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Dire la Suisse

Quête d’identité et vocation littéraire dans « Cités et pays suisses » de Gonzague de Reynold

de Augustin Matter (Auteur)
Monographies 228 Pages

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur/l’éditeur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Sommaire
  • Préface (par Peter Schnyder)
  • Avant-propos
  • Introduction
  • Première partie : Littérature et helvétisme
  • Chapitre premier. Une préoccupation nationaliste
  • 1. L’œuvre d’un connaisseur de l’helvétisme
  • 2. À la recherche de l’esprit suisse
  • 3. Dans la tradition générique du voyage en Suisse
  • Chapitre deuxième. Une mise à distance des mythes helvétiques ?
  • 1. Alpes et Terre promise
  • 2. Liberté, fraternité et âge d’or
  • 3. Le rejet du modèle démocratique
  • Chapitre troisième. Du littéraire au politique : le néo-helvétisme
  • 1. La promotion d’une nouvelle droite
  • 2. Sous le signe de Barrès
  • 3. Dans l’atmosphère de la Grande Guerre
  • 4. Dans l’héritage « libéral » romand ?
  • Seconde partie : écriture et invention de soi
  • Chapitre premier. écrire contre le désenchantement du monde
  • 1. Une présence au pays/paysage
  • 2. La permanence d’un idéal aristocratique
  • 3. Une Suisse héroïsée
  • 4. Une Chrétienté toujours vivante
  • Chapitre deuxième. Nouvelles figurations de l’écrivain
  • 1. L’inscription d’un je lyrique
  • 2. L’identification patriotique
  • 3. Une figure d’intellectuel contrasté
  • 4. Un antimoderne ?
  • Chapitre troisième. Le sens d’une vocation
  • 1. Une écriture cathartique
  • 2. Cités et pays suisses ou la consécration nationale
  • 3. La perspective d’une mission européenne
  • Conclusion
  • Annexes
  • Annexe 1 : Premières publications de Cités et pays suisses dans La Semaine littéraire
  • Annexe 2 : « Aux lecteurs pour prendre congé d’eux » Conclusion inédite de Cités et pays
  • Annexe 3 : « Vue d’ensemble ». Première parution en feuilleton dans La Semaine littéraire
  • Bibliographie
  • Index
  • Series index

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Préface

Relire Cités et pays suisses

Berne est le centre de la Suisse, le nœud de fer qui tient liés les deux blocs : celui de granit et celui de molasse. C’est à Berne que l’on sent l’unité nationale. On la sent dans la ville même. Tout ce qu’il y a de pittoresque vous parle de la vieille Allemagne. Mais les façades des hôtels patriciens évoquent la vieille France et les arcades viennent d’Italie. On se trouve au carrefour de toutes les routes ; en quelques heures, on est en Souabe, à Paris, dans les plaines lombardes.

Gonzague de Reynold, Cités et pays suisses1

Cités et pays suisses reste un livre-somme. On aurait tort de trop le négliger, sous prétexte que c’est un livre exigeant, qui relie la géographie à l’histoire, à l’architecture, à l’héraldique, à la culture religieuse – ou que son auteur, Gonzague de Reynold (1880-1970), s’est mû par trop à droite de l’échiquier politique. Aussi faut-il remercier Augustin Matter de nous dire les raisons pour lesquelles Cités et pays suisses, publié en trois séries, entre 1914 et 1920, mérite une relecture approfondie. Divisée en deux grandes parties, son étude, très documentée, n’omet aucune des publications récentes sur son auteur (Clavien, Jost, König, Mattioli, Santschi…), ni les grandes synthèses sur les lettres romandes (Francillon, Maggetti, Reichler…), fait le point sur l’« helvétisme » – notion quelque peu ondoyante – et démontre la place centrale de cet ouvrage dans l’œuvre de Gonzague de Reynold : « Lire ou relire Cités et pays suisses », dit-il, « c’est sans doute assister à la forge exemplaire d’une identité à la fois collective et personnelle ; c’est aussi se pencher comme en un miroir sur une individualité inséparable du littéraire, notamment par le biais de la méditation historique, de l’élaboration poétique et d’une vision épique du monde2. » M. Matter pose les bonnes questions autour de ce livre, autrefois lu et apprécié, aujourd’hui délaissé. Elles sont politiques, sociales et littéraires, elles poursuivent un cheminement précis, dans la mesure où l’identité « patriotique » se fait ici – nous est-il démontré – dans et par l’écriture : « Nous voudrions montrer comment Gonzague de Reynold, à ← 11 | 12 → partir du voyage réel dans les divers cantons, est conscient d’élaborer une véritable vision de la Suisse, radicalement nouvelle, poétique et héroïque3. »

Le châtelain élégant de Cressier-sur-Morat, en pays fribourgeois, le poète et plus tard brillant professeur, initiateur de la vie littéraire en Suisse romande autour de La Voile latine et de La Semaine littéraire, fondateur de la « Nouvelle Société helvétique », a laissé une œuvre importante en tant qu’historien de la Suisse mais également de l’Europe. Mais on lui doit aussi des études littéraires, un Charles Baudelaire4 par exemple, qui a contredit les détracteurs parisiens du poète et préfiguré la critique à venir (comme l’essai de Sartre), deux brèves études sur Rousseau5, et un ouvrage important (totalisant plus de 1500 pages) sur l’Histoire littéraire de la Suisse au XVIIIe siècle6, qui valorise à merveille la partie alémanique. De Reynold s’est frotté à la poésie et au théâtre, et il a rédigé Contes et légendes de la Suisse héroïque (1913-1947) – un recueil réédité7 entre autres en 2010 – qui montrent que son talent d’écrivain transgresse parfois allègrement son sens du devoir, son positionnement anti-démocratique et son catholicisme social démodé. Sans songer à laisser de côté les livres de sa maturité, en particulier La Formation de l’Europe8, ou encore ses Mémoires9, il est permis de voir – comme le fait Augustin Matter (et Maurice Zermatten avant lui) – dans Cités et pays suisses la matrice de son œuvre entière. L’édition définitive, qui date de 1948, a été rééditée en 1964 et, hors commerce, en 1966. En 1982, Pierre-Olivier Walzer l’a admise dans la collection « Poche / Suisse » des Éditions L’Âge d’Homme. Des extraits de l’ouvrage ont été publiés en 1942. Une traduction allemande remonte à 1932, cependant que la traduction italienne, par Ugo Gherner, date de 2003, avec une préface de l’historien François Bergier10. Gonzague de Reynold a volontiers évoqué les « cercles concentriques » de son œuvre qui s’interpénètrent et qui vont de la famille à Fribourg, puis à la Suisse, et plus tard à l’Europe11.

Il suffit de parcourir Cités et pays suisses pour se rendre compte qu’il s’agit véritablement d’un livre-somme, inclassable : récit de voyage autant que livre d’histoire, Baedeker de haut vol et examen précis du cadastre décrivant par le menu les hauts lieux du pays, mais également tel vallon abandonné. Le lecteur-visiteur se rend vite compte que son guide a bien du talent, qu’il ← 12 | 13 → lui permet de connaître la Suisse comme jamais l’école n’avait réussi à le faire. Oui, il lui ouvre les yeux sur le passé concret du pays, il fait revivre ses acteurs historiques, il fait découvrir des trésors insoupçonnés, trop souvent laissés inaperçus faute de connaissances : la géographie entre ici en fusion avec l’histoire, l’architecture avec l’histoire des ordres religieux, l’héraldique avec l’histoire des noms de lieux, les beaux-arts avec la beauté du paysage ! Qu’un exemple, sur Saint-Ursanne, illustre la démarche à l’œuvre :

« C’est tout », certes, si l’on ne tient pas compte des monuments, à commencer par « l’admirable basilique », qui à « elle seule vaut le voyage13 » :

Ce qu’il faut saluer d’abord en cette église dont la tour se détache sur des rochers gris plus hauts qu’elle, c’est le porche roman : il date de la fin du XIe siècle et l’on y voit, dans les entrelacs, des figures de loups et de moines ; mais, regardez ! en des niches à colonnettes, deux statues le surmontent : la Vierge, saint Ursanne. Ces deux statues, c’est toute l’Histoire du Jura bernois, c’est sa tradition, et sa raison d’être. Le cœur de ce pays bat dans le sarcophage où reposent les restes de l’apôtre irlandais14.

Cette citation doit suffire pour rappeler l’un des points forts de l’ouvrage : l’alliance d’une connaissance jouissive du passé au plaisir d’arpenter le pays réel sans chercher à l’embellir. Peu impressionné par Guizot, plus proche de Michelet, de Reynold avait conçu l’historiographie comme un continuum. L’histoire doit toujours être respectée, les ruptures et les sauts, prescrits. En dépit de son faible pour un certain autoritarisme, cette attitude lui a permis de cerner l’excès autodestructeur inhérent au nazisme. Concevoir la race comme il le fit relève selon lui de la zoologie !

Quant à l’héroïsme – une constante chez lui –, il ne faut pas oublier que la conception de Cités et pays suisses remonte à 1914, c’est-à-dire à l’époque des poésies viriles et martiales comme Les Bannières flammées (1915). S’il y a lieu de réfuter catégoriquement sa position anti-démocratique et ses sympathies pour les dictatures (notamment Salazar, « dictateur par devoir »), il serait injuste de ne pas rappeler ici ce que l’on peut considérer comme une profession de foi de sa part : c’est que de Reynold a toujours voulu servir son pays. Il s’en est expliqué dans un petit autoportrait peu cité, sans doute pour ← 13 | 14 → avoir pris place dans un volume d’hommages publié en l’an de malheur 1941, à la suite de son 60e anniversaire en juillet 1940. Il se demande ce que vaut et vaudra la trentaine de volumes qu’il a publiés jusqu’alors, et insiste sur son souci du devoir : « Ce n’est pas le moi que j’ai exprimé dans ces milliers de pages, mais le soi. Le moi prend, le soi se donne. Je me suis donné »15. Et de rappeler quel a été son combat – lié à son destin :

J’ai servi parce que je suis un gentilhomme. Me l’a-t-on assez reproché ! Dès mon entrée au Collège m’a-t-on – mes camarades et parfois mes professeurs – assez fait souffrir parce que je ne m’étais donné que la peine de naître ! Il m’en est resté une amertume, une blessure qui, depuis l’âge de onze ans, ne s’est jamais complètement cicatrisée. Ce que l’on attaquait en moi m’est devenu plus cher encore, m’est devenu sacré. J’ai résolu farouchement de le défendre, et de le défendre en servant parce que j’appartiens à une lignée de soldats16.

Il y dit également qu’il a toujours accepté de travailler, et que toute son œuvre pourrait « se définir ainsi : une longue lutte contre le milieu »17. Ce causeur exceptionnel détestait l’improvisation avant tout. Les circonstances ont fait qu’il a cultivé la solitude. L’éducation de sa famille, les traditions, les objets qui l’ont entouré, l’amour des vieux objets, lui ont permis de comprendre la valeur du passé et de le rendre vivant : « Il vit en moi. Je ne l’ai jamais ramené à moi-même, réduit à moi-même : je me suis donné à lui, objectivement, si je me lâche à employer ici cette création pédante. De là, une certaine capacité d’évocation, de résurrection. Je n’ai, je crois, jamais commis l’erreur, la faute de juger le passé d’après le présent, erreur et faute que la plupart des bons Suisses commettent18. » Et de clore sur cette boutade : « J’ai peut-être eu le privilège de prendre l’Histoire par l’autre bout : j’ai commencé par la poésie et terminé par l’érudition, j’ai fait beaucoup de vers avant de faire beaucoup de fiches19. »

Le poète devenu historien… En fait, les Archives littéraires suisses (Berne) possèdent les quatre-vingt-cinq carnets manuscrits et d’autres matériaux qui ont servi à nourrir Cités et pays suisses. Il y a là, comme le montre judicieusement Augustin Matter dans son étude, pas mal de travail de défrichement, d’analyse, d’interprétation qui reste à faire. Nul doute que si l’on se met à lire ou relire ce livre de Gonzague de Reynold, l’intérêt pour l’aspect littéraire et poétique de cette personnalité d’exception sera accru. Aussi voudrions-nous clore ces quelques notes en soulignant que pour nous, bien des pages sont étincelantes d’intelligence, au style châtié, vif, tantôt âpre, tantôt souple, prompt à surprendre par ses comparaisons, ses raccourcis, ses évocations d’un passé parfois glorieux, souvent tragique, ← 14 | 15 → par les synthèses grandioses qui font la part belle aux symboles sans perdre de vue le pays concret dont il exalte la diversité et la complexité. L’hommage que rend l’auteur à la Suisse profonde justifie l’hommage que nous lui devons. Cet homme si raisonnable, si érudit, ce noble si nostalgique du passé héroïque de ses ancêtres, ce catholique intransigeant tellement attristé devant le spectacle de la modernité a, en quelque sorte, réussi à dépasser ses convictions au profit d’une synthèse qui n’est pas helvétiste mais helvétique. La découverte de la Suisse, multiple et pluriculturelle, lui a permis de se découvrir lui-même et de trouver son identité d’écrivain. Rendons grâce à l’étude d’Augustin Matter de nous le rappeler si bien : « C’est pourquoi, lorsque je doute de notre passé, de notre avenir, de notre force d’assimilation, de notre esprit commun – je vais à Berne20. »

Peter Schnyder


1 Cités et pays suisses, éd. définitive, Lausanne, Payot, 1948, p. 128.

2 Voir infra, p. 196.

3 Voir infra, p. 25.

4 Paris/Genève, Crès/Georg, 1920.

5 « Rousseau et les paysages suisses », dans Revue de Fribourg, n° 1, 1905 ; « Rousseau et ses contradicteurs. Du premier Discours à L’inégalité », dans Revue de Fribourg, n° 7 et 9, 1904.

6 Histoire littéraire de la Suisse au XVIII e siècle, tome I : Le Doyen Bridel (1757-1845) et les origines de la littérature romande ; tome II : Bodmer et l’école suisse, Lausanne, Bridel, 1909-1912.

7 Gollion, Éditions Infolio, 2010.

8 8 vol., Fribourg, Egloff, puis Paris, Plon, 1941-1957.

9 3 vol., Genève, Éditions générales, 1960-1963.

10 Locarno, A. Dadò, 2003.

11 Voir Cercles concentriques. Études et morceaux sur la Suisse, Bienne, Éditions du Chandelier, 1943.

12 Cités et pays suisses, Lausanne, éd. citée, p. 160.

13 Ibid., p. 161.

14 Ibid.

15 Hommage à Gonzague de Reynold, Fribourg, Éditions de la Librairie de l’Université, 1941, p. 16.

16 Ibid.

17 Ibid., p. 17.

18 Ibid.

19 Ibid., p. 19.

20 Cités et pays suisses, op. cit., p. 129.

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Avant-propos

« Il semble qu’en s’élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et qu’à mesure qu’on s’approche des régions éthérées, l’âme contracte quelque chose de leur inaltérable pureté. […] Enfin le spectacle a je ne sais quoi de magique et de surnaturel, qui ravit l’esprit et les sens ; on oublie tout, on s’oublie soi-même, on ne sait plus où l’on est. »

Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse1

« Sur la pointe des quatre mille mètres, l’homme des glaciers sublimes, confondant la grandeur et le nombre, s’émerveille bonnement du dédale des sommets qui l’entourent. Il s’efforce d’ordonner un chaotique vocabulaire qu’annule la seule phrase pure d’une colline. »

Gustave Roud, Petit traité de la marche en plaine2

Il fut un temps où j’eusse été scandalisé des paroles de Gustave Roud sur la montagne. Je ne savais pas encore qu’il y a décalage entre cette culture que l’on pense spontanée ou l’identité première dont on hérite, et celle que l’on édifie (ou déconstruit) au fil des ans, au gré de ses réflexions, de ses lectures, au travers de cet accès à l’âge adulte qui serait aussi, si l’on en croit les poètes, perte de l’enfance.

