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Modèles de la ville durable en Asie / Asian models of sustainable city

Utopies, circulation des pratiques, gouvernance / Utopia, circulation of practices, governance

de Divya Leducq (Éditeur de volume) Helga-Jane Scarwell (Éditeur de volume) Patrizia Ingallina (Éditeur de volume)
Collections 424 Pages
Série: EcoPolis, Volume 29

Résumé

Le monde est désormais entré dans l’ère de l’urbain, la majorité des habitants de la planète vivant en ville. Rassemblant les deux tiers de la population mondiale, l’Asie concentre plus de la moitié des villes vulnérables dans le monde. Le thème de la ville durable en Asie s’est donc imposé comme central pour cet ouvrage qui rassemble des contributeurs dont l’expertise sur le développement urbain en Asie est reconnue, et qui viennent d’horizons scientifiques, professionnels et géographiques divers.
L’éclairage interdisciplinaire des modes de fabrication de la ville durable en Asie permet de renforcer les connaissances sur ce domaine de recherche. Par ailleurs, l’originalité de cet ouvrage est de ne pas se centrer sur un pays ou une ville particulière d’Asie mais de proposer une série de contributions croisées sur de nombreux cas d’étude et de laboratoires urbains hautement significatifs en Chine, Inde, Corée, Japon, etc.
Ce livre s’organise en trois parties : il étudie dans un premier temps les modèles théoriques existants, puis leur mise en application et finalement leur capacité à répondre aux urgences sociétales. Cette réflexion est également enrichie par les contributions du Pr. Klaus R. Kunzmann, l’un des urbanistes les plus reconnus sur la scène académique mondiale, européenne et asiatique.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Table des matières
  • Remerciements
  • Avant propos. La ville durable en Asie. Des enjeux et des urgences pour une utopie transcendée ? (Christophe Gibout)
  • Préface. Which sustainable future for the Asian city? Compact, creative, intelligent, smart or even social? Reflections on Sustainable Urban Development in the Asian Century (Klaus R. Kunzmann)
  • Introduction. Modèles de la ville durable en Asie. Utopies, circulation des pratiques et gouvernance (Divya Leducq / Helga-Jane Scarwell)
  • Première partie – La recherche d’un monde urbain plus durable / Part I – The quest for a sustainable urban future
  • Axe 1.1 – De la ville au bâtiment écologique : discours, normes et circulation des bonnes pratiques
  • À la recherche d’un modèle urbain pour la Chine par l’étude des plans urbains. L’exemple de Xiamen, ville environnementale (Lucie Morand)
  • Les écoquartiers, un concept pertinent pour les politiques urbaines des pays émergents ? Le cas du projet Banjir Kanal Barat à Semarang, Indonésie (Julien Birgi / Fadjar Hari Mardiansjah)
  • Le bâtiment « vert » au service de la ville durable ? Une économie politique de l’efficacité énergétique dans le Grand Manille (Philippines) (Morgan Mouton / Alvaro Artigas)
  • Des espaces publics chinois sous influence(s). L’exemple de la Gubei Pedestrian Promenade à Shanghai (Lély Tan)
  • Axe 1.2 – Ville utopique et construction d’un idéal urbain fonctionnel
  • L’utopie urbaine en Chine. Rendre la ville habitable… (Catherine Bernié-Boissard)
  • Rêve de capitale en Andhra Pradesh (Inde), lorsque l’utopie urbaine est au pouvoir (Éric Leclerc)
  • The mitigation measures of the environmental impact assessment study for the expansion of Hong Kong International Airport. A utopian concept of sustainability (Katja Hackenberg)
  • Sustainability in China, more than a business model? Reflections on sustainable urban development in China from a distant European perspective (Klaus R. Kunzmann)
  • Deuxième Partie – Modes de faire : entre technotopie et anthropolis / Part II – Way of doing: between technotopia and anthropolis
  • Axe 2.1 – Ville intelligente : quand les technologues « smart » sont au cœur de la ville (in)soutenable ?
  • Les villes-nouvelles « smart » au Japon. Modèle éco-soutenable pour les métropoles asiatiques ? (Raphaël Languillon-Aussel)
  • Quel rôle des municipalités dans la mise en œuvre de politiques énergétiques au Japon ? (Nicolas Leprêtre)
  • Songdo : Smart City et territoires aéroportuaires des liaisons complexes ? (Jacques Grangé)
  • Axe 2.2 – Ville résiliente et participation habitante
  • Résilience, gouvernance et durabilité des villes du Bangladesh (Vincent Rotgé)
  • Towards Communicative Planning for Rebuilding Communities in Nepal? A comparative study based on Kathmandu’s Core City Area and Bungamati (Saloni Shrestha / Laura Verdelli)
  • Revalorisation de l’eau dans les espaces urbains durables. L’exemple de Hà N?i (Vi?t Nam) (Helga-Jane Scarwell / Divya Leducq / Nam Hai Tran)
  • Troisième Partie – Répondre aux urgences sociétales ? / Part III – Adressing the society’s urgent needs ?
  • Axe 3.1 – La ville compacte comme stratégie d’adaptation
  • Ville compacte en Corée. Concepts, réalités et réalisations (Jungyoon Park)
  • Structure spatiale et émissions de polluants dus aux transports. Le cas des provinces chinoises (Laëtitia Guilhot / André Meunié / Guillaume Pouyanne)
  • La promotion de la ville compacte a-t-elle amélioré l’accès aux ressources urbaines dans les métropoles japonaises ? Une observation à partir des dynamiques de décroissance de la conurbation d’Osaka-Kyoto-Kobe (Sophie Buhnik)
  • Axe 3.2 – Entre mondialisation économique et course à la métropolisation : les villes de la connaissance
  • La knowledge based city : concepts et pratiques. Le cas de la Corée : de l’ubiquitous city à la tech-city (Patrizia Ingallina)
  • Knowledge economy and the sustainable city. The construction of a world-class university in Vietnam? (Divya Leducq / Helga-Jane Scarwell / Quoc Thong Nguyen)
  • Le renouvellement urbain en Chine au service d’une économie créative et durable ? (Christine Liefooghe)
  • Réseaux sociaux, économie de la connaissance et chrono-urbanisme. Une première approche au service du développement durable dans la métropole de Shanghaï la nuit (Wenbo Hu / Luc Gwiazdzinski / Wanggen Wan)
  • Postface 1. De la durabilité à la résilience dans les villes asiatiques, vingt-cinq ans de réflexion (Frédéric Durand)
  • Postface 2. Que nous apprennent les villes d’Asie ? Pistes pour la recherche urbaine et la formation des futurs urbanistes (Christophe Demazière)
  • Titres de la collection

