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Le temps des listes

Représenter, savoir et croire à l’époque moderne

de Gregorio Salinero (Éditeur de volume) Miguel Ángel Melón Jiménez (Éditeur de volume)
Collections 602 Pages
Série: Histoire des mondes modernes, Volume 3

Résumé

L’époque moderne est bien Le temps des listes. Devenues un enjeu dans de nombreux domaines, elles sont aussi une forme des savoirs administratifs et de la vie politique, au point que d’authentiques guerres de listes se déroulent alors. À certaines périodes, tel le xvie siècle hispano-américain, les années 1790-1793 de la France révolutionnaire, ou bien durant l’occupation napoléonienne de l’Italie, tout semble commencer et finir par des listes. Le présent ouvrage contribue à une étude comparative des usages et du destin des listes produites entre les XVe et XVIIIe siècles. Leur nom et leur aspect sont infinies : index, mythes, tableaux, placards, catalogues, inventaires, obituaires et registres d’animaux... Il s’agit d’interroger les conditions de leur production ; les liens entre leurs formes et leurs fonctions ; le sens de leurs usages ; leur destin et leur mémoire. Parfois, elles sont manipulées.Leur mondialisation, et jusqu’à leur coloration du rouge au noir, augmentent les dangers auxquels elles soumettent continûment les individus.
La época moderna es realmente El tiempo de las listas. Convertidas ya en un reto en numerosos terrenos, son también una forma de los saberes administrativos y de la vida política, hasta el punto de que se desarrollan entonces auténticas guerras de listas. En determinados periodos, como el siglo xvi hispanoamericano, los años 1790-1793 de la Francia revolucionaria, o durante la ocupación napoleónica de Italia, todo parece empezar y terminar con listas. La presente obra contribuye a un estudio comparativo de los usos y del destino de las listas producidas entre los siglos xv y xviii. Sus denominaciones y aspectos son casi infinitos : índices, mitos, cuadros, carteles, catálogos, registros, inventarios, obituarios y registros de animales… Se trata de preguntarse por las condiciones de su producción; las conexiones entre sus formas y sus funciones; el sentido de sus usos; su destino y su memoria. En ocasiones, son manipuladas. Su mundialización, y hasta su coloración del rojo al negro, aumentan los peligros a los cuales someten continuamente los individuos.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • Sur l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Sommaire
  • L’octogone des listes (Gregorio Salinero)
  • Partie I. Représenter en listes
  • Insidias y vituperios de las listas. Interdicción y cultura escrita en la monarquía Hispánica de la alta edad moderna (Carlos Alberto González Sánchez)
  • Listas y mitos originarios. Los doce ricoshombres originarios del Reino de Navarra (Ana Zabalza Seguín)
  • Mémoires d’Empire (Radu G. Păun)
  • Les listes du temps. Transmettre l’histoire grâce à des tableaux à l’époque moderne (Arndt Brendecke)
  • Des listes de citoyens à la « liste des animaux jacobins » (Pierre Serna)
  • Inclusion, exclusion, stigmatisation (Jean-Luc Chappey)
  • Partie II. Contrôler en listes
  • À quoi servent les listes ? Quelques exemples tirés de l’Italie communale (Giuliano Milani)
  • «Porque se sepa las personas que van…» (Rocío Sánchez Rubio / Isabel Testón Núñez)
  • « Descrivere al ruolo » (Giovanni Ricci)
  • Lister les noms pour gouverner les populations : l’Italie sous Napoléon (Roberto Bizzocchi)
  • Las listas de la sal en los años treinta del siglo XVII (Alfonso Rodríguez Grajera)
  • Les listes des actionnaires des compagnies de commerce françaises au XVIIe siècle (Éric Roulet)
  • Partie III. Savoir en listes
  • Representar en listas el personal de la Casa Real Española (M. Victoria López-Cordón Cortezo)
  • De la nécessité de ne pas dresser de liste exhaustive : le cas des chambellans de l’empereur à la cour de Vienne, 1670-1740 (Eric Hassler)
  • Mettre son pouvoir en liste dans le Saint-Empire romain germanique au XVIIIe siècle : Friedrich Karl von Hardenberg et sa Liste des Étrangers (Sébastien Schick)
  • ¿Cómo elaborar una lista? (Markus Friedrich)
  • Les listes des archives : inventaires, index et répertoires dans l’Italie du XVIIIe siècle (Marco Cavarzere)
  • L’un et le tout (Hervé Drévillon)
  • Partie IV. Croire en listes
  • Que faire des listes des confrères parisiens au XVIIe siècle ? (Robert Descimon)
  • « Sono li siguenti… ». Les listes de prédicateurs publiées à Paris et à Rome, XVIIe-XVIIIe siècle (Isabelle Brian)
  • Predicadores, listas e historia eclesiástica en la España del siglo XVII (Manuela Águeda García-Garrido)
  • Les listes épiscopales d’Antoine de Mouchy (Thierry Amalou)
  • Inventorier les hérétiques dans le Saint-Empire (Mathilde Monge)
  • Conclusion. Papier rouge et liste noire : au danger des listes modernes (Gregorio Salinero / Miguel Ángel Melón Jiménez)
  • Bibliographie
  • Titres de la collection

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L’octogone des listes

Gregorio SALINERO

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, IHMC

Les textes qui composent ce livre révèlent l’extraordinaire variété des listes et la place croissance qu’elles occupent entre les XVe et XIXe siècles1. Ils permettent de faire apparaître les circonstances et les époques déterminantes qui rendent compte de leur prolifération. Si une histoire quantitative fine de leur production s’avérait possible, elle fournirait sans doute un critère supplémentaire pour fonder l’étude des listes. Mais leurs fonctions et leurs usages ne sont pas simultanément actifs pour autant. Il nous a donc paru utile d’en consigner d’abord les diverses facettes, tel un nouveau territoire en expansion, une manière d’octogone, sur lequel leur influence est parfois décisive :

1. Dans la très grande majorité des cas, on reconnaît une liste au premier coup d’œil, par-delà la variété de ses dénominations et de ses formes.

