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De la Poétique du mal à l’Écriture de l’épidémie dans "La Peste" d’Albert Camus et "Le Hussard sur le toit" de Jean Giono

de Senda Souabni-Jlidi (Auteur)
Monographies 226 Pages

Résumé

Cet essai étudie la manière dont l’imaginaire du mal exprimé par le fléau épidémique – qu’il soit peste ou choléra – se trouve traduit par des choix d’écriture. N’étant pas anodins, ces choix mettent en évidence une conception de l’homme dans sa réaction à la tentation du mal et une conception du roman donc de la littérature. Camus répugne à montrer l’homme déchu par un corps qui le trahit et fait de son écriture une écriture de la sidération face à la mort. Giono opte quant à lui pour une écriture de la déjection qui n’est que, de façon trompeuse, une écriture de la jubilation. Contrairement à Camus qui définit une littérature impliquée dans le monde, Giono se détourne du monde par la littérature.

Table des matières

  • Cover
  • Title
  • Copyright
  • About the author
  • About the book
  • This eBook can be cited
  • Contents
  • Éditions de référence
  • Introduction générale
  • Première Partie La question du mal dans La Peste et Le Hussard sur le toit
  • Chapitre Premier Les représentations du mal dans La Peste et Le Hussard sur le toit
  • a. Le mal métaphysique
  • b. Le mal moral
  • c. Le mal dans l’Histoire
  • Chapitre Deuxième Une conception de l’homme
  • a. La représentation de l’héroïsme
  • b. La question du bonheur
  • c. La tentation nihiliste
  • Conclusion
  • Deuxième Partie La transposition romanesque du mal dans La Peste et Le Hussard sur le toit
  • Chapitre Premier La figuration symbolique du mal dans La Peste et Le Hussard sur le toit
  • a. L’imaginaire de la maladie et du fléau
  • b. La dimension symbolique
  • c. Mesure et démesure
  • Chapitre Deuxième Les choix d’écriture et leurs implications
  • a. Les modalités de la narration
  • b. La configuration spatio-temporelle
  • c. La représentation du réel
  • Conclusion
  • Troisième Partie Deux esthétiques du Mal
  • Chapitre premier Raconter le mal
  • a. Les mises en scène de la mort
  • b. La réponse au Mal
  • c. Mythification et démythification du Mal
  • Chapitre Deuxième Deux conceptions de la littérature
  • a. Le romanesque « lazaréen » et le romanesque désinvolte
  • b. Esthétique et éthique
  • c. « La création corrigée » et la création désabusée
  • Conclusion
  • Conclusion générale
  • Bibliographie

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Éditions de référence

Les citations d’Albert Camus renvoient :

a. Aux éditions Gallimard, NRF, collection « Bibliothèque de la Pléiade », sous les titres : Albert Camus. Théâtre, Récits, Nouvelles. Édition établie et annotée par Roger Quilliot, 1962.

Albert Camus. Essais. Édition établie et annotée par Roger Quilliot et Louis Faucon, 1965.

b. Aux Carnets (Mai 1935–février 1942), Paris, Gallimard, coll. NRF, 1962.

Carnets (Janvier 1942–mars 1951), Paris, Gallimard, coll. NRF, 1964.

Les citations de La Peste seront suivies du numéro de la page entre parenthèses. Les citations de Jean Giono renvoient :

a. Aux éditions Gallimard, NRF, collection « Bibliothèque de la Pléiade », pour les volumes suivants :

Jean Giono. Œuvres romanesques complètes III. Édition établie par Robert Ricatte avec la collaboration d’Henri Godard, Janine et Lucien Miallet et Luce Ricatte, 1974.

Jean Giono. Œuvres romanesques complètes IV. Édition établie par Robert Ricatte avec la collaboration de Pierre Citron et d’Henri Godard, 1977.Le Hussard sur le toit est publié dans ce tome.

Jean Giono. Œuvres romanesques complètes VI. Édition établie par Robert Ricatte avec la collaboration d’Henri Godard, Janine et Lucien Miallet et Luce Ricatte, 1983.

Journal, Poèmes, Essais. Édition publiée sous la direction de Pierre Citron avec la collaboration de Laurent Fourcaut, Henri Godard, Violaine de Montmollin, André-Alain Morello et Mireille Sacotte, 1995.

b. Aux Entretiens avec Jean Amrouche et Taos Amrouche. Édition d’Henri Godard, Paris, Gallimard, coll. Blanche, 1990.

c. À Jean Giono, La Chasse au bonheur, Paris, Gallimard, coll. Folio, 2006.

