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A la carte.

Le roman québécois (2015-2020)

de Gilles Dupuis (Éditeur de volume) Klaus-Dieter Ertler (Éditeur de volume) Yvonne Völkl (Éditeur de volume)
Collections 314 Pages

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Sommaire
  • Introduction
  • Le roman comme expérience de la totalité. L’année noire de Jean-Simon DesRochers: Philippe Manevy
  • Sur quelques aspects de l’américanité et de la mondialisation. Six degrés de liberté de Nicolas Dickner: Petr Vurm
  • Écrire le drame en silence. Le Fleuve de Sylvie Drapeau: Emilie Drouin
  • Écrire en langues ou la textualisation de la diglossie. Le cimetière des abeilles d’Alina Dumitrescu: Ileana Neli Eiben
  • Migration et retour conflictuel au pays natal. Au grand soleil cachez vos filles d’Abla Farhoud: Hans-Jürgen Lüsebrink
  • En Quête de Soi. Un Onze Septembre d’André Ferron: Diane Bélisle-Wolf
  • L’histoire d’un confinement. Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin: Klaus-Dieter Ertler
  • Être en transit. Montréal-Mirabel de Marie-Pascale Huglo: Gilles Dupuis
  • La littérature jeune adulte dans l’extrême contemporain. Darlène de Noémie D. Leclerc: Marie Demers
  • Circuler, habiter, survivre. Saufs de Fannie Loiselle: Jean-François Chassay
  • Une aventure dystopique. Oscar de Profundis de Catherine Mavrikakis: Petr Kyloušek
  • L’art de la fugue et le grotesque. La Bosco de Julie Mazzieri: Marie-Pascale Huglo
  • La « génération érable » sur la scène littéraire. Une Vie Neuve d’Alexandre McCabe: Christoph Vatter
  • Une voix extrême-contemporaine de l’Ontario. Cherche Rouquine, coupe garçonne de Daniel Poliquin: Peter Klaus
  • Entre nomadisme et sédentarité. Le dernier chalet d’Yvon Rivard: Patrick Imbert
  • Abandonner gaiement la derekh. 160 rue Saint-Viateur ouest de Magali Sauves: Robert Schwartzwald
  • La force (in)visible des femmes. Vi de Kim Thúy: Yvonne Völkl
  • Un autur dépensier. Simone au travail de David Turgeon: David Bélanger
  • Quête existentielle et impossibilité de la Révolte. Les voies de la disparition de Mélissa Verreault: François Paré
  • Auteur·e·s

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Petr Vurm

Sur quelques aspects de l’américanité et de la
mondialisation.

Six degrés de liberté de Nicolas Dickner

Nicolas Dickner, né en 1972 à Rivière-du-Loup, représente une nouvelle génération de romanciers québécois, qu’on pourrait appeler de l’extrême-contemporain, éloignée des problèmes de l’identité et des questionnements nationaux et nationalistes du Québec, quoique profondément attachée au territoire québécois et américain. Les auteurs de cette génération sont bien plus préoccupés par d’autres problèmes à l’échelle planétaire et par l’actualité de ce monde, dont les injustices sociales, les questions écologiques et les droits des minorités.

En particulier, les romans de Nicolas Dickner saisissent leur lecteur par une composition sophistiquée et une mécanique minutieuse, ainsi que par des histoires originales, souvent loufoques, non dénuées cependant de signification symbolique et qui fournissent une riche matière à réflexion. La lecture de ses romans est rafraîchissante grâce à un style parfois poétique, parfois humoristique, souvent ironique et sarcastique. On reconnaît facilement à la lecture un esprit scientifique et analytique, qui a déjà fait de Nicolas Dickner l’une des voix inoubliables de sa génération. Son intelligence, alliée à un humour irrésistible, réussit à séduire son lecteur et à le tenir en haleine. Dickner a ses topoï préférés, qui reviennent d’un roman à l’autre en de subtils clins d’œil, telle que l’archéologie des déchets déjà présente dans Nikolski qui révèle indirectement ses préoccupations écologiques ainsi que l’idée chez lui que la liberté humaine va de pair avec la responsabilité:

Les déchets ont toujours été un important marqueur de classes sociales. Autrefois, les tas de fumier témoignaient de la prospérité d’une ferme. Aujourd’hui, tout le monde craint secrètement de produire des ordures ennuyantes, qui témoigneraient d’une vie plate. La poubelle est le summum de l’expression personnelle et Mark Zuckerberg devrait en prendre acte: exit les statuts de bouffe et de musique, l’avenir consiste à publier le contenu de ses poubelles1.