2. Sa mécanique familière semble immanquablement opérer : tous les éléments qui y figurent ont quelque chose de commun à nous dire.

3. Outils d’apprentissage et d’enseignement privilégiés, les listes donnent forme à notre mémoire et guident le cheminement de notre pensée.

4. Elles enregistrent l’espace à leur manière ; elles s’y affichent et y glorifient parfois leur contenu, cependant que l’espace et les territoires agissent aussi sur les listes.

5. Elles s’abreuvent aux sources de l’histoire et des textes sacrés, se situent à la croisée des genres de l’écrit, et visent à fonder la légitimité du pouvoir des princes.← 11 | 12 →

6. La majesté du divin prend la forme de la liste ; elle relie le temps des hommes à l’éternité des Dieux.

7. L’ordre de la liste est aussi un ordre social qui trouve ses limites dans la résistance et les contestations des individus incriminés, quelquefois sous la forme d’autres listes.

8. L’esthétique de la liste pare l’énumération des atours de la sacralité, de l’autorité et de la rigueur ; ce faisant, elle agit à la manière d’un ensemble cosmétique dont l’historien se doit d’interroger les sources, les motivations et le destin.

1.  Des mots, des formes et des usages

Un vocabulaire très riche désigne la variété de ces formes d’écriture : almanach, armorial, billet, bulletin, cadastre, cahier, catalogue, cens, chronique, chronotaxis, classement, codex, collection, compilation, dictionnaire, état civil, feuille, florilège, galerie, index, inventaire, livres, mémoire, minute, obituaire, pragmatiques, propositions, recensement, relation, répertoire encyclopédique, registre, répartitions, rôle, scalae, série, souscription, syllabaires, synopsis, table, tableaux, table chronographique, tablettes chronologiques, témoignage, vignette, vies. Une telle liste de listes ne saurait être exhaustive. Il faudrait d’ailleurs y ajouter la variété du vocabulaire dans les langues européennes, autres que le français : asiento, padrón, verzaichnus, elenco, ruolo, leiste, tabula, tabella, canones, list, blacklist 2 Parfois, il se trouve associé à un usage particulier de la liste. Ainsi, les padrones de vecinos sont généralement des registres fiscaux, listes du nom des foyers fiscaux des villes et villages espagnols modernes, pour établir la répartition des impôts indirects de l’alcabala. Mais le terme padrón peut aussi désigner une liste de noms établie pour un tout autre usage.

Au-delà des mots isolés, substantifs et qualificatifs viennent préciser le contenu des listes et suggérer leur forme, ou leur objectif de manière plus ou moins explicite : liste ouverte, liste close, listes mémorielles, liste de droits, liste administrative, liste de proscription, liste de liste, liste de mots, listes de métiers, de fonctions, liste de signes, listes d’animaux, liste confraternelle, liste divinatoire, liste lexicale, liste historique, liste de ← 12 | 13 → lieux, liste dynastique, liste de diffusion, liste pratique, liste symbolique, liste idéographique, astrologique, hépatoscopique… De telles formules ne manquent pas d’évoquer quelque exemple concret de liste pour l’esprit du lecteur.

Chacun connaît l’usage fait par la recherche des registres de baptêmes et de décès pour approcher l’histoire de la démographie. Par chance, les historiens se sont aussi intéressés progressivement à ce que ces registres pouvaient apporter à l’histoire sociale. Le plus souvent, les listes ne font l’objet que d’un traitement interne, celui consistant à mobiliser une partie de leur contenu explicite, sans s’interroger sur leur histoire propre et les conditions dans lesquelles elles ont été produites ou diffusées. Il nous reste à inventer les modalités nouvelles d’exploitation du contenu des listes et d’évaluation de leurs effets.

Pour l’historien, leur usage ne va pas de soi. Plus loin, Robert Descimon insiste ainsi sur les difficultés rencontrées pour exploiter ces « documents ingrats » que sont parfois les listes, tout en proposant l’exemple d’une démarche érudite et critique pour éclairer le sens de celles des confrères parisiens du XVIIe siècle3. Le présent ouvrage vise précisément à rapprocher les diverses expériences analytiques des historiens concernant ces documents si répandus. Il évoque parfois des listes artistiques, constituant elles-mêmes des œuvres d’imagination ou incluses dans une œuvre de fiction, romans, nouvelles, poèmes et autres productions esthétiques, graphiques, figuratives ou non. Son objet principal est cependant d’étudier des listes à vocation administrative, judiciaire, économique, fiscale, politique ou religieuse. Il s’agit de listes pratiques, en ce sens que leur production est motivée par le projet d’atteindre rapidement un objectif déclaré. En revanche, notons qu’elles peuvent s’avérer parfaitement fictives, pour partie, ou dans leur totalité. La liste pratique n’est pas nécessairement une énumération d’éléments réels.

2.  Une mécanique de discrimination et d’intégration

Les tentatives de définitions générales des listes sont anciennes. Dans l’un des textes qui suivent, Carlos Alberto González Sánchez rappelle que les hommes ont longtemps rêvé de constituer une Bibliothèque ← 13 | 14 → Universelle regroupant tous les livres en un même lieu et que, pour l’heure, elle consiste en une série d’index, de catalogue et autres inventaires. Un ensemble de listes en somme. En 1611, évoquant le répertoire des connaissances et des livres, le grammairien Sebastián de Covarrubias définissait la liste comme « un ordonnancement de choses en mises en rangées », « la ordenanza de cosas puestas en hilera »4. Si l’on fait fi des difficultés inhérentes à la traduction de cette définition, on comprendra qu’elle souligne deux composantes de la liste l’ordonnancement et le rang. Elle présente une énumération, une succession reconnaissable par sa disposition graphique, son agencement particulier, son aspect visuel et sa mise en page, linéaire ou pas. Elle se trouve ordonnée par un principe de rationalité, explicite ou non.