J’ai grandi encore dans le culte de la montagne. En famille, nous savions que nos grands-parents en étaient descendus, il n’y avait pas bien longtemps. Nous y remontions quelquefois comme en un pèlerinage, plus souvent au travers du sport, l’été comme l’hiver. La Suisse, ce pays de la montagne, naturellement, nous y croyions.

Si écrire à la première personne dans un avant-propos n’est pas trop haïssable, disons que dans le Valais natal de mon enfance, aussi dévoyé qu’il fût par « les maquereaux des cimes blanches », – comme l’avait dénoncé alors Maurice Chappaz3, mais je ne le savais pas –, au-delà de la plaine drainée, ← 17 | 18 → domestiquée, sulfatée, mitée de zones commerciales et industrielles, au-delà de l’autoroute en construction, plus haut que les barrages, plus haut que les pistes de ski, il y avait à mes yeux la montagne et son domaine sacré.

Pour moi donc, adolescent de la fin du XXe siècle né sur les rives du Rhône et auprès d’un des plus grands centres industriels du bassin lémanique, la Suisse c’était surtout les Alpes ; celle des vacances, des sports d’hiver, mais aussi ce lieu étrange et austère, préservé et dangereux, où l’on faisait vraiment connaissance avec la peur : le vide, le précipice, l’avalanche et les litanies de morts de chaque hiver ; où l’on appréhendait la beauté du monde qui comble, le sublime qui subjugue ; où l’on ressentait cette fierté, dont les enfants ne sont pas avares. Moi aussi, lorsque sur un sommet, je voyais un drapeau flotter au vent, je pensais : « Ici, ce sont nos montagnes, et là, c’est ma vallée. »

Je ne suis certes pas le seul. Il y a d’éminents professeurs qui ont rédigé leur thèse sur la littérature romande, la Suisse et ses mythes depuis quelque haut lieu de Romandie et dans un chalet d’alpage sans électricité. Sans doute n’en va-t-il pas de même pour de nombreux habitants des villes et d’ailleurs, de Genève ou de Zurich, ou des bords des lacs. Je sais seulement qu’en moi encore, le mythe suisse de la montagne, porté par la culture populaire, par mes origines et par mon environnement, avait germé et s’était imposé.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître au prime abord, c’est Gonzague de Reynold qui, le premier, m’a conduit de Jean-Jacques Rousseau à Gustave Roud, c’est lui qui a commencé à changer mon image naïve de la Suisse. Elle n’en devint, un temps, que plus sentimentale.

Ai-je vraiment été cet adolescent à la découverte émerveillée, lorsqu’il prenait au pied de la lettre le conseil anonyme d’une quatrième de couverture, faisait d’un bouquin son bréviaire, et se mettait en tête d’emmener sa famille ou ses amis dans des lieux de Suisse à l’écart des touristes, et surtout, loin de la Montagne, vers des solitudes plus humbles, ou vers des monuments riches d’art et d’histoire qu’il contemplait à travers le prisme du littéraire ? A seize ans, il partait ainsi à la découverte de Saillon, du Landeron, de la vallée de Broye, du vieux Fribourg, de Neuchâtel, du lac de Bienne de Jean-Jacques, ou encore de Schaffhouse, de Trogen ou de Gais en Appenzell, portant Cités et pays suisses comme une bible, enrichissant ce guide de gloses plus modernes, obtenues via les offices de tourisme, qui, en cette époque déjà lointaine de l’avant-internet, envoyaient généreusement et gratuitement à l’élève qui en faisait la demande la documentation appropriée. Ainsi et peu à peu, la Suisse n’était plus une ; elle n’était plus pour moi uniquement la montagne ; elle n’en existait pas moins idéalement à mon regard. Je revenais de ces voyages non plus tourné essentiellement vers les monts, mais vers les lacs et les collines, vers les maisons, vers les rues et les cités. En un différé de quatre-vingts ans, j’avais vécu, par la lecture et le voyage, ma propre naissance à un nouveau mythe suisse. Je me découvrais « du plateau », du Jura, presque de ← 18 | 19 → Bâle, je me prenais à penser que certains membres de ma famille étaient des « Schwarzbuben4 »…

Les années passèrent. Je quittai la Suisse et suivis le cours du Rhône. Venu à Lyon pour mes études, mes préoccupations devinrent bien différentes. Mon mémoire de maîtrise était tourné vers l’étude du XVIIe siècle français, divers travaux de séminaires m’avaient conduit aux moralistes classiques, à Molière, à mille lieues de la littérature nationaliste et des querelles de l’helvétisme dont j’ignorais tout. Ramuz, toutefois, me fit revenir d’abord à la littérature romande. Sous l’impulsion de Mireille Hilsum, directrice de séminaires sur les littératures francophones, je travaillai sur Derborence, projetai une étude de « Ramuz lecteur de Pascal ». Soudain, lorsque vint le moment de choisir un sujet de recherche définitif, je me souvins de mes impressions d’adolescent et de Gonzague de Reynold. J’eus alors l’idée de rouvrir Cités et pays suisses, en chercheur cette fois. « Pas passionnant », me dit ma directrice de recherche, après s’être plongée dans mon « corpus ». Mais elle encourageait mes intuitions. Je décidai de tenter l’aventure.

À partir du moment où un travail sur Cités et pays suisses était envisageable, la période des tâtonnements commençait. Je lus Daniel Maggetti et m’inquiétai de la consistance littéraire de Cités et pays. Était-ce seulement une œuvre ? Ensuite ce fut la découverte des intellectuels nationalistes suisses grâce aux travaux d’A. Clavien, A. Mattioli, H.-U. Jost. Mon auteur était donc sulfureux ? Les grands travaux de Roger Francillon, de Claude Reichler sur la littérature romande et la représentation de la Suisse éclairaient l’inscription du livre de Reynold dans une tradition culturelle mais n’en montraient pas la singularité. C’est alors que je lus les divers recueils d’articles dirigés par Peter Schnyder à propos du lien entre littérature et identité suisse. Sans rien trouver de spécifique sur mon auteur, je retins l’essentiel de la démarche : la Suisse, pays difficile, n’a cessé d’interroger ses écrivains. Me frappa alors le paradoxe de ces « Morceaux sur la Suisse » parus voici cent ans, dans lesquels on pense trouver l’helvétisme à l’état pur et une célébration des mythes suisses traditionnels, alors qu’ils montrent de manière éloquente comment l’aristocrate et poète Gonzague de Reynold part d’une quête d’identité et trouve finalement dans son écriture de la Suisse une véritable édification de soi.

J’appris ainsi à apporter la rigueur intellectuelle à mes analyses, à voyager dans les bibliothèques et dans les manuscrits des Archives littéraires. Après avoir en quelque sorte vécu Cités et pays suisses, je cherchai à penser mon expérience de lecture, à tenter une interprétation de cette œuvre qui répondît à ma propre nécessité intérieure. ← 19 | 20 →

L’ouvrage qui suit est en quelque sorte le fruit de cette longue maturation : interrogation adolescente sur l’identité suisse, premier travail de critique universitaire, sous la forme d’un mémoire de licence5, approfondissement actuel accompagnant une longue recherche de doctorat sur ce qu’il est convenu d’appeler l’helvétisme et la place singulière de Gonzague de Reynold dans la pensée et la littérature en Suisse.

Puisqu’il est d’usage, en un tel avant-propos, de présenter quelques remerciements, ceux-ci vont d’abord à Mme Mireille Hilsum qui avait accepté le projet et encouragé la version primitive de cette étude, en 2010. C’est elle la première, qui, par son intérêt pour les études francophones en général et pour la littérature romande en particulier, m’a orienté vers Ramuz et son temps. De même, l’expérience et les conseils de M. Peter Schnyder, à Mulhouse, m’ont été très profitables. Aux Archives littéraires suisses à Berne, Mme Céline Cerny et M. Denis Bussard m’ont prodigué leurs conseils et dirigé dans le dédale du fonds Reynold. Enfin Mme Catherine Mayaux a annoté mon ouvrage avec une bienveillante rigueur, lui permettant de paraître dans sa collection. J’associerais volontiers à mes guides la mémoire d’Alfred Berchtold, qui avait pu lire mon travail avec intérêt avant son décès et m’avait adressé un encouragement précieux en vue de la publication.

Ma gratitude va aussi à la famille des descendants de Gonzague de Reynold qui se fait le devoir de donner entière liberté aux chercheurs : spécialement à Mme Sabine de Muralt, ayant-droit, qui a bien voulu autoriser la publication des inédits.

Je ne voudrais omettre nulle expression de reconnaissance : ma famille et mes amis de Suisse qui m’ont encouragé ; mes amis français, intéressés par cette recherche un peu étrange pour eux. Enfin, je n’aurais pas eu la force d’écrire et surtout de corriger cet ouvrage sans la présence de mon épouse, première relectrice et soutien de tous les jours. ← 20 | 21 →

Gonzague de Reynold en promenade avec son épouse Marie-Louise, et un couple d’amis vers 1910 (collection privée)


1 Jean-Jacques Rousseau, « Lettre XXIII de Saint-Preux à Julie », dite « Lettre sur le Valais », La Nouvelle Héloïse, 1e partie, dans Œuvres complètes, t. II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1964, p. 78.

2 Gustave Roud, Petit traité de la marche en plaine, Lausanne, L’Âge d’Homme, coll. « Poche Suisse », p. 67.

3 Maurice Chappaz, Les maquereaux des cimes blanches, Vevey, Bertil Galland, 1976.

4 Habitants du « Schwarzbubenland », sobriquet servant à désigner le district soleurois de Dorneck-Thierstein, dans le Jura. Voir l’article « Schwarzbubenland » de Lukas Schenker (traduit de l’allemand), dans le Dictionnaire historique de la Suisse (DHS) [en ligne], consulté le 16 août 2016, URL: http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F13112.php.

5 Mémoire de licence selon l’appellation suisse, ou de maîtrise (niveau Master 2) selon le grade français : Quête d’identité et vocation littéraire dans Cités et pays suisses de Gonzague de Reynold, Mémoire de Master en lettres modernes, réalisé à l’université de Lyon III, sous la direction de Mme le professeur Mireille Hilsum, au cours de l’année scolaire 2009-2010.

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Introduction

« Le meilleur ouvrage de Gonzague de Reynold », « le grand classique de notre conscience nationale », le « bréviaire » de la découverte de la Suisse. C’est en ces termes que les éditions de L’Âge d’Homme présentaient la réédition en livre de poche de Cités et pays suisses, en 19821. C’est exactement ce dont témoignait Alfred Berchtold, historien et critique : « Nous sommes quelques-uns à pouvoir confesser que si la Suisse est pour nous une présence, une réalité essentielle, aimable (au sens fort du terme) et exaltante, c’est à Reynold que nous le devons2. » En 1980, l’écrivain Maurice Zermatten, pour sa part, insistait sur les qualités littéraires de l’œuvre : « Livre inclassable, lyrique, descriptif, épique ; un conte, une galerie de portraits, une rêverie sur la pluie et le beau temps. Une plongée dans l’étang de la préhistoire, l’analyse de nos dialectes, de nos caractères, l’émerveillement que provoque la rencontre de la beauté… […] L’originalité de ce programme ne suffit pas à faire de ce livre ce qu’il est. Les œuvres ne survivent que par le style. Gonzague de Reynold a trouvé sa musique, la juste mesure de la grâce et de la fermeté qui convenait à son propos, l’élégance d’une prose relevée, nourrie de poésie, cette épice discrète qui donne à la phrase son charme ← 23 | 24 → et son pouvoir3. » En 1994 enfin, Aram Mattioli s’est fait l’écho de cette réception en insistant sur la qualité esthétique de l’œuvre de Reynold : « Ses principes esthétiques s’expriment au mieux dans un ouvrage de prose en trois volumes, Cités et pays suisses, qui établit sa réputation de « paysagiste » et reste considéré de nos jours comme son chef-d’œuvre poétique4. » Ces analyses font donc apparaître l’œuvre comme étant caractérisée par la confluence de qualités littéraires et d’un discours national marquant.

Quelles peuvent être les raisons de ce succès, de cette réception de jadis qui contraste avec un effacement actuel de l’auteur comme de l’œuvre ? Denis de Rougemont, sans rompre avec la tonalité laudative qui caractérise les témoignages encore contemporains de Gonzague de Reynold, y avait peut-être apporté une réponse plus complète. En mai 1964, en effet, l’écrivain neuchâtelois composait l’introduction d’un nouveau livre sur la Suisse, La Suisse ou l’histoire d’un peuple heureux. Il expliquait qu’il s’était mis à la rédaction de cet ouvrage à la demande de Marcel Thiébaut, directeur de la Revue de Paris, car ce dernier lui avait demandé « un livre à l’ancienne mode sur les paysages, les mœurs et les relations humaines ». À cette requête, Rougemont réagissait par une longue explication, mûrement pesée :

Je m’avisais, pour comble, que le livre d’images que l’on me proposait de composer existait bel et bien, et que c’était un chef-d’œuvre, Cités et pays suisses par Gonzague de Reynold5. Les hommes de ma génération et de celle qui l’a précédée doivent à Reynold la découverte du vrai passé de leur patrie et d’une dimension nouvelle de sa réalité vivante. Tout ce que les guides ignorent et que les cartes postales sont incapables de faire voir, la durée, la saveur d’une tradition, la mémoire des temps héroïques restituée par la méditation sur une place de bourg médiéval ou sur un horizon de collines boisées et de vergers en fleurs auprès d’un lac qui virent la fuite du Téméraire, la liberté des villes d’Empire, le génie de la cité, les structures de la terre, le message chiffré des monuments et la vérité des légendes, toutes ces sources directes, immédiates et sensibles de la vie de nos petits pays – et même les chartes et les parchemins sont auprès d’elles des documents de seconde main – c’est tout cela que Reynold sut nous apprendre à voir, rajeunissant notre regard et balayant un siècle de clichés officiels. Son œuvre entière d’historien, de dramaturge et de polémiste illustre, avec autant d’agreste poésie que de science bien humanisée et de liberté d’esprit gentiment insolente, le « génie du Fédéralisme ». Il y a chez ce châtelain de Cressier près Morat, patricien de Fribourg et descendant des fondateurs de la Suisse primitive, un lyrique de la terre sacrée, des morts sacrés et des bannières ← 24 | 25 → flammées, un citoyen toujours prompt à servir l’idéal qu’il se fait de son pays, à se charger de délicates missions diplomatiques, et un Européen, de vision large, qui fut un membre très actif de la Coopération intellectuelle, aux beaux temps de la S.D.N. Tous ces traits font de lui, me semble-t-il, un Chateaubriand de l’helvétisme. Mais la Suisse qu’il nous a restituée, il la voit surtout menacée : « Car je crois au passé bien plus qu’à l’avenir6 ».