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Pour ce volume d’À la carte, nous avons choisi son roman le plus récent, Six degrés de liberté, paru en 2015. Nous nous pencherons sur quelques expressions variées de la liberté à l’époque de l’extrême-contemporain, d’une potentielle redéfinition de la notion de l’américanité dans le roman québécois, surtout dans le filon technoscientifique frisant la science-fiction. Celle-ci va de pair avec la mondialisation et la mondialité, qui se veut une exploration de l’espace virtuel qui donne à l’homme des libertés presque infinies, mais qui en même temps représente des défis et des dangers.

Nous nous poserons notamment un certain nombre de questions sur la représentation du monde complexe et tout à fait nouveau de l’extrême-contemporain dans l’œuvre dicknerienne, ainsi que sur les relations multiples entre l’humain et le non humain (posthumain) dans ce roman et comment fonctionne l’interface entre ces deux pôles. Une question fondamentale se trame derrière nos questionnements multiples: reste-t-il encore une liberté pour l’homme dans le monde actuel ? Et si oui, combien « de degrés » compte-t-elle dans l’extrême-contemporain ? Dans un sens plus général, nous pouvons questionner la portée philosophique des idées dickneriennes sur la liberté, sans pourtant prétendre pouvoir répondre d’une manière exhaustive à cette question dans l’espace limité d’un article. Cette liberté se définit en philosophie soit négativement comme l’absence de contrainte, soit positivement comme l’état de celui qui fait ce qu’il veut. D’ailleurs, la liberté est un concept étonnamment moderne, puisque les Grecs en parlaient peu, considérant que l’homme devait refléter le cosmos plutôt que d’obéir à ses propres aspirations. Ce sont les Modernes, à partir de Kierkegaard, qui ont fait de la liberté une question centrale de la réflexion philosophique. Or, il serait intéressant de voir en quoi la conception philosophique de la liberté reste universelle, atemporelle, et en quoi elle se redéfinit avec le temps jusqu’à l’extrême-contemporain.

L’intrigue du roman

Le roman, ludique à plusieurs niveaux et jouant avec les genres – aventure, thriller, science-fiction, critique sociale – est divisé en trois parties subdivisées à leur tour en chapitres numérotés. Six degrés de liberté met en récit les vies parallèles de trois personnages qui vont progressivement se rencontrer, Lisa, Éric et Jay, dont les vies sont racontées par un narrateur extradiégétique. L’atmosphère générale du livre renvoie à un roman policier: tout le monde mène une enquête, y compris le lecteur qui recueille, à droite et à gauche, les « déchets » laissés par l’auteur. L’histoire fonctionne d’ailleurs seulement si le lecteur accepte les règles du jeu, ce dernier présentant une série de situations qui se superposent ←34 | 35→et où se rencontrent coïncidences, énigmes à résoudre, calculs mathématiques, problèmes de mécanique, d’informatique, et ainsi de suite. Notons que le caractère ludique du récit témoigne d’une dimension métatextuelle importante de la liberté en littérature, à savoir la liberté de la fiction, c’est-à-dire celle du conteur à organiser son univers narratif et de demeurer libre d’y jouer.

Dans le roman, il est question d’une série d’expériences effectuées par Lisa et Éric, deux jeunes gens que le lecteur suit depuis l’âge de seize ans et dont les idées aboutissent à la création d’un conteneur (le PZIU 127 002 7 ou Papa Zoulou), lequel va passer par un certain nombre de ports intermodaux et traverser les mers grâce à un système d’exploitation construit par Éric qui permet de modifier les différentes trajectoires du conteneur dans le réseau et à Lisa Routier-Savoie (soulignons son nom itinérant) de faire le tour du monde. Dans le récit, Lisa et Éric sont des personnages parfaitement complémentaires: « ils ne se sentaient bien qu’en présence de l’autre, comme un frère et une sœur qu’on aurait trop longtemps séparés » (SDL, 312). Éric souffre « d’une violente forme d’agoraphobie » (SDL, 31) et Lisa de claustrophobie, ce qui représente une forme de complémentarité spatiale, car si l’un ne peut sortir, l’autre ne peut rester à l’intérieur3. Grâce à leur projet, ils arrivent à trouver une solution à ces deux problèmes: Éric dirige les mouvements du conteneur depuis Copenhague, où il s’est établi, et Lisa se déplace dans un espace aux qualités paradoxales concernant la liberté du mouvement. Ici encore, observons bien le jeu avec l’espace: « grande découverte de l’été: on ne peut pas souffrir de claustrophobie dans une cellule que l’on construit soi-même » (SDL, 303). Comme le remarque avec justesse Stefania Cubeddu-Proux:

Toutes les voies empruntées – les traversées – doivent être envisagées à un double niveau: dans un espace réel, qui est celui dans lequel le conteneur se déplace physiquement, et dans un espace virtuel, où ce même conteneur apparaît et disparaît, ce qui permet le mouvement dans l’espace réel. Ces deux espaces sont parfaitement imbriqués, car les voies qui permettent au conteneur de voyager sont aussi les méandres informatiques à travers lesquels, par les calculs et les piratages que nous avons évoqués plus haut, le conteneur se déplace. Or, déjà, grâce à la complémentarité de l’agoraphobie et de la claustrophobie, de l’espace réel et de l’espace virtuel, la liberté spatiale du ←35 | 36→déplacement dans l’espace entre en question comme une des préoccupations primordiales du récit dicknerien4.

L’espace américain devient ainsi profondément ambigu. On est loin de la liberté physique, spatiale, des premiers romans de l’américanité, où l’espace vaste représentait la potentialité, le rêve et l’exploration. Non seulement l’espace ouvert, voire infini, peut-il être investi de significations négatives (une menace et une prison pour un claustrophobe), mais davantage l’espace américain est-il d’ores et déjà saturé, invitant l’explorateur (post)moderne à se lancer plutôt dans les vides de l’espace virtuel, qui devient en quelque sort l’analogue de l’exploration du Far West au XIXe siècle.

Or, il est bien apparent à la lecture de ses œuvres – et non seulement de Six degrés de liberté – que Dickner est un romancier passionné par le détail, par les références intertextuelles et interculturelles, mais aussi par l’univers techno-scientifique du roman québécois actuel dont il suit la piste, ou son avatar contemporain que nous oserions appeler l’« écriture geek » ou la littérature « pour geeks »:

Je suis de l’avis de Kurt Vonnegut, qui disait que les romans contemporains qui font abstraction de la technologie sont comme les romans victoriens qui ne parlaient pas de sexe. C’est un élément central de notre société. Je veux que mes livres parlent de la société dans laquelle ils sont écrits, donc ça implique de parler de technologie, puisqu’elle est partout5.

Ses clins d’œil à la science sont souvent discrets, mais sensibles au lecteur attentif qui partage la même passion que lui. Par exemple: « En dépit des croquettes qui se volatilisent et des crottes qui se matérialisent, Jay se demande si Erwin est encore vivant – et en l’absence de données concrètes, elle doit supposer qu’il est à la fois vivant et mort » (SDL, 58). Être à la fois vivant et mort ne peut évoquer qu’une chose dans la tête d’un aficionado dicknerien: le chat de Schrödinger.

Notons aussi cette actualisation débridée de la mythologie germanique, qui se joue non seulement du rapprochement d’un conte de fées allemand avec une célèbre compagnie suédoise, mais aussi de l’isotopie sémantique de la forêt, source de la plupart des produits de ladite compagnie ainsi qu’avatar postmoderne de l’espace labyrinthique caché à l’intérieur de leurs magasins, car on se perd (et on se repère) facilement dans un IKEA:

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Après avoir rempli, recopié, déchiré trois listes d’achats, il faut enfin penser à sortir du dédale. Les deux femmes regardent les alentours. Lisa a l’impression qu’elles sont Hansel et Gretel au milieu d’une forêt médiévale et germanique. Les flèches ont disparu du plancher et les panneaux donnent des informations contradictoires. Dans toutes les directions on ne voit que des enfilades de salons et de bureaux, comme si les pièces de centaines de maisons avaient fusionné en un vaste magma domestique. Ce magasin est une zone de subduction: le réel s’enfonce sous la salle d’exposition comme sous une plaque tectonique (SDL, 150).

Ou encore, pour rester dans la même isotopie du bois:

Tous ces crayons, comme des balles dans un chargeur de mitrailleuse. Quelque part dans les tréfonds du IKEA, il existe des boîtes énormes contenant des millions de minuscules crayons HB bruns, aux mines impeccablement aiguisées. Le capitalisme est lubrifié au graphite (SDL, 149).

On le constate, ces métaphores passent pour « universelles », or la mondialisation y est pour beaucoup parce que la plupart des lecteurs savent à quoi elles se réfèrent dans ce contexte. D’ailleurs, posons-nous une question « philosophique » en conclusion de notre première excursion dans le roman: sommes-nous libres ou emprisonnés dans les labyrinthes du magasin IKEA ?

Libertés paradoxales du conteneur

Puisque nous venons tout juste de faire référence à la mondialisation, développons cette idée à l’aide de l’objet central du livre, qui représente en quelque sorte un autre personnage du roman, portant même le nom de Papa Zoulou (ce qui est l’équivalent des lettres PZ de l’alphabet OTAN), tellement il joue un rôle important dans le livre6.

