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Conflits sur/dans la langue : perspectives linguistiques, argumentatives et discursives

de Geneviève Bernard Barbeau (Éditeur de volume) Franz Meier (Éditeur de volume) Sabine Schwarze (Éditeur de volume)
Collections 232 Pages

Résumé

Cet ouvrage réunit dix articles consacrés à la construction linguistique, argumentative et sociodiscursive de conflits ayant pour point de départ la langue. L’objectif est de mettre en lumière les mécanismes par lesquels émergent les prises de position antagonistes au sujet de la langue et de faire état des phénomènes sociaux plus larges qui sont susceptibles de mener à l’opposition et à la confrontation, voire à la violence verbale. Les analyses, tant synchroniques que diachroniques, rendent compte de différents contextes conflictuels – sociaux, historiques, géographiques et politiques – et de nombreux lieux de leurs manifestations, qu’il s’agisse de médias, d’entretiens sociolinguistiques, de discussions en ligne ou de témoignages.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos des auteurs
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matiéres
  • Présentation de l’ouvrage (Geneviève Bernard Barbeau, Franz Meier et Sabine Schwarze)
  • Polémique et querelle : éléments d’un historique de deux concepts associés aux conflits linguistiques et à leur négociation publique (Sabine Schwarze)
  • Mommy de Xavier Dolan : une analyse sociodiscursive d’une polémique linguistique (Vanessa Wettengl)
  • Bonjour/hi, ou quand la polémique arrive par les mots (Geneviève Bernard Barbeau et Chiara Molinari)
  • « Adidas, moi, c’est fini. » Postures déontiques dans les actes directifs en interaction sociale : le cas de l’appel au boycottage comme réplique à un conflit linguistique en contexte québécois (Franz Meier)
  • Entre français standard et vernaculaire acadien, l’invisibilisation du conflit linguistique (Samuel Vernet)
  • L’ethos d’une défenseure de la langue : le cas de Thérèse Léotin (Alla Klimenkowa)
  • L’écriture inclusive entre discours de la presse et discours métalinguistique ordinaire : quelles autorités ? (Stefano Vicari)
  • La langue des journalistes web vue par les commentateurs et les rédactions : des considérations conflictuelles ? (Antoine Jacquet)
  • « Gardez votre calme » : Wikipédia entre collaboration fructueuse et violence verbale (Bettina Eiber et Ursula Reutner)
  • Les langues et la mort. Les naufragés et les rescapés de Primo Levi (Claudine Moïse)
  • Liste des auteures et auteurs
  • Titres de la collection

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Geneviève Bernard Barbeau, Franz Meier et Sabine Schwarze

Présentation de l’ouvrage

Des débats sur l’écriture inclusive aux conflits entre majorités et minorités linguistiques en passant par le dissensus entourant la question de la norme ou encore les pratiques linguistiques plurilingues, il est fréquent que la langue suscite « passions et polémiques », pour reprendre l’expression de Marie-Anne Paveau et de Laurence Rosier (2008), dans l’espace francophone. Or, si ces conflits sur la langue ont fait l’objet de nombreuses études, la façon dont ils se construisent et se manifestent dans la langue, elle, a été plus négligée.

Issu du colloque Conflits sur/dans la langue : perspectives linguistiques, argumentatives et discursives, qui s’est tenu dans le cadre du 11e Congrès de l’Association des francoromanistes allemands1, cet ouvrage vise à combler ce vide en faisant le pont entre l’analyse des conflits linguistiques et celle de la matérialité discursive par laquelle ils prennent forme. Le thème du congrès, Guerre et paix. Crises et conflits – nouvelles perspectives2, nous est d’emblée apparu comme un cadre propice au croisement de deux champs d’étude souvent envisagés séparément : la sociolinguistique des conflits et l’analyse des discours d’opposition.

1 Les conflits sur la langue

Les travaux consacrés aux conflits linguistiques sont abondants ; en dresser ici un portrait complet serait impossible, aussi nous contentons-nous de revenir brièvement sur quelques aspects parmi les plus saillants.

La notion de conflit est fréquemment mobilisée dans les recherches portant sur le contact des langues. Depuis les travaux des sociolinguistes catalans sur le concept de diglossie, le conflit est en effet souvent envisagé comme corollaire du contact des langues (Kremnitz, 1981 ; Boyer, 2006 ; Nelde, 2006 ; Darquennes, 2015). Si les raisons sont nombreuses, l’existence de rapports d’inégalité (démographique, socioéconomique, culturelle, politique, etc.) entre les groupes constitue l’une des causes principales, à plus forte raison lorsque ces inégalités, notamment pour des raisons historiques, en viennent à être érigées en système. ←7 | 8→Il est alors question de minorisation d’un groupe (Blanchet, 2005 ; Hambye, 2019 ; Gauvin et Violette, 2020), voire de sa domination (Colonna, 2013).