Ce qui frappe surtout, dans ce passage cité in extenso, c’est la force de l’allégeance, son caractère de sincérité qui donne l’impression que le fait d’écrire sur la Suisse passe obligatoirement et volontairement, pour le cadet, par la référence à Reynold. On remarque également la qualification de chef-d’œuvre, l’impression d’être en face d’une œuvre définitive, classique, ce qui se traduit pour Rougemont par la clôture du genre du voyage en Suisse, et par conséquent motive chez lui la décision de « faire autre chose ».

L’affirmation d’une réussite novatrice, en rupture avec les discours intellectualistes, convenus et politisés est donc très nette. Le lien entre paysage, passé et identité est explicitement réaffirmé par Rougemont : Reynold a réussi, à ses yeux, à rendre par l’écriture l’essentiel d’un pays vivant, par delà tous les clichés officiels. L’auteur est dépeint comme le chantre privilégié d’une histoire retrouvée, capable d’évoquer le passé et de ranimer des symboles fondateurs. L’éloge de Denis de Rougemont à l’égard de Reynold culmine enfin avec la triple qualification de poète, de citoyen engagé et d’Européen fédéraliste, avant l’audacieux rapprochement : « Chateaubriand de l’helvétisme ». Ce n’est qu’à la fin que l’on perçoit une réserve : Reynold est l’homme du passé, et qui le revendique, tandis que Rougemont cherche à paraître ouvert sur l’avenir.

Le rappel de cet hommage et de ces allégeances envers l’œuvre d’un écrivain aujourd’hui peu rééditée et goûtée introduit sans peine notre propre questionnement. En effet, une telle réception de l’œuvre reynoldienne ne semble-t-elle pas appeler une mise en perspective et une mise en question ? Car selon une première approche, Cités et pays suisses paraît bien l’aboutissement d’une longue tradition : celle de l’helvétisme descriptif, du récit de voyage en Suisse, et en dernière analyse, du « mythe suisse » lui-même.

Assez nombreuses ont été, depuis quelques décennies, les études sur la représentation de la Suisse, sa formation et son évolution à travers les siècles. Les historiens ont étudié la manière dont s’est constituée l’identité helvétique, notamment aux XVIIIe et XIXe siècles, sous l’influence de l’idéalisation helvétiste de la terre des Alpes et d’une certaine modélisation démocratique. Pour étudier la modification des visions de la Suisse, on dispose aujourd’hui, en dehors de nombreux articles, d’un outil de travail efficace, constitué ← 25 | 26 → par une anthologie des récits de voyages européens en Suisse7. Pourtant, parmi les deux cent cinquante noms réunis dans une compilation de 1600 pages, les auteurs n’ont pas retenu une ligne de Denis de Rougemont ou de Gonzague de Reynold. Il est vrai que l’anthologie a d’abord pour objet les récits de voyageurs étrangers et qu’elle évoque principalement, au XXe siècle, l’épuisement du mythe helvétique et sa stérilité littéraire. Qu’en est-il alors de Cités et pays suisses ? Le succès de cet œuvre n’est-il redevable qu’à des arrière-plans idéologiques, à un climat de ferveur envers une figure littéraire habile à se concilier les faveurs du public ? Certes, depuis les années de la Défense spirituelle, c’est l’image elle-même de la Suisse qui est aussi entrée, pour beaucoup d’écrivains helvétiques comme Max Frisch ou Friedrich Dürenmatt, dans une ère du soupçon dont nous ne sommes toujours pas sortis. Sans parler ici même de Denis de Rougemont, de sa conception européenne de la Suisse, que faire alors de l’œuvre de Gonzague de Reynold ?

À ce point de vue, il peut s’avérer intéressant de combler une lacune, de modifier quelques perspectives, bref, de proposer une lecture de Cités et pays suisses, placée dans le contexte des patriotismes du début du XXe siècle, de l’évolution de la littérature romande et dans le dynamisme même de l’œuvre reynoldienne.

D’ailleurs les questions littéraires fusent à propos de cette œuvre, somme toute autrefois beaucoup louée mais peu étudiée, délaissée de nos jours. Et d’abord pourquoi une telle rupture dans la réception des œuvres de Gonzague de Reynold ? Dans une perspective de rejet du nationalisme, n’a-t-on pas trop vite fait le procès d’une vision de la Suisse et de sa complexité, ainsi que d’une œuvre et personnalité encombrantes, au nom d’une démystification des avatars de l’helvétisme ?

Avant de s’aventurer dans une aussi délicate question, il vaut mieux se demander quelles peuvent être les raisons qui amènent, en 1910, le jeune docteur en Sorbonne, privat-docent à l’université de Genève, à consacrer un travail régulier et soigneusement préparé à ces tableaux descriptifs de la Suisse. S’agit-il pour Reynold d’une véritable relation d’itinéraires en Suisse, ou est-ce seulement le prétexte d’exposés idéologiques ? Quelle est la place de l’helvétisme littéraire dans ces pages sur la Suisse ? Quel rôle symbolique l’auteur attribue-t-il aux Alpes, à la communauté démocratique ? Quels sont encore les lieux qui retiennent l’attention de l’aristocrate fribourgeois ? Autant de questions auxquelles le présent ouvrage tente d’apporter des réponses.

En outre, s’il est un point difficile et encore peu exploité, c’est celui-ci : nous voudrions montrer comment Gonzague de Reynold, à partir du voyage réel dans les divers cantons, est conscient d’élaborer une véritable vision de la Suisse, radicalement nouvelle, poétique et héroïque. Ce faisant, et par le moyen d’une poésie en prise directe sur l’espace et la vision historique, il nous ← 26 | 27 → semble qu’il parvient à apporter une réponse convaincante aux impasses de la littérature romande et de sa propre posture, légitimant par l’écriture son identité patriotique, sa vocation littéraire et son engagement politique.

Au moyen d’une voie méthodologique mixte, entre critique textuelle et histoire littéraire, approche biographique et ouverture sur l’histoire européenne, cette étude s’articule donc en deux grands mouvements. Une première partie montre le renouvellement très personnel du récit de voyage et du discours sur la Suisse, loin des stéréotypes descriptifs et rhétoriques, dans une mise à distance de la tradition culturelle et littéraire de l’helvétisme. La contextualisation philosophique et politique permet alors de définir les contours d’une posture aristocratique assumée et celle d’une démarche existentielle engagée.

La deuxième partie étudie ensuite les fondements de la recherche identitaire de Reynold, accomplie au fur et à mesure de ce voyage dans les espaces et les temps de la Suisse. Cités et pays suisses est alors lue comme une œuvre à part entière, comme une quête littéraire d’identité qui se ramène au rapport d’un moi singulier au monde. Dans cette perspective de critique empathique, nous éluciderons en fin de compte les significations de l’inscription dans le texte d’un je protéiforme et fantasmé, d’une individualité consciente d’opérer la tentative exemplaire d’une littérature nationale helvétique, et d’y trouver la condensation potentielle de toute son œuvre à venir.


1 Notice de présentation de Cités et pays suisses, Lausanne, L’Âge d’Homme, coll. « Poche Suisse », 1982. C’est cette édition que nous prenons comme texte de référence, sauf mention expresse d’une autre édition. Il existe en effet trois éditions de Cités et pays suisses, sans compter la parution en feuilleton dans La Semaine littéraire. D’abord l’édition originale, en trois « séries » chez Payot : 1914, 1918, 1920, reprise en 1937. Puis une deuxième édition dite « définitive », fortement retravaillée et amendée par l’auteur : toujours chez Payot, en un seul volume, en 1948. Cette édition a été reprise dans la collection « Poche Suisse » de L’Âge d’Homme en 1982. Enfin, en 1964, les Éditions Rencontre de Lausanne obtiennent une autre édition en deux volumes, avec des photographies de Jean Mohr et de nombreuses reproductions. Reynold a, pour l’occasion, réécrit les textes sur Fribourg et Soleure, supprimé d’autres passages. Le texte y perd quelque peu de sa visibilité, au sein d’une illustration trop riche. Contrairement à la coutume des éditeurs, depuis La Semaine littéraire jusqu’aux Éditions Rencontre, nous écrivons le titre sans la majuscule à « Pays » ; suivant l’ensemble des manuscrits et des épreuves corrigées par Reynold lui-même. Cette absence de majuscule marquait sans doute mieux, aux yeux de l’auteur, la pluralité de cette « Suisse, une et diverse », défendue par le néo-helvétisme. Voir le dossier des Œuvres majeures O 44-50, Fonds Reynold, Archives littéraires suisses (ALS), Berne, Bibliothèque nationale suisse.

2 La Suisse romande au cap du XXe siècle. Portrait littéraire et moral, Lausanne, Payot, 1963. Voir tout le chapitre sur Reynold, p. 689-709. Dans le Dictionnaire des littératures suisses, on retrouve un jugement similaire : « Son héritage [de Reynold] le plus rayonnant demeure Cités et pays suisses où des générations ont pris conscience des richesses et des significations multiples de leur patrie. » Pierre-Olivier Walzer (dir.), Lausanne, L’Aire, 1991, art. « Reynold ».

3 Maurice Zermatten, Gonzague de Reynold, Genève, Tribune Éditions, 1980, p. 157-158.

4 Aram Mattioli, Gonzague de Reynold. Idéologue d’une Suisse autoritaire, Fribourg, Éditions universitaires, 1997, p. 45.

5 « Il est un champion du fédéralisme helvétique et européen, tout comme Denis de Rougemont qui ne manque pas de poser le parallèle, avec une différence notable : il se présente de gauche alors que l’autre est de droite », selon Daniel-Henry Pageaux, « La Suisse, Gonzague de Reynold entre latinité et germanité », dans La Lyre d’Amphion : de Thèbes à La Havane : pour une poétique sans frontières, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2001.

6 Denis de Rougemont, La Suisse ou l’histoire d’un peuple heureux, Lausanne, L’Âge d’Homme, coll. « Poche Suisse », 1989, p. 16-17.

7 Claude Reichler et Roland Ruffieux, Le Voyage en Suisse. Anthologie des voyageurs français et européens de la Renaissance au XX e siècle, Paris, Laffont, coll. « Bouquins », 1998.

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PREMIÈRE PARTIE

LITTÉRATURE ET HELVÉTISME

Écrire sur la Suisse au début du XXe siècle n’est certes pas une nouveauté en terre romande ; on peut même penser que c’est un sujet épuisé. La « province littéraire » à l’existence problématique a déjà connu au XVIIIe siècle l’influence de l’helvétisme, puis une période de « littérature nationale » dans les années 1860. Reynold est évidemment tributaire de ce courant qui lie intimement littérature et nationalité, selon la doctrine de Herder répandue alors dans toute l’Europe, inspiratrice de nombreuses recherches historiques et littéraires. Partout l’on tente de remonter aux sources de la nation, au substrat de la conscience nationale, par le biais de la littérature et des arts. Le projet de Reynold n’a donc au prime abord rien d’original, affirmé en ces termes dans son article inaugural de La Semaine littéraire, à la date du samedi 11 septembre 1909 :

On trouvera dans ce petit volume quelques descriptions de cités et de pays suisses.

Le but que je me propose est de faire connaître notre nation à ceux qui l’habitent comme à ceux qui voyagent entre ses étroites frontières. Je voudrais leur révéler des arts, des paysages, une vie, des hommes que généralement on ignore, ou qui sont mal connus, parce que trop connus, et mal compris. Je voudrais encore diviser notre pays complexe et divers, notre Suisse qui est un petit monde enchâssé dans le grand, non point d’une façon arbitraire, comme on l’a fait trop souvent, mais selon des affinités réelles : la race, la langue, l’histoire et les traditions locales, la maison, la nature1.

La visée didactique semble donc prédominante, à destination interne et externe, associée à un projet nationaliste patent. En effet, dans le discours sur la Suisse, le désir de faire entendre une voix autochtone, par opposition ← 29 | 30 → au regard des étrangers, est une constante depuis le XVIIIe siècle. Pourtant le projet reynoldien s’inscrit également en faux contre une part du XIXe siècle romand, et cela d’une manière clairement affirmée :

C’est dire que le nouvel essai s’insère vraisemblablement dans une lignée générique et thématique traditionnelle, tout en innovant quant au contenu. Entre continuité et rupture dans la représentation de la Suisse, pourquoi cette œuvre à un tel moment, tant dans le champ littéraire que politique ? Dans le traitement du genre du récit de voyage en Suisse, par la mise à distance des mythes helvétistes, selon les influences politiques sensibles dans l’œuvre, on peut se demander dans quelle mesure, Reynold, traçant le tableau animé des « pays suisses », utilise « les langages que le XIXe siècle lui a donnés3 ». À moins qu’il ne mette en œuvre une réécriture et re-vision des mythes fondateurs de la Suisse.


1 La Semaine littéraire, n° 819, samedi 11 septembre 1909. Archives littéraires suisses (ALS), Berne. Nous citons le passage d’après la reprise en volume : Cités et pays suisses, 1re série, Lausanne, Payot, 1914, « Vue d’ensemble », p. 7. Désormais nous indiquerons les citations tirées de cette première édition et supprimées dans l’édition définitive par la simple mention 1re série, 2e série, etc.

2 Cités et pays suisses, « Première série », op. cit., p. 7-8.

3 Expression de Claude Reichler, à propos de la thèse de Reynold : « L’Histoire littéraire de la Suisse au XVIII e siècle est un maillon de cette chaîne de l’appropriation identitaire, qu’elle reconduit jusqu’à notre époque. Réunissant, dans une histoire exemplaire, les symboles intellectuels et culturels que sont pour lui les hommes et les œuvres, Reynold récite le mythe d’une genèse nationale dans les langages que le XIXe siècle lui a donnés. » Voir Claude Reichler, « Fabrication symbolique et histoire littéraire nationale. Gonzague de Reynold et l’esprit suisse », dans Les Temps modernes, n° 550, mai 1992, p. 183-184.

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CHAPITRE PREMIER

Une préoccupation nationaliste

Dans la première édition de Cités et pays suisses, une dédicace discrète peut se lire en page 5 :

À la mémoire de LOUIS DEBARGE qui m’avait suggéré l’idée et le titre de ces petits volumes.

Louis Debarge était en effet le directeur de La Semaine littéraire1, et dès le mois de septembre 1908, il avait demandé par lettre la collaboration de Reynold. Au fur et à mesure de l’échange épistolaire2, l’idée d’une série d’articles sur les villes suisses apparaît, se précise, devient concrète. Est-ce à dire qu’il ne s’agit que d’une œuvre de commande à fonction lucrative ? Une commande néanmoins qui stimule l’inspiration créatrice : avant même d’avoir commencé, Reynold établit un vaste plan d’ensemble qui témoigne d’une grande conscience de l’œuvre à bâtir. Cette introduction dépasse déjà largement le cadre prévu par le journal dans sa rubrique « Variétés3 ». Désormais la persévérance dans la durée de l’écriture, le soin apporté aux corrections, les retouches successives des diverses éditions prouveront assez que Reynold a trouvé là une de ses thématiques privilégiées. Dès le mois de février, le titre est discuté : ce sera « Villes et paysages suisses », bientôt transformé en « Cités et pays suisses », plus polysémique et mieux frappé. ← 31 | 32 →

Il faut revenir sur le contexte idéologique et littéraire singulier de cette commande. Pour que Reynold se voie ouvrir en 1909 les colonnes d’un hebdomadaire remarquable et qu’un directeur de revue lui demande une telle contribution, il est nécessaire que l’auteur ait déjà acquis un statut reconnu au sein des lettres romandes. En effet, le nom de Gonzague de Reynold n’est pas ignoré du public lorsqu’il ouvre cette série d’articles sur la Suisse : il s’est déjà forgé une réputation au sein du groupe de La Voile latine et de sa revue éponyme ; il écrit pour la revue Wissen und Leben d’Ernest Bovet4 et bientôt dans les grands journaux romands. Bref, il a su se constituer avec habileté un capital symbolique, jouant de tous les atouts sociaux, intellectuels et relationnels à sa disposition, afin de parvenir à se faire entendre dans un champ romand déjà très occupé, et jusqu’à la plus large enceinte de la Suisse plurilingue. Le jeune écrivain, en effet, convoite le statut de principal spécialiste d’un nouvel helvétisme5, non seulement au point de vue de la recherche scientifique ou même de l’essai théorique et critique, mais aussi de la création artistique. C’est selon ce triple point de vue qu’il convient d’étudier d’abord la genèse de Cités et pays suisses.