Le titre français du livre de Jack Goody, La Raison graphique, publié en 1979, soulignait aussi le lien entre les logiques à l’œuvre dans les formes orales de la pensée et leurs diverses traductions écrites. Cela revient à relever que la rationalité ou l’intentionnalité de la liste, l’apparence de son ordre, diffère par nature de l’ordre du réel, et de celui de la pensée sans écriture. Par hypothèse, ceux-ci ne sont pas réductibles l’un à l’autre, ce qui peut s’entendre sur de multiples plans. Comme le rappelle ici Giuliano Milani, il s’agissait de faire ressortir le caractère productif et créatif des listes par rapport aux moyens traditionnels de la communication orale. C’était surtout une manière de tenter d’échapper au Grand Partage, c’est-à-dire « [au] partage dichotomique généralisé entre sociétés primitives et sociétés civilisées [qui] permet aux uns de marquer la frontière entre anthropologie et sociologie, aux autres de fonder l’opposition entre “nous” et “eux”, entre le bricoleur et le savant… »5. En somme, l’opposition entre sociétés douées d’une pensée sauvage et sociétés douées d’une pensée rationnelle, une opposition désormais remise en cause. La liste, et d’autres techniques liées à l’écriture, auraient historiquement contribué au passage de l’une à l’autre. Leur étude devait révéler les liens profonds entre lesdites sociétés, artificiellement séparées.

Ainsi, les travaux concernant les listes se sont développés dans le cadre des études de la culture écrite, la literacy, à la fois l’écriture, l’univers de l’écrit, les formes de communication et l’ensemble des textes. Ces travaux, souvent anhistoriques et décontextualisés à leurs débuts, ont ← 14 | 15 → considérablement évolué vers une définition plus rigoureuse des listes et des formes diverses de leur historicisation6.

Il s’avère difficile de définir la liste selon une limite de volume, inférieure et plus encore supérieure, d’autant que les listes modernes se renvoient généralement l’une à l’autre, constituant bien souvent un ensemble de listes. À cet égard, on se souvient de l’exemple du Dictionnaire des immobiles, publié en 1816, soit la liste de ceux qui n’ont jamais changé d’avis (en matière politique) et qui est composé de trois pages blanches7. Il en va aussi de la sorte des listes judiciaires évoquées plus loin. La valeur symbolique et l’exemplarité de la liste valent pour représenter l’ensemble. À l’inverse, une liste bien fournie, fût-elle la figuration artistique d’une foule à la manière des tableaux retenus par Umberto Eco dans ses conférences, peut suggérer l’infini, le Vertige de la liste. Mais elle constitue avant tout une célébration artistique, une forme de mémoire héroïque de moments, remarquables par le nombre supposé important de ceux qui y participèrent8. Peu importe qu’il y ait tout le monde pourvu que les présents soient nombreux. Ainsi La bataille de Lépante, un tableau d’Andrea Michieli (1595-1605) ou bien celui intitulé Le Jugement de Pâris et la Guerre de Troie de Matthias Gerung (1540), tous deux évoqués par l’auteur. Le nombre ne fait pas la liste.

La liste est reconnaissable par sa forme et les mécanismes de son fonctionnement. Selon le même Goody : « Elle suppose un certain agencement matériel, une certaine disposition spatiale ; elle peut être lue en différents sens… ; elle a un commencement et une fin bien marqués… Elle facilite, c’est le plus important, la mise en ordre des articles par leur numérotation, par leur son initial ou par catégories. Et ces limites, tant externes qu’internes, rendent les catégories plus visibles et en même temps plus abstraites »9. Les composants de la liste ne sont pas réunis par un texte d’explication. La discontinuité interne inhérente à leur énumération conserve leur singularité cependant que leur juxtaposition les constitue en ← 15 | 16 → une catégorie nouvelle et les rend semblables, à la manière des perles et du fil d’un collier10. Cette discontinuité peut s’avérer complexe, notamment dans le cas de listes formées elles-mêmes de listes. Elles essentialisent en une catégorie ceux qu’elles consignent et elles tendent à imposer cette catégorie dans le paysage intellectuel, religieux ou politique de leur temps. Comme le montre ici Jean-Luc Chappey pour la période de la Révolution française, elles contribuent à masquer les changements, l’instabilité des catégories et les formes de mobilités des individus11.

Ainsi, la forme même de la liste s’avère capable de modifier la réalité sociale ou politique d’une période en constituant des catégories nouvelles. C’est la mécanique des listes. On a parlé d’assimilation canonique et d’autorité de la forme pour caractériser à la fois ces processus d’intégration aux listes et leurs effets sur le monde12. Il va de soi que l’historien ne saurait se satisfaire de cette mécanique formelle et qu’il se doit de comprendre comment la production des listes et leur mise en œuvre, rendent compte de leur caractère performatif. La liste ne va pas seule.

3.  Une technologie cognitive13

L’histoire ancienne de la Mésopotamie et du Proche-Orient a constitué un terreau fertile pour la réflexion sur les listes en tant que technologie cognitive14. Omniprésentes et anciennes dans les formes d’écriture, elles semblent être à la source de tout. Francis Joannès rappelle que l’écriture cunéiforme, mise au point en Mésopotamie par les Sumériens, est prépondérante dans le courant du IIIe millénaire et subsiste jusqu’en 70 apr. J.-C. L’une des particularités de la langue sumérienne est qu’elle a cessé d’être parlée dans le courant du IIIe millénaire pour devenir une langue de culture et de religion. Dans le même temps, l’écriture et les connaissances qu’elle véhicule sont adaptées et enrichies par les Akkadiens (population de langue sémitique de basse Mésopotamie). Ce savoir ← 16 | 17 → consigné en écriture cunéiforme pour nourrir deux langues distinctes a massivement pris la forme de listes15. Sans entrer dans le détail de chacun des types de celles-ci (listes syllabaires, listes lexicales, listes divinatoires, listes historiques), retenons quelques exemples en suivant le même auteur.

