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De l'Ancien Régime à quelques jours tranquilles de la Grande Guerre

Une histoire sociale de la frontière

de Jean-François P. Bonnot (Auteur) Sylvie Freyermuth (Auteur)
©2017 Collections 480 Pages

Résumé

Soldat de l’armée d’Orient, le caporal télégraphiste Henri Chabos entretiendra durant la guerre de 14–18 une correspondance quasi quotidienne avec son amie institutrice. L’absence de saillance sociale du scripteur – commis des Postes saisi par la guerre – rend l’étude approfondie de ce cas particulièrement pertinente : ces données constituent en effet autant de traces micro-historiques éclairant les représentations d’une fraction sociale formée d’individus nés dans les dernières années du XIXe siècle, exerçant des professions d’employés d’administration ou d’enseignant du premier degré. Ce n’est toutefois pas au caporal Chabos que les auteurs s’intéressent au premier chef, mais à l’individu préexistant à la guerre, un jour contraint « d’y aller », rapidement las et soumis, et lui-même produit d’une longue histoire.
Dans une première partie, les auteurs reconstruisent la trajectoire d’une lignée d’individus (1780–1920), douaniers et enseignants, originaires du haut Doubs, qu’ils livrent dans une représentation dynamique, en interaction permanente avec un milieu marqué par un écotype singulier, celui de la frontière, fonctionnant comme un système de valeurs environnementales interdépendantes, qu’il s’agisse d’indices sociaux, économiques, culturels, historiques ou géographiques. La seconde partie est entièrement consacrée à la mise en perspective du courrier envoyé par Henri Chabos à sa fiancée, puis épouse – correspondance révélant des êtres de chair soumis aux mouvances du cœur, à l’incertitude accrue par la distance et à l’impuissance devant la séparation.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Préface
  • Traces historiques et sociales
  • Un écotype de la frontière
  • Organisation de l’ouvrage
  • Histoire d’en bas
  • Première Partie traces généalogiques
  • Chapitre 1: Fondations écotypiques de la mémoire
  • Mémoire écotypique des paysages
  • « Mise en mythe » du patrimoine
  • Chapitre 2: Émergence des destins
  • « Personne n’a connu les toits de tavaillons » : constance et renouvellement de l’écotype
  • Élevage, forêt, mesure du temps
  • Une « horrible saison »
  • Vivre sur la frontière, vivre de la frontière
  • Transmission de capital et hérédité professionnelle
  • Chapitre 3: La vie « romanesque » de Jean Ferréol Chabod, insoumis, forçat et lieutenant des douanes
  • Une jeunesse au Saugeais
  • Préposé des douanes dans les Franches-Montagnes
  • Faussaire et forçat
  • Retour à la vie
  • Parenthèse alsacienne
  • Remariage et retraite à Grand’Combe
  • Chapitre 4: Écotype et devenir de la descendance de Jean Ferréol Chabod
  • Des douaniers et une institutrice de hameau
  • Homogamie et solidarité de groupe
  • Chapitre 5: Surnuméraire des postes et institutrice suppléante
  • Saint-Hippolyte, entre archaïsmes et modernité
  • Un petit clan de vieux bourgeois
  • Un avenir dans les Postes et Télégraphes ?
  • Institutrice suppléante
  • Une « inévitable » rencontre ?
  • Deuxième Partie Jours tranquilles De la granDe guerre
  • Chapitre 6: Culture de la paix
  • « Grande Guerre », expression patriotique distante
  • De quelques emplois en contexte de « guerre (maudite) » et de « Boche »
  • Un homme avisé ou un embusqué ?
  • Censure et autocensure
  • Des conditions d’écriture proches du temps de paix
  • Intrusions éditoriales
  • Chapitre 7: Les « jardiniers de Salonique »
  • Portrait de Salonique et des environs
  • Misère de la population, souffrances des militaires
  • Chapitre 8: Loin du front – Maladies et divertissements
  • Du navire-hôpital à l’Hôtel Royal
  • Une villégiature niçoise ?
  • Des distractions inavouables ?
  • Des journées particulières
  • Chapitre 9: Plaisirs de l’oreille et de l’esprit
  • Théâtre et intermèdes musicaux
  • Journaux et politique
  • Lectures romanesques
  • Pratique lectoriale et personnalité du lecteur
  • Chapitre 10: Scènes de la vie phocéenne
  • On mange pour 1,25 vin non compris
  • Une atmosphère cosmopolite
  • Chapitre 11: Scènes de la vie orientale
  • Un exotisme sous influence
  • Un infranchissable fossé culturel
  • Mise en perspective de la perception de l’Autre
  • Iconographie didactique et folklorique
  • Chapitre 12: Retour à un habitus de modestie
  • Le mariage d’Henri et Marcelle
  • Ultimes incertitudes et démobilisation
  • Un raisonnable optimisme
  • Des vies ordinaires
  • Chapitre 13: Deux vies dans l’écriture
  • La lettre et la carte : les supports précieux d’une vie par procuration
  • Souffrance et compensation épistolaire
  • Désir et « rêves roses »
  • D’un érotisme voilé à l’expression du désir
  • Une cour épistolaire
  • Une intimité des corps partagée
  • Des idées reçues sur les jeunes filles et traditionnelles à propos des femmes mariées
  • Notes finales
  • Cohérence de la trame narrative
  • Transmission des traces
  • Retour à la frontière
  • Partir, revenir, ou le voyage d’Ulysse
  • Index des noms de personnes
  • Index des noms de lieux
  • Index des notions
  • Bibliographie
  • Titres de la collection

