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Études diachroniques du français et perspectives sociétales

de Peter Blumenthal (Éditeur de volume) Denis Vigier (Éditeur de volume)
Collections 314 Pages

Résumé

Quels sont, de nos jours, les principaux objectifs et les méthodes novatrices en matière d’histoire de la langue française ? Comment concevoir les relations entre linguistique diachronique, histoire de la langue et sociolinguistique historique ? Dans quelle mesure convient-il de remettre en question l’opposition traditionnelle entre facteurs de changement linguistique internes et externes à la langue ? Faut-il être à la fois historien et linguiste pour faire de l’histoire de la langue ? C’est à ces questions que le volume tente de répondre, en mettant en relief, d’une part, les innovations méthodologiques liées à la linguistique de corpus, en insistant, d’autre part, sur le rôle de certains phénomènes sociétaux, dont la pertinence pour l’évolution linguistique paraît probable.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur/l’éditeur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Présentation
  • Organisation de textes journalistiques : France – Afrique (Peter Blumenthal)
  • L’usage des expressions à côté de ça, en face de ça, en dehors de ça, (mis) à part ça… dans une fonction discursive d’orientation argumentative (Andrée Borillo)
  • Évolution linguistique : pression externe et fonctionnement interne de la langue (Pierre Chauveau-Thoumelin / Dany Amiot)
  • La différentiation du français dans les pays francophones et l’émergence de normes endogènes (Sascha Diwersy / Sylvain Loiseau)
  • Prépositions et noms de régions anciennes : évolution des emplois et représentations socio-culturelles (Achille Falaise / Danielle Leeman)
  • Contribution à l’étude de la quantification de la durée entre le XVIe siècle et le XXe siècle (Nathalie Fournier / Denis Vigier)
  • Entre prévenance et prévention : L’itinéraire sémantique du verbe prévenir sous l’Ancien Régime (Jacques François)
  • Fondements empiriques d’une théorie du changement linguistique (Anthony Lodge)
  • Réseaux et maillages : aux sources de la variation linguistique (France Martineau)
  • L’évolution de la langue des sciences sociales et humaines de 1950 à2000(Dirk Siepmann)
  • Changements linguistiques dans les collocations verbo-nominales construites autour de feu (Julie Sorba)
  • Avoir été ou être allé ? Évolution d’une concurrence, d’après des corpus lettrés et peu lettrés (Agnès Steuckardt / Béatrice Dal-Bo)

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Présentation

Les contributions publiées dans cet ouvrage sont issues de communications présentées lors du colloque international Changement Linguistique et Phénomènes Sociétaux (CLPS) organisé du 7 au 9 mars 2016 à l’École Normale Supérieure de Lyon. Les thèmes traités se situent tous dans le champ de la diachronie du français, d’où la formulation volontairement vague et neutre du premier syntagme dans notre titre – « études diachroniques » – propre à réunir sous un seul toit la variété des thèmes abordés qui fut une des richesses de ce colloque.

C’est sur le second volet de ce titre – « perspectives sociétales » – que nous voudrions nous attarder dans cette présentation, en partant de la question suivante : si la sociolinguistique historique naissante étudie, documente et modélise, par l’étude des variations et des changements linguistiques, les relations qui se nouent entre langage et société dans des états anciens de la langue (§ 1.1), cette branche de la sociolinguistique doit-elle occuper à elle seule toute l’aire dévolue, en sciences du langage, à une linguistique historique prenant « en charge aussi bien l’histoire externe que l’histoire interne de la langue » (Marchello-Nizia 1995, 29) ? Ou bien reste-t-il une place pour une linguistique diachronique tendue elle aussi vers la compréhension des rapports entre langage et société ? Autrement dit, pour une linguistique désireuse de franchir ce Rubicon méthodologique que semble représenter, pour les diachroniciens du français du moins (cf. § 1.3), la frontière entre histoire interne et histoire externe de la langue, et cela sans pour autant se confondre avec la sociolinguistique historique ?