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Remerciements

Les coordinatrices de l’ouvrage remercient chaleureusement les membres du comité scientifique du colloque Asie 2017 « Connaissance, gouvernance et objectifs de la ville durable en Asie » qui s’est tenu à Lille les 12 et 13 janvier 2017. Elles et Ils ont ainsi participé au succès de l’évènement par l’expertise des communications retenues qui se retrouvent pour partie rassemblées dans le présent ouvrage.

Dominique BADARIOTTI, Professor, Strasbourg University, UMR CNRS 7362 Laboratoire Image, Ville, Environnement (LIVE)

Hyojung BAE, Associate Research Fellow, Seoul, Korea Research Institute for Human Settlements (KRIHS)

Emmanuel CERISE, Co-director, Hanoi, Institut des Métiers de la Ville (IMV)

Panki CHO, Seoul, Korea Research Institute for Human Settlements (KRIHS)

Christophe DEMAZIÈRE, Professor, Tours University, UMR CNRS 7324 CItés, TERritoires, Environnement et Sociétés (CITERES)

Sylvie FANCHETTE, Senior researcher, Institut of Research for Development (IRD)

Manuelle FRANCK, Head of INALCO-Langues’O, UMR 245 CESSMA

Charles GOLDBLUM, Professor, Paris 8 University, ENSAPB, IPRAUS

Ludovic HALBERT, Researcher, ENPC, Université Paris-Est, UMR CNRS 8134 Techniques, Territories and Societies Research Centre (LATTS)

Jean-François HUCHET, Professor, Paris, INALCO-Langues’O, Head EA 4512 ASIEs, Vice-director GIS-Réseau Asie CNRS

Loraine KENNEDY, Senior researcher, EHESS, UMR CNRS 8564 Center for South Asian Studies (CEIAS)

Nathalie LANCRET, Senior researcher, UMR CNRS 3329 Architecture Urbanisme Société : Savoir Enseignement Recherche (AUSser)