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Préface

Après tout, les sociétés sont des groupes organisés d’individus, et les cultures ne sont, en dernière analyse, rien de plus que des systèmes de réponses répétées communes aux membres d’une société. Pour cette raison, l’individu est le point de départ logique de toute investigation portant sur la configuration globale.

Ralph Linton, Le fondement culturel de la personnalité, 1945

Le 5 janvier 1917, à Nice, dans sa chambre de l’Hôtel Royal transformé en hôpital auxiliaire, le poilu d’Orient Henri Chabos, caporal du génie, rédige une carte qu’il enverra à Marcelle Laclef, institutrice à Dampierre-sur-le-Doubs :

J’aurais bien voulu avoir un mot de toi car tu le sais, ce sont tes lettres que je préfère à toutes les autres. Tu n’es pas malade au moins ? Peut-être que le Doubs a fait une île de ton petit Dampierre et le facteur n’aura pu aller chercher ma lettre. Tu entends, je dis ma lettre, comme je dis ma Sucrette, cette idée de propriété me flatte et je l’emploie avec un grand plaisir, surtout dans le deuxième cas. Dis-moi que tu es ma chose, mon bien, mon seul trésor, comme je suis bien à toi sans arrière-pensée. Mais tu sais comme je n’aime guère faire de serments ni de promesses que je ne sois absolument sûr de tenir, je ne te fatiguerai pas de discours enflammés, ne m’en veux pas, ce n’est pas dans mon tempérament.

Depuis la Macédoine, la Palestine et le Liban, Henri Chabos entretiendra durant la guerre une correspondance quasi quotidienne avec son amie, qu’il épousera le 5 novembre 1917. De ces documents, seule une petite partie est parvenue jusqu’à nous ; en effet, la fille (1920-2017) d’Henri, après la mort de ses parents, a estimé qu’il s’agissait d’échanges épistolaires trop intimes, et en conséquence a détruit ce qu’elle pensait constituer l’ensemble du courrier, soit plusieurs centaines de lettres. Toutefois, Henri Chabos écrivait également des cartes postales, toujours soigneusement choisies, notamment en raison de leur caractère documentaire, voire ethnographique – on ne trouve aucune carte patriotique, contrairement aux envois d’autres correspondants de Marcelle (oncle, cousins, filleuls de guerre) – qu’il remplissait au ← 13 | 14 → verso d’une écriture très fine. Cette partie du corpus a été épargnée, probablement parce qu’elle a été considérée comme une collection de souvenirs touristiques, et surtout parce que les textes, d’ailleurs bien anodins à l’heure actuelle, n’ont pas été lus. À ces cartes s’ajoute un petit fonds photographique. Ces documents permettent non seulement de mieux comprendre la personnalité d’un jeune homme aux prises avec des événements dramatiques, mais ils éclairent en outre les représentations d’une fraction sociale, constituée d’individus nés dans les dernières années du XIXe siècle, ayant bénéficié d’une instruction primaire « complémentaire », sanctionnée par le brevet élémentaire et exerçant des professions d’employés d’administration très qualifiés ou d’enseignant du premier degré. En effet, la culture dont dispose Henri, si elle lui permet d’être un agréable épistolier et d’apprécier maints loisirs intellectuels – lecture, musique, théâtre –, ne fournit pas les outils permettant de décrypter des situations et des comportements qu’il ne connaît qu’à travers des stéréotypes largement diffusés par le roman, la peinture, ou les enseignements de l’école de la République.