Ce sont là les questions qui ont sous-tendu le projet du colloque évoqué ci-dessus, et que nous nous proposons de reprendre et de développer quelque peu dans cette présentation afin de fournir au lecteur un cadre qui lui permettra, nous l’espérons, de mieux appréhender l’intérêt et les enjeux de ce recueil. ← 7 | 8 →

1 Quelle place entre linguistique diachronique et sociolinguistique historique du français ?

1.1 Emergence d’une sociolinguistique historique

Depuis les années 1990 essentiellement a émergé en sciences du langage un courant visant à constituer en branche de la sociolinguistique un champ de recherche qu’on tend à nommer désormais la « sociolinguistique historique », à l’image du terme anglais historical sociolinguistics. L’émergence de ce courant ne fut pas comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Préparée de longue date par des travaux visant à étudier les changements linguistiques dans les langues à la lumière de l’histoire et du social, elle nous semble généalogiquement relever de deux ascendances au moins. La première plonge ses racines dans les travaux inauguraux de sociolinguistique présentés dans U. Weinreich, W. Labov et M. Herzog (1968) et dont R.-A. Lodge rappelle dans ce volume l’essentiel de la teneur. Ces travaux furent repris et approfondis par S. Romaine (1988) qui en tira un véritable programme de recherche, développant du même coup « la toute première description de la SH [sociologie historique] » (Cotelli 2009, 5). De fait, en une vingtaine d’années s’est progressivement affermie une sociolinguistique historique revendiquant cet héritage épistémologique et qui s’est dotée des moyens de diffusion à même de l’installer, dans le champ des sciences du langage, comme une branche disciplinaire ayant son autonomie éditoriale propre : entre autres, une collection chez John Benjamins, une revue internationale (Journal of Historical Sociolinguistics) etc. Il ne faut cependant pas omettre une seconde ascendance, essentiellement de langue française et qui passe notamment, à l’aube du XXe siècle par les travaux de F. Brunot ou d’A. Meillet, lequel dans sa leçon inaugurale du cours de Grammaire comparée au Collège de France (1906) déclarait : « Du fait que le langage est une institution sociale, il résulte que la linguistique est une science sociale, et le seul élément variable auquel on puisse recourir pour rendre compte du changement linguistique est un changement social dont les variations du langage ne sont que les conséquences, parfois immédiates et directes, et le plus souvent médiates et indirectes. […] Il faudra déterminer à quelle structure sociale répond une structure linguistique donnée et comment, d’une manière générale, les changements de structure sociale se traduisent par des changements ← 8 | 9 → de structure linguistique. » (17–18)1. Même si les horizons théoriques et méthodologiques de F. Brunot philologue (élève d’A. Darmesteter et de G. Paris) ne coïncidaient pas avec ceux d’A. Meillet (linguiste pour qui Saussure était le point de référence), chacun à sa manière – et avec d’autres2 – a préparé aussi la constitution d’une sociolinguistique historique avant la lettre.

Après ces menues observations d’ordre généalogique, voyons cursivement l’essentiel des questions – généralement présentées comme étant au nombre de cinq – qui contribuent à conférer à cette nouvelle discipline son statut autonome. Ainsi que l’écrivent A. Auer et al. (2015, 4), « finding answers to these five questions is often seen as a key task for historical sociolinguists ». Ces questions ont trouvé leur première formulation dans les travaux d’U. Weinreich, W. Labov et M. Herzog (ibid.), comme le rappelle R.-A. Lodge dans ce volume, auquel nous renvoyons :

i) la question des contraintes (the constraints problem), ii) la question du déclenchement (the actuation problem), iii) la question de la propagation (the transition problem), iv) la question de l’évaluation (the evaluation problem), v) la question de l’enchâssement (the embedding problem).