Dans les listes syllabaires, la lecture en valeur idéographique du mot sumérien KA est mise en relation avec le mot akkadien pum signifiant bouche. Ainsi, elles servaient aux scribes à apprendre tout à la fois l’écriture, la lecture et le sens akkadien du mot sumérien. Sans cesse recopiées et enrichies, elles constituaient un outil d’apprentissage et d’enseignement privilégié. La très grande variété de celles retrouvées témoigne d’un authentique travail intellectuel d’approfondissement des connaissances de la langue. De leur côté, les listes lexicales se complexifient et augmentent en volume pour parvenir à une collection toujours plus large de vocabulaire et d’équivalences linguistiques dans les domaines les plus variés : formules juridiques, variétés d’arbres, objets divers, animaux, métiers, toponymes… La liste lexicale fonctionne en agglomérant des « éléments de la réalité environnante, à la fois du point de vue thématique de leur nature, du point de vue de leur nom et du point de vue des signes d’écriture ». Les listes divinatoires, de type hépatoscopique et astrologique, introduisent, elles aussi, un principe de rationalité permettant d’associer protase (événement ou situation qui se produit) et apodases (événements qui se produisent alors), d’ordonner leur présentation et d’enrichir les informations que fournit chaque divination. Nous reviendrons sur les listes historiques et dynastiques, davantage comparables à des listes politiques modernes.

Comme on le sait, le projet de classer, de penser et de mémoriser mieux, a très largement accompagné le développement de l’imprimerie. Nombreux sont ceux qui ont souligné comment l’usage des caractères amovibles et les nouvelles possibilités de mise en page ont généré des représentations toujours plus formalisées, et des listes plus nombreuses16. En France, l’influence de Pierre de la Ramée (1515-1572) et sa vie exemplaire, constituent l’entreprise la plus précoce de refondation de l’enseignement selon les principes humanistes et de dénonciation du morbus scolasticus, Aristote et la maladie scolastique. La Ramée s’efforça ← 17 | 18 → de promouvoir de nouvelles techniques de mémorisation basées sur la dialectique et sur des méthodes logiques représentées en forme de tables. Elles offraient à l’esprit un cheminement à suivre, des aspects les plus généraux vers les plus singuliers, afin de fixer la mémoire des catégories intellectuelles ou matérielles. Selon les remarques de Nelly Bruyère, il s’agissait de suivre une voie nouvelle pour penser et mémoriser ; une méthode Artificiosa, parce qu’elle se rapportait à l’ars, la chose faite selon les règles, c’est à dire en somme guidées par un itinéraire cognitif17. En quelque façon, les avancées de la dialectique humaniste justifiaient par avance l’intensification des usages administratifs et politiques des listes. Sur un tout autre plan, on se souvient que dans un essai intitulé Penser/classer, George Perec s’était avancé jusqu’au vertige taxinomique en classant sans fin ses propres œuvres, ses souvenirs et le moindre objet composant le fourbi de son quotidien, comme un remède contre la perte de mémoire18.

La fonction mnémotechnique des énumérations se trouve parfaitement représentée par un exemple étudié par Markus Meumann : celui de l’ouvrage Sculptura Historiarum Et Temporum Memoratrix publié à Nuremberg en 1697, illustré de 48 planches gravures, et qui présente les événements de l’histoire universelle sous la forme d’une liste accompagnée d’illustrations19. L’ouvrage adressé à la « jeunesse étudiante » répond avant tout à des fins didactiques et glorifie l’art mnémotechnique. Jusqu’aux années 1730 l’usage de ces planches destinées à la mémorisation de l’histoire fut quasiment généralisé. Au-delà, ce support d’enseignement privilégiant la part des images dans la liste se vit radicalement critiqué au profit du seul texte. La liste en images recula.

L’ordre épistémologique des nouveaux inventaires, index et autres répertoires des archives du XVIIIe siècle repose sur l’élaboration de divers projets de classement par les conservateurs de l’Europe du temps, ainsi que sur un ensemble de manipulations savantes de la documentation répartie en casiers, en caisses, et autres paniers20. C’est ce que nous rappellent les textes de Marco Cavarzere et de Markus Friedrich qui exposent les processus mis en œuvre pour constituer des formes nouvelles ← 18 | 19 → de connaissances énumératives21. En 1777, le Sieur Mariée, feudiste, fait la demande d’une lettre de privilège au roi afin de publier son Traité des Archives qui voit le jour en mars 1779. L’ouvrage porte pour sous-titre « Dans lequel on enseigne… la manière de procéder le plus simplement au Pouillé général, pour y donner ensuite un ordre simple, laconique et constant ; lequel s’applique aussi aux bibliothèques ». Il s’agissait de « distinguer des objets du chaos »22. Il y fallait deux cahiers, le premier nommé Pouillé dans lequel les archivistes devaient consigner le résumé de chaque document lu. Le contenu de ces derniers était ensuite reporté dans un cahier de distribution, sorte de liste des documents, constitué en une vingtaine de catégories telles que juridiction ou terriers. Ces deux formes étaient appelées à être pérennes. Mais selon les préconisations d’autres auteurs, des productions d’étiquettes provisoires diverses pouvaient entrer dans ce dispositif. Ainsi, l’élaboration d’une nouvelle image des fonds d’archives sous la forme de listes ne visait pas uniquement à permettre de retrouver les documents. Elle devait situer ceux-ci dans un ensemble de domaines plus large, composant la production intellectuelle et institutionnelle du temps.

Atteindre un tel résultat supposait non seulement de procéder à un contrôle érudit des documents, mais aussi de mobiliser des outils de papier et des listes multiples : œuvres de référence, encyclopédies, dictionnaires de bas latin… L’horizon de la mise en liste supposait la prise de décisions successives complexes : que retenir, où commence un ensemble documentaire, où s’arrête-t-il ? La distinction entre documents utile et inutile était fort répandue parmi les archivistes modernes, et bien qu’elle reposât sur quelques critères, elle dépendait très largement des circonstances23. La confection de nouveaux index ne pouvait aboutir à une sorte de radiographie complète et neutre des fonds d’archives. Tel un produit de laboratoire, les nouveaux index résultaient d’un ensemble de pratiques de tri et de rangement liés aux habitudes mentales du temps24. L’histoire des ← 19 | 20 → listes est à situer dans le cadre plus général de l’histoire des sciences et des savoirs. Les archives sont bien des lieux dynamiques de création des savoirs, dotés de leurs propres logiques25.