Traces historiques et sociales

On sait que « durant la Grande Guerre [écrit Vidal-Naquet] des millions de lettres furent envoyées du front et de l’arrière […]. Une lettre rédigée par jour, mille par combattant durant le conflit, de un à cinq millions de lettres en transit par jour ou environ dix milliards pour toute la durée de la guerre : cet exceptionnel flux épistolaire “survient dans l’événement” » (2014a, p. 214). Si les intellectuels mobilisés ont fréquemment laissé une empreinte littéraire, voire romanesque, et si, du fait de leur notoriété, leurs courriers ont été protégés, beaucoup de simples combattants, même s’ils ont noirci de nombreuses pages, quelquefois de façon très peu académique, ont sombré dans un total oubli. Dans l’immense majorité des cas, ces témoignages n’ont pas été conservés, souvent faute d’intérêt de la part des ayants droit, ou encore du fait d’une certaine conception de la vie privée. Vidal-Naquet (2014b, éd. numérique non paginée), reprenant un topos classique de la littérature, celui du manuscrit perdu et retrouvé, note : « Si […] l’échange épistolaire entre Georges [soldat] et Lily, trouvé dans la rue, fut soustrait in extremis de l’oubli, combien d’autres sont encore aujourd’hui dérobés aux regards ? Combien de lettres échangées pendant la guerre furent égarées, détruites, parfois enfouies dans les tombes de leurs destinataires [nous soulignons] ? Combien nous échappent et demeureront à jamais dans ← 14 | 15 → le domaine privé ? » Depuis une trentaine d’années, des carnets et des correspondances sont cependant régulièrement sortis – provisoirement ? – de cet anonymat. On peut poser comme borne fondatrice de cette tendance la publication des célèbres Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, ouvrage présenté par Rémy Cazals (1978 pour la 1re édition). D’autres ont fait l’objet de belles recensions, notamment sur le site du CRID 14-181. Dès lors, pourquoi verser de nouvelles pièces à un dossier déjà très volumineux, et cela d’autant plus que le destin d’Henri Chabos n’a rien d’extraordinaire ? En effet, ce commis des Postes, fiancé à une institutrice remplaçante, n’a sans doute jamais été un combattant de première ligne, quoique nous ayons des réticences à le classer parmi les « militaires non combattants », eu égard au fait qu’il s’est trouvé à de nombreuses reprises dans des conditions très difficiles, notamment du point de vue sanitaire, la maladie étant un ennemi de taille dans l’armée d’Orient dont il faisait partie.

D’abord, comme l’observent Cazals et coll. (2013, pp. 15-16), dans l’introduction de leur dictionnaire 500 témoins de la Grande Guerre, « […] y aurait-il un public pour le carnet d’un officier d’administration d’ambulance, qui ne combat pas, qui ne soigne pas ? pour les lettres d’un territorial loin du feu, qui remercie sa famille ? pour les colis de nourriture bien reçus ? pour la correspondance d’un homme qui ne cesse de dire qu’il s’ennuie dans l’arrière-front et qu’il serait bien mieux chez lui où il y a tant de travail en souffrance ? Or ceux-là aussi sont des témoins fiables de certains aspects de la guerre. Ne pas les publier équivaut à occulter une partie de la réalité ». Cazals avait d’ailleurs engagé cette entreprise dès 1980, dans l’Aude : il s’agissait déjà, écrivait alors Philippe Joutard (1980, p. 145), de « sauver la mémoire orale en interrogeant à la fois les acteurs, les divers récepteurs des récits, sans oublier la mémoire écrite, cahiers de combattants, correspondances, livres d’or tenus par les instituteurs ».