Ce rapport d’inégalité n’est toutefois pas uniquement le fait du contact entre des langues différentes. L’espace francophone témoigne sans équivoque des relations complexes qui peuvent exister entre les différentes variétés d’une même langue, donnant lieu à un véritable conflit normatif (Sinner, 2005 ; Visser et al., 2012). Résultat d’une longue tradition de valorisation d’un modèle linguistique unique associé au « bon usage » (Paveau et Rosier, 2008) et d’une conception monocentrique de l’espace francophone (Pöll, 2005), cette vision de la langue donne lieu à des idéologies qui, depuis des siècles, sous-tendent les discours sur la langue et les représentations qui circulent à son sujet (Jaffe, 2008 ; Boudreau, 2014 ; Hardy et al., 2015 ; Remysen et Schwarze, 2015). Les pratiques linguistiques qui s’écartent de ce modèle se voient dès lors marginalisées et discriminées (Blanchet, 2016) et se trouvent confinées, pour reprendre les mots d’Annette Boudreau (2016), « à l’ombre de la langue légitime ». De là découlent des phénomènes lourds de conséquences pour les locuteurs : insécurité linguistique (Francard, 1993), auto-dévaluation (Bres, 1993), auto-odi (Garabato et Colonna, 2016), honte (Busch, 2017), silence (Bretegnier, 2016), pour n’en nommer que quelques-uns.

2 Les conflits dans la langue

Si les conflits sur la langue ont majoritairement intéressé les sociolinguistes, ce sont plutôt les analystes de discours qui se sont penchés sur les conflits dans la langue. Et pour cause : le discours est le lieu au sein duquel les tensions sociales se manifestent de façon explicite par des marques d’opposition. Selon Vincent, Laforest et Turbide (2007 : 192), discours d’opposition réfère « à tout discours exprimant une opinion “contre” ». Toute forme d’opposition n’est évidemment pas condamnable, l’expression du désaccord constituant l’un des fondements des sociétés démocratiques. Toutefois, quand l’opposition se manifeste de façon agressive, exacerbant les tensions entre les protagonistes, il est possible de parler de conflit. C’est ainsi que les deux dernières décennies ont donné lieu, en analyse de discours francophone, à un foisonnement de travaux sur la violence verbale (Moïse et al., 2008), le discours de confrontation (Vincent, Laforest et Turbide, 2008), le discours polémique (Amossy, 2014) et le discours haineux (Lorenzi et Moïse, à paraître).

S’appuyant sur les apports de travaux antérieurs – notamment le concept de face de Goffman (1959), la théorie de la politesse de Brown et Levinson (1978) revue par Kerbrat-Orecchioni (1990–1994), les vannes et les insultes rituelles ←8 | 9→(Labov, 1972) –, ces travaux ont permis non seulement de mettre en lumière les procédés linguistiques, interactionnels et discursifs par lesquels se construit et se donne à voir le conflit, mais aussi d’en proposer des modélisations. Il a dès lors été possible de mieux comprendre le fonctionnement des actes directs et indirects constitutifs du discours « contre ». Parmi ces actes de qualification péjorative (Laforest et Vincent, 2004) et de condamnation (Laforest et Moïse, 2013), notons à titre d’exemples la provocation (Arrivé, 2008), l’insulte (Lagorgette, 2003 ; Rosier, 2006), la menace (Laforest, Fortin et Bernard Barbeau, 2017), le reproche (Laforest, 2002), la médisance (Mougin, 2006) et le mépris (Bernard Barbeau et Moïse, 2020).

3 Présentation des contributions

Cet ouvrage réunit dix contributions consacrées à la construction linguistique, argumentative ou sociodiscursive de conflits ayant pour point de départ la langue. L’objectif est de mettre en lumière les mécanismes parfois subtils par lesquels émergent les prises de position antagonistes au sujet de la langue et de faire état des phénomènes sociaux plus larges qui sont susceptibles de mener à l’opposition et à la confrontation, voire à la violence verbale. Les corpus à l’étude rendent compte, tant en synchronie qu’en diachronie, de différents contextes conflictuels – sociaux, historiques, géographiques et politiques – et de nombreux lieux de leurs manifestations, qu’il s’agisse de médias traditionnels ou sociaux, d’entretiens sociolinguistiques, de fils de discussion en ligne ou de témoignages.

