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Confrontations au national-socialisme en Europe francophone et germanophone (1919–1949) / Auseinandersetzungen mit dem Nationalsozialismus im deutsch- und französischsprachigen Europa (1919–1949)

Volume 1 : Introduction générale – Savoirs et opinions publiques / Band 1 : Allgemeine historische und methodische Grundlagen

de Michel Grunewald (Éditeur de volume) Olivier Dard (Éditeur de volume) Uwe Puschner (Éditeur de volume) Reiner Marcowitz (Éditeur de volume)
Collections 396 Pages
Série: Convergences, Volume 88

Résumé

Quelle fut la perception et l'interprétation du national-socialisme comme idéologie et comme pratique du pouvoir dans l'Europe francophone et germanophone entre le début des années 1920 et la fin des années 1940? Telle est la question au centre de la série de six volumes inaugurée ici et qui proposera une typologie des regards et des savoirs relatifs au national-socialisme et des interprétations suscitées par celui-ci à travers l'analyse systématique de monographies de journaux et de revues représentatifs de l'opinion et des milieux intellectuels des pays intéressés. Le présent volume introductif fixe le cadre méthodologique de la série. Il propose successivement une revue de l'historiographie universitaire dédiée au national-socialisme, des études de cas relatives à la vision du nazisme dans la presse et trois comptes rendus bibliographiques qui attestent la diversité des interprétations suscitées par le mouvement hitlérien.
Wie werden Ideologie, Etablierung und Herrschaft des Nationalsozialismus in den deutsch- und französischsprachigen Räumen Europas vom Beginn der 1920er bis zum Ende der 1940er Jahre wahrgenommen, bewertet und erklärt? In sechs systematisch angelegten Bänden werden diese Fragen anhand einer exemplarischen Auswahl von Büchern, Zeitungen und Zeitschriften ebenso untersucht wie die unterschiedlichen Deutungen des Nationalsozialismus in seiner Epoche und den unmittelbaren Jahren nach seinem Ende. Dieser erste Band behandelt neben methodischen Aspekten die nationalen Geschichtsschreibungen nach 1945. Mehrere Fallstudien zu Zeitungen, Zeitschriften, Reiseberichten und Reportagen analysieren Auseinandersetzung und Bewertung des Nationalsozialismus zwischen 1919 und 1949. Drei Auswahlbibliographien dokumentieren die Vielzahl und Vielfalt der zeitgenössischen Perzeptionen und Interpretationen.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Plan de l’ouvrage
  • Introduction/Einleitung
  • Confrontations au national-socialisme (CNS). Hommes politiques, journalistes, publicistes, experts et intellectuels dans l’Europe francophone et germanophone (1919-1949) (Olivier Dard / Michel Grunewald / Reiner Marcowitz / Uwe Puschner)
  • Auseinandersetzungen mit dem Nationalsozialismus (ANS). Politiker, Journalisten, Publizisten, Experten und Intellektuelle im deutsch- und französischsprachigen Europa (1919 bis 1949) (Olivier Dard / Michel Grunewald / Reiner Marcowitz / Uwe Puschner)
  • Perspepectives historiographiques / Historiographische Perspepektiven
  • Savoirs historiographiques et pistes de recherches – la perspective allemande. D’une écriture nationale à une approche comparatiste (Reiner Marcowitz)
  • Die Konstituierung der österreichischen Zeitgeschichtsforschung. Vier Historikergenerationen in der Auseinandersetzung mit dem Nationalsozialismus (Cornelius Lehnguth)
  • Historiografie des Nationalsozialismus in der Schweiz: punktuell, aber bedeutsam (Christina Späti)
  • L’historiographie française sur la confrontation au national-socialisme et au Troisième Reich. État des lieux et perspectives de recherches 1919-1949 (Olivier Dard)
  • L’historiographie et la réception de l’idéologie nationale-socialiste en Belgique (Christoph Brüll)
  • Theoretische Gleichläufigkeit und Ungleichzeitigkeit. Totalitarismus- und Faschismus-Debatten in Frankreich und Deutschland (Hans Manfred Bock)
  • Was heißt und zu welchem Zweck vergleicht man nationale Historiographien? (Ulrich Pfeil)
  • Opinion publique, presse / Veröffentlichte Meinung und Zeitungspresse (1919-1949)
  • Mein Kampf. Trajectoires d’un objet fantasmatique Allemagne-France, 1925-1945 (Nicolas Patin)
  • Zum frühen Bild des Nationalsozialismus in der französischen Tagespresse (Eva Zimmermann)
  • «Hakenkreuzkomödie» und «braune Horden». Der Nationalsozialismus in der österreichischen Parteienpresse vom «Hitler-Putsch» bis zur frühen Zweiten Republik (Werner Suppanz)
  • Die Neue Zeitung: les USA et la confrontation au national-socialisme (Dominique Herbet)
  • Interroger le Führer: les pratiques journalistiques à travers les interviews d’Hitler dans la presse française (1933-1938) (Dominique Pinsolle)
  • Les voyageurs français en Allemagne nationale-socialiste (1933-1939). Les perceptions troublées de la réalité totalitaire (Frédéric Sallée)
  • Reisen in das nationalsozialistische Deutschland. Schweizerische Reiseberichte von 1933 bis 1949 (Stefanie Salvisberg)
  • Comment raconter l’Allemagne nazie? La situation des correspondants de la presse suisse à Berlin (1933-1940) (Matthieu Gillabert)
  • Bibliographies sélectives / Auswahlbibliographien
  • La réception du national-socialisme dans la littérature francophone. 1919-1949 (Jean-René Maillot)
  • Deutschsprachige Schriften über den Nationalsozialismus. Eine Bibliographie selbstständiger Publikationen (Stefan Noack)
  • Veröffentlichungen von Schweizer Verlagen in der Schweiz (1919-1949) (Stefanie Salvisberg)
  • Index / Register
  • Titres de la collection