1. L’œuvre d’un connaisseur de l’helvétisme

Au moment même où Reynold commence sa série de morceaux sur la Suisse, sa grande étude d’Histoire littéraire de la Suisse au XVIII e siècle est en voie d’achèvement. La première partie de cette thèse « monumentale » – comme se plaisent à répéter les critiques6 – est consacrée à Philippe-Sirice Bridel. La conclusion porte la date du 14 mars 1908, et l’impression est de 1909. Quant au manuscrit du second volume sur Bodmer et l’École suisse, il est terminé le 5 juillet 1910 et édité en 19127. Entre la recherche et l’écriture, l’érudition et la poésie, autrement dit entre cette thèse d’histoire littéraire et de petits « essais sur la Suisse », les liens sont remarquables, plus importants qu’il n’y paraît. ← 32 | 33 →

Après l’obtention de son baccalauréat au collège Saint-Michel en juillet 1899, Gonzague de Reynold est parti pour Paris s’inscrire à l’Institut catholique et à la Sorbonne8. La formation méthodologique reçue dans l’université républicaine est déterminante pour la carrière du jeune étudiant. En effet, à la demande de son maître en Sorbonne, Gustave Lanson, Reynold s’est attaché à étudier le contexte socio-culturel helvétique présent en Suisse autour de la pensée et de l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau9. C’était mettre le jeune homme sur la voie de la littérature comparée, selon un itinéraire allant de Rousseau à Haller, aux écrivains zurichois, et jusqu’à leurs épigones neuchâtelois et vaudois. Même si le volume consacré à Bridel est premier dans l’ordre de parution, Reynold a d’abord prêté toute son attention aux écrivains de langue allemande. Pierre Moreau le faisait déjà remarquer en 1955 : « Itinéraire imprévu : ce n’est pas de Bridel et de la Suisse romande que sont partis ces travaux. Gonzague de Reynold y est venu par la Suisse alémanique, par Zurich, et par la voie de la littérature comparée. Dans sa pensée, son étude de Bodmer et de Gessner préexiste à celle du doyen vaudois10. »

Cette exploration de la littérature en Suisse au XVIIIe siècle a été pour le jeune doctorant la découverte enchantée d’un continent englouti et une leçon de retour aux sources. La vision de la Suisse que se forge Reynold est alors influencée pour toujours par sa lecture des auteurs du XVIIIe siècle helvétique11. Il n’est donc pas étonnant qu’on en trouve la trace dans Cités et pays suisses, au chapitre sur Zurich. Reynold y transfigure ses impressions de voyage, lors d’un séjour dans la grande ville industrielle des bords de la Limmat. La ville moderne excite naturellement sa répulsion ; elle lui paraît incarner la Babylone des temps nouveaux : c’est le moment de composer un diptyque en contraste absolu entre la ville moderne et la ← 33 | 34 → Zurich du XVIIIe siècle12, qu’il nomme « La vieille ville retrouvée ». On trouve à ce sujet une fuite dans l’imaginaire où l’écriture reconstruit le passé disparu :

Donc, je suppose qu’on me demande : « A quelle époque de son histoire, aurais-tu aimé vivre en Zurich ? » Je réfléchis et je réponds :

Au XVIIIe siècle, au temps de Bodmer et de Gessner ; au temps où il y avait plus d’intelligence dans toute la prospère et petite cité, déjà cliquetante de métiers, que dans les vastes Allemagnes, avec leurs cours prétentieuses et leurs pédantes académies ; au temps où les bourgeois et patriciens avaient cette curiosité d’esprit, ce dilettantisme, ce goût des idées, cet amour de la nature, des tableaux, des gravures, des porcelaines et des livres, que leurs descendants sont en train de perdre dans les brutalités de la vie économique, les angoisses de la révolution sociale. Zurich, au XVIIIe siècle, est un paysage d’automne, ensoleillé, doré, où l’on s’arrête pour se réchauffer, avant d’entrer dans les poussières du XIXe, ce ventôse13.

Malgré les pressentiments de la chute et de la disparition, métaphorisés par les couleurs et la saison, le siècle des Lumières à Zurich est donc vu par Reynold comme un âge de vie intellectuelle intense, qui ne sépare pas l’art de la vie :

Bodmer, Breitinger, Gessner, Lavater : le savez-vous ? j’ai de longues années, années de studieuse jeunesse, vécu dans l’intimité de ces hommes. J’ai lu, collectionné, compilé leurs ouvrages : ces gros bouquins d’esthétique indigeste où l’on se plonge avec effort, la crainte de se noyer ; ces poèmes interminables, ces Morts d’Abel, ces Noachide, ces Jésus-Messie, où l’on s’arrête en soufflant après le premier chant ou le centième vers ; toutes ces œuvres mortes d’hommes qui furent vivants. En eux je vois nos « classiques », les modèles de tout écrivain suisse14.

La recherche historique en une matière rebelle, l’érudition, même ingrate, est ainsi élevée au rang de démarche initiatique :

C’est ce qu’ils m’ont appris, ces vieux Zurichois. Peu importe que la plus grande partie de leur œuvre soit illisible : ceux-là qui sèment ne récoltent pas toujours. Mais ils ont ouvert la route et, le long de la route, posé les principes comme des bornes. Leur mérite est d’avoir renoué une tradition, choisi des points de vue, découvert des sources d’inspiration. Ils nous ont sortis de la médiocrité, de l’imitation, de la vassalité. Ils nous ont constitué une critique, c’est-à-dire une manière de juger indépendante et libre, c’est-à-dire une ← 34 | 35 → méthode pour trier les œuvres et les idées que nous recevons sans cesse d’Allemagne ou de France. Ils ont été comme des meiges avec la baguette de coudrier, mais aussi, comme les ancêtres, des condottieri, des « Reisläufer », des conquérants. Ils ont conquis la nature et le passé15.

Reynold revendique donc une filiation. Ce qu’il cherche à trouver, dans le passé littéraire de la Suisse, ce sont des exemples, des maîtres, une tradition dans laquelle lui-même s’efforcera de s’insérer. Ces nouveaux modèles, le chercheur les a passés en revue et étudiés dans sa thèse : Bodmer, d’abord, le fondateur de l’école zurichoise16, adversaire de Gottsched et un des inspirateurs du renouveau de la littérature allemande avant Kloptsock, Wieland et Goethe. Ensuite Albrecht von Haller, l’auteur du poème Les Alpes, Salomon Gessner, inventeur de l’Arcadie helvétique avec ses Idylles, Lavater, chantre des Schweizerlieder, Salis-Seewis, Johannes von Müller, premier grand historien de la Suisse, et même Béat de Muralt, et ses Lettres. Reynold insiste implicitement dans sa thèse sur le rôle progressiste des écrivains zurichois face au conformisme littéraire des Allemands de l’Aufklärung. On peut dire effectivement que la littérature allemande au XVIIIe siècle hésite longtemps entre deux tendances : l’une qui imite la France classique et sombre dans l’académisme ; l’autre qui trouve un renouvellement dans un pré-romantisme et l’exaltation du fonds propre : c’est celui qui conduira aux grands écrivains du Sturm und Drang. Reynold montre déjà à l’envi la renommée considérable des « Suisses » dans l’Allemagne d’alors : le point de contact entre Zurich et l’Allemagne du Nord s’établit à ses yeux lors de la visite de Klopstock à Zurich, en 1750. C’est l’épisode célèbre de la « promenade sur le lac de Zurich » qui eut un retentissement dans les cercles littéraires allemands17.

Le jeune chercheur, en pionnier de la littérature comparée, rapproche sans cesse Rousseau et les écrivains de langue allemande, ce qui l’intéresse non seulement au titre de l’histoire littéraire, mais encore comme témoignage de l’existence d’une conscience nationale. Là est le point de départ de la recherche reynoldienne : trouver un rôle d’agent d’unité dans une époque troublée. Et c’est dans l’existence de la Société helvétique qu’il ← 35 | 36 → voit le signe de ce « nationalisme » naissant, car les différents auteurs en ont tous été plus ou moins proches18 :

Je ne tardai pas à découvrir ce trait d’union tant cherché [entre la Suisse allemande et la Suisse romande], dans un fait, tout d’abord : la fondation de la Société helvétique ; puis, dans la présence de Bridel parmi les membres de cette association patriotique et littéraire. Car Bridel est le seul poète suisse d’expression française qui ait quelque importance à cette époque. Je me procurai ses livres ; je lus la préface des Poésies helvétiennes, le poème des Tombeaux, les articles du Conservateur ; et je ne doutai plus. Enfin, plus tard, en continuant mes recherches, la vie même de Bridel, son séjour à Bâle, la part qu’il prit aux réunions d’Olten, ses amitiés zurichoises, ses voyages dans la Suisse allemande, une multitude de faits achevèrent de me convaincre de l’importance historique et littéraire de cet inconnu. Il fut le lien vivant entre les deux langues et les deux races de la Suisse à la fin du XVIIIe siècle…19

Quoique second selon la chronologie et la logique, le travail sur Bridel a été publié en premier. Médiocre auteur, le poète vaudois est pourtant l’objet de l’étude minutieuse du jeune chercheur parce qu’il voit en lui « le précurseur, le créateur presque, de notre littérature nationale de langue française20 ». Par-dessus le XIXe siècle romand qu’il n’aime guère21, Reynold cherche donc à renouer avec cet auteur helvétiste, et au-delà de son enquête sur l’esprit suisse au XVIIIe siècle, c’est une véritable empathie, presque une proximité qui se noue dans le texte entre le paisible poète vaudois de la fin de l’Ancien Régime et l’aristocrate militant et solitaire du début du XXe siècle. En dépit des précautions oratoires pour justifier un tel ouvrage sur un auteur de second rang, la sympathie patriotique et l’émulation littéraire ← 36 | 37 → sont perceptibles en maints lieux de l’introduction et de la conclusion, et même dans les commentaires de textes :

Après six chapitres consacrés à la vie et aux contemporains de Bridel, le critique étudie les Poésies helvétiennes, parues en 1782 à Lausanne, et précédées d’un « Discours sur la poésie nationale ». Dans une troisième partie, il se livre à une analyse pertinente des Étrennes helvétiennes23, où le pasteur vaudois fait œuvre d’historien et de compilateur d’anecdotes. Enfin une quatrième section analyse la prose du doyen, particulièrement dans l’ensemble hétéroclite recueilli par Bridel dans son Conservateur suisse, riche en considérations ethnographiques, réflexions de voyages et descriptions pittoresques.

Plus attentif aux parentés d’esprit qu’aux divergences idéologiques profondes entre le révolutionnaire Rousseau et des conservateurs-nés comme Haller ou Bodmer, Reynold conclut à l’importance primordiale à cette époque d’une vision consensuelle de la Suisse, qu’il définit sous le terme d’helvétisme dès la fin de son premier volume :

L’helvétisme, au XVIIIe siècle, est une conception idéale, « philosophique », de la Suisse, de ses Alpes, de ses habitants, de ses institutions et de son histoire. Il est donc une doctrine qui tend à représenter aux yeux du monde les hautes montagnes comme le berceau de l’âge d’or, des vertus champêtres, de la vie rustique ; en ce sens il rentre dans l’histoire du sentiment de la nature. Plus tard, c’est l’histoire suisse qui apparaît comme une sorte de réédition de l’antiquité : on compare Morat à Marathon, Saint-Jacques aux Thermopyles ; la constitution de Genève, les landsgemeinde de Glaris ou d’Appenzell évoquent Sparte et les comices du peuple romain. […] L’un et l’autre, le pastoral et le politique, se complètent et se mêlent dans l’œuvre de Rousseau comme dans celle de Jean de Müller, dans Haller comme dans Gessner, dans les vers comme dans la prose de Bridel. Ils sont la preuve de l’influence exercée alors par la Suisse, grâce à ses écrivains, sur la France, sur l’Allemagne, sur toute l’Europe : au XVIIIe siècle, il faut, en effet, considérer l’Helvétie comme une des grandes nations littéraires24.

Reynold ramène alors cet helvétisme à une sélection de caractères : réaction contre l’étranger du début du XVIIIe siècle, surtout contre la France ← 37 | 38 → avec Béat de Muralt, besoin d’indépendance intellectuelle et morale, étude scientifique des Alpes, notamment grâce à Haller, esprit du protestantisme biblique, sensible chez Gessner, patriotisme républicain et fraternel dans le style de l’Helvetische Gesellschaft, esprit conservateur et traditionaliste. Trois œuvres concentrent à ses yeux cet helvétisme : les Alpes de Haller, les Idylles de Gessner, la Nouvelle Héloïse de Rousseau. Il est vrai qu’avec ces œuvres d’un retentissement européen, on trouve déjà associées, dans une expression poétique véritable, une sorte d’anthropologie de l’homme naturel en lien avec une conception esthétique du pays et du paysage. Va devenir ainsi possible « le transfert sur un axe spatial de ce que les Anciens projetaient précédemment sur un axe temporel. Le mythe de l’Âge d’or acquiert ici une actualisation dans un espace concret », la Suisse et ses montagnes25.

En dépit de la mise à distance de rigueur26, Gonzague de Reynold ne s’identifie-t-il pas à des noms, à des postures, à tout un programme de culture nationale ? Il semble être par conséquent non seulement un érudit, mais bien plus un dévot de l’helvétisme, qui chercherait à renouveler « cette originalité dans la description des paysages et des mœurs [qui] constitue la Poésie nationale27 ». On en trouve l’illustration dans le chapitre de Cités et pays suisses sur Zurich qui se termine par une vision : celle de la rencontre rêvée entre les « maîtres » helvétistes du XVIIIe siècle et leur « disciple » du XXe siècle. Réécrivant et synthétisant en une page poétique toute son érudition née de la fréquentation des vieux auteurs, Reynold se livre à une évocation symbolique, en deux parties, l’une consacrée à Bodmer, l’autre à Gessner :

C’est ainsi que j’ai rendu visite au vieux Bodmer, au patriarche, dans sa petite maison du Schneegeli, sur la pente agreste du Zurichberg… Je suis sorti de la ← 38 | 39 → cité par la porte du Hirschengraben, à l’est ; je suis arrivé par un petit chemin tout encaissé, raide parfois, entre les haies fleuries, car c’est au mois de juin, jusqu’à cette demeure champêtre. […] Alors, en attendant le maître, je me suis amusé à regarder les longues poutres parallèles du plafond, les poutres ornées de fleurs peintes. Puis, par les fenêtres ouvertes, j’ai contemplé en rêvant, dans la vallée pleine d’air bleu, la silhouette du petit Zurich dominant la Limmat, le lac frissonnant au soleil comme le jabot d’un ramier dont la brise retrousse les plumes. Et, tout à coup, le patriarche est entré, vêtu de sa robe de chambre, chaussé de ses pantoufles, une calotte de soie sur son front haut, dénudé. D’abord, il m’a dévisagé malicieusement, à travers ses sourcils retombant sur ses yeux, braquant sur moi son nez pointu, souriant de ses lèvres retroussées qui lui cachaient à peine les dents. Satisfait, il m’a conduit dans sa chambre. Deux tables, l’une couverte de papiers et de livres ; une bibliothèque où ses œuvres et celles de ses amis, bien reliées, sont mises en évidence, tandis que celles de Gottsched gisent sur le plancher dans une poussière de mépris et d’oubli ; des tableaux de famille : les pères du père Bodmer, pasteurs, magistrats ; le portrait de Breitinger, avec son profil grave et gras de théologien ; quelques copies de maîtres italiens. Point de cartel, mais un sablier, symbole de la mort aux yeux de cet octogénaire souriant. Et la fameuse « caisse noire » contenant la correspondance de Bodmer avec les meilleurs de Suisse, d’Allemagne, d’Europe28.