Pour s’affronter à ces cinq questions essentielles, les sociolinguistes historiens partagent une conviction commune : il est possible d’appliquer les concepts et les techniques forgés par la sociolinguistique contemporaine aux états de langues du passé, idée qui s’adosse à un principe selon lequel il n’y aurait pas solution de continuité entre les principes à l’œuvre dans les changements linguistiques qui se déroulent sous nos yeux et ceux qui étaient à l’œuvre dans la langue pratiquée par nos aïeux : « the idea is that the observed properties of contemporary speech communities, such as variation, the social significance of variants, and social stratification, must also have been typical of earlier speech communities » (Trask 2000, 315). La sociolinguistique historique s’appuie donc sur un principe d’uniformité ← 9 | 10 → (Uniformitarian Principle) qui ne serait pas propre à cette science (Bergs, 20123) et selon lequel « the processes which we observe in the present can help us to gain knowledge about processes in the past. » (80)

L’application d’un tel principe fait cependant surgir un risque : celui de l’anachronisme. S’il est raisonnable en effet de supposer une certaine permanence des principes à l’œuvre dans les changements linguistiques au cours du temps, il convient de ne pas sous-estimer l’importance des différences qui séparent les sociétés anciennes de la nôtre, qu’il s’agisse des catégories sociales, des comportements, des idéologies, des réseaux sociaux, etc. A. Bergs (ibid.) évoque ainsi le statut des enfants dans les sociétés du moyen-âge par ex. Un des moyens sûrs d’appréhender ces différences propres aux états de langue du passé consiste à accroître le volume et la variété des données que le sociolinguiste historique manipule et étudie, cela afin de se doter d’une vision la plus « multidimensionnelle » possible de l’état de langue ancien qu’il tente de reconstruire.

Nous voici conduits à la question des corpus.

1.2 Corpus historiques de la langue : limites et perspectives

1.2.1 Limites intrinsèques d’un corpus diachronique pour les états de langue anciens

Sur ce chapitre, les tenants d’une linguistique diachronique comme ceux d’une (socio-)linguistique historique font le même constat : les données sur lesquelles ils travaillent sont lacunaires, limitées, uniquement écrites, et leur conservation jusqu’à nous relève d’une série de causes totalement étrangères aux objectifs du chercheur. Bref, toutes choses qui mettent sérieusement en péril la notion même de corpus…

Si en (socio-)linguistique « synchronique », le chercheur – qu’il s’intéresse à l’oral, à l’écrit ou aux deux – peut collecter des données pour se constituer un corpus choisi en fonction des objectifs qu’il poursuit, cette possibilité s’évanouit lorsqu’il cherche à étudier des états anciens de la langue. Les ← 10 | 11 → données y sont par nécessité finies puisque leur nombre maximal ne peut excéder la somme totale des traces laissées par une époque révolue. En outre, elles sont par essence écrites (du moins lorsqu’on travaille sur des états de la langue antérieurs aux procédés techniques d’enregistrement sonore), les traces sonores ne pouvant pas être fixées sur un support (sinon cas de transcription4). D’où toute une cascade de biais5, puisque cette absence d’oral oblitère non seulement tout accès aux variétés populaires pratiquées par des locuteurs analphabètes ou peu lettrés, mais aussi à des couches de la société marginalisées notamment pour des raisons de genre sexué (les femmes), d’âge (les enfants) etc. De surcroît, plus on s’éloigne dans le temps, plus la conservation de ces traces écrites incomplètes et biaisées a été, pour une part soumise au hasard. Certes, l’autre part relève de processus de conservation intentionnels (archivage institutionnel, conservation de documents dans le cadre familial, …) mais qui n’ont rien à voir avec celles qui animent le chercheur. Bref, comme l’écrit R.-A. Lodge, « les données linguistiques parvenues jusqu’à nous des époques révolues sont rarement celles que le linguiste aurait choisies, laissé à lui-même : elles survivent de manière fortuite, elles sont fragmentaires et loin d’être représentatives de tous les registres de la langue, et, surtout, elles sont écrites et non orales. » (2009, 211)