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INTRODUCTION/EINLEITUNG

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Confrontations au national-socialisme (CNS)

Hommes politiques, journalistes, publicistes, experts et intellectuels dans l’Europe francophone et germanophone (1919-1949)

Olivier DARD, Michel GRUNEWALD, Reiner MARCOWITZ, Uwe PUSCHNER

Un projet franco-allemand

Conçu comme une contribution à l’histoire politico-culturelle de l’Europe au XXe siècle, le projet «Confrontations au national-socialisme: hommes politiques, journalistes, publicistes, experts et intellectuels dans l’Europe francophone et germanophone (1919-1949)» (CNS) dont le présent volume propose les premiers résultats est le fruit de la coopération scientifique entre le Centre d’études germaniques interculturelles de Lorraine (CEGIL), le labex EHNE – Écrire une nouvelle histoire de l’Europe – (Paris-Sorbonne) et le Friedrich Meinecke Institut de la Freie Universität Berlin. CNS s’inscrit dans la filiation des projets interdisciplinaires montés à l’Université de Lorraine par le CEGIL en association avec la MSH lorraine et le concours du Friedrich Meinecke Institut. Ces projets se sont traduits depuis les années 1990 par plusieurs séries de volumes sur le discours européen1 dans les périodiques allemands, la presse des divers milieux intellectuels allemands,2 la production du savoir académique sur l’Autre en France ← 13 | 14 → et en Allemagne, ainsi que sur les droites radicales, envisagées notamment à travers Charles Maurras, Maurice Barrès, Jacques Bainville et Georges Valois, sans oublier le programme «Internationalisation des droites radicales – Europe-Amériques».3

CNS s’inscrit également dans la continuité des projets scientifiques qui ont vu le jour depuis les années 1980 en France comme en Allemagne autour des études franco-allemandes envisagées sous la forme de travaux «parallèles», mais aussi comparatistes et faisant appel également aux méthodologies relatives à l’étude des transferts. On citera ici l’ouvrage pionnier Entre Locarno et Vichy, publié en 1992 et dont Hans Manfred Bock, Reinhart Meyer-Kalkus et Michel Trebitsch furent les maîtres d’œuvre.4 Dans le sillage de ce livre, les études franco-allemandes dans leur première phase se sont développées sous la forme d’un «tête-à-tête» et leurs objets étaient français et allemands. Depuis le début des années 2000, l’horizon du franco-allemand s’est élargi aux aires germanophone et francophone et, de ce fait, le «tête-à tête» des origines s’est transformé en une configuration plus complexe et plus riche qui, pour en rester simplement à l’Europe, englobe l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, la France, le Luxembourg, la Suisse, mais aussi à l’époque qui nous intéresse, les années 1919-1949, des pays d’Europe qui, comme la Tchécoslovaquie, par exemple, avaient d’importantes minorités germanophones. C’est cette aire culturelle et politique qui structure CNS.