S’il est irréaliste de généraliser de façon abrupte à partir des bribes d’un destin singulier, une telle approche permet néanmoins de mieux appréhender certaines stratégies sociales d’une fraction générationnelle. Selon Ginzburg (1980a, p. 16) – à qui l’on doit le concept de paradigme indiciaire –, « comme la langue, la culture offre à l’individu un horizon de possibilités latentes – une cage flexible et invisible dans laquelle exercer sa propre liberté conditionnelle ». L’activité lectoriale peut, parmi bien d’autres possibilités, fournir un angle d’attaque de ces fragments ← 15 | 16 → d’habitus. Lorsque l’on compare les lectures de Marcel Étévé (évoquées par Gilles, 2013), agrégé des lettres et ancien élève de l’ENS, à celles d’Henri Chabos, on constate que les deux hommes sont proches par leur choix d’œuvres ayant eu un succès public2. Mais là n’est pas l’essentiel : Étévé est un intellectuel, dont le destin naturel aurait été d’enseigner à l’université ou dans un grand lycée (il sera hélas tué), alors qu’Henri Chabos n’est titulaire que du brevet élémentaire et, nous le montrerons, finalement caractérisé par un « habitus de modestie ». Leur approche de la littérature diverge fortement, quantitativement d’une part – facteur pris en compte par Gilles dans sa comparaison d’Étévé avec un soldat du rang –, mais surtout qualitativement, et, même s’il a pu arriver que les deux hommes aient eu entre les mains les mêmes ouvrages, ils en ont retiré des bénéfices différents, à la remarquable exception de certains titres se situant à l’intersection de pratiques communes – c’est le cas avec les ouvrages de la romancière Gyp, que les deux hommes considèrent comme d’un intérêt très relatif –, où se rencontrent de façon marginale deux univers de pensée. Roger Chartier a bien montré que, sous l’Ancien Régime, « plus qu’on ne l’a longtemps écrit, ce sont les mêmes textes que s’approprient les lecteurs populaires et ceux qui ne le sont pas. Soit que des lecteurs d’humble condition soient mis en possession de livres qui ne leur étaient pas spécifiquement destinés […], soit que des libraires imprimeurs inventifs et avisés mettent à la portée d’une très large clientèle des textes qui ne circulaient que dans le monde étroit des lettrés […]. L’essentiel est donc de comprendre comment les mêmes textes – en des formes imprimées possiblement différentes – peuvent être diversement appréhendés, maniés, compris » (1989, p. 1512).

L’observation de Chartier met en lumière un problème fondamental, quoiqu’occulté par la plupart des travaux – notamment s’agissant des lectures de Poilus : seule une connaissance en profondeur du lecteur peut permettre de comprendre, non seulement les choix opérés (ce qui relève de la simple statistique), mais surtout la nature du regard porté sur l’objet lectoriel. Si l’attention accordée au texte est intellectualisée chez un Marcel Étévé ou chez un Maurice Genevoix et se nourrit logiquement de catégories critiques prévisibles – Lanson contre Faguet par exemple –, de la mise en perspective de la nouvelle histoire littéraire (cf. Compagnon, 1983) et d’une habileté analytique acquise à l’ENS ou à l’université, il ← 16 | 17 → en va tout différemment chez les « plus humbles des lecteurs », pour reprendre l’expression de Chartier, qui procèdent à une lecture beaucoup plus immédiate.

Les documents dont nous disposons constituent autant de traces qu’il convient d’ordonner. Plutôt que de les présenter comme une matière brute, assortis de commentaires linéaires, nous les avons organisés au sein d’une approche pluridisciplinaire autorisant la reconstitution d’un cadre sociohistorique cohérent : les choix qu’Henri Chabos a opérés, les décisions qu’il a prises, les photographies qu’il a réalisées et bien entendu les caractéristiques stylistiques (évolutives) des textes qu’il a rédigés sont l’expression de déterminants complexes. Comme la plupart des mobilisés, la face publique d’Henri est des plus prosaïque, comme l’indique par exemple un courrier de février 1919, peu avant sa démobilisation. Le soldat se projette déjà dans une existence modeste ; il évoque les difficultés financières qui les attendent, son épouse et lui-même, et brosse un tableau plutôt désenchanté, quoique bucolique, de l’avenir de leur petit ménage :