Les citations du Hussard sur le toit seront suivies du numéro de la page entre parenthèses.

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Introduction générale

Une image se retrouve de texte en texte, de poème en roman, pendant les années de guerre et celles qui leur font immédiatement suite : celle de l’épidémie dévastatrice. La peste et le choléra s’imposent comme symboles1 dans l’imaginaire littéraire. En 1943, sous le pseudonyme de François la Colère, Aragon s’insurge :

J’écris dans un pays dévasté par la peste
Qui semble un cauchemar attardé de Goya2

Albert Camus publie La Peste en 1947 et l’annonce dès le titre même. Une année plus tard, Maurice Blanchot dans Le Très-Haut raconte la même épidémie mais la résout en une Épiphanie. Jean Giono commence en 1946 l’écriture du Hussard sur le toit et met en scène l’autre variante du fléau, aussi mobilisatrice pour l’imaginaire que la peste : le choléra. Le roman paraît en 1951.

La coïncidence est frappante mais guère troublante. L’imaginaire littéraire est contaminé par l’imaginaire collectif qui, en temps de grande peur, quand l’homme est menacé, révèle – comme les thèses de Gilbert Durand l’ont montré – la prégnance des structures archaïques de la représentation dont l’épidémie fait partie. La maladie contagieuse étant imprévisible, inévitable, aveugle soumet l’homme à une violence qui devient significative de toutes les violences qu’il pourrait subir. Le Mal est alors dit par le fléau épidémique. Il entre dans la littérature comme dans l’Histoire ou faut-il dire qu’il réapparaît dans les textes parce qu’il devient l’histoire. Sartre délimite dans Qu’est-ce que la littérature ? le moment de l’histoire littéraire où le mal s’impose comme une thématique nécessaire du roman :

Le destin de nos œuvres elles-mêmes était lié à celui de la France en danger : nos aînés écrivaient pour des âmes vacantes, mais pour le public auquel nous allions nous adresser à notre tour, les vacances étaient finies : il était composé d’hommes de notre espèce qui, comme nous, attendaient la guerre et la mort. À ces lecteurs sans loisirs, occupés ←11 | 12→sans relâche par un unique souci, un unique sujet pouvait convenir : c’était de leur guerre, de leur mort que nous avions à écrire3.

La Peste et Le Hussard sur le toit s’inscrivent donc dans un état de la pensée qui considère que la question du Mal est, plus qu’à aucune autre époque passée, pressante. Mais ils s’inscrivent aussi dans la cohérence de deux œuvres qui accordent à cette thématique une importance évidente.

Dans tout le « cycle de l’absurde », Camus montre des personnages en qui le mal s’exprime sans qu’ils ne cherchent à le combattre. Caligula se déclare peste à la place de la peste4 et Martha tue, dans l’espoir d’un bonheur futur. Meursault, étranger au bien comme au mal, tue et sera condamné à être tué, commettant l’irréparable et le subissant. Ils illustrent ce que Le Mythe de Sisyphe démontre : l’équivalence des actes dans une existence qui ne les soumet à aucune « échelle de valeurs5 ». Mais l’Histoire intervient et la pensée de l’absurde pourrait conduire à des dérives nihilistes dangereuses en des temps qui s’annoncent être ceux de la négation de l’homme. Camus révise sa pensée. Il le fait dans la deuxième « Lettre à un ami allemand » datant de décembre 1943 : « Si rien n’avait de sens, vous seriez dans le vrai. Mais il y a quelque chose qui garde du sens6. » Camus écrit La Peste et tout le « cycle de la révolte » pour dire que ce « quelque chose » c’est l’homme.

Giono laisse le mal s’exprimer de manières diverses dans toute son œuvre. Les romans d’avant-guerre témoignent de la foi que l’auteur met en l’homme capable de juguler le mal dans la nature et de lui imposer un ordre qui, sans son intervention, retournerait à une anarchie première. L’action réparatrice sur la nature redresse aussi la nature humaine. Mais l’Histoire bouleverse la vie de Giono. Il est condamné à deux emprisonnements successifs : pour pacifisme d’abord, pour faits de collaboration, ensuite. L’injustice subie lui ouvre les yeux sur ce que les premiers romans tempéraient : le mal est surtout dans l’homme. Les Chroniques font l’inventaire des mille visages que le mal peut prendre et le bonheur qu’il y a à s’y adonner.Le Hussard sur le toit, écrit dans les ←12 | 13→intervalles des Chroniques7, est un hymne paradoxal au bonheur de constater le pouvoir du mal sur les hommes et d’en excepter un seul.