L’objet de CNS

CNS est centré sur le national-socialisme et le Troisième Reich et profite des acquis de l’historiographie dans ce domaine pour explorer un objet spécifique: ← 14 | 15 → les perceptions et les interprétations de l’idéologie et des pratiques du pouvoir propres aux partisans d’Hitler envisagées dans l’ensemble des aires francophone et germanophone de l’Europe.

Ce n’est donc pas le national-socialisme en tant que tel qui constitue l’objet de CNS, mais la façon dont celui-ci a été perçu et interprété par ceux qui en ont été les observateurs et les analystes (journalistes, intellectuels, universitaires, experts).

En d’autres termes, il s’agit de dresser, à travers leur analyse, une typologie des regards et des savoirs multiples produits au fur et à mesure de son évolution sur le national-socialisme en prenant principalement appui sur des sources imprimées publiées entre 1919 et 1949. Ces sources seront des journaux et des revues, représentatifs de la grande presse, de la presse d’opinion et de la presse culturelle, de grands forums intellectuels, ainsi que des ouvrages tels des monographies, des essais, des récits de voyage/reportages et des études savantes contemporaines.

Les aires étudiées: l’Europe francophone et l’Europe germanophone

CNS s’appuie sur un corpus documentaire provenant de différents pays: France, Belgique, Suisse romande d’une part et Allemagne, Autriche, Tchécoslovaquie et Suisse germanophone d’autre part. Les voix retenues au niveau des études de cas sont autant celles d’adversaires que de sympathisants ou de partisans avérés du national-socialisme.

Il s’agit, dans une perspective comparatiste, ouverte sur l’étude des réseaux et des transferts, de mettre en miroir et en confrontation à propos de la prise de conscience de la nature de l’objet «national-socialisme», la façon dont les publicistes, universitaires et intellectuels des deux aires se sont positionnés respectivement et ont interagi éventuellement envers le phénomène constitué par le mouvement dont Hitler fut le chef de file.

La façon d’analyser et de se confronter à l’émergence puis à l’installation du nazisme a constitué pour les publicistes, journalistes, universitaires, intellectuels et experts concernés, tout d’abord, un moyen, de manière générale, de se positionner face à une idéologie puis à un régime en fonction de leur propre système de valeurs. Elle leur permet également de tirer profit de leur perception et de leur interprétation du nazisme pour alimenter par exemple des débats internes à leur propre pays. Après 1945, l’objectif principal à ce niveau fut de mener à partir de l’analyse du national-socialisme et de ses conséquences une réflexion sur la «question allemande» et l’Allemagne du futur.

Le déroulement du projet

CNS bénéficie de la coopération d’environ 130 chercheurs originaires d’Allema­gne, d’Autriche, de Belgique, de Grande-Bretagne, de Suisse et de France. Universitaires confirmés ainsi que représentants de la jeune génération, ces chercheurs sont des ← 15 | 16 → germanistes, des historiens, des sociologues, des théologiens, des politologues et des romanistes. Leurs contributions seront regroupées en six volumes qui seront publiés à la cadence d’un à deux par an et qui concerneront les aspects suivants: (1) Histo­riographie et opinion publique, (2) les libéraux, modérés et européistes face au national-socialisme, (3) les gauches face au national-socialisme, (4) les droites face au national-socialisme, (5) les chrétiens et les juifs face au national-socialisme et, enfin, (6) la vision du national-socialisme chez les intellectuels et les experts. L’objectif, à travers cette série d’ouvrages, n’est pas de donner une vision encyclopédique de la réception du national-socialisme et de la confrontation à cette idéologie et à ce régime. Il s’agit ici, dans toute la mesure du possible, à travers l’étude de cas représentatifs, de dresser une sorte de «cartographie» de la perception du national-socialisme dans les grandes familles politiques, intellectuelles et spirituelles des deux aires concernées entre 1919 et 1949.