Les travaux d’anthropologie des sociétés orales, présumées primitives (Zuñi ou Sioux d’Amérique, Dogons, Bandara ou Nyoro d’Afrique…) ont eux aussi apporté leur lot d’exemples de mise en liste. On se souvient que Durkheim et Mauss fournissent un tableau des clans Zuñi, un groupe des Indiens Pueblos. Celui-ci comporte deux parties, d’une part leur localisation en 7 secteurs (au nord, à l’ouest… au zénith… au centre) et d’autre part le nom des groupes correspondants à chaque secteur. Sur le mode : « Au nord, les clans de la grue –ou du pélican–/ de la grouse –ou coq des sauvages–/ du bois jaune –ou chêne vert… », « À l’ouest, les clans de l’ours… »… Selon les auteurs ces formes de classifications fondées sur les divisions sociales en clans, destinées à unifier les connaissances, constituent des systèmes de notions hiérarchisées et une première philosophie de la nature26. Et Goody de faire remarquer que le texte de commentaire du tableau suggère un ensemble classificatoire plus large associant aux régions et aux noms des clans, des couleurs, des domaines (« force et destruction/guerre » pour le clan de la grue), des animaux, des saisons et des éléments, tel le vent ou l’eau. En sorte qu’entre l’esprit des Zuñi et le tableau des auteurs, il existe un écart important produit par cette élaboration extérieure et la mise en liste de la vision du monde des acteurs. Les Zuñi établissent certes des correspondances entre diverses dimensions, et en ce sens leur mise en liste du monde constitue une authentique sophistication intellectuelle. Mais les correspondances élargies fixées par le tableau ou la liste enregistrent simultanément, et comme stables, « des matériaux prove[nant] à la fois d’un savoir spécialisé et de récits variables »27. Cet exemple bien connu illustre parfaitement la capacité des listes à porter des représentations du monde et à servir de support aux analyses intellectuelles. Les remarques précédentes pourraient être élargies à nombre de listes produites par les historiens. ← 20 | 21 →

4.  Un outil des territoires

Les listes ont partie liée avec les diverses formes du territoire : route, itinéraire, voyage, distance, circulation, flux, frontière, colonie et toute autre étendue marquée par un projet et une organisation politique ou religieuse. Les listes sont l’un des outils privilégiés de la constitution des espaces en territoires, de la défense de ceux qui sont les plus morcelés, et de la constitution de catégories nouvelles de ceux-ci : administrateurs, émigrés, proscrits, contrebandiers et autres étrangers. Dans le même temps, la circulation des listes produit des modifications en leur intérieur, des remises en cause de leurs usages et dessine parfois les contours de leurs limites.

Quand la liste enregistre les étapes d’un itinéraire, elle tient lieu de carte. L’ordre de succession des éléments du paysage qui y sont décrits constituant alors le sens de la route à suivre. La Savoie du duc Emmanuel Philibert, allié des Espagnols fait procéder en 1567 à plusieurs descriptions des étapes de la route suivie par les armées pour aller du Nord de l’Italie en Flandre, le camino español, avec force détails. Comme quelques autres, cette liste-itinéraire comprend aussi nombre d’informations sur les lieux de ravitaillement, les lieux de repos, les curiosités locales tout en proposant des routes alternatives aux tronçons qui pouvaient s’avérer impraticables. L’État piémonto-savoyard constituait un territoire à cheval sur les Alpes et le principal axe de passage entre l’Italie et l’Europe du Nord. Les multiples alliances du duc au cours des Guerres de Religion et de l’insurrection des Flandres contre l’Espagne, amenaient régulièrement les troupes du tercio de Castille sur les routes des Alpes28. Les listes d’étape garantissaient une bonne circulation aux alliés du duché et visaient à prévenir les exactions de la troupe.

L’histoire de la péninsule Italienne constitue un champ de réflexion privilégié pour éclairer les liens entre liste et territoires. Paolo Cammarosano a montré qu’au cours du XIIIe siècle, les clercs et les Églises perdent leur suprématie en matière de production et de conservation de sources textuelles. Les changements sont préparés par une première diversification documentaire des formes scripturaires durant le XIe siècle, simultanément à une forte croissance économique et à l’affirmation du pouvoir des villes29. ← 21 | 22 → Le XIIIe siècle connaît une prolifération sans précédent des formes et du volume documentaire traduisant bien souvent l’accession au pouvoir du popolo, au détriment de la noblesse traditionnelle. Dans le cas du Frioul, soumis à la pression de l’Empire et de Venise, les changements sont dus aux pouvoirs publics, aux communes, aux notaires et aux écritures privées laïques. Ces évolutions se retrouvent ailleurs. Cammarosano insiste sur les dynamiques sociales qui semblent pourtant se conjuguer avec les contraintes politiques et territoriales auxquelles est soumise la région. Les chartes sur parchemin laissent la place à une très grande variété de textes, ordonnés désormais en registres thématiques et qui consignent l’activité et les délibérations des conseils. Les listes prolifèrent dans ce nouvel ensemble. À Crémone dès les XIe et XIIe siècles, ce mouvement se traduit par l’établissement de listes des droits de la seigneurie sur son contado, par exemple sur la localité de Castelnuovo Bocca d’Adda, une étape de la navigation le long du Po. Selon Giuliano Milani, le relevé minimise les exemptions fiscales du bourg et vise de toute évidence à faire valoir des droits généraux sur la région30. La liste dessinait les contours du territoire.