8 février 1919 – Beyrouth. J’ai lu dans un journal professionnel que l’État examine la possibilité de relever nos traitements de 80 %, ce n’est guère, et à présent cela n’augmenterait pas le mien avec l’indemnité de vie chère, je crois qu’il serait plutôt diminué. Si tout a augmenté de trois fois sa valeur comme on a l’air de dire, ce ne sera pas facile de bien vivre avec les petits traitements de fonctionnaires. Nous, à deux, ça ira toujours, et puis l’amour y suppléera, hein petit cœur ? Je pense que l’État fera assez bien les choses d’ailleurs, il s’est presque toujours plié au nécessaire de la vie et nos dirigeants ne chercheront pas à faire déserter le personnel pour défaut de traitement. Je suis déjà vieux pour chercher tout autre métier, c’est dommage car je n’hésiterais guère à changer si j’avais vingt ans. Je te raconte tout ça parce qu’autour de moi on agite souvent cette question-là et j’ai plutôt des pessimistes comme voisins. Encore il y a deux vieux garçons ! ! C’est qu’ils feraient de vilains maris s’ils avaient une femme qui broie du noir aussi. Je leur dis que je planterai un grand coin de patates, que je garderai deux chèvres, 15 poules et que tout se vendra au prix que cela voudra, que nous nous en ficherons un peu. À ce propos, il faudra en planter un peu, petit Lou, des patates quand ce sera le moment, on ne meurt pas de faim quand il y a des patates ! …

L’absence de saillance sociale du scripteur – commis des Postes saisi par la guerre – rend l’étude de ce cas isolé particulièrement pertinente. En effet, dans l’introduction de Le fromage et les vers, où il analyse le destin du meunier frioulan Menocchio, qui eut maille à partir avec l’Inquisition, Ginzburg souligne que « si la documentation nous offre la possibilité de reconstituer non seulement des masses indistinctes, mais aussi des personnalités individuelles, il serait absurde de l’écarter. Élargir ← 17 | 18 → vers le bas le concept historique “d’individu” n’est pas un mince objectif. Le risque existe, assurément, de tomber dans l’anecdote et dans l’histoire événementielle, tant décriée, qui n’est pas seulement, ni nécessairement, une histoire politique. Mais le risque n’est pas, pourtant, inévitable. Des études biographiques ont démontré que chez un individu médiocre, en lui-même privé de relief et pour cette raison précisément représentatif, on peut observer comme dans un microcosme les caractéristiques d’une entière couche sociale à une époque historique donnée » (1980a, pp. 15-16 ; et cf. Ginzburg, 1980c, p. 30 ; Mark Salber Phillips, 2004, pp. 128-129). Les fils micro-historiques que nous tentons de renouer afin de préciser la personnalité du soldat Chabos à un moment particulier de son existence, permettent une restitution de l’atmosphère d’une époque charnière, en nous gardant – autant que faire se peut – des distorsions abusivement interprétatives.

Un écotype de la frontière

Nous aurions pu nous en tenir à ce cadre, mais c’eût été laisser le chantier inachevé. En effet, certains signes – d’abord ténus – nous ont convaincus qu’il était essentiel d’inscrire Henri Chabos dans une perspective diachronique plus vaste. Ce n’est donc pas au caporal Henri Juste Auguste Chabos, matricule 1633, classe 1910, que nous nous intéresserons au premier chef, mais à l’individu préexistant à la guerre, un jour contraint « d’y aller », très rapidement las et soumis, et lui-même produit d’une longue histoire. Nous nous inscrivons de ce fait dans une démarche qui recourt, écrit Pascal Ory, à « [des] sources nouvelles et [travaille à] l’enrichissement des systèmes interprétatifs. La pratique de l’ethnologue aura appris à l’historien du culturel la nécessité d’interroger des objets, de les prendre au sérieux par le biais de l’investissement symbolique et, plus techniquement, l’importance à accorder dans toute enquête sociale à la parole, à la posture et au comportement communautaires » (p. 71). C’est pour cette raison que nous ferons intervenir la notion d’« écotype », qui s’accommode bien de la longue durée historique.