Le volume 1

Le présent volume, premier de la série, a pour objet de fixer le cadre d’ensemble du projet. Il est organisé en trois sections. À une revue de l’historiographie universitaire dédiée au nazisme dans les pays des deux aires concernées succèdent des études de cas relatives à la contribution de la presse à la constitution des savoirs sur le national-socialisme puis trois comptes rendus bibliographiques destinés à rendre compte de la manière dont le national-socialisme a été présent au jour le jour dans les paysages éditoriaux français, allemand et suisse de 1919 à 1949.

Les travaux historiographiques inspirés par le national-socialisme, conformément à l’esprit de CNS, sont envisagés dans deux perspectives: nationale et comparatiste. Les études «nationales» sont le témoignage d’une réception historienne du national-socialisme et d’une confrontation scientifique à ce système qui connaît dans les deux aires considérées des intensités variables. Non seulement selon les pays et les systèmes universitaires concernés, on s’est saisi plus ou moins tôt du sujet, mais un facteur important perceptible dans les études savantes ‒ voire leur arrière-plan ‒ est souvent le contexte national dont le système universitaire est le reflet.

Du côté allemand, sachant qu’il faut intégrer ici les ouvrages publiés par des opposants en exil, les premières études d’envergure sur le national-socialisme datent des années 1930. Dès cette époque, certains auteurs ont jeté les bases des analyses qui ont vu le jour plus tard sur la place du dictateur au sein du système ainsi que sur les structures du Troisième Reich. Dans le contexte géopolitique d’après 1945, la recherche ouest-allemande s’est montrée pour sa part sensible aux courants qui parcouraient la communauté internationale des spécialistes du nazisme. Celle de la RDA, quant à elle, s’est inscrite jusqu’au bout dans le sillage des interprétations marxistes du système hitlérien qui étaient à l’ordre du jour depuis les années 1930. Depuis la fin du XX e siècle, les études sur la modernité du national-socialisme, son évaluation comme système totalitaire et l’holocauste et les travaux d’orientation biographique sur les acteurs du système ont pris une large place dans un paysage scientifique très riche. ← 16 | 17 →

La recherche autrichienne sur le national-socialisme, quant à elle, n’est en rien comparable à celle qui a pris corps outre-Rhin. Les travaux universitaires autrichiens sur le parti d’Hitler et son régime constituent un véritable «sismographe» de l’évolution interne de la seconde république autrichienne. Une historiographie universitaire du nazisme n’a vu le jour véritablement en Autriche que dans les années 1960 et, jusqu’à présent, elle a été le fait d’historiens de trois, voire quatre «générations». La première épousait entièrement la thèse constitutive à l’époque du récit national selon laquelle l’Autriche avait été la première victime d’Hitler, alors que la seconde, dans les années 1970, s’attacha à remettre en question les dogmes qui structuraient le récit national autrichien de l’époque. La tâche accomplie par les historiens de cette génération, surtout après l’affaire Waldheim, a été poursuivie par les chercheurs qui lui ont succédé et ont placé au centre du questionnement à la fois les victimes autrichiennes du système hitlérien et les Autrichiens coupables de crimes de guerre. Actuellement, les recherches conduites sur l’État corporatiste ouvrent des perspectives prometteuses.

L’historiographie suisse du national-socialisme n’occupe pas pour sa part un rôle de premier plan dans le paysage scientifique helvétique. Contrairement à leurs collègues philosophes, théologiens et économistes, les historiens suisses ont marqué jusqu’en 1949 un intérêt tout à fait sporadique pour le nazisme. Depuis, deux exceptions dans ce tableau relativement modeste doivent cependant être mises en avant: celle de Walther Hofer, qui fut un diffuseur déterminé de la vision intentionnaliste du Troisième Reich et celle de Philippe Burrin dont les travaux sur le fascisme, le nazisme, l’antisémitisme et l’holocauste font référence dans l’espace francophone.