La citation un peu longue montre comment l’écrivain tisse avec virtuosité et grâce les motifs stéréotypés de l’helvétisme associés à l’image qu’il se fait de l’École suisse. Tout d’abord le lexique de la nature intacte : dans la saison printanière, la « demeure champêtre », métonymie de l’homme, est en communication vitale avec la campagne et le lac, reproduisant en elle-même les fleurs sur ses poutres, lieu à la fois de la transparence et de l’épaisseur : l’auteur nous conduit aisément des « fenêtres ouvertes » à la « vallée pleine d’air bleu », au « lac frissonnant », au regard pénétrant et scrutateur du maître. Cette transparence et le lexique familier qui l’accompagne conduit de manière presque paradoxale à la révélation d’une grandeur cachée. Cette richesse intérieure est représentée par la chambre, lieu de l’esprit apte à la correspondance intellectuelle européenne avec les meilleurs, – nous dirions volontiers, en lisant entre les lignes, avec les aristoi. Bodmer prend alors, sous la plume du poète, la figure d’un Socrate méconnu, dont toute la gloire est intérieure nonobstant sa laideur physique. Ce thème de la laideur cachant l’intelligence est utilisé de manière semblable pour le portrait de Gessner, quoique Reynold s’amuse à accentuer le contraste comme à plaisir :

L’après-midi, au moment où le soleil plus jaune commence à descendre, j’ai fait ma seconde visite, ma visite à Gessner, « le Théocrite moderne ». Il habite, l’été, dans la forêt de la Sihl dont il est le garde-forestier : c’est donc une longue promenade. Comme la pédante et sentimentale Mme de Genlis qui m’avait précédé, j’ai trouvé « le chantre d’Abel » fumant dans son petit jardin, au milieu des carottes et des choux, une longue pipe en porcelaine avec des cordons verts et des glands de soie. Mme Gessner, en casaquin, un ← 39 | 40 → bonnet à carcasse sur la tête, tricotait à ses côtés, laissant le petit chat jouer à la pelote. Ils m’ont tout bonnement accueilli, et nous avons été prendre sous la tonnelle du café au lait avec d’excellents gâteaux au fromage. Et je n’ai point été scandalisé de ces façons bourgeoises, car je connais les Zurichois, les Suisses : je sais que, bien souvent, plus ils ont l’air épais, plus ils sont fins ; plus ils vivent bourgeoisement, plus ils sentent et rêvent en poètes. […] Et je songeais à Lycas ou l’invention des Jardins, à l’Invention de la lyre et du chant, au Premier navigateur. Je me répétais les descriptions du Souhait […]. Et j’évoquais Chloé sortant de sa chaumière : « D’une main, elle porte une jolie corbeille de fruits aux éclatantes couleurs ; de l’autre, en rougissant, bien qu’elle ne soupçonne aucun témoin, elle retient sa robe contre sa poitrine gonflée, car le vent est fort. Et sa robe légère, se collant à sa taille et s’insinuant entre ses genoux, flotte derrière elle avec un doux frémissement29. »

Aux motifs de la pastorale, obligatoire avec l’auteur des Idylles, s’ajoutent donc ici les signes « bourgeois », depuis la mention du jardin potager jusqu’aux « gâteaux au fromage », en passant par le tricot, le casaquin et le chat de la maîtresse de maison. L’articulation entre la réalité prosaïque et l’univers du rêve symbolise l’accès à la liberté possible au Zurichois et Suisse, à la fois bourgeois et poète ; le texte s’achève significativement par une citation des Idylles en laquelle Reynold relève avec bonheur la parfaite expression de la sensibilité du XVIIIe siècle européen : une Chloé zurichoise dans la brise du matin, ou la personnification d’une Suisse bergère, à la fois pudique et attirante, comme l’aspiration alpestre à l’innocence dans la liberté.

En dépit d’une approche « positiviste » rigoureuse, le nationalisme de Reynold l’empêche peut-être de voir la dimension européenne de la constitution du mythe suisse30. Cette condensation de l’image helvétiste de la Suisse à travers les portraits de Bodmer et de Gessner renvoie aux trois grandes modélisations culturelles du XVIIIe siècle européen mises en lumière par Claude Reichler. Celles-ci sont nées de l’inquiétude ressentie face aux bouleversements de l’histoire et ont contribué à forger l’identité suisse : l’espoir politique en une communauté libre et heureuse, la recherche vitale d’un lien harmonieux avec la nature intacte, et la conscience identitaire de l’individu responsable de son destin31. Mais Reynold transforme en symboles les écrivains redécouverts, en en faisant des explorateurs de l’inconnu, des sourciers, des « conquérants » intellectuels. Dans cette illustration passionnée de l’helvétisme, il croit trouver la preuve irréfutable de l’existence d’une culture suisse.

Une allégation qui ne va pourtant pas de soi, en raison de la complexité de l’identité helvétique, comme Reynold a pu en faire l’expérience dans ses années de collaboration avec le groupe de La Voile latine. ← 40 | 41 →

2. À la recherche de l’esprit suisse

Le début de la carrière littéraire de Gonzague de Reynold au tournant du siècle dernier coïncide avec un moment-clé du développement de la culture en Suisse romande, moment caractérisé par une intense recherche artistique et littéraire.

Au point de vue artistique tout d’abord, il faut mentionner les répercussions de l’exposition nationale de 1896 qui a déjà posé le problème de la culture suisse32. Le principal succès de cette démonstration du dynamisme et de la compétitivité helvétique face au monde nouveau a résidé paradoxalement dans la miniature d’un village suisse typique, avec cascade, vaches, armaillis et costumes traditionnels. Les réactions louangeuses des plumes régionales rivalisent avec l’engouement du public. Cette affirmation de la culture bourgeoise officielle a croisé l’exemple de peinture suisse incarnée par Ferdinand Hodler. Les critiques d’art se sont alors affrontés pour tenter de définir la possibilité et le contenu d’un « art suisse », débat exacerbé par le poids de la politique culturelle fédérale. Albert Trachsel, par exemple, peintre et essayiste, s’est fait remarquer par un manifeste sur l’art suisse, reprenant dans le domaine des beaux-arts l’hypothèse de Bridel, énoncée dans la préface de ses Poésies helvétiennes, hypothèse d’une littérature suisse en tant que telle qui surmonterait les différences linguistiques. Dans deux brochures, Quelques mots sur l’art suisse et Réflexions à propos de l’art suisse à l’Exposition nationale de Genève de 1896, il tente de promouvoir la naissance d’un art suisse né de la position idéale de l’Helvétie, nœud des grandes cultures européennes, espace dominé par l’élément typique de la montagne33. Malgré cet optimisme théorique, Trachsel enferme à nouveau l’art suisse dans des traits de style issus des canons de la littérature romande elle-même34 : « calme, force, rudesse, âpreté, énergie, simplicité, fougue ».

Gonzague de Reynold a été un moment attiré par les débats suscités par les remous de l’exposition nationale de 1896. Encore très jeune, et dès ses années d’études parisiennes, il veut entrer dans la discussion et faire ← 41 | 42 → entendre sa voix. Dans un contexte d’expansion touristique et industrielle, les intellectuels romands comme Philippe Godet, Guillaume Fatio, Paul Seippel, ont tiré la sonnette d’alarme. Marguerite Burnat-Provins fonde le Heimatschutz pour la protection du patrimoine et de la nature alpestre35. Reynold s’y est déjà intéressé depuis ses débuts littéraires et consacre parfois des articles à l’art suisse. Il ose parler de « classicisme alpestre » et « d’art suisse36 ». Le jeune étudiant sera bientôt fasciné par cette question de la culture suisse.

Au point de vue littéraire, ensuite, la nouvelle recherche identitaire genevoise rejoint la question de l’aspiration littéraire romande à l’autonomie, telle qu’elle a été renouvelée par le recueil collectif Les Pénates d’Argile. En 1904, en effet, quelques jeunes auteurs répondant aux noms d’Adrien Bovy, de Charles Ferdinand Ramuz, d’Alexandre Cingria et d’Adalbert d’Aigues-Belles ont cherché à attirer l’attention sur un ouvrage qui porte le sous-titre d’« essai de littérature romande37 ». Le recueil marque une rupture dans les traditions littéraires de Suisse romande, spécialement par la réaction contre l’influence germanique et le recentrement sur les valeurs de la latinité : netteté de l’écriture ou du trait, raison, ordre, classicisme. Dans cette optique, Genève se rattache culturellement à la France ; elle est « une des plus riches provinces de la littérature française38 ». En automne 1904, La Voile latine est fondée39. Le nouveau groupe a essayé de promouvoir de nouveaux principes pour une littérature en Suisse romande. Même s’ils n’ont pas publié de manifeste en tant que tel, ses membres se sont mis d’accord temporairement pour mettre l’accent sur l’idée d’art, la dignité de l’écrivain et la revendication d’une littérature romande nouvelle, toujours marquée par une identité forte et distincte du champ parisien. C’est à ce point que se pose le problème de l’identité suisse.

Linguistiquement et politiquement, le développement des littératures modernes s’est réalisé en lien avec l’émergence des États-nations. Bien ← 42 | 43 → plus, la naissance de la critique et de l’histoire littéraire au XIXe siècle est inséparable des théories nationalistes40. C’est justement le moment où le champ littéraire romand recherche son autonomie : dès la fin du siècle romantique, la position des Suisses, et surtout des Romands, paraît plutôt inconfortable. Alors que l’on définit à cette époque les facteurs constitutifs d’une nation d’après l’ethnie ou la race, la langue, le milieu physique, la mémoire historique et la tradition culturelle, la Suisse ne possède ni peuple ni langue communs, à l’inverse des Français, par exemple : « nés dans le cadre d’un État-nation, [ils] n’ont aucun problème existentiel de définition : une langue, une « race », une culture et donc un État. Les Suisses sont plutôt empruntés pour leur répondre de manière nette. Et pourtant la nécessité de définir l’originalité helvétique semble devenir de plus en plus urgente face aux prétentions annexionnistes du pangermanisme ou de l’irrédentisme italien41. » Quels sont donc les facteurs de son unité ? L’helvétisme les voyait dans les Alpes, la proximité avec la nature, la liberté démocratique. Cette vision, à la fin du XIXe siècle, paraît un vieux cliché pour les intellectuels de la nouvelle génération : Reynold s’en rend de plus en plus compte. Il va donc chercher à trouver dans le passé, voire à susciter dans le présent une tradition culturelle commune à la Suisse.

C’est là qu’il s’oppose frontalement à ses amis en étant partisan d’un volontarisme politique qui transcende les identités locales. Reynold déteste sans doute tout autant que ses nouveaux compagnons le goût bourgeois, le libéralisme philanthropique et démocratique jusqu’à l’utopie. Mais un clivage s’insinue dans la troupe des rédacteurs de La Voile latine : d’une part les jeunes qui se sentent surtout Vaudois et c’est Ramuz, ou qui se sentent Latins, voire Burgondes, et c’est Alexandre Cingria et son frère Charles-Albert ; d’autre part les helvétistes, c’est-à-dire Robert de Traz et Gonzague de Reynold, qui veulent concourir à l’union des Confédérés, à l’illustration d’un nouvel esprit suisse générateur d’œuvres d’art. Autrement dit le clan des Latins privilégie la langue comme signe de culture, tandis que le clan des helvétistes veut d’abord construire la nation dans la vigueur de son esprit, capable ensuite de féconder les œuvres des diverses littératures de Suisse. À l’aide d’une terminologie germanique déjà signalée à l’époque par Ernest Bovet, on peut dire que les Latins se réclament de la Bildung, à traduire en français par culture, tandis que les helvétistes se rattachent à la Kultur, à traduire par civilisation. Détail significatif, lorsque Reynold prend en main la revue défaillante, durant l’hiver 1906, il fait ajouter en sous-titre, « revue de culture suisse ». Désormais la pure latinité n’a plus été l’idée dominante du périodique, surtout depuis l’arrivée de Robert de ← 43 | 44 → Traz venu pour seconder un Reynold peu apte à la gestion administrative et publicitaire d’une revue42.

Le Fribourgeois, comme nous l’avons vu, s’est lancé à corps perdu dans ses recherches littéraires et identitaires. De la mise en lumière de l’helvétisme historique, indéniable, il passe à l’affirmation d’une littérature suisse en tant que telle. Il tâtonne et varie beaucoup, publiant déjà les conclusions partielles de ses investigations. Au moment de son travail préparatoire sur le doyen Bridel, il imagine à son tour une littérature suisse, fruit privilégié des Alpes. Mais bientôt revenu à plus de réalisme, le jeune chercheur abandonne cette idée de littérature suisse ; il développe alors le concept d’esprit suisse dont il cherche les représentations dans les œuvres du XVIIIe siècle43. Par rapport au projet initial de La Voile latine, on est passé insensiblement d’une préoccupation littéraire romande à une recherche helvétique littéraire. Pour Reynold, et il ne s’en cache pas, il n’y pas d’autonomie de la littérature. Elle doit être au service de la pensée44. Il ne prête pas allégeance à une certaine théorie de l’art pour l’art revisitée en Suisse romande par Ramuz et ses amis. Il s’oppose également au régionalisme et à toute réduction au « patriotisme de clocher », quoiqu’il soit aussi convaincu de l’importance de l’enracinement.

Dans une démarche que l’on a justement rapprochée de celle des helvétistes, Reynold cherche donc à attribuer à la Suisse du XVIIIe siècle la paternité de l’helvétisme : les textes colligés au cours de son enquête universitaire, du Mercure suisse à l’Histoire de la Confédération suisse de Jean de Müller45, l’incitent finalement à caractériser l’helvétisme comme un moment, une incarnation transitoire d’un esprit commun à toute la Suisse46, ← 44 | 45 → supra-temporel et trouvant sa source au plus profond de l’histoire. Telle est la thèse que développent finalement les deux volumes de son Histoire littéraire de la Suisse au XVIII e siècle47. Dans cette optique nationaliste, quel est donc le rôle de la littérature ? Quel est son lien avec la nation ? Nous allons voir comment le patriotisme de Reynold et les enjeux identitaires dont il est l’héritier l’amènent à passer de l’utopie de la littérature suisse à la conception d’un esprit suisse, dont les textes de Cités et pays sont sans doute l’illustration.

