Chargement...

Un Pays au Carrefour

Histoire de la Slovénie

de Oto Luthar (Éditeur de volume)
Collections 560 Pages

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • PRÉFACE
  • Table des matières
  • INTRODUCTION
  • DE LA PRÉHISTOIRE À LA FIN DU MONDE ANTIQUE
  • QUAND L’ARCHÉOLOGIE CRÉE L’HISTOIRE
  • L’EMPIRE ROMAIN : CONQUÊTE ET PAX ROMANA
  • DES GUERRES MARCOMANES À L’INSTALLATION DES TRIBUS SLAVES
  • LE HAUT MOYEN ÂGE
  • INSTALLATION DES SLAVES ET ETHNOGENÈSE
  • LA PÉRIODE CAROLINGIENNE : IXe SIÈCLE
  • LA FÉODALITÉ
  • RÉORGANISATION DES MARCHES ET MODIFICATION DES FRONTIÈRES ETHNIQUES ET LINGUISTIQUES
  • DE L’AUTONOMIE À L’UNIFICATION DES RÉGIONS DES BASSINS ALPIN ET DANUBIEN
  • « TRES ORDINES SLOVENORUM » : SOCIÉTÉ, ÉCONOMIE, CULTURE
  • LES ÉTOILES DE CELJE
  • SANGLANTE FIN DU MOYEN ÂGE
  • LES DÉBUTS DE LA PÉRIODE MODERNE
  • DE L’HUMANISME À LA RÉFORME
  • DE LA RIGUEUR DE LA CONTRE-RÉFORME À L’EXUBÉRANCE DU BAROQUE
  • ÉRUDITS, OFFICIELS ET PATRIOTES S’ATTACHENT À CHANGER LE MONDE
  • MODERNISATION ET ÉMANCIPATION NATIONALE
  • SOUS L’AUTORITÉ DE LA FRANCE
  • LE VORMÄRZ – ÉPOQUE DE NON-LIBERTÉ
  • « L’ANNÉE DE LA LIBERTÉ », LA RÉVOLUTION DE 1848 ET LA « SLOVÉNIE UNIFIÉE »
  • LES SLOVÈNES À L’ÉPOQUE DE LA CONSTITUTION
  • UNITÉ ET EXISTENCE NATIONALE
  • DANS LES RETS DES PARTIS POLITIQUES
  • L’AUTRE FACE DE L’HISTOIRE
  • DE LA MONARCHIE AU ROYAUME
  • DIVISÉS PAR LA GRANDE GUERRE
  • L’ÉLABORATION DU NOUVEL ÉTAT
  • LE ROYAUME DES SERBES, CROATES ET SLOVÈNES
  • LA DICTATURE ET LA CRISE
  • UNE NATION DÉMEMBRÉE : LA DEUXIÈME GUERRE MONDIALE EN SLOVÉNIE
  • LA SLOVÉNIE APRÈS LA LIBÉRATION : LA « RÉPUBLIQUE POPULAIRE » ET L’ÂGE DU SOCIALISME
  • L’INSTAURATION DE « L’ORDRE NOUVEAU »
  • LE PREMIER QUINQUENNAT ET L’AUTOGESTION
  • DE LA CRISE AU CONFLIT – ET AU-DELÀ
  • ÉPILOGUE
  • BIBLIOGRAPHIE CHOISIE
  • INDEX
  • LES AUTEURS

INTRODUCTION

Au cours de l’été 2002, une gigantesque carte du monde était exposée en face du Victoria and Albert Museum à Londres. Elle était installée dans une aire de jeux dont l’entrée était, par la force des choses, uniquement réservée aux enfants. À vrai dire, la carte était conçue pour eux : elle avait pour but de leur apprendre à reconnaître les différents pays du monde par le jeu. C’était une bonne idée… Malheureusement, en regardant cette carte de près, il apparaissait qu’elle était gravement incomplète : en effet, elle comportait des photos de villes importantes mais, par exemple, là où aurait dû se trouver la Slovénie, il y avait une vue de Venise. La surface disponible étant limitée, la photo de la Sérénissime couvrait l’emplacement de ce pays plutôt petit. De la même façon que Vienne, Venise l’avait emporté sur ce pays qu’en fait personne ne connaissait. Et, comme par le passé, les grands voisins de la Slovénie s’étalaient sur l’ensemble de son territoire – même si de façon symbolique.

Les auteurs décidèrent ainsi d’écrire l’histoire de la Slovénie et de parler de ce point sur la carte qui, pour toute personne ne disposant que d’une connaissance moyenne de l’histoire de l’Europe et de sa géographie, correspondait à une partie de l’Italie ou de l’Autriche.

Lors de leur travail, ils se donnèrent pour mission de présenter la Slovénie, ou les pays slovènes, comme un territoire, un espace entre deux mondes : un au-delà entre l’Europe et sa périphérie. Car, à l’instar des premiers touristes modernes, les visiteurs de passage percevaient intuitivement que le pays slovène se distinguait des pays environnants. Ils notèrent que les paysages de même que l’atmosphère, l’histoire, les mœurs et la langue se différenciaient du reste de cette partie de l’Europe. De prime abord, ils trouvaient que le pays était comparable à « la Suisse ou au Tyrol ». Puis, après « un examen plus approfondi », ils constataient que l’ambiance était slave. La langue ressemblait à du serbe, ou à du croate – mais avec des différences notables… Elle semblait plus archaïque, plus compliquée… et terriblement difficile à apprendre.

Toutefois, pour tous ceux qui connaissent un peu les Slovènes, le plus surprenant est sans conteste leur histoire. Il est en effet difficile de comprendre comment ce peuple a réussi à survivre à tant de siècles de domination étrangère et d’influences extérieures.