Afin de mieux cerner les échanges de confrontation liés aux controverses publiques, Sabine Schwarze se penche, dans une perspective lexicographique historique, sur la spécificité du lexique servant à les désigner, et plus précisément sur les termes querelle, polémique, débat et discussion. Se concentrant ensuite sur l’emploi de polémique et de querelle, autant dans une approche diachronique que synchronique, elle fait émerger la valeur opérationnelle de ces concepts et en propose une modélisation dont pourraient se saisir les travaux portant sur la confrontation verbale.

Reprenant les concepts de polémique et de querelle, Vanessa Wettengl analyse les discours citoyens publiés dans la presse québécoise et dans les médias sociaux à la suite de la sortie du film Mommy, du réalisateur Xavier Dolan, qui a suscité un débat en raison de la langue employée par les personnages. Adoptant une approche argumentative et sociodiscursive de l’analyse de discours, l’auteure s’intéresse au fonctionnement et aux enjeux de cette polémique, qu’elle situe dans le cadre plus large de ce qu’elle nomme la Querelle linguistique québécoise.

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Geneviève Bernard Barbeau et Chiara Molinari se penchent sur les discussions déclenchées par l’emploi du rituel de salutation bilingue bonjour/hi dans les commerces montréalais. Les auteures envisagent l’expression comme une formule discursive porteuse d’idéologies et révélatrice d’enjeux sociaux qui font de cette affaire en apparence banale une véritable polémique témoignant de l’important dissensus lié à la question linguistique québécoise.

Inscrivant lui aussi son analyse dans l’espace québécois, Franz Meier s’intéresse à l’appel au boycottage comme moyen de faire pression sur une entreprise – ici Adidas – à qui il est reproché d’avoir manqué de respect envers les francophones. En mettant en lumière les procédés linguistiques qui sous-tendent les appels à l’action contre l’entreprise, l’auteur montre comment les locuteurs affichent des postures déontiques hétérogènes dans la mesure où leurs appels au boycottage sont construits selon différents degrés de présence énonciative et de force directive.

S’appuyant sur les résultats d’une enquête ethnographique, Samuel Vernet interroge le rapport aux normes dans l’enseignement du français à l’Université de Moncton, en Acadie du Nouveau-Brunswick. Son analyse montre qu’une série d’arguments est déployée pour tenter d’enseigner un français dit standard sans minoriser le français local, mais que cette construction invisibilise le conflit entre les normes en diffusant l’idée d’une complémentarité consensuelle. Or, pour l’auteur, cette illusion de consensus vient renforcer la domination sociale du standard en effaçant le rapport de force entre les différentes pratiques linguistiques.

Alla Klimenkowa s’intéresse à la posture de « défenseure de la langue » adoptée par l’écrivaine martiniquaise créolophone Thérèse Léotin. L’analyse des activités de légitimation, de crédibilité et de captation employées par Léotin dans son blogue met en évidence comment cette dernière construit son ethos de manière, d’une part, à sensibiliser ses lecteurs au rapport d’inégalité entre français et créole afin de le renverser et, d’autre part, à influencer leurs pratiques linguistiques.

Le débat sur l’écriture inclusive en France est étudié par Stefano Vicari à la lumière de la notion d’autorité. Après avoir fait état des prises de position de linguistes par rapport à cette question d’actualité, il rend compte des stratégies déployées dans les titres du Figaro et du Le Monde pour conférer une dimension polémique aux articles qui portent sur le sujet, puis il se penche sur les commentaires des lecteurs de ces deux quotidiens afin de montrer comment, et à partir de quelle source d’autorité, ils se positionnent par rapport à la question de l’écriture inclusive.

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Partant de l’idée que la langue employée par les journalistes fait régulièrement l’objet de critiques, Antoine Jacquet cherche à savoir si ces dernières constituent le moteur d’un conflit entre les professionnels de l’information et leur lectorat. Afin de déceler la présence de postures conflictuelles entre ces deux groupes, il analyse un corpus d’entretiens menés avec des journalistes de même qu’un vaste ensemble de commentaires publiés à la suite d’articles provenant de sites d’information belges francophones.

L’article de Bettina Eiber et d’Ursula Reutner a pour point de départ un objet linguistique potentiellement conflictuel, l’écriture collaborative sur Wikipédia. Les auteures s’intéressent à la gestion des désaccords qui en émergent, allant de la collaboration fructueuse à la violence verbale. Partant d’un corpus de discussions entre les utilisateurs, elles analysent le recours à des qualifications péjoratives et à des actes indicateurs de conflictualité pour en mesurer la fréquence et le degré d’intensité, de même que le fonctionnement interactionnel.