C’est initialement par Carl von Sydow (1948) que le concept d’écotype a été introduit dans le champ de la folkloristique, et marginalement dans celui de l’histoire sociale. Il trouve son origine dans la terminologie de la botanique où l’écotype désigne une variété végétale adaptée à un milieu donné au terme de la sélection naturelle d’entités dissemblables appartenant à la même espèce. Jonathan Roper (2003, p. 44), en donne la définition ← 18 | 19 → suivante, que nous traduisons : « un écotype est une version particulière d’un genre folklorique quelconque, limité à une aire culturelle au sein de laquelle il a connu un développement différent de celui d’occurrences du même type situées dans d’autres aires, du fait de conditions nationales, politiques, géographiques et historiques ». Selon David Hopkin (2010, p. 35), spécialiste d’histoire sociale et culturelle, ces aires sont la plupart du temps définies en termes géographiques et spatiaux, pouvant connaître des extensions variables – aires nationales, régionales, voire paroissiales –, quoiqu’il soit tout aussi justifié de raisonner en termes de profession, de genre ou d’ethnicité. Dans le même esprit, Honko (1989, pp. 37-38) estime que la définition des écotypes requiert une approche pluri-systémique comportant des strates culturelles, sociales et économiques : « Whatever elements we may choose to include in an ecotype, they should (1) permeate several areas, (2) be frequent and representative, (3) be able to reproduce themselves, (4) show advanced milieu adaptation, (5) resist alien divergent elements, and (6) manifest a distinctive character ».

L’écotype n’exclut pas l’habitus et il est intéressant de faire appel aux deux concepts de façon complémentaire. Au demeurant, dans son récent ouvrage Voices of the People in Nineteenth-Century France (2012, pp. 111-113), Hopkin fait largement référence à Bourdieu et particulièrement à son article sur « les stratégies matrimoniales dans le système des stratégies de reproduction ». Bourdieu (1972/2002, p. 171) y expliquait que « le système des dispositions inculquées par les conditions matérielles d’existence et par l’éducation familiale (i.e. l’habitus) qui constitue le principe générateur et unificateur des pratiques est le produit que ces pratiques tendent à reproduire en sorte que les agents ne peuvent que reproduire, c’est-à-dire réinventer inconsciemment ou imiter consciemment, comme allant de soi ou comme plus convenables ou simplement plus commodes, les stratégies déjà éprouvées qui, parce qu’elles ont régi les pratiques de tout temps (ou comme le disent les anciens coutumiers, “de mémoire perdue”), paraissent inscrites dans la mémoire des choses ». Dans sa discussion, Hopkin fait valoir que dans beaucoup de cas, rien ne prouve que les résultats obtenus soient la conséquence d’une action stratégique : une famille peut ne pas atteindre l’objectif visé, tout en faisant preuve d’une impeccable stratégie et, à l’inverse, il est possible qu’une autre réussisse par la seule intervention d’un hasard chanceux. C’est pour de telles raisons, poursuit Hopkin, que certains anthropologues sont revenus à une conception plus structurale, postulant que ce sont les « stratégies » – il convient dès lors d’utiliser des guillemets –, qui se manifestent à travers les individus, sans que ceux-ci ← 19 | 20 → en soient conscients.

Quelques indices biographiques nous étaient connus ; nous savions que le père d’Henri Chabos avait été douanier, et qu’il en allait de même du père de Marcelle Laclef. Dès lors, était-il possible de mettre en lumière une systématique ? Des investigations généalogiques, complétées par des recherches aux archives départementales du Doubs, ont rapidement révélé la présence à toutes les générations d’employés de l’État, se mettant en place à partir de la fin de l’Ancien Régime et perdurant jusqu’à Henri Chabos – et au-delà. Nous savions encore le goût marqué d’Henri pour les activités champêtres – jardinage, apiculture, greffes d’arbres fruitiers, chasse –, et le plaisir qu’il avait, une fois son service à la Poste achevé, à se rendre à Dampierre-sur-le-Doubs et à Berche, villages où résidait une nombreuse parentèle « du côté de Marcelle ». Si toute la vie d’Henri s’inscrit dans le cadre de la basse vallée du Doubs – de Saint-Hippolyte à Montbéliard –, le berceau de la parentèle, de l’au-delà mémoriel, s’enracine sur les plateaux jurassiens (moyenne montagne) ; le haut Doubs est une région complexe du point de vue des stratégies familiales et de la transmission : dans son ouvrage somme sur les systèmes familiaux, Todd (2011, p. 410) relève que le « caractère très nucléaire des ménages d’agriculteurs du Doubs et du Jura, [est] inattendu dans cette région montagneuse. On sent de l’ambivalence dans le modèle jurassien, une hésitation entre simplicité et complexité que les données existantes ne permettent pas d’analyser complètement. […] ». D’où l’intérêt de ne pas tout miser sur un schéma unique, et de prendre une voie valorisant au mieux les « pratiques de mémoire perdue », évoquées par Bourdieu.