Aussi les auteurs décidèrent-ils de présenter l’histoire de la Slovénie en même temps que celle de cette partie de l’Europe, notamment pour les périodes antérieures à l’arrivée des Slaves. Parfaitement conscients du caractère habituellement ←11 | 12→succinct et superficiel des présentations de cette partie de l’histoire, ils prirent le parti de l’exposer autant qu’il était possible dans toute sa complexité et dans son intégralité afin de souligner que les Slaves ne s’étaient pas fixés dans un no man’s land et qu’ils n’avaient pas simplement pris la place des habitants celto-romains de la période précédente. Bien au contraire, ces populations évoquées comme étant, au milieu du VIe siècle, des nouveaux venus, découvraient l’Occident, et l’Occident les découvrit à son tour au IXe siècle. C’est précisément à partir de cette époque que ceux qui écrivaient en Occident furent à même de nommer ces populations (avec des noms sous lesquels nous les connaissons encore aujourd’hui) au lieu de les amalgamer en une seule grande masse : les Slaves. Les historiens, considérèrent qu’ils avaient affaire à des « peuples » déjà bien constitués. Cependant la réalité était plus complexe : la formation de ces peuples était une question d’acculturation réciproque.1

Les périodes suivantes furent abordées dans le même esprit. Nous ne présentons pas l’histoire de la Slovénie comme une marche soumise, pour l’essentiel, à différents gardes-frontières. Nous avons évité de décrire le peuple slovène comme un bouc émissaire voué à protéger l’Empire, tantôt contre les Magyars, tantôt contre d’autres Slaves, plus tard contre les Turcs. De même, nous pensons que les Slovènes furent bien plus présents lors des périodes successives que lors des deux événements habituellement relatés – sous les comtes de Celje durant un bref éclair de gloire puis, pendant la Réforme, avec les prémices d’un renouveau du sentiment national et de la langue slovène.

Les siècles suivants furent traités dans le même esprit. Le vingtième siècle, en particulier, lorsque les Slovènes rallièrent le mouvement de résistance à l’occupation germano-italo-hongroise pendant la Deuxième Guerre mondiale puis, lorsqu’enfin ils obtinrent leur indépendance sans être entraînés dans les conflits qui suivirent la désintégration de la Yougoslavie.

Le dessein des auteurs de cet ouvrage est simple : au lieu de vues d’ensemble succinctement esquissées, nous proposons une histoire, concise mais complète, du peuple slovène qui permette au lecteur de contourner – ou de traverser – les schémas stéréotypés sur la région. Nous souhaitons montrer tout ce qui a été dissimulé par la bureaucratie des cultures hégémoniques au cours des deux mille ans d’histoire de l’actuel espace slovène. En d’autres termes, notre ambition est de présenter l’histoire de cet espace qui était caché par une photo de ←12 | 13→Venise à tous ceux qui s’interrogeaient en regardant cette carte à Londres, et à tous ceux qui s’intéressent au passé de l’un des plus petits pays d’Europe.

Oto Luthar

Ljubljana, août 2019

←13 |
 14→←14 | 15→

1 Voir également Thomas Lienhard, « Slavs, Bulgarians, and Hungarians. The Arrival of New People », in: Rome and the Barbarians. The Birth of a New World, éd. Jean-Jacques Aillagon (Milano: Skira, 2008), 578–579.

DE LA PRÉHISTOIRE À LA FIN DU MONDE ANTIQUE

QUAND L’ARCHÉOLOGIE CRÉE L’HISTOIRE

DE LA PÉRIODE GLACIAIRE AU DÉCLIN DES COMMUNAUTÉS DES CHASSEURS-CUEILLEURS

Dans ce qui est aujourd’hui la Slovénie, aucune trace fossilisée de l’homme du Paléolithique n’a pu être découverte à ce jour datant du Paléolithique moyen. La découverte la plus ancienne a été celle d’un crâne humain provenant de la rivière Ljubljanica et que l’on date du Mésolithique. Par ailleurs, les deux espèces de l’Homo sapiens – les Néanderthaliens (Homo sapiens neanderthalensis) et les Cro-Magnons (Homo sapiens sapiens) ont laissé des preuves de leur présence. Les Néanderthaliens ont séjourné en Europe, et en Slovénie, durant le Paléolithique moyen (de -300 000 à -30 000 ans), puis ont disparu ; les Cro-Magnons, eux, vécurent durant la période du Paléolithique tardif (-40 000 à -10 000 ans).

Les découvertes datant du Paléolithique inférieur (-300 000 ans) sont rares en Slovénie et ne sont attestées que dans quelques fouilles, aux environs de Postojna, comme celles de la couche inférieure de Betalov spodmol (Grotte de Betal). Les sites du Paléolithique moyen sont essentiellement des cavernes et sont vieux de plus de 200 000 ans. Il est intéressant de constater que des populations du Paléolithique ont visité ces cavernes, à différentes époques, sans avoir été conscientes de présences antérieures et ce bien qu’ayant suivi, pendant les millénaires, les mêmes itinéraires à la poursuite de buts similaires. La période du Paléolithique moyen est à son apogée durant les trois premiers quarts du dernier âge glaciaire (il y a de 115 000 ans à 30 000 ans), quand les Néandertaliens qui fabriquaient et utilisaient des outils de pierre vivaient là. Pendant la transition du Paléolithique moyen au Premier Paléolithique supérieur (il y a de 40 000 à 30 000 ans), les Cro-Magnons s’installèrent en Europe tandis que la souche des Néandertaliens s’éteignait. Des outils complexes, faits de bois avec des éléments interchangeables en pierre et en os, caractérisaient les populations de ce Premier Paléolithique supérieur. On rattache également à cette période l’apparition de l’art et de la religion. Le rapide développement de la souche de ←15 | 16→l’homme de Cro-Magnon fut encore accéléré par les grandes transformations du climat qui intervinrent il y a entre 35 000 et 10 000 ans. Un net rafraîchissement provoqua l’extension des glaciers, ce qui interrompit les relations entre différentes régions et, transformant l’environnement naturel, constituait un très sérieux défi pour les hommes comme pour les animaux. Certains groupes de Cro-Magnons réalisèrent ainsi d’importantes avancées techniques. Il y a environ 13 000 ans, à cette période glaciaire succéda un rapide réchauffement annonçant le début des conditions climatiques contemporaines.

