basant sur l’analyse exploratoires, il apparaît essentiel d’affiner les groupes obtenus par une approche déductive.

Nous proposons une typologie en 8 groupes de nationalités (voir le tableau 3.2 pour la distribution des nationalités dans les groupes). Les pyramides des âges des groupes sélectionnés (figures 3.9 et 3.10) donnent un aperçu de l’hétérogénéité des populations migrantes retenues en termes de structures démographiques et des dynamiques sous-jacentes.

Les quatre premiers ensembles (les pays de la migration traditionnelle d’Europe du Sud, les pays de la migration récente du Sud de l’Europe, les pays d’Europe occidentale et du Nord, et les pays d’Europe de l’Est) sont à peu de choses prêt identiques à ce que l’analyse cluster a fait ressortir17 et découpent le continent européen selon les dynamiques migratoires propres qui relient ces États à la Suisse. Dans ces ensembles, il y a une véritable cohérence entre les aspects de démographie migratoire, l’histoire et la géographie. Cela ne signifie pas pour autant que les ressortissants de ces pays sont parfaitement similaires. Par exemple, après la chute de l’Union soviétique, l’Est de l’Europe s’est profondément transformé dans les années 1990 et les états ont pris des trajectoires assez variées. Nous avons néanmoins décidé de les réunir en une entité car ils ont longtemps partagé de mêmes caractéristiques culturelles. De plus, nonobstant certains pays ont rejoint l’Union Européenne, l’Europe de l’Est a continué à avoir une unité dans les parcours migratoires vers la Suisse comme l’a démontré l’analyse par cluster.

Le cinquième groupe de cette classification se compose d’une sélection de pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Il englobe des nations occidentales du monde entier qui ont atteint un niveau élevé d’industrialisation. Grâce à de hautes qualifications, ces migrants ont pu franchir les quotas et les barrières à l’installation en Suisse. Ils travaillent dans les grandes multinationales ou dans des PME du tertiaire et sont ce qu’on appelle communément les internationaux. Les trois derniers ensembles ont des composantes de géographie ← 73 | 74 → régionale et dissocient les continents sud-américain, africain et asiatique. Nous avons ici préféré la répartition géographique à l’historique car d’une part elle simplifie et clarifie la représentation et d’autre part, car nous estimons le lien plus marqué par les continents que par le parcours migratoire. Par exemple, un réfugié chilien arrivé en Suisse dans les années 1970 sera plus « proche » d’un immigré bolivien des années 1990 que d’un réfugié vietnamien ayant pourtant un parcours migratoire similaire.

Cette typologie déductive isole encore, indépendamment de l’origine, deux groupes de migrants distincts, les requérants d’asile (détenteurs du permis N) et les diplomates et leur famille, détenteurs d’une autorisation du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Deux raisons motivent ce choix. Premièrement, ces sous-populations ont des caractéristiques différentes des étrangers issus de la même origine. Les diplomates sont une catégorie à part. Hautement qualifiés, ils bénéficient de privilèges en termes de logements ou d’emploi. De plus, ils sont concentrés dans la région genevoise ou bernoise et côtoient leur monde au quotidien, le monde international. Les requérants d’asile ne sont pas des réfugiés reconnus mais bien des personnes dans l’attente d’une décision d’octroi ou de refus de l’asile. De par leur statut, ils ont des droits limités : logement dans des centres, impossibilité du regroupement familial et accès seulement exceptionnel au marché du travail18 (Office fédéral des migrations 2012). Deuxièmement, ces deux groupes sont particulièrement mobiles et sujets au départ, ils ont donc un autre rapport au pays d’accueil puisque leur durée de séjour ne dépend pas uniquement de leurs choix. Et comme nous l’avons entrevu dans le chapitre 2, les permis N et les autorisations du DFAE ne sont pas enregistrés dans l’extrait de la base de données Petra dont nous disposons. Par conséquent, ces populations sont exclues dans les analyses de la mortalité individuelle car nous ne disposons pas des dates de censure. ← 74 | 75 →