On aura compris que l’élément nucléaire et organisateur est l’écotype de la frontière, fonctionnant comme un système de valeurs environnementales interdépendantes, qu’il s’agisse d’indices sociaux, économiques, culturels ou historiques. Pour résumer, nous avons affaire à un ensemble d’individus caractérisés par des traits distinctifs spécifiques : appartenance à des familles partageant des intérêts vitaux communs, parlant un même patois, ou des patois relativement proches – en limite de franco-provençal et d’oïl –, vivant dans un environnement physique et climatique rude doté de robustes référents identitaires par rapport à d’autres environnements concurrents, et reproduisant sur la longue durée des schémas de vie comparables, même s’ils se sont éloignés du berceau initial pour un temps, voire définitivement : pour le val de Mouthe, Hanus (2009, p. 125) a très bien montré que « les familles qui demeurent territorialisées sur plusieurs générations ne sont pas forcément celles qui ← 20 | 21 → ont “empêché” leurs membres de partir, mais bien celles qui ont “permis” à quelques-uns d’entre eux de s’éloigner plus ou moins longuement, sans que ceux-ci ne “renient” les valeurs familiales et territoriales dont ils sont les garants ».

Organisation de l’ouvrage

Lancé dans la guerre à la mobilisation, Henri Chabos en sort indemne en 1919, quoique durablement affecté par le paludisme et la dysenterie. Mais enfin, il survit, et reprend ses activités dans les services techniques des Postes. Sans doute peut-on estimer qu’il a eu de la chance, car il ne semble jamais avoir été très directement exposé. Ce qui l’aide à résister, ce qui le maintient fermement dans la voie de la prudence et du refus de l’héroïsme, outre un caractère naturellement pondéré, c’est le fait qu’il est le produit d’un lignage où les valeurs de rejet d’une autorité imposée de l’extérieur ne sont pas éteintes : ce serait en effet une erreur radicale de supposer qu’une adhésion sans faille aux valeurs républicaines se trouve au fondement de cette parentèle douanière. Dans un article consacré à la Vendée, Suaud (1997, p. 22) estime que « par le jeu de toutes les formes combinées de socialisation, qui vont de la famille à l’école en passant par l’Église et par le simple fait de l’immersion dans les communautés rurales du bocage, il n’est pas exagéré de dire que les individus incorporent des schèmes politiques très structurés sous la forme méconnaissable de réflexes quasiment instinctifs de défiance vis-à-vis de l’État ». Jusque-là, mutatis mutandis, les observations de Suaud peuvent être étendues au haut Doubs. Or, cet auteur poursuit en établissant un lien entre ce type de socialisation et le petit nombre de fonctionnaires de l’État en service (en 1988) : « la Vendée, écrit-il, est l’un des départements où la perspective de faire carrière dans la fonction publique est la plus extérieure au champ des possibles perçus par les habitants, à l’opposé des départements du Sud-Ouest ». A partir d’une même configuration de départ (régions à fortes spécificités ; méfiance vis-à-vis d’un État centralisé, prescripteur d’une politique impérialiste), on parvient à des résultats très différents, puisque le haut Doubs a toujours été grand pourvoyeur de fonctionnaires, dans un domaine spécifique, il faut le reconnaître. Cette apparente contradiction se résout très aisément, dès lors que l’on explique ces choix professionnels par une adaptation écotypale optimale.

Cette idéologie de résistance douce provient du mode de vie de la population et de sa formation spécifique. L’un des premiers, Lucien Febvre ← 21 | 22 → (1912/1970, pp. 24-25) a souligné la dureté de la vie du Montagnon et l’isolement économique et social des hauts plateaux à l’époque espagnole :