Fréderic LANDY, Professor, Paris West University Nanterre La Défense, Laboratoire Mosaïques UMR CNRS 7218 Laboratoire Architecture Ville Urbanisme Environnement (LAVUE), fellow lab. CEIAS

Jungyoon PARK, Research fellow, University of Hanyangn, Seoul ← 11 | 12 →

Karine PEYRONNIE, Researcher, Institut of Research for Development (IRD)

Le QUAN, Professor, Rector, Hanoi Architectural University

Thierry SANJUAN, Professor, Paris-Sorbonne University, UMR CNRS 8586 Pôle de Recherche pour l’Organisation et la Diffusion de l’Information Géographique (PRODIG)

Daniel WEISSBERG, Professor, Toulouse University, UMR CNRS 5193 Laboratoire Interdisciplinaire Solidarités, Sociétés, Territoires (LISST), Centre Interdisciplinaire d’Études Urbaines (CIEU)

Marie-Hélène ZERAH, Research fellow, Institut of Research for Development (IRD)

Jian ZHUO, Professor, Tongji University, Shanghai

Les éditrices tiennent également à mentionner leur reconnaissance envers les quatre keynote speakers de la conférence Asie 2017, pour leur point de vue éclairant sur les modes de production d’un urbanisme plus ou moins durable en Asie du Sud et du Sud-Est.

Klaus R. KUNZMANN, Professor Emeritus Technical University Dortmund, First President of AESOP

Hyun-Chan BAHK, Senior researcher at The Seoul Institute, Member of Architectural Institute of Korea, Urban Design Institute of Korea et Korea Landscape Council

Frédéric DURAND, Professeur, Chercheur au LISST-CIEU, UMR 5193, Chercheur associé à l’Institut de Recherches Asiatiques, IrAsia UMR 7306, Toulouse

Laurent PERRIN, Architecte-Urbaniste, Paris Region development and urban planning Institute, Institut d’Aménagement et d’Urbanisme d’Ile-de-France

Nous adressons encore nos remerciements aux étudiants vietnamiens en doctorat : notamment à Dinh HUONG, Ngoan PHAM et Quôc Đat NGUYỄN ; en Master : Kien VU, Hung Mai DUONG, Minh Dung NGUYEN et A Kien TRẦN. Cette équipe d’étudiants nous a largement aidé à produire une manifestation scientifique de qualité. Nous les remercions pour leur professionnalisme, leur compétence et leur disponibilité durant ces deux journées.

Enfin, les éditrices tiennent à souligner l’indispensable soutien financier des laboratoires CITERES, CNRS-Université de Tours et EA TVES de l’Université de Lille 1. Elles remercient également Muriel HOURLIER (UMR CITERES) du CNRS pour son précieux travail de préparation éditoriale.

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AVANT PROPOS

La ville durable en Asie

Des enjeux et des urgences pour une utopie transcendée ?

Christophe GIBOUT1

Sociologue, Professeur en aménagement et urbanisme, Université du Littoral, Côte d’Opale (ULCO)

Les qualités de la vie urbaine au 21e siècle définiront les qualités de la civilisation elle-même.
Mais si l’on juge superficiellement l’état des villes mondiales,
les générations futures ne trouveront pas que cette civilisation soit particulièrement conviviale.
David Harvey (2001)

Le renoncement au meilleur des mondes
n’est pas le renoncement à un monde meilleur.
Edgar Morin (12 mars 2009)2

Si « la ville durable [apparaît comme] une injonction universelle et consensuelle » (Lévy, Hajek, 2015, 9), cet impératif est certainement encore plus manifeste en Asie, tant ce continent, aujourd’hui, témoigne d’une exacerbation des enjeux inhérents à la ville durable comprise de façon globale. C’est ce qu’il convient de rappeler en préambule à cet ouvrage en soulignant d’abord la spécificité du continent et de la ville asiatiques, en précisant ensuite les contours renouvelés de la soutenabilité urbaine, en posant ensuite, point de rencontre des deux premiers temps, la question de l’utopie de la ville asiatique durable. ← 13 | 14 →