Est-ce à dire que toute étude de la variation en diachronie est par avance vouée à l’échec ? Evidemment non. Comme le dit non sans humour W. Labov (1994,11) : « Historical linguistics can then be thought of as the art of making the best use of bad data ». Certes, la dimension parcellaire et contingente des données réunies par le chercheur le contraint à une grande modestie (« Il faut faire ce qu’on peut avec ce qu’on a » rappelle R.-A. Lodge (ibid., 214)) et à une non moins grande prudence. Mais si l’on revient à la nécessité de construire une vision « multidimensionnelle » de l’état de la langue qu’on étudie, on peut avancer qu’à plusieurs égard les progrès de l’informatique linguistique et (corrélativement) de la linguistique sur corpus outillée ont modifié la donne. En effet, si comme nous l’avons dit supra, le nombre des données linguistiques disponibles est par nécessité limité lorsqu’on se tourne ← 11 | 12 → vers des états antérieurs de la langue, l’outil informatique permet aujourd’hui d’en traiter de très grands volumes, notamment en s’adjoignant l’aide des statistiques descriptives. La (socio-)linguistique historique dispose ainsi de moyens pour s’approcher un peu plus qu’il y a trente ans d’une meilleure compréhension de la distribution de telles ou telles variantes linguistiques (quel que soit le niveau d’analyse : phonétique, morphologique, lexical, discursif (locutions, structures syntagmatiques continues ou discontinues, …) suivant les dimensions diatopique, diastratique, diaphasique voire diamésique. Il n’est pas exagéré de considérer que « the whole field of historical linguistics has been revolutionized by the emergence of computer-assisted data processing techniques » (Nevalainen/Raumolin-Brunberg 2003, 27).

Revenons brièvement sur certains volets de cette « révolution ».

1.2.2 Perspectives ouvertes par les corpus diachroniques, les outils d’annotation et les plateformes d’exploration et de calcul. Un alignement de planètes favorable

Depuis les années soixante, le développement de l’informatique a permis un accroissement continu de la taille des corpus mis à la disposition des linguistes. En France ont ainsi émergé dans le paysage de la diachronie depuis les années 2000 environ d’importantes bases et corpus numérisés qui ont décuplé les potentialités de recherche offertes à la linguistique historique. On songera par ex. à la base Frantext (http://www.frantext.fr), à la Base de Français Médiéval (BFM, http://bfm.ens-lyon.fr), aux Bibliothèques Virtuelles Humanistes (BVH, http://www.bvh.univ-tours.fr) ou au Nouveau Corpus d’Amsterdam (NCA, http://www.uni-stuttgart.de/lingrom/stein/corpus). Mais aussi à des corpus plus récents, souvent élaborés dans le cadre de projets internationaux financés, parmi lesquels on citera le Corpus électronique de la Première Modernité (http://www.cepm.paris-sorbonne.fr), le Corpus 14 (http://corpus14.ortolang.fr) ou encore le corpus historique de la langue française XVIe siècle–XXe siècle Presto (constitué dans le programme franco-allemand du même nom : http://Presto.ens-lyon.fr).

A cet accroissement des données textuelles numérisées s’est jointe, au cours de ces dix dernières années environ, une augmentation très sensible de nouvelles ressources disponibles pour l’annotation des états anciens de la langue. La mise au point à l’ATILF du lemmatiseur LGeRM (Souvay/Pierrel ← 12 | 13 → 2009) a par ex. permis de franchir un pas significatif en direction de la lemmatisation automatisée des textes d’ancien et de moyen français. Les travaux menés sur l’étiquetage morphosyntaxique des textes par la BFM et les BVH, plus récemment la mise au point dans Presto d’un lemmatiseur performant et open source pour l’annotation du français préclassique et classique (Diwersy/Falaise/Lay/Souvay 2015, 2017) ont aussi permis de réaliser des avancées significatives. Tous ces progrès issus du TAL autorisent aujourd’hui le linguiste souhaitant travailler sur des états anciens du français de disposer d’un volume désormais étoffé de données verbales écrites annotées morpho-syntaxiquement et lemmatisées.6