Le conteneur, chez Dickner, ne représente pas seulement un décor ou un accessoire de la narration ; il est d’abord un espace absolument opaque, clos, un microcosme en soi où Lise, un des personnages principaux du roman, compte effectuer le tour du monde. Or il constitue aussi un symbole: symbole opaque de la mondialisation, du nomadisme et de « l’insoutenable légèreté de l’être » nomade, mais aussi de la migration et de ses dangers, du capitalisme liquide de nos jours – « l’opacité est la clé de voûte du capitalisme moderne » (288) – avec ses côtés positifs et négatifs, où tout se déplace avec une facilité extrême. Cet ←37 | 38→objet apparemment banal représente un cube universel, permettant de transporter n’importe quel autre objet, y compris les hommes aventuriers dans un monde fictif et les immigrés en détresse dans le monde réel. Bien évidemment, l’existence du conteneur pose beaucoup de questions liées à la liberté, au niveau pratique et symbolique. Le conteneur serait en quelque sorte cet espace du chat de Schrödinger, espace de l’indécision entre la liberté et la prison, entre la vie et la mort.

Le conteneur est également un symbole de la séparation et de la continuité entre le futur et le passé. Plus concrètement dans le roman, il fait écho aux bateaux célèbres, nefs, caraques et caravelles, qui ont effectué le tour du monde à l’époque des grandes découvertes, une autre période de l’Histoire avide d’exploration. Le contraste entre l’austérité des bateaux modernes et les conteneurs d’une part, et l’élégance des bateaux en bois de l’autre, peut mener le lecteur à se poser des questions par rapport à la liberté du déplacement, à savoir quels explorateurs marins profitaient d’une plus grande liberté: les anciens ou les modernes ? Nous pourrions mentionner également le mode de navigation du conteneur: il est possible de le gérer à distance d’une manière tout à fait déterminée, voire déterministe, contrairement à la liberté de mouvement, sans mauvaise surprise mais aussi sans grande aventure. Les conteneurs sont à peu près certains d’arriver à leur lieu de destination, à la différence des caraques d’un Magellan ou d’un Cartier, celles-ci étant souvent imprévisibles dans leurs errances, et donc peut-être aussi plus libres si l’on mesure la liberté à l’aune du déterminisme du mouvement. Mais le conteneur est aussi un système quasi autonome, un univers en soi, où l’on peut survivre pendant des mois: symbole de la liberté individuelle de l’homme, à savoir de l’autonomie totale qui ne dépend ni d’un pays, ni de ressources locales. Il s’agit également d’un puissant symbole littéraire pour figurer l’espace clos, concentré, strictement délimité, mais qui est tout pourtant sauf statique.

Les mentions du conteneur sont nombreuses chez Dickner, et elles apparaissent très souvent dans la veine de son ludisme: « Dans la gare de triage, des milliers de conteneurs attendent, empilés comme des pièces multicolores d’un jeu inconnu » (SDL, 29). D’un point de vue littéraire, vu par le prisme de la poétique de l’espace, le conteneur échappe non seulement aux catégories narratives, mais aussi aux repères géographiques et historiques ; et il échappe en général aux concepts classiques, habituels, de l’espace littéraire. Après tout, comment narrer une histoire qui se déroule dans un lieu que personne ne peut conceptualiser ? Pour clore ce développement, citons un extrait assez approprié:

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Jay fronce les sourcils. Le conteneur est-il un lieu ? Non, pas vraiment. Mais il ne s’agit pas non plus d’une banale boîte, ni d’un véhicule, ni de l’équivalent transcontinental d’un ascenseur. Il est à la fois objet et infrastructure, acier gaufré en base de données ; il relève de la culture et du cadre légal. Voilà des siècles que les êtres humains sont familiers avec la géographie, avec des concepts tels que la route, le territoire, la frontière – mais le conteneur échappe à la géographie. Il opère en périphérie de la conscience collective. Des milliers de Roumains et de Cubains et de Chinois s’introduisent, ou tentent de s’introduire, en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest entassés dans des boîtes, et aucune encyclopédie ne fait état de cette migration historique (SDL, 299).

Liberté des espaces virtuels, cette autre américanité ?