L’Asie apparaît aujourd’hui comme le continent par excellence des grands bouleversements du monde contemporain. D’une part, elle concentre une part essentielle de la population mondiale avec plus d’un habitant sur deux de la planète (près de 60 % en fait) dont près d’un sur deux a moins de vingt ans. Et ce, même si des disparités importantes existent entre des pays à forte croissance démographique comme la Chine, la Malaisie, l’Indonésie ou ceux de la péninsule indochinoise qui doivent construire – quantitativement – des villes pour accueillir une population toujours plus nombreuse, et des pays à faible croissance (i.e. Brunei), voire à stagnation ou repli programmé à l’instar du Japon dont la population vieillissante oblige à penser différemment l’offre urbaine avec davantage de qualité dans l’accompagnement des individus. D’autre part, le continent regroupe aujourd’hui parmi les plus importantes économies du monde, avec la Chine (deuxième économie mondiale), le Japon (troisième économie mondiale) et les petits dragons (Corée du Sud, Hong Kong, Singapour et Taïwan) et autres tigres asiatiques (Thaïlande, Malaisie, Indonésie, Philippines et Vietnam) qui ont considérablement développé leur économie respective depuis un quart de siècle et, aujourd’hui, implémentent, définissant et réalisant des projets de développement à l’échelle locale, voire régionale ou internationale. Cette économie asiatique fondée très majoritairement sur le secteur primaire (agriculture, pêche) au tournant du XXe siècle a d’ailleurs opéré un changement radical au profit des secteurs secondaire (transformation des matières premières, manufactures et construction) puis, maintenant, tertiaire (services). Cette congruence appelle évidemment des conséquences importantes en termes d’utilisation des ressources naturelles locales, de transport, de logement, de traitement des déchets ou encore de pollution. Ainsi, le lien entre ces deux dernières données s’affiche d’abord de façon brutale avec l’explosion urbaine que connaît le continent asiatique avec des taux annuels actuels de 2,9 % (Asie du Sud) à 3,8 % (Asie du Sud-Est) et une Chine où plus de 500 millions de ruraux ont rejoint les villes depuis 1970 (Delcourt, 2007). Il se dévoile enfin sous la forme d’une contamination sidérante qui accapare les villes asiatiques, entre le smog épais et suffocant qui signe la pollution atmosphérique et des rivières ou lacs sombres ou chargés de sustrats chimiques qui témoignent de la pollution aquatique, sans parler de la difficile gestion des immondices et autres déchets liés aux activités humaines, ou encore de la saturation des réseaux de transports individuels ou collectifs… Ceci est d’ailleurs parfaitement confirmé par le fait que, pour plusieurs spécialistes, le continent asiatique est le lieu par excellence de manifestation de l’anthropocène : ← 14 | 15 →

The new strata of plastics, concrete, and nuclear irradiated substances laid down by human activities since 1950. The past seventy years (…) form the most anomalous and unrepresentative period in the 200,000-year-long history of relations between our species and the biosphere. During this strange time, three-quarters of the human-caused loading of the atmosphere with carbon dioxide took place; the number of motor vehicles rose from 40 million to 850 million; the number of human beings tripled to about 7.4 billion ; 1 million tons of plastic became 300 million tons; 4 million tons of synthesized nitrogen (mainly for fertilizers) rose to more than 85 million; the levels of methane and phosphorus are unprecedented in the experience of our species. And on and on. These changes are not merely taxing ecosystems; they are transforming those processes irrevocably.
(Adeney Thomas et al., 2016, 931).

Ainsi, penser la question de l’Asie, et de la ville asiatique plus spécifiquement, c’est s’obliger à prendre en compte un bouleversement radical de la relation entre les groupes humains et leur environnement, c’est s’astreindre à intégrer l’idée d’une double explosion – humaine et urbaine – qui interfère directement avec la biodiversité, avec les anciens équilibres naturels et culturels, avec le boom économique des territoires et leur industrialisation rapide. De la sorte, penser la question de la ville asiatique d’aujourd’hui et de demain c’est interroger, au-delà de la théorie des biens premiers chère à Rawls (1971), la capabilité (Sen, 1985) de cette dernière, sa liberté réelle d’user de ses ressources matérielles et formelles, ce dont elle jouit effectivement pour mener à bien un projet, ici celui de la durabilité urbaine.