La ville helvétique à laquelle Gonzague de Reynold consacre son premier chapitre est celle de Genève. L’article paraît dans La Semaine littéraire, le 5 février 1910. À cette date, le jeune écrivain est privat-docent de l’université genevoise ; il y vit depuis son mariage, en 1906, avec Marie-Louise de Reding. Son texte, par conséquent, entre en résonance avec tout un environnement idéologique et littéraire, cherchant à évoquer un certain classicisme :

Le charme de Genève est celui d’une cité latine. Elle en possède les caractères, non les plus apparents, mais les plus profonds : une simplicité noble, une harmonie un peu monotone, une élégance discrète, et quelque chose d’élevé qui parle et qui entretient48.

La page s’ouvre sur l’évocation d’une Genève sous le signe de la séduction. Comme souvent, la personnification implicite pose la ville comme objet de contemplation et de méditation à la fois artistique et politique qui suppose une correspondance naturelle entre l’architecture et les habitants. Ici les modalisateurs se font fréquents dans tout le passage, ainsi que les oxymores pour évoquer une retenue toute classique et honnête, un « je ne sais quoi », comme aurait dit le XVIIe siècle, rendu par la périphrase « quelque chose qui parle et qui entretient ». Après cette sélection de caractères, l’auteur ← 45 | 46 → se prête à la transposition d’art qui insiste sur les couleurs, les fondus, l’atmosphère formant un tableau presque impressionniste particulièrement délicat :

Cette insistance sur le lac, les barques et leurs voiles n’est pas anodine, renforcée par l’affirmation de la permanence dans le temps, incarnée par ces mêmes motifs. Elle va de pair avec l’affirmation initiale du caractère latin de la ville du bout du lac. Un autre passage vient renforcer cette impression de lecture :

Le départ d’une longue barque aux voiles gonflées, le vol d’un cygne au ras des vagues, l’entrée dans le port d’un vapeur illuminé par le soleil éclatant du soir, et dont les hélices semblent faire jaillir de la lumière. La vertu de tels tableaux, c’est d’évoquer immédiatement l’Antiquité, la victoire de Samothrace, l’Odyssée, les pastorales de Théocrite, le vers de Virgile : fluctibus et fremitu assurgens Benace marino, et l’ode d’Horace : O navis, referent in mare te novi fluctus ! On comprend alors ce que représente, dans la latinité, le lémanisme, et ce qu’il doit être. On comprend pourquoi le Léman et Genève se rattachent à cet ensemble de pays et de cités, à la fois alpestres et lacustres : Annecy et son lac, Orta et le Crusio, Locarno et le Verbano, Lugano et le Ceresio, Côme, Bellaggio, et, plus au-delà, les lacs de l’Engadine et le sauvage lac de Garde. Genève, capitale du Léman, est, par son architecture et son paysage, un relais entre l’Italie et la France50.

À partir de quelques images nées du paysage du Léman, dont celle, réitérée, des voiles, l’écrivain construit une association entre Genève et l’antiquité qui s’impose par le biais de la comparaison à d’autres cités lacustres. En outre Reynold réemploie ici le motif symbolique fondateur du groupe de La Voile latine, tel que ses compagnons et lui l’ont illustré dans des textes comme Les Pénates d’argile, ou les Entretiens de la Villa du ← 46 | 47 → Rouet, précisément dédiés par Alexandre Cingria à son « ami Gonzague de Reynold ». Cette latinité entre en rupture avec la tradition protestante anti-romaine et libérale du XIXe siècle. La ville de Genève est ainsi le signe et le théâtre de ces affrontements idéologiques. Les pages de Cités et pays suisses citées plus haut en ont gardé la trace et tentent de clore le débat à l’aide de quelques distinctions :

Par cette affirmation, Reynold s’oppose en fait au clan des Burgondes, qui réclament pour la Suisse romande une autonomie culturelle marquée par la latinité. Pour sa part, il s’en tient au nationalisme par delà le fait linguistique. L’esprit suisse reynoldien résulte donc d’une sorte de variante de nationalisme, en fait un volontarisme – non un racisme – basé sur la conception du caractère naturel de la nation52. Il le déclare à propos de Genève, mais il pourrait le dire de la Suisse ou de tout autre pays :

Genève, comme un grand ormeau de sa campagne ou de ses parcs, plonge ses racines dans le sol qui l’entoure, car toute ville est un arbre qui ne tolère point sans dommage des greffes étrangères. Mais Genève ! Romaine, romane, gothique, italienne, française, savoyarde, suisse, elle a pu changer de style : elle n’a point changé de race. […] Une ville est une individualité ; une individualité se reconnaît aux deux ou trois caractères qui lui appartiennent en propre : ce sont ces caractères-là qu’il faut cultiver53.

De même, pour Reynold, une patrie constitue une sorte d’individualité, d’où sa tentative de caractérisation de l’esprit suisse. Cet esprit suisse, selon Reynold, « témoigne d’un message essentiel, dont la valeur humaine et le sens communautaire sont universalisables : s’y trouve réuni ce qui partout ailleurs est séparé, puisque cet esprit garantit la possibilité de vivre en harmonie à des communautés relevant d’appartenances différentes, voire conflictuelles, sur le plan des langues, des races, des religions »54. Cette « coïncidence des contraires » se réalise selon Reynold grâce au concours d’un milieu propice, le plateau suisse, d’un moment favorable, celui de l’émancipation des communes de la fin du Moyen-Âge, et de valeurs partagées comme le patriotisme, ← 47 | 48 → l’amour de la nature, le sens pratique, un « moralisme exagéré 55 » ; le tout étant actualisé par l’acte de volonté constitutif de la nation, toujours à renouveler :

Cet esprit n’apparaît donc pas spontanément et partout à la fois, comme un dieu armé qui sort des nuages. Il se dégage avec lenteur ; il subit des reculs et des éclipses ; aujourd’hui même, il n’est point encore parvenu à sa maturité complète, à la pleine conscience de soi56.

Comme le laisse déjà pressentir ce passage, Reynold affinera son interprétation, se donnant le rôle de « médiateur » de cet esprit suisse. On comprend par conséquent que la quête inlassable de l’identité suisse soit en fait au cœur de son projet littéraire, présent dans Cités et pays suisses et au-delà de manière implicite, sous les termes de culture suisse, de fédéralisme, de génie57.

Gonzague de Reynold est donc en relation étroite avec la question de l’helvétisme, sans doute à cause de ses recherches universitaires sur la littérature du XVIIIe siècle, mais aussi en raison de ses préoccupations artistiques. À cet égard, il paraît comme un écrivain emblématique de la Suisse romande, une région francophone qui entretient avec le discours littéraire un rapport conflictuel. En effet, soit que les écrivains l’assument ou la récusent, l’identité est un problème essentiel des littératures suisses. Manfred Gsteiger a d’ailleurs montré que la réaction des Romands ou des Alémaniques n’est pas identique face à cette définition de l’image de soi58. Ce problème d’identité littéraire trouve son origine dans le plurilinguisme de la Suisse, et s’exacerbe avec le regard étranger porté sur cette petite contrée au carrefour de l’Europe. Reynold, dans sa jeunesse, a vécu à sa manière cette angoisse du regard de l’autre sur soi, et le retour conscient vers la patrie, avec toute l’appropriation que cela comporte.

La Suisse devient donc pour Reynold un sujet littéraire, dans la droite ligne de la fin du XIXe siècle. Mais il va chercher à dire son pays, à proposer sa vision du mythe de la Suisse, à travers le genre prédestiné de la recherche ← 48 | 49 → identitaire : le récit de voyage, à la fois réel, fantasmé, renouvelé par l’écriture, se muant en pèlerinage de vénération envers les hauts lieux de la communauté, des lieux qui furent « visités d’en-haut ».

3. Dans la tradition générique du voyage en Suisse

C’est un lieu commun de dire que le voyage ou, plus généralement, le déplacement, constitueraient depuis toujours une expérience typiquement suisse59. À partir de la relativisation du fameux « complexe d’Amiel » qui caractérise la littérature romande, Gérald Froidevaux a bien montré que le genre du récit de voyage en général était inséparable de la situation suisse au cœur de l’Europe occidentale. La conscience helvétique, en effet, trouve une double origine dans le refoulement du voyage : les deux défaites historiques de Bibracte et Marignan sont plaisamment invoquées par Alfred Berchtold comme le signe d’une frustration ou d’un manque. Souvent les écrivains suisses ont cherché « ailleurs que dans leur patrie l’échelle qui convenait à leur mesure60 ». Les voyageurs européens, en revanche, s’intéressent à la Suisse dès le XVIIIe siècle et transcrivent leurs impressions : c’est le voyage d’agrément et de formation, qui prend souvent la forme épistolaire authentique ou romanesque : on peut mentionner les lettres de Voltaire, de Ferdinand de Saussure, et surtout de Goethe61 ; La Nouvelle Héloïse de Rousseau. Enfin une dernière conception du voyage née avec la promenade rousseauiste62 y voit une « quête des origines, recherche d’une vérité individuelle63 » : c’est le voyage initiatique. Cités et pays suisses se réfère parfaitement, quoique différemment, à ces différents modes du genre.

En étudiant les écrits de Bridel, Reynold avait découvert dans le Conservateur suisse toute une mine de renseignements, de compilations, mais aussi des comptes-rendus de voyages où il voyait le meilleur de l’écrivain vaudois : la Course de Bâle à Bienne, le Journal d’une course à pied dans l’intérieur de la Suisse, la Promenade dans une partie de l’Argovie en 1794. Le critique analysait les procédés du récit de voyage, soulignait le goût du voyageur pour les lacs, les considérations ethnographiques, les images bibliques et idylliques. « L’originalité de ces essais, disait-il, c’est d’exprimer sans souci de style la poésie du sol et de l’histoire ». Même s’il constatait que Bridel y était ← 49 | 50 → rarement parvenu, Reynold trouvait déjà chez lui un exemple de « recensions des beautés de la Suisse » :

On avait remarqué les dons de « paysagiste » du jeune docteur. Il avait en effet pris l’habitude, dès ses années d’études en Allemagne, de noter ses impressions de promenades, convaincu de l’importance non seulement des Lehrjahre, mais aussi de l’expérience directe des Wanderjahre. En ces premières années du XXe siècle, nombreux sont les étudiants, surtout allemands, qui s’élancent sur les routes pour de longues pérégrinations, dans le but de parvenir à une découverte vitale de leur pays65. Le projet de Reynold s’apparente donc à la fois à une démarche littéraire, livresque, mais aussi à une démarche existentielle et personnelle, à l’expression d’une « géographie toute individuelle66 », selon la belle expression du deuxième numéro de La Voile latine. Ce parti-pris de subjectivité fait que, malgré l’intertextualité indéniable à propos d’un lieu d’écriture comme la Suisse, l’auteur cherche toujours à dépasser la vision reçue par ses propres choix et ses procédés : la lecture de Cités et pays suisses convainc rapidement le lecteur de l’importance revêtue par le voyage réel, par la promenade, par le contact avec le territoire ; le voyage et son écriture comportent une véritable dimension expérimentale, vitale. C’est donc entre une tradition littéraire et un apprentissage identitaire que s’inscrit le projet de Cités et pays suisses. ← 50 | 51 →

Se présentant comme une description de la Suisse, adoptant ensuite un déroulement spatial à travers ses divers cantons, le livre est à la fois compte-rendu d’itinéraire et notes de voyage, poème en prose et essai historique, méditation philosophique et religieuse. Cette indétermination générique, une telle hybridité même, – signes en soi de modernité – auraient pu d’eux-mêmes attirer les chercheurs à cette œuvre étonnante, car le charme de la lecture résulte aussi de ce principe de variation, source alternée de surprise et de repos chez le lecteur.

L’édition définitive de 1948 contient un avertissement : la matière en a été modifiée par déplacement de certains textes « suivant un plan mieux ordonné qui conduit le lecteur à travers toutes les parties de la Suisse ». Il y a en effet d’importantes différences entre la première édition et celle dite définitive. Si Reynold s’est livré à de nombreuses coupures sur lesquelles nous aurons l’occasion de revenir, il a aussi effacé les marqueurs trop datés de la composition temporelle de l’ouvrage. Une lecture attentive ne cache pourtant pas les ancrages spatio-temporels de l’écriture. Loin d’être l’œuvre d’un idéologue en chambre, de nombreux textes portent les marques discrètes d’une écriture du quotidien. Un échantillonnage permet de s’en rendre compte.

Les chapitres consacrés aux divers « pays » suisses – Reynold affectionne ce terme présent dans son titre afin d’essayer de « coller » aux petites communautés naturelles – commencent habituellement par une présentation générale censée résumer les caractéristiques d’un lieu. Avec Genève, l’évocation se fait universalisante, se prêtant à des comparaisons avec de grandes villes européennes. Après l’évocation biblique du Pays de Vaud, l’introduction à Neuchâtel et au Valais est surtout historique, celle de Berne et de Bâle plutôt autobiographique. On reste là dans le général, dans la sélection de caractère et donc dans l’abstrait. En revanche de nombreux passages témoignent discrètement des circonstances de l’écriture, dotant le texte d’un effet d’immédiateté. L’auteur s’est beaucoup promené, s’est véritablement adonné au voyage pour préparer certains chapitres ; on en trouve un premier exemple pour la description de Bursins, village vaudois :

Le village de Bursins étant situé près de Vinzel, où se trouvait la maison de famille de l’épouse de Gonzague de Reynold, on comprend la mention de ce chemin familier, lieu fréquent de promenades pédestres. ← 51 | 52 →

Nous reviendrons sur le style volontairement bas et simple, répétitif, mimétique du regard et de la progression ambulatoire. Les indications temporelles peuvent apparaître discrètement, même dans un paysage aussi pictural que celui qui se découvre du haut du même village :

Sans doute la distanciation artistique éloigne le plus possible chez Reynold l’anecdotique : il écarte volontairement l’aspect narratif et pittoresque des voyages en Suisse traditionnels. Mais il ne dédaigne pas au passage la pointe d’humour, le détail cocasse qui vient soudain renvoyer à l’intellectuel voyageur l’image distanciée de lui-même69. En particulier, les signes de voyages concrets restent souvent perceptibles, et quels que soient les moyens de déplacement.

Dans la campagne lucernoise l’auteur s’est promené à pied, au début du printemps, dans la « chaleur lourde » de la « route poudreuse70 » et dans le soir tombant. Il mentionne l’arrivée à cheval à Béromunster et la descente à l’auberge du Cerf, aussitôt objet d’une rétrospective historique. De même il relate un séjour d’une semaine au Saint-Gothard, une visite aux forts de Saint-Maurice, même une traversée en bateau sur le lac des Quatre-Cantons :

En face de nous, au pied de la longue colline, dans une échancrure où l’on voit monter en se gonflant un gros nuage, la silhouette d’une ville.

Chaque tour d’hélices que donne le bateau noir et blanc, nous rapproche d’elle ; de minute en minute, elle grandit et vient, comme un autre bateau, lentement à notre rencontre : Lucerne71.

Parfois la mention temporelle est plus précise, à l’aide d’une dédicace, ou même d’une notation visuelle :

Le coude que fait la grand’route entre Schœnbrunn et le hameau d’Edilbach. Fin août, un soir, après le coucher du soleil. Déjà, dans l’été, on sent comme un frisson qui annonce l’automne. La nuit vient plus vite, l’air est plus humide, les couleurs sont plus fiévreuses72. ← 52 | 53 →

Les détails météorologiques existent, mis au service d’un art de la promenade :

Depuis Rousseau et Chateaubriand, se promener, visiter le pays, goûter l’ordre et l’harmonie des paysages et le sens des édifices est un art qui s’apprend, réservé aux poètes et à leurs disciples74. Le locuteur peut ainsi se démarquer du tourisme de masse en train de naître en ce début d’aprèsguerre :

Car il faut savoir avant de les visiter, sentir les villes, comme on sent une marguerite avant de l’effeuiller75… […]

N’entrons pas tout de suite : il faut savoir faire le tour des églises avant d’y pénétrer, comme on regarde la couverture d’un missel et le frontispice, avant de se mettre à prier76.

