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Déracinés, exilés, rapatriés?

Fins d’empires coloniaux et migrations

de Olivier Dard (Éditeur de volume) Anne Dulphy (Éditeur de volume)
©2020 Collections 188 Pages

Résumé

Déracinés, exilés, rapatriés, ces trois termes sont des marqueurs importants de la mémoire collective dans la France du second vingtième siècle où ils sont particulièrement associés à la fin de l’empire colonial français. Nombre d’images, comme la photographie illustrant ce livre, ont marqué les esprits. Pourtant, pour emblématique qu’il soit, le cas des centaines de milliers de rapatriés d’Algérie de l’été 1962 est loin d’être unique. Cet ouvrage aborde ainsi nombre de migrations consécutives à la fin des empires coloniaux. Privilégiée jusqu’ici, l’échelle nationale – les anciennes métropoles vers lesquelles se sont dirigés les flux formés des « rapatriés » d’origine européenne mais aussi, dans une moindre mesure, de populations dites à l’époque « indigènes » – n’y est pas la seule prise en compte. Car ces « déracinés » ont pu opter pour d’autres pays européens, l’Espagne comme l’Italie, ou gagner les Amériques pour s’installer au Canada ou en Argentine. C’est donc au prisme d’une perspective comparative et transnationale que sont prises en compte les fins d’empire et le sort, fort divers, des populations qu’elles concernent.

Table des matières

  • Couverture
  • Titre
  • Copyright
  • À propos de l’auteur
  • À propos du livre
  • Pour référencer cet eBook
  • Sommaire
  • Olivier Dard etAnne Dulphy: Introduction
  • Flux
  • Alice Voisin: Quitter la colonie : l’accueil en métropole des Français d’Indochine de 1945 à aujourd’hui
  • Bruna Bagnato: Les Italiens de Tunisie et du Maroc après l’indépendance
  • Francis Balace: Les orphelins d’un empire perdu. Regroupements et lobbies des agents coloniaux et des colons belges 1960–1962
  • Morgane Delaunay: La fin de l’empire colonial portugais : le processus d’intégration des retornados au Portugal (1975–2018)
  • Gérard Crespo: Les Espagnols des Maroc(s), entre départs et retours, 1956–1975
  • Lieux
  • Katia Khemache: Le Lot-et-Garonne, terre d’exil et d’ancrage pour les harkis
  • Mariana Dominguez Villaverde: Les pieds-noirs d’Alicante : de l’exil à l’implantation
  • Anne Dulphy: L’Argentine, un nouveau front pionnier pour les Français d’Algérie ?
  • Yolande Cohen: L’immigration juive marocaine au Canada

Introduction

Olivier Dard

Sorbonne Université

Anne Dulphy

LinX-École polytechnique

Déracinés, exilés, rapatriés, ces trois termes sont des marqueurs importants de la mémoire collective dans la France du second XXe siècle, où ils sont particulièrement associés à la fin de l’Empire colonial français. Des images, comme la photographie choisie pour illustrer ce livre, ont marqué les esprits. Pourtant, pour emblématique qu’il soit, le cas des centaines de milliers de rapatriés d’Algérie de l’été 1962 est loin d’être unique. Toute l’ambition de cet ouvrage est d’aborder, dans une perspective comparative et transnationale, l’objet de recherche que sont les migrations consécutives à la fin des empires coloniaux1. Elles ont été jusqu’ici principalement étudiées dans un cadre national – généralement celui des anciennes métropoles vers lesquelles se sont dirigés les flux de population. La France, la Belgique, l’Italie, l’Espagne ou le Portugal ont ainsi accueilli leurs « rapatriés » d’origine européenne, pour parler comme en France, ou leurs retornados si on songe au Portugal. Mais il faut avoir à l’esprit l’importance des populations dites à l’époque « indigènes » qui, favorables aux métropoles durant les guerres coloniales, ont rejoint ces dernières au terme des conflits – dans le cas français, populations indochinoises en 1954 et harkis dans un contexte de terreur à l’été 1962. Destinations privilégiées, les métropoles n’ont pas été les seules choisies par ces « déracinés, exilés et rapatriés » puisque les populations d’Afrique du Nord ont pu soit opter pour d’autres pays européens, comme l’Espagne ou l’Italie, soit franchir l’Atlantique pour s’installer au Canada ou en Argentine.