Le vocable de « ville durable » n’est, pour sa part, pas exempt de contenus et de perspectives qui éclatent le champ des possibles (Theys, émelianoff, 2001). Les textes fondateurs, auxquels référence est faite le plus souvent sont le rapport – dit Brundtland – de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement en 1987 et la Conférence des Nations Unies sur l’Environnement et le Développement (CNUED) ou « Sommet Planète Terre » en juin 1992 à Rio-de-Janeiro. Le rapport Brundtland définissait alors le développement durable comme un développement répondant aux besoins du présent sans compromettre les possibilités des générations futures à satisfaire les leurs propres. Quatre grands principes étaient alors mis en exergue : la protection de la biodiversité et du patrimoine humain, l’existence d’une croissance qui puisse perdurer dans le temps, la préservation des processus écologiques, enfin la planification et la prise de décision holistiques préservant les intérêts des communautés humaines. Ce rapport, comme les rencontres ultérieures ← 15 | 16 → de Rio-de-Janeiro, le « Sommet Planète Terre + 5 » ou les différentes « COP » (Conferences of the Parties) annuelles réunissant les pays du monde et associations intégrés dans le cadre de la CCNUCC (Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques), ont sensibilisé les populations à l’échelle mondiale aux nécessités de protéger et préserver les ressources naturelles et culturelles, de garantir une meilleure santé pour tous, de garantir l’intégrité optimale de l’écosystème, de changer/adapter les modes de production et de consommation à une échelle globale. « Tous et chacun sont conscients qu’il faut assurer un développement harmonieux des dimensions économique, environnemental, social, et l’équité intergénérationnelle » (Marcotte, Bourdeau, 2010, 276). à l’échelle urbaine, le défi est donc de tenir cet équilibre multidimensionnel en développant – ou en créant – des villes où les préoccupations sociales, environnementales, économiques et politiques ne s’ignorent pas mutuellement (Theys, 2007). Si les bases de la ville durable sont posées dès la Conférence de Rio 1992 et par la Campagne des villes européennes lancée en 1994 à Aalborg, il faudra attendre plusieurs années pour que les projets de « villes durables» s’imposent dans les agendas politiques des villes – et plus encore des métropoles – à l’échelon mondial. En ancrant à l’échelle locale le paradigme de la soutenabilité initialement conçu à un niveau global, il s’est agi d’en démontrer l’urgence pratique aux États et d’« encourager les collectivités locales, et particulièrement les villes, à se l’approprier et à rechercher des solutions – transversales, conciliant économie, équité et environnement – à l’épuisement des ressources naturelles et des écosystèmes » (Lévy, Hajek, ibid.). Et, au-delà des nouvelles donnes nécessaires, imaginées ou à éprouver, qui concernent la distribution d’énergie, les réseaux de transports, le recours aux technologies de l’information et de la communication, la préservation de la biodiversité, les normes de la construction et de l’habiter, la gestion des déchets, l’amélioration de la santé humaine et de la justice sociale, l’existence d’éco-quartiers ou de zones « vertes » ou « écologiques » au sein de l’ensemble urbain, il apparait que l’accent doive être mis sur la gouvernance de ces programmes et de ces expériences. La fabrique d’une ville soutenable soulève ainsi des questions car, même si c’est loin d’être toujours le cas dans les expériences présentées ci-après, elle exige la concertation, la coopération et le partenariat entre tous les acteurs du développement durable impliqués ou concernés à l’échelle de chacun des territoires, voire à un niveau plus macroscopique de l’état ou du globe.