Les sites du Paléolithique moyen et du Premier Paléolithique supérieur sont particulièrement nombreux dans le bassin de Postojna, là où la plaine du Frioul jouxte l’Adriatique septentrional, alors continental. La plaine fertile et les contreforts collinaires des chaînes de montagnes subalpines et dinariques fournissaient une nourriture abondante, orientant ainsi de façon significative les déplacements humains. Les deux principaux sites néanderthaliens étaient Betalov spodmol à Zagon, près de la grotte de Postojna et Divje babe I, au-dessus de Reka dans la vallée de l’Idrijca. Ces cavernes furent habitées à différents moments tant par des Néanderthaliens que par de gros animaux : lions des cavernes, hyènes, loups et, plus particulièrement, ours. Les ossements d’ours des cavernes ont été découverts à proximité d’outils néanderthaliens. De cette proximité, on a imprudemment conclu à l’existence d’un culte de l’ours des cavernes ; néanmoins, des restes culinaires à proximité de rares foyers permettent de déterminer, au moins en partie, le mode de vie des Néanderthaliens. Ceux-ci ne faisaient qu’explorer les cavernes, essentiellement en quête de gros os et de crânes de grands animaux, d’ours en particulier. Ils écrasaient ces os pour en récupérer la moelle, très nutritive. Sans doute ces populations consommaient-elles une nourriture semblable à celle de l’ours et avaient-elles des besoins semblables en ce qui concerne leur habitat dans les cavernes. Une certaine concurrence – dont nous savons peu de choses – a ainsi pu se développer entre animaux et humains.2 Les Néanderthaliens, semble-t-il, ne recherchaient pas de perfectionnement ou de nouveaux défis et ont pu se contenter de ce qu’ils avaient. On remarquera que Néanderthaliens et ours des cavernes, ←16 | 17→tous deux excellents dans leur adaptation aux conditions de l’âge glaciaire, disparurent de concert, tandis que les Cro-Magnons et l’ours brun – espèces moins spécialisées – continuèrent à survivre et à se développer. C’est surtout par la technologie que l’Homme a progressé.

L’un des sites de l’homme de Néandertal et de l’homme de Cro-Magnon les plus intéressants et les mieux étudiés est celui de Divje babe I.3 C’est là que fut faite la découverte la plus remarquable du Paléolithique en Slovénie : une flûte vieille d’environ 60 000 ans, à ce jour sans doute la plus ancienne du monde. Divje babe I constitue aussi un site d’une valeur exceptionnelle car c’est le seul, en Slovénie, où des objets appartenant aux derniers Néanderthaliens ont été découverts (il n’y a que peu de sites semblables en Europe). C’est aussi l’un des quatre sites slovènes à contenir également des objets relevant des premiers Cro-Magnons. Cette découverte de la flûte néanderthalienne a radicalement transformé les conceptions précédentes quant aux capacités rationnelles des Néanderthaliens que l’on n’avait jusque-là pas crus capables des compétences artistiques même les plus élémentaires. Cette flûte en est la preuve, même si nous ignorons tout de son emploi et de son objet.

Durant le Premier Paléolithique supérieur (il y a de 40 000 à 20 000 ans), les Cro-Magnons, nos ancêtres directs, commencèrent à s’établir en terre slovène. On les identifie grâce à des outils et objets d’art de l’Aurignacien et du Gravettien en pierre, os, dents et corne ; il est aussi possible qu’ils aient inventé la lance et, plus tard, le harpon, le boomerang et l’arc. Ils utilisaient des aiguilles en os : de fait, la plus vieille aiguille de ce type a été trouvée en Slovénie (Potočka zijalka). Pour façonner les os, les dents et les cornes ils utilisaient des ébauchoirs et pour les peaux des racloirs grossiers, mais aussi des fins. Ces peaux servaient à fabriquer des habits, des tentes et des éléments de couchage. Pendant les périodes plus chaudes, les Cro-Magnons migraient vers d’autres cavernes telles que Potočka zijalka, située à 1 700 m d’altitude sur le mont Olševa, ou la Mokriška jama (caverne de Mokrica, située à 1 500 m d’altitude) sur le mont Mokrica. À Potočka zijalka, premier site paléolithique découvert en Slovénie, des dents d’un bœuf musqué, animal arctique caractéristique, ont été découvertes ainsi que, plus récemment, celles d’une autre espèce typique de l’Arctique : le glouton. À l’intérieur de la caverne, outre plus de 80 éléments d’outils de pierre et une grande quantité d’ossements d’ours, 134 autres objets fabriqués ←17 | 18→en os, essentiellement des pointes de flèches, furent découverts, y compris la fameuse flûte faite à partir d’une mandibule d’ours.