Soumis à l’Histoire, Camus et Giono en tirent deux morales contraires. La Résistance apprend au premier la révolte exigeante et la solidarité nécessaire pour redonner à l’homme la dignité et le bonheur que lui disputent toutes les tyrannies. Le second ne croit plus qu’en l’exception d’êtres rares que la contagion du mal épargne et qui, ne voulant pas se mêler à la commune humanité, s’en tiennent à distance – au moins morale.La Peste et Le Hussard sur le toit naissent de cette disposition d’esprit de leur auteur.

L’écriture de l’épidémie dans les deux romans permettra de cerner, par une approche comparative, le traitement romanesque que Camus et Giono font du mal. Quelques études ont confronté les deux romanciers. Jean Arrouye reconnaît dans La Peste un infra-texte d’Un roi sans divertissement8. Alan-J. Clayton précise les points communs entre les textes d’avant-guerre de Giono – essentiellement Les Vraies richesses – et certains écrits de Camus dont « Le vent à Djémila », nouvelle de L’Exil et le Royaume et Noces9. Il rapproche également pour leur « incurable besoin de pureté » « le révolutionnaire sceptique Angelo et le terroriste-poète Kaliayev », « idéalistes impénitents tous les deux10. » Jacques ←13 | 14→Chabot reconnaît dans l’œuvre de Camus – dans Caligula particulièrement – le thème gionien de l’ennui et établit un parallèle entre La Peste et Le Hussard sur le toit pour opposer à la sobriété du premier, le traitement spectaculaire que le second fait du choléra11. Dans « La mort noire de La Peste, la mort gaie du Hussard sur le toit12 », Jean Sarocchi abonde dans le même sens et, insistant sur la légèreté de ton du roman de Giono, conclut : « Camus […] ne se résigne pas – c’est sa faiblesse et sa force – au divertissement13. » JeanYves Guérin, dans « De la peste et du choléra. Roman, histoire et épidémie14 », s’intéresse essentiellement au contexte historique qui préside à l’écriture des deux romans et souligne que « La raison et l’espoir sont morts chez Giono poète du chaos, pas chez Camus15. » Dans Albert Camus. Littérature et politique16, Guérin fait encore un parallèle rapide entre les deux romans du point de vue de la stratégie narrative. Aurélie Palud, dans une thèse de doctorat intitulée La Contagion des imaginaires : lectures camusiennes du récit d’épidémie contemporain, confronte la lecture de l’histoire dans les deux romans17.

Traiter la question de l’écriture de l’épidémie dans La Peste et Le Hussard sur le toit aura pour but de montrer que les deux romanciers dépassent l’immédiateté du contexte historique – même s’ils y inscrivent nécessairement leur fiction – pour une portée plus large. Véronique Gély affirme avec raison : « […] la poétique ne se dissocie qu’artificiellement de la politique et de la philosophie18. » Camus le proclame : « L’objet de l’art, malgré les regrets des ←14 | 15→pasticheurs, s’est étendu de la psychologie à la condition de l’homme19. » Dans une optique contraire, Giono a beau regretter que des diktats étrangers à la littérature viennent envahir le domaine du roman, Le Hussard sur le toit pense la condition humaine. La question du mal donne à cette réflexion une acuité plus grande. « Comment l’homme peut-il encore être justifié vu le mal qu’il a laissé commettre et qu’il a commis20? » Cette interrogation à laquelle Robert Theis essaye de répondre en discutant la théorie de Hans Jonas sur la problématique conciliation de l’existence de Dieu avec celle du mal dans l’expression extrême qu’elle a prise pendant la deuxième guerre – Camus et Giono la posent et y répondent en en faisant l’axe central de leur roman, mais dans un univers sans dieu. Suivre la trajectoire des deux romans de la manière dont le mal y est figuré à la conception du roman – et le rôle que cette conception suppose à la littérature dans le monde réel – sera le but de cette étude, développée en trois étapes.

Il s’agira d’abord de montrer que le temps épidémique est le temps paroxystique où la souffrance liée à la déchéance physique et au sentiment accru de la mort prochaine « bafoue la vie telle qu’elle devrait être21 ». Aussi est-il le temps propice à une expression spectaculaire du mal. Il faudra reconnaître, dans l’histoire vécue par les personnages de La Peste et ceux du Hussard sur le toit, la part du mal que l’homme subit, celle à laquelle il prend part ou qu’il s’empêche de faire. De fait, confronter l’homme à la maladie et à la contagion c’est aussi évaluer sa part d’implication et de responsabilité. Il faudra montrer également qu’en mettant leurs personnages dans une telle situation extrême, l’intention des deux romanciers est de redéfinir l’homme en le soumettant à des conditions d’action et de réflexion qui redéfinissent à leur tour une conduite et une morale.