Dans l’historiographie française, la question de la confrontation au national-socialisme n’a pas été, le plus souvent, posée directement et pour elle-même. Elle fut en effet partie prenante d’un questionnement plus large sur la relation franco-allemande envisagée dans des temporalités très différentes que sont l’avant-guerre, les années d’occupation et celle de la Libération et des débuts de la Reconstruction. C’est donc dire que si les travaux mettant en scène la France, les Français et l’Allemagne de 1933 à 1949 sont très nombreux, la place revêtue par la confrontation au national-socialisme fait parfois figure d’angle mort et/ou ne peut être considérée que comme la partie d’un tout. C’est donc à partir d’une relecture, le plus souvent en creux, de la somme des recherches existant aussi bien sur les questions de politique extérieure (relations diplomatiques, économiques et culturelles) et de défense que sur la masse d’études portant sur l’histoire intérieure de la France des années 1930 (institutions, organisations, opinion publique) et 1940 (incluant aussi bien les recherches sur la résistance que la collaboration) que cette confrontation au national-socialisme peut être mise en évidence.

Enfin, la recherche belge sur le national-socialisme n’a pas produit de travaux d’envergure consacrés au mouvement hitlérien ou au Troisième Reich envisagés dans leur globalité. Elle s’est développée parallèlement à celle qui a eu pour objet les partis de droite radicale belges ainsi que l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en Belgique. C’est au milieu des années 1990 que voient le jour les études les ← 17 | 18 → plus importantes sur le sujet sensible de la collaboration. La circulation des idées nationales-socialistes en Belgique n’a jusqu’à présent pas fait l’objet de travaux qui auraient envisagé la question de façon systématique.

Si l’on quitte la dimension strictement nationale de la production du savoir sur le national-socialisme pour tenter d’en donner une vision comparatiste et évoquer des transferts et circulations entre les différents pays, force est de reconnaître qu’on peut parler actuellement d’une recherche transnationale sur le système qui s’est imposé en Allemagne à partir de 1933. Celle-ci est favorisée en particulier par des institutions comme l’Institut historique allemand de Paris et le Centre Marc Bloch de Berlin. D’aucuns vont même jusqu’à estimer qu’il n’y aurait plus aujourd’hui de différences sensibles entre les cultures scientifiques nationales et que le contexte bilatéral franco-allemand aurait joué un rôle déterminant pour le rapprochement entre les chercheurs et leurs analyses.

Cette constatation valable au niveau du contexte global de l’historiographie envisagée des deux côtés du Rhin mérite cependant d’être nuancée. Car s’il existe des parallélismes entre les deux pays, il ne faudrait pas pour autant être insensible aux décalages qu’on a pu observer dans la recherche sur le national-socialisme et le Troisième Reich. Ces décalages ont été sensibles en particulier jusqu’au début du XXIe siècle si l’on considère la manière dont on s’est positionné en Allemagne et en France sur les notions de «totalitarisme» et de «fascisme générique» appliquée à l’analyse du phénomène constitué par le mouvement incarné par Hitler. Alors que la notion de «totalitarisme» a été omniprésente au niveau de la recherche historique en Allemagne fédérale au cours des années 1945-1970, son rôle est demeuré marginal dans les travaux des historiens français durant cette période. Depuis les années 1990, c’est l’inverse qu’on peut observer: alors que la théorie du «totalitarisme» est au centre du débat scientifique et public en France, c’est le concept de «fascisme générique» qui se trouve au cœur des travaux scientifiques produits en Allemagne depuis plus de deux décennies.