Le Deuxième Paléolithique supérieur (il y a de 20 000 ans à 10 000 ans) se caractérise par des altérations rapides et décisives dans l’environnement naturel (glaciation, poussées de réchauffement, extinction de gros animaux). L’économie de chasse-cueillette atteint son point culminant, les humains vivent dans des sites en plein air. Le site le plus riche est celui de Ciganska jama (caverne de Ciganska) près de Željne (Gravettien supérieur). Pendant l’Âge de pierre moyen (Mésolithique et le début de l’Holocène, il y a environ de 11 000 à 7 000 ans), l’environnement, y compris la vie des humains, commence à subir d’importantes transformations. La forêt s’étend considérablement, les animaux sylvicoles se multiplient. Les humains, utilisant les outils microlithiques de l’époque, n’avaient pas encore d’habitat fixe et vivaient principalement de la chasse, d’abord à l’ibex et plus tard au cerf ; les dépôts des coquilles indiquent qu’ils se nourrissaient aussi d’escargots. C’est à ce moment-là que le loup commence à être domestiqué et qu’apparaissent les premiers chiens. La transition vers le Mésolithique n’est pas bien connue en Slovénie et les sites mésolithiques assez rares : Špehovica, Mala Triglavca, ainsi que Viktorjev spodmol et Jamnikov spodmol sont les plus significatifs. Les humains commencent à passer à l’agriculture et à l’élevage.

PASTEURS ET AGRICULTEURS DU NÉOLITHIQUE ET DE L’ÂGE DU CUIVRE

La fin de la période glaciaire apporte de grandes transformations : la mer mordit sur ce qui, jusque-là, avait été la baie continentale de Trieste ; des lacs glaciaires apparurent dans les Alpes ; la faune et la flore furent transformées. Les humains se mirent à fonder des établissements permanents, et leur nombre augmenta fortement, étant donné que l’agriculture et l’élevage procuraient de nouvelles sources de nourriture. Cette évolution révélait un progrès radical, peut-être même une révolution, durant le Néolithique. On se mit à cultiver des variétés spécifiques de céréales telles que le blé et l’orge et à élever des animaux domestiques comme les chèvres, les moutons, les porcs et les bovins.

Le Moyen Orient avait déjà été occupé par des hommes du Néolithique durant le VIIIe millénaire av. J.-C. et on relève les premières traces d’agriculteurs en Grèce au début du VIIe millénaire, bien que ceux-ci n’aient pas encore pratiqué la poterie. Les habitants des régions du Haut Danube pratiquaient néanmoins les labours au VIe millénaire et savaient fabriquer des vases en céramique qu’ils décoraient de motifs uniformes. À peu près à la même époque, une population ←18 | 19→néolithique habitait le centre des Balkans, caractérisée par la culture de Vinča et nommée d’après ce site proche de Belgrade, en Serbie. Des influences en provenance du bassin des Carpates et de la côte orientale de l’Adriatique se font aussi sentir en territoire slovène. Le plus ancien établissement à l’air libre découvert à ce jour se situe en Slovénie occidentale, sur le piémont de Sermin, près de Koper (région de Capris, aujourd’hui Koper) et date du VIe millénaire ou du début du Ve millénaire av. J.-C. Jusqu’à l’heure actuelle, les seules autres découvertes, datant des périodes les plus anciennes du Néolithique, se situent dans les grottes de l’arrière-pays karstique de Trieste. Cette région était sans doute encore peuplée de chasseurs qui entrèrent en contact avec des pasteurs du golfe de Kvarner et de Dalmatie, d’où les éleveurs de moutons et de chèvres introduisirent dans le Karst les céramiques de Danilo et la poterie de Hvar. (Les céramiques sont dites « de Danilo », un site près de Šibenik, tandis que la poterie tire son nom de l’île de Hvar.) Le site de Sermin laisse deviner que les pasteurs s’étaient fixés sur le littoral. Des informations intéressantes sur le Chalcolithique (Âge du cuivre) en Slovénie occidentale sont fournies par des sites de cavernes (à Mala Triglavca et Podmol près de Kastelec) qui constituaient encore l’abri principal de groupes d’éleveurs-chasseurs. Une étude zoologique et botanique a mis en évidence le fait que des pasteurs ont, un certain temps, séjourné dans plusieurs de ces grottes. Des restes de mouton et des déjections de chèvres dans les couches de culture néolithique à Spodmol, de même encore que la présence d’une forêt mixte de chênes et d’une végétation typique de pâturage indiquent que les troupeaux pâturaient à proximité des grottes. Des ossements attestent l’élevage de moutons, chèvres, porcs et bovins domestiques.

Certains outils de cette époque étaient élaborés à partir de pierre locale ;4 des découvertes de creusets (vases utilisés pour la fonte) indiquent que les métallurgistes de l’Âge du cuivre faisaient probablement fondre le minerai sur des foyers en plein air. En soufflant, ils pouvaient augmenter la ventilation donc ←19 | 20→accélérer la fonte. Les aides à la ventilation comprenaient des soufflets et des cannes de souffleur. Les plus anciennes découvertes, en cuivre, sur sites slovènes remontent à la première moitié du IVe millénaire av. J.-C. et consistent en haches et poignards, probablement fabriqués à l’est. L’artisanat domestique commence à se développer un peu plus tard, comme le montrent des restes de vases à fusion, avec traces de cuivre ; ils datent de la moitié du IVe millénaire av. J.-C. et proviennent de Hočevarica, dans la zone de Ljubljansko barje (Marais de Ljubljana). Des restes d’un moule en argile datant de la fin du IVe millénaire av. J.-C. ont été découverts au Maharski prekop (Canal de Mahar). Des moules d’argile, simples et doubles, pour petites hachettes et des vases d’argile pour métal fondu, provenant de Dežmanova kolišča (habitations sur pilotis de Dežman), datent du IIIe millénaire av. J.-C., c’est-à-dire de l’Âge du cuivre tardif, une époque où le travail du métal était désormais bien établi dans la Slovénie d’aujourd’hui. Les habitations sur pilotis, près d’Ig dans les marais de Ljubljana, ont été étudiées pour la première fois à la fin du XIXe siècle par Karl Deschmann, curateur puis directeur du Musée Régional de Carniole à Ljubljana (aujourd’hui Musée National de Slovénie). Cette période est caractérisée par l’établissement de communautés relevant de la culture de Vučedol (nom d’un site dans le nord de la Croatie) qui ont laissé des traces principalement dans les marais de Ljubljana.