La rencontre des réalités asiatiques avec les contingences de la soutenabilité urbaine apparaît relever d’une autre urgence. Dans la ← 16 | 17 → continuité du propos précédent, il nous semble que c’est la question de la gouvernance des projets urbains soutenables qui doit ici être posée. Et, le prisme de l’utopie nous apparait pertinent pour interroger les expériences en cours. En effet, si, d’hier à aujourd’hui, l’Asie a produit bien des utopies urbaines, ce qui se joue aujourd’hui me semble encore d’une autre nature. La Cité interdite de Beijing apparait aisément comme un espace urbain utopique en tant qu’elle a été pensée comme construction d’un espace dégagé et marqué par des cérémoniels, un espace idéel centré autour de la figure de l’empereur du Milieu puis de ses successeurs. Présentement la nouvelle ville de Songdo, sur une zone de polders récemment gagnée sur la baie du Kyŏnggi à proximité de Séoul, suggère l’ambition de maintenir le rôle de la capitale sud-coréenne dans le réseau des villes mondiales tout en organisant un lieu qui respecte davantage les préceptes de l’éco-responsabilité en conciliant smart-city et green-city (Gelézeau, Köppen, 2014). Hier encore, la ville-capitale de Kyoto, capitale du vieux Japon, présentait, enserrés entre des montagnes, un plan en damiers, des palais impériaux et une succession de temples bouddhistes et shintoïstes qui rappelaient le caractère sacré du monarque nippon et le lieu indéfectible entre le projet national et la personne d’un souverain distant et mystérieux. Aujourd’hui encore, Astana, la nouvelle capitale kazakhe semble prise en tensions entre, d’une part, le projet d’une ville « métabolique », durable et adaptable, imaginée par Kishio Kurokawa (son architecte initial) comme étant au service des citadins et, d’autre part, une tentation monumentaliste et symbolique qui entend en faire l’expression de la centralité nationale et un carrefour urbanistique euro-asiatique (Gelézeau, Köppen, 2014). Ainsi que le montrent, par exemple, les travaux de Nathalie Lancret (2009) ou ceux développés par l’UMR l’UMR AUSser3 dans le cadre du programme de recherche européen « Urban Knowledge Network Asia », la planification urbaine en Asie reflète des imaginations et des projections liées au futur, élaborées en partant d’horizons culturels hétéroclites et ancrées dans des régimes éthiques, politiques et philosophiques différents. Et, comme point de rencontre entre des traditions locales et des imaginaires mondialisés, entre des cultures urbaines indigènes et des injonctions internationales à la soutenabilité, cette planification urbaine asiatique envisage des futurs urbains qui concilient villes « où il fait bon vivre » et ← 17 | 18 → villes inscrites dans le vaste mouvement de la durabilité des territoires. Mais, très souvent, nous sommes dans quelque chose qui s’apparente à une forme utopique en ce qu’il souscrit au principe large d’un mode de changement total – voire totalitaire – de la société par le changement de l’espace et de l’aménagement urbain. Mais, à la différence de nombres d’utopies qui souscrivent de facto au principe simultané d’une uchronie (Renouvier, 1876) – c’est-à-dire d’un temps qui soit hors du temps et donc aspire à la perfection et à l’immuabilité –, cela n’est pas souvent le cas dans les exemples qui sont présentés ci-après. Bien au contraire, les projets et les expériences montrent parfaitement une inscription forte dans le présentéisme ainsi que, en accord avec les valeurs mondialisées dominantes, dans la prégnance de l’économique sur les autres aspects du tryptique classique du développement durable. Et, cet aspect utopique mais non uchronique est encore renforcé par la faiblesse des réflexions envisagées autour des enjeux de gouvernance et de gestion concertée et participative de ces villes durables en Asie. Ici, la décision s’impose d’en haut et s’apparente au fait du Prince et/ou à l’impératif d’une urgence dans la réalisation d’un projet urbain qui accompagne l’explosion démographique urbaine nationale. Ailleurs, la gestion est confiée à un consortium d’entreprises privées qui s’écharpent pour imposer leurs propres normes et leurs labels respectifs à l’échelon national, régional voire international et ainsi s’assurer des marchés économiques considérables. Ici les solutions envisagées s’épuisent dans la construction ex nihilo de villes nouvelles sensées respecter les contingences de la soutenabilité mais dont la durabilité et l’avenir semblent parfois incertains au regard des enquêtes sur le vécu quotidien en leur sein. Là, les projections s’assèchent dans le recours presque magique à des technologies – comme savoirs, techniques et discours – qui devraient assurer aux usagers de ces villes un devenir radieux, sécure et en harmonie avec l’environnement. Finalement, le changement total à l’œuvre n’est que (trop ?) peu souvent questionné à l’aune des citadins et autres citoyens des espaces enquêtés. Le quatrième pilier démocratique, participatif et holistique du développement durable n’apparait que bien peu présent dans les préoccupations locales, comme si les autres avaient pris (définitivement ?) le pas et imposer leur urgence, fut-ce au prix de son sacrifice, comme si une société parfaite et une communauté d’individus vivant heureux et en harmonie – entre eux et avec leur environnement – pouvait encore largement se faire sans la prise en compte de ces derniers individus, sans la prise en compte de ces « utopies interstitielles » (Maffesoli, 2004) qui sont autant de bricolages ← 18 | 19 → existentiels qui se nichent dans la vie quotidienne et remettent en jeu la capabilité (Sen, 1985) des individus à se saisir de leur avenir.