En parallèle à l’historiographie scientifique voire en concurrence avec celle-ci, la presse et plus généralement les ouvrages dus à des journalistes constituent des vecteurs d’une importance inestimable pour rendre compte de la production de savoirs sur le national-socialisme et le régime hitlérien. À la différence des historiens professionnels, les hommes de presse ont observé au jour le jour la montée du phénomène qui s’est manifesté à Munich dès le début des années 1920 pour occuper ensuite le premier plan de l’évolution de l’Europe au cours des années 1930 et jusque dans celles qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est la raison pour laquelle la seconde partie du présent volume est axée prioritairement sur la contribution de la presse et des journalistes à la connaissance de ce que fut le nazisme envisagé à partir d’une série d’éclairages qui ont valeur d’exemple. Ces éclairages font d’une part ressortir la variété et la complémentarité des différents apports de la presse et de ses acteurs à la perception du national-socialisme et à la confrontation avec celui-ci; d’autre part, ils révèlent un souci très prononcé d’apporter à l’opinion publique de chacun des pays considérés les clés propres ← 18 | 19 → à l’aider à envisager les répercussions que pouvait avoir pour la paix en Europe l’action du mouvement national-socialiste.

Le premier des éclairages retenus ici est relatif à la perception de Mein Kampf, à travers les grands quotidiens français entre 1933 et 1945. Dans l’Hexagone, on a assisté à une véritable perception sélective du texte d’Hitler à travers la presse. Son rôle et ses fonctions n’ont pas intéressé les chroniqueurs français qui en ont passé sous silence le contenu biographique, réduisant Mein Kampf à un ouvrage programmatique, infra-idéologique et violemment anti-français. La question principale au centre des évocations du livre d’Hitler, notamment en 1938 et 1939, fut de savoir si le Führer continuait de penser ce qu’il avait écrit en 1924-1925, ou si son texte était devenu obsolète en termes de politique extérieure. Mais la réception française du livre a été plus complexe qu’un simple débat sur la possible réalisation du programme qu’il véhiculait: son contenu proprement politique a été largement présenté au public français, mais l’antisémitisme et le racisme d’Hitler n’ont fait l’objet que de mentions essentiellement marginales.

L’étude de la presse d’un pays sur une durée moyenne ou longue est révélatrice de tendances lourdes dans l’opinion publique concernée et donne en particulier de précieuses indications sur le degré d’information qui peut être celui d’un pays sur la nature d’un phénomène politique émergent comme le national-socialisme jusqu’au début des années 1930. En tout cas, il est indéniable que les lecteurs de la presse nationale française ont été très tôt informés de façon précise sur les actions lancées par le parti hitlérien. Avant même son arrivée au pouvoir, les journaux parisiens mettaient en garde contre la nature paramilitaire, nationaliste et pangermaniste du NSDAP, le comparaient de façon récurrente au fascisme italien et insistaient sur le rôle dévolu en son sein au Führer. Dans le climat instable qui régnait en Europe, ils ne manquaient pas par ailleurs de mettre en évidence le danger représenté par le national-socialisme pour la paix sur le continent et singulièrement au niveau des relations franco-allemandes.

L’éclairage proposé en Autriche par la presse sur le national-socialisme constitue un autre cas de figure qui n’est pas sans rappeler l’évolution de l’historiographie relative au système d’Hitler et publiée dans ce pays. Les lectures proposées par les journaux en question au début des années 1930 sont marquées de façon très prononcée par la façon dont une opinion autrichienne traumatisée et dépourvue en grande partie de repères se positionne par rapport au pays voisin. La presse autrichienne a initialement minimisé la force du national-socialisme envisagé par elle comme un mouvement d’extrême droite parmi d’autres. Très vite cependant, et dès les premiers mois de 1933, cette vision fit place au sens aigu d’une menace existentielle pour un État très fragile. Après la Seconde Guerre mondiale, la presse autrichienne contribua grandement à la stabilisation du récit national dont la thèse centrale était qu’à partir de 1938 le pays s’était trouvé soumis à une domination étrangère qui en fit la première victime d’Hitler.