Mais le roman est d’abord l’espace de l’invention. La réflexion s’y fait par le truchement de la fiction. Elle prend par ce biais une forme concrète qui la rend plus accessible. Camus s’interroge : « L’abstraction est le mal. Elle fait les guerres, les tortures, la violence, etc. Problème : comment la vue abstraite se ←15 | 16→maintient en face du mal charnel […]22. » Il s’agit de trouver une forme d’expression qui dise l’horreur du mal en la rendant plus frappante et le mal plus scandaleux. L’allégorie s’y prête parfaitement. Giono fait dire au médecin-philosophe du Hussard sur le toit : « Quand il s’agit de peste ou de choléra, les bons ne meurent pas, jeune homme ! » (606) Comment mieux dire en effet la portée symbolique du roman ? C’est pourquoi il sera nécessaire de mettre en évidence les choix d’écriture qui permettent la transposition romanesque du mal dans les deux romans.

Deux esthétiques du mal se dessinent qu’il s’agira de définir d’autant que le contexte d’écriture des deux romans est un et que les réactions qu’y apportent Camus et Giono sont radicalement opposées. En effet, une fois le nazisme défait et la menace totalitaire écartée, les intellectuels – qu’ils aient vécu l’horreur concentrationnaire ou qu’ils y aient été confrontés indirectement – se rendent compte qu’ils doivent apporter une réponse à la question du mal. Gageure pour beaucoup tant la tentation du silence face à l’indicible et à l’impensable est grande ; tant la possibilité de formuler l’horreur s’avère dérisoire dans un monde où le fait brutal a réduit au silence des millions de victimes. La remise en question de toute littérature – y compris celle de témoignage – rend absurde, voire indécente, toute prise de parole et encore plus toute volonté de mise en intrigue du mal. Robert Antelme avoue cette impuissance à laquelle se sont résignés les survivants des camps :

Il nous paraissait impossible de combler la distance que nous découvrions entre le langage dont nous disposions et cette expérience que, pour la plupart, nous étions encore en train de poursuivre dans notre corps. […] À peine commencions-nous à raconter, que nous suffoquions. À nous-mêmes, ce que nous avions à dire commençait alors à nous paraître inimaginable23.

Maurice Blanchot voit dans cette expérience de l’extrême la fin même de la pensée :

L’holocauste, événement absolu de l’histoire, historiquement daté, cette toute-brûlure où toute l’histoire s’est embrasée, où le mouvement du Sens s’est abîmé, où le don, sans pardon, sans consentement, s’est ruiné sans donner lieu à rien qui puisse s’affirmer, se nier, don de la passivité même, don de ce qui ne peut se donner. Comment le garder, fût-ce dans la pensée, comment faire de la pensée ce qui garderait l’holocauste où tout s’est perdu, y compris la pensée gardienne24 ?

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Il sera utile de positionner La Peste et Le Hussard sur le toit par rapport à ce débat afin de définir, pour chacun des deux romanciers, à partir de la poétique du mal qui se déploie dans son oeuvre, sa conception du roman et, pour reprendre Georges Bataille, la relation nécessaire entre « la littérature et le mal ».


1 Paul Ricœur en donne cette définition : « J’appelle symbole toute structure de signification où un sens direct, primaire, littéral, désigne par surcroît un autre sens indirect, secondaire, figuré qui ne peut être appréhendé qu’à travers le premier. » Le Conflit des interprétations, Paris, Seuil, 1969, p. 16.

Résumé des informations

Pages
226
ISBN (PDF)
9783631833353
ISBN (ePUB)
9783631833360
ISBN (MOBI)
9783631833377
ISBN (Relié)
9783631831830
Langue
Français
Date de parution
2021 (Mars)
mots-clé
Récit d'épidémie Allégorie Peste Choléra Poétique du mal
Published
Berlin, Bern, Bruxelles, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2020. 226 p.

Notes biographiques

Senda Souabni-Jlidi (Auteur)

Senda Souabni Jlidi est maître de conférences habilitée à diriger des recherches en littérature et civilisation françaises à l’Université de Tunis. Ses recherches portent sur la littérature d’idées et le roman du XXème siècle. Outre sa thèse de doctorat intitulée Le « journalisme moral » d’Albert Camus, elle a publié de nombreuses études sur cet auteur ainsi que sur Jean Giono et Paul Nizan.

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Titre: De la Poétique du mal à l’Écriture de l’épidémie dans "La Peste" d’Albert Camus et "Le Hussard sur le toit" de Jean Giono