Enfin, Claudine Moïse rend compte de situations de conflit entre les langues qui sont au cœur même d’enjeux de vie ou de mort. Fondant son analyse sur le chapitre « Communiquer » de l’ouvrage Les naufragés et les rescapés de Primo Lévi, qu’elle envisage comme un témoignage sociolinguistique, elle montre en quoi le rôle des langues utilisées dans des contextes particuliers de guerre a pu causer la mort d’autrui et comment la présence même de langues faisant conflit peut mener à la mort.

***

En terminant, nous remercions vivement les collègues qui ont accepté d’évaluer les articles publiés dans ce volume, ainsi que Clémence Bideaux et Arianne Larose, assistantes de recherche à l’Université du Québec à Trois-Rivières, qui ont collaboré à la préparation du manuscrit. Nous tenons aussi à souligner l’apport de l’Association des francoromanistes allemands et du Département de lettres et communication sociale de l’Université du Québec à Trois-Rivières, dont la contribution financière a rendu possible la publication de cet ouvrage.

Références

Amossy, Ruth (2014), Apologie de la polémique, Paris, Presses universitaires de France.

Arrivé, Michel (2008), « Provoquer, provocation, provo(cateur) : modeste essai d’analyse lexicale », dans Claude Caitucoli et Régine Delamotte-Legrand (dir.), Morales langagières. Autour de propositions de recherche de Bernard Gardin, Rouen, Publications des universités de Rouen et du Havre, p. 155–168.

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Bernard Barbeau, Geneviève et Claudine Moïse (dir.) (2020), Le mépris en discours, numéro thématique de Lidil : revue de linguistique et de didactique des langues, no 61.

Blanchet, Philippe (2016), Discriminations : combattre la glottophobie, Paris, Textuel.

Blanchet, Philippe (2005), « Minorations, minorisations, minorités : essai de théorisation d’un processus complexe », Cahiers de sociolinguistique, vol. 10, p. 17–47.

Boudreau, Annette (2016), À l’ombre de la langue légitime. L’Acadie dans la francophonie, Paris, Classiques Garnier.

Boudreau, Annette (2014), « Des voix qui se répondent. Analyse discursive et historique des idéologies linguistiques en Acadie : l’exemple de Moncton », Minorités linguistiques et société, no 4, p. 175–199.

Boyer, Henri (dir.) (2006), Plurilinguisme : « contact » ou « conflit » de langues ?, Paris, L’Harmattan.

Bres, Jacques (1993), « Le jeu des ethno-sociotypes », dans Christian Plantin (dir.), Lieux communs, topoï, stéréotypes, clichés, Paris, Kimé, p. 152–161.

Bretegnier, Aude (2016), Imaginaires plurilingues en situations de pluralités linguistiques inégalitaires, thèse d’habilitation à diriger des recherches, Le Mans, Université du Maine.

Brown, Penelope et Stephen Levinson (1978), « Universals in language usage: politeness phenomena », dans Esther Goody (dir.), Questions and Politeness. Strategies in Social Interaction, Cambridge, Cambridge University Press, p. 56–310.

Busch, Brigitta (2017), « Expanding the notion of the linguistic repertoire: On the concept of Spracherleben – The lived experience of language », Applied Linguistics, vol. 38, no 3, p. 340–358.

Colonna, Romain (2013), Les paradoxes de la domination linguistique. La diglossie en questions, Paris, L’Harmattan.

Darquennes, Jeroen (2015), « Language conflict research: a state of the art », International Journal of the Sociology of Language, no 235, p. 7–32.

Francard, Michel (1993), L’insécurité linguistique en Communauté française de Belgique, Bruxelles, Service de la langue française.

Résumé des informations

Pages
232
ISBN (PDF)
9783631837771
ISBN (ePUB)
9783631837788
ISBN (MOBI)
9783631837795
ISBN (Relié)
9783631837764
Langue
Français
Date de parution
2021 (Janvier)
Published
Berlin, Bern, Bruxelles, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2021. 232 p., 2 ill. n/b, 16 tabl.

Notes biographiques

Geneviève Bernard Barbeau (Éditeur de volume) Franz Meier (Éditeur de volume) Sabine Schwarze (Éditeur de volume)

Geneviève Bernard Barbeau est professeure de linguistique à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Ses travaux portent sur l’affrontement social dans l’espace public québécois et interrogent le lien entre langue, pratiques discursives et société. Franz Meier est chargé de recherche et d’enseignement à la Chaire de linguistique française et italienne de l’Université d’Augsbourg. Il s’intéresse entre autres à la question linguistique québécoise et au rôle de la traduction comme variété de contact dans l’histoire du français et de l’italien. Sabine Schwarze enseigne la linguistique des langues romanes (français et italien) à l’Université d’Augsbourg. Ses projets actuels portent sur la construction et la diffusion des idéologies linguistiques dans les médias et sur les traditions discursives de la communication scientifique depuis le siècle des Lumières.

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