Le rôle d’information de la presse peut se doubler en certaines circonstances d’une mission pédagogique. C’est dans cet esprit qu’a vu le jour à Munich en 1945 ← 19 | 20 → un journal édité par le gouvernement militaire américain, Die Neue Zeitung. Rédigé par des Allemands et des Germano-Américains qui, pour certains, avaient combattu le nazisme, le journal, sans avoir un véritable programme, suivait une ligne tout à fait claire: contribuer à l’éradication en Allemagne de l’idéologie nazie. C’est en fonction de cet objectif que Die Neue Zeitung diffusa sur le Troisième Reich un savoir essentiellement destiné à informer l’opinion allemande sur les crimes commis par le régime au pouvoir de 1933 à 1945. C’est dans ce but qu’il fit une large place dans ses colonnes aux nombreux procès destinés à purger le passé, tout en insistant sur le fait qu’en aucune manière les Allemands ne pouvaient revendiquer un rôle de victimes du régime dont la capitulation du Reich avait scellé la défaite.

Parmi les professionnels qui pratiquent de diverses manières le journalisme, trois types d’acteurs ont retenu ici l’attention: les envoyés spéciaux qui ont réalisé des interviews d’Hitler, les reporters qui ont ensuite publié sous forme d’articles voire de livres la relation des impressions qu’ils avaient recueilles dans la «nouvelle» Allemagne et enfin les correspondants de presse accrédités à Berlin.

À côté des chroniques classiques, les interviews constituent généralement un genre journalistique qui permet de diffuser des informations recueillies de première main, mais peut servir dans certains cas à manipuler l’opinion. Les interviews d’Hitler publiées dans la presse française ne font pas exception à cet égard. L’intérêt porté par les journaux français à Hitler fut très prononcé, surtout jusqu’en 1936. Le Führer n’aimait certes pas rencontrer des représentants de la presse française, mais il fit des exceptions (soigneusement dosées) pour certaines personnalités ou journalistes. L’opération se révéla en grande partie «payante» pour le chancelier allemand car, à l’exception de Philippe Barrès, ceux qui eurent le privilège de rencontrer Hitler eurent tendance à accorder foi à ce que celui-ci leur avait déclaré. D’où des polémiques parfois très vives au centre desquelles se trouvèrent les «interlocuteurs» du chef nazi après la publication de leurs interviews.

En plus des interviews et autres chroniques, les reportages consacrés à l’Allemagne nationale-socialiste connurent pendant toute la période du Troisième Reich un réel succès dans la presse européenne. Les auteurs français de reportages et de récits de voyage proposèrent à leurs lecteurs une vision des réalités d’outre-Rhin qui parfois passait complètement sous silence le régime répressif imposé aux Allemands depuis 1933 ainsi que les persécutions auxquelles était soumise la population allemande, singulièrement les juifs. Les sujets dont se saisissaient les auteurs de reportages étaient très variés: ils présentaient dans leurs textes les réalités de l’usine, de la campagne, des grandes villes et parfois, certains évoquaient leurs «visites guidées» de camps de concentration ou d’écoles de cadres du régime. Dans bien des cas, ils présentaient à leurs lecteurs français l’Allemagne comme un pays dans lequel une jeunesse optimiste se projetait dans l’avenir avec une confiance que pouvait lui envier la jeunesse française.

Notes biographiques

Michel Grunewald (Éditeur de volume) Olivier Dard (Éditeur de volume) Uwe Puschner (Éditeur de volume) Reiner Marcowitz (Éditeur de volume)

Olivier DARD, Professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Paris-Sorbonne, responsable de l'axe 2 du LABEX EHNE («Ecrire une histoire nouvelle de l'Europe»), «L'Europe dans une épistémologie du politique». Michel GRUNEWALD, Professeur émérite de civilisation allemande à l'Université de Lorraine (site de Metz), membre du Centre d'études germaniques interculturelles de Lorraine (CEGIL). Reiner MARCOWITZ, Professeur de civilisation allemande à l'Université de Lorraine (site de Metz), directeur du Centre d'études germaniques interculturelles de Lorraine (CEGIL). Uwe PUSCHNER, Professor am Friedrich-Meinecke-Institut der Freien Universität Berlin und Mitglied des Centre d'études germaniques inteculturelles de Lorraine (CEGIL) der Université de Lorraine (site de Metz).

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Titre: Confrontations au national-socialisme en Europe francophone et germanophone (1919–1949) / Auseinandersetzungen mit dem Nationalsozialismus im deutsch- und französischsprachigen Europa (1919–1949)