Là ce n’était plus la vie du « pays bas », vie de paysan courbé sur son sillon, mais l’existence à demi nomade du montagnon […]. La vie de l’homme n’y était qu’une lutte : lutte contre le climat, le froid, la neige ensevelissant six mois la terre sous son manteau ; lutte contre les bêtes, les loups enhardis par la faim au cours des hivers, les grands ours gîtant dans les fourrés ; lutte contre la forêt […]. De ces combats variés, de cette libre existence pleine d’imprévu, le montagnon sortait plus farouche mais plus robuste, plus indépendant, malgré les privations, le dur régime de vie, la promiscuité du poêle mal aéré, abritant pêle-mêle les bestiaux et leurs maîtres. […] Ce n’était pas un peuplement continu […]. Dans la montagne [il y avait] les gens du Réaumont, ceux des Vaux-de-Maillot, du val d’Ain, du val d’Angelon, du val d’Usier, du val de Mièges, de la Chaux-d’Arlier, du val de Sirod, du val de Morteau, les rudes Grandvalliers, les ingénieux Fonsseniers. […] De ces noms, la plupart survivent, attestant aujourd’hui non plus la persistance entre groupes de différences originelles, mais pour les membres de chaque groupe, l’identité des conditions de vie au sein d’un même « val ». […] Le peuplement s’était fait par essaims successifs […] Les paysans du val de Morteau, dénicheurs de faucons, charbonniers, bûcherons, récolteurs de résine et fabricants de poix, étaient seuls à connaître la Fendue du Locle [Col des Roches]. Aussi, tous les plateaux qui d’Ornans à Saint-Hippolyte, entre le Doubs et la plaine suisse, étendaient la monotonie de leurs champs pierreux, semblaient former à l’écart des routes comme un bloc massif ; la vie circulait autour d’eux sans les pénétrer.

La première partie du livre est donc consacrée à une généalogie des traces biographiques. On retrace la dynamique sociale et culturelle des familles dans le haut Doubs, notamment dans la microrégion du Saugeais (Lièvremont), à Morteau, Mont-de-Laval, etc., puis à Saint-Hippolyte à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Après une incursion à l’époque napoléonienne, afin de rendre compte de la vie et des motivations de Jean Ferréol Chabod (1780-1852) fondateur, ou tout au moins initiateur d’une lignée familiale et professionnelle, on s’attache au devenir et à la mise en perspective de la « descendance » : l’état des lieux met en évidence quelques-unes des particularités de la vie de province franc-comtoise, d’abord montagnarde, patoisante et particulièrement rude, puis un peu plus urbanisée. Cet « avant la guerre » dégage un tableau des conditions de vie et d’exercice des employés en col blanc, des petits fonctionnaires – douaniers, postiers surnuméraires –, et des instituteurs, dont beaucoup, surtout les femmes, ne passèrent jamais par l’école normale et entrèrent dans la carrière en tant qu’auxiliaires, munis du précaire, mais précieux sésame que constituait alors le brevet élémentaire. On évoque les années ← 22 | 23 → de service militaire, pendant lesquelles Henri Chabos perfectionne des connaissances (téléphone et télégraphe) qui lui permettront d’être affecté à un corps technique (le 8e régiment du génie), lui évitant probablement d’être trop directement exposé au feu, comme cela aurait été le cas dans l’infanterie. Au final, les différents fils d’Ariane suivis convergent vers une rencontre « inévitable », celle d’Henri et de Marcelle Laclef.

Résumé des informations

Pages
480
Année
2017
ISBN (PDF)
9782807603578
ISBN (ePUB)
9782807603585
ISBN (MOBI)
9782807603592
ISBN (Broché)
9782807603004
DOI
10.3726/b11111
Langue
Français
Date de parution
2017 (Mai)
Mots clés
Première Guerre Mondiale Correspondance Henri Chabot Histoire et géographie sociales séparation Correspondance d’un Poilu Douaniers Instituteurs Écotype de la frontière
Published
Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2017. 473 p., 34 ill. en couleurs.

Notes biographiques

Jean-François P. Bonnot (Auteur) Sylvie Freyermuth (Auteur)

Jean-François P. Bonnot, membre du Centre Écritures de l’Université de Lorraine, a exercé en qualité de Professeur de linguistique générale et de phonétique expérimentale. Ses travaux portent actuellement sur l’histoire des idées et sur l’interface entre littérature, géographie et histoire sociales. Sylvie Freyermuth est Professeure de Langue et Littérature françaises à l’université du Luxembourg. Spécialiste des XXe et XXIe siècles, ses travaux portent notamment sur les questions de cohérence textuelle et sur l’inscription dans la littérature des questions sociales, politiques et économiques.

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