Enfin, corpus et annotations constitueraient une ressource fascinante mais stérile si l’on ne disposait pas aussi d’outils d’exploration et de calculs à même de manipuler les métadonnées disponibles et de lancer les calculs statistiques qu’autorisent désormais de grands volumes de données. Dans ce domaine aussi, l’ingénierie en informatique linguistique s’est employée à étoffer considérablement son offre notamment en open source, et l’on peut pour s’en convaincre consulter la page http://explorationdecorpus.corpusecrits.huma-num.fr/outils-logiciels-corpus-ecrits dédiée aux outils disponibles pour l’exploration et l’analyse quantitative des corpus écrits.

Ce tryptique corpus – outils d’annotation – plateformes d’exploration et de calcul a, du fait de ses développement récents, considérablement modifié la donne non seulement pour les chercheurs en SH mais aussi pour les diachroniciens et les tenants de ce que nous nommerons une linguistique historique à ancrage diachronique. ← 13 | 14 →

1.3 Linguistique historique du français à ancrage diachronique

C. Marchello-Nizia (ibid.) propose de distinguer linguistique diachronique et linguistique historique comme suit : « La linguistique historique prend en charge aussi bien l’histoire externe que l’histoire interne de la langue, ce que ne fait pas la linguistique diachronique. (…) La linguistique diachronique, quant à elle, se définit par opposition à la synchronie. Elle ne s’occupe que du système de la langue, et en aucune façon de ce qui lui est extérieur » (28). Sage précaution méthodologique, parfaitement recevable et argumentée, mais qui préfigure aussi l’attitude qui, selon nous, a largement prévalu durant les trois dernières décennies dans le domaine des études historiques sur la langue en France du moins. La plupart de ces études (on songera aux travaux de C. Marchello-Nizia, B. Combettes, S. Prévost, B. Fagard, C. Guillot, …) ont en effet jusqu’à présent largement reconduit la coupure entre histoire interne et histoire externe, laissant le soin aux spécialistes venus de la sociolinguistique historique de franchir le Rubicon et d’opérer la jonction entre langue, société et histoire. Peut-être faut-il voir dans cette position méthodologique le poids très marqué de l’héritage post-saussurien et structuraliste dans l’épistémè de la linguistique diachronique en France. Car si, comme le dit R.-A. Lodge dans ce volume, il n’est pas aisé de se faire à la fois historien et linguiste, il reste que ce sont pour l’essentiel les sociolinguistes qui ont jusqu’ici accepté de relever le défi, les linguistes diachroniciens tendant à demeurer dans un isolement de moins en moins splendide.

L’objectif de notre colloque, et de ce volume désormais, a donc été d’encourager des linguistes diachroniciens de tenter ce voyage qui mène de la langue à l’histoire et au social, et cela en leur adressant une question que formulait (en écho aux travaux de U. Weinreich, W. Labov et M. Herzog) R.A. Lodge (2003) : « Pourquoi à cet endroit et à ce moment-là de l'histoire, et non pas à tel autre endroit et à tel ou tel autre moment ? »