Pasteurs et éleveurs ne s’établirent pas avant le Ve millénaire av. J.-C. dans l’intérieur de la Slovénie,5 là où, auparavant, avaient vécu les populations de chasseurs-cueilleurs. Cette nouvelle population se fixa sur des promontoires au-dessus de rivières – telles que Moverna vas, près de Semič – dans la courbe de cours d’eau ou dans des cavernes, près de lacs et dans les marais, sur des collines également ; ils édifiaient aussi des castellaras renforcés par une clôture de pierres sèches (par exemple : Gradec près de Mirna). Un site funéraire, dont on estime qu’il établit la transition entre le Néolithique tardif et l’Âge du cuivre, a été découvert à Ajdovska jama (caverne d’Ajdovska) près de Nemška vas et de Krško, dans la partie la plus orientale de la Basse Carniole. La caverne a deux entrées et un plan complexe, avec plusieurs salles. Les défunts étaient déposés à même le sol, selon un plan établi d’avance et généralement entourés d’un cercle de cailloux. On a trouvé près d’eux divers vases, des bracelets féminins, des colliers, des pendentifs ainsi que des haches de pierre et des pointes ←20 | 21→de flèche – attributs masculins. De la vaisselle, remplie de graines, divers os d’animaux et des restes de foyer font penser à des rites funéraires comprenant un repas ou des offrandes de nourriture pour le défunt. Sur la base des restes posthumes, les anthropologues ont pu dénombrer 31 individus : 7 hommes, 8 femmes et 16 enfants.

La plupart des sites connus du IVe millénaire av. J.-C. ont été découverts dans les marais de Ljubljana, dont les habitants avaient conservé des contacts avec les régions du Danube, de la Méditerranée et des Alpes. Au début du IIIe millénaire av. J.-C. des populations de la culture de Vučedol se mirent à fonder des établissements permanents dans les marais de Ljubljana et ailleurs, sur le territoire de la Slovénie actuelle (Vinomer au-dessus de Metlika, le château de Ptuj, le karst triestin). Ces habitations sur pilotis dans les marais de Ljubljana constituèrent une découverte exceptionnelle. Plus de 40 habitations, échelonnées dans le temps, ont été découvertes et même la cour impériale à Vienne s’intéressa aux recherches de Deschmann. Le désir de sécurité est sans doute à l’origine de ces cabanes sur pilotis.6

L’une des caractéristiques remarquables des habitants de ces cabanes est la qualité de leur poterie, admirablement décorée, ce qui révèle des pratiques créatives, artistiques. Des aiguilles en os, des fuseaux en argile, des restes d’habits en laine montrent que les femmes tissaient et cousaient. Les intéressantes décorations sur leur céramique, en particulier sur des statuettes anthropomorphes, peuvent donner une idée de celles sur leurs habits. Tout cela, ainsi que des vases splendides, constitue l’héritage le plus frappant de cette époque.

La transition de l’économie de chasse-cueillette vers l’exploitation du sol s’accompagna d’une perpétuation de la cueillette, de la chasse et de la pêche. La nourriture continue d’indiquer que ces habitants ne se nourrissaient pas que de poissons ou de coquillages, mais aussi de cerfs, de biches, de sangliers et même d’ours. Le buffle et le bison entraient également dans leur diète, encore que les restes sont plus rares. Ces gens ramassaient les noix et autres produits de la forêt ←21 | 22→et des pépins de raisin ont été trouvés dans plusieurs habitations sur pilotis des marais de Ljubljana. Les débris d’un harpon en trois parties (tige de bois, terminaison en os et pointe en corne) ont été découverts près du village d’Ig : il était utilisé pour chasser le castor, la loutre et de gros poissons. Les habitants cultivaient certainement la terre, ce qu’indiquent non seulement la permanence des habitations mais aussi des houes en pierre, des couteaux à récolte et des meules. Des graines carbonisées de céréales ont également été trouvées ainsi que celles de plantes cultivées, telles que froment et orge de même que de grands pots en argile dans lesquels les réserves de nourriture étaient sans doute conservées.

Ces habitants, à cette époque, utilisaient aussi des sortes de pirogues, faites d’un tronc évidé, dont on a retrouvé plusieurs exemplaires. En outre, les débris de l’un des chariots les plus anciens d’Europe (une roue et un essieu) ont été mis à jour sur le site de Stare gmajne ; ils datent de la fin du IVe millénaire av. J.-C. À en juger par la datation au carbone 14, la majorité des pirogues sont du Ier millénaire av. J.-C. mais celles de Stare gmajne ont été connues et utilisées dès le IVe millénaire av. J.-C. Ces habitations sur pilotis disparaissent au début du IIe millénaire av. J-C., sans doute du fait de l’assèchement progressif du lac qui se transforma en marécages.

L’ESSOR DE LA MÉTALLURGIE À L’ÂGE DU BRONZE ET LES PREMIERS CASTELLARAS

Pendant la première phase de l’Âge du bronze (du XXIIe au XVIe siècle av. J.-C.), les habitants des marais de Ljubljana continuèrent de vivre comme ils avaient l’habitude de le faire quand la culture de Ljubljana avait atteint son point culminant et s’était étendue à la région du littoral et le long des côtes, en direction du sud, de la Dalmatie. Son déclin, à la fin de cette période, n’a cependant pas été totalement expliqué. En Slovénie centrale, la transition avec le IIe millénaire av. J.-C. ne fut certainement pas une période charnière aussi importante qu’elle le fut dans la région de la mer Égée, là où la société bénéficiait d’une base économique plus développée. Les populations des régions égéennes vivaient dans des cités et s’étaient socialement stratifiées : c’était l’époque de l’essor des sociétés minoenne et mycénienne. Dans la région du Danube également, la population bénéficiait d’un niveau de développement supérieur, dû aux gisements de minerais des Carpates et aux contacts avec des cultures plus développées.