Tableau 3.2 – Regroupement définitif des origines en 10 groupes

1 Migration traditionnelle d’Europe du Sud (EU trad)
Italie, Espagne, Grèce.
2 Migration récente du Sud de l’Europe (EU récent)
Ex-Yougoslavie (Serbie, Bosnie-Herzégovine, Croatie, Slovénie, Monténégro, Macédoine), Portugal, Turquie.
3 Europe occidentale et du Nord (EU occ)
Allemagne, France, Autriche, Royaume-Uni, Pays-Bas, Belgique, Suède, Danemark, Finlande, Liechtenstein, Norvège, Irlande, Luxembourg, Islande, Malte, Saint-Marin, Andorre, Monaco, Cité du Vatican.
4 Europe de l’Est (EU est)
Ex-Tchécoslovaquie (République Tchèque, Slovaquie), Pologne, Ex-URSS (Russie, Ukraine, Biélorussie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Moldavie, Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Tadjikistan, Ouzbékistan, Kazakhstan, Kirghizistan), Hongrie, Roumanie, Bulgarie, Albanie.
5 Autres pays de l’OCDE (OCDE)
Etats-Unis, Canada, Japon, Australie, Israël, Corée (Sud), Nouvelle-Zélande.
6 Amérique latine (Am latine)
Brésil, Chili, République dominicaine, Colombie, Pérou, Argentine, Mexique, Uruguay, Equateur, Bolivie, Cuba, Venezuela, Haïti, Jamaïque, Paraguay, El Salvador, Guatemala, Costa Rica, Dominique, Honduras, Panama, Nicaragua, Trinidad-et-Tobago, Guyana, Barbade, Bahamas, Sainte-Lucie, Belize, Antigua-et-Barbuda, Grenade, Saint-Kitts-et-Nevis, Suriname, Saint-Vincent-et-les-Grenadine.
7 Afrique et Proche-Orient (Afrique)
Maroc, Algérie, Congo (Kinshasa), Ouganda, Jordanie, Tunisie, Iran, Angola, Ethiopie, Yémen, Oman, Cameroun, Irak, Liban, Egypte, Afrique du Sud, Cap-Vert, Maurice, Ghana, République centrafricaine, Kenya, Soudan, Nigéria, Côte d’Ivoire, Seychelles, Afghanistan, Syrie, Madagascar, Libye, Rwanda, Congo (Brazzaville), Tchad, Burundi, Guinée, Namibie, Qatar, Togo, Somalie, Sénégal, Zimbabwe, Chypre, Bénin, Burkina Faso, Gambie, Arabie saoudite, Koweït, Libéria, Mali, Sierra Leone, Palestine, Tanzanie, Mozambique, Guinée-Bissau, Gabon, Niger, Mauritanie, Zambie, Emirats arabes unis, Lesotho, Malawi, Swaziland, Djibouti, Bahreïn, Guinée équatoriale, Botswana, Sahara occidental, Comores Sao, Tomé-et-Principe.
8 Reste de l’Asie (Asie)
Sri Lanka, Vietnam, Chine, Inde, Thaïlande, Philippines, Cambodge, Pakistan, Malaisie, Indonésie, Laos, Taïwan, Bangladesh, Singapour, Corée (Nord), Népal, Myanmar, Mongolie, Maldives, Bhoutan, Brunei.
9 Requérants d’asile (Asile)
Tous pays confondus.
10 Permis diplomatiques (DFAE)
Tous pays confondus. ← 75 | 76 →

3.4  Les caractéristiques sociales, économiques, culturelles et juridiques des étrangers

Résumé des informations

Pages
XII, 436
ISBN (PDF)
9783034327992
ISBN (ePUB)
9783034328005
ISBN (MOBI)
9783034328012
ISBN (Livre)
9783034321068
Open Access
CC-BY-NC-ND
Langue
Français
Date de parution
2017 (Février)
mots-clé
Mortalité Inégalités Migration Santé Suisse
Published
Bern, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2017. XII, 431 p., 74 ill. en couleurs, 20 ill. n/b, 1 tabl. en couleurs, 29 tabl. n/b

Notes biographiques

Jonathan Zufferey (Auteur)

Jonathan Zufferey est chercheur au sein du nccr – on the move et s’intéresse actuellement aux trajectoires de mobilité des migrants en Suisse. Il est aussi chargé de cours à l’Institut de démographie et socioéconomie de l’Université de Genève. Il a effectué sa thèse de doctorat en 2014 sur les inégalités face à la mort entre les populations suisse et étrangères.

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Titre: Pourquoi les migrants vivent-ils plus longtemps ?