2 Après le colloque

Après le colloque, c’est avant le colloque. Constat qui nous incite à tirer la leçon des contributions au présent volume, dans la perspective d’un approfondissement de la problématique lors d’une rencontre à venir. Commençons par une remarque d’ordre anecdotique, mais significative de la situation que traverse actuellement la linguistique historique du français : au moment ← 14 | 15 → de l’appel à communications, le titre du colloque planifié, mentionnant les « phénomènes sociétaux », nous a apporté les compliments de la part de nombreux collègues, qui se sont toutefois majoritairement abstenus de nous présenter un projet de contribution. D’autres nous ont signalé, avec beaucoup de franchise, qu’ils s’estimaient heureux de participer activement au colloque, bien que le volet « phénomènes sociétaux » ne leur paraisse pas encore clairement identifiable dans le cadre de leur communication prévue. En tant qu’organisateurs de cette manifestation scientifique, nous en avons conclu qu’il convenait de renoncer au traitement du problème sociétal comme condition nécessaire à la sélection d’une conférence et de n’en faire qu’une composante hautement souhaitable, car susceptible de focaliser l’attention sur l’opposition, traditionnelle mais souvent stérile et éventuellement à remettre en doute, entre facteurs internes et externes du changement linguistique. Sur un plan théorique, cette approche a conduit, dans le présent volume, à des résultats dont chacun des auteurs tient à souligner le caractère ponctuel et provisoire. Essayons de répertorier quelques interrogations marquant les étapes d’une telle recherche, qui relève en général de la linguistique outillée. Tout commence par la disponibilité de corpus dûment lemmatisés, le plus comparables possibles et provenant d’époques différentes – facteurs nécessaires à la quantification des changements étudiés (cf. ci-dessus 1.2.). Or, l’exigence de comparabilité entraîne la plupart du temps la sélection de textes représentant un genre bien défini et correspondant à une langue de spécialité, donc à une certaine variété. Une telle investigation quantitative et variationnelle est susceptible d’ouvrir la voie à une recherche complémentaire de type qualitatif, laquelle devrait se pencher, sous sa forme la plus complète et audacieuse, sur les problèmes correspondant aux topoï de la rhétorique classique, précisés par le célèbre hexamètre de Quintilien : QUIS, QUID, UBI, QUIBUS AUXILIIS, CUR, QUOMODO, QUANDO (Qui ? Quoi ? Où ? Avec quels moyens ? Pourquoi ? Comment ? Quand ?). L’interrogation de Lodge citée ci-dessus (1.3. in fine), que nous avions proposée comme point de mire du colloque de Lyon, constitue un sous-ensemble du programme de l’inventio classique en faisant porter la recherche des causes sur le temps et le lieu du changement. Projet particulièrement ambitieux, sous cette forme, et en outre caractérisation pertinente de l’un des grands buts de la linguistique historique ! Pour donner au lecteur une impression de la manière dont cette vaste problématique a été traitée lors du colloque, ainsi qu’un avantgoût ← 15 | 16 → de ce qui suivra ci-dessous, nous nous contenterons de mettre en relief un seul élément de l’ensemble des topoï mentionnés, à savoir la question du « pourquoi », visant à identifier les causes du changement. Causes qui seront présentées, dans les articles qui thématisent cette question, comme possibles, plausibles ou plus ou moins probables, alors que les affirmations catégoriques d’une certaine causalité déterminée restent bien rares, apparemment en dehors de l’atteinte de la linguistique, en cela clairement une science humaine. En effet, souvent la splendeur des calculs statistiques, condensés en impressionnants diagrammes, ne suffit pas à changer fondamentalement la donne. Et pourtant, l’intérêt des enquêtes quantitatives pour l’évaluation des hypothèses causales, en particulier dans le cadre d’analyses multifactorielles, ne nous paraît guère contestable. Force est donc de constater que, d’une part, la quantification du type pratiqué ici constitue une avance importante sur la voie de la scientificité, mais que, d’autre part, elle reste largement en deçà du potentiel démonstratif qui est le sien dans les sciences exactes.

Notes biographiques

Peter Blumenthal (Éditeur de volume) Denis Vigier (Éditeur de volume)

Peter Blumenthal est professeur de langues romanes à l’Université de Cologne. Denis Vigier est maître de conférences en linguistique française à l’Université de Lyon.

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Titre: Études diachroniques du français et perspectives sociétales