À cette époque, les régions slovènes se trouvaient à la périphérie des nouveaux courants et des événements. Pendant l’Âge du bronze moyen (du XVIe au XIVe siècle av. J.-C.), deux cultures aux traits caractéristiques s’étaient établies dans la région. Une population qui enterrait ses morts dans des tumuli ←22 | 23→vivait dans le nord-est de la Slovénie (Styrie). Ses établissements occupaient les zones basses et les collines. Leur culture matérielle (insuffisamment étudiée) était caractéristique de l’Europe Centrale. À l’ouest, dans le Karst et en Istrie, la population connue comme appartenant au groupe culturel des castellaras vivait sur les sommets des collines dans des mini-cités entourées de murs de défense en pierre (« castellieri » – « kaštelirji »).

Tandis que les établissements de Slovénie ont été imparfaitement étudiés, ceux de l’arrière-pays triestin sont bien mieux connus. Il est intéressant de noter que, encore vers la fin du XIVe et au XIIIe siècles av. J.-C., les habitants des sites du Karst vivaient « à l’ancienne » alors que leurs sites de crémation au sol (connus sous le nom de culture de champs d’urnes) constituaient une importante innovation à l’échelle de l’Europe. Ces habitants du Karst furent confrontés à de grands changements. L’un des établissements les plus typiques et les mieux conservés est celui de Debela griža, près de Volčji grad, non loin de Komen. Il avait été renforcé par une imposante muraille double dans la zone des bas-fonds et par une muraille simple là où une crevasse karstique protégeait la cité. Les cavernes continuaient d’être appréciées par l’homme de l’Âge du bronze comme lieux occasionnels d’habitation, par exemple à Podmol près de Kastelec et à Jama pod Predjamskim gradom. Ce n’est qu’au Xe siècle av. J.-C. que les habitants du Karst commencèrent à incinérer leurs défunts dans des sites funéraires à même le sol. Les principales découvertes datant de l’Âge du bronze tardif dans la zone de la culture des castellaras furent faites à proximité de Škocjan.

Un genre de vie différent s’annonça en Europe à la fin du XIVe siècle av. J.-C., avec l’arrivée de nouvelles populations. Celles-ci vivaient de manière différente dans des établissements différents ce qui en changea considérablement l’apparence. Cette transformation est particulièrement sensible en ce qui concerne les rites funéraires. Les défunts étaient incinérés et leurs cendres conservées dans des urnes simplement enterrées dans le sol, sans tumulus. Leur culture est dite culture des champs d’urnes.

Ces changements brusques sont difficiles à expliquer. Peut-être étaient-ils simplement dus à de grands progrès techniques qui provoquèrent la stratification sociale de la société dans différentes régions d’Europe. Ce furent cependant, comme on l’a vu, des migrations à grande échelle qui provoquèrent sans doute ces mutations en Europe. On considère que ces migrations ont dû provoquer le déclin de la culture mycénienne en Grèce, la chute de l’empire hittite en Asie Mineure et la chute de diverses grandes cités orientales comme Troie, Byblos et Ugarit. L’Égypte, elle aussi, fut menacée : les sources mentionnent les ←23 | 24→peuples de la mer. Ils furent cependant soumis par le pharaon Ramsès III en 1189 av. J.-C.

Ces nouvelles populations qui incinéraient leurs morts s’installèrent aussi dans ce qui est aujourd’hui la Slovénie, laissant des traces en Styrie, dans le Prekmurje et dans le centre du pays. Deux des sites les plus importants sont Oloris près de Doljni Lakoš et Rabelčja vas à Ptuj. Ces divers sites slovènes ont livré différents types de haches, des bijoux en bronze (parfois façonnés de manière très complexe) ainsi que diverses urnes en céramique de forme simple et autres vases. Parfois, comme dans le cimetière du site de Rabelčja vas, ce sont là les seules découvertes faites dans les tombes. Ces établissements de Slovénie relevaient d’une culture relativement uniforme sur toute l’étendue allant de l’ouest de la Hongrie à l’est de la Croatie et au nord de la Bosnie. Ces implantations étaient cependant peu nombreuses en Slovénie au début de l’Âge du bronze.

La fin du IIe millénaire av. J.-C. apporta encore d’autres nombreux changements. Encore d’autres populations arrivèrent dans ces régions, modifiant l’apparence des implantations, encore que les autochtones soient reconnaissables à leurs cimetières à incinération au sol. Dans le sud-est de la zone alpine, on ne peut parler de zone évoluée qu’à la fin de l’Âge du bronze (fin de XIe et Xe siècles av. J.-C.). Différentes communautés se formèrent à cette époque sans grandement se différencier autrement que par des particularités locales révélées par leur culture matérielle. En Slovénie, le long de la Drave et de la Mura, on distingue le groupe de Ruše (Ruše, Maribor, Ormož) ; le deuxième groupe principal (groupe Dobova) comprend les habitants de Posavje, le long de la Save ; un troisième groupe, en Slovénie centrale, inclut ceux identifiés à la culture de Ljubljana (Ljubljana, Mokronog, Novo mesto). Leurs objets funéraires ne se distinguent guère et ne révèlent qu’une légère stratification sociale à cette époque. Néanmoins, des modifications de long terme s’annoncent à l’approche du Ier millénaire av. J.-C. Elles s’achevèrent au VIIIe siècle av. J.-C., au début de l’Âge du fer.7