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Sur tous ces objets, l’historiographie est très inégale. En ce qui concerne les flux depuis les anciennes possessions de la France, les travaux ont porté surtout sur l’Algérie, et plus spécifiquement sur ceux que, au milieu des années 1950, on commence à appeler pieds-noirs puis, depuis 1962, rapatriés. Des études conduites principalement depuis les années 1980, plusieurs lignes de force se dégagent. Un premier ensemble s’intéresse à la migration elle-même2, à savoir la politique publique vis-à-vis du rapatriement, « indésirable » avant les accords d’Évian, puis « inévitable » après leur violation3 ; les conditions de l’exode puis les modalités de l’accueil, en particulier dans la ville de transit que fut Marseille4 ; la réinstallation, l’intégration métropolitaine, la contribution au développement régional. Un autre ensemble traite de la communauté pied-noir, sa physionomie socio-économique, son comportement politique5, sa structuration associative6, ses formes de sociabilité, sa mémoire et son identité7

Le bilan est donc riche mais n’a pas épuisé des questions au demeurant essentielles. À propos de l’interrogation sur la transmission identitaire8, ←10 | 11→apparaissent les enfants de rapatriés, notamment cette seconde génération qui a grandi dans l’hexagone après avoir vécu ses premières années en Algérie ; même si émerge un intérêt pour l’expérience enfantine de la guerre et du rapatriement9, il y a certainement là un terrain de recherche à défricher. La même remarque peut être faite à propos des femmes, dont diverses études consacrées à ces exilés relèvent pourtant, incidemment, le double rôle de soutien à la réadaptation dans l’exil et de maintien des coutumes et traditions de l’Algérie, au travers de la cuisine notamment.

Dans le cadre de cet ouvrage, le choix a été fait, à propos des rapatriés d’Algérie, de privilégier une autre piste novatrice, celle des exils vers des destinations plus ou moins lointaines, notamment l’Espagne et plus spécifiquement la région d’Alicante. En apparence, le sujet n’est pas nouveau tant on sait l’importance de la péninsule ibérique dans l’histoire de la fin de la guerre d’Algérie et de ses lendemains où quelques dizaines de milliers de Français d’Algérie ont espéré reconstruire une « nouvelle Algérie en terre d’Espagne »10. Ajoutons encore l’existence d’une catégorie bien particulière d’exilés, les anciens de l’Organisation Armée Secrète (OAS) qui y ont trouvé refuge tandis que d’autres choisissaient le Portugal11. Mais, dans cette histoire, il ne faut pas compter seulement avec les militants politiques, et Mariana Dominguez Villaverde reprend à nouveaux frais l’étude de la région d’Alicante pour analyser comment une colonie s’y est ainsi formée et quelles ont été les modalités de son intégration. Terre hispanophone, l’Argentine est également connue pour ←11 | 12→son accueil d’anciens de l’OAS et a déjà été étudiée à ce titre12. Toutefois, comme le rappelle Anne Dulphy qui rouvre le dossier argentin, ce pays n’a pas été seulement une destination à finalité directement politique : il a également contribué avec les autorités françaises à la mise en place d’une migration organisée, certes réduite, à visée agricole. Le choix de traiter de l’Argentine est par ailleurs un parti pris qui renvoie à une des problématiques qui est au cœur de ce livre, à savoir que certains des déracinés, plutôt que d’être rapatriés dans une métropole qu’ils ne connaissaient pas ou rejetaient, ont préféré assumer au loin leur nouvelle identité d’exilés. Avec pour l’expérience argentine un prix lourd à payer sur le plan personnel puisque les expériences agricoles tentées, loin d’avoir été celles de « pionniers » triomphants, ont été pour le moins des échecs quand elles n’ont pas tourné au désastre.

Ces différents choix peuvent se lire comme des démarches individuelles ou familiales. Mais ils invitent à considérer l’empire comme un creuset migratoire, brassant en l’occurrence en Algérie, mais aussi dans les deux protectorats du Maghreb au peuplement mixte, des populations venues de tout le bassin occidental de la Méditerranée, Italiens et Espagnols notamment. Cette spécificité invite à se demander – on y reviendra plus loin – si, au moment des indépendances, les descendants de ces migrants ont gagné l’ancienne métropole, prouvant ainsi leur assimilation, ou sont retournés vers le pays d’origine.