Ce rapide propos liminaire n’entend évidemment pas, loin s’en faut, épuiser le tour de la question. Tout au plus, essaie-t-il, bien plus humblement, d’être une invite à la lecture du présent ouvrage. En assurant une sélection rigoureuse des articles grâce à un comité scientifique international de premier ordre, les trois coordinatrices ont fait preuve d’une certaine audace qui leur a permis de réunir de nombreux spécialistes – séniors et juniors – de la question de la ville durable et/ou de la question de la ville asiatique. Arpentant des terrains divers – de la Chine au Japon, de l’Inde au Vietnam, de l’Indonésie à la Corée du Sud, du Népal aux Philippines, etc. –, enquêtant des objets multiples – l’habiter, les modèles urbains, la gouvernance, la résilience urbaine, les « knowledge cities » ou les « smart communities », etc., les textes qui suivent s’organisent autour d’une double perspective qui n’est pas sans rappeler la métaphore du kaléidoscope, « instrument qui contient aussi des bribes et des morceaux, au moyen desquels se réalisent des arrangements structuraux » (Levi-Strauss, 1990, 51-52). D’abord, il s’agit d’approcher l’objet via une multiplicité d’expériences qui n’ont, a priori, pas ou que peu d’éléments communs afin de saisir la complexité de la ville asiatique soutenable. Ensuite, il s’agit, partant de cette réalité saisie par bribes, d’envisager une montée en généralité qui permette d’empoigner cet objet dans ce qui l’unit par-delà les différences. Le pari tenté ici est à son sens pleinement réussi. Comme mus par une stratégie qui les transcende, les chapitres présentés ci-après me semblent, telles des pierres dans une partie de jeu de Go, avoir assez parfaitement – et très utilement – constituer un territoire, celui d’une première définition scientifique de l’objet « ville asiatique durable ». Bien sûr, cette définition est plastique, elle « se caractérise donc, paradoxalement en apparence, par son incertitude, son doute, sa mobilité, sa transformation permanente, sa précarité, sa fragilité, sa nature provisoire » (Abdallah-Prétceille L., 1996, 21). Mais, n’est-ce pas là, justement, la force de tous les vrais savoirs ? Il me reste donc à vous souhaiter une bonne lecture en vous rappelant, pour paraphraser Lao-Tseu, que si les résultats ne sont pas toujours à la hauteur des espérances, il faut se dire que le grand chêne aussi, un jour, a été un gland… ← 19 | 20 →

Bibliographie

Abdallah-Pretceille M., Porcher L., 1996, Éducation et communication interculturelle, Paris, PUF.

Adeney Thomas J., Parthasarathi P., Linrothe R., Fan F.-T., Pomeranz K. & Ghosh A., 2016, «JAS Round Table On Amitav Ghosh, The Great Derangement: Climate Change And The Unthinkable», The Journal Of Asian Studies, vol. 75, n°4 (November 2016), 929-955.

Delcourt L. (dir.), 2007, Explosion urbaine et mondialisation. Points de vue du Sud. Louvain-la-Neuve : CETRI, Syllepse.

Gelézeau V., Köppen B., 2014, « Habiter les utopies urbaines du XXIe siècle : deux méga-projets urbains euro-asiatiques en construction à Songdo (Corée du Sud) et Astana (Kazakhstan) », Communication au Festival International de Géographie de Saint-Dié, « Habiter le monde », 3 octobre 2014.

Harvey D., 2001, Megacities. Lecture 4. Amersfoort: Twijnstra Gudde.

Notes biographiques

Divya Leducq (Éditeur de volume) Helga-Jane Scarwell (Éditeur de volume) Patrizia Ingallina (Éditeur de volume)

Divya LEDUCQ est Maître de conférences à Polytech Tours - UMR CNRS CITERES. Privilégiant l’approche systémique, internationale et comparée, ses travaux questionnent les liens entre innovation et durabilité des projets d’aménagement et des trajectoires urbaines en Inde et au Vietnam. Helga-Jane SCARWELL est Professeure à l'Université de Lille et spécialiste de l’analyse des politiques publiques de développement durable. Elle développe ses recherches autour des thématiques de transitions urbaines, écologiques et énergétiques dans une perspective interculturelle. Patrizia INGALLINA est Professeure à l’Université Paris Sorbonne. Ses travaux portent sur la construction de l’attractivité par des projets urbains dans un double contexte de globalisation et d’association du public aux décisions et sur l’innovation spatiale, économique et sociale des métropoles mondiales.

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Titre: Modèles de la ville durable en Asie / Asian models of sustainable city