Durant l’époque moderne, les listes produites par le Magistrato dei Segretari et le Consiglio Generale de Lucques ont pour but de contribuer, sur la base de la dénonciation, à la défense et à la consolidation du domaine de ce petit État entouré presque complètement par la Toscane des Médicis31. Aux yeux des consortati, les membres du patriciat siégeant au gouvernement de la ville entre le XVe et le XVIIIe siècle, la défense du territoire passe par la réduction des conflits intérieurs, le maintien des hiérarchies sociales et de l’unité religieuse. Les dénonciations auprès de la commune provenaient d’un ensemble d’espions professionnels rémunérés, de délations spontanées et de celles faites par les hommes d’Église. Soit 3 solides registres rédigés au XVIe siècle, 11 au XVIIe et 31 au XVIIIe siècle. On comprendra aisément le sens de ces index établis par ordre alphabétique et chronologique : liste des étrangers, « liste des femmes malades de peste », souvent artisans, apprentis, bergers, domestiques, soldats et prostituées ; liste de ceux qui ont un comportement indécent, voleurs, blasphémateurs, joueurs, insolents, bagarreurs… ; listes des membres du gouvernement de Lucques et des communautés villageoises condamnés à l’issue des discolati, sortes de réunions bisannuelles de dénonciation des élites ; listes, enfin, des graciés lors des fêtes locales. ← 22 | 23 → Ainsi, les listes contribuaient dans un même mouvement à la défense des frontières externes et au maintien des équilibres internes du territoire.

Le XVIIIe siècle fut résolument l’âge de l’indexation et des inventaires. En 1727 le pape Benoît XIII publia une constitution apostolique au nom de Maxima Vigilantia appelant à la fondation de toute une structure d’archives depuis la paroisse jusqu’au diocèse, sans oublier les hôpitaux, les oratoires et les confréries. La constitution visait à regrouper, à conserver, et à inventorier les documents importants des multiples fonds existants, à savoir ceux attestant des droits de l’Église : concessions, privilèges, testaments, codicilles, donations, emphytéoses, copies d’arrêts et actes judiciaires… Les inventaires (en réalité des séries de listes, des copies de listes et de listes de listes) visaient à enregistrer aussi les biens immobiliers, les rentes et les objets de l’Église, meubles et autres ustensiles. Le succès de l’injonction pontificale changea la configuration des archives italiennes. Les inventaires précédèrent l’archive. L’ensemble visait à fonder une chaîne ininterrompue de droit en soulignant le caractère ancestral de l’action de l’Église, le rôle de ses Pères et de ses Saints, ainsi que l’ancienneté de ses fondations. Il s’agissait d’affirmer l’extension des compétences des tribunaux ecclésiastiques et les limites de celles des tribunaux laïques. À Pise, la réorganisation et l’indexation des archives épiscopales, commencée dès les années 1720, se poursuivirent tout au long du siècle et s’intensifièrent encore durant l’archevêché d’Angelo Franceschi, entre 1778 et 1806. Ainsi, « l’érudition permettait indubitablement de poursuivre, sous une autre forme, les guerres menées au moyen de l’infanterie »32. Le morcellement territorial engendrait une prolifération des listes, non seulement pour des raisons techniques, mais bien davantage afin de parvenir à une consolidation des espaces. À certains égards, il n’en va pas très différemment des territoires mondialisés des monarchies castillanes et portugaises sur lesquels s’exerçait la majesté des princes du vieux monde.

5.  L’expression de la majesté du prince

Chacun des actes d’autorité rédigés en liste (cédule, arrêts royaux et autres décrets) constitue une forme d’affirmation de la majesté du prince. Ainsi, les dizaines d’articles des Lois Nouvelles, rédigées en novembre ← 23 | 24 → 1542 à Barcelone au nom de Charles Quint, pour assurer notamment la défense des Indiens, comportaient-elles nombre de rappels de son autorité. Une longue liste de sa titulature ouvrait d’ailleurs ce document, comme tant d’autres : « Charles, par la clémence divine Empereur semper augusto, roi d’Allemagne, doña Juana sa mère et lui-même don Carlos, par la grâce de Dieu, rois de Castille, de Léon, d’Aragon, des deux Sicile, de Jérusalem, de Navarre, de Grenade, de Tolède, de Valence, de Galice, de Majorque, de Séville, de Cerdagne, de Cordoue, de Corse, de Murcie, de Jaen, des Algarve, d’Algeciras, de Gibraltar, des îles Canaries, des Indes, de îles et Terre Ferme de la Mer Océane, comte de Barcelone, seigneur de Biscaye et de Molina, duc d’Athènes et de Néopatrie, comte de Flandre et du Tyrol, etc.33 » La titulature cumulait les territoires effectivement gouvernés, la mémoire de quelques terres revendiquées ; et des espaces symboliques, tel Jérusalem, associés à l’autorité de l’Empire. Comme on le sait, le texte des Lois Nouvelles qui connut un rejet quasi général ne parvint aux Indes qu’au printemps 1544, flanqué d’un visiteur doté de pouvoirs exceptionnels en Nouvelle Espagne, et d’un nouveau vice-roi au Pérou. La majesté de la liste ne faisait pas tout.

La liste a pour objectif de fonder la légitimité du pouvoir du prince. Sa forme la plus répandue est, sans doute, celle de l’énumération généalogique fictive. Elle vise à établir le caractère ancestral d’une lignée ou bien à la relier à celle ayant régné sur une région du monde au destin historique remarquable. Elle s’abreuve immanquablement aux sources de la Bible et de l’histoire de l’antiquité. Selon le cas, c’est sa vocation religieuse ou politique qui domine. Sur ce point, Roberto Bizzocchi attribue un rôle déterminant à l’école italienne et à la production du frère dominicain Giovanni Nanni (Annius de Viterbe) devenu en 1499 maître du Sacro Palazzo (théologien officiel de la Curie) à l’âge de 70 ans. Curieusement, il avait obtenu de l’ambassadeur espagnol le financement de son livre les Antiquitates, en 1498. Les circulations européennes contribuèrent à la diffusion de son œuvre. Anius produisit nombre de textes qu’il attribua à des auteurs antiques réels ou fictifs. Comme il est bien connu, « l’intégration de la genèse lui permit enfin de reconstruire sans interruption, en partant des origines, l’histoire universelle des hommes… (Il) utilisa comme source principale le Defloratio, qu’il attribua à un ← 24 | 25 → auteur réel, Bérose de Chaldée, actif autour de 290 av. J.-C.… Bérose (en fait un pseudo-Bérose donc) rendait compte du peuplement du monde ordonné à ses descendants par Noé » : « “En Europe, il nomma Tuisco roi de Sarmatie depuis le Don jusqu’au Rhin” ; en France “Samothes conquit les Celtes”. En Espagne enfin, “Toubal occupa les Celtibériens”… »34 Ainsi, toute une plateforme généalogique prête à recevoir d’innombrables branchements lignagiers reliant le monde moderne à Noé s’établissait avec autorité. Le peuplement du monde après le déluge commençait bien entendu à partir de l’Étrurie, chère à Anius. Et les généalogies princières venaient désormais se greffer sur les généalogies divines.