←24 | 25→

La majorité des établissements de l’Âge du bronze n’apparurent que vers la fin de cette période, même si certains avaient été occupés dès son début, tels que Brinjeva gora, près de Zreče. Les habitations étaient, pour la plupart, des huttes de bois à une seule pièce : certaines reposaient sur une fondation de pierres et comportaient un foyer recouvert d’argile à l’intérieur. En plaine, Oloris, près de Doljni Lakoš, et Ormož sont deux établissements importants. Oloris a été fondé au pied des collines des croupes de Lendava. C’est la première des implantations de plaine datant de l’Âge du bronze moyen et tardif à avoir été découverte en Slovénie. Elle était située dans la courbe d’un ruisseau proche, le Črnec, dont le nouveau cours a recouvert le site d’un marécage. Une palissade de bois encerclait le village. Les restes d’une adduction d’eau en bois ont été repérés à la limite nord de l’implantation, dans une tranchée du cours original. Les murs des habitations – qui probablement avaient un toit à deux pentes – étaient faits de poteaux de bois entrelacés de branches et recouverts d’argile. Les habitations se tenaient serrées autour d’une place centrale, où se trouvaient des fourneaux et où se déroulaient les activités du village. Les habitations avaient des foyers et on avait creusé des fosses dans le sol, au-dessous des huttes, pour conserver des récoltes. Une étude paléobotanique a montré que les habitants avaient déboisé le site pour créer des surfaces arables et disposaient de pâturages entretenus.

L’installation d’Ormož était partiellement protégée par la Drave et partiellement par une gorge naturelle. Une berge en terre avec une palissade et, en face à celle-ci, une tranchée profonde avait été édifiée sur les côtés exposés. Ce fut l’un des établissements les plus importants de l’Âge du bronze tardif dans la zone alpine du sud-est. Il avait été conçu selon un plan préalable, comme le révèlent les traces d’un réseau de voies et celles d’habitations le long de ces dernières. Ces habitations étaient de même type qu’à Oloris quoique plus grandes ; l’une comportait même deux pièces. Les habitants faisaient de l’élevage, de bovins surtout ; on a trouvé beaucoup moins d’ossements de porcs, moutons, chèvres ou chevaux. Un cimetière adjacent a aussi été découvert. Ce site était encore habité à l’Âge du fer mais se désintégra après 600 av. J.-C.

Ailleurs, les rites funéraires étaient différents.8 On connaît peu de choses sur les cultes de cette époque, sauf en ce qui concerne les rites funéraires que l’on devine à la façon d’ensevelir les défunts et d’après les objets placés là : des vases, ←25 | 26→presque toujours, ainsi que des bijoux et autres objets. Des figurines, peut-être anthropomorphes, venant d’Ormož et diverses amulettes de forme symbolique (roue – soleil, faucille – lune) étaient utilisés en pendentifs et peuvent suggérer des concepts religieux.

Les trésors datant de l’Âge du bronze, surtout des outils et des armes, sont particulièrement remarquables, même si leur portée n’a pas encore été entièrement établie.9 On a avancé qu’il s’agissait de biens non récupérés ayant appartenu à des marchands ambulants, cachés en période de migration et de danger. L’opinion qui prévaut toutefois est qu’il s’agit d’offrandes faites par des individus ou des communautés, qui les auraient dédiées à des dieux ou à des démons. La région de Škocjan dans le Karst, avec ses célèbres grottes, ainsi que d’autres cavernes des environs, constitue un phénomène naturel frappant qui crée par lui-même une atmosphère religieuse. Les humains d’alors et d’après tenaient certainement cette région pour un endroit sacré et il a été prouvé que la grotte de Mušja jama (Grotta delle Mosche) était bien un lieu de culte, comme en témoignent les objets trouvés sur place. Avec 50 m de profondeur, elle n’était pas accessible aux humains de cette époque qui y jetaient des objets précieux, essentiellement des armes et des vases de bronze préalablement brûlés rituellement. Par ces offrandes, suppose-t-on, les guerriers se recommandaient aux dieux du monde des abîmes. Ce fut sans doute un lieu très fréquenté car les objets, témoignant de son importance surnaturelle, reflètent non seulement des influences en provenance de la plaine de Pannonie, mais aussi d’Italie et du monde égéen ou des Balkans occidentaux. La signification de ce lieu de culte disparaît presque totalement au bout de 500 ans, au VIIe siècle av. J.-C. Il ne fut cependant pas tout à fait oublié, certains objets étant de l’époque romaine.

LES PRINCES DE HALLSTATT ET « L’ART DES SITULES »

Pendant cette période (du VIIIe au IVe siècle av. J.-C.), on ne connaît toujours pas les noms des tribus qui s’installèrent dans la Slovénie actuelle, alors que celles voisines sont déjà connues par leurs noms : Histres en Istrie, Iapodes à Lika et dans la vallée de l’Una (Bosnie), Liburnes dans le nord de la Dalmatie. C’est l’époque où apparaissent, en Grèce, les premières cités-États, celle aussi durant laquelle se développe l’écriture grecque sur la base de l’alphabet ←26 | 27→phénicien. C’est encore l’époque des récits épiques d’Homère et le déclin de la civilisation mycénienne, tel qu’évoqué dans l’Iliade et l’Odyssée.

La société européenne, au gré de ces lointaines influences, se transforme également : la classe dirigeante exerçait alors le pouvoir économique et militaire et promouvait le progrès général. Le travail du fer était devenu l’une des branches essentielles de l’économie. La première phase, qui se termina avec l’arrivée des Celtes, est aussi connue comme période de Hallstatt (selon le nom d’un site en Autriche) et la dernière est dite période de La Tène (site en Suisse). Avec l’établissement des Celtes, les noms des tribus de ces régions apparaissent pour première fois.