Cités et pays suisses porte encore la marque de voyages accomplis dans la durée ; l’on y repère la mention de lieux fixes et de séjours : ainsi le compte-rendu fugitif d’une nuit dans les Grisons, au pied de l’Albula. Le paysage vu de la fenêtre de l’hôtel, loin de tout pittoresque, invite au contraire au dépaysement, au départ pour l’ailleurs :

Preda. Une sorte de hameau, construit à l’entrée noire du tunnel de l’Albula ; un hôtel neuf, une gare, trois ou quatre baraques en planches jaunes recouvertes en tôle ; enfin, un vieux chalet, mi-bois, mi-pierre crépie, avec un toit d’ardoise… Preda, station nouvelle, fondée par les chemins de fer rétiques77, a le soir – lorsque, du fond de la vallée, le dernier train de l’Engadine monte en soufflant et pousse devant lui la lumière de ses fanaux – l’aspect d’une colonie militaire perdue, à quelques milliers de mètres, aux flancs de l’Himalaya, de l’Altaï ou du Pamir.

Je vais à la fenêtre78. ← 53 | 54 →

La modernité, toute relative, fait donc une discrète apparition avec le témoignage de déplacements ferroviaires qui contribuent à la contemplation du paysage79. On décèle ainsi la trace d’un voyage de « Trois jours dans l’Appenzell » ; l’écriture en rend compte par le biais d’une relation instantanée et adressée de manière presque épistolaire :

Pour le moment, mon train fait l’escargot dans le Toggenbourg. Il suit une longue vallée, comme l’Entlibuch ou l’Emmenthal. Vous voyez cela d’ici80

Ailleurs, le chapitre « Vacances valaisannes », consacré à quelques vues du Haut-Valais, présente en ouverture des notes prises sur « La route du Loetschberg ». L’itinéraire ferroviaire n’est pas clairement indiqué, mais le lecteur le reconstitue aisément : départ de Berne dans la brume grise et la neige, vallée de l’Aar, puis passage par Thoune, Spiez, la Kandertal, le tunnel, la vallée basse du Loestschen, jusqu’à ce que le Valais se découvre dans la lumière déjà printanière d’une fin d’hiver :

Le tunnel.

Goppenstein. On avait l’espoir de trouver, tout de suite, sur l’autre versant, le printemps du Valais, une petite Italie en fleur.

Étroite gorge, aride. Pentes labourées par les avalanches. Torrent encombré d’éboulis. Comme les débris d’une maison incendiée. […]

Départ.

Brusquement, large, plate, remplie d’une lumière bleue et rose, la vallée du Rhône, le Haut-Valais. Le fleuve luit, droit entre ses digues et ses peupliers. […] Descente oblique, rapide : lentement s’élève vers nous la vallée chaude81.

Sans relever pour l’instant l’écriture « moderne » qui dépeint l’immobilité du spectateur dans le train face au paysage mouvant, on ne peut qu’être attentif à ces vestiges de voyage vécu : il s’agit bien d’une descente en Valais, au début du printemps82, où la « route du Loetschberg » devient une nouvelle révélation de la Suisse grâce au chemin de fer.

C’est surtout dans un texte consacré à la visite de la bourgade d’Aarbourg, en Argovie, que se trouve un quasi plaidoyer en faveur du déplacement ferroviaire :

L’expérience du voyage est cependant mise au service de la découverte de la patrie et témoigne d’une vue sélective : la modernité est laissée de côté au profit de la vision pérenne de la terre et des lieux chargés d’histoire. En cela Reynold rejoint le parti-pris helvétiste, mais s’éloigne des voyageurs européens curieux de tout, et surtout de détails ethnographiques. Son écriture extrêmement soignée est marquée par une recherche littéraire singulière dont on trouve la trace dans ses manuscrits84.

Par ses études littéraires, par sa quête nationaliste d’une sorte d’essence de la Suisse, par sa volonté d’écrire une description de la Suisse à la suite de Bridel ou d’Albert de Haller, Reynold semble bien se placer dans une lignée helvétiste. Par son œuvre, il désire s’inscrire dans le courant dont il a étudié les sources au XVIIIe siècle ; il veut donner un exemple de littérature, si ce n’est nationale, du moins patriotique. Est-ce pour autant qu’il va rejoindre tous les topoï helvétistes et se faire « l’infatigable chantre de la prédestination alpine85 » ? Il semble au contraire que cette entreprise littéraire ne va pas sans une mise à distance des images apprises, et même un éloignement des mythes suisses.


1 Au tournant du siècle, La Semaine littéraire prend le pas sur la Bibliothèque universelle d’Édouard Tallichet. C’est un hebdomadaire dynamique, fondé à Genève en 1893 par Louis Debarge, avec les encouragements d’Édouard Rod. Uniquement consacrée à la littérature – du moins en principe –, La Semaine littéraire (1893-1927) s’impose comme une référence difficilement contournable. Pour Reynold, y faire son entrée est donc à la fois une consécration et la revendication d’une filiation. Aux yeux des critiques en place, l’œuvre de Reynold s’inscrira plus dans la continuité que dans la rupture. Par rapport au projet initial de La Voile latine ou aux Cahiers vaudois, c’est donc une tribune plus conformiste. Voir dans le Dictionnaire historique de la Suisse, vol. 3, l’article de Doris Jakubec : « Louis Debarge », Hauterive, Attinger, 2003, p. 249.

2 Échange épistolaire conservé dans le dossier de presse de Cités et pays, O 49, fonds Reynold, aux Archives littéraires suisses (ALS). Le 15 septembre 1908, Louis Debarge demande la collaboration de Reynold ; le 21 septembre il lui propose d’écrire sur les villes suisses ou de publier des vers. La lettre du 8 janvier 1909 témoigne de la préparation d’un article sur Fribourg. Reynold compose alors une introduction générale sur les villes suisses. Dans une lettre du 18 février, la série d’articles est nommée « Villes et Paysages suisses ». Les premiers articles ne paraîtront qu’à partir de l’automne 1909. Voir « Annexe 1 », infra, p. 199.

3 Louis Debarge le lui fait remarquer dans sa lettre du 2 février 1909. La plainte revient plusieurs fois, ainsi que les conseils de modération destinés à se concilier les lecteurs bien-pensants.

4 Au sujet de cet « helvétiste », voir Alain Clavien, Les Helvétistes. Intellectuels et politique en Suisse romande au début du siècle, Lausanne, Société Vaudoise d’Histoire et d’Archéologie, 1993, p. 177-179.

5 Sur cette vaste question de l’histoire des intellectuels en Suisse au début du XXe siècle, voir en général Alain Clavien, Les Helvétistes, op. cit. ; et aussi Hans-Ulrich Jost, Les Avant-gardes réactionnaires. La naissance de la nouvelle droite en Suisse, 1890-1914, Lausanne, Éditions d’En Bas, 1992.

6 Aujourd’hui encore les historiens reconnaissent l’importance du travail accompli, tout en soulignant les partis-pris de Reynold. Voir Alain Clavien, Les Helvétistes, op. cit., p. 105-120 ; Aram Mattioli, Zwischen Demokratie und totalitärer Diktatur. Gonzague de Reynold und die Tradition der autoritären Rechten in der Schweiz, Zürich, Orell Füssli Verlag, 1994. Nous citons habituellement cet ouvrage dans la version française : Gonzague de Reynold. Idéologue d’une Suisse autoritaire, Fribourg, Éditions Universitaires, 1997, p. 34-35.

7 Voir la dernière page de la « Conclusion », Histoire littéraire de la Suisse au dix-huitième siècle, t. 2 : Bodmer et l’École suisse, Lausanne, Bridel, 1912, p. 844.

8 Dans ses Mémoires, op. cit., t. III, p. 30-33, Reynold reconstitue comme suit la proposition de thèse faite par Lanson : « Vous êtes donc Suisse : j’aurais bien un sujet, mais il serait peut-être difficile pour vous. Je vais tout de même vous l’exposer. Nous autres Français, nous avons beaucoup étudié Jean-Jacques Rousseau. Mais nous ne nous sommes jamais demandé jusqu’à présent s’il n’y aurait pas eu en Suisse, avant lui et autour de lui, une vie intellectuelle, des courants d’idées, des œuvres. Nous connaissons les noms de Gessner et de Haller, mais nous connaissons mal ce qu’ils furent et ce qu’ils ont fait. Il y aurait, à mon avis, une lacune à combler. »

9 Sur l’influence profonde autant que paradoxale exercée par le républicain Lanson sur son élève aristocrate, voir les remarques d’Aram Mattioli, Gonzague de Reynold, op. cit., p. 34-35.

10 Pierre Moreau, « Gonzague de Reynold, historien des lettres suisses », dans Gonzague de Reynold et son œuvre (souvent mentionné Hommage II), François Jost (dir.), Études et témoignages publiés à l’occasion de son 75e anniversaire par un groupe d’amis, Fribourg, Éditions universitaires, 1955, p. 116.

11 Comme preuve de cette imprégnation durable, voir les derniers livres de l’écrivain : Gonzague de Reynold raconte la Suisse et son histoire, Lausanne, Payot, 1965, p. 131-145 ; et surtout le petit volume posthume, où la parole se libère : Expérience de la Suisse, Neuchâtel, Éditions Messeiller, 1970, p. 214 et sq.

12 Ce diptyque est complet dans la première édition, 3e série : « Zurich : deux impressions contraires », p. 283-296. Dans l’édition définitive, l’auteur a supprimé la diatribe contre la ville industrielle, voir p. 283-289. Ces pages sur Zurich ont été sans doute écrites en dernier car elles ferment, à l’origine, l’ensemble de Cités et pays, mais les manuscrits ne sont pas datés.

13 Cités et pays suisses, op. cit., « La vieille ville retrouvée », p. 284-285.

14 Ibid., p. 286.

15 Ibid.

16 Johann Jakob Bodmer (1698-1783) s’associa avec Johann Jakob Breitinger (1701-1776) pour l’élaboration d’un « programme esthétique et littéraire qui les rendit célèbres hors de Suisse et fit alors de Zurich le point de départ de nouvelles tendances littéraires et artistiques dans le monde germanophone. » Tous deux prirent « le contre-pied de l’école de Leipzig réunie autour de Johann Christoph Gottsched », en défendant « les valeurs de l’imagination, de la fantaisie et du merveilleux ». Voir l’article « Bodmer Johann Jakob » de Michael Böhler, dans le Dictionnaire Historique de la Suisse (DHS) [en ligne], (traduit de l’allemand), consulté le 13 septembre 2016, URL: http://www.hls-dhs-dss.chF11575.php.

17 Cette promenade sur le lac de Zurich eut lieu le 20 juillet 1750. Voir les pages que consacre Reynold à la rencontre de Klopstock et Bodmer, dans Bodmer et l’École suisse, op. cit., p. 394-402.

18 À ce sujet voir Roger Francillon, dans l’Histoire de la littérature en Suisse romande, Lausanne, Payot, 1996 ; t. I, Du Moyen Âge à 1815, ch. IV, p. 238-239. (Sauf mention contraire, nous citons cet ouvrage dans sa première édition en quatre volumes). L’ « Helvetische Gesellschaft » a été fondée à Schinznach, en Argovie, le 3 mai 1761 par un groupe d’intellectuels, en général patriciens, sur l’initiative du Bâlois Isaac Iselin, de Gessner et de Hirzel. Lieu de rassemblement d’hommes éclairés, unis par patriotisme, elle tint à la fois de l’association littéraire et de la réunion politique. Elle a certainement contribué à la formation du patriotisme suisse, même si les Romands n’y furent que peu représentés (11 membres entre 1761 et 1797). Parmi les membres illustres, outre les fondateurs, on compte Lavater, Salis-Seewis, Pestalozzi, Zschokke, Zurlauben, Johannes von Müller. Voir Gonzague de Reynold, Histoire littéraire de la Suisse au dix-huitième siècle, t. 1 : Le Doyen Bridel (1757-1845) et les origines de la littérature romande, Lausanne, Bridel, 1909, p. 171-186. Reynold transcrit une description haute en couleur d’une réunion de la Société Helvétique, vue avec la distanciation ironique d’un Parisien, Hérault de Séchelles. Pour une étude complète, voir François de Capitani, Die helvetische Gesellchaft, 2 tomes, Frauenfeld, Huber, 1983.

19 Gonzague de Reynold, Le Doyen Bridel (1757-1845) et les origines de la littérature romande, op. cit., p. 8-9.

20 Ibid., p. 7. Nous reviendrons ci-dessous sur ces questions de la littérature nationale et de l’esprit suisse.

21 À ce propos voir les allusions de l’auteur à Juste Oliver, Rambert, Vinet, dans l’introduction et la conclusion au volume sur Bridel, p. 7 et 479.

22 Gonzague de Reynold, Le Doyen Bridel, op. cit., p. 14-15.

23 Les Étrennes helvétiennes sont une sorte d’almanach, publié chaque année par Bridel de 1783 à 1831. L’édition complète est intitulée Conservateur suisse, ou Recueil complet des Étrennes helvétiennes, Lausanne, Louis Knab, 1813-1831, 13 tomes. À ce sujet, voir Roger Francillon (dir.), Histoire de la littérature en Suisse romande, op. cit., t. I, p. 240-241.

24 Gonzague de Reynold, Le Doyen Bridel, op. cit., p. 484-485.

25 Le poème des Alpes date de 1732, les Idylles de Salomon Gessner paraissent en 1756, La Nouvelle Héloïse en 1761. Voir François Walter, Les figures paysagères de la nation. Territoire et paysage en Europe (16e siècle – 20e siècle), Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2004, p. 157. À propos de Reynold, l’auteur cite, p. 348, la définition de l’helvétisme donnée ci-dessus. Mais il donne l’impression qu’il y a de la part du Fribourgeois adhésion idéologique à cet helvétisme. Ce qui ne tient compte ni de l’évolution de la pensée de Reynold ni de ses nuances, comme nous essayons de le montrer.

26 Par exemple la réserve : « Sans doute, l’“helvétisme” est une conception usée et désuète, dont il ne subsiste plus que quelques fâcheux lieux communs », bientôt relativisée par la conclusion : « Mais la critique et l’histoire ne doivent pas seulement nous servir à connaître le passé et ses œuvres : elles doivent servir aux besoins du présent, à moins d’être inutiles et conçues “hors du temps et de l’espace”, et c’est à ces besoins que, malgré nos efforts pour être toujours impartiaux et “objectifs”, nos interprétations correspondent. Bridel et le XVIIIe siècle suisse tout entier ont interprété selon leurs besoins la nature et l’histoire, et de ces interprétations, fausses presque toujours, ont jailli des œuvres qui contiennent et qui expriment toute l’âme romande et toute la pensée suisse. » Gonzague de Reynold, Le Doyen Bridel, op. cit., p. 487-488.

27 Sens de l’helvétisme prôné par Bridel dans son « Discours préliminaire sur la poésie nationale », Poésies helvétiennes, Lausanne, Mourer, 1782, p. IX. Cité de seconde main d’après Manfred Gsteiger, « Littérature et nation en Suisse romande et en Suisse alémanique. Quelques exemples du XXe siècle », dans Revue de littérature comparée, n° 54/4, octobre/décembre 1980, p. 403.