Les familles de l’aristocratie italienne eurent leurs généalogistes, remontant aussi aux fondateurs de Rome. En 1570, Giovanni Battista Pigna fait l’Historia de principi di Este, campant au rang de leur ancêtre Caius Atius, membre de la gens romaine Atia dont le fondateur avait eu droit à une statue érigée par Romulus. Installée dans la colonie troyenne d’Ateste à l’époque impériale où ils défendirent les habitants contre les Wisigoths la famille en avait conservé le nom d’Este. Tous les ingrédients sont là : l’ancienneté romaine, le lien avec l’histoire de la ville de Rome, les origines troyennes et la gloire militaire de la défense contre les barbares. Un processus comparable se met en place dans le cas de la Navarre Moderne étudiée par Ana Zabalza Seguín dans l’ouvrage qui suit35. De même, la légitimité du pouvoir des rois de Castille sur les Indes ne pouvait échapper à cette généralisation de l’histoire reposant sur une liste de filiations ancestrales continues et fictives36.

Gonzalo Fernández de Oviedo, chroniqueur officiel de Charles Quint, fournit un soutien intellectuel et théologique aux droits de la couronne sur les Indes en élaborant une théorie généalogique des origines de leurs peuplements. Inspiré du pseudo-Bérose, celle-ci permettait de rattacher les peuples de l’Ancien Monde aux souches bibliques. Dès 1534, en un mémoire à destination de Charles (repris dans l’Histoire générale et naturelle des Indes, 1537) Oviedo exposa que les rois espagnols sont des descendants de Japhet ; qu’ils tenaient, autrefois, les Terres d’Hespérides (assimilées aux Indes occidentales) en seigneurie et qu’ils les avaient peuplées. Le point de vue d’Oviedo, qui reçoit les félicitations ← 25 | 26 → de l’empereur, présentait l’avantage de replacer la propriété des nouveaux territoires dans le cadre juridique traditionnel, de maintenir la fiction du peuplement du Monde à partir d’un pôle unique originel, et d’amarrer le nouveau monde indigène à la civilisation et au christianisme. L’authenticité de cette liste de rois fut défendue jusqu’au milieu du XVIIe siècle, contestée parfois, et réutilisée souvent. Les démonstrations qui établissaient un lien triangulaire, préexistant à l’époque de la découverte, entre les fils de Noé, la couronne espagnole et les territoires des Indes, coupaient court tout à la fois à la légitimation de la conquête sur les bases de la donation papale et à son fondement sur le droit ancestral des armes qui faisait la part trop belle aux conquistadors.

L’expression de la majesté du prince s’exprime dans des listes plus concrètes. Dès 1493, et le second voyage de Colomb, sommé d’enregistrer ceux qui embarquent avec lui, l’abondante législation régissant la tenue des listes de migrants et de voyageurs réaffirme les droits de la Castille sur des territoires à l’échelle du monde. L’Atlantique devient l’Océan des listes. Dans des proportions sans précédent, leur production et leur circulation visent alors à constituer et à défendre les nouvelles acquisitions de la couronne. La circulation de tous les autres types de liste explose aussi : listes privées, inventaires, listes de marchands… Ceux qui partent doivent instruire une demande de licence (petición de licencia) au moyen de lettres des autorités de leurs lieu d’origine (información) : le curé témoigne qu’il s’agit d’une famille de vieux chrétiens ; le conseil de ville qu’ils ont un comportement moral au-dessus de tout soupçon37. Les instances de contrôle, celles de la Casa de la Contratación à Séville et du Conseil des Indes à Madrid, délivrent les licences, assorties de conditions diverses, de durée ou de lieu de résidence. Elles sont régulièrement exigées après 1539. Les religieux et les clercs ne font pas exception à la règle. En 1501, c’est précisément à l’occasion d’une des premières grandes expéditions de peuplement de la Nouvelle Espagne qu’il est précisé que l’émigration est interdite aux maures, aux hérétiques et aux convertis. La liste de ces interdits ne cessera de croître. Mais il faut comprendre aussi que les interdits peuvent obtenir une licence dérogatoire, soumise à certaines conditions, pour se rendre aux Indes38. La catégorie des étrangers fit rapidement l’objet d’une attention particulière dans un contexte de ← 26 | 27 → lutte contre les idées réformées. Ce faisant, la majesté du roi de Castille s’étendait à l’ensemble des terres situées entre l’ouest des Canaries et les Philippines39. Des listes administratives présidaient ainsi au contrôle et aux évolutions de l’application de la loi par les listes40.

L’enregistrement du nom et des qualités des titulaires de licence constitua une première série de listes ouvertes, les libros de asientos de pasajeros ; une fois ceux-ci embarqués, les inspecteurs des navires rédigeaient pour chaque navire des listes de marchandises et de passagers, les relaciones de pasajeros y embarcaciones. Depuis Madrid, le Conseil des Indes exigeait une copie des premières ; une copie des secondes, suivait les navires jusqu’à l’île Hispaniola. Certaines catégories faisaient l’objet d’un enregistrement séparé, tels les gens de mer et les membres de l’administration royale dont les noms constituaient la liste des provistos. À l’arrivée des migrants, au moyen de nouveaux enregistrements les autorités devaient attester de la correspondance entre ceux présents au départ et les passagers effectivement débarqués. Il en allait de même des retours, soumis à diverses conditions selon les individus, et qui généraient aussi leurs lots de listes.