Au début de l’Âge du fer, de grands changements apparurent dans les modèles d’implantation, soit que des régions non occupées fussent colonisées par la population autochtone, soit parce que de nouveaux venus, à partir des régions danubiennes, avaient été attirés là par de riches gisements de minerai de fer.

Les diverses tribus installées dans les provinces de l’actuelle Slovénie se distinguaient les unes des autres, comme l’indique leur culture matérielle, par la disposition de leurs implantations, par leurs pratiques funéraires et par les objets de leur vie quotidienne. Ces divers groupes de Hallstatt se répartissent ainsi : Dolenjska (Basse Carniole), Notranjska (Carniole Intérieure), Posočje (autrefois Sv. Lucija, le long de la Soča), Gorenjska (Haute Carniole), Koroška (Carinthie) et Štajerska (Styrie). Parler de groupes différents n’implique pas que ces tribus, vivant dans une zone donnée, aient été ethniquement distinctes. Selon nous, cependant, ceux du groupe Posočje, qui vivaient à proximité de ce qui est aujourd’hui l’Italie, étaient fortement influencés par les Vénètes. Leur communauté était parmi les plus avancées de la Slovénie actuelle. Ceux de Basse Carniole aussi étaient très développés, à en juger d’après la masse des objets découverts et d’après leur niveau de stratification sociale, comme la révèlent leurs objets funéraires et l’« art des situles ». Le rapide développement de celui-ci s’explique, en particulier, par une métallurgie de pointe, branche économique la plus importante dans ce groupe, côte à côte avec l’élevage et l’agriculture. Le fer était devenu si important au VIIIe et au début du VIIe siècle av. J.-C. qu’il remplaçait même le bronze dans la fabrication d’ornements, bien que ce dernier fût infiniment plus séduisant.

En Grèce, l’Âge du fer avait débuté dès le milieu du XIe siècle av. J.-C., alors qu’il ne se développa dans la Slovénie actuelle qu’au VIIIe siècle. Les objets en fer étaient jusque-là importés, y compris l’épée de fer la plus ancienne (du Xe siècle av. J.-C.) trouvée dans la grotte de Mušja et qui vient de la région de l’Égée. Le minerai de limonite abondait, surtout en Haute et Basse Carniole.10

←27 | 28→

La plupart des établissements de la période de Hallstatt étaient situés sur des collines et autres légères élévations. Ils étaient ceints par de solides murs de défense, formant des « hillforts » ou castellaras. Ces fortifications étaient constituées de gros blocs de pierre aux deux extrémités, reliées par des gravillons et un mélange d’argile. Dans celui situé au-dessus de Vir, près de Stična (Cvinger), qui a 2,3 m de périphérie, des fouilles ont révélé que les habitations collaient au plus près de la muraille extérieure, un passage étroit laissant néanmoins libre l’accès à la muraille. Les cabanes étaient en bois, de forme rectangulaire, montées soit sur des piliers enfoncés dans le sol, soit avec des poteaux de soutien reposant sur des madriers horizontaux.

La plupart de ces castellaras se trouvent dans le Karst de même qu’en Carniole (Basse et Intérieure). Les mieux fouillés sont ceux de Basse Carniole dont il a été prouvé que les habitants, appartenant à la culture des champs d’urnes, avaient édifié certains sites non fortifiés mais qui avaient rapidement connu le déclin. Au VIIIe siècle av. J.-C., de nouvelles populations construisent de nouveaux établissements près des anciens, mais aussi dans de nouveaux sites et ceux-ci étaient généralement renforcés par des murailles de pierre. La vallée de Mirna était la plus densément peuplée, les principaux centres étant Šmarje, Stična, Novo mesto, Meniška vas, Vinji Vrh, Velike Malence, Libna, Podzemelj et Vače avec, en outre, d’autres sites plus petits. En Carniole Intérieure, de nouveaux castellaras furent édifiés à Šmihel, au pied de Nanos, et à Trnovo, mais ils disparaissent au VIIe siècle av. J.-C. pour des raisons inconnues. Ceci est étonnant étant donné que la situation était florissante justement à cette époque dans les communautés du Posočje et Basse Carniole.

Résumé

Ceci n’est pas seulement l’histoire concise et intelligible des Slovènes. Les auteurs rendent compte de l’histoire du territoire entre les Alpes orientales et la plaine de Pannonie, commençant par une période bien antérieure aux premières implantations slaves. Ils soulignent ainsi un fait essentiel : les ancêtres des Slovènes actuels ne se sont pas installés sur un territoire vide. Ils ont, depuis leur arrivée dans la région des Alpes orientales, cohabité avec d’autres peuples et d’autres cultures. Ainsi, leur communauté s’est formée sous l’influence de cette longue coexistence avec leurs voisins germaniques, romains et Slaves du Sud au carrefour de plusieurs langues, cultures et paysages. C’est sans doute pour ces raisons, que la Slovénie semble toujours se trouver au carrefour. Une jonction à faces multiples entre l’Europe Orientale et Occidentale. Plus récemment, le pays est de plus en plus considéré comme un point de rencontre entre l’Europe Centrale et les Balkans. À ce jour, l’histoire ne cesse de jouer un rôle central dans la vie des Slovènes. La période héroïque de l’émancipation est terminée et les Slovènes entrent dans une période non moins turbulente, où les notions « essentialistes » de l’identité sont bouleversées pour mieux dessiner les contours d’une société ouverte.

Résumé des informations

Pages
560
ISBN (PDF)
9783631813867
ISBN (ePUB)
9783631813874
ISBN (MOBI)
9783631813881
ISBN (Livre)
9783631809747
Langue
Français
Date de parution
2020 (Juin)
Published
Berlin, Bern, Bruxelles, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2020. 560 p.

Notes biographiques

Oto Luthar (Éditeur de volume)

Précédent

Titre: Un Pays au Carrefour