28 Cités et pays suisses, op. cit., p. 287-288.

29 Ibid., p. 288.

30 Voir Claude Reichler, « Fabrication symbolique et histoire littéraire nationale, Gonzague de Reynold et l’esprit suisse », art. cit., p. 180-181.

31 Selon la triple formulation de Claude Reichler, dans Le Voyage en Suisse, op. cit., p. 19.

32 À ce sujet, voir l’article de Bernard Crettaz, dans Peuples inanimés, avez-vous donc une âme ? Images et identités suisses au XX e siècle, Études et mémoires de la section d’histoire, t. 6/87, 1987, p. 5 et sq.

33 Quelques mots sur l’art en Suisse (1890), et Réflexions à propos de l’art suisse à l’Exposition nationale de 1896, Genève, Imprimerie suisse, 1896. Voir l’article de Florence Millioud, « Albert Trachsel : un polémiste entre symbolisme et nationalisme », dans Philippe Junod, Philippe Kaenel (dir.), Critiques d’art de Suisse romande, Lausanne, Payot, 1993. Dans ses deux brochures, Trachsel veut démontrer à nouveau l’existence d’une harmonie nationale, par la combinaison de trois facteurs : la montagne, l’exiguïté du territoire et le régime républicain. Il réfute alors l’objection des races et des langues.

34 Cette dernière, comme l’a montré Daniel Maggetti, malgré l’autonomisation des pratiques par le biais d’instances de consécration et la revendication de caractères spécifiques nationaux, s’enferme peu à peu dans un ressassement des formules et un isolement régionaliste préjudiciable à la qualité esthétique des œuvres. Daniel Maggetti, L’Invention de la littérature romande, Lausanne, Payot, 1995.

35 Il est vrai qu’à cette époque, l’industrialisation galopante et les intérêts mercantiles ne reculent devant rien : un projet prévoit même la construction d’un chemin de fer conduisant au sommet du Cervin où on aménagerait une plate-forme pour un restaurant panoramique ! À propos du Heimatschutz, voir Diana Le Dinh, Le Heimatschutz, une ligue pour la beauté. Esthétique et conscience culturelle au début du XX e siècle en Suisse, Lausanne, UNIL/section d’histoire, 1992.

36 Cité par Alain Clavien, Les Helvétistes, op. cit., p. 91.

37 Les Pénates d’argile, Genève, Eggimann, 1904. On y lit des évocations antiques, proto-chrétiennes ou florentines, d’une écriture symboliste, très métaphorique. Le texte de Ramuz intitulé « Le Lac » est particulièrement remarquable comme fondation de l’imaginaire ramuzien du lac, comme lieu mythique identitaire. Adalbert d’Aigues-Belles est le pseudonyme de Charles-Albert Cingria.

38 Comme le dit Reynold, citant Émile Faguet dans Cités et pays suisses, op. cit., p. 45.

39 La Voile latine paraît pour la première fois à la fin d’octobre 1904. Elle se présente d’emblée comme le porte-parole d’un « groupe ouvert et éclectique où se pussent concilier, dans la mesure du possible, les divergences littéraires, artistiques […], circonspect en fait de promesses. »

40 Pour une synthèse sur la question des nationalismes, voir l’article de Raoul Girardet, « Nationalisme », dans l’ Encyclopaedia universalis [en ligne], ainsi que l’ouvrage de A.-M. Thiesse, La Création des identités nationales. Europe XVIIIe-XXe siècle, P.U.F., Paris, 1999.

41 Alain Clavien, Les Helvétistes, op. cit., p. 86-87.

42 Sur l’histoire et les péripéties de La Voile latine, voir Alain Clavien, Les Helvétistes, op. cit., p. 123-166 et Pierre-Olivier Walzer, Le Sabordage de La Voile latine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1993.

43 Reynold n’est pas l’inventeur du concept. À la fin du XIXe siècle, on y songe, surtout depuis la prise de conscience liée à l’Exposition nationale de Genève, en 1896. Parmi les initiateurs de la jeune génération, il faut faire une place à part à Daniel Baud-Bovy et Albert Trachsel. Dès décembre 1896 est née une revue, La Montagne, dirigée par Valentin Grandjean où Daniel Baud-Bovy est le maître, avec son récent Poème alpestre. Pour tous ces jeunes gens, l’essentiel de la Suisse réside dans la montagne.

44 La marque de la formation thomiste est ici indélébile : Reynold est un « réaliste » éloigné de tout nominalisme. Pour lui, le langage, tout en étant un signe conventionnel, correspond à l’essence des choses, selon l’adage bien connu : « Ratio quam significat nomen est definitio ». Nous reviendrons ci-dessous sur cette conception de la littérature opposée à celle prônée par Ramuz.

45 Parue de 1780 à 1808, sous le titre Die Geschichten schweizerischer Eidgenossenschaft. Reynold analyse l’œuvre de Müller au chapitre XXI du deuxième volume de sa thèse, Bodmer et l’École suisse, op. cit., p. 760-805.

46 Reynold cite, par exemple, une rubrique du numéro de janvier 1734 du Mercure suisse, réservée aux « Poésies de la Suisse ». Bourguet annonce en ces termes la collaboration de Seigneux de Correvon : « Nous sommes très obligés à l’Auteur, de l’Envoi qu’il a eu la bonté de nous faire des deux Pièces que nous allons insérer. Elles ne contribuent pas peu à l’ornement de notre Recueil, et Elles donneront sans doute des Idées bien différentes de celles que l’on avait ci-devant dans les Païs Etrangers, sur le compte des Poètes de Suisse. Nous le supplions instamment de nous honorer le plus souvent qu’il sera possible de ses Savantes Productions ; aiant lieu de nous flatter qu’une Noble Émulation engagera pareillement les autres Savants de notre Nation à imiter cet exemple. » Et Reynold commente : « Il est intéressant de constater deux choses : les hommes du XVIIIe siècle considéraient la Suisse comme une nation, et ne faisaient aucune différence entre ses langues, ses religions et ses races ; la poésie suisse, par exemple, était, à leurs yeux, aussi bien représentée par Seigneux que par Haller, la prose par Bodmer que par Rousseau. En second lieu, les rédacteurs du Mercure veulent accomplir une œuvre nationale ; aussi importe-t-il assez peu qu’ils se trompent sur la manière. » On assiste ici à une tentative de démonstration appuyée sur des textes précis. Nous reviendrons plus loin à la thèse sous-jacente qui est précisément celle de Reynold. Pour ce passage, voir Histoire littéraire de la Suisse au dix-huitième siècle, t. 1 : Le Doyen Bridel (1757-1845) et les origines de la littérature romande, op. cit., p. 135. Au sujet du Mercure suisse, voir également l’article de François Rosset, dans l’Histoire de la littérature en Suisse romande, op. cit., t. I, ch. III, p. 207-208.

47 Alain Clavien a analysé le discours d’introduction de la thèse de Reynold, mettant en lumière les implications idéologiques qui conduisent à essentialiser un « esprit suisse ». Au-delà de l’analyse des simplifications du jeune Reynold et de son activisme, il serait aussi intéressant de replacer sa position de non-conformiste sur la longue durée et dans une perspective d’histoire des idées politiques et philosophiques.

48 Cités et pays suisses, op. cit., p. 40.

49 Cités et pays suisses, op. cit., p. 40-41.

50 Ibid., p. 45.

51 Ibid., p. 45-46.

52 D’où sa propension à étudier la nation comme une essence, au lieu d’y voir un ensemble de relations. La compréhension de cette distinction philosophique conduira Reynold à modifier son discours politique dès les années 1920. Sur l’influence décisive et encore peu étudiée de l’article du P. de Munnynck « Kultur et civilisation », voir Éric Santschi, Par delà la France et l’Allemagne : Gonzague de Reynold, Denis de Rougemont et quelques lettrés suisses face à la crise de la modernité, Neuchâtel, Editions Alphil, 2009, p. 204 et sq.

53 Cités et pays suisses, op. cit., « Genève », p. 43.

54 Voir Claude Reichler, « Fabrication symbolique et histoire littéraire nationale, Gonzague de Reynold et l’esprit suisse », art. cit., p. 179.

55 Nous résumons, autant que faire se peut dans cette classification mouvante et imprécise, quelques pages de Bodmer et l’École suisse, op. cit., p. 833-841.

56 Bodmer et l’École suisse, op. cit., p. 834.

57 Voir en particulier le chapitre sur Saint-Gall. Claude Reichler a montré que cet usage du symbole comme « figure de pensée, mode de compréhension de l’histoire et du politique » rapprochait Reynold de l’histoire romantique, en dépit de sa démarche positiviste apprise auprès de Gustave Lanson : « En Reynold, l’historien romantique a affaire à un monde de sens qu’il prétend restituer dans sa plénitude exemplaire, comme un univers disparu qui parlerait encore, qui agirait dans notre présent. La durée historique est pour lui celle d’une idée, d’une grande idée qui s’incarne, s’efface et renaît en s’emparant des êtres et des événements. Il recherche moins la causalité que l’efficience, et recourt pour cela aux symbolisations qui condensent, emblématisent, dramatisent. » Voir Claude Reichler, « Fabrication symbolique et histoire littéraire nationale, Gonzague de Reynold et l’esprit suisse », art. cit., p. 178.

58 Voir Manfred Gsteiger, « Littérature alémanique et romande et Identité Suisse », dans La littérature suisse : les masques de l’identité, Strasbourg, Michel Reffet (dir.) Presses Universitaires de Strasbourg., coll. « Helvetica », 1998, p. 163-172.

59 Voir Gérald Froidevaux, « Écriture et voyage en Suisse romande, de Béat de Muralt à Nicolas Bouvier », dans Peter André Bloch (dir.), La Suisse romande et sa littérature, La licorne n° 16, Poitiers, UFR de langues et littératures, 1989, p. 180.

60 Ibid.

61 Voir la deuxième partie de l’anthologie de Claude Reichler et Roland Ruffieux, Le voyage en Suisse, op. cit., p. 258 et sq. Les Schweizerbriefe de Goethe sont considérées comme un chef-d’œuvre.

62 Dans Les Rêveries du promeneur solitaire, parues en 1782.

63 Gérald Froidevaux, « Écriture et voyage en Suisse romande, de Béat de Muralt à Nicolas Bouvier », art. cit., p. 181-182.

64 Le Doyen Bridel (1757-1845) et les origines de la littérature romande, op. cit., p. 344. En commentant Bridel, Reynold rivalise déjà avec lui et le dépasse.

65 Michel Décaudin, puis Gérald Froidevaux ont bien montré comment la notion de vie rassemble, à la fin du XIXe siècle, tant les poètes qui luttent contre l’idéalisme du symbolisme que des philosophes désireux de s’opposer au positivisme et à l’idéalisme. Le retour à la terre, la naissance du nationalisme barrésien, l’apparition d’une littérature « régionaliste » et d’une poésie des humbles participent de ce mouvement d’exaltation de la vie. Voir Michel Décaudin, La crise des valeurs symbolistes. Vingt ans de poésie française, 1895-1914, (1960), Paris, Champion, coll. « Essais », 2013 ; voir aussi Gérald Froidevaux, L’art et la vie. L’esthétique de C. F. Ramuz entre le symbolisme et les avant-gardes, Paris, L’Âge d’Homme, 1982, p. 109 et sq.

66 Dès le numéro 2 de La Voile latine, la revue proposait d’ailleurs une rubrique intitulée « Paysages suisses ». Celle-ci était ouverte par un texte d’Alexandre Cingria qui décrivait sa traversée en train du Simmenthal (sic). Une note de rédaction, sans doute de Reynold lui-même, annonçait : « Quant aux intentions de ces essais, il ne sert de rien d’en parler d’avance ; au reste il ne s’agit que d’opinions et d’une géographie toute individuelle ». C’est la recherche « d’une âme à surprendre ». L’écriture du voyage et du paysage est donc déjà présente chez Reynold dès sa jeunesse. Voir La Voile latine, n° 2, janvier 1905, p. 119.

67 Cités et pays suisses, op. cit., « Un village vaudois : Bursins », p. 51-52.

68 Ibid., p. 52.

69 Ainsi, dans le compte-rendu d’une visite de la vieille ville de Bienne : « J’étudie la fontaine et des gamins se rassemblent autour de moi pour m’étudier. » Cités et pays suisses, op. cit., p. 147. Les exemples sont nombreux et signalent un grand art de la conversation, rapporté par tous les contemporains et sensible dans les Mémoires de Reynold.

70 Cités et pays suisses, op. cit., « Dans la campagne lucernoise », p. 205.

71 Ibid., p. 227.

72 Ibid., p. 273.

73 Cités et pays suisses, op. cit., « Aux bords du Rhin », p. 293.

74 On connaît le célèbre texte de Rousseau : « J’aime à marcher à mon aise, et m’arrêter quand il me plaît. La vie ambulante est celle qu’il me faut. Faire route à pied par un beau temps et dans un beau pays sans être pressé, et avoir pour terme de ma course un objet agréable, voilà de toutes les manières de vivre celle qui est le plus à mon goût. » Les Confessions, (1782), dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, t. I, p. 172.

75 Cités et pays suisses, op. cit., « Dans la campagne lucernoise », p. 211.

76 Ibid., « Béromunster », p. 217.

77 Orthographe de Reynold. Eric Santschi fait remarquer : « La transcription francisée des noms de villes ou des noms propres est une autre des caractéristiques de l’écriture suisse romande (notamment chez les helvétistes ou les fédéralistes) des années du début du siècle ». Par delà la France et l’Allemagne, op. cit., p. 124, note 183.

78 Cités et pays suisses, op. cit., « La Rétie alpestre », p. 333.

79 On vient de voir que le premier texte de La Voile latine consacré aux « Paysages suisses », était une vue du Simmental, depuis le train. Voir supra, note 66.

80 Cités et pays suisses, op. cit., « Trois jours dans l’Appenzell », p. 311 et sq. Nous respectons la graphie de l’auteur. Vraisemblance de l’immédiateté de l’écriture donc, mais également composition soignée : ce texte résonne comme une invitation au voyage, en un triptyque de composition circulaire.

81 Cités et pays suisses, op. cit., « Vacances valaisannes », p. 107-108.

82 Le manuscrit original est daté d’avril 1917.

83 Ibid., « La forteresse d’Aarbourg », p. 186.

84 Pour cet aspect, voir infra, p. 109 et sq.

85 Selon l’expression d’André Lasserre, dans Guy P. Marchal, Aram Mattioli (dir.), Erfundene Schweiz – La Suisse imaginée, Zurich, Chronos Verlag, 1992, p. 193.

Résumé des informations

Pages
228
ISBN (PDF)
9782807601680
ISBN (ePUB)
9782807601697
ISBN (MOBI)
9782807601703
ISBN (Livre)
9782807601673
Langue
Français
Date de parution
2017 (Janvier)
mots-clé
Suisse littérature nationalisme écriture
Published
Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2017. 223 p., 4 ill. n/b

Notes biographiques

Augustin Matter (Auteur)

Originaire du Valais romand, Augustin Matter est enseignant dans la région lyonnaise. Doctorant-chercheur à l’université Jean-Moulin Lyon 3 et membre du groupe de recherche MARGE, il poursuit ses recherches sur l’helvétisme, la poésie en Suisse romande et Gonzague de Reynold.

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Titre: Dire la Suisse