Les capitaines pourvus d’une licence pour entreprendre la conquête d’une région nouvelle composaient une liste des hommes et des moyens de leur troupe, destinée à prouver la valeur de ceux-ci et leur engagement effectif41. Diversement diffusées, ces dernières listes pouvaient être dénoncées par l’opinion publique : ainsi en 1549, quelques hommes de l’expédition préparée par Valdivia pour descendre vers le Chili furent-ils accusés d’être des insurgés du Pérou préméditant d’introduire la contagion rebelle dans le sud du continent. Des licences de circulation particulière étaient octroyées pour des régions sensibles et engendraient autant de listes : peupler les Philippines supposait que les migrants ne restent pas à l’étape de la Nouvelle Espagne ; le secteur du Rio de la Plata, lieu de tous les trafics, proche des possessions portugaises, faisait l’objet d’une ← 27 | 28 → surveillance tatillonne. L’itinéraire et la destination conditionnaient la liste.

Au XVIe siècle, les grandes insurrections du Pérou, du Guatemala et de la Nouvelle Espagne, avaient convaincu la péninsule que le danger politique qui menaçait les Indes résidait précisément dans l’insoumission chronique des populations de migrants42. Les rebelles avaient d’ailleurs leurs listes secrètes de conjurés. Selon les institutions péninsules, les failles de la moralisation des mobilités atlantiques expliquaient très largement ces soubresauts. C’est là l’une des raisons pour lesquelles une multitude d’autres listes permettait de connaître, au mieux, le devenir de ces populations : hommes mariés qui avaient une double vie, marins qui avaient déserté leur navire, morisques, gitans et judéo-convers… Isabel Testón Núñez et Rocío Sánchez Rubio ont montré comment les autorités appelaient à la dénonciation des émigrés clandestins et de tous ceux qui ne respectaient pas leurs obligations. On menait des enquêtes contre eux et on constituait de nouvelles listes selon diverses catégories. Les accusés étaient expédiés dans la péninsule ibérique avec une copie de chacune des listes correspondantes. Celles à but répressif et celles destinées à conserver la mémoire des migrants sont aussi nombreuses que les listes de passagers. En 1598, la couronne demande que la liste de ceux qui sont passés à Terre Ferme depuis 1586 soit faite après enquête puis communiquée au Conseil des Indes. Au cours des années 1660-1670, dans un contexte de crise, les listes de surveillance des étrangers présents aux Indes se multiplient. De même, les enquêtes sur les Espagnols susceptibles d’occuper une charge, les demandes de ceux qui veulent recevoir le bénéfice de l’une d’elles, et le compte de ceux nouvellement pourvus d’un office, aboutissent à la production de très nombreuses listes43.

Parfois, l’affirmation de l’étendue de l’autorité politique suit des voies originales. Friedrich Karl von Hardenberg (1696-1763), ministre, diplomate et conseiller hanovrien des rois d’Angleterre et des princes électeurs de Brunswick-Lunebourg (entre 1730 et 1763) est l’auteur d’un document exceptionnel : la liste de 743 noms intitulée Liste des Etrangers que j’ai connus pendants mes voiages44. Ignorée de l’historiographie, elle est d’autant plus mystérieuse qu’on n’en connaît ni la date, ni la raison ← 28 | 29 → d’être, ni l’usage concret. La contribution de Sébastien Schick s’attache à démontrer qu’autant que son contenu même, c’est l’histoire du document, sa matérialité, et la pratique de la mise en liste qui permettent à l’historien de le comprendre et d’en tirer des informations précieuses sur le Saint-Empire romain germanique45. En s’appuyant sur la sous-liste des « amis particuliers » que le ministre souligne de trois traits, on voit en effet apparaître ce monde méconnu d’interconnaissances qui irrigue le Saint-Empire et permet son fonctionnement. Par la liste, le ministre montre ce qu’il considère comme son pouvoir potentiel : c’est son capital social qu’il souhaite représenter ainsi, base de son influence et de celle de sa famille qui en héritera. Ainsi, la majesté des princes s’affirmait au moyen des listes. Mais d’autres avaient la prétention de se situer au-delà de leur puissance temporelle.

6.  Une forme de la majesté divine

Diverses énumérations fixent la forme même du divin et le credo de la foi, du moins si l’on s’en tient au christianisme. Les listes y sont sans conteste l’une des formes de la majesté divine. Il ne manque pas de surprendre que le Dieu des chrétiens se décline en une liste : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. L’une des bases morales de la doctrine consiste en dix commandements : tu ne croiras pas en un autre Dieu que moi ; tu ne feras pas d’idole ; tu n’useras pas du nom de Dieu pour tromper ton voisin… De même, l’affirmation de la Réforme passe par la liste, telle la série des 95 thèses de Martin Luther que le frère aurait placardé à la porte de l’église de Wittenberg, un 31 octobre, à la veille des rassemblements de la Toussaint 1517 :

1- En disant : faites pénitence, notre Maître et Seigneur Jésus-Christ a voulu que la vie entière des fidèles fût une pénitence.

2- Cette parole ne peut pas s’entendre du sacrement de la pénitence, tel qu’il est administré par le prêtre…

Résumé des informations

Pages
602
ISBN (PDF)
9782807605374
ISBN (ePUB)
9782807605381
ISBN (MOBI)
9782807605398
ISBN (Broché)
9782807605367
Langue
Français
Date de parution
2018 (Juin)
Published
Bruxelles, Bern, Berlin, New York, Oxford, Wien, 2018. 600 p., 7 tableaux, 10 ill. en n/b, 5 ill. en couleur.

Notes biographiques

Gregorio Salinero (Éditeur de volume) Miguel Ángel Melón Jiménez (Éditeur de volume)

Gregorio Salinero est directeur de recherche à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il enseigne notamment l’histoire des Amériques. Il est l’auteur de cinq livres personnels en français et en espagnol (dont Hombres de mala Corte, 2017), de dizaines d’articles, et le directeur de nombreux livres collectifs. Miguel Ángel Melón Jiménez est professeur à l’Universidad de Extremadura, Cáceres. Il dirige un programme national sur les frontières des empires espagnols. Il est l’auteur de cinq livres personnels (dont Los tentáculos de la Hydra, 2009), d’une centaine d’articles, et le directeur de nombreux ouvrages collectifs.

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Titre: Le temps des listes