C’est un fait bien connu que, de nos jours, l’américanité ne représente pas seulement la traversée de l’espace déjà exploré et analysé dans des œuvres québécoises bien connues. C’est surtout à partir des années 1980 que de nombreux romans québécois arpentent le continent américain et entreprennent une traversée qui, en partant du Québec, conduit les personnages romanesques, ainsi que les lecteurs, de l’est vers l’ouest. Le roman phare de cette littérature de l’américanité est, sans nul doute, Volkswagen blues (1984) de Jacques Poulin, mais d’autres romans, dont Le voyageur distrait (1981) de Gilles Archambault, De quoi t’ennuies-tu Evelyne? (1982) de Gabrielle Roy, Le dernier été des Indiens (1982) de Robert Lalonde, Les faux-fuyants et Copies conformes de Monique Larue, Une histoire américaine (1986) de Jacques Godbout, et bien d’autres encore, marquent une production importante tout en constituant des jalons solides sur lesquels vont s’orienter les textes postérieurs. Ce nonobstant, l’américanité et l’espace américain sont aussi représentés par cet espace virtuel, introduit par les compagnies de garage, dont les histoires de succès sont devenues classiques. Ces compagnies minuscules des années 1980 sont d’ailleurs aujourd’hui des géants de la technologie de l’informatique et de la communication, tels que Google, Apple ou Facebook. D’une façon peut-être surprenante, leur américanité pénétrante (et la mondialisation qui va de pair) qu’ils ont imposée au fur et à mesure à la planète est moins évidente pour nous, et pourtant elle a réussi une conquête du monde spectaculaire, difficilement comparable avec les conquêtes antérieures purement physiques.

Cette conquête repose sur l’information et la communication. C’est un constat banal de dire que notre société actuelle repose désormais sur des réseaux d’informations. Des bases de données diverses s’achètent à des prix d’or, sans parler du système des bourses et des investissements où il est vital d’obtenir les bonnes informations en temps réel. D’autre part, c’est un fait ←39 | 40→moins connu que l’information, à son état le plus pur et en tant que concept et source de l’informatique, est profondément liée à l’Amérique et aux recherches effectuées avant la construction du premier ordinateur moderne. C’est en grande partie aux États-Unis que voit le jour la théorie de l’information, qui est une théorie probabiliste permettant de quantifier le contenu moyen en information d’un ensemble de messages, dont le codage informatique satisfait une distribution statistique précise. Ce domaine d’application trouve son origine scientifique chez Claude Shannon, qui en est le père fondateur dans son article « A Mathematical Theory of Communication » publié en 1948, selon lequel l’information est profondément liée à la communication. Son schéma de communication ressemble d’ailleurs à celui, plus célèbre, de Roman Jakobson. Un autre génie américain excelle dans ce domaine: il s’agit du père de la cybernétique, Norbert Wiener. Nous osons avancer que l’état du monde actuel, tout le paysage virtuel et numérique que nous connaissons et qui parcourt les romans dickneriens, est inspiré de cette longue histoire et qu’il remonte aux génies susmentionnés.

Pareillement, le personnage de Jay, jeune femme qui est pirate informatique, et Éric, à la foi programmeur et hacker, représentent des héros technologiques modernes, émancipés et libres, avatars informatiques de la liberté des pirates de la mer. Cela mène à une autre caractéristique intrinsèque de notre monde actuel:

[Éric] s’intéressa plutôt à la programmation, et commença bientôt à compulser des manuels de Python, de C et de Ruby avec une aisance déconcertante.

Cette passion se doubla d’une révélation: tout, mais vraiment tout, fonctionnait avec des logiciels et des systèmes d’exploitation. Les feux de signalisation, les distributrices automatiques, les fours à micro-ondes, les téléphones, les guichets bancaires, et jusqu’aux appareils médicaux. Il ne restait vraiment plus que la vieille Datsun Sunny de monsieur Miron qui fût entièrement analogique. Éric avait soudain l’impression de porter des lunettes à rayons X. Son environnement devenait hautement hackable, pour le meilleur et pour le pire (SDL, 32).

Notes biographiques

Gilles Dupuis (Éditeur de volume) Klaus-Dieter Ertler (Éditeur de volume) Yvonne Völkl (Éditeur de volume)

Gilles Dupuis est professeur au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal (Québec, Canada). Ses recherches portent sur le roman et l’essai québécois contemporains, les littératures migrante et transmigrante, la théorie et la pratique du pastiche. Klaus-Dieter Ertler est professeur au Département de philologie romane de l’Université de Graz (Autriche). Ses recherches portent sur le roman francophone et la théorie des systèmes comme modèle épistémologique. Yvonne Völkl est assistante au Département de philologie romane de l’Université de Graz (Autriche). Ses recherches portent sur les écritures migrantes au Québec, notamment sur le roman juif d’expression française, la communication interculturelle et la presse périodique du 18e siècle.

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Titre: A la carte.