Les travaux sur les harkis, si l’on retient ce terme générique pour tous les anciens supplétifs, appelés aussi rapatriés d’origine nord-africaine depuis la fin des années 1980, ou réfugiés français musulmans, sont beaucoup moins nombreux13. Les premières études sociologiques et historiques remontent à la décennie 199014. Outre les modalités et les ←12 | 13→raisons de leur engagement15, les recherches portent sur leurs conditions de transfert16, marquées à la fois par une politique officielle de limitation volontaire aux conséquences tragiques et par l’existence de quelques filières clandestines, sur les espaces de ségrégation dans lesquels ils ont été cantonnés17 – camps de transit, cités d’accueil de Bias et Saint-Maurice-l’Ardoise, hameaux de forestage –, sur leur situation juridique18, sur des formes d’intégration locale, sur les descendants19… Même si tous n’y sont pas passés, la mémoire collective des harkis s’ancre donc dans un lieu, le camp, où le confinement s’est ajouté à la souffrance du déracinement. Prolongeant ses travaux doctoraux, c’est ce que montre Katia Khemache à propos du Centre d’accueil des rapatriés d’Algérie (CARA) de Bias dans son article sur la terre d’exil et d’ancrage que fut le Lot-et-Garonne pour les harkis20.

L’importance accordée à l’Algérie n’a nullement conduit à négliger les autres territoires du Maghreb. Pour élargir la perspective à l’ensemble de ses composantes, il faut rappeler les aspirations de l’Italie et de l’Espagne à s’implanter respectivement en Tunisie et au Maroc avant que la France n’en fasse son « pré carré ». Les volontés colonisatrices espagnole et italienne ont eu ainsi pour résultat l’installation d’importantes communautés étrangères dans les deux protectorats français et l’existence au Maroc – outre la ville de Tanger au statut international – de zones et enclaves sous domination espagnole. Bruna Bagnato retrace l’inexorable déclin de la présence italienne après les indépendances, une évolution qui montre bien combien elle était liée aux structures politiques et économiques du protectorat, garantes de stabilité pour les immigrés étrangers ; or cette stabilité n’a ensuite pas été assurée par les gouvernements de Tunis et ←13 | 14→Rabat qui, tout en ne leur étant pas hostiles par principe, les ont poussés à partir par leur politique favorisant les nationaux. Tout en s’attachant à restituer la diversité des situations et des trajectoires des Espagnols dans les différentes zones du Maroc avant et après 1956, Gérard Crespo rend compte de la même évolution, induite pour ceux qui avaient souhaité rester après les indépendances par les lois dites de marocanisation. Il aurait été pertinent d’envisager l’exil des juifs, de manière à pouvoir affiner la comparaison typologique entre ceux d’Algérie, partis quasiment tous vers la France, ceux du Maroc émigrés nombreux en Israël, et ceux de Tunisie répartis entre les deux destinations21. Une approche plus circonscrite a été préférée, centrée sur un pays d’accueil, le Canada, vers lequel s’est dirigé un flux migratoire en provenance du Maroc dont Yolande Cohen étudie de manière comparative les modalités d’intégration à Montréal et à Toronto, tant dans les sociétés provinciales que dans les communautés juives respectives.

On l’aura compris, les mouvements migratoires lors de l’indépendance des colonies, Afrique subsaharienne et Indochine, ont jusqu’à présent peu retenu l’attention. La contribution d’Alice Voisin sur la première étape des décolonisations françaises, l’Indochine, et sur le phénomène migratoire singulier que déclenche l’indépendance en revêt un intérêt accru, d’autant que de féconds points de comparaison apparaissent avec les harkis du fait de la mise en place des camps d’accueil de Bias, de Sainte-Livrade-sur-Lot, de Noyant dans l’Allier… En raison de la présence d’Eurasiens et de métis, un rapprochement peut aussi être fait avec le cas portugais.

Le croisement avec d’autres empires coloniaux constitue effectivement une des ambitions de cet ouvrage qui vise une approche comparative. On ne saurait en effet traiter de la décolonisation française comme un isolat même si les situations des empires peuvent être bien différentes et si, par exemple, une comparaison avec l’Empire britannique est souvent délicate. Ainsi, il n’existe pas outre-Manche de travaux sur ces questions – à l’exception de ceux portant sur le cas des Indiens du Kenya dont l’arrivée a été refusée en 1968 –, mais il faut dire que ces questions se posent dans de tout autres termes que ce que l’on peut observer en ←14 | 15→France, au Portugal ou en Belgique22. Une approche comparative est plus que jamais nécessaire.

Il y a une décennie, un colloque organisé à l’Université de Metz avec notre collègue historien – hélas décédé – Daniel Lefeuvre avait posé, à l’heure des débats naissants sur le « rôle positif de la colonisation » et sur la « repentance coloniale », la question de « l’Europe face à son passé colonial »23. Les communications et les débats avaient montré certains parallèles entre la situation française et les cas belge et portugais. Avec le premier s’était posée, au tournant des années 1960 du côté des défenseurs des empires coloniaux, la question d’un axe « Alger-Léo » (Léopoldville) sur fond de lutte contre la subversion et de défense de l’Occident. Mais le Congo belge n’était pas l’Algérie française, en particulier parce que la population belge présente dans la colonie (un peu plus de 100 000 personnes) n’avait aucune commune mesure avec le million d’Européens de l’Algérie française. Cette différence de chiffres n’est pas la seule à devoir être prise en compte pour expliquer les divisions et les faiblesses d’un lobby rapatrié belge étudié ici par Francis Balace et qui fut moins puissant que ce que l’on a pu observer en France. L’historien liégeois donne aussi à voir en creux toute une série de perspectives comparatives lorsqu’il montre qu’en Belgique comme en France l’héritage colonial n’a pu déboucher sur des formations politiques solides ou permettre des carrières politiques de premier plan. À l’inverse, l’action entreprise sur le plan documentaire et mémoriel pour défendre l’héritage de l’action coloniale belge au Congo et la dénonciation, là-bas comme ici, de la « repentance coloniale » a marqué cet héritage. Le cas portugais, analysé par Morgane Delaunay, est lui aussi très riche d’intérêt. D’abord parce que ce pays, au temps du régime de Salazar, a été salué par les défenseurs des empires coloniaux comme celui dont le dirigeant incarnait, en particulier pour ses soutiens français, la « défense de l’Occident » et, en regard du ←15 | 16→général de Gaulle, la figure du bon dirigeant24. Mais surtout, comme le montre ici Morgane Delaunay, parce que l’indépendance des colonies portugaises née de la chute de Marcelo Caetano (successeur de Salazar) et de la Révolution des œillets d’avril 1974 a eu comme conséquence l’arrivée à l’été 1975 d’un demi-million de Portugais, provenant pour la grande majorité d’Angola et du Mozambique. Comme un peu plus d’une décennie plus tôt en France, cet afflux massif souleva nombre de problèmes quant à leur dénomination (les retornados refusant pour beaucoup cette dénomination en considérant qu’il ne s’agissait pas d’un retour mais qu’ils étaient des « réfugiés » ou des « personnes déplacées ») ou aux conditions de leur installation (logements, travail, indemnisation). Sans oublier l’impact de cette migration dans la société portugaise, et ce dans de nombreux domaines matériels comme symboliques puisque ce nouveau groupe social entendit se constituer en lobby et en acteur d’une mémoire collective.

De même que les conquêtes coloniales ou les décolonisations gagnent à être remises en perspective sur un mode comparatif et croisé, il en va de même pour ces fins d’empire et le sort, fort divers, des populations qu’elles concernent. Nourri de recherches de chercheurs confirmés ou de doctorantes, ce volume issu d’une journée d’études tenue à l’École polytechnique le 16 novembre 2018 et soutenue par le Laboratoire interdisciplinaire de l’X : humanités et sciences sociales (LinX) et le Laboratoire d’excellence Écrire une histoire de l’Europe a eu l’ambition d’ouvrir en ce domaine de nouvelles perspectives. Des perspectives qui entendent bien être prolongées à l’occasion d’une seconde journée organisée le 8 novembre 2019 et intitulée « Déracinés, exilés, rapatriés ? S’organiser, transmettre, mettre en récit ».

Résumé des informations

Pages
188
Année
2020
ISBN (PDF)
9782807613485
ISBN (ePUB)
9782807613492
ISBN (MOBI)
9782807613508
ISBN (Broché)
9782807613478
DOI
10.3726/b16305
Langue
Français
Date de parution
2019 (Décembre)
Published
Berlin, Bern, Bruxelles, New York, Oxford, Warszawa, Wien, 2020. 188 p., 19 ill. n/b, 3 tabl.

Notes biographiques

Olivier Dard (Éditeur de volume) Anne Dulphy (Éditeur de volume)

Olivier Dard est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université. Spécialistes des droites radicales et de l’OAS, il a récemment publié Charles Maurras, le nationaliste intégral, (Paris, Ekho/Dunod, 2019) et co-dirigé avec Christophe Boutin et Frédéric Rouvillois le Dictionnaire des populismes (Paris, Ed. du Cerf, 2019). Anne Dulphy est professeur d’histoire contemporaine à l’Ecole polytechnique et chercheur rattaché au LinX. S’intéressant aux interactions entre questions internationales, politique et société, elle a notamment publié Entre l’Espagne et la France, l’Algérie des Pieds-Noirs (Paris, Vendémiaire, 2014).

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